Ce que nous apprend le triste sort du pont Morandi

C’était une belle matinée d’été à Gênes lorsque le pont Morandi s’est brusquement écroulé, entrainant dans sa chute une quarantaine de vies et provoquant, et pour plusieurs années, une pagaille monstre dans l’activité économique de la ville et au-delà. Et comme souvent ces temps-ci, pas un jour ne s’était écoulé sans qu’on commence à rechercher un coupable. Les politiques, le gouvernement, l’Etat, l’Europe, l’entreprise concessionnaire et/ou ses actionnaires, tout le monde y est passé. On a assisté à des exercices de communication de toute sorte : Autostrade per l’Italia, concessionnaire du pont, a déclaré n’avoir commis aucune faute, mais a tenu à « présenter ses excuses aux victimes » ce qui est, vous me l’accorderez, plutôt paradoxal. Le ministre des transports a désigné comme responsables les gouvernements antérieurs – c’est de bonne guerre – tandis que Matteo Salvini, ministre de l’Intérieure et homme fort du gouvernement a déclaré – et il n’a pas tout à fait tort – que c’était la faute à l’Europe.

Ce mode de communication s’explique aisément. Aujourd’hui, chaque accident, chaque désastre l’opinion exige qu’on désigne un bouc émissaire. C’est humain : nous aimons nous imaginer que nous vivons dans un monde parfait, où la maladie, l’accident, la mort n’arrivent que par la faute d’une ou des personnes. Une fois ces personnes pendues, le monde récupérera donc sa pureté originale et nous pourrons à nouveau dormir sur nos deux oreilles. Les responsables politiques et techniques savent parfaitement comment le système marche, et comme personne n’a envie d’être pendue, la première question que se pose le dirigeant devant une catastrophe est « sur qui je peux rejeter la responsabilité de cette affaire » ? Souvenez vous, il n’y a pas si longtemps, comment les dirigeants de la SNCF ont largement communiqué, lors de la dernière panne électrique gare Montparnasse, sur le fait que c’était la défaillance d’un poste de transformation de RTE qui était à l’origine de la panne. La direction de la SNCF avait même, par communiqué de presse, annoncé qu’elle avait exigé que RTE accélère les travaux de réparation – comme si RTE avait besoin qu’on lui rappelle l’urgence.

Mais il ne faudrait pas que cet l’arbre de la communication nous cache la forêt. Car cette affaire – comme beaucoup d’autres dont la répétition régulière nous rappelle, heureusement de manière moins dramatique, combien nos infrastructures se dégradent lentement mais sûrement – montre qu’il est illusoire d’attribuer la responsabilité de cette affaire à une personne ou un groupe de personnes. La faute, si on peut parler de faute, incombe à un système social et politique. Un système qui pousse irrésistiblement les gens, aussi estimables soient-ils à titre personnel, à des comportements qui aboutissent à ce genre de catastrophe. Il est illusoire d’imaginer que le désastre serait le fait d’une conspiration de méchants qu’il suffirait de mettre à bas. C’est au contraire le fait qui d’un système qui fait de chacun de nous un meurtrier en puissance.

Nulle part ces mécanismes ne sont plus visibles que dans le domaine des infrastructures. Mais on le trouve aussi dans beaucoup d’autres domaines : la recherche, le développement industriel, les institutions, la politique budgétaire, bref, dans tous les domaines où les actes des individus s’inscrivent dans un temps long, susceptible de dépasser la durée de leur passage aux affaires, voire leur vie même. Le problème, en résumé, est le suivant : Un pont, un barrage, un canal, un système d’adduction d’eau, une centrale nucléaire, une ligne électrique, une école, une université, un programme de recherche ont une durée de vie qui dépasse souvent largement le demi-siècle entre le moment ou la décision est prise de le construire et le moment où il cesse de produire ses fruits. Ces durées de vie sont conditionnées à une surveillance et à un entretien constant. Et j’insiste lourdement sur le mot « constant ». Car de la même manière qu’une voiture régulièrement entretenue peut rouler plusieurs dizaines d’années, une voiture fusse-t-elle neuve laissée sans entretien pendant une longue période aura une vie utile bien plus courte.

Le décideur qui gère une infrastructure publique doit prendre donc une décision qui consiste, pour faire court, à dépenser de l’argent aujourd’hui pour un résultat qui ne sera visible que dans dix, vingt, trente ans, c’est-à-dire, à un moment où il aura quitté depuis longtemps les affaires et peut-être même cette planète. Il doit expliquer aux citoyens d’aujourd’hui qu’il faut se serrer la ceinture pour que l’infrastructure soit utilisable par leurs enfants, leurs petits-enfants, leurs arrière-petits-enfants. Alors qu’il est tellement plus facile de faire abstraction d’un avenir qu’on ne connaîtra pas et de consacrer cet argent à des gratifications immédiates… Pourtant, me direz-vous, pendant des siècles ce n’est pas comme cela que ça s’est passé. Des décideurs romains ont construit des aqueducs qui existent – et fonctionnent – encore aujourd’hui, et plus près de nous les décideurs des « trente glorieuses » se sont serrés la ceinture pour construire les infrastructures dont nous bénéficions encore aujourd’hui. Il faut donc se demander ce qui poussait ces hommes à prendre ce type de décisions, et pourquoi ce mécanisme ne fonctionne plus aujourd’hui.

Est-ce que les gens d’hier étaient plus vertueux que ceux d’aujourd’hui ? Bien sûr que non. S’il existe toujours des individualités exceptionnelles, le comportement moyen dépend de la manière dont le système encourage certains comportements, décourage d’autres. Les décideurs de l’empire romain comme ceux des « trente glorieuses » étaient éduqués et vivaient dans une société imprégnée de l’idée que l’individu n’était rien, que la lignée était tout. Avant d’être soi-même, on était membre d’une famille, d’un clan, d’une cité, d’un corps, d’une nation. Toutes institutions qui ont une permanence qui va bien au-delà de la durée de vie d’un individu. Dans ces sociétés, on pratiquait un culte assidu des ancêtres, et on était donc encouragé à maintenir une réputation, à laisser aux générations futures des œuvres qui puissent maintenir sa mémoire pour les siècles à venir.

C’est là que se trouve la principale originalité de notre époque. Nous vivons dans une société qui a coupé la chaine de la transmission, qui ne cherche plus ses références dans l’histoire, qui a rejeté ses ancêtres et leurs œuvres, qui n’a pas de mémoire. Pourquoi, dans ces conditions, l’individu penserait-il à un avenir où il ne sera plus là ? En étant membre d’une collectivité instituée et seulement accessoirement un « moi », l’individu accédait à l’éternité. Il restait mortel, certes, mais son action se reflétait dans le prestige de sa famille, de son corps, de sa cité, et cela pour l’éternité. En étant d’abord un « moi », l’homme redevient un mortel, dont les œuvres s’effacent avec sa disparition. Il faut donc se dépêcher de « jouir sans entraves » tout de suite des biens dont on dispose. A quoi bon les consacrer à des opérations – comme l’entretien des ouvrages publics – dont on ne verra le résultat que dans des dizaines d’années ? Et en tant que décideur, pourquoi se battre pour faire accepter des travaux ou défendre des budgets qui ne servent qu’à rendre plus facile la vie de vos successeurs ?

Il faut se rendre à l’évidence : une société qui n’est pas éduquée dans le culte de l’histoire ne peut se penser que dans l’instant présent. Les citoyens qui la composent ne peuvent penser l’avenir au-delà de leur propre horizon vital ou professionnel. C’est ainsi qu’on peut comprendre pourquoi les politiques d’austérité, qui en d’autres temps touchaient d’abord la consommation, touchent aujourd’hui essentiellement les investissements. C’est aussi ce qui explique la propension croissante de nos sociétés à vivre sur l’endettement. Un endettement qui revient à transférer sur l’avenir – un  avenir qui ne nous concernera plus –  les dépenses du présent.

L’avènement de la société de communication a renforcé encore cette illusion. C’est que, voyez-vous, le travail d’entretien est l’anti-communication par excellence. Comme tout travail d’anticipation, il n’est visible que lorsqu’il est mal fait. Quel bénéfice tire l’ingénieur, l’élu, le ministre lorsque le pont est bien entretenu ? Aucun. Leur seul intérêt est que si la dégradation par défaut d’entretien provoque son écroulement – ou le besoin de faire de coûteux travaux de reconstruction –  cela n’arrive pas pendant leur mandat, devenu avec les années de plus en plus court. Pire : ceux qui consacreront des ressources à l’entretien se verront accusés de crier au loup, de gâcher des ressources pour conjurer un risque inexistant. Exactement ce qu’on a reproché à ceux qui proposaient de refaire le pont Morandi. Exactement ce qu’une partie de la « gauche radicale » et les écologistes reprochent aux « grands projets inutiles ».

Pour le moment, les conséquences de cette transformation ne sont pas trop visibles, du moins chez nous. Notre pays détient en effet un énorme patrimoine d’infrastructures publiques. C’est le résultat d’un effort de construction commencé déjà sous l’ancien régime, avec des ponts et des canaux qui pour certains sont encore en service aujourd’hui. Mais l’effort connaît une accélération dans l’entre-deux guerres et devient massif après 1945 et jusque dans les années 1980. Pour le dire vulgairement, les générations nées avant la guerre se sont crevées le cul pour construire un énorme patrimoine de routes, de ponts, de voies ferrées, de barrages, de canaux, de ports, de centrales et de réseaux électriques, de distribution d’eau, de moyens de défense et de dissuasion, d’écoles et d’universités, de logements sociaux. La génération suivante, celle qui est née après la guerre – et qui a fait mai 1968 –  a reçu donc en héritage un pays refait à neuf. Et elle s’est comportée comme beaucoup de propriétaires d’une voiture neuve qui s’imaginent que parce qu’elle est neuve elle n’a pas besoin d’entretien ou de surveillance. Depuis trente-cinq ans, cette génération vit donc en consommant le capital accumulé, laissant vieillir – souvent avec un entretien minimal – cet héritage, entretenant l’illusion que ce patrimoine est là pour l’éternité. Seulement voilà : après trente ans de négligence, ce patrimoine se dégrade au point que certains ouvrages deviennent dangereux. On est déjà réduit à interdire ou restreindre l’utilisation de certains ouvrages, sous peine de les voir subir le sort du pont Morandi. Et on voit se multiplier les défaillances sur les infrastructures électriques ou ferroviaires.

Et forcément, on criera au scandale chaque fois qu’un pont s’effondrera, chaque fois qu’une gare sera paralysée. Alors qu’aujourd’hui, bourgeois et « classes moyennes » communient dans la religion de la réduction de la dépense publique et du « on vit au-dessus de nos moyens » (ce « nous » étant bien entendu les couches populaires), les plus ardents avocats de la baisse de la dépense publique n’expliquent jamais quelles sont les dépenses qu’il faut réduire. Faut-il moins d’infirmières, moins de policiers, moins de pompiers, moins de soignants dans les EHPAD, moins d’éducateurs pour les handicapés, moins d’instituteurs, moins d’inspecteurs des fraudes, de la sûreté nucléaire, des installations classées ?

La baisse de la dépense publique implique nécessairement une réduction du service rendu, car si des gains de productivité sont sans doute possibles dans les services publics, même le secteur privé a du mal à gagner 1% de productivité par an. Mais réduire le service, c’est faire des mécontents. C’est pourquoi, à l’heure de réduire les dépenses on supprime ce qui se voit le moins. Et ce qui se voit le moins, c’est l’entretien des infrastructures… du moins aussi longtemps que celles-ci ne s’écroulent pas. Les conséquences sont transférées à nos successeurs, et au prix fort (1). Car le coût de la dégradation croit exponentiellement avec le temps : la tuile envolée que vous ne remplacez pas aujourd’hui provoquera des dégâts considérables à la prochaine pluie…

Nos concitoyens – et tout particulièrement ceux qui appartiennent aux « classes moyennes » – vivent dans une totale schizophrénie. D’un côté, ils votent ceux qui ont pour programme la réduction de la dépense publique et des impôts, de l’autre ils s’indignent lorsqu’il faut attendre longtemps dans les urgences à l’hopital, que leur train a du retard, que le pont est fermé par défaut d’entretien, que l’opérateur du SAMU les maltraite. Comme disent les anglais, « you get what you pay for » (« vous aurez ce que vous acceptez de payer »). Le monde merveilleux ou l’on étend les services et on réduit les dépenses n’existe pas.

 

Descartes

 

(1) De ce point de vue, la gestion de la maintenance du parc nucléaire lors de l’ouverture du capital d’EDF fournit un exemple intéressant. Pendant des années, la politique de la direction de la production nucléaire d’EDF était d’augmenter la disponibilité des installations nucléaires – c’est-à-dire, le temps pendant lequel une centrale est disponible pour produire – et poussant la réflexion pour améliorer la maintenance et réduire les durées d’arrêt des installations. Mais à l’approche de l’ouverture du capital, il fallait embellir les comptes et donc réduire les dépenses. On reporta alors les grands programmes de maintenance, on augmenta la périodicité, on passa dans certains domaines de la maintenance préventive à la maintenance curative. Conséquence : quelques années plus tard la disponibilité s’est écroulée, passant d’un point haut à 84% à un point bas à 72%. Mais l’ouverture du capital était depuis longtemps passée… et les dirigeants aussi.  

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74 réponses à Ce que nous apprend le triste sort du pont Morandi

  1. cdg dit :

    Point de vue interessant et helas assez deprimant. Car je vois assez mal comment on peut inverser la vapeur. Car investir dans la maintenance et les infrastructures c est comme vous l ecrivez baisser la consommation pour augmenter l investissement. Autrement dit serrer la ceinture de vos electeurs. Quel policitien pourra etre elu sur un tel programme ? le jour ou une centrale nucleaire nous aura explosé a la tete ou autre catastrophe majeure ? mais il sera bien tard

    Sinon vous avez raison de signaler que les coupable ce ne sont pas quelques dirigeants mais tout un systeme et que par nos votes nous l avons mit en place. Avec une mention particuliere pour les baby boomers qui ont bien profité et qui ralent quand ils doivent payer autant de CSG que les actifs qui les financent

    • Descartes dit :

      @ cdg

      [Point de vue interessant et helas assez deprimant. Car je vois assez mal comment on peut inverser la vapeur.]

      On ne le peut pas. La vapeur s’inversera naturellement au fur et à mesure que le modèle entrera en crise. Pour moi, la priorité d’un militant aujourd’hui est de forger les instruments qui permettront demain de tirer profit de cette inversion. Mais il faut comprendre – même si c’est un peu décourageant – que l’action politique aujourd’hui peut améliorer beaucoup de choses, mais qu’on n’est pas dans une situation ou des changements structurels sont possibles.

      [Car investir dans la maintenance et les infrastructures c’est comme vous l’écrivez baisser la consommation pour augmenter l’investissement. Autrement dit serrer la ceinture de vos électeurs.]

      Oui, surtout si vos électeurs appartiennent à la bourgeoisie et les « classes moyennes ». Parce que ce sont ces classes qui ont les moyens de payer des alternatives à certains infrastructures publiques : l’école privée, le groupe électrogène, le purificateur d’eau… il y a des pays ou cela marche déjà ainsi.

    • CVT dit :

      @Descartes
      [ Parce que ce sont ces classes qui ont les moyens de payer des alternatives à certains infrastructures publiques : l’école privée, le groupe électrogène, le purificateur d’eau… il y a des pays ou cela marche déjà ainsi.]
      Et d’après moi, ce sont des pays du tiers-monde! En gros, j’ai l’impression que globalement, nous sommes en train de discuter de la tiers-mondisation de notre pays, et de celles de nos européens.
      Pas seulement à cause de l’arrivée massive de “migrants africains”, mais je parle bien d’un état d’esprit: ce que vous décrivez, à savoir le désinvestissement des états dans les infrastructures, ressemble à s’y méprendre à ce qu’il s’est passé suite à la décolonisation française.
      Je vais partir d’un exemple vécu : à chaque fois que mes parents retournent dans leur pays d’origine en visite familiale, ils ne cessent de déplorer le fait que tout ce qui avait été construit comme ponts, routes et chemins de fer sous la colonisation, a été laissé en l’état pendant des décennies, livré à la végétation luxuriante et aux crues typiques des saisons de pluie. Là encore, c’est le règne de la pensée magique : “c’est le Blanc qui a fait tout ça, donc ça va tenir”. En gros, aucun effort pour améliorer la qualité des routes, sauf quand celles-ci finissent par s’affaisser; et comme malheureusement, l’état est corrompu et défaillant dans cette partie du monde, les travaux nécessaires ne sont jamais réellement entrepris, et les gens sont livrés à eux-mêmes… Et se débrouillent: ils font parfois les travaux de terrassement eux-mêmes! Et c’est pareil pour les autres infrastructures et services, qui auraient dû être normalement publiques: police privée, groupes électrogènes individuels, école privée, etc… C’est le rêve non avoués « des classes moyennes », nos chers bobos quoi, qu’elles sont en train d’importer sans le dire en Europe; bref, c’est nous ramener le pire de la mentalité africaine, à savoir la pensée magique : comme forme d’exotisme, on a déjà vu mieux!
      D’ailleurs, dites-moi si je délire, mais j’ai l’impression que bon nombre de nos “classes moyennes” françaises adorent passer des séjours de longue durée, quand elles ne s’y installent pas de façon permanente, dans des pays du tiers-monde proche de l’Europe comme le Maroc ou la Tunisie, quittant la grisaille d’un pays que leurs choix politiques ont contribué à mettre par terre; on pourrait ranger dans cette catégorie de comportements, la fuite des cerveaux issus de nos meilleures écoles vers des cieux plus rémunérateurs et moins exigeants en terme de partage de richesses collectives… D’après moi, et corrigez-moi si je me trompe, toutes ces “émigrations” sont un signe patent de tiers-mondisation de notre pays, témoignant de l’égoïsme et de l’incivisme de nos “chers compatriotes”, chers dans toutes les acceptions du terme: chers à former, cher à entretenir et peu reconnaissants…

    • Descartes dit :

      @ CVT

      [Et d’après moi, ce sont des pays du tiers-monde! En gros, j’ai l’impression que globalement, nous sommes en train de discuter de la tiers-mondisation de notre pays, et de celles de nos européens.]

      Pas forcément. Aux Etats-Unis, par exemple, il est courant de voir des individus ou des « communautés » se regrouper pour faire face à des services publics défaillants. Bien évidement, ce sont les plus riches qui tendent à se regrouper ainsi. La bourgeoisie et les « classes moyennes » préfèrent se regrouper entre eux dans des « quartiers fermés », avec leur police, leur service de nettoyage, leur école plutôt que de payer des impôts pour financer ces services pour tous.

      Je ne crois pas qu’il faille parler à propos de ce mécanisme de « tiers-mondisation ». C’est une logique nouvelle dans laquelle le sentiment d’interdépendance entre les individus de couches sociales différentes devient si faible qu’on refuse tout transfert vers l’autre sans contrepartie, que ce soit dans l’espace ou dans le temps. Je ne suis plus disposé à sacrifier une petite parcelle de mon confort pour un autre, que ce soit un contemporain ou un descendent. C’est pourquoi je tends à me regrouper avec ceux qui me ressemblent, c’est-à-dire, avec ceux avec qui les rapports peuvent être symétriques.

      [ce que vous décrivez, à savoir le désinvestissement des états dans les infrastructures, ressemble à s’y méprendre à ce qu’il s’est passé suite à la décolonisation française.]

      Pas du tout. Dans beaucoup de pays décolonisés, il y a eu simplement et purement un phénomène d’abandon. Les élites gouvernantes qui ont remplacé le colonisateur n’étaient même pas conscientes de l’importance économique des infrastructures, des retards de développement qu’entraine une infrastructure défaillante. Regardez d’ailleurs d’où sont sorties ces élites : vous trouverez en pagaille des écrivains, des poètes, des philosophes, quelques militaires… mais pas un seul ingénieur.

      On ne peut pas dire qu’on soit chez nous dans cette situation. Nos élites restent très conscientes de l’importance des infrastructures, en partie parce qu’elles ont une histoire, et en partie parce que les électeurs français restent très sensibles à ce problème. Ce qui était un abandon décomplexé en Afrique est chez nous un abandon honteux.

      [on pourrait ranger dans cette catégorie de comportements, la fuite des cerveaux issus de nos meilleures écoles vers des cieux plus rémunérateurs et moins exigeants en terme de partage de richesses collectives… D’après moi, et corrigez-moi si je me trompe, toutes ces “émigrations” sont un signe patent de tiers-mondisation de notre pays,]

      Là encore, je ne parlerais pas de « tiers-mondisation ». L’émigration des cerveaux des pays du tiers monde obéit à un mécanisme différent : si les ingénieurs africains ou latinoaméricains émigrent, c’est surtout parce que leurs pays ne leur offrent aucune opportunité professionnelle. On observe d’ailleurs que ces émigrations sont corrélées avec la situation économique locale. Lorsque des politiques de développement industriel endogène sont poursuivies (comme ce fut le cas dans les années 1960-70 en Amérique Latine, ou aujourd’hui en Iran) les gens n’émigrent pas. Lorsque l’ouverture au libre-échange a tué les industries locales, l’émigration a repris.

      Dans le cas des cerveaux issus de nos meilleures écoles, le problème est moins le manque d’opportunités que le poids des mécanismes de redistribution. Les impôts et charges pèsent beaucoup plus lourd dans ce type de choix que les opportunités professionnelles.

  2. Marencau dit :

    Cher Descartes,

    Merci pour cet article. A certains égards, il me rappelle “l’Empire du moindre Mal” de Michea.

    En effet, il note dans ce livre comme le libéralisme, dans sa logique poussée a l’extrême, où il n’y a plus de valeur/morale autre que privée, aboutit à affaiblir ce qui a réussi a le faire fonctionner dans un premier lieu : des ouvriers ayant une conscience professionnelle, des juges incorruptibles, des fonctionnaires intègres, etc. On rejoint donc ici ta critique des soixante huitards qui jouissent sans entrave sans autre valeur que de se faire plaisir à eux même. L’égoïsme absolu en somme.

    Petite digression mais ça me fait du coup penser a ce débat actuel en Allemagne sur le foulard islamique a l’école pour les enfants. Quelle raison les partisans de l’interdiction invoquent-ils ? La liberté de choisir pour l’enfant. Et les autres ? La liberté d’exercer sa religion. Les notions de trouble à l’ordre public ou de communautarisme ? Une sphère publique dans laquelle on ne fait pas ce qu’on veut comme si on était seul ? Envolées. C’est le serpent libéral qui finit par se mordre la queue dans la guerre de la liberté de tous contre la liberté de tous. Comme la notion de transmission, le concept de société et de nation devient de plus en plus abstrait… Tout du moins pour la partie dominante de la population.

    Pour revenir sur le sujet : Salvini explique que l’Europe est une des causes et tu dis qu’il “n’a pas tout a fait tort”.

    Il est vrai que l’Europe est responsable d’imposer une forte discipline budgétaire et l’Italie est à ma connaissance le temps contributeur net, peut être de 3 ou 4 milliards. Mais il faut a moins avis nuancer pour deux raisons :

    D’une part, l’arbitrage actuel aurait pu être différent, avec moins de consommation et plus d’investissement/maintenance. Les gouvernements italiens précédents ont fait ce choix, pas l’Europe.

    D’autre part, dans la même logique, si l’Italie ne versait pas ses milliards nets a l’Europe, qui nous dit que cet argent serait investi et non pas consommé ? Le mouvement M5S au pouvoir est justement dans la dénonciation des “grands travaux inutiles”…

    Pour le coup, l’Europe me semble avoir bon dos dans cette affaire. Je suis partisan du “si on en sorte les problèmes seront nos problèmes”. Mais aujourd’hui une part des problèmes est DEJA la notre… Seulement on choisit la voie du “moindre mal”… à court terme… et pour la cote de popularité de l’élu responsable.

    Hélas, j’ai du plus en plus de mal à imaginer comment on va pouvoir corriger ce système, qui, au delà des institutions, est aussi un problème dans les esprits et les mentalités… J’espère qu’on fera l’économie de la violence et d’une solution autoritaire, mais…

    Amicalement,

    Marencau

    • Descartes dit :

      @ Marencau

      [En effet, il note dans ce livre comme le libéralisme, dans sa logique poussée a l’extrême, où il n’y a plus de valeur/morale autre que privée, aboutit à affaiblir ce qui a réussi a le faire fonctionner dans un premier lieu : des ouvriers ayant une conscience professionnelle, des juges incorruptibles, des fonctionnaires intègres, etc. On rejoint donc ici ta critique des soixante huitards qui jouissent sans entrave sans autre valeur que de se faire plaisir à eux même. L’égoïsme absolu en somme.]

