L’illusion du risque zéro

Les jeux sont faits, tous nos leaders ont échoué.
Ils seront détruits par la bête qu’ils ont créée.
La confiance est morte en même temps que le respect.
Qu’est-ce qui nous gouverne? La peur et l’anxiété.
(Orelsan)

Quand j’étais jeune – ou disons plutôt « quand j’étais plus jeune », ça fait moins déprimant – je me souviens des débats passionnés entre les journalistes communistes sur la manière de reporter les faits divers. Certains considéraient qu’un journal communiste ne devait y consacrer de la place : le journalisme de fait divers, c’était l’exploitation des bas instincts de la foule et une distraction des véritables questions de société. D’autres, et mon père – qu’il repose en paix – parmi eux, soutenaient que les faits divers avaient toute leur place dans un journal progressiste, parce qu’un fait divers contient souvent toutes les contradictions de la société et que, proprement abordés, loin de constituer un facteur de distraction ils permettaient au contraire de « partir de ce que les gens ont dans la tête » pour, en faisant une analyse intelligente, mettre le doigt où ça fait vraiment mal.

Ce qu’on appelle « l’affaire Lyhanna », notez bien le nom, donne raison aux tenants de la seconde position. Car cette affaire met en évidence jusqu’à la caricature le niveau d’hystérie rampante dans lequel nos sociétés fonctionnent aujourd’hui.

Il y a déjà la manière de désigner l’affaire. Car si « mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde », c’est parce que le nom qu’on donne aux choses a son importance. Pendant très longtemps, le personnage central dans ce type d’affaires n’était pas la victime, mais le criminel. On parlait à l’époque de « l’affaire Dutroux », de « l’affaire Patrick Dils », de « l’affaire Patrick Henri », de « l’affaire Francis Heaulme », de « l’affaire Omar Haddad », « l’affaire Seznec ». Mais qui se souvient du nom de leurs victimes ? La presse ne les mentionnait en général qu’en passant, et ils étaient vite oubliés. Ce n’est que lorsque le nom de l’assassin était inconnu – comme ce fut le cas par exemple pour Grégory Vuillemin, le « petit Gregory », affaire qui reste non élucidée – que le nom de la victime restait accolé à l’affaire.

Ce changement dans la manière de nommer n’est pas le fruit du hasard, mais illustre la place centrale prise par la « victime » dans le discours médiatique. C’est elle qui se trouve aujourd’hui au centre de l’action pénale, au point que le débat sur les peines, sur la récidive, sur la réinsertion se trouve complétement occulté par celui sur l’écoute de la parole des victimes, de la satisfaction de leurs demandes, de leur « reconstruction ». Le débat sur la prescription en est le meilleur exemple : on voudrait pouvoir juger des faits prescrits non parce que cela aurait un effet dissuasif sur l’auteur des faits, mais parce que la prescription « prive les victimes d’un procès », jugé nécessaire à leur « reconstruction ».

Cette centralité de la victime constitue une révolution – ou plutôt une contre-révolution – en matière pénale. Il faut se souvenir que l’invention du droit pénal moderne, qui remplace la logique de la vengeance privée, exclut la victime du processus. L’acte criminel n’est pas puni parce qu’il porte préjudice à une personne, une famille, un clan – ce qui pouvait se traiter par la vengeance privée – mais est considéré une atteinte à la société toute entière. C’est la société, et non la victime, que la répression cherche à protéger. A partir de là, on ne met plus en prison quelqu’un parce que les victimes le réclament, mais parce que cet emprisonnement est nécessaire à la sécurité de tous. L’indépendance des juges et les protections dont ils bénéficient ne servent pas seulement à leur permettre de dire « non » au pouvoir politique du jour. Elles servent surtout à leur permettre de dire « non » à la pression de l’opinion publique, et en particulier à celle des victimes. Car si le juge doit toujours dire « oui » aux demandes de la victime, alors autant laisser à ces dernières la fonction de juger.

La dérive actuelle nous ramène des siècles en arrière. Et la justice est elle-même complice : aujourd’hui, comme l’a expliqué le procureur d’Auch, les associations de victimes participent aux réunions dans lesquelles se discute la priorisation des audiences. Autrement dit, ce sont les victimes – et donc les passions, parce qu’on peut difficilement demander aux victimes de porter la voix de la raison – qui font la politique pénale.

Mais si la victime occupe un rôle de plus en plus central, que dire de la manière dont le délinquant disparaît de l’affaire ? Un martien qui écouterait le discours médiatique aurait l’impression que Lyhanna n’a pas été tuée par un pédophile, mais par un juge. Les foudres de l’opinion s’abattent non pas sur Jérôme Barella, le suspect identifié, mais sur le système judiciaire. On ne manifeste pas devant la maison de l’assassin présumé, mais devant les palais de justice. La foule et ses relais médiatiques ne demandent pas que le coupable soit pendu haut et court, on ne parle pas de rétablir pour lui le bagne de Cayenne ou de ressortir la guillotine, comme ils l’auraient fait il y a quelques années. Non, la colère populaire exige la tête des juges, des gendarmes, des procureurs, des politiciens. Là encore, ce n’est pas le fruit du hasard. C’est un magnifique exemple de la manière dont la « culture de l’excuse » domine la pensée aujourd’hui. Au point qu’on transfère presque automatiquement, sans réfléchir, la responsabilité des individus vers les institutions. Ce n’est plus l’assassin qui commet la faute en tuant, mais le procureur, le juge, le gendarme qui ne l’ont pas empêché d’agir.

Et que dire de la réaction du monde politique ? Commençons par celle des princes qui nous gouvernent. On a tout entendu : « faillite sociétale », « naufrage de la justice ». Mais personne ne démissionne. Les ministres présentent des excuses pour les fautes qu’ils n’ont pas commises, ce qui, avouez-le, est légèrement paradoxal. Personne n’assume la responsabilité, tout est la faute des autres. Le lampiste ne risque pas d’être au chômage, alors même que les lampes à huile ont disparu. Le ministre de la justice explique qu’il n’a rien à se reprocher, puisqu’il a envoyé une circulaire faisant des violences sur les enfants une priorité, et si les fonctionnaires sur lesquels il a autorité n’ont pas obéi aux directives, ce n’est pas la faute du ministre, mais celle du fonctionnaire.

Maintenant, mettez-vous à la place du fonctionnaire en question. Supposons-le parfaitement loyal et obéissant. Il reçoit un jour une circulaire qui lui demande de donner la priorité aux affaires concernant les mineurs, et il met tout son zèle et son temps à la mettre en œuvre. L’ennui est que cette circulaire rejoint la longue liste des directives qui l’enjoignent de donner la priorité au trafic de drogue, aux violences intrafamiliales, à l’antisémitisme, au terrorisme, aux violences contre les élus, aux trafics d’armes ou de cigarettes, et bien entendu aux actes de cruauté sur les ratons laveurs. Que doit-il faire, cet honnête fonctionnaire ? Les juridictions sont de l’aveu général saturées, et personne parmi les procureurs ne se tourne les pouces. Sauf à ce que la directive soit accompagnée de moyens supplémentaires – et ce n’est pratiquement jamais le cas – mettre tel ou tel dossier en haut de la pile implique donc nécessairement qu’un autre se trouvera descendre dans l’ordre de priorités. Et le jour où ce dernier explosera, on vous reprochera de ne pas l’avoir traité en priorité. Le procureur se trouve dans la situation que raconte l’histoire bien connue où la mère juive offre à son fils deux chemises, et lorsqu’il met l’une d’elles elle lui demande en pleurs pourquoi il n’a pas aimé l’autre…

Aujourd’hui, Gerald Darmanin donne instruction aux procureurs de réexaminer les dizaines de milliers de dossiers en souffrance concernant les mineurs avant le 14 juillet. Fort bien. Sauf à imaginer que les fonctionnaires passent leur temps à regarder les mouches voler, pour appliquer cette directive les procureurs, les policiers, les gendarmes devront laisser en souffrance les dossiers qu’ils étaient censés traiter pendant cette période. Lesquels seront sacrifiés ? Les affaires de trafic de drogue ? Les vols avec violence ? Les violences intra-familiales ? Le ministre ne le dit pas, et laisse donc les fonctionnaires se débrouiller, chacun faisant son propre choix… et étant susceptible d’être crucifié par l’opinion – et par le ministre lui-même – si par malchance l’une des affaires négligées prend une tournure médiatique (1).

Mais à supposer même que les fonctionnaires aient désobéi les ordres du ministre, cela ne dédouane pas pour autant ce dernier. Car la fonction d’un ministre ne se limite pas à signer des circulaires. C’est là la partie la plus facile du métier. On juge un ministre non au contenu des circulaires qu’il signe, mais à sa réussite dans leur mise en œuvre. On donne aux ministres de larges pouvoirs, celui de s’entourer des cadres choisis par lui et de les renvoyer sans explication s’ils ne donnent pas satisfaction, celui d’exiger de l’ensemble des fonctionnaires l’obéissance hiérarchique et de sanctionner ceux qui n’obéiraient pas aux consignes, celui d’ordonner des dépenses à l’intérieur du budget qui lui est accordé. La contrepartie de ces pouvoirs, c’est la responsabilité. Si les circulaires restent lettre morte, si elles ne sont pas appliquées, c’est bien la faute du ministre, qui a à sa main des instruments de contrôle et d’inspection pour savoir ce qui se passe sur le terrain et pour sanctionner les récalcitrants. A lui de faire diligenter une inspection et, si nécessaire, prononcer de sanctions AVANT que cela ait des conséquences, et non pas APRES.

Un ministre est comme un général : s’il est incapable de se faire obéir par sa troupe, il ne sert à rien. Pire, il est dangereux, parce qu’il donne l’illusion que le travail se fait, alors que ce n’est pas le cas. Un ministre qui admet que ses services n’appliquent pas ses directives sans que la sanction tombe AVANT la crise démontre son incapacité à diriger son administration. Or, c’est pour faire ce boulot qu’il est payé, et non pas pour publier des communiqués triomphaux sur des actions qui n’ont aucun effet sur le terrain. S’il n’est pas capable de le faire, il doit présenter sa démission – quitte à ce qu’elle soit refusée au cas où le président le juge capable de rétablir la situation. Admettre qu’un ministre qui a failli reste à son poste et ne songe même pas à présenter sa démission, admettre que le simple fait d’avoir signé une circulaire est suffisant pour le tirer d’affaire, c’est pour le système politique accepter sa propre impuissance. La fonction gouvernementale n’est plus entendue comme imprimant sa marque sur la réalité, mais comme produisant des textes qui restent lettre morte. L’exécutif n’est plus conçu comme le pouvoir d’agir, mais comme le pouvoir d’écrire.

Il y a un principe fondamental qui s’efface dans cette affaire, celui de la « responsabilité ministérielle ». Ce principe veut que le ministre soit responsable politiquement des actes des fonctionnaires placés sous ses ordres – sauf bien évidement en cas de faute personnelle du fonctionnaire – même lorsqu’il est prouvé qu’il ne les a pas ordonnés et qu’il n’en avait pas connaissance. La justification est simple : permettre aux ministres de se laver les mains au motif qu’ils ne savaient pas ce que font leurs agents, c’est les encourager à ne pas savoir. Un système dans lequel ignorance est symbole de sécurité ne peut que multiplier les ignorants volontaires. Quel ministre sera assez fou pour demander une inspection qui risque de découvrir un problème qu’il lui faudra résoudre, s’il peut s’en sortir en disant « je ne savais pas » ?

Mais si la réaction des princes qui nous gouvernent est consternante, celle de ceux qui aspirent à nous gouverner est pire. On assiste à une hystérie démagogique qui laisse pantois. Celui-ci propose la « castration chimique » des criminels sexuels – disposition qui donne un dangereux coup de canif au principe fondamental de l’intégrité du corps humain, et nous ramène à l’époque où l’on mutilait les condamnés pour leur apprendre à vivre. Pourquoi pas couper la main aux voleurs, puisqu’on y est ? Un autre propose d’étendre à ces questions le « principe de précaution » pour isoler les accusés de crimes sexuels, annulant de fait la présomption d’innocence. Un autre encore propose de rendre les crimes sur les mineurs imprescriptibles, ce qui reviendrait non seulement à les mettre au même niveau que les crimes contre l’humanité – les seuls qui soient imprescriptibles dans notre droit – mais surtout à oublier pourquoi on a établi une prescription pénale. Le fait est que plus les faits s’éloignent dans le temps, et plus les preuves disparaissent, les témoignages se font rares ou incertains. Le risque d’erreur judiciaire croit exponentiellement à mesure que les faits s’éloignent dans le temps. Je peux à la rigueur reconstituer mes activités du 11 juin 2025 et à trouver des témoins qui pourraient soutenir mes dires. Mais j’aurais beaucoup plus de mal à établir où je me trouvais le 11 juin 1985, et à trouver quelqu’un pour le confirmer. Sans compter sur le fait que les gens changent, et que juger une personne de soixante ans pour ce qu’il a pu faire quand il en avait vingt et qui ne s’est pas fait remarquer depuis par la justice ne paraît pas très utile à la sécurité de la société, même si cela doit déplaire aux victimes.

L’hystérie de nos élites politiques ne fait que suivre l’agitation des médias. Des chaînes d’information continue consacrent depuis des jours à cette affaire une couverture digne de celle d’une guerre mondiale, avec des soi-disant « experts » et autres voix militantes pérorant pendant des heures et des heures sur le sujet alors qu’il n’y a pas grand-chose de nouveau à commenter. Les médias généralistes, craignant d’être dépassés, leur emboîtent le pas, donnant la parole à divers groupes de pression. La galaxie néoféministe – qui tend à identifier les enfants avec les femmes, sans s’apercevoir que par ce biais elle ressuscite l’un des pires clichés victoriens – a sorti la grosse artillerie, voyant une opportunité de se mettre en valeur dans les médias. Et finalement, on se déchaine sur les réseaux sociaux, qui sont devenus une sorte de sondage en temps réel sur lequel les politiques ont les yeux rivés.

Mais au-delà de l’hystérie du milieu politico-médiatique et ceux qui tournent autour de lui, quel est l’effet de fond sur l’ensemble des citoyens ? Lyhanna tourne certes en boucle dans les médias, mais est-elle le sujet de conversation sur les marchés, dans les bureaux, dans les ateliers ? Il n’y a pas beaucoup de données fiables pour répondre à cette question, mais la réponse me semble être négative. La parole politique est tellement dévalorisée que la charge de Darmanin contre les fonctionnaires et les magistrats ne risque pas d’être très suivie par l’opinion. L’état lamentable du système judiciaire en particulier et des services publics en général est bien connu des Français, et je doute que cette affaire change beaucoup leur opinion. En dehors de certains groupes de pression, je ne crois pas que le débat sur une « loi Lyhanna » fasse pencher la balance électorale dans un sens ou dans l’autre.

Cependant, cette affaire révèle un point qui me semble fondamental, et c’est le rapport que notre société, et tout particulièrement les élites qui sont censés en produire l’idéologie, entretiennent avec le sexe. On a du mal à croire qu’il y a à peine quarante ans nos intellectuels faisaient la promotion de l’amour libre débarrassé définitivement des barrières bourgeoises, et que les médias banalisaient les rapports sexuels y compris avec les mineurs (2). Aujourd’hui, les dieux de l’Olympe médiatique foudroient quiconque se risquerait à dire un dixième de ce qu’on disait à l’époque. Une accusation est aujourd’hui suffisante pour détruire une réputation ou une carrière. Car dans l’affaire Lhyanna, ce qui provoque à mon avis l’hystérie ce n’est pas la violence du meurtre. Nous avons « naturalisé » bien pire, avec des adolescents torturés, assassinés ou brûlés vifs dans les conflits liés au trafic de drogue, avec des adolescents agressés à coups de couteau dans la rue ou même dans la cour de leur collège pour d’obscurs conflits de « territoire » entre bandes. Ces affaires passent au pire inaperçues, au mieux ont droit à une couverture de quelques heures pour retomber ensuite dans l’oubli. Non, ce qui fait la différence, c’est qu’il s’agit d’une agression sexuelle. Et que le mot « sexe », un demi-siècle après mai 1968, fait à nouveau peur.

Pourquoi cette peur du sexe ? Parce que, comme disait Oscar Wilde, qui écrivait lui-même dans la période victorienne, « tout dans le monde est une question de sexe, excepté le sexe. Le sexe est une question de pouvoir ». Les soixante-huitards avaient fait mine de l’oublier, pensant pouvoir faire du sexe une pure question de plaisir. La porte nous est revenue dans le nez avec une violence inouïe. Dans notre monde néo-victorien, le sexe n’invoque pas un plaisir partagé et innocent, mais un rapport violent et inégalitaire. Certaines néo-féministes vont jusqu’à écrire que tout rapport sexuel est un viol. Le consentement ne se présume plus, il ne peut être déduit du comportement de l’autre sans risque. Il doit être explicite – et pour certains auteurs, notarié. Dès lors que deux êtres sont ensemble et isolés, toutes les accusations sont possibles. Les professeurs, les chefs de service avertis ne reçoivent plus jamais en tête à tête une personne du sexe opposé, et de plus en plus du même sexe : la porte reste toujours ouverte et, pour les plus paranoïaques, un témoin est présent ou une caméra filme la scène, pour éviter tout malentendu. On arrive même à une situation absurde dans laquelle les atteintes objectives sont aujourd’hui moins durement punies que les atteintes subjectives (3) ayant un contenu sexuel : planter violemment un couteau dans l’abdomen du voisin est un délit, planter son pénis dans votre bouche, un crime (4).

Cette vision paranoïaque, qui a passablement dégradé les rapports dans le couple, commence maintenant à toucher les rapports entre adultes et enfants. Le même langage catastrophiste et les statistiques gonflées utilisées dans le discours sur « les violences faites aux femmes » commence à envahir la question de l’enfance. Il ne s’agit pas bien entendu de nier les faits, mais de les remettre à leur juste proportion. La pédophilie existe, tout comme l’inceste, et la protection des enfants contre ces fléaux est un objectif digne d’être poursuivi. Mais il faut raison garder : les situations aboutissant à des actes pédophiles ayant un caractère violent sont rares, et encore plus rares parmi les personnels enseignants ou soignants. Et beaucoup de fléaux bien plus graves et surtout plus fréquentes menacent l’enfance en France : pauvreté, logement insalubre, trafic de drogue… Mon enfant a plus de chances d’être blessé par un chauffard, d’être gravement handicapé suite à un accident domestique que d’être la victime d’un pédophile.

Et puis, la grande majorité de ceux qui caressent la tête d’un enfant ne sont pas des pédophiles, et la grande majorité des pédophiles contrôlent leurs pulsions, de la même manière que la grande majorité des hommes qui complimentent une femme ne sont pas des dragueurs, et que la plupart des dragueurs ne sont pas des violeurs. Refuser qu’on caresse la tête d’un enfant ou qu’on complimente une femme au motif qu’on pourrait se trouver en présence d’un pédophile ou d’un violeur, c’est s’engager dans la poursuite d’une chimère, celle du « risque zéro », en rendant au passage la société invivable. Or, c’est ce qui est en train d’arriver : on voit déjà des parents qui refusent d’envoyer leur enfant en centre aéré ou en colonie de vacances. Demain, on les enfermera peut-être dans des boites tapissées de coton, de peur que le contact avec le monde réel les « traumatise » ?

Le « risque zéro » n’existe pas. Vivre, comme disait l’autre, est une maladie héréditaire et mortelle. Et vivre, c’est prendre des risques. Qu’on fasse un calcul risque/avantages avant de se mettre en danger, c’est raisonnable. Mais prétendre réduire le risque à zéro quel qu’en soit le coût, c’est absurde. Je veux que mon enfant aille en colonie de vacances, au centre aéré, au club sportif, et qu’il ait confiance dans les adultes qui l’encadrent. Je ne vais donc pas lui expliquer qu’il faut se méfier de tout et de tous. Et si cela l’expose un peu plus au risque, et bien, j’assume. Parce que l’alternative est de le garder, volets fermés, à la maison des heures devant la télé ou la console de jeux, et cela me paraît infiniment pire. J’ai eu une enfance très libre, mes parents me laissaient sortir jouer avec mes petits copains dans le terrain vague, prendre le bus, et bien sûr aller en colonie de vacances. Et oui, j’ai croisé une ou deux fois des « pervers pépères », qui m’ont caressé les fesses. Et je n’en suis pas mort. Inconscients mes parents ? Non, intelligents.

La recherche du risque zéro conduit non seulement à nous gâcher la vie et celle de nos enfants, mais à accepter des législations de plus en plus intrusives, de plus en plus restrictives, et d’accorder à des institutions publiques – mais aussi à des groupes ou des individus privés – le pouvoir de fiscaliser la vie des autres. En témoignent les appels au système judiciaire à abandonner le principe de présomption d’innocence – dans les faits sinon dans le droit – pour « croire la parole des victimes » (ou qui se prétendent telles, parce qu’il faut les croire avant que la réalité des faits soit établie). Un système qui appliquerait ce principe nous mettrait tous en danger. Nos vies, nos carrières, notre réputation, notre liberté seraient à la merci d’un individu qui proférerait à notre encontre de fausses accusations, par malveillance ou par erreur. Et il y a des précédents, même si le monde politico-médiatique les occulte systématiquement. Ainsi, en 2000 Christian Iacono est accusé par son petit-fils Gabriel, âgé de 9 ans, de l’avoir violé entre 1998 et 1999. Il est condamné pour viol sur mineur en 2009 à 9 ans de prison et incarcéré. En 2011, son petit-fils, alors âgé de vingt ans, se rétracte, et explique avoir menti pour attirer l’attention de ses parents, alors en instance de divorce, et ensuite « avoir été convaincu par les médecins de la réalité de ses propres mensonges ». La cour de révision, fait rarissime, annule la condamnation en 2014. Christian Iacono est rejugé par les assises de Lyon en 2015, et finalement acquitté. Il aura passé un peu plus d’un an en prison, et dix ans à voir sa réputation trainée dans la boue et ses amis lui tournant le dos. Qui est la « victime » qu’on aurait dû « écouter » dans cette affaire ?

Mais au-delà de la question des rapports sexuels, cette affaire montre à quel point la peur devient un élément cardinal de notre imaginaire. Il suffit d’ouvrir la radio ou la télévision, de prendre le journal de votre choix ou de parcourir les réseaux sociaux. Partout, c’est l’angoisse. Il faut être angoissé, stressé… et si vous ne l’êtes pas, vous êtes un inconscient. Si l’on croit ce chœur des pleureuses, entre les chauffards, les terroristes, les pédophiles, le masculinisme, les délinquants, Parcoursup, le réchauffement climatique, les PFAS, les séquelles du COVID, l’hécatombe des abeilles, les violences sexistes et sexuelles, la dépression de la biodiversité, le racisme, les guerres, le chômage, la souffrance au travail, et toute une litanie de calamités diverses et variées, nos enfants n’ont la moindre chance de connaître le bonheur. Or, il faut se souvenir que les médias ne précèdent pas l’opinion, ils la suivent. Si les médias passent en boucle des histoires plus angoissantes les unes que les autres, c’est parce que le public aime ça. Autrement, personne ne regarderait ces litanies de malheurs, et les médias passeraient à autre chose. Il faut donc comprendre pourquoi le public s’inflige ce genre de discours, pourquoi il passe des heures devant la télévision pour entendre que personne n’est à l’abri, que nous sommes tous en danger.

On notera d’ailleurs que cette conduite n’a aucun rapport avec la réalité du danger. Lorsqu’on n’a pas envie de voir un risque, même lorsqu’il crève l’écran, l’être humain n’a aucune difficulté à l’ignorer. On continue à fumer, alors que le risque est connu et mesurablement plus important que celui posé par les terroristes ou les pédophiles. Non, si les gens sont capables de regarder pendant des heures les commentaires et témoignages sur l’affaire Lyhanna, c’est parce que cela leur procure un avantage, ou du moins, un plaisir. Mon hypothèse est que la fonction de ce discours est de justifier l’hyper-individualisme ambiant. Les médias disent aux gens ce qu’ils veulent entendre : que nous avons raison de nous méfier des autres – de nos semblables, de nos dirigeants, de nos institutions – et de ne compter que sur nous-mêmes. Et éventuellement de marcher sur la tête de nos voisins si nos intérêts le demandent, puisque nos voisins n’hésiteront pas à faire de même. Les associations féministes nous expliquent que nous ne pouvons pas avoir confiance dans notre conjoint, celles qui s’occupent des victimes de l’inceste, que nous devons nous méfier des oncles, des tantes et même de nos propres parents. Et bien entendu, il ne faut pas faire confiance aux policiers (« la police tue ») ni aux juges (des fainéants de bureaucrates), de la même manière qu’on nous invitait hier à nous méfier des autorités sanitaires et des épidémiologistes, avant-hier des ingénieurs du nucléaire. Le seul en qui l’individu peut faire confiance, c’est l’individu lui-même… et bien entendu les voix marginales qui sont celles qui prêchent la méfiance. On notera d’ailleurs que c’est là la base du fonctionnement sectaire : expliquer à l’adepte qu’il faut se méfier de tous et de tout ce qui ne vient de la secte elle-même.

