Pourquoi tout le monde aime Jacques Chirac

La mort de Jacques Chirac et le tintamarre médiatique qui s’en est suivi m’a remis en mémoire un couplet de Georges Brassens :

J’ai mis ma tenue la plus sombre
Et mon masque d’enterrement
Pour conduire au royaume des ombres
Un paquet de vieux ossements
La terre n’a jamais produit, certes
De canaille plus consommée
Cependant, nous pleurons sa perte
Elle est morte, elle est embaumée
 
Il est toujours joli, le temps passé
Un’ fois qu’ils ont cassé leur pipe
On pardonne à tous ceux qui nous ont offensés
Les morts sont tous des braves types

Que n’a-t-on pas dit de Chirac lorsqu’il était vivant. A la fin des années 1970, il était le symbole de la droite dure et affairiste. En 1986, on le représentait sur les affiches en boucher. En 2002 c’était encore « l’escroc » face au « salaud » Le Pen. Que n’a-t-on dit de lui : Pour certains, l’ambitieux trop pressé et sans scrupules, pour d’autres un homme corrompu entouré de corrompus, pour d’autres encore le raciste des « bruits et des odeurs », et pour une grande partie de l’opinion un « roi fainéant ». Même Marie-France Garaud, qui pourtant avait été son Pygmalion, l’avait exécuté avec l’une de ces formules dont elle avait le secret : « j’ai cru qu’il était du marbre dont on fait les statues, mais il est de la faïence dont on fait les bidets ». Alors comment se fait-il qu’aujourd’hui cette droite centriste et cette gauche qui l’ont en son temps exécré versent des chaudes larmes sur sa dépouille ?

On ne pleure finalement que ce qui nous manque. Et comme ce qui nous manque chez Chirac aujourd’hui n’est certainement pas sa présence physique – il était déjà absent de la vie publique depuis plusieurs années – répondre à la question posée ci-dessus revient à nous demander ce que nous pleurons dans sa mort, et donc à s’interroger sur ce qui nous manque aujourd’hui, manque que la disparition de Chirac met en évidence.

Ce qui disparait avec Chirac, c’est l’un des derniers acteurs de la génération qui entre dans la carrière dans les années 1950. Pas tout à fait la génération des géants issus de la guerre de 1939-45, celle des De Gaulle et des Mendès-France, mais la génération qui s’est formée à leur contact. Il est aussi le pur produit de la promotion sociale méritocratique française : grands parents instituteurs puis directeurs d’école en Corrèze, un père monté à Paris pour être employé de banque et qui finira administrateur d’une petite société, des études brillantes qui lui permettront d’entrer à l’ENA et de rejoindre la haute fonction publique. Chirac, c’est aussi une vie faite d’expériences vitales variées : il embarquera comme matelot dans un bateau charbonnier, il militera brièvement au PCF (1), il vivra quelques mois aux Etats-Unis où il se fiancera – l’idylle ne résistera pas à l’opposition de sa famille. Il fera son service militaire comme lieutenant en Algérie comme volontaire – son statut d’élève de l’ENA lui aurait permis de l’éviter – et il y sera blessé.  Le jeune Chirac est un jeune homme curieux, avide de sortir de son milieu et de connaître le monde.

Mais surtout, Chirac est un homme profondément français. Français dans son mépris des barrières de classe, illustrés par ces rapports naturels qu’il entretenait avec des gens de toutes origines, de tous milieux sociaux. Français dans son côté rabelaisien, dans son langage truculent et dans son hédonisme. Français dans cette galanterie décomplexée dont parle si bien Alain Finkielkraut dans « L’identité malheureuse » (2). Français dans son amour de la langue de son pays, dont il dominait toutes les nuances, celles du langage cultivé comme celles du parler populaire. Français dans son attirance pour les cultures d’ailleurs sans pour autant sacrifier la sienne. Français dans son attachement à la terre et de son mépris pour la modernité industrielle et scientifique (3).

Ce portrait schématique de Chirac dessine en creux le portrait de nos dirigeants d’aujourd’hui. Le souvenir de l’intérêt que l’ancien président portait aux gens de toute condition qu’il pouvait croiser éclaire cruellement une génération de dirigeants qui, n’étant jamais sortis de leur milieu, connaissent fort mal le pays et les gens qu’ils sont censés gouverner, et n’ont pas de tendresse particulière pour eux. Une génération de dirigeants qui se fait une fierté de critiquer tout ce qui vient de chez nous et de porter aux nues tout ce qui se fait ailleurs, au point de parsemer leurs discours de mots américains en croyant faire moderne. Une génération politique qui travaille avec une logique marketing des « cibles », cultivant la compétition victimaire entre les groupes et les communautés au lieu de chercher à les fondre dans une collectivité d’action. Une génération qui a banni le naturel, qui s’est soumise à la tyrannie des communicants et autres conseillers en image,  qui a transformé tout discours, tout geste en opération de com. Une génération de renards et non pas de lions, de dirigeants formée non pas dans la liberté du débat et de la décision souveraine – et de la responsabilité qui va avec – mais dans la subordination aux décisions prises à Bruxelles avec lesquelles il faut ruser en permanence.