      Oui. Comme le notait un auteur, le capitalisme tel que le conçoivent les libéraux repose sur des structures hérités des modes de production antérieurs et que le capitalisme n’est pas capable de générer lui-même. L’incorruptibilité du juge, l’intégrité du fonctionnaire, la conscience professionnelle du travailleur relèvent d’une logique de l’honneur aristocratique, qui est totalement à l’opposé de la logique libérale, qui suppose que chacun poursuive son intérêt. Pourquoi le juge ou le fonctionnaire refuseraient-ils un pot de vin si son montant est suffisant pour compenser le risque d’être pris ? Pourquoi le travailleur serait-il plus que ce pour quoi il est payé ? L’idéologie libérale, celle des choix rationnels, n’a pas de réponse à ces questions. Pour y répondre, il faut faire appel à une logique d’honneur qui est pré-libérale.

      [Petite digression mais ça me fait du coup penser a ce débat actuel en Allemagne sur le foulard islamique a l’école pour les enfants. Quelle raison les partisans de l’interdiction invoquent-ils ? La liberté de choisir pour l’enfant. Et les autres ? La liberté d’exercer sa religion. Les notions de trouble à l’ordre public ou de communautarisme ? Une sphère publique dans laquelle on ne fait pas ce qu’on veut comme si on était seul ? Envolées.]

      Je ne suis pas persuadé qu’en Allemagne les notions de séparation des sphères publique et privé et de l’ordre public tel qu’on le conçoit en France aient un poids quelconque dans le débat public. Le simple fait qu’il y ait des partis politiques confessionnels vous montre que cette séparation n’est pas considérée comme nécessaire.

      [D’une part, l’arbitrage actuel aurait pu être différent, avec moins de consommation et plus d’investissement/maintenance. Les gouvernements italiens précédents ont fait ce choix, pas l’Europe.]

      Oui et non. Il ne s’agit pas seulement d’une question d’arbitrage au niveau de l’Etat. Les institutions européennes ont forcé les différents pays, au nom de la concurrence, à privatiser les services publics, à concéder la construction, l’exploitation et la maintenance des infrastructures dans le cadre d’appels d’offre. Or, pour emporter l’appel d’offre, il faut faire la meilleure offre. Et pour faire la meilleure offre, il faut comprimer les coûts. Et devinez quels sont les coûts qui sont comprimés en premier ?

      La Commission a raison lorsqu’elle se défend en affirmant qu’elle n’a jamais imposé aux Etats un arbitrage donné. Mais elle a imposé une austérité qui pousse à réduire la dépense, et des mécanismes économiques qui poussent irrémédiablement à sacrifier les investissements.

      [Pour le coup, l’Europe me semble avoir bon dos dans cette affaire. Je suis partisan du “si on en sorte les problèmes seront nos problèmes”. Mais aujourd’hui une part des problèmes est DEJA la notre…]

      Une part seulement. Si l’entreprise qui entretien nos centrales nucléaires se trouve en situation de concurrence, ce n’est pas du fait d’un choix des gouvernements français, mais une exigence de l’Europe. Et si demain les concessions hydroélectriques sont mises en concurrence, ce sera sous injonction de l’UE alors que les élites locales ont depuis dix ans freiné des quatre fers. Car il ne faut pas croire que nos élites sont toutes acquises au libéralisme… il reste encore parmi nos politiques et nos fonctionnaires pas mal de gens qui sont pleinement conscients de ces problèmes.

  3. @Descartes

    “En étant membre d’une collectivité instituée et seulement accessoirement un « moi », l’individu accédait à l’éternité. Il restait mortel, certes, mais son action se reflétait dans le prestige de sa famille, de son corps, de sa cité, et cela pour l’éternité.”

    “En présentant au public ces recherches, Hérodote d’Halicarnasse se propose de préserver de l’oubli les actions des hommes, de célébrer les grandes et merveilleuses actions des Grecs et des Barbares, et, indépendamment de toutes ces choses, de développer les motifs qui les portèrent à se faire la guerre.” (Histoires, Livre I)

    Arendt a beaucoup écrit sur ce sujet de la participation à la Cité -et la rupture introduite par l’ “individualisme” chrétien- dans La crise de la culture.

    “Alors qu’aujourd’hui, bourgeois et « classes moyennes » communient dans la religion de la réduction de la dépense publique et du « on vit au-dessus de nos moyens ».”

    Religion somme toute superficielle et déclamatoire, puisque les dépenses augmentent bel et bien: https://www.capital.fr/economie-politique/les-raisons-de-la-flambee-des-depenses-publiques-depuis-50-ans-1292829
    Comment pourrait-il en être autrement compte tenu de la mentalité “libertaire” / court-termiste qui vous dénoncez à juste titre, avec sa conséquence logique (“propension croissante de nos sociétés à vivre sur l’endettement”) ?

    • Descartes dit :

      @ Johnathan R. Razorback

      [“En présentant au public ces recherches, Hérodote d’Halicarnasse se propose de préserver de l’oubli les actions des hommes, de célébrer les grandes et merveilleuses actions des Grecs et des Barbares, et, indépendamment de toutes ces choses, de développer les motifs qui les portèrent à se faire la guerre.” (Histoires, Livre I)]

      Merci de cette citation, qui je pense illustre parfaitement mon propos.

      [Arendt a beaucoup écrit sur ce sujet de la participation à la Cité -et la rupture introduite par l’ “individualisme” chrétien- dans La crise de la culture.]

      Je ne partage pas vraiment la vision qu’expose Arendt sur cette question, mais cela nous amènerait un peu loin du débat.

      [« Alors qu’aujourd’hui, bourgeois et « classes moyennes » communient dans la religion de la réduction de la dépense publique et du « on vit au-dessus de nos moyens ». » Religion somme toute superficielle et déclamatoire, puisque les dépenses augmentent bel et bien:]

      Cela vous fera peut-être rire d’apprendre que lorsque j’avais écrit cette phrase j’avais pensé par avance à votre objection, et que j’avais écrit un petit paragraphe pour expliquer pourquoi cette réduction n’a jamais eu lieu. Ce qui prouve que je connais bien mon public…

      Les dépenses globales augmentent bel et bien, vous avez tout à fait raison de le signaler. Cela tient à la contradiction que j’ai souligné dans mon papier : les « classes moyennes » veulent la réduction de la dépense – parce qu’elles veulent une réduction de leurs impôts – mais n’acceptent pas une réduction des services qui leurs sont rendus. Le résultat de cette double exigence est un déplacement des dépenses : on réduit la dépense dans certains domaines (ceux qui n’intéressent pas les « classes moyennes ») pour pouvoir maintenir ou étendre les autres. Ainsi, par exemple, on sacrifie les services publics locaux dans les territoires oubliés, mais on les étend dans les métropoles. On sacrifie la défense ou la recherche, mais on se paye une université devenue une garderie des classes moyennes. Globalement, cela donne une dépense qui reste relativement stable, qu’on finance en creusant la dette.

      On peut donc dire que le discours sur la « réduction de la dépense publique » est plus un recours de propagande pour faire accepter aux couches populaires la réduction de la dépense publique dans les domaines qui les concernent, et non une véritable volonté de réduction de la dépense globale.

    • bip dit :

      @ Descartes

      [Les dépenses globales augmentent bel et bien, vous avez tout à fait raison de le signaler. Cela tient à la contradiction que j’ai souligné dans mon papier : les « classes moyennes » veulent la réduction de la dépense – parce qu’elles veulent une réduction de leurs impôts – mais n’acceptent pas une réduction des services qui leurs sont rendus. Le résultat de cette double exigence est un déplacement des dépenses : on réduit la dépense dans certains domaines (ceux qui n’intéressent pas les « classes moyennes ») pour pouvoir maintenir ou étendre les autres. Ainsi, par exemple, on sacrifie les services publics locaux dans les territoires oubliés, mais on les étend dans les métropoles. On sacrifie la défense ou la recherche, mais on se paye une université devenue une garderie des classes moyennes. Globalement, cela donne une dépense qui reste relativement stable, qu’on finance en creusant la dette.

      On peut donc dire que le discours sur la « réduction de la dépense publique » est plus un recours de propagande pour faire accepter aux couches populaires la réduction de la dépense publique dans les domaines qui les concernent, et non une véritable volonté de réduction de la dépense globale.]

      On pourrait ajouter deux éléments pour illustrer ce « déplacement des dépenses » : la modification du système de collecte de l’impôt sur le revenu (qui marchait pourtant parfaitement : le taux de recouvrement était de 99 %) pour un système qui est censé coûter moins cher à l’État (1), mais plus cher aux entreprises, et la tentative toute récente de faire passer le coût des arrêts maladies « courts » de la sécu aux entreprises.

      Pour un gouvernement qui nous la joue « pro-business » et « plus favorable aux forces productives que moi tu meurs », ça fait un peu tâche.
      Mais comme il pourra dire que ça permet de ne pas augmenter les impôts (2), les gens seront contents. Que ce soit utile au pays par contre, c’est une autre histoire dont tout le monde se fout…

      (1) La dernière modification en date avec la délégation de ce prélèvement à l’Urssaf pour les entreprises de moins de 20 salariés fait quand même douter des économies réalisées sur le coût de collecte.

      (2) les taxes diverses et variées (dont beaucoup concernent les automobiles dont les « classes moyennes » peuvent de plus en plus se passer) n’étant pas des impôts, comme chacun le sait, on pourra cependant les augmenter à loisir…

    • Descartes dit :

      @ bip

      [On pourrait ajouter deux éléments pour illustrer ce « déplacement des dépenses » : la modification du système de collecte de l’impôt sur le revenu (qui marchait pourtant parfaitement : le taux de recouvrement était de 99 %) pour un système qui est censé coûter moins cher à l’État (1), mais plus cher aux entreprises, et la tentative toute récente de faire passer le coût des arrêts maladies « courts » de la sécu aux entreprises.]

      Pour ce qui concerne l’impôt sur le revenu, je n’ai toujours pas compris pourquoi le prélèvement à la source a pu séduire autant de gens, y compris au ministère des finances. Ce n’est pas la peine d’avoir faire l’ENA pour comprendre que le prélèvement à la source est économique dans les pays où le taux est constant, parce que dans ce cas l’opération de prélèvement est un simple calcul mécanique. Mais lorsqu’on essaye de l’appliquer dans un pays ou l’impôt sur le revenu est progressif – et en plus corrigé par le coefficient familial – prélever à la source ne fait qu’augmenter le coût du prélèvement. On oblige les entreprises à faire un travail supplémentaire, sans économiser sur le nombre de fonctionnaires puisqu’il faudra toujours traiter les déclarations et faire la correction en fonction de la situation familiale et du cumul des revenus… et cela sans compter toute une théorie de cas particuliers cauchemardesques (employés de maison…).

      Il faut être conscient que le macronisme n’est pas un véritable projet. Le macronisme, c’est la navigation à vue. On fait telle ou telle reforme parce que c’est à la mode, parce qu’on veut faire plaisir à tel lobby… et à la fin, on se retrouve dans la logique – déjà vue sous Hollande – des marches et contremarches. Il n’y a qu’à regarder l’abolition de la taxe d’habitation : le périmètre de la mesure et le calendrier ont déjà changé au moins huit fois, et ce n’est pas fini.

  4. luc dit :

    @cdg
    @Descartes
    Merci ,pour cet article,détaillant les travers de nos lacunes civiques actuelles.
    Cependant,deux notions ,présentées dans la discussion avec les bloggeurs,pourraient elles être précisées?
    Si cela vous procure trop d’ennuis,(c’est fort probable),vous m’en voyez désolé,mais quelque chose me dit que votre théorie des classes moyennes,peut vous aider…
    [une mention particulière pour les baby boomers qui ont bien profité et qui ralent quand ils doivent payer autant de CSG que les actifs qui les financent]
    Au regard de mon grand père qui construisait des tranchées en 1914-18,parfois trés prs de la ligne de front,,je l’avoue,je suis un Bobo..
    Mais qui,sur ce blog ne l’est pas,ici en 2018?
    Parlez vous des assistés,lorsque vous parlez des bobos?et desquels?de mon fils perdu dans ce monde sans valeurs morales affichées,qui se marginalise car il n’arrive pas à s’insérer dans ce monde de non sens?
    Parlez vous des immigrés musulmans venus consommés,qui reçoivent des subsides depuis des dizaines d’années,en France?
    Au regard de mon père Ouvrier, PCF, soixanthuitard,après avoir manqué d’être séminariste l’année,où il a rencontré ma mère,je suis un baby-boomer,car lui est né en 1930 et moi après 1945;
    Puisque nos compagnes de culture française,rechignent à faire des enfants,en 2018,nous n’avons plus les baby-boomers endogènes.
    Il nous faut accepter de recevoir des baby boomers,masculins,venus des pays d’émigrations,très souvent,pays aux cultures musulmanes.Comment refuser des offres de services aussi pressantes?
    Alors de qui parlez vous quand vous évoquez ‘les bobos’ ou les ‘ baby-boomer’?

    • Descartes dit :

      @ luc

      [« une mention particulière pour les baby-boomers qui ont bien profité et qui râlent quand ils doivent payer autant de CSG que les actifs qui les financent » Au regard de mon grand-père qui construisait des tranchées en 1914-18, parfois très près de la ligne de front, je l’avoue, je suis un Bobo.]

      On n’est pas « bobo » « par rapport à quelqu’un ». Ce n’est pas une notion relative. On est « bobo » parce qu’on a un certain revenu, un certain mode de vie, un certain cadre culturel. Si vous les avez, vous êtes « bobo », et si vous ne les avez pas, vous ne l’êtes pas. Et cela quelque aient été les œuvres de votre grand-père.

      Personnellement, je préfère parler de « classes moyennes », notion à laquelle j’essaye de donner un contenu du point de vue de l’économie politique – c’est-à-dire une place précise dans le mode de production – et non de « bobos » qui reste une catégorie purement sociologique, et donc moins adaptée à une analyse politique avec les instruments marxistes.

      [Mais qui, sur ce blog ne l’est pas, ici en 2018?]

      Il y a sur ce blog des lecteurs qui appartiennent à toutes les couches de la société. Mais il est vrai que les participants se trouvent majoritairement chez les « classes moyennes ». Mais ce n’est pas parce qu’on appartient à telle ou telle classe sociale qu’il faut s’en glorifier ou au contraire se couvrir la tête de cendres. S’il y a une détermination économique dans le comportement COLLECTIF d’une classe, il n’y a pas de déterminisme absolu dans le comportement INDIVIDUEL de ses membres. Ce n’est pas parce que vous appartenez à une classe que vous épousez obligatoirement l’idéologie dominante de celle-ci. Simplement, vous devez faire un effort plus grand pour vous en extraire, du fait que votre intérêt vous pousse à y adhérer. Le bourgeois qui vote bourgeois suit une pente naturelle, le bourgeois qui vote communiste doit faire un gros travail sur lui-même pour créer une idéologie personnelle qui fasse primer la justice sur ses intérêts.

      [Parlez-vous des assistés, lorsque vous parlez des bobos?]

      Cela dépend de ce que vous entendez par le terme « assisté ». Il est incontestable qu’une partie de la dépense publique – pensez par exemple au budget de la culture, les aides à la pierre, la gratuité des études universitaires – bénéficient d’abord et prioritairement aux classes moyennes. Peut-on pour autant parler de « assistance » ? Personnellement, je pense qu’il faut réserver ce mot au cas où une autorité extérieure prend en main la vie d’un individu et résout ses problèmes à sa place. Ce qui, de toute évidence, n’est pas le cas avec les « classes moyennes » qui ont les moyens matériels et intellectuels de faire leurs propres choix.

      [de mon fils perdu dans ce monde sans valeurs morales affichées, qui se marginalise car il n’arrive pas à s’insérer dans ce monde de non-sens?]

      Je préfère ne pas discuter de cas personnels sur ce blog. Si l’on veut discuter rationnellement, mieux vaut éviter le sujets sur lesquels les passions ne peuvent que dominer le dialogue.

      [Parlez-vous des immigrés musulmans venus consommer, qui reçoivent des subsides depuis des dizaines d’années, en France?]

      Pourquoi « musulmans » ? A ma connaissance, les subsides dont bénéficient les immigrés sont les mêmes quelle que soit la religion du demandeur. Si vous êtes gêné par l’assistance accordée aux immigrés « musulmans », vous devriez contester aussi celle accordée aux immigrés chrétiens, juifs, bouddhistes, animistes ou tout simplement athées. Pourquoi faire une différence ?

      On peut critiquer les politiques de subside ou d’assistance aux immigrés – et encore, il faudrait distinguer les migrants légaux des clandestins. Mais on peut difficilement parler d’eux comme des « bobos »…

      [Au regard de mon père Ouvrier, PCF, soixanthuitard, après avoir manqué d’être séminariste l’année, où il a rencontré ma mère, je suis un baby-boomer, car lui est né en 1930 et moi après 1945; puisque nos compagnes de culture française, rechignent à faire des enfants, en 2018 nous n’avons plus les baby-boomers endogènes. Il nous faut accepter de recevoir des baby-boomers, masculins, venus des pays d’émigrations, très souvent, pays aux cultures musulmanes. Comment refuser des offres de services aussi pressantes?]

      Mais pourquoi faut-il avoir des « baby-boomers » du tout ? Aucun texte sacré ne dit qu’il faut que la population augmente – et qu’elle augmente rapidement, en plus – en permanence. Les gens qui cherchent à nous faire peur avec le « vieillissement de la société » nous racontent des histoires.

      Prenons par exemple l’idée qu’il faut des jeunes en nombre pour payer nos retraites. Si on poursuit le raisonnement, il faudra à la génération suivante un nombre encore plus grand de jeunes pour payer la retraite des nombreux jeunes qui auront payé les nôtres. Et en supposant – hypothèse raisonnable – que la durée de vie ne reculera pas, on voit bien qu’en prolongeant le raisonnement à l’infini on diverge. Ce genre de raisonnement est exactement celui qu’on fait sur la dette : on empruntera demain pour payer la dette d’hier plus le déficit. Cela ne peut conduire qu’à une augmentation permanente de la dette. Mais l’essentiel reste de résoudre NOS problèmes, et après nous… le déluge.

      [Alors de qui parlez vous quand vous évoquez ‘les bobos’ ou les ‘ baby-boomer’?]

      Je laisse CDG répondre à celle-là, dans la mesure où je n’emploie que très rarement cette terminologie.

    • @ Descartes,

      “Aucun texte sacré ne dit qu’il faut que la population augmente – et qu’elle augmente rapidement, en plus – en permanence”
      “Croissez et multipliez-vous” n’est pas une injonction biblique? Beaucoup de religions sont natalistes quand même.

      Mais la question démographique mérite qu’on s’y arrête. Personnellement, je suis partisan d’une croissance modérée de la population, ou tout au moins d’une stagnation assurant le renouvellement des générations. Je pense qu’une diminution de la population n’est pas une bonne chose pour un pays. La population est un élément de puissance, pas le seul mais c’en est un.

      “Les gens qui cherchent à nous faire peur avec le « vieillissement de la société » nous racontent des histoires.”
      J’avoue que je ne vous comprends pas: Etant confronté personnellement aux problèmes posés par le vieillissement de membres de la famille (avec les problématiques de santé, d’aide à domicile, de placement en maison de retraite, et le coût que cela représente, tant pour la famille que pour la société), je trouve que vous balayez un peu vite cette question. Un peuple qui n’appelle plus d’enfants à la vie est un peuple qui cesse de croire en son avenir, un peuple qui estime ne plus avoir rien à transmettre. Cela devrait vous interpeller…

      Pour moi qui vis dans une logique “pré-capitaliste” comme vous dîtes, et qui place l’honneur et la pérennité de ma lignée au-dessus de ma médiocre existence, je suis hanté par l’extinction de ma famille, car cela signifierait la fin d’un nom, l’oubli d’une mémoire familiale, en bref la chaîne de transmission serait brisée. Je suis ce que je suis grâce à ceux qui m’ont précédé, mon devoir est de transmettre une identité, une culture, une mémoire avant de disparaître. Si ma lignée s’éteignait, ce serait aussi une partie de la France qui s’efface, car en appelant un enfant au monde, je ne perpétue pas seulement ma lignée, j’ai aussi le sentiment de “continuer la France”, si j’ose m’exprimer ainsi.

      Quant à l’immigration… Beaucoup d’immigrés (bien sûr je ne vous mets pas dans cette catégorie) sont des opportunistes qui viennent ici parce que la soupe est bonne. Que la situation économique et sociale se dégrade et ils iront voir ailleurs. Encore une fois, je ne veux pas faire de généralisation abusive, mais j’ai été très frappé lors de la guerre civile syrienne de voir l’exode important des Syriens. Ces gens ne sont pas restés se battre pour bâtir une Syrie meilleure, ils se sont enfuis. Des pays d’Europe ont connu des guerres civiles effroyables et l’on observe pas toujours un tel exode. Ainsi, dans la situation dramatique de la Russie des années 1917-1920, l’immense majorité des Russes sont restés et se sont battus, dans un camp ou dans un autre, même si une partie des Russes blancs vaincus se sont exilés pour des raisons qu’on peut comprendre. Même chose en Grèce en 1946-1949: on n’a pas vu un quart des Grecs abandonner leurs foyers. La Syrie, elle, a vu partir un quart de ses habitants…

      La construction d’une nation libre et prospère demande du temps, des efforts, de l’abnégation, des sacrifices. Les immigrés qui nous arrivent du Maghreb et d’Afrique subsaharienne prouvent, en quittant leurs pays d’origine, qu’ils ne sont nullement disposés à construire de telles nations. Ce ne sont que des “passagers clandestins”, et si la France rencontraient de grandes difficultés, beaucoup se souviendraient opportunément qu’ils n’ont pas leurs racines ici et que les liens qui les rattachent à mon pays sont en réalité bien ténus.

      J’ajoute que, si pour payer ma retraite, je dois vivre au milieu des femmes voilées et supporter l’appel du muezzin, devenir “étranger” dans mon propre quartier, je préfère ne pas avoir de retraite.

    • Descartes dit :

      @ nationaliste-ethniciste

      [« Aucun texte sacré ne dit qu’il faut que la population augmente – et qu’elle augmente rapidement, en plus – en permanence ». « Croissez et multipliez-vous » n’est pas une injonction biblique? Beaucoup de religions sont natalistes quand même.]

      Je me suis mal exprimé. Je voulais dire que l’injonction à garder une natalité suffisante pour faire croitre la population n’est pas une loi incontestable, mais un prejugé qu’il est indispensable de remettre en question. Les « textes sacrés » des religions abrahamiques sont en effet « natalistes », mais ils ont été écrits dans un contexte qui n’est plus tout à fait le notre. Il y a un certain temps maintenant que la démographie a cessé d’être un ressort de la puissance.

      [Mais la question démographique mérite qu’on s’y arrête. Personnellement, je suis partisan d’une croissance modérée de la population, ou tout au moins d’une stagnation assurant le renouvellement des générations. Je pense qu’une diminution de la population n’est pas une bonne chose pour un pays.]

      Je suis d’accord avec vous. Nous partageons le même souci pour les questions de transmission, et pour qu’il y ait transmission il faut qu’il y ait des gens à qui transmettre. Le maintient plus ou moins constant de la population me paraît, pour un pays comme la France qui est déjà relativement dense mais sans excès, un objectif raisonnable.

      [La population est un élément de puissance, pas le seul mais c’en est un.]

      Je ne le crois pas. La baisse rapide de la population est sans doute un problème, mais depuis que la puissance des armées tient plus à la qualité de leur équipement et à leur formation qu’à leur nombre, la démographie a perdu beaucoup de son importance. Pour moi, il faut rechercher une démographie qui permette de garder une « masse critique » dans tous les domaines : militaire, scientifique, technique, politique, institutionnel.

      [« Les gens qui cherchent à nous faire peur avec le « vieillissement de la société » nous racontent des histoires. » J’avoue que je ne vous comprends pas: Etant confronté personnellement aux problèmes posés par le vieillissement de membres de la famille (avec les problématiques de santé, d’aide à domicile, de placement en maison de retraite, et le coût que cela représente, tant pour la famille que pour la société), je trouve que vous balayez un peu vite cette question.]

      Là encore, je ne me suis pas fait bien comprendre. Je ne parlais pas du vieillissement des personnes, mais du vieillissement de la société. Les « plus de soixante ans » seront dans vingt ans bien plus nombreux en proportion qu’ils ne le sont aujourd’hui. Mais leur état de santé sera celui des gens qui ont aujourd’hui « plus de quarante ans ». La société aura donc vieilli (en années) tout en étant en moyenne en meilleure santé. Où est le problème ?

      [Un peuple qui n’appelle plus d’enfants à la vie est un peuple qui cesse de croire en son avenir, un peuple qui estime ne plus avoir rien à transmettre. Cela devrait vous interpeller…]

      Et cela m’interpelle fortement, croyez-le bien. Je crois que nous partageons cela au moins : une grande préoccupation pour la problématique de la transmission.