On peut aussi imaginer que ces peurs soient une forme de déplacement d’une inquiétude réelle, celle de vivre dans un monde dont le contrôle nous échappe. Les classes intermédiaires – et rappelons que ce sont elles qui contrôlent la fabrique des idées – craignent une évolution du monde qui ne peut aboutir qu’à leur déclassement avec la difficulté croissante de financer leur niveau de vie par la dette. Mais plus globalement, l’ensemble de la société ne peut que constater que notre pays – et plus globalement l’Europe – recule en termes culturels, scientifiques, sociaux et économiques. Que le rêve d’un monde de bisounours régi par le droit et le doux commerce devient chaque jour plus improbable. Avoir peur des pédophiles c’est tout de même beaucoup moins angoissant que la peur du déclassement, parce qu’on croit avoir des moyens pour contrôler la chose. L’illusion fait vivre.

Descartes

(1) Je parle ici d’expérience. Je me suis trouvé plusieurs fois dans ma vie professionnelle dans cette situation, et à chaque fois j’ai demandé à l’autorité politique de m’indiquer formellement quelles étaient les affaires que je pouvais mettre au congélateur. Cela m’a valu des remarques fort désobligeantes. Quant à la réponse formelle… je l’attends encore !

(2) Souvenez-vous qu’un texte de Cohn-Bendit parlant de jeux sexuels avec des mineurs a été publié en 1975 sans que cela déclenche des réactions, et que le même avait tenu en 1982 à l’émission « Apostrophes » les propos suivants : « « Vous savez que la sexualité d’un gosse, c’est absolument fantastique. […] Quand une petite fille, de 5 ans, commence à vous déshabiller c’est fantastique ! C’est fantastique parce que c’est un jeu absolument érotico-maniaque ! ». Là encore, cela n’avait pas provoqué d’émotion particulière. On se souviendra aussi du personnage du « pervers pépère » popularisé par Gotlib, et de son pendant féminin, « perverse mémère ».

(3) Pour ceux qui ne sont pas familiers avec ce vocabulaire, on peut faire une distinction entre les atteintes qui provoquent un dommage « objectif » – c’est-à-dire, dont la portée ne dépend pas d’une norme sociale – de ceux qui provoquent un dommage « subjectif », c’est-à-dire, qui n’existe que parce que la société en a ainsi décidé. Ainsi, par exemple, introduire un couteau dans l’abdomen d’une personne provoque un dommage « objectif ». Quelles que soient les normes sociales, cela provoque des dommages difficilement réversibles et peut entraîner la mort. Mettre la main aux fesses de quelqu’un ne provoque pas plus de dommages que lui mettre la main sur l’épaule. Ce n’est une atteinte que parce que la société a décidé que les fesses sont une partie du corps qu’on n’a pas le droit de toucher. Introduire son doigt dans la bouche de quelqu’un ne cause pas plus de dommages que d’y introduire son pénis, mais la qualification subjective des deux actes n’est pas du tout la même.

(4) « Les violences ayant entraîné une incapacité totale de travail pendant plus de huit jours sont punies de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende. » (Code pénal, article 222-11). A comparer à « Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, ou tout acte bucco-génital ou bucco-anal commis sur la personne d’autrui ou sur la personne de l’auteur par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol. Le viol est puni de quinze ans de réclusion criminelle. » (Code pénal, article 222-23).

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39 réponses à L’illusion du risque zéro

  1. Axelzzz dit :

    Bonsoir,
    Je souscris à votre analyse de l’attitude de Darmanin dans cette affaire – c’est un faute disqualifiante pour exercer une quelconque responsabilité. C’est aussi à l’image de l’exemple Macronien qui souvent préfère accuser ses subordonnés plutôt que d’assumer réellement les erreurs potentielles ou disons les échecs relatifs de sa politique. 
    Cette culture managériale est incompatible avec le leadership politique (ou le commandement dans d’autre contextes). Pourtant dans cette affaire précisément, l’hypothèse même de l’incurie des magistrats est évidemment un fable très improbable et me semble purement et simplement insultante pour des personnes qui dédient leur vie professionnelle à la justice dans des conditions indigentes. Qui croit que la procureur d’Auch n’aie pas à coeur de condamner un violeur d’enfant (et ce quelle que soit la circulaire dont la fonction essentielle est de protéger la réputation du ministre, pas d’améliorer le traitement des affaires)? Les magistrats sont les héros dénigrés de cette histoire, la classe politique une fois de plus les élites décevantes. 
    Plus inquiétant, comme vous le mentionnez, les alternatives ne rassurent pas quant à leur capacité à assumer des responsabilités éminentes.

    • Descartes dit :

      @ Axelzzz

      [C’est aussi à l’image de l’exemple Macronien qui souvent préfère accuser ses subordonnés plutôt que d’assumer réellement les erreurs potentielles ou disons les échecs relatifs de sa politique. Cette culture managériale est incompatible avec le leadership politique (ou le commandement dans d’autre contextes).]

      C’est que, paradoxalement, le « management moderne » est un autoritarisme honteux. Les gens veulent l’autorité mais pas la responsabilité qui va avec. Et c’est pourquoi on occulte l’autorité derrière toutes sortes de « concertations », de « consultations », de « décisions collectives » qui font que, in fine, personne n’est responsable. A cela s’ajoute le fait que pour beaucoup de décideurs, notamment politiques, l’essentiel est d’annoncer la décision, de communiquer sur elle. La mise en œuvre n’intéresse personne. Napoléon disait que « la guerre est un art tout d’exécution ». C’est aussi vrai de la politique, au sens noble du terme.

      L’un des chefs qui m’a beaucoup appris me disait qu’un chef qui rejette la faute sur son subordonné scie la branche sur laquelle il est assis. Vu d’en haut, cela revient à admettre qu’on n’est pas capable de bien choisir ses collaborateurs et qu’on n’a aucune autorité sur eux, vu d’en bas c’est une rupture du pacte de loyauté qui lie le chef et son subordonné. Un chef « à l’ancienne » préférerait se faire crucifier par son supérieur plutôt que d’admettre qu’il n’a pas d’autorité. « Ces mystères nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs ».

      [Pourtant dans cette affaire précisément, l’hypothèse même de l’incurie des magistrats est évidemment un fable très improbable et me semble purement et simplement insultante pour des personnes qui dédient leur vie professionnelle à la justice dans des conditions indigentes. Qui croit que la procureur d’Auch n’aie pas à cœur de condamner un violeur d’enfant (et ce quelle que soit la circulaire dont la fonction essentielle est de protéger la réputation du ministre, pas d’améliorer le traitement des affaires)? Les magistrats sont les héros dénigrés de cette histoire, la classe politique une fois de plus les élites décevantes.]

      Je serais un peu plus nuancé. On peut difficilement me reprocher de dénigrer la fonction publique, à laquelle je suis fier d’appartenir. Mais il y a parmi les fonctionnaires des gens plus ou moins compétents, plus ou moins paresseux. Il est parfaitement possible qu’un dossier – y compris un dossier de grande importance – soit retardé ou mal traité non par malveillance, mais par simple paresse. Cela peut arriver dans n’importe quel métier – le « risque zéro » n’existe pas. Seulement, c’est au chef de ce procureur de vérifier que le travail est fait, et de prendre des sanctions dans le cas contraire, et la chaîne de responsabilité remonte jusqu’au ministre.

      [Plus inquiétant, comme vous le mentionnez, les alternatives ne rassurent pas quant à leur capacité à assumer des responsabilités éminentes.]

      Ca… mais ce n’est pas tout à fait leur faute. Le système politico-médiatique est organisé de telle façon qu’il récompense l’annonce, et non le résultat. Les ministres – et Darmanin est un exemple caricatural – sont devenus des machines à annoncer. Avant toute réunion avec, tout discours d’un ministre, les cabinets ministériels bruissent de la même question : qu’est ce que le ministre pourrait-il bien annoncer ? La pression est tellement forte que certains crédits, certaines mesures sont annoncées plusieurs fois avec une présentation différente, de façon à faire croire qu’il s’agit d’une nouveauté… Ensuite, la mise en œuvre n’intéresse personne ou presque.

  2. Sami dit :

    C’est ici la voix de la raison qui parle.Cela dit, pour en rester au domaine judiciaire, de fait, ce domaine est de plus en plus délabré. Tout comme le domaine de la Santé ou de l’Education, etc etc etc. Délabrement en vérité global, et exponentiellement accéléré. Et donc, on en revient, si on veut vraiment “améliorer” les choses, à la nécessité non plus de faire du rustinage, mais de changer radicalement de système. Ou du moins, de se débarrasser de TOUT ce qui a contribuer à délabrer l’ancien système au lieu de le faire positivement évoluer.
    Et bien entendu, comme vous l’écrivez, le risque zéro est une lubie absurde, qui va contre la nature même de la Vie. Il n’est pas absurde pour autant, d’imaginer un système où les “risques de la vie” soient au maximum atténué. Vu l’accélération de ce délabrement global, on a de moins en moins de “chances” de faire l’économie d’une révolution radicale. Car au train où ça va, on court, et vite, vers le précipice.

    • Descartes dit :

      @ Sami

      [Cela dit, pour en rester au domaine judiciaire, de fait, ce domaine est de plus en plus délabré. Tout comme le domaine de la Santé ou de l’Education, etc etc etc. Délabrement en vérité global, et exponentiellement accéléré. Et donc, on en revient, si on veut vraiment “améliorer” les choses, à la nécessité non plus de faire du rustinage, mais de changer radicalement de système. Ou du moins, de se débarrasser de TOUT ce qui a contribué à délabrer l’ancien système au lieu de le faire positivement évoluer.]

      J’aurais tendance à dire qu’une bonne partie de ce délabrement vient de l’incapacité à fixer des priorités et de s’y tenir. La réalité est que l’action publique se fait à partir de moyens finis. Et il s’agit donc de décider ce qu’on fait et, plus difficile, parce que c’est là que les intérêts particuliers vont pousser des hauts cris, ce qu’on renonce à faire. Sans cela, on ne peut faire que du saupoudrage, ce qui veut dire que ce qui est vital est négligé, et qu’on jette l’argent par les fenêtres pour faire plaisir à tel ou tel lobby. Et pour pouvoir faire des priorités, il faut sortir de la logique des annonces pour aller à une logique de résultats, dans laquelle la stature d’un gouvernant soit mesurée non à ce qu’il propose, mais à ce qu’il met en œuvre.

      L’exemple typique est celui des économies budgétaires. A chaque fois c’est la même chose : on explique qu’on va sauvegarder les activités prioritaires et faire reposer les économies sur le superflu. Mais à la fin, parce qu’on est incapable de distinguer les unes des autres – ou plutôt, parce qu’on est incapable d’assumer la distinction – on finit par passer le rabot « -X% pour tout le monde ». A quoi s’ajoutent les effets médiatiques : une crise, un scandale, et on déplacera des crédits de tel domaine pour les donner à tel autre…

      La réalité est qu’on jette de l’argent par les fenêtres, tout en se plaignant de la dette. Vous voulez un exemple ? Notre système électrique aujourd’hui est en crise. A certaines heures – lorsque l’ensoleillement est fort – la surproduction est telle qu’on est obligé d’arrêter des réacteurs nucléaires pour pouvoir l’accommoder. Pourquoi ? Parce qu’on a investi des milliards pour construire des installations solaires qui, lorsqu’elles produisent, font double emploi avec nos installations nucléaires. Des milliards qui manquent cruellement dans les tribunaux, dans les hôpitaux… mais bien sûr, personne n’aura le courage d’expliquer au lobby solaire que la fête est finie… alors on continue.

      [Et bien entendu, comme vous l’écrivez, le risque zéro est une lubie absurde, qui va contre la nature même de la Vie. Il n’est pas absurde pour autant, d’imaginer un système où les “risques de la vie” soient au maximum atténué.]

      Mais ça veut dire quoi « au maximum » ? Il est clair que si votre enfant est enfermé dans une boite en fer cadenassée, il a moins de chance d’être la victime d’un pédophile. Est-ce pour autant une chose à recommander ?

      Atténuer les risques de la vie ? C’est un objectif fort louable. La question, c’est de savoir jusqu’où doit aller cette atténuation. Parce que, comme le notait Pareto, plus on va loin dans l’atténuation, et plus les coûts de l’atténuation explosent. Faire passer la sécurité de 20 à 80% peut avoir un coût raisonnable, mais est-ce le cas lorsqu’il s’agit de la faire passer de 99,98% à 99,99% ?

  3. COUVERT Jean-Louis dit :

    Bonjour Descartes, je vais être “le vieux c..” de service : c’était mieux avant ! Je m’explique : dans ma jeunesse (la semaine dernière ou celle d’avant) je faisais du patin à roulettes dans la rue, en vélo je m’accrochais aux bus pour aller plus vite, j’ai pris des gamelles, je me suis blessé, j’ai pris des claques par ma mère, par des profs, mais jamais aucun adulte ne m’a “agressé sexuellement”, mais c’était avant Con-bandit ! A l’époque, on ne parlait pas de “risque zéro”, on savait qu’il était dangereux de vivre puisque la mort était au bout de la vie ! le risque zéro, c’est comme la perfection : on peut tenter de s’en approcher sans jamais l’atteindre. Mon slogan personnel “Je préfère mourir de trop vivre que de trop d’ennui”. Quant aux politiques, ils ont une excuse : c’est la faute au laxisme de leurs prédécesseurs depuis cinquante ans… No comment (en français dans le texte). De toute façon, comme a dit je ne sais plus qui : toutes ces histoires ne sont que des faits divers.

    • Descartes dit :

      @ COUVERT Jean-Louis

      [Bonjour Descartes, je vais être “le vieux c..” de service : c’était mieux avant !]

      Comme disait Aragon, « c’est avec les jeunes cons qu’on fait les vieux cons, plus tard »… Je ne vois pas pourquoi on devrait s’interdire de dire « c’était mieux avant ». Après tout, il n’y a aucune garantie que le nouveau soit meilleur que l’ancien. Vous noterez qu’aujourd’hui ce ne sont pas les vieux, mais les jeunes qui semblent persuadés que demain sera pire qu’hier…

      [Je m’explique : dans ma jeunesse (la semaine dernière ou celle d’avant) je faisais du patin à roulettes dans la rue, en vélo je m’accrochais aux bus pour aller plus vite, j’ai pris des gamelles, je me suis blessé, j’ai pris des claques par ma mère, par des profs, mais jamais aucun adulte ne m’a “agressé sexuellement”, mais c’était avant Con-bandit !]

      Cela dépend ce que vous appelez « agresser sexuellement ». Je me souviens, quand j’étais enfant, du surveillant des vestiaires du club sportif que je fréquentais. C’était un homme d’une quarantaine d’années, ni beau ni moche. Il avait l’habitude de caresser les fesses des adolescents à la moindre occasion. On le savait, il était connu pour cela, on gardait ses distances, mais personne n’était « traumatisé » outre mesure. Il faisait partie du paysage. Et pour autant que je sache, il a coulé des jours heureux jusqu’à sa retraite, sans drame. Est-ce que ce monde-là était « meilleur » que celui d’aujourd’hui, où il aurait probablement été dénoncé par un enfant, poursuivi par ses parents, et aurait perdu son emploi et peut-être fini en prison ? Oui, je le pense…

      [A l’époque, on ne parlait pas de “risque zéro”, on savait qu’il était dangereux de vivre puisque la mort était au bout de la vie !]

      C’est toujours le cas, que je sache… seulement, dans une civilisation matérialiste, c’est beaucoup plus difficile de vivre avec ce fait. Que voulez-vous, le linceul n’a pas de poches…

      [Quant aux politiques, ils ont une excuse : c’est la faute au laxisme de leurs prédécesseurs depuis cinquante ans…]

      Les torts sont partagés. Dans la civilisation de marché qui est la nôtre, les politiciens donnent aux citoyens ce que les citoyens demandent. Le client, c’est bien connu, est roi. Ce laxisme, c’est ce que les citoyens demandent. La seule chose qu’on peut reprocher aux politiciens, c’est de ne pas expliquer aux citoyens quelles seront les conséquences si leurs demandes sont satisfaites…

      Après, on peut être plus cyniques, et penser comme le faisait Cromwell que la fonction de la politique n’est pas de « donner aux citoyens ce qu’ils veulent, mais ce qui est bon pour eux »…

      • Bob dit :

        @ Descartes
         
        [Après, on peut être plus cyniques, et penser comme le faisait Cromwell que la fonction de la politique n’est pas de « donner aux citoyens ce qu’ils veulent, mais ce qui est bon pour eux »…]
         
        J’ai la plus grande méfiance envers les politiciens qui veulent faire le bonheur des peuples “malgré ceux-ci”. C’est un peu avec ce genre d’arguments que notre caste politique nous a fourgué le traité de Lisbonne malgré le non clair des peuples au référundum sur le traité constitutionnel européen.

        • Descartes dit :

          @ Bob

          [« Après, on peut être plus cyniques, et penser comme le faisait Cromwell que la fonction de la politique n’est pas de « donner aux citoyens ce qu’ils veulent, mais ce qui est bon pour eux »… » J’ai la plus grande méfiance envers les politiciens qui veulent faire le bonheur des peuples “malgré ceux-ci”. ]

          Moi aussi. Cependant, quiconque s’intéresse à l’histoire notera que nombreux ont été les hommes d’Etat qui ont conduit les peuples là où ils pensaient qu’ils devaient aller, et non là où ils voulaient aller. On ne peut donc pas rejeter par principe cette configuration, même si, comme vous dites, il faut la traiter avec la plus grande méfiance.

          Je pense qu’on touche là l’une de ces questions sur lesquels on ne peut pas simplifier le monde, n’en déplaise à ceux qui utilisent les grands principes comme béquilles du raisonnement. C’est toute l’ambigüité entre l’intérêt des Français tel qu’ils peuvent le concevoir et l’exprimer, et l’intérêt de la France, cette entité abstraite composée de citoyens qui seraient parfaitement informés et conscients. Ceux-ci coïncident-ils toujours ? Et si non, lequel un homme politique est censé privilégier ? En 1940, la volonté des Français était du côté de Pétain et de l’armistice. De Gaulle a-t-il eu tort de s’ériger en représentant des intérêts de la France ?

          [C’est un peu avec ce genre d’arguments que notre caste politique nous a fourgué le traité de Lisbonne malgré le non clair des peuples au référundum sur le traité constitutionnel européen.]

          Je vous avoue que je me demande combien parmi ceux qui ont défendu le traité de Lisbonne pensaient faire le bonheur du peuple, et combien l’ont fait poussé par des intérêts particuliers – le leur en première place.

          • Cocorico dit :

            ” En 1940, la volonté des Français était du côté de Pétain et de l’armistice. ”
             
            J’avoue être un peu sceptique face à cet argument. On peut déjà parler du fait que Pétain était plus une décoration dans le paysage qu’un chef d’état. La France n’était plus souveraine et avait été soumise par la force par l’armée allemande. Certes, l’une des parties n’était pas occupée, mais le rapport de force était tellement déséquilibré que cela me paraît un peu ridicule d’affirmer que c’était la France qui décidait souverainement de sa destinée. Il y’a eu une importante résistance, ce qui montre que Pétain ne se maintenait pas au pouvoir par la voix de la volonté populaire, mais par celle de la force ( élections, gréves et manifestations étaient interdites ). Et sachant que ce gouvernement était lui-même soumis au bon vouloir de l’Allemagne, la France était doublement privée de souveraineté.
             
            Mais l’autre problème avec votre argument, c’est qu’il n’est pas cohérent avec votre doctrine des classes intérmédiaires. Le régime de Vichy servait les intérêts de la bourgeoisie, tandis que la Résistance servait ceux du prolétariat ( communisme ) et ceux des classes intérmédiaires ( gaullisme et socialisme ). Or, on constate bien que numériquement, si on applique une grille de lecture matérialiste, la France était idéologiquement plutôt penchée vers la Résistance. La perception que les français avaient de leurs intérêts à ce moment là était donc, dans la majorité des cas, conforme à la réalité.

            • Descartes dit :

              @ Cocorico

              [« En 1940, la volonté des Français était du côté de Pétain et de l’armistice. » J’avoue être un peu sceptique face à cet argument. On peut déjà parler du fait que Pétain était plus une décoration dans le paysage qu’un chef d’état. La France n’était plus souveraine et avait été soumise par la force par l’armée allemande.]

              Il ne reste pas moins qu’en 1940, Pétain jouit d’un véritable soutien populaire. Et le fait que la France fut vaincue militairement ne rend pas moins « souverain » le gouvernement de Pétain. Il faut rappeler ici que la « souveraineté » est une catégorie JURIDIQUE, et non une question de pouvoir réel. Une entité est « souveraine » lorsqu’elle n’est juridiquement soumise qu’aux règles qu’elle a faite ou souscrite elle-même. Les allemands pouvaient obliger les Français à faire telle ou telle chose, mais leurs actes étaient des actes de force, et non de droit. Les seuls actes allemands qui étaient juridiquement valables sont ceux accomplis en application des accords d’armistice… autrement dit, des accords auxquels la France, par la voix de Pétain, avait consenti. Pour illustrer ce propos, prenez le cas d’un délinquant armé : la force lui donne la possibilité d’obtenir que vous lui remettiez votre portefeuille. Mais la force ne lui permet pas d’en devenir, aux yeux de la loi, le propriétaire légitime.

              Pétain était très loin d’être « une décoration dans le paysage ». Lorsqu’il signe l’armistice, il agit en tant que souverain, et c’est par cet acte que les forces d’occupation obtiennent une capacité juridique en zone occupée. Les actes qu’il accomplit on un effet juridique, au point que certains sont toujours en vigueur encore aujourd’hui… Et cette légitimité lui vient non seulement des procédures de la IIIème République – car ce sont les parlementaires élus en 1936 qui lui ont conféré les pleins pouvoirs – mais surtout d’un véritable soutien populaire qu’on peut difficilement ignorer. En 1940, une majorité de Français est pacifiste et fait confiance au vieux maréchal…

              [Certes, l’une des parties n’était pas occupée, mais le rapport de force était tellement déséquilibré que cela me paraît un peu ridicule d’affirmer que c’était la France qui décidait souverainement de sa destinée.]

              Et pourquoi pas ? Le gouvernement français ne pouvait pas empêcher les Allemands d’imposer sa volonté par la force. Mais pouvait parfaitement lui refuser la légitimité juridique en refusant de souscrire à ses demandes. En cela, il était parfaitement « souverain ». Encore une fois, la « souveraineté » est un concept juridique, et n’a rien à voir avec la possibilité de faire prévaloir votre volonté dans les faits. Le gouvernement français est impuissant à faire baisser les températures lors d’une canicule, et ce n’est pas pout autant qu’il est moins « souverain ».

              [Il y’a eu une importante résistance, ce qui montre que Pétain ne se maintenait pas au pouvoir par la voix de la volonté populaire, mais par celle de la force ( élections, gréves et manifestations étaient interdites ).]

              Pas en 1940. La résistance dans les premiers mois du gouvernement de Pétain est très limitée. A droite on voit dans la défaite une « divine surprise » qui permettra de remettre au pas la plèbe et d’en finir avec l’héritage du Front Populaire – et même de la révolution française. Seule une petite fraction nationaliste et anti-allemande remue. A gauche, radicaux et socialistes sont encore dominés par les courants pacifistes. Beaucoup de communistes, que la République avait poussée dans la clandestinité depuis 1939, ne voyaient pas encore des raisons de bouger pour la défendre, d’autant plus que le pacte de non-agression entre l’Allemagne et l’URSS empêchait l’internationale communiste de pousser au conflit.

              [Et sachant que ce gouvernement était lui-même soumis au bon vouloir de l’Allemagne, la France était doublement privée de souveraineté.]

              Mais d’où tirez-vous que « le gouvernement (français) était lui-même soumis au bon vouloir de l’Allemagne » ? Pétain pouvait parfaitement refuser de signer lois et décrets, il aurait parfaitement pu se réfugier à Alger ou à Dakar et continuer le combat. Il a décidé « souverainement » de ne faire ni l’un, ni l’autre.

              [Mais l’autre problème avec votre argument, c’est qu’il n’est pas cohérent avec votre doctrine des classes intermédiaires. Le régime de Vichy servait les intérêts de la bourgeoisie, tandis que la Résistance servait ceux du prolétariat ( communisme ) et ceux des classes intérmédiaires ( gaullisme et socialisme ).]

              On ne peut penser la société de l’époque comme si la sociologie était la même qu’aujourd’hui. Les classes intermédiaires urbaines sont, à l’époque, relativement faibles numériquement leur poids politique est modéré. Leurs intérêts coïncident encore assez fortement avec ceux des couches populaires dont elles ne sont pas encore totalement détachées. Et puis, il y a une distinction assez nette entre des classes intermédiaires liées aux services (avocats, notaires, médecins,…) et les classes intermédiaires dont les intérêts sont liés à l’industrie (ingénieurs, scientifiques…). Enfin, n’oubliez pas que le poids sociologique des paysans, très faible aujourd’hui, était dominant à l’époque. La plupart d’entre eux étaient des paysans propriétaires de leur terre…

              [Or, on constate bien que numériquement, si on applique une grille de lecture matérialiste, la France était idéologiquement plutôt penchée vers la Résistance.]

              En dehors de la paysannerie, oui… mais vous semblez l’oublier dans votre analyse.

