Avez-vous vu ce magnifique film d’Alfred Hitchcock nommé « La corde » ? Si ce n’est pas le cas, il est urgent de le mettre dans votre liste des choses à faire. Comme souvent chez Hitchcock, c’est une prouesse technique : il s’agit d’un film de 80 minutes constitué d’un unique « plan séquence » (en fait, il y a bien des raccords, inévitables du fait qu’on ne pouvait tourner en continu au-delà de la durée d’une bobine, soit dix minutes). Dans ce film, deux jeunes étudiants étranglent l’un de leurs camarades pour expérimenter les théories de leur professeur de philosophie. Celui-ci, nietzschéen convaincu, expose dans ses cours la théorie selon laquelle il existe dans l’humanité des êtres supérieurs ayant pouvoir de vie et de mort sur les être inférieurs. Après le meurtre, les étudiants organisent une soirée à laquelle ils invitent cyniquement à leur appartement la famille du mort ainsi que leur professeur qui découvrira, horrifié, l’effet de son enseignement. Le film se veut en fait une réflexion sur le rapport entre le symbolique et le réel, entre le discours et l’action, sur la responsabilité de celui qui exerce un magistère.
Vous l’aurez compris, le souvenir de ce film m’est venu suite à la mort de Quentin Deranque et de la tempête médiatique qu’elle a provoquée. Il est bien entendu un peu tôt pour tirer des conclusions définitives, alors que la justice n’a pas complété son travail, mais ce qu’on peut aujourd’hui considérer comme établi est que le jeune étudiant est mort des suites de violences volontaires par des personnes proches de la mouvance « antifa » et plus particulièrement du groupuscule dissout « la Jeune Garde », qui se sont acharnées sur lui, allant jusqu’à lui administrer plusieurs coups de pied à la tête alors qu’il était à terre et sans défense. D’où des mises en examen du chef « d’homicide volontaire » (1) ou d’instigation au même délit. Trois d’entre eux sont des collaborateurs du député LFI Raphaël Arnault, lui-même fondateur de la « Jeune Garde ».
Il était assez évident que cette affaire allait mettre LFI dans l’œil du cyclone. C’est de bonne guerre : lors de la mort de Clément Méric, la gauche toute entière et LFI en particulier avaient donné de l’artillerie lourde, exigeant rien de moins que la dissolution du RN. Ce n’est donc qu’un retour de bâton assez logique. D’autant plus que les liens entre les assassins de Deranque et le mouvement « insoumis » ont de quoi interpeler : d’une part, il est public que la « Jeune Garde » a servi aux insoumis de service d’ordre à plusieurs occasions ; d’autre part Mélenchon s’est exprimé en des termes sans équivoque sur la proximité politique entre la « Jeune Garde » et LFI, protestant hautement contre sa dissolution, allant jusqu’à déclarer son « admiration » pour les membres du groupuscule en général, et pour son fondateur, Raphaël Arnault, en particulier.
De là à associer le mouvement mélenchoniste à la mort violente de Quentin Deranque, il n’y avait qu’un pas, rapidement franchi par les antimélenchonistes de tout poil qui, à gauche comme à droite, n’ont aucune raison de lui faire des cadeaux à LFI. Mais au-delà de la question tactique, il faut s’interroger sur le fond. Les dirigeants de LFI en général et Mélenchon en particulier portent-il une quelconque responsabilité dans cette affaire ? Et c’est cette question qui nous ramène au film que j’ai cité en introduction : le professeur de philosophie n’a tué personne, mais son enseignement à fourni aux assassins la justification idéologique. Celui qui se trouve en position d’autorité, même intellectuelle, doit assumer une part de responsabilité de ce que font ses subordonnés ou ses disciples. Mélenchon aujourd’hui, pas plus que Brasillach hier, ne peut pas se cacher derrière le « je ne donne d’ordres à personne ». Le talent est et reste un titre de responsabilité.