      [Encore une fois, je ne veux pas faire de généralisation abusive, mais j’ai été très frappé lors de la guerre civile syrienne de voir l’exode important des Syriens. Ces gens ne sont pas restés se battre pour bâtir une Syrie meilleure, ils se sont enfuis. Des pays d’Europe ont connu des guerres civiles effroyables et l’on observe pas toujours un tel exode. Ainsi, dans la situation dramatique de la Russie des années 1917-1920, l’immense majorité des Russes sont restés et se sont battus, dans un camp ou dans un autre,]

      Vous m’aviez déjà exposé ce raisonnement, que je trouve très intéressant. Effectivement, les exodes migratoires pendant les guerres, civiles ou pas, étaient beaucoup moins marqués dans le passé. Tout au plus on pouvait observer après la fin du conflit un grand nombre de départs dans le camp des vaincus, lorsque la coexistence avec les vainqueurs s’avérait conflictuelle. Mais PENDANT les combats, les gens tendaient à rester et à s’engager. Ce fut le cas lors de la guerre civile en Espagne, en Russie… et d’une manière plus générale pendant toute la deuxième guerre mondiale. On peut dire qu’il y avait un véritable attachement à la société d’origine, un véritable sentiment que cette société avait une créance sur ses membres. On fonctionne aujourd’hui dans une logique différente, celle du « droit au bonheur » que chacun peut aller chercher ou bon lui semble, sans avoir aucun devoir, aucune responsabilité envers la société qui l’a éduqué.

      [La construction d’une nation libre et prospère demande du temps, des efforts, de l’abnégation, des sacrifices. Les immigrés qui nous arrivent du Maghreb et d’Afrique subsaharienne prouvent, en quittant leurs pays d’origine, qu’ils ne sont nullement disposés à construire de telles nations. Ce ne sont que des “passagers clandestins”, et si la France rencontraient de grandes difficultés, beaucoup se souviendraient opportunément qu’ils n’ont pas leurs racines ici et que les liens qui les rattachent à mon pays sont en réalité bien ténus.]

      Je crois que vous trouverez un exemple notable dans ces immigrés qui ont pourtant bénéficié de belles carrières politiques dans notre pays, et qui dès lors qu’ils entrevoient une possibilité d’accéder à des hauts postes dans leur pays d’origine changent tout à coup de nationalité. Kofi Yamgnane, qui après avoir bénéficié d’études gratuites dans notre pays, d’avoir été conseiller municipal, maire, député et secrétaire d’Etat en France décide tout à coup, parce que son horizon personnel est bouché, qu’il y a un bon coup à faire en se présentant comme candidat à la présidence de la République – rien que ça – au Togo, en est un bon exemple. Mais il y en a d’autres…

      [J’ajoute que, si pour payer ma retraite, je dois vivre au milieu des femmes voilées et supporter l’appel du muezzin, devenir “étranger” dans mon propre quartier, je préfère ne pas avoir de retraite.]

      Nous sommes d’accord sur ce point. Vous connaissez ma position : l’immigration n’est acceptable que si elle est conditionnée à l’assimilation.

    • CVT dit :

      @Descartes,
      [Je crois que vous trouverez un exemple notable dans ces immigrés qui ont pourtant bénéficié de belles carrières politiques dans notre pays, et qui dès lors qu’ils entrevoient une possibilité d’accéder à des hauts postes dans leur pays d’origine changent tout à coup de nationalité. Kofi Yamgnane, qui après avoir bénéficié d’études gratuites dans notre pays, d’avoir été conseiller municipal, maire, député et secrétaire d’Etat en France décide tout à coup, parce que son horizon personnel est bouché, qu’il y a un bon coup à faire en se présentant comme candidat à la présidence de la République – rien que ça – au Togo, en est un bon exemple. Mais il y en a d’autres…]
      Il est bizarre que vous n’ayez pas évoqué le cas de l’ancien premier ministre Manuel Valls…
      J’aurais pourtant pensé qu’il aurait fait l’objet d’un de vos billets! Et il le mérite, car il est à lui seul l’incarnation parfaite de l’arrivisme, de l’incivisme et de la forfaiture… Un véritable plaidoyer contre la double nationalité!

    • bip dit :

      @ Descartes

      [Je crois que vous trouverez un exemple notable dans ces immigrés qui ont pourtant bénéficié de belles carrières politiques dans notre pays, et qui dès lors qu’ils entrevoient une possibilité d’accéder à des hauts postes dans leur pays d’origine changent tout à coup de nationalité. Kofi Yamgnane, qui après avoir bénéficié d’études gratuites dans notre pays, d’avoir été conseiller municipal, maire, député et secrétaire d’Etat en France décide tout à coup, parce que son horizon personnel est bouché, qu’il y a un bon coup à faire en se présentant comme candidat à la présidence de la République – rien que ça – au Togo, en est un bon exemple. Mais il y en a d’autres…]

      Manuel Valls qui envisage de se porter candidat à la mairie de Barcelone ? Il a quand même été 1er ministre et est encore député. Comment peut-on ne serait-ce qu’envisager ça avec un tel parcours ?

      Se demander s’il a servi d’autres intérêts que ceux de la France quand il était au pouvoir devient alors parfaitement légitime. Au vu des résultats des politiques menées, on pouvait s’interroger. Mais aussi penser qu’il a essayé, compte tenu de ses limites et des contraintes existantes, de le faire. Après, s’il confirme que servir dans un cadre politique des intérêts susceptibles de s’opposer à ceux de la France ne le bouleverse pas plus que ça…

      Vous me direz que s’il arrive à maintenir la Catalogne dans l’Espagne, il aura sûrement servi nos intérêts…

      En jetant un œil sur sa page Wikipédia, j’ai relevé cet extrait : « Naturalisé français en 1982, il est l’une des personnalités politiques, élues en France avec Sergio Coronado, Anne Hidalgo, Esther Benbassa, Eva Joly, Jean-Vincent Placé, Najat Vallaud-Belkacem, Pouria Amirshahi, Eduardo Rihan Cypel ou Kofi Yamgnane, à avoir acquis la nationalité française par naturalisation. Il bénéficie de la loi organique no 83-1096 du qui lève l’empêchement fait aux naturalisés récents (ancien article 128 du code électoral) — depuis moins de dix ans —, de briguer un mandat électoral. »

      Quelle brochette ! On pourrait aussi ajouter Sonia Krimi (élue députée moins de 5 ans après avoir été naturalisée Française) qui, lorsque je l’entends parler, passe son temps à cracher sur la France et à glorifier la Tunisie.
      Vous me direz que les résultats électoraux récents rendent nettement plus probables de voir les naturalisés de cette mouvance politique être élus (si j’étais méchant je dirais qu’on peut en conclure s’être trompés en les naturalisant…) mais avec des exemples pareils, ça interroge un peu sur la possibilité qui leur est laissée. Heureusement que quand on voit les « non naturalisés » on se dit que ça ne changerait rien s’ils n’étaient pas là…

    • Descartes dit :

      @ CVT

      [Il est bizarre que vous n’ayez pas évoqué le cas de l’ancien premier ministre Manuel Valls…]

      Je ne l’ai pas évoqué parce que d’après ce que je sais Valls ne s’est pas déclaré officiellement candidat. Sa candidature n’est qu’un bruit qui court…

    • Descartes dit :

      @ bip

      [Manuel Valls qui envisage de se porter candidat à la mairie de Barcelone ? Il a quand même été 1er ministre et est encore député. Comment peut-on ne serait-ce qu’envisager ça avec un tel parcours ?]

      Je crois que l’intéressé n’a jamais annoncé sa candidature. Pour autant que je sache, il s’agit d’une rumeur, lancée d’ailleurs par Ciudadanos qui, semble-t-il, ont demandé à Valls d’y aller. Nul n’est responsable des intentions qu’on lui prête…

    • @ Descartes,

      “Je ne le crois pas. La baisse rapide de la population est sans doute un problème, mais depuis que la puissance des armées tient plus à la qualité de leur équipement et à leur formation qu’à leur nombre, la démographie a perdu beaucoup de son importance.”
      Je ne suis pas d’accord avec vous. Croyez-vous que le fait que la Chine soit le pays le plus peuplé du monde ou les Etats-Unis le 3ème pays le plus peuplé ne compte pour rien dans leur puissance? Bien sûr, le poids démographique ne suffit pas: il faut tenir compte de la cohésion politique et culturelle de la population. La Russie, avec 140 millions d’habitants et une écrasante majorité de Russes “ethniques” de culture slave et orthodoxe “pèse” davantage que l’Inde minée par ses divisions ethniques, linguistiques et religieuses. Mais tout de même, quand un pays trouve un ciment puissant (l’attachement à l’ “american way of life” ou la conviction du destin messianique de l’Oncle Sam dans un cas, l’héritage d’une brillante civilisation millénaire et d’un Etat centralisé dans l’autre), plus il est peuplé, plus il est puissant. L’Allemagne, avec ses 80 millions d’habitants, n’est pas la première puissance économique du sous-continent sans que cela ait un rapport avec son poids démographique. Je suis d’accord pour dire que la démographie est aujourd’hui un élément de puissance parmi d’autres, mais il ne faut pas le sous-estimer pour autant.

      “Mais leur état de santé sera celui des gens qui ont aujourd’hui « plus de quarante ans ». La société aura donc vieilli (en années) tout en étant en moyenne en meilleure santé. Où est le problème ?”
      Le problème est que, une fois n’est pas coutume, je ne partage nullement votre optimisme. Il y a l’espérance de vie, et l’espérance de vie en bonne santé, et cette dernière est moins élevée. Elle augmente, certes, mais tourne autour de 63-64 ans pour un pays comme la France. Malgré tous les progrès de la médecine et un plus grand confort de vie, le corps humain voit sa résistance diminuer avec le temps, c’est une réalité biologique. Les maladies liées à la vieillesse sont sans doute de mieux en mieux soignées mais elles ne vont pas disparaître pour autant.

      “Je crois que nous partageons cela au moins : une grande préoccupation pour la problématique de la transmission.”
      Je crois même, sans vouloir vous inquiéter, que nous partageons d’autres choses: le rejet de l’UE, l’inquiétude face au délitement de l’industrie française, à la montée de la technophobie, à l’affaiblissement des institutions de manière générale, etc. Nous nous rejoignons en grande partie sur le constat de ce qui ne va pas. Je pense que nous divergeons sur les solutions: pour vous, la réponse est éminemment politique et institutionnelle, avec un retour au “creuset républicain” assimilateur; pour moi, si je suis aussi partisan d’un retour à l’Etat fort et centralisé, je souhaite également un retour à une identité française plus exclusive et plus charnelle. Mais en attendant l’affrontement (courtois et démocratique s’entend), je pense que nous pouvons nous retrouver sur certains objectifs comme sortir de l’euro ou ré-institutionnaliser le pays.

      “Vous m’aviez déjà exposé ce raisonnement, que je trouve très intéressant.”
      Vous me dîtes poliment que je radote? 🙂 La pédagogie, c’est la répétition (mais la répétition argumentée).

      “Kofi Yamgnane, qui après avoir bénéficié d’études gratuites dans notre pays, d’avoir été conseiller municipal, maire, député et secrétaire d’Etat en France décide tout à coup, parce que son horizon personnel est bouché, qu’il y a un bon coup à faire en se présentant comme candidat à la présidence de la République – rien que ça – au Togo, en est un bon exemple”
      J’avoue que je n’avais pas d’exemple en tête en rédigeant mon commentaire, mais j’ai en effet entendu parler de ce monsieur. Je pense que ce genre de parcours va se multiplier. On est passé d’une logique où la nationalité était un honneur comprenant de lourds devoirs (allant jusqu’au sacrifice suprême) à une nationalité d’opportunisme où, dans une bonne logique consumériste, chacun compare les coûts et les bénéfices et choisit en dernier ressort le pays qui lui offre le plus de perspectives. Et comme on peut conserver la double – et maintenant la triple voire la quadruple – nationalité, eh bien le choix est réversible. Cela me rappelle la fable de La Fontaine sur la chauve-souris qui se dit tantôt rat tantôt oiseau en fonction de son intérêt. Cette logique est perverse.

    • Descartes dit :

      @ nationaliste-ethniciste

      [Je ne suis pas d’accord avec vous. Croyez-vous que le fait que la Chine soit le pays le plus peuplé du monde ou les Etats-Unis le 3ème pays le plus peuplé ne compte pour rien dans leur puissance?]

      Pour très peu. L’Allemagne et ses 80 millions pèsent beaucoup plus lourd que le Bangladesh et ses 168 millions. Vous noterez d’ailleurs que la Chine est le pays le plus peuplé du monde depuis bien longtemps, mais n’est devenue une puissance mondiale de premier ordre que très récemment. Bien entendu, la puissance nécessite une certaine taille, indispensable pour atteindre une « masse critique » en termes d’économie, d’éducation, de recherche. Mais avec 60 millions, on est déjà pas mal placé.

      [Le problème est que, une fois n’est pas coutume, je ne partage nullement votre optimisme. Il y a l’espérance de vie, et l’espérance de vie en bonne santé, et cette dernière est moins élevée. Elle augmente, certes, mais tourne autour de 63-64 ans pour un pays comme la France.]

      Je ne comprends pas votre raisonnement. L’espérance de vie et l’espérance de vie en bonne santé augmentent de concert. Ce qui veut dire que pour un individu donné le rapport entre le nombre d’années potentiellement « productives » et la durée totale de la vie reste relativement constant. Or, pour l’équilibre global des régimes de retraite c’est ce rapport-là qui est important, et non la simple durée de vie.

      [Je pense que nous divergeons sur les solutions: pour vous, la réponse est éminemment politique et institutionnelle, avec un retour au “creuset républicain” assimilateur; pour moi, si je suis aussi partisan d’un retour à l’Etat fort et centralisé, je souhaite également un retour à une identité française plus exclusive et plus charnelle.]

      C’est surtout sur la question du « charnel » que nous divergeons, puisque l’idée d’assimilation implique une vision tout aussi « exclusive » de l’identité que la votre. Je pense que cette différence tient aussi à la différence de nos expériences. Pour des raisons assez évidentes, l’immigré assimilé que je suis ne peut avoir qu’une identité « construite » intellectuellement, alors que pour vous elle a été transmise.

      [Mais en attendant l’affrontement (courtois et démocratique s’entend), je pense que nous pouvons nous retrouver sur certains objectifs comme sortir de l’euro ou ré-institutionnaliser le pays.]

      Tout à fait.

      [« Vous m’aviez déjà exposé ce raisonnement, que je trouve très intéressant. » Vous me dîtes poliment que je radote? 🙂 La pédagogie, c’est la répétition (mais la répétition argumentée).]

      La répétition est surtout nécessaire à l’élaboration de la pensée. Moi aussi je me répète souvent, essayant de tester la même idée avec de subtiles différences, des modifications, des angles de vue différents. C’est comme ça que la pensée se raffine, se perfectionne, s’adapte au réel. Loin de moi donc l’idée de vous reprocher du « radotage »…

      [J’avoue que je n’avais pas d’exemple en tête en rédigeant mon commentaire, mais j’ai en effet entendu parler de ce monsieur. Je pense que ce genre de parcours va se multiplier. On est passé d’une logique où la nationalité était un honneur comprenant de lourds devoirs (allant jusqu’au sacrifice suprême) à une nationalité d’opportunisme où, dans une bonne logique consumériste, chacun compare les coûts et les bénéfices et choisit en dernier ressort le pays qui lui offre le plus de perspectives.]

      Tout à fait. Et on trouve cette idée dans le discours politique. Mélenchon ne disait-il pas, il n’y a pas si longtemps, que pour lui « est français celui qui a une carte d’identité française » ? Cette confusion entre la citoyenneté administrative et la citoyenneté contractuelle est pour moi un vice idéologique fondamental. On ne peut fonder une politique s’il n’y a pas de cohésion sociale, et il n’y a pas de cohésion s’il n’y a pas un système de droits et de devoirs attachés à l’appartenance à une société donnée. Une société dont tous les membres se revendiquent des créances et aucun ne reconnaît une dette est mal barrée.

    • Carnot dit :

      @Descartes

      Sans être obsédés par la démographie, et même si elle a effectivement perdu son importance au plan strictement militaire, on ne peut pas à mon avis négliger son rôle aujourd’hui sur le plan économique dans l’équilibre des puissances. A mon sens ce qui définit de nos jours la puissance d’une nation est d’une part sa “masse économique”, son PIB nominal, c’est à dire sa productivité multipliée par sa population, et d’autre part les deux facteurs qualitatifs que sont sa maîtrise du savoir technologique et scientifique et sa “volonté de puissance”, c’est-à-dire sa capacité à investir dans ses forces de projection.

      Dans ce contexte, si – seulement pour les besoins de la démonstrations bien entendu – l’on fait abstraction des problèmes posés par l’immigration et que l’on considère la productivité comme étant donnée, une hausse de notre population serait tout à fait souhaitable dans un objectif de puissance. D’ailleurs je trouve votre position étrangement extrême, évidemment la population est loin d’être un facteur suffisant pour prétendre à la puissance – il suffit de regarder le Pakistan ou le Bangladesh pour s’en convaincre – mais ne pensez-vous pas que si la France avait, toutes choses égales par ailleurs, 300 millions d’habitants comme les Etats-Unis et la puissance économique afférente elle ne serait pas une superpuissance qui parlerait d’égal à égal avec la Chine et les Etats-Unis ?

    • Descartes dit :

      @ Carnot

      Ravi de vous voir de retour sur ce blog !

      [A mon sens ce qui définit de nos jours la puissance d’une nation est d’une part sa “masse économique”, son PIB nominal, c’est à dire sa productivité multipliée par sa population, et d’autre part les deux facteurs qualitatifs que sont sa maîtrise du savoir technologique et scientifique et sa “volonté de puissance”, c’est-à-dire sa capacité à investir dans ses forces de projection.]

      Je pense qu’il faut aller un peu plus loin. La « masse économique » ne veut en fait rien dire : au tableau l’Indonésie arrive largement devant la France ou la Grande Bretagne. Pourtant, son poids en tant que « puissance » est relativement faible pour ne pas dire négligeable. J’aurais tendance à dire que ce qui fait la puissance c’est moins le « PIB nominal », que le « reste à vivre », la partie de ce PIB que la société en question peut – et veut – consacrer à l’investissement à long terme, à la défense, aux infrastructures, à la recherche une fois qu’elle a satisfait les besoins immédiats de sa population. C’est pourquoi un pays à la démographie galopante est rarement une « puissance », tout simplement parce que la démographie absorbe le surplus qui pourrait être consacré à une politique de puissance.

      Une fois qu’un pays a atteint une population qui lui permet d’assurer la « masse critique », en termes de recherche, de défense, d’industrie, la croissance de la population devient un frein plutôt qu’autre chose.

      [Dans ce contexte, si – seulement pour les besoins de la démonstrations bien entendu – l’on fait abstraction des problèmes posés par l’immigration et que l’on considère la productivité comme étant donnée, une hausse de notre population serait tout à fait souhaitable dans un objectif de puissance.]

      Pourquoi ? La hausse de notre population se traduirait par un surplus de consommation aujour’hui, et une hausse de la production demain. Vous voyez bien que le bilan est négatif…

      [mais ne pensez-vous pas que si la France avait, toutes choses égales par ailleurs, 300 millions d’habitants comme les Etats-Unis et la puissance économique afférente elle ne serait pas une superpuissance qui parlerait d’égal à égal avec la Chine et les Etats-Unis ?]

      Non, je ne le pense pas. Si nous avions 300 millions d’habitants, cela nous poserait des problèmes considérables de surpopulation, et la résolution de ces problèmes aurait un coût tellement important qu’il ne nous laisserait pas beaucoup de moyens pour pratiquer une politique de puissance. Je crains que vous ne vous laissiez emporter par l’idéologie libérale, qui associe la puissance à la taille des marchés. C’est d’ailleurs le fondement du discours eurolâtre, avec son « marché de 350 millions de consommateurs ». Mais la pratique montre que ce raisonnement est erroné : dans le concert des nations, la Suisse pèse plus lourd que le Bangladesh. Pourquoi ? Parce que la productivité de son économie lui permet de dégager un surplus même après avoir assuré à ses habitants un niveau de vie élevé, alors que le Bangladesh peine à faire survivre sa population.

      Encore une fois, je ne conteste pas le fait qu’une politique de puissance nécessite d’avoir atteint une “taille critique” suffisante. Mais au delà de cette taille, la population cesse d’être un avantage pour devenir un handicap. Pourquoi pensez-vous que les chinois, pourtant si attachés à leur puissance, ont pratiqué pendant deux générations la politique de l’enfant unique ? Parce qu’ils ont bien compris que la démographie absorbait l’ensemble des surplus. Aujourd’hui, avec une démographie stabilisée, ils peuvent enfin consacrer ces surplus à une politique de développement, là où l’Inde par exemple est obligée chaque année à le dépenser pour élever une génération toujours plus nombreuse que la précédente.

  5. Barbey dit :

    [Aujourd’hui, chaque accident, chaque désastre l’opinion exige qu’on désigne un bouc émissaire. C’est humain : nous aimons nous imaginer que nous vivons dans un monde parfait, où la maladie, l’accident, la mort n’arrivent que par la faute d’une ou ses personnes.]

    Humain certainement. Mais nous vivons dans un monde occidental de plus en plus infantilisé. Le fait que des personnes puissent tuer Bambi est insupportable.
    De plus, je trouve que la résilience des personnes s´en trouve grandement diminuer. Ils ne savent plus pallier à l´imprévu ou à une coupure d´électricité.
    Bref, l´infantilisation croissante et le manque de résilience m´amène à penser que les personnes ont besoin de services publics plus qu´ils ne l´imaginent.

    [La faute, si on peut parler de faute, incombe à un système social et politique. Un système qui pousse irrésistiblement les gens, aussi estimables soient-ils à titre personnel, à des comportements qui aboutissent à ce genre de catastrophe.]

    Qui peut se croire coupable ? Collomb ne savait pas pour Benalla, pourquoi les citoyens seraient au courant pour les services publics?
    Bref à force de préférer fermer les yeux, on accuse les autres sans jamais se remettre en question.

    [Nulle part ces mécanismes ne sont plus visibles que dans le domaine des infrastructures.]

    Cela me fait penser à l´architecture comme le centre Pompidou. Sans prendre en compte le peu d´esthétisme, il nécessite énormément d´entretien. Rien à voir avec nos églises ou châteaux.
    Certains bâtissaient pour égaler la permanence des œuvres de la nature, d´autres pour paraître dans l´air du temps.

    [Les décideurs de l’empire romain comme ceux des « trente glorieuses » étaient éduqués et vivaient dans une société imprégnée de l’idée que l’individu n’était rien, que la lignée était tout.]

    Exactement ! D´ailleurs, le concept de res publica n´est plus d´actualité. Comment la République pourrait l´être ?

    [n étant d’abord un « moi », l’homme redevient un mortel, dont les œuvres s’effacent avec sa disparition. Il faut donc se dépêcher de « jouir sans entraves » tout de suite des bien qu’on a.]

    Jouir, seul objectif de vie ? Je dois dire que j´ai un peu de mal à comprendre comme des hommes peuvent avoir pour destinée commune la jouissance individuelle.
    Il ne fallait pas pénaliser les clients de prostituée alors !

    [Il faut se rendre à l’évidence : une société qui n’est pas éduquée dans le culte de l’histoire ne peut se penser que dans l’instant présent. Les citoyens qui la composent ne peuvent penser l’avenir au-delà de leur propre horizon vital ou professionnel. C’est ainsi qu’on peut comprendre pourquoi les politiques d’austérité, qui en d’autres temps touchaient d’abord la consommation, touchent aujourd’hui essentiellement les investissements. C’est aussi ce qui explique la propension croissante de nos sociétés à vivre sur l’endettement. Un endettement qui revient à transférer sur l’avenir – un  avenir qui ne nous concernera plus –  les dépenses du présent.]

    La société est éduquée surtout dans le culte de l´entreprise. Bruno Le Maire le dit fort bien : un Etat est comme un ménage ou une entreprise, il ne peut dépenser plus que ce qui gagne. Réduire l´endettement oui. Mais en faisant les bons choix (c´est là que cela devient difficile).
    Remarquez au passage que le discours de notre cher ministre est parfait. Qui peut le remettre en cause sans s´emmêler les pinceaux et arriver à se faire comprendre de tous ? Je ne vois personne s´y risquait lors d´un débat.

    [L’avènement de la société de communication a renforcé encore cette illusion. C’est que, voyez-vous, le travail d’entretien est l’anti-communication par excellence]

    Si ce n´était que l´entretien. Je me souviens du débat de la dissuasion nucléaire. Vendre qu on dépense plusieurs milliards pour ne jamais s´en servir, ce n´est pas évident. Pour défendre une vague idée d´indépendance en plus, c´est risqué le ridicule et le complotisme.

    [Exactement ce qu’une partie de la « gauche radicale » et les écologistes reprochent aux « grands projets inutiles ».]