            • DarkSchwab dit :

              Un armistice n’est pas une capitulation. Certes la France n’a pas signé un armistice dans les conditions les plus favorables; mais c’était globalement une belle pirouette diplomatique et l’état d’administration de la France était totalement différent de ce qu’étaient les Pays-Bas, la Suède.  Je trouve ces concepts de “souverainisme” pas vraiment pertinents. Il y a eu une défaite militaire, il y a eu un armistice signé au lieu d’une capitulation (ce qui est quand même plus avantageux pour l ’ honneur du pays il faut le rappeler !).
               
              Les conditions de l’armistice mettent la France dans une situation administrative et économique très difficile; indubitablement. Mais je ne comprends pas ce qui fait dire que la résistance est contre l’armistice et pour le combat d’armée à tout prix. La résistance opère en guerilla, se cache, planifie avec les services des autres pays, monte des maquis; c’est radicalement différent d’une confrontation ouverte armée contre armée avec des chars et des avions. C’est justement ces actions qui rendent un pays ingouvernable et dans l’histoire récente on a par exemple l’assassinat d’un député par Yvan Colonna, c’est typiquement le genre d’acte qui faire flanchir un pouvoir central qui aurait des vues un peu trop impérialistes.

            • Descartes dit :

              @ DarkSchwab

              [Un armistice n’est pas une capitulation. Certes la France n’a pas signé un armistice dans les conditions les plus favorables; mais c’était globalement une belle pirouette diplomatique et l’état d’administration de la France était totalement différent de ce qu’étaient les Pays-Bas, la Suède. Je trouve ces concepts de “souverainisme” pas vraiment pertinents.]

              Pourtant, c’est un élément fondamental du débat à l’époque. La question posée était le risque d’une « polonisation » de la France en cas d’administration directe par la puissance occupante. Côté allemand, la difficulté d’administrer un pays comme la France sans l’aide de l’administration française est apparu considérable. D’où ce compromis dans lequel la France était reconnue comme une entité souveraine – même si dans les faits la puissance occupante pouvait imposer ses demandes par la force.

              Je pense qu’il faut toujours revenir au concept de souveraineté. Une entité est « souveraine » dès lors qu’elle n’est pas JURIDIQUEMENT soumis à aucune règle qu’elle n’ait institué elle-même. Le fait qu’on puisse lui imposer par la force ne change rien à son caractère souverain : un voleur peut vous obliger sous la menace d’une arme à lui remettre votre portefeuille, mais son arme ne lui permet pas d’en devenir le légitime propriétaire…

              [Il y a eu une défaite militaire, il y a eu un armistice signé au lieu d’une capitulation (ce qui est quand même plus avantageux pour l ’ honneur du pays il faut le rappeler !).]

              Ah bon ? En quoi l’armistice serait plus « honorable » que la capitulation ?

              [Mais je ne comprends pas ce qui fait dire que la résistance est contre l’armistice et pour le combat d’armée à tout prix.]

              Je ne crois pas avoir écrit que la résistance fut « pour le combat d’armée à tout prix ». C’est d’ailleurs très réducteur de penser que l’armistice ne portait que sur le « combat d’armées ». Souvenez-vous que l’armistice comprenait entre autres clauses l’engagement par la France de cesser toute résistance, et de se soumettre dans toute une série de domaines aux directives allemandes. Le simple acte de résistance armée ou civile revient à rejeter l’armistice.

              [C’est justement ces actions qui rendent un pays ingouvernable et dans l’histoire récente on a par exemple l’assassinat d’un député par Yvan Colonna, c’est typiquement le genre d’acte qui faire flancher un pouvoir central qui aurait des vues un peu trop impérialistes.]

              Je n’y comprends rien. D’abord, Yvan Colonna n’a, à ma connaissance, assassiné aucun député. Ensuite, je ne vois pas en quoi l’assassinat d’un député pourrait faire « flancher un pouvoir central ». Pensez à l’assassinat de Yann Piat ou celui de Jean de Broglie… quand à l’idée que Colonna s’opposait à un pouvoir « trop impérialiste », cela ne peut que faire sourire, compte tenu des transferts massifs consentis par la « métropole » pour donner aux citoyens de sa « colonie » un niveau de vie équivalent à celui des citoyens « métropolitains ».

  4. Vincent dit :

    Bonjour,
    Cela fait longtemps que je n’avais pas posté de long commentaire sur ce site. Probablement car, pour l’essentiel, les sujets traités commencent à ressembler à des sujets déjà traités sur ce blog, et que j’avais déjà commenté. Et aussi car nous sommes généralement d’accord, si bien que je ne vois pas beaucoup de contradiction à vous apporter.
     
    Ce billet fera exception. Et je vous adresse un commentaire digne des plus longs que j’ai pu vous envoyer, il y a une dizaine d’années… Non pas que je sois en désaccord avec vous sur tout, loin de là ; mais je remue le couteau là où je sens qu’il peut y avoir matière à discuter !
     

    [Mais si la victime occupe un rôle de plus en plus central, que dire de la manière dont le délinquant disparaît de l’affaire ? Un martien qui écouterait le discours médiatique aurait l’impression que Lyhanna n’a pas été tuée par un pédophile, mais par un juge. Les foudres de l’opinion s’abattent non pas sur Jérôme Barella, le suspect identifié, mais sur le système judiciaire. On ne manifeste pas devant la maison de l’assassin présumé, mais devant les palais de justice. La foule et ses relais médiatiques ne demandent pas que le coupable soit pendu haut et court, on ne parle pas de rétablir pour lui le bagne de Cayenne ou de ressortir la guillotine, comme ils l’auraient fait il y a quelques années. Non, la colère populaire exige la tête des juges, des gendarmes, des procureurs, des politiciens. Là encore, ce n’est pas le fruit du hasard. C’est un magnifique exemple de la manière dont la « culture de l’excuse » domine la pensée aujourd’hui. Au point qu’on transfère presque automatiquement, sans réfléchir, la responsabilité des individus vers les institutions. Ce n’est plus l’assassin qui comment la faute en tuant, mais le procureur, le juge, le gendarme qui ne l’ont pas empêché d’agir.]

     
    Je ne peux pas vous donner totalement tort sur l’évolution générale : Oui, s’agissant des délinquants chevronnés, des trafiquants de drogue, des perturbateurs dans les établissements scolaires, des migrants délinquants, on trouve systématiquement une excuse (sociale, médicale…) à leurs errements. Comme si cette excuse les dispensait de se plier aux règles communes.
     
    Petite anecdote, qui remonte à environ 20 ans : j’avais un très bon ami, très intelligent, mais qui faisait régulièrement n’importe quoi en école d’ingénieur. Il a failli se faire virer. Je l’ai remotivé, je lui ai fait la leçon, la morale, je l’ai engueulé en lui disant qu’il faisait n’importe quoi. Il a pris sur lui. Et ne s’est finalement pas fait virer.
    Quelques mois plus tard, après un nouveau “n’importe quoi”, il est hospitalisé en psychiatrie. Diagnostiqué “bipolaire ++”, et sort avec un diagnostic et un traitement. Le diagnostic explique parfaitement tous les “n’importe quoi” qu’il faisait régulièrement. Etant donné qu’il avait réussi à s’en sortir par sa seule volonté, et qu’il avait désormais en plus un traitement pour l’aider, je pensais qu’il était sorti d’affaire. Ca a été le cas dans un premier temps. Tout était nickel.
    Mais rapidement, à la première difficulté (comme aurait pu en avoir n’importe quel personne sans problème médical), il a mis cette difficulté sur le compte de sa maladie, et n’a pas cherché à faire un petit effort pour surmonter.
    Le fait d’avoir un diagnostic était pour lui -c’est du moins mon interprétation de l’époque- un moyen de renoncer à faire le moindre effort sur lui même : puisqu’il avait une excuse toute trouvée, pas la peine de faire d’efforts.
    Je l’ai engueulé en lui expliquant ça. Il m’avait répondu : “Tu es dur. Très dur. Ca me fais mal ce que tu dis là”. Mais il ne m’a jamais dit que j’avais tort. Et il ne m’avait jamais dit ce genre de choses avant que son diagnostic soit posé.
     
    Je pense que ce type de mécanique est à l’œuvre dans la mode actuelle des diagnostics adultes de trouble hyperactif ou d’autisme. Obtenir son diagnostic, c’est un moyen, pour soi, de se dire que ça n’est pas de sa faute si on a raté ce qu’on visait. Et surtout, un moyen de s’afficher comme victime, et d’obliger les autres à être en compassion avec nous et de nous passer nos errements.
     
    Bref, je ne peux qu’être d’accord avec vous sur le fait que nous sommes dans une société qui déresponsabilise ceux qui “déconnent” réellement. Mais qui, en revanche, est toujours plus intransigeante avec ceux qui sont censés savoir bien agir.
     
    Ainsi, le propriétaire d’un logement qui se fait agresser chez lui est censé agir avec un maximum de discernement. S’il n’a pas identifié que l’arme de son agresseur était factice, et a réagi de manière excessive, s’il a confondu un petit lynx avec un gros chat quand ce dernier attaquait son poulailler, s’il n’a pas bien pris en compte la période de ponte des oiseaux pour la taille de sa haie, lui, n’aura aucune excuse, et la Justice sera particulièrement dure avec lui.
     
    A mon sens, il existe un écart sans cesse plus grand entre une justice très répressive pour les petites fautes de ceux qui, somme toute, essayent de respecter les règles de vie en société, et ceux qui se moquent totalement de tout respect des règles de vie commune. Et je pense que c’est ce ressent qui s’exprime à travers les manifestations devant les tribunaux.
    Que l’on pourrait exprimer comme cela “occupez vous des violeurs avant d’emmerder ceux qui ont expulsé 2 grenouilles sans leur fournir d’habitat alors quand ils respectaient leur obligation de curer leur fossé.”
     
    Bref, autant je suis totalement d’accord avec vous sur l’évolution générale de la société vers une suvalorisation des victimes (et le fait que le nom de l’affaire soit devenu le nom de la victime en est une magnifique illustration que je n’avais même pas remarquée !). Autant je ne pense pas que l’on puisse expliquer de cette manière les manifestations devant les tribunaux.
     

    [Maintenant, mettez-vous à la place du fonctionnaire en question. Supposons le parfaitement loyal et obéissant. Il reçoit un jour une circulaire qui lui demande de donner la priorité aux affaires concernant les mineurs, et il met tout son zèle et son temps à la mettre en œuvre. L’ennui est que cette circulaire rejoint la longue liste des directives qui l’enjoignent de donner la priorité au trafic de drogue, aux violences intrafamiliales, à l’antisémitisme, au terrorisme, aux violences contre les élus, aux trafics d’armes ou de cigarettes, et bien entendu aux actes de cruauté sur les ratons laveurs. Que doit-il faire, cet honnête fonctionnaire ?]

     
    Vous rejoignez une réponse publiée il y a quelques jours sur internet à une suggestion de “confier les jugements à des IA plutôt qu’à des juges”.
    Je vous laisse lire :
    —————————————–
    En fait, la suggestion est très pertinente, et aurait un énorme avantage :
    Je m’explique :
    Il appartient au gouvernement de définir la politique pénale. Définir la politique pénale revient à définir les paramétrages que l’on mettrait dans un agent IA chargé de juger.
    Si les jugements se faisaient par IA, les gouvernements seraient OBLIGES de donner des instructions claires, et précises, car personne n’aurait envie de laisser l’IA choisir des condamnations sur la base d’un modèle aléatoire et très peu paramétré.
    Autrement dit, le simple fait d’envisager de confier des jugements à une IA obligerait le gouvernement à clarifier sa politique pénale, sans jouer d’aucune ambiguïté.
    Cela obligerait à mettre fin au petit jeu trop commun dans l’administration : les injonctions contradictoires.
    On donne trop souvent des objectifs contradictoires, des priorités opposées… pour pouvoir “ouvrir son parapluie” et dire, en cas de problème : “j’avais pourtant donné les instructions, ça n’est pas moi”.
    Et on compte sur la capacité d’initiative humaine pour s’en débrouiller.
    A l’inverse, bien souvent, les exécutants, en bas de la chaine, sont bien souvent contents d’avoir des instructions et consignes floues ou contradictoires, car cela leur laisse une liberté absolue de faire ce qu’ils veulent, en s’appuyant sur un texte ou un autre, sur une interprétation…
    En réalité, il faudrait que la politique pénale soit très clairement établie. Comme un guide d’application complet du code pénal.
    Ce serait nécessaire si on voulait pouvoir paramétrer une IA. Et c’est aussi cela qui est nécessaire si on veut cadrer le travail des magistrats.
    Je dirais donc :
    – Faire un cadrage précis du travail des magistrats, pour qu’une IA puisse faire la même chose ➡️ Oui
    – Mettre des IA dans les tribunaux, pour qu’elles rédigent elles mêmes leurs propres jugements ➡️ Oui
    MAIS… Les magistrats doivent garder la main.
    Si les jugements du magistrat diffèrent significativement du jugement de l’IA, cela signifie qu’il y aura matière à explications de la part du juge.
    Potentiellement,  on pourrait imaginer un appel simplifié, du procureur ou du prévenu, s’il considère que l’IA avait mieux jugé.”
    —————————————–
     

    [l’histoire bien connue ou la mère juive offre à son fils deux chemises, et lorsqu’il met l’une d’elles elle lui demande en pleurs pourquoi il n’a pas aimé l’autre…]

    Jamais entendu cette histoire. Mais elle est géniale. Comme bien souvent les histoires juives. N’étant pas juif, cela manque à ma culture, il me semble. Connaissez vous des recueils de telles histoires ? S’agit il d’histoires de tradition ashkénaze (je suppose ?) ou séfarade ?
     

    [Mais à supposer même que les fonctionnaires aient désobéi les ordres du ministre, cela ne dédouane pas pour autant ce dernier. Car la fonction d’un ministre ne se limite pas à signer des circulaires. C’est là la partie la plus facile du métier. On juge un ministre non au contenu des circulaires qu’il signe, mais à sa capacité à sa réussite dans leur mise en œuvre.]

    ==> Le refrain qu’on apprend dans n’importe quelle école d’officier, c’est que commander se résume à 2 choses : “délégation, contrôle de la délégation”.
    Aussi je ne saurais qu’approuver le principe.
     

    [Le ministre de la justice explique qu’il n’a rien à se reprocher, puisqu’il a envoyé une circulaire faisant des violences sur les enfants une priorité, et si les fonctionnaires sur lesquels il a autorité n’ont pas obéi aux directives, ce n’est pas la faute du ministre, mais celle du fonctionnaire.
    (…)
    Il y a un principe fondamental qui s’efface dans cette affaire, celui de la « responsabilité ministérielle ». Ce principe veut que le ministre soit responsable politiquement des actes des fonctionnaires placés sous ses ordres]

    C’est justement là que le problème se pose :
    Depuis la Loi Taubira, il y a une indépendance du parquet. les procureurs ne sont plus sous les ordres du Ministre : celui ci n’a plus le droit de donner de consignes, n’a pas le droit de les sanctionner, n’a pas le droit de les muter, etc.
    Les procureurs sont devenus indépendants, et ne sont donc plus sous les ordres du Ministre. Votre argumentation est valable dans le cas général. Mais certains métiers, en particulier les procureurs (mais on pourrait citer les professeurs d’université, les médecins) jouissent d’un statut leur offrant une certaine indépendance.
    Dès lors qu’on retire au ministre les moyens de commandement, on ne peut plus le considérer comme responsable de ce que font ses subordonnés.
    Aussi, je considère que cette évolution est une hérésie, car il faut bien que quelqu’un puisse être responsable de la politique pénale. Si ça n’est pas le Ministre, qui est-ce ? Malheureusement, la réponse est “personne”. Et cela contribue au désarroi actuel : le procureur n’étant qu’un fonctionnaire, il n’est pas responsable. Le Ministre ne pouvant pas lui donner d’ordres, il ne l’est pas non plus.
     

    [Celui-ci propose la « castration chimique » des criminels sexuels – disposition qui donne un dangereux coup de canif au principe fondamental de l’intégrité du corps humain, et nous ramène à l’époque ou l’on pouvait mutiler les condamnés.]

     
    Je n’ai pas d’opinion sur ce sujet, auquel je n’ai pas suffisamment réfléchi. Mais votre argumentation me semble un peu légère :
    ==> Tout principe me semble pouvoir être discuté. Jusqu’en 1981, on acceptait de donner un coup d’un énorme canif sur le principe d’intégrité du cou de certains condamnés.
    ==> Par ailleurs, certaines personnes sont déjà, actuellement condamnées à des “obligations de soins”, y compris de prises de médicaments psychotropes, dont on sait que -certes par des procédés chimiques et pas chirurgicaux- ils modifient de manière irréversible, le fonctionnement et même la structure du cerveau.
    ==> Mais surtout, comme vous le rappelez régulièrement, l’Etat a le DEVOIR de protéger la société avec son système judiciaire. Quand des agresseurs d’une violence inouïe, des trafiquants de drogues, des délinquants récidivistes qui se moquent de toutes les règles de vie en société, sont laissés dans les rues, car il faut faire de la place dans les prisons, il est logique que beaucoup cherchent un autre moyen que la prison de protéger la société.
    ==> Enfin, si certaines personnes n’arrivent pas à se comporter correctement en société en raison d’un problème d’ordre médical, est il réellement plus humain de les enfermer que de chercher à résoudre le problème médical ?
     

    [Un système dans lequel ignorance est symbole de sécurité ne peut que multiplier les ignorants volontaires. Quel ministre sera assez four pour demander une inspection qui risque de découvrir un problème qu’il lui faudra résoudre, s’il peut s’en sortir en disant « je ne savais pas » ?]

     
    Aussi cette évolution va en parallèle avec le “pas de vagues” : consigne générale donnée à tous les niveaux de cacher la poussière sous le tapis : ne pas faire remonter les problèmes à l’échelon supérieur est le meilleur moyen de protéger celui ci. Et donc de s’attirer la reconnaissance de la hiérarchie.
    Ce principe est érigé en art dans l’Education Nationale, mais je crois savoir qu’il se porte bien aussi dans l’armée, et je serais étonné que ça ne soit pas le cas ailleurs.
    C’est déplorable, désespérant. Mais malheureusement, l’exemple vient d’en haut, à ce que j’en lis : le Palais ne veut pas recevoir de mauvaises nouvelles, et, si on lui explique qu’il faut prendre des décisions, a adopté la doctrine du “en même temps” pour reporter les décisions à l’échelon inférieur.
     

    [planter violemment un couteau dans l’abdomen du voisin est un délit, planter son pénis dans votre bouche, un crime.]

     
    Parfaitement d’accord. Et j’irais même beaucoup plus loin que vous :
     
    Quand on parle des conséquences psychologiques d’un acte, d’une agression (peu importe qu’elle soit sexuelle ou pas), le fait d’en reparler en permanence, de ressasser les faits, d’y repenser est, in fine, ce qui crée l’essentiel des conséquences neuro-psychologiques.
    Autrement dit, en sanctuarisant les violences de victimes psychologiques, on augmente paradoxalement les conséquences de ce qu’elles subiront.
     
    Un peu d’histoire de la psychiatrie, très résumée, sur le sujet.
     
    Au XIXème siècle, à l’époque victorienne, il était, dans la haute société, impossible d’exprimer ses émotions. Tout devait être caché, enfoui. Il fallait, comme disaient les britanniques, en toute circonstance “Keep a stiff upper lip”.
    Pour certaines personnes, majoritairement des femmes, qui avaient besoin d’exprimer leurs émotions, ce cadre était totalement inadapté, et a pu conduire à des manifestations qui ont été qualifiées de “crises d’hystérie”. C’était, pour schématiser, une cocotte minute qui déborde.
    Personne ne savait quoi en faire. Freud et d’autres ont trouvé une solution : laisser ses personnes parler, les laisser parler longtemps, souvent leur demander leurs souvenirs, etc. Bien souvent, des traumatismes enfouis, plus ou moins consciemment plus ou moins profondément, finissaient par ressortir. Au bout d’un certain temps, car on ne réussit pas à se confier intimement dès la première séance, quand on a appris, pendant 40 ans, qu’il ne fallait jamais évoquer en public de sujet un tant soit peu intime.
    C’était très efficace sur ce type de pathologies.
    Freud a, sur cette base, développé toute une théorie, selon laquelle TOUT problème psychologique vient d’un traumatisme refoulé, qu’il s’agit d’aller rechercher. C’est ce qui a fondé le courant psychanalytique.
    Ce courant psychanalytique a largement été associé à la pensée 68, qui est largement arrivée au pouvoir dans les années 70/80. Aussi il y a eu cette mode de Dolto. Et aujourd’hui, dans n’importe quelle école primaire, les élèves sont régulièrement en situation de devoir décrire publiquement leurs émotions, les exprimer par la danse, par la création, etc. Ce qui met souvent très mal à l’aise des enfants qui n’ont pas tous envie d’exprimer leurs émotions, n’aiment pas forcément la danse, etc.
    Dans les sociétés occidentales actuelles, les crises d’hystérie, telles que Freud a pu en connaitre, n’existent plus. Mais l’idée qu’il faut absolument exprimer toutes ses émotions, parler de ses traumatismes, en reparler, et en faire des tonnes sur le sujet, est encore dans beaucoup d’esprits. Et c’est de là que vient, selon moi, l’idée qu’il faut que les personnes qui ont été victimes de quelque chose se voient reconnaitre leur statut de victime.
    Mais parallèlement est venu un autre courant de la psychologie / psychiatrie, depuis les années 60/70, basé sur la médecine fondée sur les preuves.
    Le principe est simple : on essaye d’identifier ce qui crée des souffrances. Et on teste les différentes approches, pour voir ce qui permet de réduire ces souffrances.
    Pour la faire très courte, en cas de gros traumatisme, il faut que la personne qui l’a subi puisse en parler à une ou quelques personnes de confiance, si réellement elle en ressent le besoin, mais qu’à part cela, tout le monde, tout le cadre de vie autour d’elle continue à exiger de poursuivre une vie normale, pour, quelque part, passer à autre chose.
    Et c’est là que l’idéologie victimaire vient en collision avec l’intérêt des victimes. L’intérêt psychologique individuel des victimes voudrait qu’un jugement intervienne rapidement, sans nécessairement que les victimes ne soient amenées à témoigner publiquement de quoi que ce soit. Les auditions devant les enquêteurs ou le tribunal, pouvant raviver des souvenirs pénibles, devraient être limitées au strict nécessaire pour permettre l’établissement de la Justice.
    La dérive actuelle avec médiatisation ne va pas dans le bon sens.
     
    Même pour les enfants du périscolaire parisien, par exemple : je crains que les parents qui paniquent à l’idée que leur enfant a été touché, et en font des tonnes, avec des séances de psy pour en parler, etc. ne fassent plus de mal à leur enfant que l’acte en lui même n’en aurait fait si la page avait vite été tournée…
     

    [juger une personne de soixante ans pour ce qu’il a pu faire quand il en avait vingt et qui ne s’est pas fait remarquer depuis par la justice ne paraît pas très utile à la sécurité de la société, même si cela doit déplaire aux victimes]

    Parfaitement d’accord. Je suis, à ce sujet, horrifié de la manière dont fonctionne la peine de mort aux USA. Des prisonniers sont condamnés à mort, restent 20 ou 30 ans en prison, et sont exécutés à 50 ans pour un crime qu’ils ont commis à 20. C’est totalement inhumain.
    Soit on l’exécute, soit on l’enferme, mais faire l’un puis l’autre est un non-sens !
     

    [Mais au-delà de l’hystérie du milieu politico-médiatique et ceux qui tournent autour de lui, quel est l’effet de fond sur l’ensemble des citoyens ? Lyhanna tourne certes en boucle dans les médias, mais est-elle le sujet de conversation sur les marchés, dans les bureaux, dans les ateliers ? Il n’y a pas beaucoup de données fiables pour répondre à cette question, mais la réponse me semble être négative.]

     
    Anecdote toute fraiche de la semaine dernière, sur une réunion d’information pour une colonie de vacances pour cet été…
    Plusieurs parents, qui ont déjà envoyé leurs enfants dans cette même colonie de vacances, avec les mêmes animateurs (même un qui avait des enfants dans cette même colo tous les ans depuis plus de 5 ans), qui sont très vindicatifs, et demandent les protocoles qui sont mis en place pour s’assurer de la sécurité de leurs enfants “avec tout ce qui se passe”. Alors même qu’ils reconnaissent que tout s’est parfaitement passé les 5 dernières années, et que tous les autres parents ayant envoyé des enfants dans la même colo disent la même chose.
    Les inquiétudes des parents ne concernaient pas qu’une ou deux personnes, c’était assez massif. J’en suis interloqué, mais la question de savoir s’il y a un effet de fond dans la société me semble, à moi, devoir avoir une réponse positive.
    Vous constatez d’ailleurs vous même la même chose ci dessous :

    [on voit déjà des parents qui refusent d’envoyer leur enfant en centre aéré ou en colonie de vacances]

     

    [Et oui, j’ai croisé une ou deux fois des « pervers pépères », qui m’ont caressé les fesses. Et je n’en suis pas mort. Inconscients mes parents ? Non, intelligents.]