Mélenchon et ses troupes se retrouvent donc dans la situation qu’ils préfèrent, celle du « seuls contre tous », avec pour bonus le monopole de « l’antifascisme ». Bien entendu, il s’agit d’un « antifascisme » d’opérette. On l’a dit et répété mille fois, mais cela vaut la peine de le dire encore : le « danger fasciste », aujourd’hui en France, est un fantasme. Non parce que les idées « fascistes » aient disparu – une idée ne disparaît jamais vraiment, et on trouvera toujours des gens pour y croire – mais parce que les conditions qui ont permis aux fascistes des années 1920-30 de devenir un danger n’existent plus. Le fascisme, il ne faut jamais l’oublier, a tiré sa force de la peur des classes dominantes qui sentaient leurs intérêts vitaux menacés alors que institutions démocratiques semblaient trop faibles pour les protéger de cette menace. C’est dans ce genre de situation que ces classes ont la tentation de « renverser la table » pour mettre en place des régimes autoritaires qui, eux, pouvaient mettre au pas les organisations ouvrières. C’était le cas à la fin des années 1920, quand il fut évident que les interventions occidentales pour abattre le pouvoir soviétique avaient échoué, que celui-ci était parti pour durer, et que la classe ouvrière organisée par les agitateurs du Komintern commençaient à gagner des positions par la voie électorale – on l’a vu en France en 1936, qui fut la grande peur des classes possédantes.
La situation est toute différente aujourd’hui. Les classes dominantes n’ont pas besoin d’un régime autoritaire en France pour mettre le mouvement ouvrier au pas : les transformations structurelles du capitalisme ont rendu le rapport de forces tellement déséquilibré en leur faveur qu’elles peuvent dormir sur leurs deux oreilles. La bourgeoisie peut compter avec une solide alliance avec les classes intermédiaires, fondée sur une convergence d’intérêts, alors que les partis ouvriers traditionnels dépérissent lorsqu’ils ne deviennent pas des représentants des classes intermédiaires. On le voit bien d’ailleurs : si la bourgeoisie a peur de quelqu’un aujourd’hui, ce n’est pas du PS, du PCF ou de LFI. Non, au MEDEF la priorité est de barrer la route du pouvoir à ces partis que nos gauchistes qualifient de « fascistes ». Cela devrait nous faire réflechir…
Mais si le « fascisme » est un tigre de papier, l’invocation du « fascisme » reste un levier puissant à gauche, où la mémoire de la lutte contre le fascisme – la vrai – dans la période de l’entre-deux-guerres reste l’une des très rares références qui fait encore l’unanimité dans les différentes tribus de la gauche. Le fantôme en question reste un puissant levier de justification, car si les hordes fascistes sont à nos portes, alors tout est permis, tout est légitime. Un homme de gauche peut voter Macron ou Attal la conscience tranquille, puisque ce faisant « barre la route » aux « fascistes », tout comme un autre peut excuser le fait de battre à mort un jeune étudiant puisque « c’est un fasciste ».
Beaucoup de commentateurs voient dans cette affaire le Waterloo des « insoumis ». Je ne suis pas persuadé que ce soit le cas. Il ne faut pas oublier que le sort d’un politicien est lié à sa base sociologique. Pour lui, ce qui importe n’est pas la manière dont ses actes sont jugés par ses adversaires, mais le jugement des gens qui votent – ou sont susceptibles de voter – pour lui. Ce n’est pas parce que les adversaires de LFI condamnent à grands cris que LFI perdra des voix, d’autant plus que dans la logique de la « forteresse assiégée » du gauchisme, la tempête médiatique vaut la preuve qu’on va dans la bonne direction. Du point de vue de LFI, la question n’est pas de savoir si la mort de Quentin Deranque choque les électeurs du RN, de LR, ou même du PS, mais l’effet que cette mort aura sur les citoyens qui votent LFI. Mélenchon n’est pas sot, et connaît parfaitement son public. S’il insiste lourdement sur « l’antifascisme » de ses amis parce qu’il sait que cette qualification leur permettra de bénéficier de larges circonstances atténuantes dans son électorat, mais aussi dans une large portion de la gauche, pour qui tuer un « fasciste » reste un péché véniel. Il suffit de regarder ce qui s’écrit sur certains forums « insoumis », où la mort du « militant d’extrême droite radicale » est vite excusée.