    Ils ne se disent anti capitalisme, mais quand ils paient des impôts ils se pensent investisseurs…

    [La baisse de la dépense publique implique nécessairement une réduction du service rendu]

    Si c´est l arrêt pour accueillir l´Aquarius et construire des uritrottoirs…

    [Nos concitoyens – et tout particulièrement ceux qui appartiennent aux « classes moyennes » – vivent dans une totale schizophrénie. D’un côté, ils votent ceux qui ont pour programme la réduction de la dépense publique et des impôts, de l’autre ils s’indignent lorsqu’il faut attendre longtemps dans les urgences à l’hopital, que leur train a du retard, que le pont est fermé par défaut d’entretien, que l’opérateur du SAMU les maltraite. Comme disent les anglais, « you get what you pay for » (« vous aurez ce que vous acceptez de payer »). Le monde merveilleux ou l’on étend les services et on réduit les dépenses n’existe pas.]

    Il se peut également que les impôts augmentent et que le service diminue. Donc payer plus, pour moins de services.
    SI vous deviez découper la population française en termes de classes. Combien en définiriez vous actuellement et pour quel nombre (nbre de personnes) ?

    [La faute, si on peut parler de faute, incombe à un système social et politique]

    J´aimerai conclure sur cette phrase qui me fait penser à Bloch. Je ne sais si nous devons passer également un examen de conscience mais un état des lieux s´impose en ne ménageant personne.
    Reste que devant des personnes telles que Bloch et bien d´autres, il est dur de se persuader qu´on ne faillit pas « au devoir d´être de bon citoyen »

    • Descartes dit :

      @ Barbey

      [De plus, je trouve que la résilience des personnes s´en trouve grandement diminuée. Ils ne savent plus pallier à l´imprévu ou à une coupure d´électricité. Bref, l´infantilisation croissante et le manque de résilience m´amène à penser que les personnes ont besoin de services publics plus qu´ils ne l´imaginent.]

      Il ne faut pas tout mélanger. On peut effectivement observer une réduction de la résilience de monsieur tout le monde, qui tient moins à mon avis à une quelconque « infantilisation » qu’à une tendance à l’hyper-spécialisation. Quand j’étais enfant, et que la plupart des gens n’arrivaient pas au bac, n’importe quel homme bien né savait faire des petites réparations sur sa voiture, changer une prise électrique, peindre un mur, réparer une fuite sur un robinet ou une chasse d’eau, planter un clou ou une vis. Aujourd’hui, on voit des gens qui ont fait des études bien plus longues et qui sont bien plus pointus dans leur domaine de prédilection et qui sont incapables de prendre un tournevis pour démonter quoi que ce soit.

      Je pense que si les gens étaient plus résilients avant, c’est parce qu’ils étaient plus polyvalents. Mais il ne faut pas nécessairement regretter le passé : cette polyvalence avait un coût, et étant donnée la complexité des objets qui nous entourent aujourd’hui, la maintenir serait une source d’inefficacité globale du système. Il vaut mieux laisser aux électriciens le soin de nous fournir l’électricité, aux architectes le soin de construire nos maisons, et ainsi de suite, plutôt que de faire tout soi-même.

      Bien sur, nous pourrions nous passer de beaucoup de services publics. D’ailleurs, on s’en est passé pendant des siècles. Mais est-ce là un objectif ?

      [Jouir, seul objectif de vie ? Je dois dire que j´ai un peu de mal à comprendre comme des hommes peuvent avoir pour destinée commune la jouissance individuelle.]

      Comme disait Nietzche, « si Dieu est mort, tout est permis ». S’il n’y a pas de transcendance, si tout s’arrête lorsque nous poussons notre dernier soupir, alors il ne nous reste plus qu’à profiter le plus possible de la vie, quitte à tout détruire sur notre passage. C’est pour cette raison que toute construction sociale repose nécessairement sur une forme de transcendance, qu’elle soit religieuse ou sociale.

      [La société est éduquée surtout dans le culte de l´entreprise.]

      Pas vraiment. Malgré tous les efforts, nos institutions éducatives restent extrêmement méfiantes vis-à-vis de l’entreprise, et l’opinion publique est sur la même longueur d’onde. Le discours « entrepreneurial » ne séduit qu’une toute petite couche de la société.

      [Bruno Le Maire le dit fort bien : un Etat est comme un ménage ou une entreprise, il ne peut dépenser plus que ce qui gagne.]

      Rien que cette affirmation vous montre combien le « culte de l’entreprise » est superficiel. Parce qu’elle montre que même un ministre comme Le Maire, qui affirme vouloir réhabiliter l’entreprise et l’entrepreneur, n’y connaît rien et n’y comprend rien. Il faudrait expliquer par exemple à Elon Musk qu’il ne peut dépenser que ce que son entreprise gagne… ça lui fera un choc !

      C’est tout le contraire : en général, les entreprises s’endettent pour payer les recherches, les machines, les matières premières avec l’espoir, un jour futur, de pouvoir gagner de l’argent et payer leurs dettes. Beaucoup d’ailleurs n’y arrivent pas, et font faillite. Et ceux qui leur ont prêté de l’argent, prêteurs ou actionnaires, n’ont alors que leurs yeux pour pleurer. Et bien, c’est exactement la même chose pour les Etats : ils s’endettent pour investir avec l’espoir que ces investissements donneront dans le futur les moyens de payer. Et si cela ne marche pas, et bien tôt ou tard il y aura un « défaut »…

      [Si ce n´était que l´entretien. Je me souviens du débat de la dissuasion nucléaire. Vendre qu on dépense plusieurs milliards pour ne jamais s´en servir, ce n´est pas évident. Pour défendre une vague idée d´indépendance en plus, c´est risqué le ridicule et le complotisme.]

      Tout à fait, c’est un excellent exemple.

      [Il se peut également que les impôts augmentent et que le service diminue. Donc payer plus, pour moins de services.]

      Oui, c’est tout à fait possible, si les choses sont mal gérées. Et je trouverais tout à fait normal que les citoyens se mobilisent pour exiger que la dépense publique soit efficacement conçue et utilisée. Ce qui me semble critiquable, c’est qu’on fasse de la réduction de la dépense publique un but en soi. Si l’argent public est efficacement utilisé pour satisfaire des besoins réels de la population, pourquoi faudrait-il réduire la dépense ?

      [Si vous deviez découper la population française en termes de classes. Combien en définiriez-vous actuellement et pour quel nombre (nbre de personnes) ?]

      Je ne prétends pas avoir une information statistique fiable, et c’est un travail considérable que de projeter les définitions que je propose, et qui restent conceptuelles, en termes statistiques. Il y a pour moi trois « classes » au sens marxiste du terme : la bourgeoisie, dont le poids est relativement faible, tout au plus quelques dizaines, peut-être quelques centaines de milliers d’individus ; des « classes moyennes » qui représentent entre 20 et 30% de la population ; des « couches populaires » (prolétaires, quoi, sauf qu’aujourd’hui ils n’ont pas que leurs enfants pour bien) qui représentent entre 60 et 70% du total. A cela il faut ajouter les déclassés, autour de 10% de la population.

    • Marcailloux dit :

      @ Descartes,

      Bonsoir,

      [. . . . . en général, les entreprises s’endettent pour payer les recherches, les machines, les matières premières avec l’espoir, un jour futur, de pouvoir gagner de l’argent et payer leurs dettes. Beaucoup d’ailleurs n’y arrivent pas, et font faillite. Et ceux qui leur ont prêté de l’argent, prêteurs ou actionnaires, n’ont alors que leurs yeux pour pleurer.]

      C’est à peu de choses près ce que j’ai pu vous écrire lors d’échanges antérieurs sur l’utilité et la fonction de l’apport en capital dans une entreprise privée.
      Si vous admettez qu’un restaurant, et même un constructeur d’automobiles est mieux à même de satisfaire des besoins privés qu’un état, l’apport de l’actionnaire est un élément indispensable à la marche et au développement de l’entreprise.
      L’état fait face à des besoins fondamentaux et pérennes, l’entreprise privée aura plus souvent vocation à satisfaire des besoins substituables et éphémères, ceci, néanmoins, dans une certaine mesure.
      Le risque d’erreur stratégique, donc de perte en capital, est plus fort dans le privé que dans le public et l’actionnaire, comme un assureur, voudra légitimement être rétribué par des dividendes en cas de réussite, ce qui n’est jamais garantit.
      La prise de risque est un élément constitutif du progrès, et il me semble normal de le rémunérer.
      Ce sont les excès qu’il faut condamner, pas le principe.

    • Barbey dit :

      [Je ne prétends pas avoir une information statistique fiable, et c’est un travail considérable que de projeter les définitions que je propose, et qui restent conceptuelles, en termes statistiques. Il y a pour moi trois « classes » au sens marxiste du terme : la bourgeoisie, dont le poids est relativement faible, tout au plus quelques dizaines, peut-être quelques centaines de milliers d’individus ; des « classes moyennes » qui représentent entre 20 et 30% de la population ; des « couches populaires » (prolétaires, quoi, sauf qu’aujourd’hui ils n’ont pas que leurs enfants pour bien) qui représentent entre 60 et 70% du total. A cela il faut ajouter les déclassés, autour de 10% de la population.]

      Le pourcentage de la classe moyenne et populaire m´étonnent.
      Si alliance des classe moyenne + bourgeoise = 30% de la population Pourquoi les classes populaires “perdent”, et cela depuis quelques décennies, alors qu elle représente la majorité?
      J imagine que vous allez dire qu elles sont disparates et ont d´autres intérêts mais alors la bourgeoisie et les classes moyennes également.

    • Descartes dit :

      @ Marcailloux

      [C’est à peu de choses près ce que j’ai pu vous écrire lors d’échanges antérieurs sur l’utilité et la fonction de l’apport en capital dans une entreprise privée.]

      Mais… je ne crois pas avoir nié l’intérêt de « l’apport en capital » dans une entreprise, qu’elle soit d’ailleurs privée ou publique. Ce qui est en discussion, c’est plutôt l’utilité et la fonction du capitaliste, ce qui n’est pas tout à fait la même chose.

      [Si vous admettez qu’un restaurant, et même un constructeur d’automobiles est mieux à même de satisfaire des besoins privés qu’un état, l’apport de l’actionnaire est un élément indispensable à la marche et au développement de l’entreprise.]

      Non. D’abord, on peut parfaitement imaginer un système ou le capital de l’entreprise serait apporté par un prêteur, et non par l’actionnaire. Ce qui tend à prouver que si le capital est indispensable à la marche et le développement de l’entreprise, l’actionnaire, lui, ne l’est pas.

      [L’état fait face à des besoins fondamentaux et pérennes, l’entreprise privée aura plus souvent vocation à satisfaire des besoins substituables et éphémères, ceci, néanmoins, dans une certaine mesure.]

      Je ne sais pas si cette qualification est pertinente. La nourriture est un besoin « pérenne », et pourtant ce besoin est satisfait par le secteur privé à la satisfaction générale. Je pense que le critère fondamental est celui de savoir si le domaine permet une régulation par le marché. Si c’est le cas, alors le privé permet généralement de satisfaire correctement le besoin. Si ce n’est pas le cas, alors il vaut mieux confier l’activité à un organe public. Le système dans lequel un opérateur privé rend un service encadré par un cadre réglementaire ne fonctionnent pas bien, en général…

      [Le risque d’erreur stratégique, donc de perte en capital, est plus fort dans le privé que dans le public et l’actionnaire, comme un assureur, voudra légitimement être rétribué par des dividendes en cas de réussite, ce qui n’est jamais garanti.]

      Comme je vous l’ai montré, dans le système capitaliste la rémunération du capital dépasse et de très loin la rémunération de ce risque. Je vous rappelle la démonstration : si la rémunération du capital était la rémunération du risque, alors la rémunération globale du capital devrait être nulle (car les gains en cas de succès devraient compenser exactement les pertes en capital dans les cas d’échec). Vous pouvez constater empiriquement que ce n’est pas le cas…

      [La prise de risque est un élément constitutif du progrès, et il me semble normal de le rémunérer. Ce sont les excès qu’il faut condamner, pas le principe.]

      Je ne me souviens pas d’avoir « condamné le principe »…

    • Descartes dit :

      @ Barbey

      [Si alliance des classe moyenne + bourgeoise = 30% de la population Pourquoi les classes populaires “perdent”, et cela depuis quelques décennies, alors qu elle représente la majorité?]

      Parce que les rapports de force ne sont pas déterminés exclusivement par les rapports de nombre. Le phénomène d’aliénation, celui de hégémonie idéologique permet à des classes dominantes relativement peu nombreuses d’imposer cette domination au reste de la société. Et cela n’a pas commencé au XXème siècle !

    • Marcailloux dit :

      @ Descartes,

      Bonjour,

      [ Non. D’abord, on peut parfaitement imaginer un système ou le capital de l’entreprise serait apporté par un prêteur, et non par l’actionnaire. Ce qui tend à prouver que si le capital est indispensable à la marche et le développement de l’entreprise, l’actionnaire, lui, ne l’est pas.]

      Oui , vous pouvez parfaitement imaginer un créancier qui prend le risque de prêter sans garantie en cas d’échec. Mais dans la réalité ça n’existe pas. La banque qui vous prête le fera contre une caution sur vos biens ou sur ceux d’une garantie par quelqu’un de solvable qui assumera le risque de la perte de capital, plus les intérêts de la rémunération du préteur.
      D’autre part, elle le fera que dans la mesure où le projet que vous lui soumettez pour solliciter un emprunt lui convient en matière de probabilité de solvabilité.
      C’est, grosso modo le raisonnement d’un actionnaire.
      Je considère cette question comme fondamentale. L’individu qui défend un intérêt singulier qui est le sien est -il- plus ou moins efficient que celui d’une communauté qui est censée défendre un intérêt diffus et faisant l’objet de contestations ou simplement d’une différence de système de valeurs.
      En un mot, est-il pertinent d’accepter comme principal système d’arbitrage la dimension financière d’une décision du domaine de l’économie ?

      [ La nourriture est un besoin « pérenne », et pourtant ce besoin est satisfait par le secteur privé à la satisfaction générale.]

      Vous confondez, dans le système économique, la nourriture matière indispensable fournie par les agriculteurs et le service lié à la nourriture qui concerne la distribution et la mise en valeur du produit de base que représente la restauration.
      Une pomme servie sur un plateau vous est facturée 4 ou 7 euros dans un restaurant alors qu’elle est achetée 0,10 euro au producteur. La nourriture ne vaut dans ce cas que 0,10 euro.

    • Descartes dit :

      @ Marcailloux

      [Oui, vous pouvez parfaitement imaginer un créancier qui prend le risque de prêter sans garantie en cas d’échec. Mais dans la réalité ça n’existe pas.]

      D’où tirez-vous cette conclusion ? Au contraire, « en réalité » ça existe tous les jours. Les entreprises financent tous les jours leurs projets en partie par des capitaux propres, en partie par l’emprunt. Et dans la plupart des cas l’emprunt représentent la part majoritaire. En fait, le prêteur prend un risque moins important que l’actionnaire, puisque en cas de faillite l’ordre de remboursement des créanciers met les prêteurs avant les actionnaires…

      En fait, ce qui est miraculeux n’est pas qu’on trouve des gens pour prêter, mais qu’on trouve des gens pour devenir actionnaires. En effet, l’actionnaire prend un risque plus important en cas d’échec, mais avec un espoir de meilleure rémunération en cas de succès. C’est la seule différence…

      [La banque qui vous prête le fera contre une caution sur vos biens ou sur ceux d’une garantie par quelqu’un de solvable qui assumera le risque de la perte de capital, plus les intérêts de la rémunération du préteur.]

      Bien sûr que non. La plupart des entreprises privées empruntent sans autre garantie que leurs biens propres. Pensez-vous vraiment que quand Peugeot ou Dassault émettent des obligations celles-ci sont « garanties par quelqu’un de solvable » ?

      [D’autre part, elle le fera que dans la mesure où le projet que vous lui soumettez pour solliciter un emprunt lui convient en matière de probabilité de solvabilité.]

      Ah… parce que vous pensez que l’actionnaire, lui, met de l’argent dans une entreprise sans s’assurer que le projet qui lui est présenté est rentable ? Encore une fois, la seule différence entre l’actionnaire et le prêteur est la distribution du risque. Le prêteur prend un risque moindre en cas d’échec, mais il sera rémunéré à un intérêt fixe et plus faible en cas de succès. L’actionnaire perd tout en cas de faillite, mais gagne le jackpot en cas de succès.

      [Je considère cette question comme fondamentale. L’individu qui défend un intérêt singulier qui est le sien est -il- plus ou moins efficient que celui d’une communauté qui est censée défendre un intérêt diffus et faisant l’objet de contestations ou simplement d’une différence de système de valeurs.]

      Et bien, la réponse à cette question n’est pas évidente. Les armées de citoyens – dont les membres « défendent un intérêt diffus et faisant l’objet de contestations » ont historiquement été bien plus efficaces que les armées de mercenaires « défendant un intérêt singulier et qui est le leur » (c’est d’ailleurs la raison pour laquelle les armées de mercenaires, qui étaient la règle jusqu’au XVIème siècle, ont progressivement disparu). Le prélèvement fiscal assuré par des fonctionnaires a été plus efficient que celui pris en charge par les fermiers généraux. Et on pourrait donner bien d’autres exemples. La théorie qui fait de l’intérêt personnel le moteur de l’histoire aboutit à un matérialisme mécaniste qui a montré depuis très longtemps ses limites.

      [Vous confondez, dans le système économique, la nourriture matière indispensable fournie par les agriculteurs et le service lié à la nourriture qui concerne la distribution et la mise en valeur du produit de base que représente la restauration.
      Une pomme servie sur un plateau vous est facturée 4 ou 7 euros dans un restaurant alors qu’elle est achetée 0,10 euro au producteur. La nourriture ne vaut dans ce cas que 0,10 euro.]

      Pas du tout. Le « besoin » n’est pas d’avoir une pomme dans le verger, mais d’avoir une pomme dans mon assiette. Et pour que la pomme arrive dans mon assiette il ne suffit pas de la cueillir. Il faut l’emballer, la transporter jusqu’au marché central, puis du marché central jusqu’à l’échoppe a côté de chez moi. Et puis il faut la mettre sur l’étal pour que je puisse la prendre, la surveiller pour que personne ne la vole, mettre un caissier pour que je puisse la payer. Et tout ça coute de l’argent. La pomme qui sort du verger « vaut » 0,1 euro. Mais la pomme qui arrive sur mon assiette « vaut » bien ce que je la paye. Sinon, il faudra m’expliquer – alors qu’on se trouve dans un marché proche du marché « pur et parfait » pourquoi les prix ne baissent pas.

      Mais surtout, mon exemple visait la « satisfaction d’un besoin ». Votre « besoin » de nourriture est satisfait par le secteur privé. L’intervention de l’Etat se limite à l’entretien des infrastructures et au contrôle de la qualité.

  6. Antoine dit :

    Bonjour,

    Quelques remarques :

    > Des décideurs romains ont construit des aqueducs qui existent – et fonctionnent – encore aujourd’hui, et plus près de nous les décideurs des « trente glorieuses » se sont serrés la ceinture pour construire les infrastructures dont nous bénéficions encore aujourd’hui.

    Ils ont serré leur ceinture propre ? Vraiment ? Je dirais plutôt qu’ils étaient appuyés par une population qui comprenait et acceptait la nécessité d’investir pour le temps long. Je doute que les décideurs des trente glorieuses aient souffert beaucoup de privations personnelles… en tout cas pas au niveau où le citoyen moyen placerait la notion de privation.

    Je pense aussi qu’il faudrait peut-être relativiser les enseignements de durabilité issus de l’observation des restes d’aqueducs romains. Une société qui a duré presque un millénaire va forcément avoir, statistiquement, quelques chances de laisser des restes durables, surtout si les conditions de conservation ne sont pas trop défavorables. La construction d’ouvrages massifs, qui tiennent pour ainsi dire « tout seul », aide aussi : à cette époque, on ne savait pas faire autrement. Soit dit en passant, il est évident que la maintenance apportée aux aqueducs romains (même ceux qui fonctionnent aujourd’hui) a dû être au zéro absolu pendant des siècles, ce qui rend le lien avec le reste de votre propos quelque peu ambigu 😉

    > En étant d’abord un « moi », l’homme redevient un mortel, dont les œuvres s’effacent avec sa disparition.

    En fait, je trouve cette affirmation plutôt paradoxale. Au contraire, pour un homme mortel et en quelque sorte « atomisé » le seul moyen d’accéder à la postérité est de produire de grandes œuvres, alors que dans un modèle familialiste on se perpétue par la procréation. D’ailleurs il me semble que la production d’œuvres (notamment artistiques) a explosé depuis l’apparition de l’individualisme il y a quelques siècles.

    > La génération suivante, celle qui est née après la guerre – et qui a fait mai 1968 – a reçu donc en héritage un pays refait à neuf. Et elle s’est comportée comme beaucoup de propriétaires d’une voiture neuve qui s’imaginent que parce qu’elle est neuve elle n’a pas besoin d’entretien ou de surveillance.

    Je trouve dommage que vous optiez pour cette explication générationnelle (qui joue, finalement, sur la corde de la décadence morale) alors que, plus bas, vous pointez la responsabilité de la bourgeoisie et des classes moyennes.

    Ou alors vous parlez d’une génération de dirigeants (ou de bourgeois / classes moyennes), mais ce n’est pas très clair.

    • Descartes dit :

      @ Antoine

      [« (…) et plus près de nous les décideurs des « trente glorieuses » se sont serrés la ceinture pour construire les infrastructures dont nous bénéficions encore aujourd’hui. » Ils ont serré leur ceinture propre ? Vraiment ? Je dirais plutôt qu’ils étaient appuyés par une population qui comprenait et acceptait la nécessité d’investir pour le temps long. Je doute que les décideurs des trente glorieuses aient souffert beaucoup de privations personnelles… en tout cas pas au niveau où le citoyen moyen placerait la notion de privation.]

      Je n’ai pas dit que ces dirigeants vivaient dans la misère, ou qu’ils souffraient de la faim ou de la soif. Mais quand vous regardez par exemple la rémunération ou le niveau de vie des dirigeants des entreprises publiques des années 1950 et 60, et que vous comparez avec les salaires que touchent les dirigeants de ces mêmes entreprises aujourd’hui, je pense que l’expression « se serrer la ceinture » est tout à fait appropriée. Même chose pour nos ministres et même pour le président de la République. Souvenez-vous de la surprise de Sarkozy découvrant que le salaire du Président était cent fois inférieur à celui du PDG d’un grand groupe…

      Pour vous donner quelques exemples : lorsque Frédéric Joliot-Curie est nommé Haut commissaire à l’énergie atomique, il continue à toucher sa rémunération de professeur et ne demande un sou de plus. Marcel Boiteux sera directeur général d’EDF pendant douze ans (1967-1979) puis président (1979-1987). Pendant ses vingt ans à la tête de l’entreprise s’est il enrichi ? Que nenni : il a toujours touché la rémunération qui lui correspondait dans la grille de la fonction publique, et rien de plus. Pensez-aussi à De Gaulle : à sa mort, il possédait en tout et pour tout une maison dans un bled perdu.

      [Je pense aussi qu’il faudrait peut-être relativiser les enseignements de durabilité issus de l’observation des restes d’aqueducs romains. Une société qui a duré presque un millénaire va forcément avoir, statistiquement, quelques chances de laisser des restes durables, surtout si les conditions de conservation ne sont pas trop défavorables.]

      Si votre raisonnement « statistique » était vrai, alors nous aurions autant de chances de voir survivre des aqueducs que des maisons, des édifices publics et des maisons privés. Pourtant, ce n’est pas le cas : alors que de nombreux édifices romains survivent – et certains même en état de fonctionnement – pratiquement aucune villa romaine, aucun quartier d’habitation n’a survécu jusqu’à nous. Ce qui montre qu’au-delà de la sélection statistique, il y a une problématique de construction. Il y a des édifices que les romains construisaient pour durer – possiblement des siècles – et d’autres qui n’étaient construits pour ne durer que quelques années. Et c’est vrai pour toutes les civilisations : les égiptiens ont construit des tombeaux et des temples qui sont arrivés jusqu’à nous presque intacts. Aucune construction civile ne nous est parvenue dans ce même état de conservation…

      [La construction d’ouvrages massifs, qui tiennent pour ainsi dire « tout seul », aide aussi : à cette époque, on ne savait pas faire autrement.]

      Si, on savait. Quand on construisait une maison, on faisait de la construction légère, avec plus de bois et moins de pierre. Et ces constructions ne nous sont en général pas parvenues sinon à l’état de traces.