     
    Parfaitement. Cela rejoint parfaitement le développement que j’avais fait sur la psychologie / psychiatrie.
    S’ils vous avaient collé, à l’époque, une étiquette de “victime d’abus”, vous avaient envoyé consulté un psy, en vous expliquant que malheureusement, votre vie était irrémédiablement gachée à cause de ce que vous aviez subi, vous vous seriez construit, psychologiquement, en tant que victime. Je pense pas que vous y auriez gagné quoi que ce soit.
     

    [Or, il faut se souvenir que les médias ne précèdent pas l’opinion, ils la suivent. Si les médias passent en boucle des histoires plus angoissantes les unes que les autres, c’est parce que le public aime ça.]

    Rien de neuf sous le Soleil. Hitchcock,  “Jurassic Park”, ou “Les Dents de la Mer” jouaient parfaitement de ces ressorts. Le suspense, l’horrible, le terrifiant, fascinent et captivent.
    Les médias qui traitent cette actualité capteront, et surtout fixeront mieux leur public.
     

    [Les médias disent aux gens ce qu’ils veulent entendre : que nous avons raison de nous méfier des autres – de nos semblables, de nos dirigeants, de nos institutions – et de ne compter que sur nous-mêmes. Et éventuellement de marcher sur la tête de nos voisins si nos intérêts le demandent, puisque nos voisins n’hésiteront pas à faire de même.]

     
    Alors là, je crois que vous faites erreur. Je n’ai pas plus d’éléments pour vous contredire, que vous n’en avez pour l’étayer. C’est du ressenti, pour vous comme pour moi. Mais je ne pense pas que qui que ce soit ne se réjouisse de cet individualisme.
     
     

    [(1) Je parle ici d’expérience. Je me suis trouvé plusieurs fois dans ma vie professionnelle dans cette situation, et à chaque fois j’ai demandé à l’autorité politique de m’indiquer formellement quelles étaient les affaires que je pouvais mettre au congélateur. Cela m’a valu des remarques fort désobligeantes. Quant à la réponse formelle… je l’attends encore !]

     
    Je ne suis pas étonné. Et je ne pense pas qu’en faisant remonter les questions qui fâchent auxquelles personne ne veut apporter de réponses, vous ayez fait un pas vers une promotion.
    C’est ce que j’appelais la poussière sous le tapis à tous les étages…
     

    [Introduire son doigt dans la bouche de quelqu’un ne cause pas plus de dommages que d’y introduire son pénis, mais la qualification subjective des deux actes n’est pas du tout la même.]

    Nous devenons fous… Y compris moi !
    Ces dernières semaines, avec les présomptions qui montent, je me suis rappelé d’une fête d’anniversaire il y a quelques années, pendant laquelle j’avais accueilli plusieurs enfants de maternelle. Deux filles avaient voulu jouer au dentiste avec moi, et m’avaient introduit des objets dans la bouche, et aussi mis leurs doigts dans ma bouche, pour jouer au dentiste.
    Une autre fois, un autre enfant de maternelle qui a voulu faire comme ma fille, qui s’était amusée à m’ “escalader”, pour arriver à califourchon sur mes épaules. Je l’ai laissée m’escalader, et même s’asseoir sur ma tête.
    Dans les deux cas, je m’étais laissé faire, je trouvais cela mignon et n’y voyais aucun mal. Mais avec l’ambiance actuelle, j’en suis venu à y repenser, en me demandant si je n’avais pas eu tort de les laisser faire cela…
     

    • Descartes dit :

      @ Vincent

      [Je ne peux pas vous donner totalement tort sur l’évolution générale : Oui, s’agissant des délinquants chevronnés, des trafiquants de drogue, des perturbateurs dans les établissements scolaires, des migrants délinquants, on trouve systématiquement une excuse (sociale, médicale…) à leurs errements. Comme si cette excuse les dispensait de se plier aux règles communes.]

      Tout à fait. Mais cette « logique de l’excuse » se combine avec un deuxième élément, qui est la nécessité de trouver des responsables. Le fait est qu’on n’accepte plus des causalités indéterminées. Hier, devant une maladie, un accident ou un crime, on se disait « c’est la fatalité » ou « c’est la volonté de Dieu ». Aujourd’hui, ces expressions ont disparu du vocabulaire. Et comme on excuse l’auteur, et qu’il faut un coupable, la combinaison des deux aboutit à un DEPLACEMENT de la responsabilité. Dire que l’assassin était fou – et donc irresponsable – ne suffit pas. On poursuivra le psychiatre, coupable de ne pas l’avoir bien soigné.

      [Je pense que ce type de mécanique est à l’œuvre dans la mode actuelle des diagnostics adultes de trouble hyperactif ou d’autisme. Obtenir son diagnostic, c’est un moyen, pour soi, de se dire que ça n’est pas de sa faute si on a raté ce qu’on visait. Et surtout, un moyen de s’afficher comme victime, et d’obliger les autres à être en compassion avec nous et de nous passer nos errements.]

      Tout à fait. C’est d’ailleurs pourquoi la logique de l’excuse va de pair avec le rejet de l’effort.

      [A mon sens, il existe un écart sans cesse plus grand entre une justice très répressive pour les petites fautes de ceux qui, somme toute, essayent de respecter les règles de vie en société, et ceux qui se moquent totalement de tout respect des règles de vie commune. Et je pense que c’est ce ressent qui s’exprime à travers les manifestations devant les tribunaux. Que l’on pourrait exprimer comme cela “occupez vous des violeurs avant d’emmerder ceux qui ont expulsé 2 grenouilles sans leur fournir d’habitat alors quand ils respectaient leur obligation de curer leur fossé.”]

      Je suis d’accord avec le constat, mais il faut aussi comprendre pourquoi il en est ainsi. Le fait est qu’il est beaucoup plus facile de réprimer le bon citoyen que le mauvais. Le bon citoyen peut violer la loi, mais il ne se cache que peu ou pas, parce qu’il admet que la loi est légitime, et qu’il est juste d’être puni lorsqu’on la viole. Il n’ira pas tirer à la Kalachnikov sur le fonctionnaire qui vient lui reprocher d’avoir expulsé deux grenouilles. Les agents publics, qui n’ont pas des moyens illimités, ont donc tendance à aller au plus facile, et donc à s’occuper des bons citoyens. Le risque, c’est de générer chez ces derniers le sentiment d’une justice qui est plus sévère avec les bons citoyens qu’avec les voyous…

      Cela étant dit, j’ai du mal à voir dans ce mécanisme une explication des manifestations devant les tribunaux. Si c’était le cas, elles auraient été bien plus massives…

      [Vous rejoignez une réponse publiée il y a quelques jours sur internet à une suggestion de “confier les jugements à des IA plutôt qu’à des juges”. Je vous laisse lire : (…)]

      Le raisonnement est très intéressant, je dois dire. En particulier, l’idée que dès lors que l’autorité politique devrait donner des instructions à une IA et non à un acteur humain, elle serait obligée de donner des directives claires et non contradictoires. Cela mérite tout de même quelques bémols. Le premier est qu’on voit mal les ministres programmer DIRECTEMENT l’IA. Autrement dit, les instructions en question seraient élaborées par l’administration (humaine) sur instruction du ministre… qui aurait donc toute latitude à leur donner des injonctions contradictoires.

      Le deuxième bémol porte sur la réaction de l’IA lorsque les instructions qu’il reçoit sont floues ou contradictoires. Je ne suis pas totalement persuadé que l’IA les rejetterait. Elle tenterait de les appliquer – de la même manière que le fait un juge – en se fondant sur les précédents contenus dans sa base de données…

      Par contre, je pense que le commentateur se fourre le doigt dans l’œil lorsqu’il écrit que « les exécutants, en bas de la chaine, sont bien souvent contents d’avoir des instructions et consignes floues ou contradictoires, car cela leur laisse une liberté absolue de faire ce qu’ils veulent, en s’appuyant sur un texte ou un autre, sur une interprétation… ». Il y a là une incompréhension profonde du fonctionnement de l’administration. Il faut bien comprendre que « les exécutants en bas de la chaine » dans un système administratif n’ont rien à gagner à user de leur liberté pour choisir telle solution plutôt que telle autre. Ils ont par contre beaucoup à perdre, si leur choix venait à contredire celui de leurs chefs. C’est pourquoi, contrairement à ce que ce texte avance, les « exécutants en bas de la chaîne » veulent au contraire des instructions claires et précises, et son très déstabilisés lorsqu’ils n’en ont pas. Contrairement à ce que l’on suppose généralement, le fonctionnaire de base cherche moins la liberté que la tranquilité.

      [« l’histoire bien connue ou la mère juive offre à son fils deux chemises, et lorsqu’il met l’une d’elles elle lui demande en pleurs pourquoi il n’a pas aimé l’autre… » Jamais entendu cette histoire. Mais elle est géniale.]

      C’est une illustration de l’utilisation par les mères juives du sentiment de culpabilité pour contrôler leurs enfants. Et je peux vous assurer – ayant moi-même une mère juive – que c’est loin d’être une histoire imaginaire.

      [N’étant pas juif, cela manque à ma culture, il me semble. Connaissez vous des recueils de telles histoires ? S’agit il d’histoires de tradition ashkénaze (je suppose ?) ou séfarade ?]

      Il y a des tonnes de recueils d’humour juif. La tradition ashkénaze est un peu différente de celle des séfarades (l’antisémitisme est bien plus présent, par exemple). Mais beaucoup d’histoires sont communes.

      [C’est justement là que le problème se pose : Depuis la Loi Taubira, il y a une indépendance du parquet. les procureurs ne sont plus sous les ordres du Ministre : celui ci n’a plus le droit de donner de consignes, n’a pas le droit de les sanctionner, n’a pas le droit de les muter, etc.]

      Vous faites erreur. Il est interdit au ministre de donner des instructions INDIVIDUELLES (autrement dit, relatives à une affaire en particulier). Mais il conserve le pouvoir de donner des instructions GENERALES (c’est-à-dire, relatives à la politique pénale). Et de sanctionner si ces instructions ne sont pas suivies. Il est utile de rappeler que lorsque le parquet est concerné, l’intervention du conseil national de la magistrature dans la procédure disciplinaire n’est que consultative. Or, dans le cas qui nous occupe il s’agit d’instructions générales – des priorités à accorder aux dossiers concernant les mineurs. C’est dans ce cadre que s’inscrit la circulaire que Darmanin utilise comme excusse.

      [« Celui-ci propose la « castration chimique » des criminels sexuels – disposition qui donne un dangereux coup de canif au principe fondamental de l’intégrité du corps humain, et nous ramène à l’époque ou l’on pouvait mutiler les condamnés. » Je n’ai pas d’opinion sur ce sujet, auquel je n’ai pas suffisamment réfléchi. Mais votre argumentation me semble un peu légère :
      ==> Tout principe me semble pouvoir être discuté. Jusqu’en 1981, on acceptait de donner un coup d’un énorme canif sur le principe d’intégrité du cou de certains condamnés.]

      Non. Le but de la guillotine n’était pas la mutilation, mais la mort du condamné. Il ne faut pas mélanger les choses. Le principe d’intégrité du corps humain s’applique aux personnes vivantes, pas aux personnes mortes. A ma connaissance, les très rares possibilités de porter atteinte à l’intégrité du corps humain inscrites dans notre droit sont sévèrement encadrées.

      Sur le fond, je suis d’accord avec vous : un principe est un produit historique, et pas une vérité révélée. Et il est donc discutable. Cependant, pour reprendre la formule consacrée, il ne faut le toucher qu’avec des mains tremblantes. Parce que si nos ancêtres ont érigé certaines règles en principes, c’est parce que cela touche à des équilibres fondamentaux de notre ordre social. L’idée qu’on pourrait imposer à une personne une mutilation me semble ouvrir la porte à la légalisation de toutes sortes de pratiques que je n’ai aucune envie de voir se généraliser. Prenons un exemple : s’il est possible de châtrer chimiquement une personne pour « protéger nos enfants », pourquoi pas autoriser le créancier de faire extraire un rein de son débiteur pour assurer le paiement de ses dettes ?

      [==> Par ailleurs, certaines personnes sont déjà, actuellement condamnées à des “obligations de soins”, y compris de prises de médicaments psychotropes, dont on sait que -certes par des procédés chimiques et pas chirurgicaux- ils modifient de manière irréversible, le fonctionnement et même la structure du cerveau.]

      Si le juge peut imposer une « obligation de soins », il n’a pas le pouvoir de préciser en quoi ces soins consistent. C’est donc à un soignant, et non un juge, de les définir. Et ce soignant a pour devoir de faire ce qui est le mieux pour la santé de son patient, et non – comme ce serait le cas d’un juge – de l’intérêt de la société. C’est pourquoi on ne peut pas assimiler un « soin » à une « mutilation ». Le médecin qui vous extrait un appendice infecté ou une tumeur ne vous « mutile » pas. J’ajoute que « l’obligation de soins » n’est jamais une véritable obligation, mais plutôt une condition. Une personne garde le droit de refuser le soin, auquel cas le juge prononcerait une autre peine.

      [==> Mais surtout, comme vous le rappelez régulièrement, l’Etat a le DEVOIR de protéger la société avec son système judiciaire. Quand des agresseurs d’une violence inouïe, des trafiquants de drogues, des délinquants récidivistes qui se moquent de toutes les règles de vie en société, sont laissés dans les rues, car il faut faire de la place dans les prisons, il est logique que beaucoup cherchent un autre moyen que la prison de protéger la société.]

      L’Etat a le devoir de protéger la société, mais pour cela il est tenu de respecter le principe de proportionnalité. Il ne peut violer les droits et garanties données aux personnes que dans la mesure où cette violation est strictement nécessaire à l’atteinte de l’objectif de protection.

      [==> Enfin, si certaines personnes n’arrivent pas à se comporter correctement en société en raison d’un problème d’ordre médical, est il réellement plus humain de les enfermer que de chercher à résoudre le problème médical ?]

      Encore une fois, il faut distinguer le soin de l’acte répressif. Le soin a pour unique boussole l’intérêt de la personne soignée, et sauf exception nécessite son accord. L’acte répressif a pour objet la protection de la société. Le juge pourrait, sans violer le principe d’intégrité du corps, donner au condamné le choix entre l’enfermement et la castration chimique, ce qui revient à considérer cette dernière comme un « soin » permettant à la personne de réintégrer la vie en société. Mais il ne peut pas l’imposer sans violer ce principe fondamental.

      [Aussi cette évolution va en parallèle avec le “pas de vagues” : consigne générale donnée à tous les niveaux de cacher la poussière sous le tapis : ne pas faire remonter les problèmes à l’échelon supérieur est le meilleur moyen de protéger celui-ci. Et donc de s’attirer la reconnaissance de la hiérarchie. Ce principe est érigé en art dans l’Education Nationale, mais je crois savoir qu’il se porte bien aussi dans l’armée, et je serais étonné que ça ne soit pas le cas ailleurs.]

      Tout à fait. C’est pourquoi le principe selon lequel le chef est responsable de ce qui se passe dans son service, qu’il soit ou pas au courant, qu’il l’ait ou pas ordonné, est un principe de santé des organisations. Et contrairement à ce que vous semblez penser, ce principe reste assez fort dans les services administratifs. J’ai eu un directeur qui, lorsqu’il recevait du ministre une directive orale de faire quelque chose qu’il considérait désastreux, adressait une note expliquant pourquoi la mesure lui paraissait mauvaise, et demandant de confirmer l’ordre par écrit. Souvent, on n’en entendait plus parler… et quelquefois on recevait une confirmation, qu’il gardait soigneusement dans son coffre, pour pouvoir établir la responsabilité des uns et des autres en cas de malheur…

      [C’est déplorable, désespérant. Mais malheureusement, l’exemple vient d’en haut, à ce que j’en lis : le Palais ne veut pas recevoir de mauvaises nouvelles, et, si on lui explique qu’il faut prendre des décisions, a adopté la doctrine du “en même temps” pour reporter les décisions à l’échelon inférieur.]

      Tout à fait. Mais je dois dire que dans ma maintenant longue carrière dans le service public, les chefs qui prenaient leurs responsabilités sont la règle, et les autres l’exception. C’est d’ailleurs pourquoi dans la tradition administrative on écrit tout. Je ne dirais pas la même chose du niveau politique, qui souvent donne des instructions orales en prenant soin de ne pas laisser des traces, avec toutes les ambigüités que cela implique.

      [Quand on parle des conséquences psychologiques d’un acte, d’une agression (peu importe qu’elle soit sexuelle ou pas), le fait d’en reparler en permanence, de ressasser les faits, d’y repenser est, in fine, ce qui crée l’essentiel des conséquences neuro-psychologiques. Autrement dit, en sanctuarisant les violences de victimes psychologiques, on augmente paradoxalement les conséquences de ce qu’elles subiront.]

      C’est bien pourquoi il faut avoir en tête la différence entre une violence objective et une violence subjective. Planter un couteau dans le corps de quelqu’un provoque un dommage « objectif », dont la portée ne dépend pas d’une règle sociale. Toucher les fesses de quelqu’un ne cause un « dommage » que parce que notre société interdit de toucher les fesses des inconnus.

      [(…) Dans les sociétés occidentales actuelles, les crises d’hystérie, telles que Freud a pu en connaitre, n’existent plus. Mais l’idée qu’il faut absolument exprimer toutes ses émotions, parler de ses traumatismes, en reparler, et en faire des tonnes sur le sujet, est encore dans beaucoup d’esprits. Et c’est de là que vient, selon moi, l’idée qu’il faut que les personnes qui ont été victimes de quelque chose se voient reconnaitre leur statut de victime.]

      Pour le dire autrement, on est passé d’une extrémité à l’autre. D’une société où tout devait être refoulé, à une société ou tout, absolument tout, doit être exprimé ?

      Je dois dire que cette explication ne me convainc qu’à moitié lorsqu’il s’agit de la place prise par la « victime » dans notre imaginaire. Je pense que le mécanisme est très différent. Il tient à ce que devenir « victime », c’est devenir irresponsable. Depuis des siècles, l’homme avait réussi à reporter les conséquences de ses choix sur quelqu’un d’autre. Sur le destin, sur la tradition, sur les dieux… la tragédie, qui fut pendant des siècles la forme littéraire reine, est elle-même fondée sur l’idée que les hommes sont les jouets de forces qui les dépassent, et donc irresponsables.

      La modernité non seulement nous donne une liberté de choix sans comparaison avec celles dont jouissaient les générations antérieures. Mais qui dit liberté dit responsabilité. Si nous sommes libres de choisir, nous ne pouvons pas accuser les dieux ou la tradition de nous l’avoir imposée. Alors, il nous faut trouver une autre manière de détourner la responsabilité. La « victimisation » permet ce détournement. Hier nous étions jouets du destin, aujourd’hui nous sommes « victimes » de nos politiciens, des médias, de notre chef, de notre compagnon ou compagne, de notre voisin…

      [Et c’est là que l’idéologie victimaire vient en collision avec l’intérêt des victimes. L’intérêt psychologique individuel des victimes voudrait qu’un jugement intervienne rapidement, sans nécessairement que les victimes ne soient amenées à témoigner publiquement de quoi que ce soit.]

      Je m’interroge. Aujourd’hui, grâce au statut de « victime » beaucoup de gens gagnent leur quart d’heure de gloire. Pensez à Giselle Pellicot, dont la contribution à la civilisation humaine est inexistante, mais qui grâce aux agissements de son mari – autrement à son statut de victime – devient la coqueluche des médias.

      [Même pour les enfants du périscolaire parisien, par exemple : je crains que les parents qui paniquent à l’idée que leur enfant a été touché, et en font des tonnes, avec des séances de psy pour en parler, etc. ne fassent plus de mal à leur enfant que l’acte en lui même n’en aurait fait si la page avait vite été tournée…]

      C’est certain, du moins dans les cas où les actes qu’ils ont subis sont des atteintes subjectives, puisque pour ce type d’actes c’est bien le regard de la société qui alimente le traumatisme.

      [Anecdote toute fraiche de la semaine dernière, sur une réunion d’information pour une colonie de vacances pour cet été… Plusieurs parents, qui ont déjà envoyé leurs enfants dans cette même colonie de vacances, avec les mêmes animateurs (même un qui avait des enfants dans cette même colo tous les ans depuis plus de 5 ans), qui sont très vindicatifs, et demandent les protocoles qui sont mis en place pour s’assurer de la sécurité de leurs enfants “avec tout ce qui se passe”. Alors même qu’ils reconnaissent que tout s’est parfaitement passé les 5 dernières années, et que tous les autres parents ayant envoyé des enfants dans la même colo disent la même chose.]

      C’est à ce genre de réactions qu’on peut prendre la mesure de l’hystérie régnante. Mais je pousserai l’analyse plus loin : les parents qui étaient à cette réunion sont probablement aussi intelligents que vous, ils sont probablement capables de faire le même raisonnement. Ils s’y refusent, préférant se faire peur devant un danger inexistant. Pourquoi ce réflexe ? Quelle est la fonction de ce comportement ? Mon hypothèse est que les gens VEULENT avoir peur. Cette peur leur est utile parce qu’elle justifie la posture de l’individu-île, qui n’a aucun devoir envers la société puisque celle-ci manque à tous ses devoirs envers lui.

      [S’ils vous avaient collé, à l’époque, une étiquette de “victime d’abus”, vous avaient envoyé consulté un psy, en vous expliquant que malheureusement, votre vie était irrémédiablement gachée à cause de ce que vous aviez subi, vous vous seriez construit, psychologiquement, en tant que victime. Je pense pas que vous y auriez gagné quoi que ce soit.]

      Mais si, mais si : j’aurais gagné le droit de pouvoir faire des caprices, de ne pas travailler à l’école, de maltraiter mes parents sans que personne n’ose me le reprocher. Et mes parents auraient gagné le droit de dire que si j’étais un enfant insupportable et un parasite pour la société, ce n’était pas leur faute mais celle d’un méchant pédophile qui avait croisé mon chemin – ou peut-être du juge qui ne l’avait pas mis en prison assez tôt. C’est bien cela le problème : le fait que l’enfant se construise en « victime » arrange tout le monde – sauf la société, qui doit payer les dégâts !

      [« Les médias disent aux gens ce qu’ils veulent entendre : que nous avons raison de nous méfier des autres – de nos semblables, de nos dirigeants, de nos institutions – et de ne compter que sur nous-mêmes. Et éventuellement de marcher sur la tête de nos voisins si nos intérêts le demandent, puisque nos voisins n’hésiteront pas à faire de même. » Alors là, je crois que vous faites erreur. Je n’ai pas plus d’éléments pour vous contredire, que vous n’en avez pour l’étayer. C’est du ressenti, pour vous comme pour moi. Mais je ne pense pas que qui que ce soit ne se réjouisse de cet individualisme.]

      Je n’ai pas dit qu’on s’en réjouisse. C’est un « fact of life ». Nous vivons dans une société de marché, fondée sur la « concurrence libre et non faussée » non seulement des biens et des services, mais aussi des individus. Reste que par rapport à une morale traditionnelle, une telle posture est difficile à justifier. L’idée qu’on est seul au monde, que l’autre représentent un danger, sert de justificatif.

      • Vincent dit :

        [cette « logique de l’excuse » se combine avec un deuxième élément, qui est la nécessité de trouver des responsables. Le fait est qu’on n’accepte plus des causalités indéterminées. Hier, devant une maladie, un accident ou un crime, on se disait « c’est la fatalité » ou « c’est la volonté de Dieu »]

        C’est vrai. Il y a toujours quelqu’un qui “aurait du prévoir”.
        La société ne tolère plus la malchance, le sort. J’y vois une conséquence directe de la disparition de la religion. Quand il y avait un accident, un drame, c’était Dieu qui l’avait voulu. Et Dieu a toujours ses raisons, même si elles restent inaccessibles.
        Il y a aussi, mais ça marche peut être avec, une importance bien plus importante accordée à la vie humaine. Quand les familles étaient très nombreuses, que les enfants étaient des machins encombrants, un accident était un malheureux fait divers. Dans des familles avec 1 ou 2 enfants, qui sont le centre de la vie de leurs parents et grands parents, s’il leur arrive un drame, c’est la vie de l’ensemble de l’entourage qui est chamboulée.
        Il résulte de cette recherche du “quelqu’un qui aurait du prévoir” une vraie dichotomie: 
        – Quand on est dans l’univers des gens considérés comme “responsables”, la vie est de plus en plus complexe : non seulement il ne faut pas faire de faute intentionnelle, mais il faut en permanence se demander ce qui pourrait se passer, et dont on pourrait se retrouver directement ou indirectement responsables, avec de lourdes sanctions à la clé…
        – Alors que, quand on est dans le monde des enfants, des opprimés, rouler dangereusement dans un véhicule, sans permis, et commettre une série de refus d’obtempérer n’est qu’une petite erreur, qui nécessite une approche éducative et pédagogique, mais surtout pas une sanction, qui risquerait d’enfermer cet opprimé dans une spirale de désinsertion.
         

        [Les agents publics, qui n’ont pas des moyens illimités, ont donc tendance à aller au plus facile, et donc à s’occuper des bons citoyens. Le risque, c’est de générer chez ces derniers le sentiment d’une justice qui est plus sévère avec les bons citoyens qu’avec les voyous]

        Et je peux vous garantir que ce sentiment existe, qu’il est de plus en plus perçu depuis quelques années. Et je crains le jour où cette “marmite” débordera !
         