Cette affaire souligne dramatiquement une question qui se pose depuis déjà quelque temps, celle du contrôle politique au sein de LFI. Le caractère « gazeux » d’un mouvement qui n’a en pratique ni statuts, ni instances de direction, ni procédures établies de décision, avait été imaginé par Mélenchon comme moyen pour garder le contrôle absolu de sa créature. Et tant que Mélenchon était en forme et LFI était une petite boutique, ce contrôle est resté longtemps effectif. Mais ce qui a bien marché pour un groupuscule ne marche pas lorsque le mouvement grandit. En particulier, l’élection d’un grand nombre de députés « insoumis » a changé la donne : tout à coup, sont apparues dans l’horizon LFI des personnalités qui ont une légitimité qui ne provient pas du gourou, que celui-ci ne peut révoquer ou réduire au silence selon son bon plaisir, et dont les paroles engagent peu ou prou le mouvement tout entier. Bien entendu, en écartant les « vieux grognards » et en les remplaçant par des candidats jeunes, inexpérimentés, et qui lui doivent tout, Mélenchon garde une forme de contrôle, qui devient de plus en plus ténu. L’âge aidant, Mélenchon tend à perdre le contrôle de son mouvement, alors que son caractère « gazeux » ne permet à personne de le remplacer. Il en résulte une forme de cacophonie, où chaque « notable » dit et fait ce qui lui passe par la tête. D’où les nombreux dérapages qui égayent régulièrement les gazettes, et que le gourou est obligé de couvrir : il ne peut les désavouer sans du même coup admettre qu’il ne contrôle plus rien.
Aujourd’hui, on ne sait jamais si ce que dit tel ou tel député LFI est la position du directeur du cirque ou celle des lions. Une députée LFI assimile Roussel à Doriot, ce qui en théorie devrait exclure toute discussion avec lui, puisque selon les mots du gourou « on ne discute pas avec l’extrême droite, on la combat ». Que doit on conclure ? Que c’est là la ligne officielle de l’organisation ? Que c’est une opinion personnelle qui n’engage que celle qui parle ? Que ses mots on dépassé sa pensée ? Impossible de le savoir.
Il est d’ailleurs paradoxal de constater qu’après avoir été victime pendant des décennies de l’indiscipline de ses troupes, le RN a fini par comprendre le danger. Aujourd’hui, les députés LFI sont priés de garder leurs pensées pour eux, et seuls trois ou quatre individus sont habilités à parler publiquement. De même, après plusieurs incidents, le RN fait maintenant la chasse aux candidats qui ne savent pas tenir leur langue. La comparaison est cruelle avec une gauche radicale qui, naguère, avait cette discipline et qui aujourd’hui est devenue une sorte de concours Lépine de la remarque la plus choquante, du geste le plus échevelé. Et si c’est embêtant lorsqu’il s’agit des comparer Roussel à Doriot ou de jouer au ballon avec la tête d’un ministre, l’affaire est infiniment plus grave lorsqu’il s’agit d’exercer une violence physique. Je ne sais pas ce que Mélenchon à titre personnel pense des penchants violents d’une partie de ses troupes. Peut-être que, comme l’apprenti sorcier, il se trouve entraîné par un monstre qu’il a créé et qu’il ne contrôle plus.