      [Soit dit en passant, il est évident que la maintenance apportée aux aqueducs romains (même ceux qui fonctionnent aujourd’hui) a dû être au zéro absolu pendant des siècles, ce qui rend le lien avec le reste de votre propos quelque peu ambigu ;-)]

      Les aqueducs les mieux conservés sont ceux qui ont continué à être utilisés – et ont été entretenus. Ainsi, par exemple, le Pont du Gard doit son excellent état de conservation au fait qu’après avoir été utilisé jusqu’au VIème siècle comme aqueduc, il continua à être utilisé – et entretenu – comme pont.

      [« En étant d’abord un « moi », l’homme redevient un mortel, dont les œuvres s’effacent avec sa disparition ». En fait, je trouve cette affirmation plutôt paradoxale. Au contraire, pour un homme mortel et en quelque sorte « atomisé » le seul moyen d’accéder à la postérité est de produire de grandes œuvres, alors que dans un modèle familialiste on se perpétue par la procréation.]

      Où voyez-vous un paradoxe ? Accéder à la postérité en produisant de « grandes œuvres » n’est possible que si l’on est confiant dans le fait que la postérité aura le culte des grandes œuvres et de ceux qui les ont créés. De la même manière que dans le modèle familiariste on se perpétue non pas par la procréation, mais par le culte que les plus jeunes ont des générations qui les ont précédés. Redevenu un « moi », l’homme perd tout espoir que ses œuvres soient reconnues, que ses enfants gardent vivante sa lignée. C’est en ce sens qu’il redevient mortel, et que ses œuvres s’effacent avec lui.

      [D’ailleurs il me semble que la production d’œuvres (notamment artistiques) a explosé depuis l’apparition de l’individualisme il y a quelques siècles.]

      Il y a individualisme et individualisme. Même si l’humanisme de la renaissance puis le libéralisme de la révolution industrielle créent et valorisent l’individu, cet individu reste membre d’un corps social avec des droits et des devoirs forts envers sa famille et sa patrie. Ni la pensée de la Renaissance, ni le libéralisme n’ont foncièrement remis en cause l’idée de l’être humain comme être social, et ont même cherché à donner à cette appartenance un fondement contractuel.

      Ce qui change aujourd’hui, c’est que l’individualisme « classique » des libéraux est devenu un ultra-individualisme ou l’individu est libéré de tout devoir.

      [Je trouve dommage que vous optiez pour cette explication générationnelle (qui joue, finalement, sur la corde de la décadence morale) alors que, plus bas, vous pointez la responsabilité de la bourgeoisie et des classes moyennes.]

      J’ai du me faire mal comprendre. Constater que d’une génération à l’autre les conditions ont changé n’implique pas un jugement moral sur le comportement de telle ou telle génération. Si la génération qui a eu 20 ans en 1945 s’est comportée différemment de celle qui avait cet âge en 1968 ce n’est pas parce qu’elle aurait une « moralité » plus décadente, mais parce que les conditions économiques avaient changé. En 1945, on ne pouvait consommer qu’à condition de produire. Il a fallu donc trouver un compromis entre la bourgeoisie, les « classes moyennes » (qui n’étaient pas très nombreuses) et les couches populaires pour redresser le pays. Le PCF appelait alors à « gagner la bataille de la production » et proclamait « qu’il faut savoir terminer une grève », alors que la bourgeoisie acceptait sans – trop – rechigner l’établissement de la Sécurité sociale et les nationalisations. Et comme il fallait faire des sacrifices dans le présent pour préparer l’avenir, ce compromis a produit une idéologie qui permettait de penser le long terme.

      En 1968, la question pour les « classes moyennes » pléthoriques qui prennent le pouvoir n’est pas de produire, mais de s’approprier la plus grande partie du gâteau laissé en héritage par la génération précédente et d’en profiter. C’est un processus classique : à la génération des constructeurs succède une génération d’héritiers. Et cette génération produit une idéologie différente, qui fait de la consommation immédiate l’objectif principal. Il n’y a donc pas à proprement parler de « décadence morale », mais un changement d’idéologie qui correspond à un changement des conditions économiques.

    • Antoine dit :

      @Descartes

      > Je n’ai pas dit que ces dirigeants vivaient dans la misère, ou qu’ils souffraient de la faim ou de la soif. Mais quand vous regardez par exemple la rémunération ou le niveau de vie des dirigeants des entreprises publiques des années 1950 et 60, et que vous comparez avec les salaires que touchent les dirigeants de ces mêmes entreprises aujourd’hui, je pense que l’expression « se serrer la ceinture » est tout à fait appropriée. Même chose pour nos ministres et même pour le président de la République. Souvenez-vous de la surprise de Sarkozy découvrant que le salaire du Président était cent fois inférieur à celui du PDG d’un grand groupe…

      Ok. Quand j’entends l’expression « se serrer la ceinture », je ne peux m’empêcher d’y penser en son sens littéral. Dans ce sens elle s’applique à une portion variable des classes populaires selon les époques, jamais (ou presque) aux milieux dirigeants.

      > Ce qui montre qu’au-delà de la sélection statistique, il y a une problématique de construction. Il y a des édifices que les romains construisaient pour durer – possiblement des siècles – et d’autres qui n’étaient construits pour ne durer que quelques années.

      Bien entendu. Là où je ne comprends pas trop, c’est l’enseignement que vous comptez en tirer. Le but d’une infrastructure n’est pas forcément de durer le plus longtemps, c’est de rendre un service pendant la durée adéquate. Si une infrastructure coûte très cher à fabriquer, alors on cherchera à la rendre la plus durable possible (par exemple le tunnel sous la Manche). De même si on peut s’attendre à ce que le contexte technique et économique reste stable (cas de l’époque romaine), alors cela donne une prime économique à la durabilité parce qu’on sait que l’infrastructure restera très longtemps pertinente.

      En d’autres termes (ou thermes ;-)), les romains construisaient des aqueducs qui durent longtemps, alors que nous renouvelons régulièrement nos réseaux d’eau : et alors ?

      > Quand on construisait une maison, on faisait de la construction légère, avec plus de bois et moins de pierre.

      Une maison n’est pas vraiment un ouvrage d’art non plus. On sait faire aujourd’hui encore des maisons en bois, pas des viaducs en bois. Bref, la construction légère ne marche pas pour tous types d’ouvrage, et la seule construction lourde pour les Romains était la construction massive en pierre.

      > C’est un processus classique : à la génération des constructeurs succède une génération d’héritiers. Et cette génération produit une idéologie différente, qui fait de la consommation immédiate l’objectif principal.

      C’est un processus classique… mais historiquement, a-t-il vraiment existé ? Avez-vous des exemples ?

    • Descartes dit :

      @ Antoine

      [Ok. Quand j’entends l’expression « se serrer la ceinture », je ne peux m’empêcher d’y penser en son sens littéral. Dans ce sens elle s’applique à une portion variable des classes populaires selon les époques, jamais (ou presque) aux milieux dirigeants.]

      Dans son sens littéral, « se serrer la ceinture » veut dire qu’on accepte de maigrir. Et cela s’applique je pense à tous les milieux. Bien entendu, plus on part de haut et moins les sacrifices sont douloureux. Cependant, je pense qu’il est important de noter qu’il fut une époque où des scientifiques, des ingénieurs et des administrateurs de grande qualité comme Joliot, Dautry, Boiteux, Delouvrier, Besse ou Pecqueur pour ne donner que quelques noms acceptaient de travailler « pro bono publico » pour des salaires certes décents mais très inférieur à ce qu’ils auraient pu obtenir d’un employeur privé. Et c’était la même chose pour les politiques : prenez homme comme Giscard : il aurait pu faire une fortune en travaillant pour la banque ou les services financiers. Il avait le profil, les diplômes, les contacts, le carnet d’adresses… et pourtant il n’a jamais pantouflé. Il a fallu attendre Sarkozy pour que le salaire présidentiel, qui n’avait pas été revalorisé depuis De Gaulle, soit augmenté. Et malgré la pression, les rémunérations des hauts cadres des entreprises publiques restent relativement modestes : le PDG de la SNCF ou celui d’EDF sont plafonnés à 450 k€ par an. C’est beaucoup me direz-vous, mais Isabelle Kocher, PDG d’ENGIE a 2,8 M€, soit 7 fois plus.

      Alors oui, il faut le dire, diriger EDF, la SNCF ou le CEA pour un salaire de fonctionnaire comme ce fut le cas pendant les « trente glorieuses », c’est bien « se serrer la ceinture ». Il ne faut pas diminuer le mérite d’un sacrifice qui est à mon avis très réel, sous prétexte que cela ne les condamnait pas à manger des rutabagas à l’eau.

      [Bien entendu. Là où je ne comprends pas trop, c’est l’enseignement que vous comptez en tirer. Le but d’une infrastructure n’est pas forcément de durer le plus longtemps, c’est de rendre un service pendant la durée adéquate.]

      Vous avez tout à fait raison. La durabilité n’est pas un objectif per se, et il serait stupide d’investir d’énormes sommes pour rendre durables des infrastructures dont on peut penser qu’elles seront obsolètes avant d’avoir atteint leur vie utile. L’enseignement que je tire de l’exemple romain est qu’on était prêt à l’époque à investir très lourdement pour construire des équipements durables lorsqu’on anticipait que ceux-ci seraient utiles longtemps. Aujourd’hui, ce qu’on observe est une baisse des investissements dans la durabilité des équipements alors même qu’on sait qu’ils seront utiles pendant des décennies. Pour le dire autrement : qu’on ne soit pas prêt à investir lourdement dans la durabilité des relais de téléphone mobile ne me gêne pas, puisque dans dix ans ils seront techniquement et donc dépassés. Mais qu’on ne soit pas capable de dégager des moyens pour entretenir le Pont de Normandie me semble relever d’une pathologie sociale.

      [En d’autres termes (ou thermes ;-)), les romains construisaient des aqueducs qui durent longtemps, alors que nous renouvelons régulièrement nos réseaux d’eau : et alors ?]

      Et alors, il faudrait se demander si ce « renouvellement régulier » est plus économique globalement, et si ce choix ne tient pas plutôt au refus de payer maintenant pour que les générations futures en profitent. Après tout, il est peut-être plus raisonnable d’attendre que les ponts s’effondrent et les remplacer que de les réparer. Pourquoi pas. Mais cela doit résulter d’un calcul, et non du refus d’investir dans l’avenir.

      [« Quand on construisait une maison, on faisait de la construction légère, avec plus de bois et moins de pierre. » Une maison n’est pas vraiment un ouvrage d’art non plus. On sait faire aujourd’hui encore des maisons en bois, pas des viaducs en bois.]

      Pardon, on sait faire des viaducs en bois. Si on ne les fait plus, c’est parce que sur le long terme ils sont beaucoup plus coûteux. On est ramené à votre idée qu’on peut choisir entre construire des aqueducs qui durent longtemps et coutent cher à la construction, ou bien construire des réseaux d’eau qui durent peu et qu’on reconstruit souvent. In fine, le coût de la deuxième solution peut être très supérieur à la première, même si pour la génération qui construit l’aqueduc le calcul n’est pas le même.

      [Bref, la construction légère ne marche pas pour tous types d’ouvrage, et la seule construction lourde pour les Romains était la construction massive en pierre.]

      Là encore, vous faites erreur. Les romains construisaient des ponts de pierre, mais aussi des ponts en bois et des ponts de bateaux. Tout dépendait de critères techniques, économiques, politiques, sociaux…

      [« C’est un processus classique : à la génération des constructeurs succède une génération d’héritiers. Et cette génération produit une idéologie différente, qui fait de la consommation immédiate l’objectif principal. » C’est un processus classique… mais historiquement, a-t-il vraiment existé ? Avez-vous des exemples ?]

      Oui bien sur. De décadence de l’empire romain à celle du gaullisme ou du communisme soviétique, en passant par l’histoire de l’Etat d’Israel vous trouvez autant d’exemples que vous voulez de cette logique à deux phases : une première où les gens se sont serrés la ceinture et mangé du pain noir pour réaliser un projet, et une deuxième où le projet étant réalisé tout le monde se bat pour se partager les fruits. Une première phase de “purs”, une deuxième de corruption.

    • Antoine dit :

      @Descartes

      > Mais qu’on ne soit pas capable de dégager des moyens pour entretenir le Pont de Normandie me semble relever d’une pathologie sociale.

      Si c’est le cas, je suis bien d’accord avec vous. Vous avez des infos à ce sujet ou c’est un exercice de pensée ?

      > De décadence de l’empire romain à celle du gaullisme ou du communisme soviétique, en passant par l’histoire de l’Etat d’Israel vous trouvez autant d’exemples que vous voulez de cette logique à deux phases : une première où les gens se sont serrés la ceinture et mangé du pain noir pour réaliser un projet, et une deuxième où le projet étant réalisé tout le monde se bat pour se partager les fruits. Une première phase de “purs”, une deuxième de corruption.

      Je reste pour l’instant sceptique.

      1) sur la « décadence » de l’empire romain : à quelle théorie sur le sujet vous référez-vous ? À ce que j’en ai compris, les allégations classiques sur la décadence sont de nos jours battues en brèche et considérées largement comme des rétrointerprétations à visée idéologique (assez classique dans la mentalité héritée de l’Antiquité où on cherche toujours, derrière une défaite, les signes d’une corruption morale). L’Empire romain des derniers siècles, loin d’une décadence de jouisseurs, était un régime très dur, et sa chute (lente mais fatidique) aurait été due à d’autres facteurs (*). Par ailleurs, je doute que les élites romaines des heures glorieuses de l’Empire ont mangé du pain noir afin de construire des infrastructures… Ceux qui visaient à un prestige public pratiquaient l’évergétisme, mais je ne suis pas sûr qu’ils y mettaient une plus grande partie de leur fortune que les Gates ou Pinault d’aujourd’hui quand ils créent diverses fondations.

      2) il faudrait aussi montrer, dans les autres cas que vous citez que le processus de « décadence » concerne des générations entières et non pas des membres de l’élite dirigeante

      (je note que dans un message précédent vous me répondiez que « Constater que d’une génération à l’autre les conditions ont changé n’implique pas un jugement moral sur le comportement de telle ou telle génération », mais qu’ici vous parlez d’une « phase de corruption », qui est typiquement un jugement moral)

      (*) Je cite à ce propos Henri-Irénée Marrou (“Décadence Romaine ou Antiquité Tardive ?”), historien spécialiste du sujet :

      « Avec le Bas-Empire, Rome est devenue une monarchie de type oriental : le souverain investi par la divinité et participant par là même en quelque façon à celle-ci […], mais exerçant son pouvoir, théoriquement absolu, par la médiation d’un appareil d’État, d’une bureaucratie (et d’une armée) aux rouages extrêmement complexes, d’où, pratiquement, une tyrannie fiscale et policière qui donne à ce nouveau régime un caractère totalitaire en un sens, peut-on hélas dire, déjà moderne du mot. »

      « Et pourtant, tout bien pesé, c’est le même empire qui se continue, et c’est précisément pour permettre à la patrie romaine de survivre et, avec elle, sa civilisation traditionnelle héritée de l’héllénisme […] c’est pour sauver l’une et l’autre de l’anarchie intérieure et de l’assaut des barbares que, rassemblant leurs énergies et leurs forces, les hommes, et d’abord les souverains, de l’antiquité tardive avaient été amenés à concevoir et à réaliser cette restructuration révolutionnaire ; en ce sens, les puissantes murailles dont Aurélien, dans les années 270, ceinture Rome, jusque-là ville ouverte – près de 19 kilomètres de long, 18 portes, 382 tours… – sont bien symboliques de cette volonté de préservation, de conservation, de continuité. »

      « Sous des formes et avec des modalités dont la nouveauté est certes frappante, c’est bien en effet la même civilisation qui se prolonge, s’épanouit, nullement « décadente » mais avec une vitalité retrouvée et comme renouvelée. »

      Il n’y a donc pas de dilapidation délibérée d’un capital durement accumulé. Par contre, il y a des conditions qui deviennent de plus en plus dures, notamment à cause de la contrainte extérieure et de la dépression démographique, et qui finalement contraignent de plus en plus le champ des possibles jusqu’à pousser l’empire à l’agonie :

      « Dans la mesure où elle a survécu aux violences et aux spoliations, l’aristocratie gallo-romaine est restée profondément attachée à cette culture classique qui était pour elle à la fois un privilège et un honneur ; mais sa vitalité était liée à celle de l’Empire dont elle était la classe dirigeante ; elle s’amoindrit de plus en plus, à mesure qu’on s’enfonce dans ce qu’il faut bien appeler les âges obscurs de la culture occidentale […] »

    • SimonG dit :

      [Aujourd’hui, ce qu’on observe est une baisse des investissements dans la durabilité des équipements alors même qu’on sait qu’ils seront utiles pendant des décennies. ]
      Quel modèle est selon vous le plus pertinent ? Celui basé sur l’actualisation (quitte a avoir un taux inférieur a 8,5%) ou celui disant”quel sera le coût annuel et puis-je consentir à l’investissement initial ?”. Car avec une actualisation même faible (3% sur une génération, ça doit diviser par trois les consequences) une génération future a peu de poids.

    • Descartes dit :

      @ Antoine

      [« Mais qu’on ne soit pas capable de dégager des moyens pour entretenir le Pont de Normandie me semble relever d’une pathologie sociale. » Si c’est le cas, je suis bien d’accord avec vous. Vous avez des infos à ce sujet ou c’est un exercice de pensée ?]

      Il y a quelques années j’ai vu passer un rapport de la Cour des Comptes ou l’on critiquait vertement le report des opérations d’entretien sur le pont de Normandie. Et pour que la Cour critique un report de dépenses…

      [1) sur la « décadence » de l’empire romain : à quelle théorie sur le sujet vous référez-vous ? À ce que j’en ai compris, les allégations classiques sur la décadence sont de nos jours battues en brèche et considérées largement comme des rétrointerprétations à visée idéologique (assez classique dans la mentalité héritée de l’Antiquité où on cherche toujours, derrière une défaite, les signes d’une corruption morale).]

      Mon but n’était pas d’attribuer à la « corruption morale » la décadence et l’effondrement de l’Empire romain. Simplement, on peut observer qu’aux génération qui ont construit les institutions de l’empire (Jules César, Auguste) qui pratiquaient une certaine vertu civique et un certain dépouillement de soi succèdent des générations qu’on peut qualifier d’hédonistes (Tibère, Caligula). Mais j’ai peut-être eu tort de parler de la « décadence », terme qui est plutôt utilisé pour caractériser la chute de l’empire.

      [Ceux qui visaient à un prestige public pratiquaient l’évergétisme, mais je ne suis pas sûr qu’ils y mettaient une plus grande partie de leur fortune que les Gates ou Pinault d’aujourd’hui quand ils créent diverses fondations.]

      Ni Gates ni Pinault ne pratiquent l’évergétisme. Les riches romains faisaient construire des bâtiments publics qui profitaient à la cité : thermes, bains publics, théâtres, temples. Gates consacre sa fortune au développement, Pinault à construire des musées réservés à une toute petite élite.

      [(je note que dans un message précédent vous me répondiez que « Constater que d’une génération à l’autre les conditions ont changé n’implique pas un jugement moral sur le comportement de telle ou telle génération », mais qu’ici vous parlez d’une « phase de corruption », qui est typiquement un jugement moral)]

      J’ai utilisé le terme « corruption » dans le sens stricte du terme : perversion, détournement, perte des propriétés originales. Il n’y avait là aucun jugement moral. Ainsi, par exemple, les trotskystes parlent d’un « communisme pur » du temps de Lénine suivi d’un « communisme corrompu » (c’est-à-dire, qui a perdu ses propriétés originales, qui est perverti, détourné) à propos du système stalinien.

    • Descartes dit :

      @ SimonG

      [Quel modèle est selon vous le plus pertinent ? Celui basé sur l’actualisation (quitte a avoir un taux inférieur a 8,5%) ou celui disant “quel sera le coût annuel et puis-je consentir à l’investissement initial ?”.]

      Je dois être bouché, mais je ne comprends pas très bien la question. Aux fins de comparaision, le calcul du coût total d’un ouvrage se calcule en prenant l’investissement initial et le coût annuel d’entretien (actualisé). Prenez par exemple un pont qui coute 1 Md€ et dont l’entretien demande 50 M€ par an (5% de l’investissement initial, c’est raisonnable). Son coût total (si le taux d’actualisation est 5% par an) s’il dure cent ans est de 2 Md€ (1Md€ d’investissement plus 1Md€ d’entretien actualisé, vous pouvez faire le calcul).

      Maintenant, imaginons qu’on puisse construire un pont qui ne coute que 500 M€, qui a le même coût d’entretien, et qui ne dure que 50 ans. Combien couterait de construire un pont, le garder 50 ans, puis en construire un deuxième (en commençant et ainsi de suite ?

      Le premier pont coutera 500 M€, le second coutera 39 M€ (en valeur actualisée) et l’entretien sur toute la période coutera toujours 1 Md€. Vous vous en sortez pour un coût total très inférieur au projet initial, et vous avez intérêt à construire un pont qui dure 50 ans plutôt qu’un qui durerait 100.

      Ce calcul vous montre que si le rapport entre la durée de vie d’un pont est son coût était linéaire, on aurait intérêt de construire des ponts jetables. Mais dans les faits cette relation n’est pas linéaire. Un pont qui – avec un bon entretien – dure cinquante ans n’est pas beaucoup moins cher qu’un pont qui peut durer cent ans.

  7. Tythan dit :

    “ses personnes” au lieu de “des personnes” ainsi que “es dirigeants” au lieu de “les dirigeants” dans le deuxième paragraphe. Troisième paragraphe, dernière phrase, le “fait qui d’un système”. 7ème paragraphe “des bien” au lieu “des biens”.

    Dans le 4ème paragraphe avant la fin, je rajouterai “encore” afin de clarifier le sens de la phrase suivante : “C’est le résultat d’un effort de construction commencé déjà sous l’ancien régime, avec des ponts et des canaux qui pour certains sont en service aujourd’hui”. Dernier paragraphe : il faudrait écrire “pour ceux”, vous avez oublié le pour.

    Je me permets d’ajouter un petit correctif : lorsque vous décrivez l’énorme effort d’équipements en infrastructure consenti pendant les années trente et surtout après la seconde guerre mondiale et jusque dans les années 80, vous parlez aussi des chemins de fer. Or, en matière de chemin de fer, cette période est en fait surtout marquée par un un certain désinvestissement relatif : dès les années 30, de nombreuses lignes non rentables devenues inutiles avec l’avènement de l’automobile sont déjà désarmées, et ce mouvement s’accélère encore après 1945, même si par ailleurs des investissements sont réalisées sur les lignes les plus rentables (électrification).

    Ce n’est qu’à la toute fin de la période que vous évoquez, les années 80, qu’on peut parler d’un renouveau, marqué par l’ouverture de la ligne LGV Paris-Lyon en 1982 et la LGV Ouest (Le Mans et Tours) en 1989. L’une des principales accusations lancées contre les LGV des années 2000 a été justement d’avoir asséché le financement de l’entretien de l’infrastructure ferroviaire “classique”, ayant conduit en 2005 à une prise de conscience à la suite d’un rapport d’audit mené par l’Ecole polytechnique de Lausanne. Depuis, de ce que je comprends, sur les lignes les plus rentables du réseau, l’effort d’entretien et de renouvellement est conséquent. Quant aux petites lignes, elles sont visiblement condamnées, mais plus je crois par l’évolution des usages et de l’économie : je suis un amoureux de chemins de fer, mais je crois aussi qu’il n’est pas raisonnable de continuer d’entretenir à grands frais des lignes historiques aux performances faibles pour transporter de l’air.

    • Descartes dit :

      @ Tythan

      [Je me permets d’ajouter un petit correctif : lorsque vous décrivez l’énorme effort d’équipements en infrastructure consenti pendant les années trente et surtout après la seconde guerre mondiale et jusque dans les années 80, vous parlez aussi des chemins de fer. Or, en matière de chemin de fer, cette période est en fait surtout marquée par un un certain désinvestissement relatif : dès les années 30, de nombreuses lignes non rentables devenues inutiles avec l’avènement de l’automobile sont déjà désarmées, et ce mouvement s’accélère encore après 1945, même si par ailleurs des investissements sont réalisées sur les lignes les plus rentables (électrification).]

      Il n’y a pas contradiction. Que des lignes devenues inutiles aient été désarmées, cela fait partie de la vie d’une infrastructure. Il n’empêche que l’investissement a été quand même massif, notamment pour la reconstruction des lignes principales endommagées pendant la deuxième guerre mondiale, dans la modernisation de la signalisation et du matériel roulant – lui aussi fortement endommagé ou perdu – dans l’électrification. Il faut aussi noter l’apparition des premiers trains rapides, comme « Le Capitole » qui connectait Paris et Toulouse à 160 km/h, un record pour l’époque. J’ajoute que le programme TGV commence lui aussi dans les années 1970, et que les investissements massifs dans la construction de la LGV Paris-Lyon commencent en 1974.