        [Cela étant dit, j’ai du mal à voir dans ce mécanisme une explication des manifestations devant les tribunaux. Si c’était le cas, elles auraient été bien plus massives…]

        Je me trompe peut être, mais je pense qu’il y a nettement cette idée d’une Justice qui s’acharne sur les bricoles, tout en ne traitant pas des sujets réellement graves.
         

        [les instructions en question seraient élaborées par l’administration (humaine) sur instruction du ministre… qui aurait donc toute latitude à leur donner des injonctions contradictoires.]

        Je ne sais pas. Je pense que, psychologiquement, le fait que ce soit face à une IA fait qu’automatiquement, il y aura une crainte de l’arbitraire et du “n’importe quoi”, que l’on a moins avec des humains qui ont passé un concours.
         

        [Le deuxième bémol porte sur la réaction de l’IA lorsque les instructions qu’il reçoit sont floues ou contradictoires. Je ne suis pas totalement persuadé que l’IA les rejetterait. Elle tenterait de les appliquer – de la même manière que le fait un juge – en se fondant sur les précédents contenus dans sa base de données…]

        L’IA fait ce qu’on attend d’elle. Si on lui demande de pointer les contradictions, les situations litigieuses, elle les trouvera.
        Si je ne me trompe pas, sous la 1ère République existait un référé législatif, par lequel les tribunaux devaient renvoyer à l’Assemblée les situations imprévues. Ce qui implique d’avoir une Loi qui prévoit tous les cas, et sans aucune contradiction. Ce qui n’est pas possible : plus il y a de cas prévus, plus on a un texte long, impossible à assimiler par un humain unique, et plus le texte est long, plus on risque d’y trouver des contradictions. L’IA permettrait potentiellement de sortir par le haut de cette contradiction, en détectant les contradictions.
        Ce qui permettrait réellement de rédiger des textes d’applications précis, si on le voulait, et, si on voulait lui demander d’identifier les contradictions et “trous dans la raquette”, elle saurait en faire beaucoup.
        L’utopie de la 1ère République d’une Loi qui prévoit tous les cas pourrait potentiellement devenir moins irréaliste avec l’IA.
         

        [je pense que le commentateur se fourre le doigt dans l’œil lorsqu’il écrit que « les exécutants, en bas de la chaine, sont bien souvent contents d’avoir des instructions et consignes floues ou contradictoires, car cela leur laisse une liberté absolue de faire ce qu’ils veulent]

         
        Si on pense aux magistrats, aux enseignants, à certains corps de métier, si, je pense qu’ils sont contents de leur liberté. Ca n’est effectivement pas généralisable. Je pense que, dans la Police, la Gendarmerie, la Préfectorale, ils rêvent au contraire d’avoir un cadre plus clair…
         

        [J’ajoute que « l’obligation de soins » n’est jamais une véritable obligation, mais plutôt une condition. Une personne garde le droit de refuser le soin, auquel cas le juge prononcerait une autre peine.]

        Tout à fait. J’aurais du le préciser, car c’est cela qui est au cœur de l’idée : si des personnes sont considérées comme dangereuses pour la société, et qu’il y a une solution médicale (potentiellement chirurgicale) pour les rendre moins dangereuses, il n’est pas aberrant de leur laisser le choix entre un enfermement et cette solution…
         

        [Il ne peut violer les droits et garanties données aux personnes que dans la mesure où cette violation est strictement nécessaire à l’atteinte de l’objectif de protection.]

        Comme dans tous les principes de proportionnalité, il y a une difficulté certaine à évaluer celle ci. Mais le principal est pour moi le point précédent : la prise en charge médicale est une option permettant de réduire la peine, mais pas une obligation.
         

        [Encore une fois, il faut distinguer le soin de l’acte répressif. Le soin a pour unique boussole l’intérêt de la personne soignée, et sauf exception nécessite son accord.]

        Vous avez raison de mentionner l’exception : l’hospitalisation sous contrainte peut être faite dans l’intérêt de la société (ancienne hospitalisation d’office), et pas nécessairement dans l’intérêt du patient (l’hospitalisation sous contrainte, à la demande d’un tiers, était réputée faite dans l’intérêt du patient, quand bien même ce serait contraire à sa volonté).
         

        [je dois dire que dans ma maintenant longue carrière dans le service public, les chefs qui prenaient leurs responsabilités sont la règle, et les autres l’exception.]

        J’en suis ravi. La tête n’est pas encore totalement pourrie 🙂
         

        [Pour le dire autrement, on est passé d’une extrémité à l’autre. D’une société où tout devait être refoulé, à une société ou tout, absolument tout, doit être exprimé ?]

        C’est bien l’impression que cela me donne. Comme s’il n’était pas possible de considérer que la norme devrait être la discrétion, mais en acceptant comme normal que certains puissent avoir besoin de s’exprimer…
         

        [Je m’interroge. Aujourd’hui, grâce au statut de « victime » beaucoup de gens gagnent leur quart d’heure de gloire.]

        Vous avez parfaitement raison. Mais est ce que cela est réellement dans leur intérêt ? Ces personnes sont elles plus heureuses, plus épanouies, du fait qu’elles sont passées à la télé en tant que victimes ? Il y a peut être quelques exceptions, qui sont devenues des “victimes stars”, et pour qui le fait d’avoir conquis ce statut est devenu une franche réussite et une source d’épanouissement, mais je pense que cela reste très marginal, au regard des souffrances intériorisées que cela apporte à l’immense majorité.
         

        [Mais si, mais si : j’aurais gagné le droit de pouvoir faire des caprices, de ne pas travailler à l’école, de maltraiter mes parents sans que personne n’ose me le reprocher. Et mes parents auraient gagné le droit de dire que si j’étais un enfant insupportable et un parasite pour la société, ce n’était pas leur faute mais celle d’un méchant pédophile qui avait croisé mon chemin – ou peut-être du juge qui ne l’avait pas mis en prison assez tôt.]

        Oui, mais sur le long terme, vous n’auriez pas eu une vie aussi intéressante que par le passé.
        Ca vient très vite. J’ai eu le vif déplaisir, pas plus tard qu’hier, en discutant avec mon fils qui va rentrer en 6ème, de lui rappeler que, jusqu’à son CP, je lui faisais faire des petites activités de logique, de petites énigmes, et qu’il aimait bien cela. Mais que cela faisait 4 ans qu’il n’avait rien fait du tout.
        Sa réponse : “c’est à cause de [sa maitresse de CE1] qui m’a démolie”. Certes, elle était impulsive, un peu instable, ce qui n’est pas terrible pour des enfants de cet âge là. Certes, mon fils l’avait mal vécu. Mais bon, cela fait 3 ans qu’il n’est plus avec elle, et je lui ai dit que je trouvais franchement l’excuse trop facile !
        Mais je pense que, pour qu’il puisse avoir ce type de réaction, c’est qu’il doit bien être dans un bain psychologique de gens qui réfléchissent comme ça !
         

        • Descartes dit :

          @ Vincent

          [C’est vrai. Il y a toujours quelqu’un qui “aurait du prévoir”. La société ne tolère plus la malchance, le sort. J’y vois une conséquence directe de la disparition de la religion. Quand il y avait un accident, un drame, c’était Dieu qui l’avait voulu. Et Dieu a toujours ses raisons, même si elles restent inaccessibles.]

          C’est vrai jusqu’à un certain point. La transcendance apportait, c’est incontestable, une forme de consolation, parce qu’elle apportait à ce qui nous arrive un sens. On pouvait penser que quelqu’un, quelque part, avait un projet – même s’il nous était incompréhensible. Mais les utopies laïques – républicaine ou communiste – avait réussi en partie à la remplacer. C’est plutôt l’individualisme qui crée le problème, dans la mesure où toute responsabilité est finalement canalisée sur lui. C’est en réaction à cela qu’on se lance dans la recherche de coupables extérieurs…

          [Il y a aussi, mais ça marche peut-être avec, une importance bien plus importante accordée à la vie humaine. Quand les familles étaient très nombreuses, que les enfants étaient des machins encombrants, un accident était un malheureux fait divers. Dans des familles avec 1 ou 2 enfants, qui sont le centre de la vie de leurs parents et grands-parents, s’il leur arrive un drame, c’est la vie de l’ensemble de l’entourage qui est chamboulée.]

          C’est certainement un élément important, mais je ne pense pas que le nombre soit l’élément principal. Hier, la mortalité infantile était telle que la mort d’un enfant était non seulement une possibilité, mais un « fact of life ». Aujourd’hui, la mort naturelle d’un enfant est extrêmement rare. Par ailleurs, il faut tenir compte qu’avec la généralisation de la contraception, l’enfant aujourd’hui est réputé désiré. Et cela a un effet important sur le sentiment de responsabilité des parents envers lui.

          [Il résulte de cette recherche du “quelqu’un qui aurait du prévoir” une vraie dichotomie:
          – Quand on est dans l’univers des gens considérés comme “responsables”, la vie est de plus en plus complexe : non seulement il ne faut pas faire de faute intentionnelle, mais il faut en permanence se demander ce qui pourrait se passer, et dont on pourrait se retrouver directement ou indirectement responsables, avec de lourdes sanctions à la clé…]

          Le problème n’est pas tant celui-là. Pour faire part modestement de cet univers, je trouve que le fait qu’il y ait une pression pour « se demander ce qui pourrait se passer » est saine. Après tout, il est normal que les avantages dont jouissent les décideurs aient pour contrepartie une obligation de prévision, et que des sanctions existent pour ceux qui s’y soustrairaient.

          Le problème, c’est qu’il y a des situations où le décideur ne peut pas gagner. C’est un peu le « dilemme de Bachelot ». Si vous achetez les vaccins et rien ne se passe, on vous reprochera d’avoir jeté l’argent par les fenêtres. Si vous ne les achetez pas et que l’épidémie se produit, on vous reprochera de ne pas l’avoir prévue. Autrement dit, quelque soit votre choix, vous jouez votre avenir aux dés. Ce genre de situation pousse les décideurs à ouvrir des parapluies et à tourner sur les postes suffisamment vite pour que rien ne puisse leur être reproché.

          Le deuxième problème de ce système est que personne n’ose prendre une décision. Il faut diluer la responsabilité en multipliant consultations, réunions, concertations, de manière qu’à la fin on ne sache pas très bien qui a vraiment décidé. De plus en plus, on consacre plus de moyens à se protéger qu’à faire…

          [– Alors que, quand on est dans le monde des enfants, des opprimés, rouler dangereusement dans un véhicule, sans permis, et commettre une série de refus d’obtempérer n’est qu’une petite erreur, qui nécessite une approche éducative et pédagogique, mais surtout pas une sanction, qui risquerait d’enfermer cet opprimé dans une spirale de désinsertion.]

          Si vous conduisez dangereusement, sans permis, que vous brulez des feux rouges, commettez une série de refus d’obtempérer, vous « nécessitez une approche éducative et pédagogique ». Mais si par hasard – parce que c’est une question de hasard – cela vous conduit à écraser une fillette sur un passage piéton, alors vous méritez qu’on vous crève les yeux et qu’on vous coupe les mains… Ce que la société ne fait pas, c’est le lien entre le comportement et le résultat.

          Le décideur, parce que sa décision a forcément un effet sur les autres, appartient par définition à la seconde catégorie.

          [« les instructions en question seraient élaborées par l’administration (humaine) sur instruction du ministre… qui aurait donc toute latitude à leur donner des injonctions contradictoires. » Je ne sais pas. Je pense que, psychologiquement, le fait que ce soit face à une IA fait qu’automatiquement, il y aura une crainte de l’arbitraire et du “n’importe quoi”, que l’on a moins avec des humains qui ont passé un concours.]

          C’est normal, parce que l’humain nous ressemble, on connaît ses ressorts, alors que l’IA est une boite noire à laquelle on ne comprend rien. Par certains côtés, pour beaucoup de gens l’IA est une sorte de substitut de dieu : un être omniscient et dont les voies sont impénétrables…

          [Si je ne me trompe pas, sous la 1ère République existait un référé législatif, par lequel les tribunaux devaient renvoyer à l’Assemblée les situations imprévues. Ce qui implique d’avoir une Loi qui prévoit tous les cas, et sans aucune contradiction.]

          Pas tout à fait. Le référé législatif était l’expression de la méfiance que les républicains avaient envers les juges, méfiance largement alimentée par le comportement des Parlements de l’Ancien régime, qui avaient ponctuellement saboté toutes les tentatives de réforme fiscale lancées par le pouvoir royal. La tentation des républicains avait été de faire du juge un automate, appliquant strictement la loi sans pouvoir l’interpréter. Mais très rapidement, on s’est aperçu qu’il est impossible de rédiger une loi qui non seulement prévoie tous les cas, mais les prévoie sans ambigüité qui nécessite l’interprétation. La réponse a été d’imposer au juge, lorsqu’il se trouvait dans ce cas, d’élever la question aux représentants du peuple pour qu’elle soit tranchée. Cette procédure ne pouvait en fait qu’encombrer le pouvoir législatif au point qu’il ne pouvait plus fonctionner, et en pratique elle a été rarement utilisée.

          [Ce qui n’est pas possible : plus il y a de cas prévus, plus on a un texte long, impossible à assimiler par un humain unique, et plus le texte est long, plus on risque d’y trouver des contradictions. L’IA permettrait potentiellement de sortir par le haut de cette contradiction, en détectant les contradictions.]

          Le problème, contrairement à ce que vous semblez penser, n’est pas la « contradiction » mais l’ambigüité. Le problème du juge n’est pas tant de résoudre les contradictions que d’interpréter la loi lorsque celle-ci peut vouloir dire plusieurs choses différentes. Et contre ça, l’IA est impuissante.

          [« je pense que le commentateur se fourre le doigt dans l’œil lorsqu’il écrit que « les exécutants, en bas de la chaine, sont bien souvent contents d’avoir des instructions et consignes floues ou contradictoires, car cela leur laisse une liberté absolue de faire ce qu’ils veulent » Si on pense aux magistrats, aux enseignants, à certains corps de métier, si, je pense qu’ils sont contents de leur liberté. Ca n’est effectivement pas généralisable. Je pense que, dans la Police, la Gendarmerie, la Préfectorale, ils rêvent au contraire d’avoir un cadre plus clair…]

          On n’est « content de la liberté » que lorsqu’on ne risque pas de voir sa responsabilité mise en cause. Prenez le cas pour les enseignants : si les choix pédagogiques qu’ils font sont désastreux pour les apprentissages, il est peu probable qu’il se trouvent devant une commission disciplinaire. Et c’est pourquoi ils défendent becs et ongles leur liberté pédagogique. Mais quand il s’agit par exemple des sorties scolaires, au cours desquelles leur responsabilité pénale peut être engagée si un élève passe sous une voiture, là ils demandent des règles claires et précises !

          Pour le cas de la magistrature, pendant très longtemps elle était protégée par son statut et était intouchable. Et à l’époque, elle défendait aussi sa liberté. Mais de plus en plus, on retrouve des magistrats trainés dans la boue sous prétexte qu’ils n’ont pas fait ce qu’il fallait. Et de plus en plus, on trouve ces mêmes magistrats demandant qu’une autorité leur précise ce qu’il faut faire…

          [Tout à fait. J’aurais du le préciser, car c’est cela qui est au cœur de l’idée : si des personnes sont considérées comme dangereuses pour la société, et qu’il y a une solution médicale (potentiellement chirurgicale) pour les rendre moins dangereuses, il n’est pas aberrant de leur laisser le choix entre un enfermement et cette solution…]

          Je n’ai pas l’impression que dans les propositions de « castration chimique » il soit prévu de « leur laisser le choix ». Mais le problème demeure. Couper la main aux voleurs, cela les rend certainement « moins dangereux ». Faut-il leur proposer ce choix plutôt que la prison ?

          [« Encore une fois, il faut distinguer le soin de l’acte répressif. Le soin a pour unique boussole l’intérêt de la personne soignée, et sauf exception nécessite son accord. » Vous avez raison de mentionner l’exception : l’hospitalisation sous contrainte peut être faite dans l’intérêt de la société (ancienne hospitalisation d’office), et pas nécessairement dans l’intérêt du patient (l’hospitalisation sous contrainte, à la demande d’un tiers, était réputée faite dans l’intérêt du patient, quand bien même ce serait contraire à sa volonté).]

          Oui, mais l’hospitalisation a la demande d’un tiers ne concerne que les patients qui présentent un danger pour eux-mêmes. L’hospitalisation sous contrainte est décidée par le préfet au cas où la personne présente un danger pour l’ordre public. Ce cas, ou l’intérêt prise en compte n’est pas seulement celui du patient, est une exception au principe et pour cette raison strictement encadré par le contrôle du juge des libertés.

          [« Je m’interroge. Aujourd’hui, grâce au statut de « victime » beaucoup de gens gagnent leur quart d’heure de gloire. » Vous avez parfaitement raison. Mais est-ce que cela est réellement dans leur intérêt ? Ces personnes sont-elles plus heureuses, plus épanouies, du fait qu’elles sont passées à la télé en tant que victimes ? Il y a peut-être quelques exceptions, qui sont devenues des “victimes stars”, et pour qui le fait d’avoir conquis ce statut est devenu une franche réussite et une source d’épanouissement, mais je pense que cela reste très marginal, au regard des souffrances intériorisées que cela apporte à l’immense majorité.]

          Il y a toujours un problème à décider ce qui est mieux pour les autres. Si des gens se précipitent pour s’exhiber en tant que victimes, c’est que cela répond à un besoin chez elles. Et si les « victimes star » connaissent ensuite un destin funeste, on peut se dire que le problème n’est pas tant dans leur « starisation » que dans un problème psychologique sous-jacent qui les a poussés à la rechercher. Loana a-t-elle été détruite par l’exposition qui suivit son passage à « Loft Story » ? Où par la vulnérabilité qui l’a poussée à rechercher cette exposition ?

          Je pense que nous vivons dans une société qui est en train de nous rendre fous. Des différentes formes de reconnaissance sociale qui poussaient les gens à se dépasser – essentiellement institutionnelle, puisqu’elle se manifestait au sein de la famille, du « corps », de l’académie… – il n’en reste que deux : l’argent et la célébrité (les deux étant souvent liés).

          [Oui, mais sur le long terme, vous n’auriez pas eu une vie aussi intéressante que par le passé.]

          Sans aucun doute. Mais qu’est ce que c’est qu’une « vie intéressante » pour nos contemporains ? Vous savez, quand je regarde les enfants dans le TGV, le regard rivé sur des imbéciles qui dansent sur TikTok alors qu’à côté d’eux, derrière la vie, défile l’un des paysages les plus beaux, les plus « intéressants » de la terre, je me le demande. Quand j’étais enfant, on se battait pour s’asseoir a côt de la fenêtre, et on commentait ce qu’on voyait avec nos parents. C’était « regarde papa, une vache », « regarde maman, un pont », « comment elle s’appelle, cette rivière ». C’était peut-être plus pénible pour les adultes, mais au moins les enfants apprenaient des choses et s’ouvraient au monde par l’observation, et non à travers une machine qui sélectionne les contenus pour en faire des consommateurs décervelés.

          Je ne suis pas sûr que ce que vous et moi trouvons « intéressant » dans le monde intéresse vraiment nos contemporains. Pour ne vous donner qu’un exemple, je suis effaré de voir que les gens trouvent aujourd’hui plus « intéressant » leur petit bonheur domestique que des fonctions qui leur ouvrent un monde de possibilités. Je vois de plus en plus des jeunes collègues refuser des postes qu’auparavant on se battait pour avoir parce qu’ils offraient plein de possibilités d’action, au motif qu’ils ont trop de contraintes, qu’ils sont trop exposés… ou tout simplement qu’ils demandent trop de boulot. Nous, on se battait pour avoir les « postes à astreinte », qui nous donnaient l’impression que le monde ne pouvait pas tourner sans nous. Aujourd’hui, personne n’en veut.

          [Ca vient très vite. J’ai eu le vif déplaisir, pas plus tard qu’hier, en discutant avec mon fils qui va rentrer en 6ème, de lui rappeler que, jusqu’à son CP, je lui faisais faire des petites activités de logique, de petites énigmes, et qu’il aimait bien cela. Mais que cela faisait 4 ans qu’il n’avait rien fait du tout. Sa réponse : “c’est à cause de [sa maitresse de CE1] qui m’a démolie”. Certes, elle était impulsive, un peu instable, ce qui n’est pas terrible pour des enfants de cet âge-là. Certes, mon fils l’avait mal vécu. Mais bon, cela fait 3 ans qu’il n’est plus avec elle, et je lui ai dit que je trouvais franchement l’excuse trop facile !]

          Que votre fils ai pu mal vivre sa relation avec une maîtresse, c’est dans l’ordre des choses. Chacun de nous se souvient dans son parcours scolaire d’avoir du des enseignants avec qui on avait des atomes crochus, et d’autres avec qui on a eu des rapports difficiles. Et ce n’est la faute de personne, parce que le monde est ainsi fait qu’on ne peut aimer tout le monde. C’est d’ailleurs une excellente formation pour la vie adulte, parce que chacun de nous va devoir se coltiner des gens avec qui on n’a pas forcément des rapports faciles. Mais ce qui est intéressant dans votre exemple, c’est la formalisation. Les enfants sont des éponges, et absorbent la culture qui est autour d’eux. Et cette réaction naturelle de rechercher, devant ce qui peut apparaître comme un reproche, une explication faisant intervenir un coupable institutionnel, est assez significative…

    • Arthur dit :

      “Depuis la Loi Taubira, il y a une indépendance du parquet. les procureurs ne sont plus sous les ordres du Ministre : celui ci n’a plus le droit de donner de consignes, n’a pas le droit de les sanctionner, n’a pas le droit de les muter, etc. Les procureurs sont devenus indépendants, et ne sont donc plus sous les ordres du Ministre.”
      Je pense que cette affirmation est inexacte car si la loi du 25 juillet 2013 portée par C.TAUBIRA a supprimé les instructions individuelles du garde des Sceaux dans les affaires particulières, les magistrats du parquet demeurent placés sous son autorité hiérarchique et peuvent toujours faire l’objet de sanctions disciplinaires décidées par le pouvoir exécutif après avis du Conseil supérieur de la magistrature.

  5. Bertrand dit :

    René,
    l’observation sur les prénoms, brillante à mon humble et personnel avis – jusque dans le contre-exemple Grégory qui, vous le montrez, n’en est pas un. J’ai essayé, en vain, de nommer spontanément les victimes des tueurs que vous évoquez…
    L’échange avec Vincent, fructueux notamment sur la faiblesse avec les forts et la force avec les faibles, et naturellement l’effacement des priorités par l’abondance de priorités (vaut aussi pour les programmes électoraux – “Ma priorité, c’est la justice ! / L’hôpital ! / L’école !” etc.) ; en revanche, réponse un peu trop générale, comme la circulaire (en soi attendue et secondaire, au sujet du point crucial du totem d’immunité : “L’indépendance ! L’indépendance !” s’écrie dans la seconde toute une corporation de cabris sautant sur leur chaise au moindre début de commencement de critique (et avec “manque de moyens !”, c’est double bouclier – circulez) :
    les principes généraux sont utiles à accuser – à raison – le système mais dans le cas concret, spécifique, étayé de quatre plaintes pour viol en cinq ans dont au moins une étayée par examen médico-légal, n’ayant même pas donné lieu à une convocation, est-il déraisonnable de questionner si tout tient au manqdemoyens ? Deuxième question, que peut techniquement faire ce ministre infiniment responsable et présumé sachant (je vous suis) face à une corporation qui, dans la seconde, y compris par la voix d’un syndicat glorieusement célèbre pour son mur, brandit son in-dé-pen-dance comme absolue immunité ?
    Il y a peut-être, perception profane, comme un glissement de la notion d’indépendance à celle d’impunité (sans parler d’impartialité – autre histoire) mais là, c’est vous qui savez.
     
    PS   “reporter les faits divers”, did you mean postpone them ou en rendre compte ?

    • Descartes dit :

      @ Bertrand

      [(…) l’effacement des priorités par l’abondance de priorités (vaut aussi pour les programmes électoraux – “Ma priorité, c’est la justice ! / L’hôpital ! / L’école !” etc.) ;]

      Le plus embêtant dans l’affaire est non seulement que tout est prioritaire – ce qui implique que rien ne l’est vraiment – mais que la priorité change en fonction du public auquel l’homme politique s’adresse, ce qui permet de douter de sa sincérité.

      [en revanche, réponse un peu trop générale, comme la circulaire (en soi attendue et secondaire, au sujet du point crucial du totem d’immunité : “L’indépendance ! L’indépendance !” s’écrie dans la seconde toute une corporation de cabris sautant sur leur chaise au moindre début de commencement de critique]

      Vous êtes un peu injuste. Si l’on a entendu dans d’autres contextes des revendications quant à l’indépendance des parquets, dans cette affaire la question n’a pas été vraiment évoquée…

      [mais dans le cas concret, spécifique, étayé de quatre plaintes pour viol en cinq ans dont au moins une étayée par examen médico-légal, n’ayant même pas donné lieu à une convocation, est-il déraisonnable de questionner si tout tient au manqdemoyens ?]