Mais question du contrôle n’est pas mineure. Soyons clairs : tous les partis politiques, tous les syndicats ont des services d’ordre, formés de militants prêts à faire le coup de poing pour protéger les activités, les biens, le territoire de leur organisation et, plus exceptionnellement, pour aller titiller le territoire des autres. C’est à mon sens inévitable. Il ne s’agit pas, bien entendu, de contester le « monopole de la violence légitime » à l’Etat, mais de constater que dans ce domaine particulier l’Etat délègue aux acteurs privés une partie de cette violence, pour la simple raison qu’il n’a pas les moyens de la contrôler. La violence exercée par les services d’ordre est souvent coordonnée avec l’Etat, ou bien se trouve dans la même zone grise que la légitime défense, soumise à la règle de proportionnalité et en dernière instance à l’appréciation du juge. Mais croyez la parole d’un ancien des services d’ordre du PCF et de la CGT, qui garde quelques cicatrices pour le prouver : lorsqu’il s’agit d’organiser un service d’ordre, il y a une règle d’or à respecter. Et la règle d’or est la suivante : tout militant autorisé à user de la violence doit être soumis à une discipline stricte et à un contrôle politique étroit. Un parti politique ne peut tolérer que ses membres exercent la violence sans contrôle sans risquer l’anarchie. Dans un mouvement organisé, ce n’est pas les membres du service d’ordre qui choisissent sur qui il faut taper, quand il faut taper, et comment il faut taper. Et celui qui ne respecte pas la règle, on le met dehors sans hésiter. Plus que tout autre activité, l’usage de la violence engage profondément l’organisation politique toute entière. Et par conséquent, la décision d’en user est une décision qui doit être prise par les instances de direction de l’organisation mandatées pour cela. Le sujet est beaucoup trop grave pour être laissé aux initiatives individuelles.
On ne peut permettre que le service d’ordre devienne autonome, de la même manière qu’aucun Etat ne peut tolérer que les forces armées échappent à l’autorité civile. Quand on a des « chiens de guerre », il faut les tenir en laisse courte. Et les museler quand ils ne servent pas. En ce sens, Mélenchon est tout simplement irresponsable lorsqu’il explique que la « Jeune Garde » faisait le service d’ordre de LFI tout en gardant son « autonomie » et sans recevoir des « directives ». Un service d’ordre « autonome » est une bombe à retardement. Et c’est cette bombe qui a explosé à Lyon, emportant la vie de Quentin Deranque. LFI organise une conférence de Rima Hassan ? Fort bien : la fonction du service d’ordre est de protéger la conférence, d’empêcher quiconque de la perturber. Si dans le trottoir d’en face une dizaine de militants du camp opposé déploient une banderole, et bien tant pis, c’est leur droit. Tant qu’ils ne perturbent pas le déroulement de la conférence, il n’y a aucune raison de provoquer un incident. Et c’est à ceux qui commandent le service d’ordre de tenir leurs troupes, d’empêcher qu’ils cèdent à l’instinct d’aller « casser du facho » pour le plaisir. Celui qui cède à ce penchant trahit son devoir. Le danger, contrairement à ce qu’on peut croire, ne vient pas de « milices » encadrées, commandées, disciplinées. On a eu des morts au contraire chaque fois que ce contrôle, ce commandement, cette discipline ont été défaillantes à l’heure de mettre des limites.
Et c’est en cela que LFI est devenu dangereux. La logique « gazeuse » du mouvement permet tous les excès, tous les dérapages, sans que la direction du mouvement ait les moyens – mais en a-t-elle la volonté ? – de mettre des limites à ses troupes. Pour que la sanction ait un effet pédagogique, il faut qu’il y ait une loi et une institution chargée de l’appliquer. Mais le mouvement « gazeux » n’a ni loi – c’est-à-dire, une délimitation entre ce qui est permis et ce qui est interdit – ni instances bien définies pour la faire appliquer. Impossible de prononcer des sanctions qui aient un caractère véritablement politique et pédagogique, puisqu’on est sanctionné on ne sait pas très bien par qui on ne sait pas très bien pourquoi. Ce qu’on pardonnera aisément à l’un devient un crime puni de mort (politique) chez quelqu’un d’autre. Et dans ces conditions, aucune discipline, aucun contrôle interne n’est possible. On navigue ainsi d’excès en excès… et un jour, on tue pour de vrai.
Descartes
(1) La comparaison avec le cas de Clément Méric, qu’on a évoqué plusieurs fois ces derniers jours, est trompeuse. Dans l’affaire Méric, la blessure mortelle n’a pas été infligée par les agresseurs, mais elle résulte de sa chuta, sa tête heurtant un plot métallique. Loin de s’acharner sur lui, les agresseurs ont alors pris la fuite. Ils ont été condamnés du chef de « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner », incrimination bien moins grave que celle de « homicide volontaire », qui suppose une intention de tuer – ou du moins d’accomplissement volontaires d’actes dont l’auteur ne pouvait ignorer qu’ils provoqueraient la mort.