      [Ce n’est qu’à la toute fin de la période que vous évoquez, les années 80, qu’on peut parler d’un renouveau, marqué par l’ouverture de la ligne LGV Paris-Lyon en 1982 et la LGV Ouest (Le Mans et Tours) en 1989. L’une des principales accusations lancées contre les LGV des années 2000 a été justement d’avoir asséché le financement de l’entretien de l’infrastructure ferroviaire “classique”,]

      Accusation dont la prémisse cachée est que la somme consacrée aux chemins de fer est fixe, et qu’on ne peut donc pas investir dans un domaine sans désinvestir dans un autre. Qu’est ce qui empêchait d’augmenter le budget de la SNCF pour permettre le développement de la LGV ET le maintien des infrastructures classiques ? Quand EDF a construit le programme nucléaire, on n’a pas sacrifié l’entretien des barrages pour autant…

      [Quant aux petites lignes, elles sont visiblement condamnées, mais plus je crois par l’évolution des usages et de l’économie : je suis un amoureux de chemins de fer, mais je crois aussi qu’il n’est pas raisonnable de continuer d’entretenir à grands frais des lignes historiques aux performances faibles pour transporter de l’air.]

      C’est une problématique du type « l’œuf et la poule ». Il est inutile de construire des routes s’il n’y a pas de voitures pour rouler dessus. En même temps, si on ne construit pas de routes personne n’achètera jamais une voiture. Il faut donc injecter de l’argent pour amorcer la pompe…

      Si on laisse une ligne de chemin de fer se dégrader, alors les trains deviennent plus lents, moins ponctuels, mois nombreux. Et si les trains sont plus lents, moins ponctuels et moins nombreux, alors les voyageurs et les expéditeurs de fret s’en détourneront… ce qui justifiera dans votre logique leur fermeture. Le chemin de fer a un effet sur l’aménagement du territoire. Si on laisse se dégrader certaines lignes, alors on provoque une dégradation de l’environnement économique qui finit par les rendre inutiles. C’est pourquoi la non rentabilité de certaines lignes doit être regardée comme une prophétie auto-réalisatrice.

  8. SimonG dit :

    Cher Descartes,
    Merci pour ce billet dont je ne peux que partager l’analyse,
    Vous écrivez que l’on ne s’intéresse a aucune autre génération que la nôtre, que pensez-vous du courant écologiste et notament du “je ne mange pas de viande pour la planète et les générations futures” (discours très agaçant quand il est accompagné d’un sentiment de supériorité, notamment morale). J’ai l’impression que la disparition du “prochain” et de la chaîne de transmission s’est faite en deux sens, l’individualisme absolu et un soucis affiché des générations futures ou de la planète mais de manière abstraite.
    Sinon, mais je reconnais troller, un article sur la disparition de la rationalité : http://madame.lefigaro.fr/bien-etre/chamanisme-entrez-dans-la-transe-240818-150201
    Bien à vous,
    Simon

    • Descartes dit :

      @ SimonG

      [Vous écrivez que l’on ne s’intéresse a aucune autre génération que la nôtre, que pensez-vous du courant écologiste et notament du “je ne mange pas de viande pour la planète et les générations futures” (discours très agaçant quand il est accompagné d’un sentiment de supériorité, notamment morale).]

      Je pense que la réponse à votre question se trouve dans la dernière partie de votre phrase. L’écologisme – avec ses variantes diverses – prétend s’intéresser aux générations futures. Mais cette prétention n’est qu’un moyen d’acheter une conscience morale. Prenez l’exemple du réchauffement climatique, dont les écologistes nous affirment le cœur sur la main qu’il s’agit de LA grande menace du XXIème siècle. S’ils étaient cohérents, ces écologistes devraient embrasser les pro-nucléaires, qui sont les seuls aujourd’hui qui proposent un moyen de faire baisser massivement les émissions de gaz à effet de serre. Et pourtant non : le combat antinucléaire justifie qu’on maintienne – comme c’est le cas en Allemagne – une production d’électricité utilisant du charbon ou, pire, du lignite, au risque de compromettre la santé et la vie même des générations futures.

      L’écologisme a pris la place de la flagellation rituelle. Hier, pour gagner le paradis et afficher sa supériorité morale on jeûnait, on s’enfermait dans un monastère, on se faisait fouetter jusqu’au sang. Aujourd’hui on devient vegan et on campe à Notre Dame des Landes. C’est tout de même bien moins pénible pour le même résultat.

      [Sinon, mais je reconnais troller, un article sur la disparition de la rationalité : (…)]

      Un article qui confirme que P. T. Barnum avait raison lorsqu’il disait « il nait un gogo à chaque minute ». Franchement, s’il y a des gens suffisamment bêtes pour payer 300 € à un chaman pour leur débiter ce genre de charabia, et bien, les chamans auraient tort de se gêner. Cela étant dit, je trouve marrant le fait que ce genre de charlatanisme ait une clientèle essentiellement féminine. Comme quoi, l’idée que la rationalité se trouve du côté du masculin n’est pas aussi fausse qu’on le croit.

      Prix spécial pour Olivier Chambon, auteur de « Le Chamane & le Psy », qui déclare « Ce n’est pas un afflux d’irrationalité qui infiltrerait soudain notre société. Certains penseurs et chercheurs comme Ervin László ou Mario Beauregard posent la question de l’existence de champs d’informations et d’énergies qui sont intelligents et indépendants de nous. La physique quantique montre que nous baignons dans un monde de vibrations et d’ondes avec lequel nous sommes en interaction.»

      Pauvre physique quantique, que de crimes se commettent en ton nom… quant aux « énergies intelligentes »…

    • SimonG dit :

      Si je puis récidiver, un article (inutile de le lire, le titre suffit) qui permet de comprendre pourquoi un ouvrier qui quitte le PCF ira plus à l’ex-FN qu’au PS :
      http://www.liberation.fr/debats/2018/07/20/paul-b-preciado-hier-le-lieu-de-la-lutte-etait-l-usine-aujourd-hui-c-est-le-corps_1667833
      Le mépris de l’hyperclasse dérangée (je viens de voir que ce mot permet une contrepèterie) ne peut que susciter de l’exaspération.

    • Un mécréant dit :

      Bonjour et merci pour cet article.

      Je me permets de rebondir sur ce que vous avez indiqué ci-dessous :”s’il y a des gens suffisamment bêtes pour payer 300 € à un chaman pour leur débiter ce genre de charabia, et bien, les chamans auraient tort de se gêner. Cela étant dit, je trouve marrant le fait que ce genre de charlatanisme ait une clientèle essentiellement féminine. Comme quoi, l’idée que la rationalité se trouve du côté du masculin n’est pas aussi fausse qu’on le croit.”

      Une amie me bassine depuis déjà un certain temps avec sa soi-disante “loi de l’attraction”. Elle y croit (car pour moi c’est une forme de croyance et non une loi) et pourtant, selon moi, ce n’est qu’une supercherie qui va à l’encontre de la raison la plus élémentaire. Au cas où vous ne connaîtriez pas ce “concept”, en clair, il est dit que si vous pensez très fort à quelque chose, cela va pouvoir se réaliser.

      Je trouve ça vraiment bateau et n’y vois aucune fondement scientifique. Elle me dit pourtant, livres à l’appui (évidemment des gens vivent de cette “loi”…) que c’est du concret, et que ça lui est déjà arrivé. En somme, elle pensait très fort à quelqu’un et hop comme par miracle 5 minutes après cette personne l’a appelé. De là à en faire une loi…

      Dans le fond, je m’interroge. Cette personne est d’une famille athée, gentille mais assez paumée. J’ai surtout le sentiment qu’elle tente désespérément, comme beaucoup de gens, d’accéder à une pseudo-transcendance pour pouvoir justifier sa vie et ses actes. La déchristianisation a laissé un vide que les gens meublent comme ils peuvent, notamment avec, pardonnez-moi, ces conneries. Qu’en pensez-vous?

      Que faire face à un individu qui vous envoie des concepts aussi fumeux à la figure?

    • bip dit :

      @ SimonG

      [Vous écrivez que l’on ne s’intéresse a aucune autre génération que la nôtre, que pensez-vous du courant écologiste et notament du “je ne mange pas de viande pour la planète et les générations futures” (discours très agaçant quand il est accompagné d’un sentiment de supériorité, notamment morale).
      […]
      Sinon, mais je reconnais troller]

      Alors que quand on pense aux souffrances qu’ils infligent à ces merveilleux êtres vivants, si beaux et si fragiles, que sont les végétaux… 😉

      [un article sur la disparition de la rationalité : http://madame.lefigaro.fr/bien-etre/chamanisme-entrez-dans-la-transe-240818-150201%5D

      Je m’en serais voulu de laisser cette perle seulement à ceux qui cliqueraient sur le lien :

      « À quatre pattes dans les hautes herbes, Amandine, 28 ans, feule, grogne, rugit et gratte furieusement le sol. Dans cette prairie ensoleillée de Bretagne, oubliant tout vernis social, la trentenaire nantaise entre dans la peau d’un jaguar qui arpente la jungle, renifle les dangers et frotte son pelage contre l’écorce des arbres. Électrisé par le tambour de Simeth, la chamane maya, le corps frêle d’Amandine, secoué de spasmes, expulse alors une colère colossale en une transe cathartique… Avant de s’effondrer dans l’herbe. Vidée, la jeune femme plonge avec délices dans une rivière ombragée, au milieu des libellules bleutées. Tout en essuyant ses cheveux ruisselants, Amandine exulte d’une joie sauvage : «C’est très libérateur !» »

      On notera au passage que pour l’auteur de l’article, être âgé de 28 ans fait de vous un… trentenaire ?!?
      Les journalistes semblent avoir un vrai problème avec l’âge. Régulièrement ils nous parlent de gens qui ont 30, 40 ou 50 ans comme de « jeunes ».

      @Descartes

      [Franchement, s’il y a des gens suffisamment bêtes pour payer 300 € à un chaman pour leur débiter ce genre de charabia, et bien, les chamans auraient tort de se gêner.]

      Moi je crois que je pourrais payer le chaman pour qu’il me laisse assister à ça dans un coin avec mes popcorns. 😉

      Sérieusement, vous connaissez d’autres sociétés que celles d’aujourd’hui ayant fait des exemples des gens parmi les plus fragiles psychologiquement (ou des plus bizarres, c’est selon) qu’elles comptent ?
      Autant là c’est vraiment drôle, autant parfois… J’ai encore vu passer il y a quelques jours un article qui présentait positivement une famille américaine dont l’enfant d’une dizaine d’années était devenu drag-queen, et qui était soutenu dans cette voie par ses parents. Dans un monde normal, on se serait plutôt attendu à ce que les services sociaux étudient de près cette famille, non ?

    • Descartes dit :

      @ SimonG

      [Si je puis récidiver, un article (inutile de le lire, le titre suffit) qui permet de comprendre pourquoi un ouvrier qui quitte le PCF ira plus à l’ex-FN qu’au PS :]

      L’article est quand même très amusant. C’est un exemple presque pur d’une personne qui transforme SON problème pour en faire LE problème. Et pour cela, on construit tout un habillage intellectuel à grands coups de mots pompeux (« technopatriarcal », « hétérocentré »…) qui ne veulent pas dire grande chose. Le problème ici n’est pas seulement ce que cela peut dire à l’ouvrier. Il y a toujours eu une pensée subtile, complexe, à laquelle les ouvriers n’ont pas accès tout simplement parce qu’ils n’ont pas les outils. Mais dans le cas présent, c’est pire : c’est une pensée qui n’en est pas une, une construction verbale derrière laquelle il n’y a rien, sinon le besoin de celui qui parle d’exhiber sa propre situation.

      [Le mépris de l’hyperclasse dérangée (je viens de voir que ce mot permet une contrepèterie) ne peut que susciter de l’exaspération.]

      Le problème, c’est que les « classes moyennes » qui se veulent « progressistes » n’arrivent ni à cracher le marxisme, ni à l’avaler. Il faut dire que le vieux Karl – comme naguère Yehova avec Moïse – leur a barré la route vers la terre promise en affirmant que « la libération des prolétaires sera le fait des prolétaires eux-mêmes ». Avec cette simple affirmation, il a interdit aux « classes moyennes » de se présenter comme la classe révolutionnaire qui irait libérer toutes les autres. Il fallait donc enterrer le marxisme. Le problème, c’est que lorsqu’on essaye de construire des théories rationnelles qui permettent aux « classes moyennes » de se donner un rôle révolutionnaire, on arrive très vite aux contradictions décrites par Marx. D’où cette floraison d’idéologies « post-modernes » qui déclarent que le « vrai » terrain de lutte n’est plus le terrain de la lutte des classes, celui de la production et la distribution des richesses, mais le terrain « culturel » : celui du genre, de l’ethnie…

    • Descartes dit :

      @ Un mécréant

      [Une amie me bassine depuis déjà un certain temps avec sa soi-disante “loi de l’attraction”. Elle y croit (car pour moi c’est une forme de croyance et non une loi) et pourtant, selon moi, ce n’est qu’une supercherie qui va à l’encontre de la raison la plus élémentaire. Au cas où vous ne connaîtriez pas ce “concept”, en clair, il est dit que si vous pensez très fort à quelque chose, cela va pouvoir se réaliser.]

      C’est une variation de la méthode Coué, et d’une façon générale des méthodes de suggestion. Si on le regarde avec les yeux de la raison, on voit pourquoi ce type de méthode marche dans certains cas et pas dans d’autres. Si je crois très qu’après ma mort je vivrai éternellement dans un paradis, alors je serais heureux et rassuré. Et peu importe que cela soit vrai ou pas. Par contre, si je me persuade que je peux voler et que fort de cette croyance je saute par la fenêtre, la croyance ne risque pas d’être d’un grand secours.

      En d’autres termes, ce genre de « lois » marche aussi longtemps qu’on l’applique à des questions qui ne sont pas susceptibles de confrontation avec la réalité, qui relèvent d’une perception subjective. Si je me persuade que les ondes émises par le compteur Linky me rendent malade, alors je me sentirai malade lorsque je vois un Linky que les ondes en question existent ou pas.

      Le risque de ce genre de pensée est de traverser cette barrière. Vous noterez tout de même que peu de gens se risquent à « croire très fort » qu’ils peuvent voler, puis sautent par la fenêtre. Ce qui prouve que leur confiance dans la « loi de l’attraction » est somme toute assez limitée.

      [Je trouve ça vraiment bateau et n’y vois aucune fondement scientifique. Elle me dit pourtant, livres à l’appui (évidemment des gens vivent de cette “loi”…) que c’est du concret, et que ça lui est déjà arrivé. En somme, elle pensait très fort à quelqu’un et hop comme par miracle 5 minutes après cette personne l’a appelé. De là à en faire une loi…]

      Je vous conseille la lecture du livre de Georges Charpak « Devenez sorciers, devenez savants ». Il montre comment ce type de « miracles » sont explicables sans grande difficulté par un calcul rationnel. L’exemple classique est celui des douze apôtres : A la cène, Jesus se lève et dit « il y en a deux assis a cette table qui sont nés le même mois ». Les apôtres vérifient et, effectivement, deux d’entre eux sont nés le même mois. Comment Jesus aurait pu deviner cela, sans être le fils de Dieu ? Tres simplement : sur treize personnes assises à table, il y en a FORCEMENT deux au moins nées le même mois, puisqu’il n’y a que douze mois dans l’année…

      Dans l’exemple que vous donnez, l’explication est très simple. Il y a des milliers et des milliers de coïncidences possibles, chacune ayant une probabilité très réduite. Mais comme elles sont très nombreuses, la probabilité que l’une parmi elles se produise sur un temps relativement long est importante.

      [Dans le fond, je m’interroge. Cette personne est d’une famille athée, gentille mais assez paumée. J’ai surtout le sentiment qu’elle tente désespérément, comme beaucoup de gens, d’accéder à une pseudo-transcendance pour pouvoir justifier sa vie et ses actes. La déchristianisation a laissé un vide que les gens meublent comme ils peuvent, notamment avec, pardonnez-moi, ces conneries. Qu’en pensez-vous?]

      Je partage votre explication. Les croyances des gens dépendent de beaucoup de paramètres, mais il y a tout de même une règle générale : on croit d’abord ce qui nous arrange. On se fait des dieux parce qu’on a besoin de réponses – à l’angoisse devant la nature, à l’inexpliqué, à la mort. On se fait des dieux parce qu’on a besoin d’une autorité extérieure pour légitimer les obligations et les interdits. Et on se fait des dieux pour justifier nos actes.

      Aujourd’hui, l’angoisse des gens relativement aisés, gentils et un peu paumés est la question du contrôle. Comment prendre le contrôle sur sa propre vie ? Les théories du « développement personnel » et les croyances « new age » comme celle que vous décrivez sont construites sur ce besoin.

      [Que faire face à un individu qui vous envoie des concepts aussi fumeux à la figure?]

      On ne peut pas faire grande chose parce que ces gens ont BESOIN de croire. Tout ce qu’on peut faire, c’est essayer de comprendre le pourquoi de ce besoin, et de lui apporter une autre réponse, plus rationnelle…

    • Descartes dit :

      @ bip

      [Alors que quand on pense aux souffrances qu’ils infligent à ces merveilleux êtres vivants, si beaux et si fragiles, que sont les végétaux… ;)]

      Imaginez la souffrance de la carotte lorsqu’elle passe à la râpe… rien que d’y penser, j’ai les cheveux qui se dressent sur la tête.

      [« Franchement, s’il y a des gens suffisamment bêtes pour payer 300 € à un chaman pour leur débiter ce genre de charabia, et bien, les chamans auraient tort de se gêner. » Moi je crois que je pourrais payer le chaman pour qu’il me laisse assister à ça dans un coin avec mes popcorns. ;)]

      Pas moi. Imaginez-vous regardant une personne qui a tout ce qu’il faut pour être heureuse du point de vue matériel et qui a pourtant besoin de faire ce genre de pitrerie pour se réconcilier avec le monde dans lequel elle vit. Je trouverais cela terriblement triste. Alors qu’il y a tellement de belles choses à voir, à faire, à comprendre dans ce bas monde…

      [Sérieusement, vous connaissez d’autres sociétés que celles d’aujourd’hui ayant fait des exemples des gens parmi les plus fragiles psychologiquement (ou des plus bizarres, c’est selon) qu’elles comptent ?]

      Oui et non. Il y a toujours eu dans les couches supérieures de la société, chez les riches oisifs, ce genre de bizarrerie. C’était les « excentriques » ou les « dandys ». Mais dans des sociétés peu productives, l’immense majorité des gens était trop occupée à essayer de survivre, trop éloigné de leur mode de vie, pour que ce type de caractère puisse servir d’exemple social. Tout au plus servait-il d’exemple dans le petit cercle fermé des classes supérieures.

      Aujourd’hui nous vivons dans une société d’abondance relative, avec une puissante « classe moyenne » aisée et disposant de beaucoup de loisirs… or, contrairement à l’aristocratie ou la bourgeoisie, les « classes moyennes » n’ont pas une armature idéologique qui donne un « sens » à leur présence sur terre. Leur « moi » est leur seul univers…

      [Autant là c’est vraiment drôle, autant parfois… J’ai encore vu passer il y a quelques jours un article qui présentait positivement une famille américaine dont l’enfant d’une dizaine d’années était devenu drag-queen, et qui était soutenu dans cette voie par ses parents. Dans un monde normal, on se serait plutôt attendu à ce que les services sociaux étudient de près cette famille, non ?]

      Parce que dans le « monde normal », c’est-à-dire le « monde d’avant », il y avait des critères sur ce qui était « normal » et ce qui était « déviant », sur ce qui se faisait et ce qui ne se faisait pas. Et ces critères avaient été façonnés par l’histoire, par des rapports de classe entre un groupe dominant – l’aristocratie puis la bourgeoisie – et un groupe dominé. L’apparition des « classes moyennes », c’est-à-dire d’une classe sans histoire, a bouleversé ce schéma.

  9. Tournier dit :

    Bonjour,

    je vous signale juste une petite correction à faire : ce n’était pas du tout une belle matinée d’été à Gênes lors de l’écroulement du pont, j’y étais et il y avait un orage terrible et assourdissant ainsi que des pluies diluviennes. Le soleil est revenu l’après-midi (il ne s’était absenté que pendant cette funeste matinée).

    Cordialement,

    Tournier

    • Descartes dit :

      @ Tournier

      [je vous signale juste une petite correction à faire : ce n’était pas du tout une belle matinée d’été à Gênes (…)]

      Vous n’êtes pas le premier à me faire la remarque… ce qui tend à prouver que mon talent pour faire passer l’ironie dans mes textes est relativement modéré.

  10. Paul I dit :

    Voilà ce que j’ai posté sur Facebook il y a peu:

    Drame de Gênes et Etat stratège
    Le drame du viaduc de Gênes, au-delà de l’émotion légitime, doit nous amener à en tirer les enseignements sur le rôle de l’Etat, à l’heure de la mondialisation néo-libérale, et notamment de sa structure dévastatrice qu’est l’Union Européenne.
    Ce drame met en question le défaussement de l’Etat par le biais de privatisations-concessions au secteur privé. Le privé est contraint de respecter la loi, sous peine de sanctions, à condition que celles-ci soient dissuasives. De ce fait, le privé ne respecte pas toujours ses engagements, si les amendes ne représentent rien en rapport au budget à prévoir. En l’occurence, la société gestionnaire des autoroutes a privilégié le profit de ses actionnaires.
    Cependant, auparavant, des partis à tendance écologiste se sont opposés à un contournement de Gênes, comme à la ligne de ferroutage Lyon-Turin qui soulagerait en partie le trafic de camions sur le réseau routier. Le M5S est un de ces partis.
    L’entretien des réseaux routiers nécessite un budget important :
    Les règles budgétaires de l’UE s’y opposent
    Nos politiques, qui non seulement se soumettent aux règles de l’UE, mais en premier lieu ne calculent que leur image et donc le court-terme, préfèrent la valorisation par la dépense pour un nouveau viaduc tel celui de Millau plutôt que celle induite par l’entretien, non visible.
    Ceci est valable pour l’Italie comme pour la France. A noter que la Grande Bretagne revient sur les privatisations de l’époque de Thatcher, à commencer par les prisons… alors que nous allons à présent privatiser nos barrages hydro-électriques pour obéir aux directives européennes. Sans parler des aéroports qui vont être cédés à la même société gestionnaire des autoroutes italiennes. « United colors of Benetton »…
    La question du budget de fonctionnement de l’Etat est centrale, ce drame nous le rappelle.
    Il sera intéressant de voir comment s’en emparent les partis qui disent vouloir une « autre Europe » !
    Ce n’est pas tout de prétendre défendre la souveraineté nationale, même si c’est un préalable indispensable.
    Que faire de cette souveraineté ? A mon sens :
    Rendre l’Etat à nouveau stratège
    Lui permettre une planification industrielle, de grands projets, et sur le long terme
    Pour cela, redonner du pouvoir au peuple par le biais de ses institutions pour lutter contre la « loi » du marché.
    Ceci ne me semble pour ma part aucunement possible dans le cadre de l’UE, et encore moins de l’Euro : en effet,cette monnaie, basée sur les exigences de l’économie allemande, ne nous permet pas d’engager cette politique car notre industrie n’est pas suffisamment compétitive avec cette monnaie forte. Nous ne pourrons pas faire l’impasse sur une dévaluation de notre monnaie, qui est bien sûr coûteuse, mais moins que ce que nous coûte l’euro allemand.
    Je suis donc curieux de savoir comment vont se positionner les partis français après ce qui vient de se passer à Gênes. Tout comme je suivrai avec attention ce que va faire le gouvernement italien, qui dans les paroles semble bien vouloir s’opposer à l’UE. J’espère que ce ne sera pas un Tsipras bis…

    • Descartes dit :

      @ Paul I

      (PS: cet commentaire avait déjà été publié sous le papier antérieur, mais comme il est mieux placé dans ce sujet, je le réédite)

      [Ce drame met en question le défaussement de l’Etat par le biais de privatisations-concessions au secteur privé. Le privé est contraint de respecter la loi, sous peine de sanctions, à condition que celles-ci soient dissuasives. De ce fait, le privé ne respecte pas toujours ses engagements, si les amendes ne représentent rien en rapport au budget à prévoir. En l’occurence, la société gestionnaire des autoroutes a privilégié le profit de ses actionnaires.]

      Je pense qu’il faut aller plus loin dans l’analyse pour ne pas tomber dans le manichéisme des « antilibéraux » patentés. Comme j’essaye d’écrire un papier sur cette affaire, je n’irai pas trop loin, mais voici quelques points qui me paraissent importants.