      Oui et non. Si l’on était dans un contexte de moyens infinis, il n’y aurait clairement aucune explication à cette situation en dehors de l’incompétence ou la malveillance. Mais on n’est pas dans un contexte de moyens infinis. Et lorsque les moyens sont finis, tout est une question de priorités, c’est-à-dire, de décider ce qu’on fait vite, ce qu’on fait lentement, et ce qu’on ne fait pas. Bien sur, il y a dans cette affaire « quatre plaintes pour viol en cinq ans dont au moins une étayée par examen médico-légal ». Mais il y a peut-être aussi devant ce même parquet une affaire avec quatre signalements pour radicalisation et possession d’armes, une autre avec quatre plaintes pour violences domestiques, une quatrième avec quatre plaintes pour menaces et injures racistes… et trois équipes de gendarmerie pour les traiter. Il y a donc une qui ne sera pas traitée, alors que toutes ces questions ont été déclarées « prioritaires » par le ministre à un moment où un autre. Laquelle sera ignorée ? Et qui choisit ?

      [Deuxième question, que peut techniquement faire ce ministre infiniment responsable et présumé sachant (je vous suis) face à une corporation qui, dans la seconde, y compris par la voix d’un syndicat glorieusement célèbre pour son mur, brandit son in-dé-pen-dance comme absolue immunité ?]

      Si le ministre n’est pas capable de tenir tête aux corporatismes, je me demande à quoi il sert. Compte tenu de l’opinion que les Français ont du fonctionnement de la magistrature, un ministre avec une véritable volonté politique n’aurait pas de difficulté à passer outre. A condition bien entendu d’avoir une vision cohérente de ce qu’il veut faire et le courage et la persistance pour le faire.

      [Il y a peut-être, perception profane, comme un glissement de la notion d’indépendance à celle d’impunité (sans parler d’impartialité – autre histoire) mais là, c’est vous qui savez.]

      Je ne suis pas de ceux qui raisonnent par principe. L’indépendance sans contrepoids, c’est le gouvernement des juges – qu’ils soient administratifs, judiciaires ou constitutionnels. Et le contrepoids, c’est la souveraineté populaire. Quand les juges dépassent la mesure, l’exécutif et le législatif doivent les sanctionner. Et le faire publiquement, pour qu’il n’y ait pas de doute quand aux motifs de la sanction. Seul problème, cela suppose que l’exécutif et le législatif aient la conscience tranquille…

      [PS “reporter les faits divers”, did you mean postpone them ou en rendre compte ?]

      Rendre compte. Mais effectivement, un « e » s’est glissé à la place du « a ». Je corrigerai le texte.

  6. Cording1 dit :

    Votre long propos et analyse me font penser à deux livres :
    – la route de la décivilisation de Gabriel Brustier
    ‘Un autre de François Azouvi où est démontré le passage de la glorification du héros à celui de la victime. 

    • Descartes dit :

      @ Cording1

      Le premier était dans ma liste de lectures… et pour ce qui concerne le second, je pense qu’il s’agit de “Du héros à la victime : la métamorphose contemporaine du sacré”.

  7. W. G. dit :

    Un média explique doctement que nous sommes dans une situation calamiteuse, “attention seulement 3 % des auteurs des violences sexuelles sont condamnés par la justice”… Ce média “oublie” le mot “présumés”. Auteurs présumés ! Le média (France Inter) se fait juge, à la place du juge. Il explique qu’il faut prendre pour argent comptant toute accusation, et fabrique l’opinion pour indiquer que tout jugement doit être rendu sur la base non des faits établis, mais de la seule plainte la victime (présumée).

    • Descartes dit :

      @ W. G.

      [Un média explique doctement que nous sommes dans une situation calamiteuse, “attention seulement 3 % des auteurs des violences sexuelles sont condamnés par la justice”… Ce média “oublie” le mot “présumés”.]

      Il oublie beaucoup de choses. D’abord, parce qu’on n’est pas sûr du nombre de “violences sexuelles”, puisque tous les cas ne donnent pas lieu à signalement. Et d’autre part, comme tu le signales, tous les cas signalés ne sont pas nécessairement réels. Il faut de ce point de vue regarder la décision courageuse prise par le tribunal judiciaire de Paris dans la première affaire liée au scandale des activités périscolaires à Paris. Si l’on croit le journal “Le Monde”, le tribunal a estimé que certains des gestes de l’animateur étaient « inappropriés » et « en décalage avec le positionnement attendu dans le contexte de l’animation scolaire et l’âge des élèves », mais il constate que l’enquête « n’avait pas démontré qu’il relevait d’un caractère humiliant ou dégradant, ni n’avait pour finalité propre la dégradation des conditions de vie des élèves ». S’agissant des agressions sexuelles pour lesquelles Nicolas G. était poursuivi, le tribunal a considéré que, « faute d’indication précise sur le geste reproché, l’élément matériel de l’infraction n’était pas caractérisé ». Il a relevé, en effet, que les jeunes filles avaient rapporté que, lors d’un câlin, en les enlaçant par derrière, il avait pu déposer un « bisou sur la tête », ou, pour certaines, qu’elles avaient eu l’impression que le prévenu avait pu toucher leur poitrine. « Outre l’insuffisance de caractérisation des actes matériels reprochés, le tribunal a jugé que l’élément intentionnel tenant à la volonté d’attenter à l’intégrité physique de l’enfant dans une dimension sexuelle n’apparaissait pas davantage constitué ».

      Conséquence logique, le tribunal a prononcé la relaxe. Sûr que tous ces politiciens qui nous avaient expliquer que la remise en cause d’une décision de justice était une attaque contre la République vont éviter de se joindre au chœur des familles et des associations qui, bien entendu, trainent les magistrats qui ont pris cette décision dans la boue…

      Extraordinaire, n’est ce pas ? Pour avoir déposé un “bisou sur la tête” et avoir “donné l’impression” (?) d’avoir touché une poitrine, on se retrouve aujourd’hui devant un tribunal, et un procureur requiert 18 mois de prison. Heureusement il reste des magistrats dans ce pays qui ne vont pas hurler avec les loups…

  8. cdg dit :

    Pour le sexe, je pense qu on s americanise. Ce qui etait considere comme normal en France (genre faire un compliment au travail a une femme sur sa tenue) etait considere comme inacceptable aux USA dans les annees 90 .
    Les feministes francaise ont importee la guerre des sexes a l americaine.
    Sinon je suis personnellement pour la peine de mort pour les criminels (je parle pas d executer un malade mental tueur d enfant tous les X annees mais comme en chine actuellement ou a l epoque de De Gaulle ou un criminel confirme peut etre mit definitivement hors d etat de nuire). 
    Quant a la Charia (et couper la main des voleurs) c est efficace. J avais un ex collegue qui etait en poste en arabie seoudite : il me disait que tu peux laisser ton portefeuille sur la table et t absenter. personne n allait le voler. A ce propos il faut bien comprendre que se faire couper la main droite c est pas juste une mutilation mais une mise au ban de la societe (ils mangent avec les doigts et la main gauche est la main du diable qui sert a se torcher. Manger de la main gauche est comme arborer un T shirt a la gloire d Israel a une manif de LFI)

    • Descartes dit :

      @ cdg

      [Pour le sexe, je pense qu’on s’américanise. Ce qui était considéré comme normal en France (genre faire un compliment au travail a une femme sur sa tenue) était considéré comme inacceptable aux USA dans les années 90.]

      Tout à fait. Le problème est que cette importation se fait hors contexte. La société américaine est une société où « l’ordre public » (au sens large du terme) n’est pas l’affaire de l’Etat ou de ses institutions, mais des « communautés ». Et les règles sont donc différentes selon la « communauté » concernée. Celles des classes intermédiaires affluentes de la côte est ou des milieux universitaires n’est pas forcément celle des communautés du sud ou des quartiers noirs ou musulmans de Chicago ou de New York… Ici, complimenter une femme sur sa tenue au bureau est un crime, là on peut la traiter de « bitch » (chienne) dans la rue sans que cela face sourciller personne.

      En France, parce que l’Etat joue un rôle recteur, le comportement des élites devient un modèle à suivre. C’est pourquoi en France le raffinement dans la nourriture, dans la sociabilité, dans le cadre de vie est une valeur, même pour ceux qui n’ont pas les moyens de la pousser bien loin. Fraîchement arrivé en France, j’étais étonné par exemple par la culture gastronomique des Français, y compris les ouvriers ou les employés les plus modestes. Des gens qui probablement goûtaient un Château-Margaux trois fois dans leur vie savaient pourtant ce que c’était et lui donnaient de la valeur. Quand l’occasion le justifiait, on s’achetait une bouteille de Champagne – « du bon » – pour fêter dignement l’évènement.

      Aux Etats-Unis, c’est tout à fait différent : chaque communauté est encouragée à trouver ses modèles en elle-même, et non à chercher le plaisir des élites. Le raffinement n’est qu’un moyen de montrer qu’on a de l’argent, et non de trouver un plaisir en soi. On achète un Château-Margaux… et on y met de la glace ! Et c’est la même chose en matière sexuelle. Le compliment en France fait partie d’un rituel complexe de séduction et de plaisir, alors qu’aux Etats-Unis c’est vécu comme le préambule à une relation sexuelle brutale parce que sans raffinement.

      [Sinon je suis personnellement pour la peine de mort pour les criminels (je parle pas d’exécuter un malade mental tueur d’enfant tous les X années mais comme en chine actuellement ou à l’époque de De Gaulle ou un criminel confirme peut être mis définitivement hors d’état de nuire).]

      Il est vrai que la peine de mort pour la grande fraude fiscale, comme cela se fait en Chine, cela a des attraits… 😉

      Plus sérieusement, essayons d’analyser votre position. Vous me dites que vous êtes favorable à la peine de mort pour les criminels. Soit. Mais la question qui me vient à l’esprit est « pourquoi » ? Comment justifiez-vous cette position ? Est-ce parce que vous pensez que la peine de mort aurait un caractère dissuasif, et qu’elle réduirait le nombre de crimes ? Est-ce parce que vous pensez que la récidive est inévitable, et que la peine de mort est le seul moyen efficace de l’éviter ? Est-ce parce que vous considérez que la victime a le droit à une réparation symbolique, et que seule la mort du criminel peut apporter cette réparation ?

      [Quant à la Charia (et couper la main des voleurs) c est efficace.]

      Efficace peut-être. Mais est-ce efficient ? Par ce procédé, vous fabriquez une population handicapée qui ne peut ensuite gagner sa vie. Soit vous devez arranger un mécanisme pour qu’elle soit nourrie par la solidarité publique, soit vous la poussez à une délinquance encore plus grave. Dans les deux cas, cela a un coût qui est loin d’être négligeable. Dans une société médiévale, ou de toute façon une partie importante de la population vivait d’aumône, c’était tolérable. Mais dans une société moderne, où la productivité est un facteur vital, c’est moins évident.

      [J’avais un ex collègue qui était en poste en Arabie saoudite : il me disait que tu peux laisser ton portefeuille sur la table et t’absenter. Personne n’allait le voler.]

      Tout à fait. Par contre, lorsque vous rencontrez un voleur, il vous tue. C’est d’ailleurs un effet bien connu de l’aggravation des peines : plus un délit est sévèrement puni, et plus l’élimination de ceux qui pourraient vous incriminer devient intéressante… C’est d’ailleurs quelque chose à laquelle on a intérêt à réfléchir pour les crimes sexuels. Si le viol est aussi sévèrement puni que l’homicide, autant assassiner la victime pour qu’elle ne vous dénonce pas.

      [A ce propos il faut bien comprendre que se faire couper la main droite c est pas juste une mutilation mais une mise au ban de la société]

      C’est surtout un gros handicap pour travailler, non ?

      La logique de la mutilation est l’idée que la délinquance est une essence, autrement dit, que le délinquant n’est pas « récupérable », parce que cela fait partie de son identité. Il faut donc le « marquer », l’exclure de la communauté sans retour possible, ou bien plus simplement le tuer. Mais cette idée archaïque a été largement battue en brèche. Pour certains délits, dont le vol, la récidive est rare. Pour vous donner un exemple : quand j’étais adolescent, j’avais des copains qui s’amusaient à voler dans le grand magasin du coin. Au bout de quelques larcins, ils se sont fait prendre, avec la suite que vous pouvez imaginer : détention par les vigiles, appel de la police, quelques heures au commissariat, appel des parents… je peux vous assurer qu’ils n’ont jamais recommencé, et qu’aujourd’hui ils sont d’honnêtes citoyens qui payent leurs impôts. Auraient-ils tourné meilleurs si on leur avait coupé une main ? J’en doute.

      La mutilation, comme la peine de mort, reviennent pour une société à accepter l’idée que certaines personnes sont irrécupérables pour la société. Est-ce vrai ? Probablement. La difficulté réside dans l’identification des personnes en question. Personnellement, j’aurais tendance à réserver ce type de constatation pour les délits commis et préparés de sang-froid, pour lesquels il est évident qu’une peine sévère a un vrai effet dissuasif. Par exemple, la fraude fiscale, l’un des délits pour lesquels le taux de récidive est le plus élevé…

      • cdg dit :

        [Il est vrai que la peine de mort pour la grande fraude fiscale, comme cela se fait en Chine]
        Les chinois ont la main lourde mais pas a ce point, il y a eut quelque cas mediatique ou ca c est termine par une amende salee et une humiliation publique a la TV.
        En plus une partie de la fraude est fait par des membres bien placé du PCC (bon ils ont pas le choix, comment declarer aux impots des pot de vin ?). 
        [vous fabriquez une population handicapée qui ne peut ensuite gagner sa vie. Soit vous devez arranger un mécanisme pour qu’elle soit nourrie par la solidarité publique, soit vous la poussez à une délinquance encore plus grave]
        Je sais pas comment ca fonctionne en arabie seoudite. je doute qu ils aient des mecanismes de type RSA. Donc le choix est soit s abstenir de l acte criminel ou en effet jouer perdu pour perdu et y aller a fond. Mais il semble que l effet dissuasif fait que la plupart des gens vont se retenir (surtout quand on sait que c est un pays extremement inegalitaire ou les tentations doivent etre legion)
        [Pour certains délits, dont le vol, la récidive est rare]
        “Ce taux est plus élevé pour les condamnés pour vols, recels ou destructions criminels (17 %) et plus faible pour les condamnés pour homicide volontaire (7 %) et pour viol (5 %).”  https://www.insee.fr/fr/statistiques/fichier/5763587/IREF_SECUR21-F22.pdf
        Il faut faire une distinction entre le gamin qui va chaparder des bonbons, l ado qui va voler un T Shirt (et qui en effet recommencera plus une fois pris) et le pro pour qui c est un mode de vie. Voler des voitures, s introduire dans des espaces proteges (alarme, portes blindees …), revendre le butin necessite des competences et un certain professionalisme
        J aivais vu une interview d un ex sous officier de l armee. Il racontait qu ado il avait regulierement affaire a la gendarmerie et que l un d entre eux lui avait dit que s il continuait il allait passer par la case prison dès qu il serait majeur
        Il s etait engagé, avait trouve sa voie et plus de probleme. C est pour ca qu il faut faire une distinction en fonction de l age de la personne. A 16 ans la personne peut encore changer. A 30 c est trop tard.
        Si certains sont genes par la peine de mort, on peut tres bien utiliser la solution leniniste avec des camps de reeducation par le travail (plus connu sous les nom de laogai ou goulag). Vu le taux de mortalite, ca revient quasiment au meme
        [ il est évident qu’une peine sévère a un vrai effet dissuasif]
        Il faut une peine severe ET une forte probabilite d etre pris. Si je risque la peine de mort mais mes chances d etre pris sont de 0.001 % c est tentant
        Pour la gradation des peines, il faut aussi prendre en compte les degats commis. Si je vous vole 100 € comme pickpocket sans que vous vous en rendez compte c est pas pareil que si je vous tabasse et vous envoie a l hopital (voire au cimetiere) pour les meme 100 €

        • Descartes dit :

          @ cdg

          [« Il est vrai que la peine de mort pour la grande fraude fiscale, comme cela se fait en Chine » Les chinois ont la main lourde mais pas a ce point,]

          Vous faites erreur. Les délits économiques en général et la fraude fiscale en particulier sont passibles de la peine de mort, et des condamnations à cette peine sont effectivement prononcées, comme le note Amnesty International (https://www.amnesty.org/ar/wp-content/uploads/sites/8/2021/06/asa170242001fr.pdf)

          [“Ce taux est plus élevé pour les condamnés pour vols, recels ou destructions criminels (17 %) et plus faible pour les condamnés pour homicide volontaire (7 %) et pour viol (5 %).” ]

          Autrement dit, 83% ne récidivent pas. Votre idée de couper des mains aboutirait donc à rendre handicapés des gens qui de toute manière n’auraient pas récidivé.

          [Il faut faire une distinction entre le gamin qui va chaparder des bonbons, l ado qui va voler un T Shirt (et qui en effet recommencera plus une fois pris) et le pro pour qui c est un mode de vie.]

          Je doute que la Charia fasse ce type de distinctions…

  9. Skotadi dit :

    Bonjour Descartes
     
    De retour sur votre blog après plusieurs années, avec de nouveau du temps libre pour répondre à vos billets. En particulier celui-ci car j’ai terminé, il y a peu, un contrat de travail comme assistant de justice auprès d’un parquet, je peux donc apporter mon expérience professionnelle.
     
    Déjà, j’ai envie de répondre à votre précédent billet, quand vous voudriez « pouvoir lire dans les pensées des gens ». Visiblement, dans le monde judiciaire, il va falloir avoir ce pouvoir, en plus de la divination, pour survivre dans les temps prochains, même si personnellement, j’ai déjà suffisamment croisé de criminels pour ne pas en plus connaître leurs pensées.
     
    Pour répondre à celui-ci, il faut rappeler ce que disait Roger Gicquel et son célèbre « La France à peur », et particulièrement cette partie « Oui, la France a peur et nous avons peur, et c’est un sentiment qu’il faut déjà que nous combattions je crois. Parce qu’on voit bien qu’il débouche sur des envies folles de justice expéditive, de vengeance immédiate et directe, et comme c’est difficile de ne pas céder à cette tentation quand on imagine la mort atroce de cet enfant. » Ou encore à la réaction de George Pompidou sur l’affaire Gabrille Ruissier, citant Paul Eluard, « Je ne vous dirai pas tout ce que j’ai pensé d’ailleurs sur cette affaire. Ni même ce que j’ai fait. Quant à ce que j’ai ressenti, comme beaucoup, eh ! bien « comprenne qui voudra, Moi, mon remords, ce fut la victime raisonnable au regard d’enfant perdue, celle qui ressemble aux morts qui sont morts pour être aimés ». Quand on voit les réactions de notre classe politique, on peut dire que c’était mieux avant…
     
    Par contre, je nuancerai concernant le fait que l’on mentionne aujourd’hui le nom de la victime plutôt que le nom de l’auteur des faits. Par exemple, la presse parle de « l’affaire Nordal Lellandais » et non des victimes de ce dernier. Également vrai pour l’affaire « Tony Meilhon ».
     
    Également sur le fait que les associations de victimes participent aux réunions dans lesquelles se discute la priorisation des audiences. En fait c’est normal car en matière correctionnelle, la victime constituée partie civile dispose du même droit que le ministère public, c’est-à-dire de citer l’auteur des faits directement devant le tribunal correctionnel. On appelle cela une citation directe. Et sans entrer dans les détails, la partie civile qui veut faire une citation directe doit obtenir une date d’audience.
     
    Pour le reste, je partage totalement votre avis.
     
    Notre classe politico-médiatique manque clairement d’humilité et de dignité. L’humilité car la plupart des politiques qui commentent cette affaire ont été au pouvoir assez récemment et sont candidats à la magistrature suprême, notamment :

    Édouard Philippe, pour avoir été Premier ministre de 2017 jusqu’en 2020 et donc en charge des arbitrages budgétaires et qui propose de réformer la procédure disciplinaire des magistrats ;

    Bruno Retailleau, ministre de l’intérieur, qui a déjà montré son sens de la responsabilité en mettant publiquement en cause le jugement du tribunal administratif dans l’affaire Doualemn alors que ce tribunal avait appliqué une loi votée par le groupe LR au Sénat (VRAI OU FAUX. Bruno Retailleau a-t-il voté un amendement à l’origine de l’annulation de l’OQTF visant l’influenceur algérien Doualemn ? – franceinfo) et qui avait plus de temps pour fustiger l’État de droit que d’améliorer les services d’enquêtes ;

    et en ce qui concerne Gérald Darmanin, ministre depuis 2017 qui fut en charge des comptes publics (donc en charge de l’élaboration des budgets des différents ministères dont celui de la Justice), puis ministre de l’intérieur avec pour principale réforme la suppression de la police judiciaire, un ouvrage de George Clemenceau dont le ministre est un grand admirateur et puis finalement Garde des Sceaux ;

     
    Le plus consternant, c’est l’attitude de ce dernier ainsi que du chef de l’État. Sans attendre le rapport d’inspection, ils mettaient déjà en cause les magistrats, puis le président de la République appelait à réagir « sans démagogie », tandis que le ministre de la Justice réaffirme sa confiance auprès des magistrats. Je tiens aussi à rappeler que sa réforme de la police judiciaire a eu un impact sur la qualité des enquêtes et le temps disponible sur les enquêteurs. Si l’affaire avait concerné la police et non la gendarmerie, il aurait été plus dans le pétrin, surtout si on avait appris que les enquêteurs ont dû participer à des opérations « coup de com » comme l’opération « place nette ».
     
    En tant qu’assistant de justice auprès d’un parquet, j’ai pu être témoin de certaines critiques que je retrouve dans cette affaire. Avec une obligation de secret professionnel, je dois rester évasif, mais j’ai deux exemples à citer :

    j’ai traité un dossier dans lequel un procureur avait ordonné à un service de police extérieur à sa juridiction l’audition du mis en cause en 2019. Le dossier est revenu six ans et un jour plus tard. Je vous laisse deviner la réponse du service et le sort de ce dossier ;

    quand j’étais disponible, j’aidais au traitement des dossiers divers. Un jour, j’ai pris une pile de dossiers et le premier dossier était en fait…. une affaire de viol sur mineur ! Puis une dizaine de dossiers plus loin, une autre affaire identique ! J’ai eu à ce moment-là un sentiment de vertige. Si j’avais choisi la mauvaise pile, ces deux dossiers auraient attendu un bon moment avant d’être examinés.

     
    Quand Gérald Darmanin annonce le réexamen des plaintes, j’ai eu une pensée pour le parquet dans lequel j’ai travaillé. Je dis cela parce que si mon contrat n’a pas été renouvelé, c’était en raison du manque de fonds….
     
    Maintenant, la dernière lubie sur les plateaux TV, c’est l’élection des procureurs, d’après un sondage récent. Ce qui ne changera rien à la situation matérielle, tout en ouvrant une « boîte de Pandore », surtout que l’élection des magistrats du ministère public avait déjà eu lieu sous la Révolution pour être supprimée par Napoléon.
    Mais cela ne me surprend pas. Dans l’affaire « Tony Meilhon », alors que le dysfonctionnement concernait le service pénitentiaire et de probation, qui n’avait pas effectué un suivi du condamné, la réponse fut, d’instaurer des citoyens assesseurs dans les tribunaux correctionnels, dans les dossiers où l’opinion considérait que la justice était laxiste, sauf les affaires politico-financières. On se demande bien pourquoi…
     
    Concernant le risque zéro, j’aime mettre en évidence deux affaires. La première est celle de Jean-Claude Bonnal, mis en cause dans le braquage « du Printemps Haussmann » avec déjà un lourd passé judiciaire, qui fut libéré en 2000 et placé sous contrôle judiciaire, et qui va commettre une tuerie causant la mort de deux policiers. Le premier ministre de l’époque, Lionel Jospin avait parlé d’une « dramatique erreur d’appréciation » alors qu’en définitive, il sera acquitté pour ce braquage.
    La deuxième est évidement l’affaire d’Outreau, qui s’est déroulé peu après.
    Ainsi, dans la première affaire, on reproche à la Justice d’avoir remis en liberté une personne alors qu’il y avait pas assez d’éléments pour prolonger la détention provisoire, alors que dans la deuxième on reproche à l’inverse, maintenir en détention provisoire des personnes malgré la faiblesse du dossier.
     
    Pour finir, sur le « risque zéro », outre ce que vous avez dit, il y a peut-être aussi cette certitude qu’avec la science et la technologie, il serait possible de réduire le risque à un niveau zéro et dès lors l’opinion serait devenue plus intolérante au risque. Par exemple, avec la peine de mort, le « risque de l’erreur judiciaire » serait devenu du passé grâce à l’ADN, alors que l’ADN n’est qu’un indice qui, selon le contexte, ne permet pas de prouver la culpabilité de l’accusé, comme dans une affaire de viol, qui permet d’établir un acte de pénétration mais pas d’établir que cette pénétration n’a pas été consentie. De même avec l’IA qui permettrait de se substituer à des juges « partiaux ». Le progrès de la médecine qui permettrait de réduire les erreurs médicales, la guerre deviendrait « propre » épargnant les civils, etc…
     
    En fait, c’est une autre illustration de la perte du tragique. Car la Justice, comme le Politique est essentiellement tragique.

    • Descartes dit :

      @ Skotadi

      [De retour sur votre blog après plusieurs années, avec de nouveau du temps libre pour répondre à vos billets.]