C’est ce contraste qui explique à mon avis la popularité dont jouit Chirac au jour de sa mort, bien supérieure d’ailleurs à celle dont il avait joui de son vivant. Ce n’est pas son oeuvre qui nous le rend aimable, pas plus que son héritage politique. C’est le contraste avec la classe politique actuelle qui nous le fait regretter.

Descartes

(1) Un militantisme bien moins superficiel qu’on ne le dira par la suite : comme le rapporte Pierre Péan dans « L’inconnu de l’Elysée », ses opinions « communisantes » devaient être suffisamment connues pour qu’on lui refuse dans un premier temps le grade d’officier lors de son service militaire, brimade levée sur intervention de la famille de sa femme, qui compte dans ses rangs un futur maréchal de France…

(2) On voit dans de vieux films Chirac recevoir des visiteuses avec un baisemain ou à la tribune officielle du 14 juillet se baisser  pour ramasser le foulard que Danielle Mitterrand avait laissé tomber par inadvertance et le lui rendre – geste dont son propre mari eut été incapable. Le plus frappant dans ces séquences, c’est le naturel de ces gestes, qui de toute évidence ne demandaient chez lui aucune prévision, aucune simulation.

(3) Jacques Chirac pouvait passer des heures au salon de l’agriculture, on ne connait pas qu’il ait consacré beaucoup de temps à visiter des installations ou des expositions industrielles, ou même des laboratoires scientifiques.

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74 réponses à Pourquoi tout le monde aime Jacques Chirac

  1. D'Aubrac dit :

    Cette ”canaille consommée”, cette canaille ”embaumée”, suivant les mots délicieux de Brassens, savait nous servir de très beaux discours.

    Ceux de 1995 surtout, sur la réduction de la fracture sociale, étaient fort bien inspirés et écrits -merci Guaino- et ont fait rêvé plus d’un républicain y compris de gauche (ceux qui s’inquiétaient de la poussée des communautarismes et du libre-échange débridé prôné à Bruxelles), avant de lui permettre une nette élection.

    Le hic, c’est qu’au lendemain de l’élection présidentielle, le premier ministre choisi pour honorer le vote des français et incarner cette politique, fut Juppé, qui la vomissait : on l’a vu dans ses actes, très vite. Il a payé fort cher ce reniement, et, hélas, le pays avec.
    Et nous voilà au cœur du drame français de ces 40 dernières années. Deux hommes politiques, deux bêtes électorales de grand talent, trahissent sans vergogne, sans retenue, les votes de leurs électeurs. Ce faisant, ils discréditent, avec un cynisme absolu, la parole publique et altèrent profondément la conscience collective. Conscience collective dont on mesure aujourd’hui l’état de fragmentation et de déliquescence.
    Mitterrand trahit et désespère -massivement- le “peuple de gauche”. Chirac trahit et désespère -massivement- son électorat très diversifié de 1995.
    Le discrédit massif de la classe politique prend ici peut-être sa principale source. Et nous vivons les conséquences de ces deux traumatismes. “Tous menteurs”, “Tous pourris” disent obstinément nos compatriotes ! On peut ajouter, à l’écoute du discours-hommage à Chirac de Macron le soir de sa mort : ”Tous opportunistes, tous indécents !”.

    • Descartes dit :

      @ D’Aubrac

      [Cette ”canaille consommée”, cette canaille ”embaumée”, suivant les mots délicieux de Brassens, savait nous servir de très beaux discours.]

      Sans doute. Chirac utilisait tous les ressorts de la séduction. Mais il le faisait naturellement, sans le cynisme d’un Macron. C’était un homme tout en intuition et en spontanéité, pas un planificateur froid.

      [Ceux de 1995 surtout, sur la réduction de la fracture sociale, étaient fort bien inspirés et écrits -merci Guaino- et ont fait rêvé plus d’un républicain y compris de gauche (ceux qui s’inquiétaient de la poussée des communautarismes et du libre-échange débridé prôné à Bruxelles), avant de lui permettre une nette élection. Le hic, c’est qu’au lendemain de l’élection présidentielle, le premier ministre choisi pour honorer le vote des français et incarner cette politique, fut Juppé, qui la vomissait : on l’a vu dans ses actes, très vite. Il a payé fort cher ce reniement, et, hélas, le pays avec.]