      La difficulté ne réside pas à mon avis dans le fait de concéder la construction ou l’entretien des infrastructures à des acteurs privés. Il y a des domaines ou des services sont rendus par des opérateurs privés sans que cela aboutisse à des catastrophes. Après tout, les boulangers privés fournissent des dizaines de millions de français en pain, et les empoisonnements restent très rares. Le problème dans le régime de concession ou de privatisation est celui du contrôle, particulièrement dans des domaines très techniques. Parce que s’il est relativement facile pour les services de l’Etat de contrôler la qualité du pain et d’établir les responsabilités au cas où celui-ci serait inapte à la consommation, il faut des équipements, des laboratoires, des personnels ayant une haute compétence technique pour ausculter un pont, un barrage, une centrale nucléaire. En d’autres termes, si confier la fourniture de pain au secteur privé permet des économies substantielles par rapport à un modèle ou cela serait fait par le secteur public, le fait de concéder les infrastructures au privé ne permet pas de faire des économies – du moins si on veut conserver la même qualité et sécurité de service – parce que l’Etat doit conserver des capacités techniques importantes pour pouvoir contrôler utilement les ouvrages.

      Une autre difficulté réside dans les échelles de temps. Si le boulanger privé choisit une farine contaminée, le résultat se verra immédiatement. Si une société concessionnaire fait les mauvais choix techniques dans la construction ou l’entretien des ouvrages, le fait ne sera visible que bien des années plus tard, alors que les responsables du choix auront quitté ce monde ou en tout cas leur poste, que les actionnaires auront depuis longtemps revendu leurs titres. Dans ces conditions, la tentation de sacrifier l’avenir au présent est irrésistible. C’est pourquoi la meilleure solution est de confier ces infrastructures à des institutions ou la solidarité intergénérationnelle est forte. Une chose qu’on trouve très rarement dans une entreprise privée auojurd’hui, mais qu’on retrouve dans les grands corps techniques de l’Etat.

      [Cependant, auparavant, des partis à tendance écologiste se sont opposés à un contournement de Gênes, comme à la ligne de ferroutage Lyon-Turin qui soulagerait en partie le trafic de camions sur le réseau routier. Le M5S est un de ces partis.]

      Bien entendu. C’est là un bon exemple du sacrifice du long terme au court terme. Bâtir un contournement, c’est des grosses dépenses et des grosses nuisances aujourd’hui et pendant dix ans pour profiter demain et pendant un siècle au plus des avantages. Or, la vulgate aujourd’hui est qu’il faut jouir du présent, et qu’après nous le déluge.

      On voit là les effets pratiques d’un changement idéologique. Nous vivions jusqu’à la fin des années 1960 une société éduquée dans le culte de l’histoire et de la transmission. Dans une telle société, l’idée que les parents doivent se sacrifier pour faire réussir leurs enfants, que la génération présente doit construire, créer, embellir en pensant à la génération suivante, sont naturelles. C’est pourquoi les hommes politiques éduqués avant la fin des années 1970 étaient autant soucieux de conquérir le pouvoir que de leur place dans l’histoire. Tout ça change avec la prise du pouvoir par les « classes moyennes » à la fin des années 1970. Classe sociale sans histoire, sans « lignée », les « classes moyennes » n’auront d’autre souci que de rompre la chaîne de la transmission, de « jouir sans entraves » le moment présent, et au diable l’avenir. Le « présentisme » actuel est l’enfant de mai 1968, et sa conséquence est le sacrifice de tout ce qui est investissement à long terme (éducation, défense, infrastructures) sur l’autel du présent. Après nous, le déluge.

      [L’entretien des réseaux routiers nécessite un budget important : Les règles budgétaires de l’UE s’y opposent]

      Mais l’argument européen est particulièrement pervers. La Commission affirme à qui veut l’entendre qu’elle n’impose pas aux Etats des coupes dans l’entretien des infrastructures, que chaque Etat membre est libre de définir ses priorités budgétaires. Mais comme les institutions européennes imposent une baisse permanente des dépenses, la liberté des Etats se réduit à choisir s’il vaut mieux laisser s’effondrer le pont, l’école, ou l’hôpital.

      [Nos politiques, qui non seulement se soumettent aux règles de l’UE, mais en premier lieu ne calculent que leur image et donc le court-terme, préfèrent la valorisation par la dépense pour un nouveau viaduc tel celui de Millau plutôt que celle induite par l’entretien, non visible.]

      Je ne serais pas si négatif que vous. Le viaduc de Millau est un projet très ancien et il satisfait un véritable besoin. Il ne faudrait pas tomber dans l’excès qui consiste à refuser tout nouvel ouvrage au prétexte de consacrer tous les moyens à entretenir les anciens. Mais je vous suis sur le fond : plus une dépense est « médiatisable », plus on a tendance à lui sacrifier celles qui ne le sont pas. Or, l’entretien des infrastructures est la moins médiatisable des dépenses, puisqu’elle ne se voit que si on ne la fait pas !

      [La question du budget de fonctionnement de l’Etat est centrale, ce drame nous le rappelle.
      Il sera intéressant de voir comment s’en emparent les partis qui disent vouloir une « autre Europe » !]

      J’ai regardé dans ma boule de cristal, et voila ce que j’ai vu : des banderoles exigeant « une politique européenne des infrastructures ». Vous savez, pour les partisans de la supranationalité, que ce soit ceux de « cette Europe » ou de « l’autre Europe », la solution magique à tous les problèmes est la même : « une politique européenne ». C’est la vieille croyance – déjà dénoncée par De Gaulle – des français dans le fait que tous les problèmes qu’ils ne sont pas foutus de résoudre seront résolus par quelqu’un venu d’ailleurs.

      [Ce n’est pas tout de prétendre défendre la souveraineté nationale,]

      Non, mais c’est déjà beaucoup. Comme disait Todd, sortir de l’UE ne résoudra aucun problème. Mais fera que LES problèmes deviendront NOS problèmes, et que nous pourrons nous y attaquer.

      [A mon sens : Rendre l’Etat à nouveau stratège. Lui permettre une planification industrielle, de grands projets, et sur le long terme.]

      Oui, mais il faut se méfier de cette idée « d’Etat stratège », qui d’ailleurs veut dire des choses très différentes sous la plume des différents auteurs. Car beaucoup d’auteurs – en particulier libéraux – parlent d’un « Etat stratège » par opposition à un « Etat faiseur ». Pour eux, rendre l’Etat « stratège » consiste à construire un Etat qui définit les stratégies, mais laisse l’exécution à d’autres. Or, une telle idéologie me paraît très dangereuse. Napoléon ou Alexandre ne seraient pas passés à l’histoire s’ils s’étaient contentés de définir des stratégies sans avoir sous leur commandement les troupes pour les mettre en œuvre. C’était d’ailleurs Napoléon qui disait que « la guerre est un art tout d’exécution », ce qui remet la « stratégie » à sa juste place.

      La stratégie en chambre ne sert à rien. L’Etat ne sera « stratège » que s’il a les leviers pour exécuter ces stratégies sur le champ de bataille économique, social, politique. Reconnaître à l’Etat le monopole de la violence légitime c’est bien, mais encore faut-il lui donner les moyens de l’exercer…

      [Pour cela, redonner du pouvoir au peuple par le biais de ses institutions pour lutter contre la « loi » du marché.]

      Quel « peuple » ? C’est quoi « donner le pouvoir au peuple » ? Vous lisez trop les papiers de Mélenchon…

      [Je suis donc curieux de savoir comment vont se positionner les partis français après ce qui vient de se passer à Gênes.]

      Je pense que vous serez déçu.

  11. @Descartes

    “On réduit la dépense dans certains domaines (ceux qui n’intéressent pas les « classes moyennes ») pour pouvoir maintenir ou étendre les autres.”

    Puisque vous admettez qu’il n’y a pas d’austérité en France (ce qui est loin d’être le cas de la majorité des militants de gauche que je connais, y compris des sociaux-démocrates bon teints), vous devriez expliquer où dépenser, et non mettre en cause un discours de rigueur purement rhétorique.

    “Comme disait Nietzche, « si Dieu est mort, tout est permis ».”

    C’est un mot de Dostoïevski: https://www.univ-conventionnelle.com/religion/Si-Dieu-n-existe-pas-tout-est-il-permis-12-10-13_a14.html

    Nietzsche (avec un “s”), en dépit de sa réputation d’immoraliste, n’aurait jamais dit ça. Sa problématique est justement de donner un fondement naturaliste à la morale, ce qui l’apparente (mais uniquement sur ce point) aux “Lumières radicales”, dont les matérialistes français du 18ème sont un excellent exemple.

    “Ce qui me semble critiquable, c’est qu’on fasse de la réduction de la dépense publique un but en soi. Si l’argent public est efficacement utilisé pour satisfaire des besoins réels de la population, pourquoi faudrait-il réduire la dépense ?”

    D’abord parce qu’il y a toutes sortes de facteurs qui rendent l’action étatique tendanciellement, structurellement, inefficace ; les travaux de l’école des choix publics en ont fait ressortir plusieurs, par exemple: “En l’absence d’un groupe de pression constitué, personne ne défend l’avenir face à ceux qui privilégient le présent : les parents d’élèves d’une école existante menacée de fermeture peuvent exercer une pression échangeable sur le marché politique, alors que les parents à venir, qui pourraient profiter d’une dépense faite aujourd’hui pour construire une nouvelle école, ne le peuvent pas. Pour la plupart, ils ne se connaissent même pas, et ne perçoivent pas non plus le rapport qui existe entre la dépense d’investissement faite aujourd’hui et l’avantage qu’ils pourraient en tirer demain.

    Etant donné le déséquilibre des forces qui s’exercent sur le financement global, il est toujours plus facile pour les élus et les gestionnaires de faire des économies sur l’entretien ou les investissements, plutôt que de réduire les dépenses courantes. Politiquement, il en coûte moins de retarder l’achat d’équipements nouveaux ou la construction de nouveaux locaux, que d’opposer un refus à des revendications salariales ou d’imposer des réductions dans la fourniture des services. Au fil des ans, cette pression inégale conduit à un déclin constant de la part du financement consacrée aux dépenses de capital dans le secteur public. […] On peut voir les effets de ce déterminisme dans la tendance qu’ont les “services publics” à posséder un équipement typiquement démodé et sous-entretenu. Les industries privées ne peuvent pas se permettre de se laisser distancer dans la course à la modernisation et à l’emploi du matériel le plus récent. Les entreprises qui s’y refusent se feront battre sur le marché. Sur le marché politique, en revanche, on peut gagner à réduire les dépenses de capital, qui ont peu de bénéficiaires conscients de l’être, pour financer les dépenses courantes, lesquelles en ont beaucoup.” (Madsen Pirie, La Micropolitique. Comment faire une politique qui gagne).

    Deuxièmement, même si l’action de l’Etat était toujours efficace, il ne s’ensuit pas qu’elle vise à satisfaite les “besoins réels de la population” ; les dépenses répondent en réalité à des arbitrages politiques, c’est-à-dire qu’elles visent à satisfaire la volonté de la majorité (par la voie représentative elle-même source de déformations inévitables de ladite volonté). Il s’ensuit que les dépenses publiques violent nécessairement les préférences minoritaires (qu’importe à celui qui ne veut pas payer pour -mettons- les théâtres publics -ou qui voudrait payer pour autre chose- que ceux-ci soient gérés “efficacement” ?), alors que sur le marché, toutes les dépenses satisfont des préférences.

    Enfin, même si l’action de l’Etat était toujours efficace et ne violait aucune préférence minoritaire, il ne s’ensuivrait pas qu’il soit légitime d’user de la violence pour faire le bien des individus. Or l’Etat repose sur l’impôt, c’est-à-dire sur le vol (si vous doutez que l’impôt soit une extorsion, essayez donc de pas “consentir à l’impôt”, pour voir). Par suite, tout usage de cette richesse volée est contestable en soi, et les dépenses publiques devraient être réduites autant que possible.

    • Descartes dit :

      @ Johnathan R. Razorback

      [Puisque vous admettez qu’il n’y a pas d’austérité en France (ce qui est loin d’être le cas de la majorité des militants de gauche que je connais, y compris des sociaux-démocrates bon teints), vous devriez expliquer où dépenser, et non mettre en cause un discours de rigueur purement rhétorique.]

      Vous interprétez mes paroles. Je n’ai jamais dit « qu’il n’y a pas d’austérité en France ». Il y a bien « austérité », seulement elle ne touche pas TOUS les domaines de dépense. Ainsi, par exemple, si vous regardez les hôpitaux, les écoles, les grandes infrastructures, vous verrez que l’austérité est bien présente. Par contre, si vous regardez les aides aux entreprises ou les aides à la pierre, vous observerez qu’en effet, on dépense à caisse ouverte…

      Il faut donc s’entendre sur ce qu’on appelle « austérité ». S’agit-il d’une baisse de TOUTES les dépenses, d’une baisse du TOTAL de la dépense, ou de la restriction de la dépense dans certains domaines considérés comme stratégiques ?

      [« Comme disait Nietzche, « si Dieu est mort, tout est permis ». » C’est un mot de Dostoïevski:]

      Vous avez tout à fait raison. Toutes mes excuses pour cette erreur… mais si j’ai trahi la forme, le fond est bien là. Voici ce qu’écrivait Nietzsche : « En renonçant à la foi chrétienne, on se dépouille du droit à la morale chrétienne. Celle-ci ne va absolument pas de soi (…). Le christianisme est un système, une vision des choses totale et où tout se tient. Si l’on en soustrait un concept fondamental, la foi en Dieu, on brise également le tout du même coup : il ne vous reste plus rien qui ait de la nécessité. » (in « Le crépuscule des idoles »)

      Cette idée que la mort de la transcendance fait disparaître toute contrainte morale se retrouve partout dans son œuvre : « « Dieu est mort ! Dieu reste mort ! (…) Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux simplement — ne fût-ce que pour paraître dignes d’eux ? » (in « Ainsi parlait Zarathoustra »).

      [Sa problématique est justement de donner un fondement naturaliste à la morale, ce qui l’apparente (mais uniquement sur ce point) aux “Lumières radicales”, dont les matérialistes français du 18ème sont un excellent exemple.]

      Mais si sa problématique est de donner un fondement à la morale, c’est bien parce qu’il comprend que la mort de Dieu laisse la morale sans son fondement traditionnel. Et que pour trouver ce fondement, il faut une nouvelle transcendance qui ne repose plus sur le divin, mais sur le social. Effectivement, cela le rapproche des tentatives d’un certain nombre de penseurs français, pas nécessairement « matérialistes ». L’institution du culte de l’être suprême fut une tentative, idéaliste, de résoudre ce problème.

      [D’abord parce qu’il y a toutes sortes de facteurs qui rendent l’action étatique tendanciellement, structurellement, inefficace ; les travaux de l’école des choix publics en ont fait ressortir plusieurs, par exemple: “En l’absence d’un groupe de pression constitué, personne ne défend l’avenir face à ceux qui privilégient le présent : les parents d’élèves d’une école existante menacée de fermeture peuvent exercer une pression échangeable sur le marché politique, alors que les parents à venir, qui pourraient profiter d’une dépense faite aujourd’hui pour construire une nouvelle école, ne le peuvent pas.]

      Il ne vous aura pas échappé que ce problème et universel, et se pose autant à « l’action étatique » qu’à l’action privée. On peut donc conclure que sur ce point l’action publique ET l’action privée sont rendues « tendanciellement, structurellement inefficaces ». La question à se poser est donc « laquelle des deux sera la moins inefficace ? ». Même si le futur n’a pas de « groupe de pression constitué » pour le défendre face au présent, les acteurs publics ont une vision de leur propre existence qui se situe dans un temps beaucoup plus long que les acteurs privés. L’Etat est crédible lorsqu’il émet des rentes perpétuelles, signe des baux ou des contrats de concession pour des périodes séculaires. A ma connaissance, aucun acteur privé n’a ce type de perspective. J’en conclus donc que même si public et privé sont « tendantiellement » poussés à privilégier le court terme sur le long terme, l’effet est plus puissant dans le privé que dans le public. Difficile donc d’utiliser cet argument pour montrer que le transfert de la dépense du public vers le privé est toujours une finalité vertueuse…

      [Etant donné le déséquilibre des forces qui s’exercent sur le financement global, il est toujours plus facile pour les élus et les gestionnaires de faire des économies sur l’entretien ou les investissements, plutôt que de réduire les dépenses courantes. Politiquement, il en coûte moins de retarder l’achat d’équipements nouveaux ou la construction de nouveaux locaux, que d’opposer un refus à des revendications salariales ou d’imposer des réductions dans la fourniture des services. Au fil des ans, cette pression inégale conduit à un déclin constant de la part du financement consacrée aux dépenses de capital dans le secteur public.]

      Mais vous voyez bien que ce raisonnement s’applique tout aussi efficacement au privé. La seule différence est qu’il faut remplacer la pression des « revendications salariales » ou le refus des « réductions des services » par la pression du refus des actionnaires de voir réduits leurs dividendes. La problématique de la réduction des dépenses en capital touche autant le privé que le public : vous noterez d’ailleurs que dans les domaines ou les investissements en capital sont importants et rentables à long terme, il est impossible d’obtenir des investissements privés sans garanties d’Etat.

      [On peut voir les effets de ce déterminisme dans la tendance qu’ont les “services publics” à posséder un équipement typiquement démodé et sous-entretenu.]

      L’histoire d’EDF s’inscrit en faux contre ce « déterminisme ». Notre électricien national a au contraire embrassé à chaque étage les meilleures technologies disponibles à son époque et a modernisé en permanence son parc, avec le programme hydraulique d’abord, avec le programme nucléaire ensuite. Quel électricien privé a aujourd’hui un parc de production plus moderne ?

      [Les industries privées ne peuvent pas se permettre de se laisser distancer dans la course à la modernisation et à l’emploi du matériel le plus récent. Les entreprises qui s’y refusent se feront battre sur le marché.]

      Là encore, cette affirmation n’a rien d’évident. Dans le textile, on a fermé des usines modernes en France pour délocaliser des activités aux Philippines où elles sont accomplies sur du matériel bien plus ancien et moins moderne, la différence sur le coût de main d’œuvre compensant largement la différence de productivité. Même chose dans la sidérurgie.

      [Deuxièmement, même si l’action de l’Etat était toujours efficace, il ne s’ensuit pas qu’elle vise à satisfaite les “besoins réels de la population” ; les dépenses répondent en réalité à des arbitrages politiques, c’est-à-dire qu’elles visent à satisfaire la volonté de la majorité (par la voie représentative elle-même source de déformations inévitables de ladite volonté).]

      Répondre à cette question impliquerait de trouver un moyen d’établir quels sont les « besoins réels de la population ». Or, dans ce domaine il y a trois approches : soit on considère que les gens sont capables d’exprimer rationnellement leurs besoins dans un débat public, et que de ce fait la loi produite par la délibération démocratique représente ces besoins ; soit on décide que ce sont les préférences affichées sur le marché qui expriment les besoins ; soit qu’une autorité éclairée décide à la place des gens quels sont ses besoins. J’attire votre attention qu’adopter la deuxième approche revient à postuler que les pauvres n’ont pas besoin de vacances, puisqu’ils ne partent pas, et que les SDF n’ont pas besoin de logements, puisqu’ils n’en achètent pas. C’est pourquoi, j’ai tendance à considérer que la première option est plus raisonnable.

      Par ailleurs, je crains que vous ne confondiez la démocratie avec la dictature de la majorité. Les arbitrages politiques ne représentent que très rarement la seule volonté de la majorité. Ils sont le plus souvent un compromis complexe entre la volonté de la majorité et les droits des minorités.

      [Il s’ensuit que les dépenses publiques violent nécessairement les préférences minoritaires (qu’importe à celui qui ne veut pas payer pour -mettons- les théâtres publics -ou qui voudrait payer pour autre chose- que ceux-ci soient gérés “efficacement” ?), alors que sur le marché, toutes les dépenses satisfont des préférences.]

      Bien entendu : la dépense publique n’est pas là pour satisfaire une préférence individuelle, mais une préférence collective. C’est d’ailleurs pourquoi je ne vois pas l’intérêt de confier au secteur public des questions ou la satisfaction d’une préférence individuelle est prédominante. A quoi bon nationaliser les restaurants, par exemple ? Par contre, un système ferroviaire, le réseau routier, l’école, l’hôpital ne sont pas là pour satisfaire des préférences individuelles, mais collectives.

      [Enfin, même si l’action de l’Etat était toujours efficace et ne violait aucune préférence minoritaire, il ne s’ensuivrait pas qu’il soit légitime d’user de la violence pour faire le bien des individus.]

      Il ne s’ensuit pas non plus qu’il soit illégitime de le faire. Dans les deux cas, je pense qu’une argumentation est indispensable…

      [Or l’Etat repose sur l’impôt, c’est-à-dire sur le vol (si vous doutez que l’impôt soit une extorsion, essayez donc de pas “consentir à l’impôt”, pour voir).]

      Je suis tout à fait d’accord avec vous. Il faudrait laisser aux individus le choix de payer ou non l’impôt. Celui qui ne paierait pas renoncerait à l’ensemble des services attachés au contrat social qui fonde l’Etat : pas de police, pas de pompiers, pas d’hôpital, pas d’école, rien. Il ne pourrait pas utiliser la monnaie (car la monnaie est garantie par l’Etat) ou invoquer un droit (car le droit est garanti par l’Etat). N’importe qui pourrait le poignarder ou voler sa propriété sans que la police ou le juge n’intervienne. Pensez-vous qu’il y aurait beaucoup de candidats ?

      Il n’y a pas de « vol », parce que le consentement à l’impôt est un véritable consentement. Le contrat social existe, même s’il n’est pas formalisé, tout simplement parce que tout le monde comprend qu’il faudrait être fou pour ne pas le signer.

      [Par suite, tout usage de cette richesse volée est contestable en soi, et les dépenses publiques devraient être réduites autant que possible.]

      Curieusement, vous évitez de faire le procès en illégitimité que vous faites à l’argent public au secteur privé. Pourtant, si vous essayez d’emporter du pain chez le boulanger sans payer il vous arrive à peu près la même chose que lorsque vous omettez de payer l’impôt…

  12. @Descartes

    “C’est un processus classique : à la génération des constructeurs succède une génération d’héritiers.”

    “A pères avares, fils Mécène. Parce que mon grand-père Belsussar, puis mon père Balsasar ont exploité avec un acharnement cupide les maigres ressources de la petite principauté de Nippur – éclat brillant, mais léger du royaume de Babylone dont la mort d’Alexandre précipita la décomposition-, parce qu’en soixante-cinq ans de règne, ils ont évité toute occasion de dépense –guerre, expédition, grands travaux-, moi, Balthazar IV, leur petit-fils et fils, je me suis trouvé,lors de mon avènement, à la tête d’un trésor qui pouvait autoriser les plus grandes ambitions. Les miennes ne visaient ni les conquêtes ni le faste. Seule la passion de la pure et simple beauté enflammait ma jeunesse, et je prétendais y puiser –je le prétends encore- le sens de la justice et l’instinct politique nécessaires et suffisants pour gouverner un peuple.” (Michel Tournier, Gaspard, Melchior & Balthazar, 1980).

    « L’avare se crispe sur les signes monétaires, les consolide et requiert leur rigueur impitoyable, au point de succomber à des délires de grandeur faisant valoir l’argent comme unique critère d’accessibilité au pouvoir, comme dans Eugénie Grandet de Balzac, tandis que l’attitude prodigue, elle, consiste à dénier souverainement toutes les institutions s’appliquant à faire reconnaître la valeur monétaire. Tous les termes privatifs ne suffisent pas à Simmel pour définir l’insouciance et la désinvolture sociale du dilapidateur, évoquant ses pertes de repères complètes en ce qui regarde les relations, les mesures, les limites (Beziehungslosigkeit, Maßlosigkeit, Grenzenlosigkeit), ses exigences ne trouvant aucun motif de restriction, lui qui demeure absolument déformé. Tout cela se déploie dans la violence la plus débridée. » (Alain Deneault, La médiocratie, 2018)

    • Descartes dit :

      @ Johnathan R. Razorback

      [ “A pères avares, fils Mécène (…)”]

      J’avoue que je ne comprends pas très bien le sens de ces citations. L’avarice n’a jamais été une condition suffisante pour s’enrichir. Epargner ne vous enrichit que si vous avez des ressources à partir desquelles épargner… or, justement, comment se créer des ressources si on refuse d’investir ?

      Ma formule “à la génération des constructeurs succède une génération d’héritiers” n’avait aucun rapport avec l’avarice. La génération des constructeurs n’est pas avare, tout au contraire: ce fut une génération extrêmement dépensière. Seulement, ses dépenses étaient des dépenses d’investissement. L’avarice est plutôt du côté de la génération des héritiers. Après tout, c’est elle qui a été obsédée par les “signes monétaires” – la politique du Franc fort, puis l’Euro – là où la génération précédente n’éprouvait aucun scrupule a laisser filer le déficit et la monnaie pour pouvoir investir. C’est elle qui a renoncé aux “occasions de dépense” publique, grands travaux, guerres, expéditions…

      En fait, plus que “à pères avares, fils mécènes”, il faudrait écrire “à pères mécènes, fils avares”…

  13. luc dit :

    [Comme quoi, l’idée que la rationalité se trouve du côté du masculin n’est pas aussi fausse qu’on le croit.]
    Ma tendance va aussi quelques fois dans votre sens,sur ce sujet comme sur d’autres….
    Mais sur le lien ci-dessous,là,chapeau!
    N’est ce pas très raisonnable,ces propos plein de bon sens,de Madame Delsol ?

    https://francais.rt.com/france/53460-migrants-menace-culturelle-phrase-chantal-delsol-agite-reseaux-sociaux

    • Descartes dit :

      @ luc

      [Mais sur le lien ci-dessous,là,chapeau! N’est ce pas très raisonnable,ces propos plein de bon sens,de Madame Delsol ?]