      Ravi de vous voir de retour parmi nous…

      [En particulier celui-ci car j’ai terminé, il y a peu, un contrat de travail comme assistant de justice auprès d’un parquet, je peux donc apporter mon expérience professionnelle.]

      Je ne prétends pas être un grand connaisseur, alors n’hésitez pas à me contredire si j’ai dit des bêtises. Mes papiers ne prétendent pas proclamer une vérité révélée, mais sont là pour lancer le débat.

      [Pour répondre à celui-ci, il faut rappeler ce que disait Roger Gicquel et son célèbre « La France à peur », et particulièrement cette partie « Oui, la France a peur et nous avons peur, et c’est un sentiment qu’il faut déjà que nous combattions je crois. Parce qu’on voit bien qu’il débouche sur des envies folles de justice expéditive, de vengeance immédiate et directe, et comme c’est difficile de ne pas céder à cette tentation quand on imagine la mort atroce de cet enfant. » Ou encore à la réaction de George Pompidou sur l’affaire Gabrille Ruissier, citant Paul Eluard, « Je ne vous dirai pas tout ce que j’ai pensé d’ailleurs sur cette affaire. Ni même ce que j’ai fait. Quant à ce que j’ai ressenti, comme beaucoup, eh ! bien « comprenne qui voudra, Moi, mon remords, ce fut la victime raisonnable au regard d’enfant perdue, celle qui ressemble aux morts qui sont morts pour être aimés ». Quand on voit les réactions de notre classe politique, on peut dire que c’était mieux avant…]

      C’est triste à dire, mais oui. Gicquel était un grand journaliste, et probablement l’un des derniers présentateurs de journal télévisé à l’être. Il ne se contentait pas de lire les dépêches, mais faisait en ouverture du journal télévisé un véritable éditorial, comme celui que vous citez plus haut, et dont l’intelligence a marqué au point qu’on le cite toujours. Et un éditorial sérieux, qui ne cherchait pas à exploiter l’émotion du public, mais à la modérer. L’exemple que vous donnez est, de ce point de vue, à l’opposé de la démagogie d’une Lea Salamé. Quant à la réponse de Pompidou, elle a marqué elle aussi les mémoires.

      [Par contre, je nuancerai concernant le fait que l’on mentionne aujourd’hui le nom de la victime plutôt que le nom de l’auteur des faits. Par exemple, la presse parle de « l’affaire Nordal Lelandais » et non des victimes de ce dernier. Également vrai pour l’affaire « Tony Meilhon ».]

      Je n’ai pas entendu trop parler d’une « affaire Nordal Lelandais », par contre on a beaucoup parlé de « l’affaire Maëlys », du nom de l’enfant qu’il a tuée. Quant à Tony Meilhon, je ne me souvenais pas de son nom… alors que celui de sa victime, Laetitia, est tout de suite reconnaissable…

      [Également sur le fait que les associations de victimes participent aux réunions dans lesquelles se discute la priorisation des audiences. En fait c’est normal car en matière correctionnelle, la victime constituée partie civile dispose du même droit que le ministère public, c’est-à-dire de citer l’auteur des faits directement devant le tribunal correctionnel. On appelle cela une citation directe. Et sans entrer dans les détails, la partie civile qui veut faire une citation directe doit obtenir une date d’audience.]

      Pardon, mais il ne faut pas confondre deux choses. Que toutes les parties soient notifiées de la date de l’audience, c’est normal et ça a été toujours le cas. Mais que les ASSOCIATIONS de victimes (qui ne sont pas partie à l’affaire) participent à aux réunions où l’on discute les PRIORITES et la fixation du calendrier d’audiencement, c’en est une autre. Et on peut se demander à quel titre elles participent à ce processus.

      [quand j’étais disponible, j’aidais au traitement des dossiers divers. Un jour, j’ai pris une pile de dossiers et le premier dossier était en fait…. une affaire de viol sur mineur ! Puis une dizaine de dossiers plus loin, une autre affaire identique ! J’ai eu à ce moment-là un sentiment de vertige. Si j’avais choisi la mauvaise pile, ces deux dossiers auraient attendu un bon moment avant d’être examinés.]

      Mais c’est bien là le problème. L’erreur est humaine, et tout système qui nécessite par conception que les hommes qui le font fonctionner sont infaillibles est vicié à la base. J’ai fait l’essentiel de ma carrière dans l’industrie nucléaire, où cette idée est depuis le début un pilier fondamental des organisations. L’erreur est humaine, et les organisations doivent donc être conçues de manière à réduire les conséquences d’une erreur qui, forcément, sera commise un jour.

      C’est pourquoi punir l’erreur n’a pas de sens. Cela revient à punir la malchance. On punit les fautes, pas les erreurs. Or, dans cette affaire, on a jeté en pâture gendarmes et magistrats sans même se poser la question de savoir s’il y a eu faute ou erreur.

      [Quand Gérald Darmanin annonce le réexamen des plaintes, j’ai eu une pensée pour le parquet dans lequel j’ai travaillé. Je dis cela parce que si mon contrat n’a pas été renouvelé, c’était en raison du manque de fonds…]

      Cela veut dire que pendant un mois on mettra les dossiers relatifs aux infractions sur mineur en haut de la pile, ce qui suppose que les autres affaires iront dans le bas de celle-ci et ne seront pas traitées… et que procureurs et ministres – s’ils ont un peu de sens commun – allumeront des cierges et prieront le dieu de leur choix pour qu’aucun des dossiers laissés de côté n’explose pendant qu’ils sont occupés ailleurs…

      [Maintenant, la dernière lubie sur les plateaux TV, c’est l’élection des procureurs, d’après un sondage récent. Ce qui ne changera rien à la situation matérielle, tout en ouvrant une « boîte de Pandore », surtout que l’élection des magistrats du ministère public avait déjà eu lieu sous la Révolution pour être supprimée par Napoléon.]

      La question est intéressante parce qu’elle montre que ceux qui hantent les plateaux télé cherchent à nous convaincre que les fonctionnaires sont des fainéants parce que protégés par leur statut, et que si au lieu d’avoir des fonctionnaires de carrière ils étaient « élus », la peur de perdre leur siège les conduirait à travailler plus. Ceux qui connaissent la haute fonction publique de l’intérieur savent que c’est un fantasme. Les procureurs – et je pense que vous avez pu le constater de visu – travaillent souvent comme des fous, allant bien au-delà des 35 heures obligatoires. Même chose pour les juges, qui souvent enchaînent toutes sortes de réunions et d’audiences jusqu’à pas d’heure, sans compter le travail sur les dossiers.

      Nous avons une fonction publique de qualité, héritée de temps meilleurs. Mais à grands coups de réformes qui suppriment une à une les récompenses symboliques, de congélation du point d’indice qui réduit les compensations matérielles, et de campagnes médiatiques qui insistent sur la paresse et l’incompétence des fonctionnaires – alors que ces cas sont l’exception et non la règle – on peut comprendre la réticence croissante des jeunes à s’y engager.

      [Mais cela ne me surprend pas. Dans l’affaire « Tony Meilhon », alors que le dysfonctionnement concernait le service pénitentiaire et de probation, qui n’avait pas effectué un suivi du condamné, la réponse fut, d’instaurer des citoyens assesseurs dans les tribunaux correctionnels, dans les dossiers où l’opinion considérait que la justice était laxiste, sauf les affaires politico-financières. On se demande bien pourquoi…]

      Encore un exemple de la manière dont on instille l’idée que les institutions sont mauvaises, et que seule la « participation citoyenne » peut les remettre dans le droit chemin.

      [Ainsi, dans la première affaire, on reproche à la Justice d’avoir remis en liberté une personne alors qu’il y avait pas assez d’éléments pour prolonger la détention provisoire, alors que dans la deuxième on reproche à l’inverse, maintenir en détention provisoire des personnes malgré la faiblesse du dossier.]

      C’est l’exemple que je donnais avec l’histoire des deux chemises. Quelque soit le choix que vous faites, on vous le reprochera si l’affaire arrive aux médias. On a foule d’exemples, dont le plus connu est celui du choix de Bachelot d’approvisionner des vaccins pour une épidémie de grippe qui fut, finalement, bien moins forte que ce que l’autorité scientifique avait prévu. On lui reprocha d’avoir dépensé de l’argent dans des vaccins qui se sont révélés inutiles. Quelques années plus tard, on a reproché au gouvernement de ne pas avoir approvisionné des masques en vue d’une épidémie qui, elle aussi, était imprévisible…

      [Pour finir, sur le « risque zéro », outre ce que vous avez dit, il y a peut-être aussi cette certitude qu’avec la science et la technologie, il serait possible de réduire le risque à un niveau zéro et dès lors l’opinion serait devenue plus intolérante au risque.]

      J’avoue que cet argument me fait sourire. Pendant des années une bonne partie de la gauche a attaqué le programme nucléaire en vociférant que « le risque zéro n’existe pas ». Il est drôle de constater que les mêmes aujourd’hui se comportent comme si la justice pouvait être infaillible…

      [En fait, c’est une autre illustration de la perte du tragique. Car la Justice, comme le Politique est essentiellement tragique.]

      Je n’y avait pas pensé, mais le rapprochement me paraît très juste. Oui, le juge est dans une position tragique parce que quelque soit son choix, il a le choix entre le risque de condamner injustement un innocent ou celui de libérer un coupable et mettre la société en danger.

      • Skotadi dit :

        « L’exemple que vous donnez est, de ce point de vue, à l’opposé de la démagogie d’une Lea Salamé. Quant à la réponse de Pompidou, elle a marqué elle aussi les mémoires. »
         
        Et encore, s’il n’y avait que Léa Salamé. La presse privée est bien plus démagogique.
         
        « Mais que les ASSOCIATIONS de victimes (qui ne sont pas partie à l’affaire) participent à aux réunions où l’on discute les PRIORITES et la fixation du calendrier d’audiencement, c’en est une autre. Et on peut se demander à quel titre elles participent à ce processus. »
         
        J’avais cru une erreur de votre part. De mon côté, je n’ai pas vu d’association de victimes participer à ce genre de réunion. Mais si c’est vrai, c’est très critiquable car on donne une place de plus en plus importante à la victime, au point que cela va invisibiliser le ministère public. La démagogie que l’on peut lire dans le Figaro est un exemple avec ce genre d’article, plein d’inexactitude :«La victime doit pouvoir faire appel d’une décision de justice pénale». Je pourrais mentionner l’affaire Elias, où la mère, dans une demande compréhensible, voudrais rencontrer les juges des enfants qui ont laissé en liberté les mises en cause, bien que sa demande heurte le secret professionnel auquel ces juges sont astreints par la loi, ce qui n’empêche pas la presse de fustiger l’institution judiciaire, quand bien même elle a été reçue par deux hauts magistrats. Et pourtant, il y a un danger si, au nom du droit des victimes, on pouvait lever le secret des délibérations.
         
        On peut critiquer Robert Badinter, mais on peut lui concéder que, outre l’abolition de la peine de mort, il a aussi fait des réformes législatives qui tracent une vision de la Justice qu’on est en train de perdre. Parmi ces réformes, je peux citer :

        l’instauration des travaux d’intérêt général ;

        la création de la Commission Indemnisation des Victimes d’Infraction (CIVI) ;

        la sélection des jurées d’assise sur le tirage au sort des listes éléctorales ;

        la loi de 1985 sur les accidents de la route, qui simplifie l’indemnisation des victimes, une merveille juridique qu’on ne fait plus aujourd’hui ;

         
        On voit ainsi une justice pénale populaire qui punit et réhabilite les condamnés et une qui répare et apaise les victimes. Aujourd’hui, la classe politico-médiatique veut que les victimes agissent en procureurs-bis.
         
        « La question est intéressante parce qu’elle montre que ceux qui hantent les plateaux télé cherchent à nous convaincre que les fonctionnaires sont des fainéants parce que protégés par leur statut, et que si au lieu d’avoir des fonctionnaires de carrière ils étaient « élus », la peur de perdre leur siège les conduirait à travailler plus. »
         
        Je pense surtout que cette proposition résulte d’un état d’esprit, celle d’une haute fonction publique qui vivrait en « caste » et « hors sol » et dont l’élection permettrait aux citoyens de « reprendre le contrôle » en choisissant ces hauts fonctionnaires, qui évidement répondraient aux demandes des citoyens.Le fait est que, dans les sondages, le maire est considéré comme l’élu le plus proche des préoccupations des Français renforce cet état d’esprit.
         
        « Ceux qui connaissent la haute fonction publique de l’intérieur savent que c’est un fantasme. Les procureurs – et je pense que vous avez pu le constater de visu – travaillent souvent comme des fous, allant bien au-delà des 35 heures obligatoires. Même chose pour les juges, qui souvent enchaînent toutes sortes de réunions et d’audiences jusqu’à pas d’heure, sans compter le travail sur les dossiers. »
         
        Pour ça, je n’avais pas besoin de travailler dans un tribunal pour savoir cela. La raison est que mes parents travaillent dans la recherche publique médicale. Ils viennent d’atteindre les 70 ans tous les deux, et ils continuent toujours de travailler dans ce secteur malgré le poids de l’âge qui a des conséquences sur la santé, surtout quand cela implique de voyager à travers la France. Je précise également que ma mère a obtenu il y a quelque années de cela la Légion d’honneur en récompense de sa carrière. Cette dévotion dans le service public est la raison pour laquelle je voudrais moi aussi travailler dans la fonction publique. Toutefois, quand je regarde l’évolution de notre système judiciaire et de la réaction de notre classe politico-médiatique concernant cette affaire, et suivant la réponse qui va être donnée, je ne vous cache pas que j’ai maintenant une grande hésitation à continuer dans cette voie.
         
        Il y a aussi un autre exemple que je pourrais citer à propos du « risque zéro », c’est l’exécution des peines, notamment les permissions de sortir. Par exemple, quand le 13 mars dernier, un détenu s’était évadé lors d’une visite du Louvre, la réaction de Gérald Darmanin était « de suspendre toutes les permissions de sortir à caractère culturelle et sportif, alors que le taux d’évasion est proche du zéro. https://www.actu-juridique.fr/droit-penitentiaire/prison-la-suspension-des-sorties-culturelles-et-sportives-contestee-devant-le-conseil-detat/
        Et également cette affaire où un détenu narco-trafiquant s’est vu accorder une permission de sortir, où la presse et la classe politique s’en est émues et qui finalement a regagné sa prison sous l’œil des caméras télévisées, qui n’avaient visiblement rien de mieux à faire que de patienter devant les portes de la prison.
        https://www.lemonde.fr/politique/article/2025/11/24/vendin-le-vieil-apres-sa-permission-de-sortie-le-detenu-narcotrafiquant-rentre-a-la-prison
         
        « Pour le cas de la magistrature, pendant très longtemps elle était protégée par son statut et était intouchable. Et à l’époque, elle défendait aussi sa liberté. Mais de plus en plus, on retrouve des magistrats trainés dans la boue sous prétexte qu’ils n’ont pas fait ce qu’il fallait. Et de plus en plus, on trouve ces mêmes magistrats demandant qu’une autorité leur précise ce qu’il faut faire… »
         
        Le problème n’est pas la responsabilité, mais plutôt l’incohérence des lois, (ou l’hypocrisie de ceux qui les font), qui n’apparaissent au grand jour que lorsqu’un juge les applique, et s’ils demandent des règles précises, c’est parce que l’opinion publique condamne plus le juge d’appliquer la loi que le législateur qui la vote. Le droit de l’application des peines, qui comportent beaucoup de contradictions, est un excellent exemple.
        Je précise qu’un juge ne peut voir sa responsabilité engagée à travers sa décision que s’il a violé un droit ou une liberté fondamentale reconnue dans le cadre d’un recours. Et que les magistrats sont toujours réactifs à préserver leur liberté d’appréciation.
         
        Au contraire, ceux qui demandent des règles précises par crainte d’une responsabilité sont les policiers. Certains syndicats demandent « une présomption de légitime défense », actuellement débattue au Parlement, ainsi qu’un texte précis pour percuter les chauffards sur la route.
         
        « Je ne prétends pas être un grand connaisseur, alors n’hésitez pas à me contredire si j’ai dit des bêtises. Mes papiers ne prétendent pas proclamer une vérité révélée, mais sont là pour lancer le débat. »
         
        Rassurez-vous, je l’avais bien compris, car ce qui rend ce blog agréable, c’est que vous prenez le temps de répondre aux commentaires. Dans un billet traitant du trafic de drogue, vous avez écrit que l’usage de stupéfiants est puni d’une amende administrative. C’est faux, c’est un délit passible de 1 an de prison et 3750 euros d’amende délictuelle. Le fait que les magistrats recourent à des procédures alternatives, comme l’ordonnance pénale, pour traiter cette infraction n’enlève en rien son caractère pénal. Quant au reste, je pense qu’il serait plus efficace de se concentrer sur la condamnation des trafiquants plutôt que sur les consommateurs. D’une part, il est impossible de pouvoir sanctionner tous les consommateurs et à supposer du contraire, les sanctions seraient soit coûteuses si on prononce la peine maximale, soit peu dissuasives si on recours à des amendes ou à des stages. D’autre part, la criminalité organisée cause un tel dommage à la société et est la source d’autres types de délinquance, que ne pas s’y attaquer, c’est de laisser un problème s’aggraver à tel point que le remède va être très douloureux.

        • Descartes dit :

          @ Skotadi

          [« Mais que les ASSOCIATIONS de victimes (qui ne sont pas partie à l’affaire) participent à aux réunions où l’on discute les PRIORITES et la fixation du calendrier d’audiencement, c’en est une autre. Et on peut se demander à quel titre elles participent à ce processus. » J’avais cru une erreur de votre part. De mon côté, je n’ai pas vu d’association de victimes participer à ce genre de réunion.]

          Je ne faisais que citer les propos du procureur de la République de Auch.

          [Mais si c’est vrai, c’est très critiquable car on donne une place de plus en plus importante à la victime, au point que cela va invisibiliser le ministère public. La démagogie que l’on peut lire dans le Figaro est un exemple avec ce genre d’article, plein d’inexactitude : « La victime doit pouvoir faire appel d’une décision de justice pénale ».]

          Cela fait partie du même mouvement, qui met la victime au centre du procès pénal, et plus largement, au centre de tout dispositif social. Quand Glavany, en parlant de Ségolène Royal, disait « elle a de la chance, elle est devenue une victime », il résumait dans une formule un trait marquant de nos sociétés. Aujourd’hui, le statut de victime est le statut social le plus désirable. On rend hommage aux victimes, on leur érige des monuments, on les décore – Hollande a même créé une médaille spéciale pour elles. Etre victime, c’est avoir une parole incontestable, c’est avoir des excuses pour tout. Comment s’étonner que ce statut soit recherché ?

          [On peut critiquer Robert Badinter, mais on peut lui concéder que, outre l’abolition de la peine de mort, il a aussi fait des réformes législatives qui tracent une vision de la Justice qu’on est en train de perdre. Parmi ces réformes, je peux citer : (…)

          Je suis assez réservé par rapport aux « réformes » impulsées par Badinter. J’aimerais par exemple voir une évaluation de l’efficacité des peines de « travaux d’intérêt général ». Et je ne vois pas très bien pourquoi ce serait à l’Etat d’indemniser les victimes d’une infraction. Mais je ne suis pas d’accord avec votre idée que ces réformes « tracent une vision de la Justice ». Badinter n’était certainement pas un théoricien de la justice, plutôt un moraliste.

          [On voit ainsi une justice pénale populaire qui punit et réhabilite les condamnés et une qui répare et apaise les victimes. Aujourd’hui, la classe politico-médiatique veut que les victimes agissent en procureurs-bis.]

          Je ne vois pas en quoi les mesures que vous listez tracent la vision d’une justice qui « punit et réhabilite les condamnés ». Pourriez-vous être plus précis ?

          [Je pense surtout que cette proposition résulte d’un état d’esprit, celle d’une haute fonction publique qui vivrait en « caste » et « hors sol » et dont l’élection permettrait aux citoyens de « reprendre le contrôle » en choisissant ces hauts fonctionnaires, qui évidement répondraient aux demandes des citoyens. Le fait est que, dans les sondages, le maire est considéré comme l’élu le plus proche des préoccupations des Français renforce cet état d’esprit.]

          Mais le maire n’est pas un « haut fonctionnaire », justement. Je pense qu’il y a dans cette idée d’élire les magistrats et certains hauts fonctionnaires un immense mépris pour la logique de compétence. Parce que contrairement aux élus, dont la fonction est de représenter les citoyens, les hauts fonctionnaires sont recrutés et promus parce qu’ils détiennent des savoirs et des compétences. C’est pourquoi on n’exige à l’élu aucun diplôme, aucune certification, aucun concours, alors qu’on l’exige de n’importe quel fonctionnaire. L’idée qu’un procureur élu ferait mieux le boulot qu’un procureur recruté par concours équivaut à penser que la « proximité » est plus importante que la compétence.

          [Cette dévotion dans le service public est la raison pour laquelle je voudrais moi aussi travailler dans la fonction publique. Toutefois, quand je regarde l’évolution de notre système judiciaire et de la réaction de notre classe politico-médiatique concernant cette affaire, et suivant la réponse qui va être donnée, je ne vous cache pas que j’ai maintenant une grande hésitation à continuer dans cette voie.]

          Je ne peux que vous encourager à la poursuivre. Je ne vais pas vous dire que c’est un chemin pavé de pétales de roses. Le service public a toujours été un parcours exigeant, difficile, souvent frustrant. Et nous vivons une époque particulièrement difficile. Mais souvenez vous de deux choses. La première, c’est que les rapports humains se dégradent dans l’ensemble de la société, et que ce n’est pas forcément plus facile dans le privé. La seconde, que malgré les frustrations et les difficultés il y a dans le service public des moments exaltants, qui donnent du sens à ce qu’on fait.

          [Il y a aussi un autre exemple que je pourrais citer à propos du « risque zéro », c’est l’exécution des peines, notamment les permissions de sortir. Par exemple, quand le 13 mars dernier, un détenu s’était évadé lors d’une visite du Louvre, la réaction de Gérald Darmanin était « de suspendre toutes les permissions de sortir à caractère culturelle et sportif, alors que le taux d’évasion est proche du zéro.]

          Exemple tout à fait pertinent. Le moindre incident conduit des décideurs à remettre en cause des dispositifs qui ont une véritable valeur ajoutée et un rapport risque/avantage très favorable. Un cas où cela se passe mal remet en cause des milliers de cas où cela se passe bien. Si l’on pousse cette logique au bout, on ne fait jamais rien.

          [Au contraire, ceux qui demandent des règles précises par crainte d’une responsabilité sont les policiers. Certains syndicats demandent « une présomption de légitime défense », actuellement débattue au Parlement, ainsi qu’un texte précis pour percuter les chauffards sur la route.]

          Cela se comprend, dans la mesure où les policiers sont confrontés à une violence de plus en plus décomplexée, et qu’ils ne peuvent plus compter sur la bienveillance de l’opinion et celle des juges, dont beaucoup oublient que leur rôle est la défense de la société, et non des victimes.

          [Dans un billet traitant du trafic de drogue, vous avez écrit que l’usage de stupéfiants est puni d’une amende administrative. C’est faux, c’est un délit passible de 1 an de prison et 3750 euros d’amende délictuelle.]

          Sauf que pour ce délit « l’action publique peut être éteinte, dans les conditions prévues aux articles 495-17 à 495-25 du code de procédure pénale, par le versement d’une amende forfaitaire d’un montant de 200 € » (article L3421-1 code de la santé publique). Il n’est donc pas inexact de dire qu’il s’agit d’une infraction punie d’une simple amende. Je reconnais que parler d’amende « administrative » est un peu excessif : même si ces amendes sont infligées par les policiers et les gendarmes, ils agissent ici en tant que officiers de police judiciaire.

          [Quant au reste, je pense qu’il serait plus efficace de se concentrer sur la condamnation des trafiquants plutôt que sur les consommateurs. D’une part, il est impossible de pouvoir sanctionner tous les consommateurs et à supposer du contraire, les sanctions seraient soit coûteuses si on prononce la peine maximale, soit peu dissuasives si on recours à des amendes ou à des stages.]

          Je pense qu’il faut revenir aux fondamentaux. Tant qu’il y aura une demande solvable, il y aura gens pour la satisfaire. Au-delà de la question de la sanction pénale, si la consommation est quelque chose de socialement admissible, si la société elle-même ne condamne pas moralement le consommateur, alors autant légaliser le trafic. Pourquoi l’Etat, qui en démocratie n’est que le bras armé de l’intérêt général, devrait-il combattre une pratique que la société approuve ? Et si la société condamne l’usage de stupéfiants, alors elle doit le montrer en réprimant cet usage.

          Après, il faut penser les moyens de répression les plus intelligents dans le choix des peines et des lieux contrôlés.