      Ouais bof. Je ne suis pas sûr de partager les raisons pour lesquelles Mme Delsol prend cette position, étant donnée sa trajectoire.

  14. @Descartes
    “Une première où les gens se sont serrés la ceinture et mangé du pain noir pour réaliser un projet, et une deuxième où le projet étant réalisé tout le monde se bat pour se partager les fruits.”

    Je suis sur qu’on trouverait encore des illustrations de cette idée dans la théorie de la corruption de l’Etat de Machiavel, et ailleurs:

    « Nos descendants se vêtiront d’habits dorés, mangeront des mets gras et sucrés, monteront d’excellents coursiers, presseront dans leurs bras les plus belles femmes et oublieront qu’ils nous le doivent. »
    -Gengis Khan, d’après l’historien persan Rachid al-Din.

    • Descartes dit :

      @ Johnathan R. Razorback

      [-Gengis Khan, d’après l’historien persan Rachid al-Din.]

      N’y voyez aucune ironie, mais je suis toujours fasciné par la qualité des citations que vous proposez à l’appui de mes commentaires…

  15. luc dit :

    Pourquoi les journalistes comme Apathie,sont ils incapables de construire des narrations de la qualité de vos commentaires sur l’actualité?
    au lieu de ça,la plupart des journalistes,énoncent des inepties,mensonges,balivernes,à longueur de carrières,très longues comme celle d’Apathie?
    Est il vrai qu’ils sont dispensés des impôts sur le revenu?
    Est il vrai,qu’ils fricotent avec les politiques,au plus haut niveau,comme l’a montré le cas Valérie Trierweiler?
    Leurs ignorance,leurs absences d’éthique,sert évidemment,les pouvoirs,en place,qu’en est il du projet de code d’éthique,nécessaire pour cadrer ces désinformateurs?Quel parto soutient il ce nécessaire code de déonthologie ?

    • Descartes dit :

      @ luc

      [Est il vrai qu’ils sont dispensés des impôts sur le revenu?]

      Non, c’est faux. Les journalistes bénéficient d’un abattement de 7600 € sur leur revenu imposable annuel. Mais ils ne sont nullepent « dispensés » de l’impôt.

      [Est il vrai qu’ils fricotent avec les politiques au plus haut niveau, comme l’a montré le cas Valérie Trierweiler?]

      Certains oui, d’autres non. Je doute que Apathie ait « fricoté » avec une femme ou un homme politique.

      [Leurs ignorance, leurs absences d’éthique, sert évidemment les pouvoirs en place. Qu’en est il du projet de code d’éthique, nécessaire pour cadrer ces désinformateurs?]

      Personnellement, je suis très dubitatif sur tous ces projets de « codes d’éthique » ou de « haute autorité » pour surveiller les journalistes. Plutôt que de créer l’illusion que les journalistes peuvent être « éthiques », je pense qu’il vaut mieux éduquer le public à une réalité : les journalistes sont des êtres humains, et donc soumis aux passions humaines. Et cela sans compter sur le fait que journalistes et propriétaires de journaux ont leurs propres intérêts. C’est un peu comme les « fake news » : ce qui est vérité pour l’un est mensonge éhonté pour un autre. Que voulez vous faire ? Créer un Ministère de la Vérité ?

  16. luc dit :

    @Descartes
    [..là où la génération précédente n’éprouvait aucun scrupule a laisser filer le déficit et la monnaie pour pouvoir investir. C’est elle qui a renoncé aux “occasions de dépense” publique, grands travaux, guerres, expéditions…]
    En l’occurrence,en ci-tant Pasteur,’..Il n’y a pas de génération spontanée..’,en Biologie,comme en ‘idéologie’.
    Pour l’idéologie,les pères fondateurs,sont ces journalistes qui déversent l’idéologie dictée par les rapports de production actuels,sans aucune vergogne,non?

    • Descartes dit :

      @ luc

      [Pour l’idéologie,les pères fondateurs,sont ces journalistes qui déversent l’idéologie dictée par les rapports de production actuels,sans aucune vergogne,non?]

      On voit mal comment cela pourrait en aller autrement. Mais je ne crois pas que le bon peuple soit dupe. Souvenez-vous du référendum de 2005, ou l’ensemble des médias a fait campagne pour le “oui” en utilisant toute la panoplie, de l’argument rationnel au terrorisme intellectuel, en passant par le mensonge éhonté. Ca n’a pas marché. Vous savez, il ne faut pas exagérer le pouvoir des médias. En général, le citoyen fait confiance au média qui le confirme dans ses préjugés, et se méfie de celui qui les contredit. Vous croyez qu’il y a beaucoup de monde qui aime se faire traiter d’imbécile ? Et d’un autre côté, les médias vivent en attirant l’audience, et non en se fâchant avec elle. Conclusion: les médias ne font pas l’opinion, ils la suivent…

  17. luc dit :

    Rappelons,qu’il y a quelques mois,Emmanuel Macron a énoncé’qu’il n’était pas légitime que les hommes blancs de plus de 50 ans,s’exprime’.
    Il y a plusieurs mois,il a qualifié les français de ‘fainéants’,et là,il nous qualifie de ‘gaulois réfractaires’.
    Est il possible d’envisager de porter plainte pour racisme contre Emmanuel Macron,puisqu’en France,le racisme est puni par la oi?
    A cet égard,l’immunité présidentielle ,est elle active pour Macron,ce qui expliquerai ces lâches et inadmissibles dérapages?

    • Descartes dit :

      @ luc

      [Il y a plusieurs mois, il a qualifié les français de ‘fainéants’ et là, il nous qualifie de ‘gaulois réfractaires’.]

      Macron est peut-être le premier de nos présidents de la République qui n’aime pas le peuple qu’il est censé gouverner. Je pense qu’il personnifie presque jusqu’à l’excès un travers très répandu dans une partie de nos élites. J’ai connu un préfet dont la devise – qu’il répétait inlassablement chaque fois qu’un stagiaire de l’ENA lui était envoyé – était « pour faire ce métier, il faut aimer les gens ». Macron ne les aime pas. De Gaulle pouvait s’énerver des défauts des Français, mais il les idéalisait. Giscard les aimait comme un seigneur aime ses manants. Mitterrand était profondément attaché à ses racines. Sarkozy, le fils d’immigré, ne perdait pas d’opportunité de s’identifier à la nation. Aucun, jamais, n’aurait dit du mal de la France ou des Français, non pas par souci de communication, mais parce que cela aurait heurté ses convictions profondes.

      Macron illustre un monde du « aujourd’hui ici, demain ailleurs ». Il pourrait être chef d’Etat tout aussi bien en Allemagne, en Italie ou en Grande Bretagne, de la même manière que le PDG d’Air Canada peut devenir PDG d’Air France.

  18. Pierre Yves Gautier dit :

    La catastrophe du pont Morandi a complètement occulte celle de la rocade de Bologne : combien de victimes, impossible de le savoir.
    Comment le camion fou a t’il pu foncer sans que le freinage d’urgence se déclenche ?
    Habitant dans la vallée de la chimie de Lyon Saint Fons Feyzin les résultats de l’enquête m’intéressent au plus haut point. Si ce qui s’est passé à Bologne se déroulait à Lyon , suivant les endroits c’est un effet domino sur les dizaines de trains transportant des produits chimiques stationnés sur la gare de triage de sibelin d’un côté et ceux proches de la raffinerie de Feyzin de l’autre ou divers scénarios sur les usines de saint Fons, etc.
    Avec dans tous les cas, un massacre sur l’autoroute A7.
    Pour certains dont je ne suis pas, la solution serait de tout fermer, la 2eme gare de triage de France, la raffinerie de la 2eme agglomération de France etc. Pour le plus grand bonheur des promoteurs…et des ecologistes.
    Personne ne s’occupe sérieusement du problème. Et surtout pas mes anciens camarades.
    Au secours Descartes !

    • Descartes dit :

      @ Pierre Yves Gautier

      [La catastrophe du pont Morandi a complètement occulte celle de la rocade de Bologne : combien de victimes, impossible de le savoir.]

      Vous avez raison. Je n’ai trouvé de trace d’un éventuel rapport sur cette catastrophe, ou de mesures prises par le gouvernement italien suite à cet accident.

      [Personne ne s’occupe sérieusement du problème. Et surtout pas mes anciens camarades.]

      C’est un peu injuste : nous avons en France une réglementation sur le transport de matières dangereuses très bien faite, et des contrôles qui sont effectifs. D’ailleurs je remarque que si l’on voit une très forte proportion de camions de toutes sortes avec des plaques étrangères sur nos routes, les camions transportant des matières dangereuses restent en majorité français. Peut-être parce que la mise en place des dispositifs pour respecter la réglementation française est trop coûteuse ?

      On peut aussi noter que les accidents graves liés au transport de matières dangereuses en France sont relativement rares, et cela alors même que nous avons, contrairement à certains de nos voisins, un flux de transport de matières nucléaires non négligeable !

  19. luc dit :

    Il semble que le sens du réel,échappe totalement,au président de la république.
    Son jeune âge,l’utilisation immodérée qu’il fait de la déconnection avec son électorat(j’ai voté pour lui) sont ils responsables de la disparition(momentanée,j’espère..) de son équilibre mental ?
    Il a contacté Daniel Cohn-Bendit,pour être son ministre de l’écologie.
    Rappellons,que Dany a la double nationalité,franco-allemande.
    Il fut élu de Francfort/main ,mais il n’a jamais protestée contre la colossale industrie du charbon/lignite,ultra-polluante(responsable des bronchiolites mortelles en Région Parisienne etc..).Il n’a jamais protesté,non plus, contre les centaines de milliers de protituées,légales,travaillant en Allemagne,générant des chiffres d’affaires colossaux,comptant dans le PIB allemand.
    Il n’a jamais protesté non plus contre les salaires 5 fois plus bas parfois en Allemagne qu’en France,comme les retraites d’ailleurs et tout ce qui est allocations sociales.
    Dany n’est rouge de colère qu’en France,Pour détruire l’énergie nucléaire à zéro émission de carbone?

    • Descartes dit :

      @ luc

      [Il semble que le sens du réel échappe totalement au président de la république. Son jeune âge, l’utilisation immodérée qu’il fait de la déconnection avec son électorat (j’ai voté pour lui)]

      Si vous avez voté pour lui, c’est à vous que « le sens du réel échappe totalement »… vous vous attendiez à quoi ?

      [Il a contacté Daniel Cohn-Bendit pour être son ministre de l’écologie.]

      Vous avez des informations à ce propos ? Parce que tout ce qu’on sait est que Benjamin Griveaux et Christophe Castaner ont contacté Cohn-Bendit lui demandant son accord avant de faire figurer son nom dans la liste des personnalités proposées au président de la République pour occuper ce poste. Personne n’a dit que Macron ait « contacté » le susnommé à quelque moment que ce soit dans ce but.

      Si vous voulez comprendre comment les choses se passent, il faut être rigoureux avec les faits. Nous ne savons pas aujourd’hui s’il s’agit d’une initiative personnelle des intéressés, ou s’il s’agit d’une décision prise à un niveau supérieur, et quel serait ce niveau. Et certainement pas quelle est la position de Macron sur ce dossier.

      [Il fut élu de Francfort/main mais il n’a jamais protesté contre la colossale industrie du charbon/lignite, ultra-polluante (responsable des bronchiolites mortelles en Région Parisienne etc..). Il n’a jamais protesté non plus, contre les centaines de milliers de prostituées, légales, travaillant en Allemagne, générant des chiffres d’affaires colossaux, comptant dans le PIB allemand.]

      Je peux comprendre en quoi son silence sur le lignite pourrait être gênant pour le nommer ministre de l’écologie. Mais j’avoue que je ne vois pas le rapport avec la prostitution. Le ministre de l’écologie n’est pas compétent pour les questions de prostitution, que je sache…

  20. Bannette dit :

    Cette triste affaire n’est qu’une énième illustration du délabrement de nos institutions. Je pense qu’avant qu’on se ressaisisse, il faudra encore quelques catastrophes de ce genre ou une crise financière pire que 2008. Après, cette mentalité de recherche de bouc émissaire est exaspérante, car elle occulte le sens général.
    L’un des problèmes fondamentaux à mes yeux, c’est que le prestige social est aujourd’hui braqué sur celui qui défait et qui se comporte en inspecteur des travaux finis anachronique, qui fait de l’Impeachment (sous des prétextes divers et variés), et non celui qui bâtit et qui fait.

    Si tu me permets une digression, j’avais une fois lu une étude (dont je ne retrouve plus les références, désolée) qui partait des politiques crétines de quotas raciaux aux USA (vu que les statistiques ethniques y sont autorisées) pour exprimer la sonnette d’alarme d’éminents professeurs et universitaires américains envers le danger que représente le non renouvellement d’élites techniques de haut niveau et scientifiques. Et pourtant aux USA, on ne peut pas dire que les communautés scientifiques soient en crise. En fait, ces profs observaient le fait que parfois certains établissements scientifiques en venaient à refuser d’excellents élèves aux origines asiatiques pour faire la place à d’autres, et surtout que sur une période de près de 2 générations, les blancs investissent de moins en moins les difficiles études sur les sciences dures, pour surinvestir des études dont sont gourmands les CSP+++ (avocats d’affaires, financiers, communication, marketing, etc).
    Ils se lamentaient du fait que les classes moyennes (et bourgeoises) qui sont pourtant débarrassées des contraintes sociales pour envoyer leurs enfants faire de hautes études ne choisissent pas les plus difficiles, alors que la proportion des asiatiques (et quel que soit leur milieu social) à saisir l’occasion d’en suivre est plus élevée que chez les autres communautés, et que ça n’a pas faibli en 2 générations. Quant aux laissés pour compte, la sédentarisation forcée et la chèreté du système d’études secondaires ne permettent pas à un enfant né dans un foyer pauvre de la Rust-belt de suivre des études difficiles.
    Ils disaient que les USA peuvent certes compter sur la cooptation d’élites scientifiques formées ailleurs car sur la scène mondiale, ils demeurent un pays attractif, mais que les élites d’un pays ne peuvent pas se composer uniquement de personnes exerçant des métiers de service à haute valeur ajoutée dans la finance ou le commerce (on a vu le résultat de Thatcher, tout pour la City, rien pour l’industrie). On peut se le permettre avec des pays à moins de 8 000 000 d’habitants, mais pas des pays de dizaines de millions.

    C’est finalement logique, car les métiers dont raffolent les classent moyennes permettent de jouir d’un bon niveau de vie et d’être un homo festivus (à la Murray), alors qu’il est impossible de devenir Einstein ou Curie et d’avoir une vie d’homo festivus.
    Sauf que le non renouvellement d’élites techniques et scientifiques, qui sont liées à la destruction des institutions qui permettaient d’en accoucher, de leur financement et leur pérennisation, aboutit à des catastrophes comme ce pont.

    Alors que nous sommes les enfants d’une civilisation prométhéenne, aujourd’hui ce sont des pays qui sont traditionnellement hors de cette civilisation qui ont le plus conscience de l’importance de former des élites techniques et scientifiques de haut niveau, je pense surtout au Japon et à la Chine. Cette dernière dans la façon dont elle construit tout azimut et cherche à lancer une nouvelle route de la Soie forme et donne de l’expérience à ses élites techniques nationales, et vous remarquerez que cette élite n’émigre pas du tout. Lire que l’EPR a pu être fait en Chine dans des délais et budgets raisonnables me rend malade : est-ce que dans 30 ans, on va voir la Chine remettre à plat nos installations nucléaires et ferroviaires (deux de nos spécialités il n’y a pas si longtemps) parce qu’on n’a pas voulu former les élites et dégager les budgets pour ? On a vu comment elle conçoit les partenariats avec l’Afrique : ce sont ses travailleurs expatriés qui font tout et acquièrent l’expérience, elle s’en fout totalement des populations locales (même nos si vilipendés administrateurs coloniaux, qui avaient l’esprit hussard de la 3ème république, avaient pris la peine de former des élites locales).
    Que les bobos désertent les études qui demandent une forme de sacerdoce, grand bien leur fasse, mais qu’elle laissent les autres y accéder. Or ce n’est pas le cas : un gaspillage d’argent public phénoménal a été englouti dans les prétendues sciences sociales, la politique désastreuse de la ville, le lobby de l’éolien et des prétendues énergies renouvelables, les subventions aux associations de bons à rien donneurs de leçon, et j’en passe.

    • Descartes dit :

      @ Bannette

      [L’un des problèmes fondamentaux à mes yeux, c’est que le prestige social est aujourd’hui braqué sur celui qui défait et qui se comporte en inspecteur des travaux finis anachronique, qui fait de l’Impeachment (sous des prétextes divers et variés), et non celui qui bâtit et qui fait.]

      Je me souviens des commentaires qu’avait fait la présidente du jury du concours d’entrée à l’ENA. Cette année-là, il avait été demandé à chaque candidat quelles étaient les fonctions au sein de l’Etat qui le faisaient rêver. Réponse presque unanime : les fonctions de contrôle et d’évaluation des politiques publiques. Et la présidente de remarquer qu’avant de contrôler et d’évaluer les politiques publiques, il fallait peut-être les concevoir et les mettre en œuvre… fonctions qui n’avaient pas l’air d’intéresser grand monde.

      Je suis tout à fait d’accord avec vous : aujourd’hui, le prestige et le pouvoir sont liés à la capacité de d’empêcher, de retarder, de dire « non ». Pour ne donner qu’un exemple tiré de l’actualité, on voit le président de la République courir aujourd’hui – et c’était le cas déjà de ses prédécesseurs – derrière des écologistes qui représentent une fraction minime de l’électorat, tout simplement parce qu’ils ont un pouvoir de nuisance, d’empêchement. Mais on retrouve cette logique partout. Prenez par les partisans de la « VIème République ». Toute leur réflexion est orientée vers les contre-pouvoirs, vers des moyens de contrôle. Personne ne se pose la question de donner au gouvernement les moyens de gouverner.

      [Ils disaient que les USA peuvent certes compter sur la cooptation d’élites scientifiques formées ailleurs car sur la scène mondiale, ils demeurent un pays attractif, mais que les élites d’un pays ne peuvent pas se composer uniquement de personnes exerçant des métiers de service à haute valeur ajoutée dans la finance ou le commerce (on a vu le résultat de Thatcher, tout pour la City, rien pour l’industrie). On peut se le permettre avec des pays à moins de 8 000 000 d’habitants, mais pas des pays de dizaines de millions.]

      En fait, le raisonnement économique se tient : on exporte la production matérielle aux pays à faible coût de main d’œuvre, et on se garde les services « à haute valeur ajoutée » – des « services » qui ne sont souvent qu’un prélèvement parasitaire sur la production matérielle – qui nourrissent les « classes moyennes ». Le problème de ce modèle est que s’il est viable économiquement, il n’est pas viable politiquement. En effet, il repose sur le fait que les nations qui abritent la production matérielle acceptent ce prélèvement ad infinitum. Or, comme c’est la production matérielle qui fait la puissance des nations, le modèle est foncièrement instable. Il peut fonctionner dans des petites « niches », lorsqu’il y a un consensus des « blocks dominants » des différents pays pour les protéger, comme c’est le cas des paradis fiscaux. Mais on ne peut pas pratiquer une politique de puissance à partir de ce modèle.

      [C’est finalement logique, car les métiers dont raffolent les classent moyennes permettent de jouir d’un bon niveau de vie et d’être un homo festivus (à la Murray), alors qu’il est impossible de devenir Einstein ou Curie et d’avoir une vie d’homo festivus.]

      Effectivement. Je trouve cette idée de « homo festivus » particulièrement intéressante, à la lumière des changements dans les modes de lutte de la « gauche radicale », qui rebaptise les « manifestations » en « déambulations festives »… oui, la discipline et l’effort – qui vont ensemble avec la passion et le tragique – ne sont plus de notre temps médiatique. Tout à plus subsistent-ils dans quelques villages d’irréductibles. Si l’on est optimiste, on peut se dire que ce sont ces villages qui produiront les élites de demain, une fois que les « fausses élites » médiatiques auront montré leur désastreuse inefficacité.

      [Alors que nous sommes les enfants d’une civilisation prométhéenne, aujourd’hui ce sont des pays qui sont traditionnellement hors de cette civilisation qui ont le plus conscience de l’importance de former des élites techniques et scientifiques de haut niveau, je pense surtout au Japon et à la Chine.]

      De ce point de vue, je pense qu’il faut être prudent et ne pas prendre l’apparence des choses pour l’essence. Les élites techniques sont là chez nous aussi. Elles défendent souvent ce qui peut être défendu, et veillent à ce que leurs enfants suivent leurs pas. Simplement, elles ne sont plus au pouvoir, mais en résistance. Je crois que l’exemple du milieu nucléaire est particulièrement révélateur. Vous noterez que malgré le bombardement politique, médiatique, sentimental contre le nucléaire, les « traitres à la cause » sont fort rares. Alors que l’on peut bien plus facilement faire carrière en montant dans le bateau des renouvelables, on retrouve chez les « nucléocrates », vieux et jeunes, toujours la même passion, le même enthousiasme… et la même unité à l’heure de défendre la filière. Un autre exemple est fourni par la récente tribune des médecins « rationalistes » contre l’homéopathie, qui leur a valu d’être trainés devant les conseils de l’Ordre et qui a permis par ce moyen d’ouvrir un véritable débat sur la question. Même chose sur l’obscurantisme anti-vaccinal.

      Je pense que nous vivons chez nous une dissociation. Sur le plan médiatique, celui de l’apparence, on voit les soi-disant « élites » politico-médiatiques adhérer – ou plutôt laisser faire – aux idées les plus absurdes, les plus irrationnelles. Quel homme politique oserait dire que les « électrosensibles » ne sont que des hystériques, que les remèdes homéopathiques sont inefficaces ? D’un autre côté, une véritable élite obscure maintient vivante la flamme « prométhéenne » et attends son heure. Dans cette dissociation, ce qui est mort est l’idée positiviste d’une société conduite par la raison…

  21. Jacobin dit :

    Bonjour,
    dans votre analyse, vous ne mentionnez pas (et c’est révélateur, car personne ne l’a mentionné dans cette affaire) le corps des Ponts, des Eaux et des Forêts, héritier du corps des Ponts et Chaussées, grand corps de l’Etat dont ce devrait être le coeur de la mission, rien qu’au regard de son nom. La France, l’Etat, s’est doté de corps, grands ou petits, en les associant à des missions prédéfinies. Cela signifie-t-il, selon vous, que par delà l’appellation historique, cette mission n’existe plus et, ce faisant, cela ne révèle-t-il pas les reculs de l’Etat, en l’occurrence sur les infrastructures ?
    Merci
    Cordialement

    • Descartes dit :

      @ Jacobin

      [Dans votre analyse, vous ne mentionnez pas (et c’est révélateur, car personne ne l’a mentionné dans cette affaire) le corps des Ponts, des Eaux et des Forêts, héritier du corps des Ponts et Chaussées, grand corps de l’Etat dont ce devrait être le coeur de la mission, rien qu’au regard de son nom.]

      J’ai parlé des corps en général, mais il est vrai que je n’ai pas singularisé le corps des Ponts. Il ne vous aura cependant pas échappé que la décentralisation a changé la donne : l’entretien des infrastructures routières a été transféré en très grande partie aux départements, les voies autoroutières concédées à des opérateurs privés. Même chose pour ce qui concerne le domaine du ferroviaire : les régions sont devenues les autorités organisatrices du transport local, et pour ce qui concerne les lignes d’intérêt national elles seront bientôt ouvertes à la concurrence et donc régulées par le marché. Comme dans beaucoup d’autres domaines, la décentralisation et la privatisation ont privé l’Etat des instruments lui permettant de penser globalement les infrastructures en termes d’aménagement du territoire. Ce serait d’ailleurs inutile, puisqu’il n’a plus les leviers pour mettre une politique globale en œuvre. Et du coup le corps des Ponts se retrouve sans véritable « mission » collective. La fusion entre le corps des Ponts et celui des Eaux et Forêts – fusion qui n’aurait aucun sens si le corps des Ponts avait encore la mission collective de veiller sur les infrastructures – ne fait qu’acter la transformation des anciens « corps », qui avaient une mission, en simples réservoirs de « têtes bien faites ».

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