  10. Alaric Fel dit :

    Bonjour,Je vous remercie pour ce billet, encore une fois très intéressant, tout comme les échanges en commentaire.En particulier, je voulais m’attarder sur le sujet de la déviation des responsabilités vers les institutions. Cela me semble participer de la tendance à la déresponsabilisation générale : en politique comme ailleurs, les responsabilités se diluent, se chevauchent… et tout le monde renvoie la balle vers un autre quand les questions arrivent. Dans ce contexte, le fonctionnaire, l’administration sont un coupable idéal puisqu’ils ne sont pas incarnés (en dehors du ministre qui est supposé en avoir la responsabilité…), et d’autant plus quand l’opinion semble de plus en plus vouloir d’un État nounou qui sur-sécurise absolument tout. On parle d’ailleurs des juges, de la police, de la bureaucratie, mais rarement de fonctionnaire de façon nominative (et tant mieux!).Je me permettrais également de faire le lien entre ce billet et votre précédent, en évoquant certaines réactions vues suite aux incidents survenus à l’occasion de la victoire du PSG.Le média Quotidien interrogeait ainsi les proches de personnes interpellées. Au-delà du message que cherchait à faire passer le reportage sans même essayer de se cacher, j’ai été marqué par une chose. Parmi les proches interrogés, y compris les parents, pas un seul n’avait de distance ou de réprimande vis-à-vis du prévenu. Tous étaient convaincus que c’était une erreur, que la police s’était trompée, que l’ami ou le fils était seulement “allé faire la fête” (avec quelques mortiers dans son coffre, mais qui n’en a pas?).Sur les sites de médias sportifs, les débats sont allés bon train en commentaire. Il ne manquait pas de volontaires pour prendre la défense des “débordements”. Pour cet homme malheureusement décédé d’un accident en moto-cross, les responsables étaient tout trouvés. La police, bien sûr toujours coupable, pour avoir cherché à dégager une bretelle de périphérique (un endroit apparemment normal pour une manifestation). Il s’en fallait de peu pour qu’on trouve là encore un nouveau martyr des “violences policières”. Et surtout les responsables de la sécurité routière, là aussi bien pratiques pour désigner un grand méchant coupable indéfini et insaisissable. Non seulement ils avaient placé des plots en béton dans un espace mal éclairé, mais en plus ils s’étaient “contentés” de les signaler par des cônes oranges dont ils auraient dû savoir qu’ils allaient être volés… A croire qu’il faut mettre du béton en amont pour prévenir du béton en aval… On voit bien là qu’on demande des mesures et dispositions parfaitement absurdes pour ne pas avoir à mettre en cause la responsabilité individuelle d’un imbécile isolé, qui a pensé pouvoir slalomer en moto dans une zone de travaux publics.Les responsables politiques sont aussi complices de ce mouvement. Ils mettent en avant la surprotection comme une réussite de leur part. Pensez aux aides aux entreprises pendant la pandémie: les macronistes invoquent l’ampleur des montants dépensés comme preuve de leur bonne gestion de crise, en noyant la critique sur le thème de “Nous avons protégé”.
    Ils se servent aussi de la demande excessive de protection pour faire passer des mesures qui n’ont pas grand-chose à voir. Je pense ici notamment à l’interdiction qui vient pour les mineurs d’accéder aux réseaux sociaux. C’est une mesure où l’État prétend largement remplacer le rôle parental, et dont on peut je crois légitimement soupçonner qu’elle a des visées bien au-delà de la protection des mineurs invoquée. Mais difficile de discuter cette mesure sans se voir reprocher de vouloir directement exposer les enfants aux pires horreurs d’Internet.

    • Descartes dit :

      @ Alaric Fel

      [En particulier, je voulais m’attarder sur le sujet de la déviation des responsabilités vers les institutions. Cela me semble participer de la tendance à la déresponsabilisation générale : en politique comme ailleurs, les responsabilités se diluent, se chevauchent… et tout le monde renvoie la balle vers un autre quand les questions arrivent. Dans ce contexte, le fonctionnaire, l’administration sont un coupable idéal puisqu’ils ne sont pas incarnés (en dehors du ministre qui est supposé en avoir la responsabilité…),]

      Tout à fait. Mais ce qui est nouveau n’est pas tant que chacun cherche à renvoyer la responsabilité vers l’autre, mais c’est que cette opération réussisse. La tendance des hommes – et tout particulièrement de ceux dont les décisions affectent le reste de la collectivité – à rejeter les fautes réelles ou supposés sur quelqu’un d’autre est aussi vieille que le monde. Mais jusqu’ici, l’efficacité de ces transferts était relativement limitée, d’une part parce que le peuple n’était pas dupe, et d’autre part parce que le maintien du prestige du groupe gouvernant exigeait le sacrifice des brebis galeuses. Un ministre défaillant était poussé vers la sortie par l’exigence populaire, mais aussi par ses collègues qui comprenaient bien que garder un incompétent parmi eux jetait le discrédit sur l’ensemble.

      Aujourd’hui, ces mécanismes n’ont plus l’air de fonctionner. Les « marches blanches » semblent se contenter parfaitement d’exiger la tête des procureurs, et personne ne sort dans la rue pour exiger la démission du ministre de la justice. Quant à ses collègues au gouvernement…

      [et d’autant plus quand l’opinion semble de plus en plus vouloir d’un État nounou qui sur-sécurise absolument tout.]

      C’est là un fait remarquable, en effet, qui mériterait un papier à lui-même. On arrive à l’absurdité d’un gouvernement qu’il ait une politique pour rafraîchir les logements… privés ! On peut difficilement m’accuser d’avoir des penchants libertariens, et assez facilement du contraire. Mais même moi, qui suis partisan d’un Etat fort et interventionniste, je commence à trouver qu’il y a des limites à ne pas dépasser. Quand rien ne se fait si l’Etat ne le subventionne pas, il y a un problème. On parle en permanence de « libérer l’initiative privée », mais dès qu’il y a un problème tout le monde exige que l’Etat mette de l’argent.

      [On parle d’ailleurs des juges, de la police, de la bureaucratie, mais rarement de fonctionnaire de façon nominative (et tant mieux!).]

      Le fonctionnaire n’existe que comme instrument à la main du décideur politique. C’est l’agent d’une institution, et non une personne. S’il est reconnu et honoré pour ses mérites – ou au contraire critiqué et sanctionné pour ses défaillances – c’est par ses pairs. Devant l’opinion publique, seule l’autorité politique est responsable.

      [Je me permettrais également de faire le lien entre ce billet et votre précédent, en évoquant certaines réactions vues suite aux incidents survenus à l’occasion de la victoire du PSG. Le média Quotidien interrogeait ainsi les proches de personnes interpellées. Au-delà du message que cherchait à faire passer le reportage sans même essayer de se cacher, j’ai été marqué par une chose. Parmi les proches interrogés, y compris les parents, pas un seul n’avait de distance ou de réprimande vis-à-vis du prévenu. Tous étaient convaincus que c’était une erreur, que la police s’était trompée, que l’ami ou le fils était seulement “allé faire la fête” (avec quelques mortiers dans son coffre, mais qui n’en a pas?). Sur les sites de médias sportifs, les débats sont allés bon train en commentaire. Il ne manquait pas de volontaires pour prendre la défense des “débordements”. Pour cet homme malheureusement décédé d’un accident en moto-cross, les responsables étaient tout trouvés. La police, bien sûr toujours coupable, pour avoir cherché à dégager une bretelle de périphérique (un endroit apparemment normal pour une manifestation). Il s’en fallait de peu pour qu’on trouve là encore un nouveau martyr des “violences policières”.]

      Je n’avais pas regardé les reportages sous cet angle, mais je partage tout à fait votre observation. La logique de l’excuse est partout. Ce qui est notable est que cette bienveillance envers les individus devient intolérance lorsqu’il s’agit d’institutions. L’ami ou le fils qui « font la fête » méritent toutes les excuses, mais le policier qui les arrête ou le juge qui les condamne est un salaud. On est une société adolescente, ou le « rebelle » apparaît comme le modèle à suivre.

      [Les responsables politiques sont aussi complices de ce mouvement. Ils mettent en avant la surprotection comme une réussite de leur part. Pensez aux aides aux entreprises pendant la pandémie : les macronistes invoquent l’ampleur des montants dépensés comme preuve de leur bonne gestion de crise, en noyant la critique sur le thème de “Nous avons protégé”.]

      Tout à fait. On ne juge plus l’action publique à ses résultats, mais aux moyens mis en œuvre, censés prouver l’engagement du ministre qui les annonce : Milliards investis, au nombre de postes créés, etc. C’est là une vision « sacrificielle » de la politique : de la même manière que dans l’antiquité on prouvait son engagement en sacrifiant des richesses sur les autels des dieux, on prouve aujourd’hui l’engagement d’un gouvernement sur tel ou tel sujet aux montant qu’il est prêt à « sacrifier », même si les résultats sont inexistants voire négatifs…

      [Ils se servent aussi de la demande excessive de protection pour faire passer des mesures qui n’ont pas grand-chose à voir. Je pense ici notamment à l’interdiction qui vient pour les mineurs d’accéder aux réseaux sociaux. C’est une mesure où l’État prétend largement remplacer le rôle parental, et dont on peut je crois légitimement soupçonner qu’elle a des visées bien au-delà de la protection des mineurs invoquée. Mais difficile de discuter cette mesure sans se voir reprocher de vouloir directement exposer les enfants aux pires horreurs d’Internet.]

      Là, je suis plus nuancé. La société – dont l’Etat est le bras armé – peut à juste titre être amenée à protéger les enfants contre leurs propres parents. Pensez par exemple à l’école publique. Pourquoi rendre cette école « obligatoire » ? Parce que sans cela, les parents paysans qui ne voyaient pas trop l’utilité de l’école préféraient privilégier les intérêts de la famille à court terme en faisant travailler leurs enfants dans les champs ou à l’étable plutôt que de les envoyer à l’école. Pensez-vous qu’on ait eu tort de leur forcer la main ?

      Personnellement, je pense que l’Etat serait même dans son rôle en taxant lourdement l’accès aux réseaux sociaux, et pas que pour les enfants. Les réseaux sociaux font des dégâts considérables qui sont payés par l’ensemble de la société, un peu comme le tabac. Pourquoi ne pas faire payer par les usagers eux-mêmes ces dégâts ?

      • Alaric Fel dit :

        Je commence cette réponse en m’excusant. Mon premier commentaire était initialement plus aéré mais la mise en forme a visiblement sauté en publiant, ce qui le rend moins lisible et j’en suis désolé. J’espère que celui ne rencontrera pas le même problème.
         
        [Tout à fait. Mais ce qui est nouveau n’est pas tant que chacun cherche à renvoyer la responsabilité vers l’autre, mais c’est que cette opération réussisse. La tendance des hommes – et tout particulièrement de ceux dont les décisions affectent le reste de la collectivité – à rejeter les fautes réelles ou supposés sur quelqu’un d’autre est aussi vieille que le monde. Mais jusqu’ici, l’efficacité de ces transferts était relativement limitée, d’une part parce que le peuple n’était pas dupe, et d’autre part parce que le maintien du prestige du groupe gouvernant exigeait le sacrifice des brebis galeuses. Un ministre défaillant était poussé vers la sortie par l’exigence populaire, mais aussi par ses collègues qui comprenaient bien que garder un incompétent parmi eux jetait le discrédit sur l’ensemble.
        Aujourd’hui, ces mécanismes n’ont plus l’air de fonctionner. Les « marches blanches » semblent se contenter parfaitement d’exiger la tête des procureurs, et personne ne sort dans la rue pour exiger la démission du ministre de la justice. Quant à ses collègues au gouvernement…]
        J’ai l’impression que le macronisme s’est illustré par une capacité remarquable à défendre les membres du sérail. Il n’y a pas une incompétence ou une mise en cause qui ne rencontre pas le déni le plus total.
        Je vous rejoins sur le fait que la tendance à rejeter la responsabilité sur d’autres est tout à fait humaine. Il me semble toutefois qu’il y a un élément relativement nouveau à notre époque.
        Il y a en effet toute une architecture bâtie pour diluer la responsabilité. Il ne s’agit pas seulement d’individus qui se renvoient la balle ou se cherchent des excuses. Il y a toute une structure qui donne des responsabilités à tout le monde pour qu’elles n’incombent à personne : la construction européenne, bien sûr, mais plus encore la décentralisation dans la façon dont elle a été menée.
        J’irais même plus loin : je pense qu’il faut aussi commencer à s’interroger sur la place du droit dans nos sociétés. C’est une piste lancée plutôt qu’une réflexion construite, donc cela peut sembler excessif, mais il y a une sorte de dimension divine du droit. Comme si les textes tombaient du ciel sans que personne ne les écrive ou ne les interprète, et comme si les règles de droit, une fois édictées, ne pouvaient plus être modifiées.
         
        [C’est là un fait remarquable, en effet, qui mériterait un papier à lui-même. On arrive à l’absurdité d’un gouvernement qu’il ait une politique pour rafraîchir les logements… privés ! On peut difficilement m’accuser d’avoir des penchants libertariens, et assez facilement du contraire. Mais même moi, qui suis partisan d’un État fort et interventionniste, je commence à trouver qu’il y a des limites à ne pas dépasser. Quand rien ne se fait si l’État ne le subventionne pas, il y a un problème. On parle en permanence de « libérer l’initiative privée », mais dès qu’il y a un problème tout le monde exige que l’État mette de l’argent.]
        C’est le paradoxe du MEDEF qui n’a de cesse de réclamer de couper les dépenses publiques mais veut toujours garder toutes ses subventions. Cela dit, on peut décliner l’exemple à tous les secteurs de la société. Tout le monde dénonce les parasites, mais les parasites ce sont toujours les autres et on refuse de voir les dépenses publiques dont on bénéficie soi-même.
        Cette exigence générale de dépense publique est le fond du problème : on accepte que tout déraille tant que la collectivité publique met la main à la poche derrière. Ayant été personnellement confronté aux entreprises qui demandaient des aides face aux prix galopants de l’électricité en 2023-2024, j’étais frappé de voir des dirigeants qui pouvaient recevoir les factures les plus hallucinantes, mais qui n’étaient dérangés que dans la mesure où l’État ne couvrait pas tout. Les mêmes se plaindront sans doute plus tard des charges…
        Il y a une fonction anesthésiante de la dépense publique. Mais avec un tissu économique en difficulté, combien de temps l’emprunt pourra-t-il soutenir le tout ?
         
        [Le fonctionnaire n’existe que comme instrument à la main du décideur politique. C’est l’agent d’une institution, et non une personne. S’il est reconnu et honoré pour ses mérites – ou au contraire critiqué et sanctionné pour ses défaillances – c’est par ses pairs. Devant l’opinion publique, seule l’autorité politique est responsable.]
        Je voulais surtout souligner que cette indifférenciation permettait aussi de désigner un coupable vague, qui évite les complications (Il est plus facile d’accuser les juges en général qu’un juge en particulier, qui pourrait répondre). À l’heure des tribunaux médiatiques je suis content qu’on en soit pas au lynchage nominatif de fonctionnaires.
         
        [Là, je suis plus nuancé. La société – dont l’État est le bras armé – peut à juste titre être amenée à protéger les enfants contre leurs propres parents. Pensez par exemple à l’école publique. Pourquoi rendre cette école « obligatoire » ? Parce que sans cela, les parents paysans qui ne voyaient pas trop l’utilité de l’école préféraient privilégier les intérêts de la famille à court terme en faisant travailler leurs enfants dans les champs ou à l’étable plutôt que de les envoyer à l’école. Pensez-vous qu’on ait eu tort de leur forcer la main ?
        Personnellement, je pense que l’État serait même dans son rôle en taxant lourdement l’accès aux réseaux sociaux, et pas que pour les enfants. Les réseaux sociaux font des dégâts considérables qui sont payés par l’ensemble de la société, un peu comme le tabac. Pourquoi ne pas faire payer par les usagers eux-mêmes ces dégâts ?]
        Sur le principe, je suis d’accord : l’intervention de l’État peut être nécessaire. Plus largement, il y a le problème de la consommation d’écrans par les jeunes enfants, qui va au-delà des seuls réseaux sociaux.
        J’ai cependant du mal à penser que les intentions gouvernementales portent uniquement sur la protection des jeunes. Depuis quelques années, les réseaux sociaux sont désignés comme porteurs de tous les maux, et les pouvoirs publics semblent très pressés de les mettre sous contrôle. Notez comme ces plateformes ont changé d’image dans le discours médiatique dominant depuis les printemps arabes…
        Quoi qu’il en soit j’utilisais surtout cet exemple pour illustrer la façon dont une critique portant sur le moyen d’aboutir à une protection était contrée en la présentant comme une critique de la protection elle-même. Personne ou presque ne s’oppose à l’intention de protéger les enfants des dangers en ligne, mais les critiques visent le moyen proposé.

        • Descartes dit :

          @ Alaric Fel

          [J’ai l’impression que le macronisme s’est illustré par une capacité remarquable à défendre les membres du sérail. Il n’y a pas une incompétence ou une mise en cause qui ne rencontre pas le déni le plus total.]

          Oui, mais Macron n’a fait qu’illustrer un mouvement qui n’est pas nouveau. Si les gens ne sortent plus pour crier « untel démission », c’est aussi parce qu’ils ne se font guère d’illusions sur le fait que la démission d’un ministre peut changer quelque chose. Aujourd’hui, c’est la résignation sur le mode « lui ou un autre… » qui domine.

          [Je vous rejoins sur le fait que la tendance à rejeter la responsabilité sur d’autres est tout à fait humaine. Il me semble toutefois qu’il y a un élément relativement nouveau à notre époque.
          Il y a en effet toute une architecture bâtie pour diluer la responsabilité. Il ne s’agit pas seulement d’individus qui se renvoient la balle ou se cherchent des excuses. Il y a toute une structure qui donne des responsabilités à tout le monde pour qu’elles n’incombent à personne : la construction européenne, bien sûr, mais plus encore la décentralisation dans la façon dont elle a été menée.]

          Je vais plus loin que vous. Je pense que notre classe politique a tellement peur des responsabilités, qu’elle a préféré organiser sa propre impuissance pour y échapper. Et pour organiser l’impuissance il y a plusieurs voies : transférer les décisions à une autorité supranationale, à une autorité administrative indépendante ou à un juge, diluer la décision de manière qu’au bout du chemin personne n’apparaisse comme le véritable auteur en multipliant les consultations, les instances appelées à se prononcer…

          [J’irais même plus loin : je pense qu’il faut aussi commencer à s’interroger sur la place du droit dans nos sociétés. C’est une piste lancée plutôt qu’une réflexion construite, donc cela peut sembler excessif, mais il y a une sorte de dimension divine du droit. Comme si les textes tombaient du ciel sans que personne ne les écrive ou ne les interprète, et comme si les règles de droit, une fois édictées, ne pouvaient plus être modifiées.]

          Le retour vers le jusnaturalisme – autrement dit, l’idée qu’il existe des « lois naturelles » que le législateur « révèle » plus qu’il ne crée – est un bon moyen pour le législateur à échapper à ses responsabilités. Car comment serait-on responsable alors que les règles sont imposées par la « nature » ?

          [Cette exigence générale de dépense publique est le fond du problème : on accepte que tout déraille tant que la collectivité publique met la main à la poche derrière. Ayant été personnellement confronté aux entreprises qui demandaient des aides face aux prix galopants de l’électricité en 2023-2024, j’étais frappé de voir des dirigeants qui pouvaient recevoir les factures les plus hallucinantes, mais qui n’étaient dérangés que dans la mesure où l’État ne couvrait pas tout. Les mêmes se plaindront sans doute plus tard des charges…
          Il y a une fonction anesthésiante de la dépense publique. Mais avec un tissu économique en difficulté, combien de temps l’emprunt pourra-t-il soutenir le tout ?]

          Je pense qu’il y a un sérieux problème de pédagogie. Dans nos sociétés très complexes, le lien entre production et consommation, entre prélèvement et dépense publique ne sont pas toujours évidents. Peut-être faudrait-il insister sur ces questions dans les médias et à l’école. Mais la réalité est aussi que l’ignorance sert convenablement à justifier les intérêts des classes sociales qui produisent peu et consomment beaucoup, qui bénéficient de la dépense publique mais se battent contre le prélèvement….

          [Je voulais surtout souligner que cette indifférenciation permettait aussi de désigner un coupable vague, qui évite les complications (Il est plus facile d’accuser les juges en général qu’un juge en particulier, qui pourrait répondre). À l’heure des tribunaux médiatiques je suis content qu’on en soit pas au lynchage nominatif de fonctionnaires.]

          Il faut dire que les fonctionnaires savent se défendre. Souvenez-vous de la tentative de Bruno Le Maire de rejeter la faute de l’imprévision du dérapage des finances publiques sur les fonctionnaires de Bercy. On a vu « fuiter » un certain nombre de notes montrant que les hauts fonctionnaires avaient abondamment écrit au ministre pour attirer l’attention du ministre sur la dégradation rapide de l’équilibre des finances publiques… c’est parce qu’ils savent cela que les ministres sont très prudents à l’heure de rejeter la faute sur leurs administrations !

          [J’ai cependant du mal à penser que les intentions gouvernementales portent uniquement sur la protection des jeunes. Depuis quelques années, les réseaux sociaux sont désignés comme porteurs de tous les maux, et les pouvoirs publics semblent très pressés de les mettre sous contrôle. Notez comme ces plateformes ont changé d’image dans le discours médiatique dominant depuis les printemps arabes…]

          Je vous avoue que je me méfie instinctivement des théories du complot. Franchement, je vois mal en quoi les réseaux sociaux, tels qu’ils fonctionnent aujourd’hui, pourraient menacer les classes dominantes. Au contraire. Pourquoi dans ces conditions « chercher à les contrôler » ?

  11. Guc dit :

    “Il y a un principe fondamental qui s’efface dans cette affaire, celui de la « responsabilité ministérielle . Ce principe veut que le ministre soit responsable politiquement des actes des fonctionnaires placés sous ses ordres”.
    Bien-sûr, je partage votre point de vue sur ce principe.
    Et puis je me demande quand je l ai vu appliqué pour la dernière fois pour des situations de “défaillances administratives”.
    Et je constate que ma memoire me fait défaut. 
    Bien sur il y a les cas de demissions suite à mensonges ou escroquerie (cahuzac), les cas ” d échecs avec conséquences politiques” type Hernu et Devaquet. Mais ils me semblent etre de nature différente. 
    A contrario mon ami google me signale que les incendies du bazar de la charité et de la station couronnes aux alentours de 1900 100 morts environ chacun) ont donné lieu a de vigoureuses dénonciations par la presse, suivies par l opinion, de ministres, du prefet de la seine etc pour défaillances de leurs services, mais personne n a démissionné. 
    Le principe dont vous parlez a t il été en vigueur en France ?
     

    • Descartes dit :

      @ Guc

      [Et puis je me demande quand je l ai vu appliqué pour la dernière fois pour des situations de “défaillances administratives”. Et je constate que ma mémoire me fait défaut.]

      Faites attention : le principe de « responsabilité ministérielle » implique que « le ministre est responsable des actes des fonctionnaires placés sous ses ordres ». Cela n’implique pas qu’il doive démissionner chaque fois que l’un des fonctionnaires commet une faute. Cela veut dire simplement qu’il doit assumer publiquement cette responsabilité. C’est ensuite au Parlement, au président de la République, au Premier ministre de juger la nature de la sanction politique adaptée à la faute commise.

      Dans beaucoup de cas, on ne se souvient pas d’exemples ou le ministre ait assumé la responsabilité de « défaillances administratives » tout simplement parce que dès lors que le ministre les assume, les « défaillances » en question n’ont aucune raison d’être connues du grand public. Prenez par exemple le système de paye du ministère de la défense, qui a coûté des milliards et qui a finalement dû être abandonné. Je ne me souviens pas que le ministre ait livré à la vindicte publique les fonctionnaires qui ont suivi ce développement – et qui pourtant sont largement responsables du fiasco. Ou prenez Pasqua lors de la mort de Malik Oussekine. On imagine mal le grand Charles dire à la télévision « c’est la faute des policiers ». Le principe de la « responsabilité ministérielle » était bien vivant il n’y a pas si longtemps…

  12. fred dit :

    “On se souviendra aussi du personnage du « pervers pépère » popularisé par Gotlib, et de son pendant féminin, « perverse mémère ”
    –> Gotlib a été mon formateur en humour, puis en humour du 2nd puis du 3ème degré. Je lui en témoigne une reconnaissance éternelle. Aucun vrai mauvais goût dans son oeuvre et, surtout, aucune apologie authentique de la pédophilie. Comparer Gotlib au vrai dégueu D.Cohn-Bendit, pas rigolo pour un brin, c’est comme lire Gotlib au 1er degré : ça n’a pas de sens.

    • Descartes dit :

      @ fred

      [–> Gotlib a été mon formateur en humour, puis en humour du 2nd puis du 3ème degré. Je lui en témoigne une reconnaissance éternelle. Aucun vrai mauvais goût dans son oeuvre et, surtout, aucune apologie authentique de la pédophilie. Comparer Gotlib au vrai dégueu D.Cohn-Bendit, pas rigolo pour un brin, c’est comme lire Gotlib au 1er degré : ça n’a pas de sens.]

      Loin de moi l’idée de faire de Gotlib un apologue de la pédophilie. Le personnage du « pervers pépère » n’est certainement pas ragoûtant… mais ce n’est pas non plus un salaud qui doit être chassé de la société. Ce que je voulais dire en donnant cet exemple est qu’à l’époque on avait un regard plutôt bienveillant sur les faiblesses humaines. Le cas Cohn-Bendit est très différent, puisqu’il ne parle pas d’un personnage imaginaire, mais de lui-même.

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