      Mais contrairement à beaucoup de gens, je ne vois pas dans son discours « séguiniste » de 1995 une ruse machiavélique. Je suis persuadé qu’il y croyait lui-même, qu’il correspondait à son intuition profonde. Le paradoxe chiraquien est qu’il n’a eu raison que lorsqu’il a suivi son intuition : dans sa campagne sur la « fracture sociale », dans son « non » aux Américains en Irak, dans sa décision de soumettre le TCE à référendum. Quand il a suivi le conseil de ses amis, il a fait des désastres. Le problème de Chirac – Garaud l’avait déjà dit – est qu’il était très mal entouré. En 1986-88 c’était les « Balladur boys », en 1995-2007 c’étaient les Juppé et les Raffarin.

      [Et nous voilà au cœur du drame français de ces 40 dernières années. Deux hommes politiques, deux bêtes électorales de grand talent, trahissent sans vergogne, sans retenue, les votes de leurs électeurs. Ce faisant, ils discréditent, avec un cynisme absolu, la parole publique et altèrent profondément la conscience collective. Conscience collective dont on mesure aujourd’hui l’état de fragmentation et de déliquescence.]

      Je ne ferais pas le parallèle. Chirac a trahi les espérances qu’on pouvait mettre en lui, mais il ne l’a pas fait « avec cynisme ». Chez Chirac, c’étaient les intuitions fulgurantes pour conquérir le pouvoir ou pour les « grandes affaires ». Mais pour le reste, il faisait confiance à des amis et conseillers qu’il ne savait pas bien choisir et les laissait un peu faire ce qu’ils voulaient. Après deux mandats, on ne sait toujours pas quelle était la vision chiraquienne de l’économie ou de la sécurité sociale. Mitterrand, lui, est un cynique qui savait très bien s’entourer. De ce point de vue, il est plus proche de Macron, qui planifie tout, qui veut tout contrôler.

      [Le discrédit massif de la classe politique prend ici peut-être sa principale source. Et nous vivons les conséquences de ces deux traumatismes. “Tous menteurs”, “Tous pourris” disent obstinément nos compatriotes !]

      Mais ils le disaient bien avant. Souvenez-vous de la quatrième République… Non, ce qui a discrédité massivement la classe politique et la politique en général est de constater que mettre la droite au pouvoir ou choisir plutôt la gauche ne changeait finalement pas grande chose. Qu’une fois nommés les ministres PS faisaient la même politique que les ministres UMP au point qu’il est aujourd’hui difficile de dire spontanément qui a fait quoi. Qui a privatisé les banques, les assurances, les télécommunications, l’électricité et le gaz ? Qui a « réformé » le Code du travail au bénéfice des patrons, qui a rétabli les « baronnies » locales et affaibli l’Etat central ? La gauche ? La droite ? Regardez l’histoire et vous verrez que gouvernements de gauche et gouvernements de droite ont des parts égales dans l’affaire. D’ailleurs, si vous regardez le gouvernement Philippe et son groupe parlementaire, vous verrez que des gens venus de la « gauche » et ceux venus de la « droite » communient dans les mêmes politiques avec un minimum d’états d’âme.

      [On peut ajouter, à l’écoute du discours-hommage à Chirac de Macron le soir de sa mort : ”Tous opportunistes, tous indécents !”.]

      Le discours de Macron, c’est du vol de cadavre. Macron cherche à capitaliser à son avantage la sympathie qu’on pouvait avoir pour Chirac en s’identifiant avec lui, alors qu’il serait difficile de trouver deux caractères et deux trajectoires aussi différentes.

      • Ian Brossage dit :

        @Descartes

        > Après deux mandats, on ne sait toujours pas quelle était la vision chiraquienne de l’économie ou de la sécurité sociale. Mitterrand, lui, est un cynique qui savait très bien s’entourer.

        Sait-on quelle était la vision mitterrandienne de l’économie ou de la sécurité sociale ? Miterrand avait plutôt tendance à se désintéresser des questions économiques, il me semble, et le tournant de la rigueur était pour lui motivé politiquement (par l’européisme).

        • Descartes dit :

          @ Ian Brossage

          [“Après deux mandats, on ne sait toujours pas quelle était la vision chiraquienne de l’économie ou de la sécurité sociale. Mitterrand, lui, est un cynique qui savait très bien s’entourer.” Sait-on quelle était la vision mitterrandienne de l’économie ou de la sécurité sociale ?]

          Oui, on sait. D’abord, Mitterrand en était resté à l’économie telle qu’on la concevait avant la crise de 1929: peut de crédit, pas d’endettement, monnaie forte. Mais pour Mitterrand, l’économie devait être subordonnée à la politique. Le débat sur l’Euro a probablement été le moment où cette vision est apparue avec la plus grande clarté. Chirac, lui, a oscillé entre un libéralisme débridé (1986-88), un libéralisme d’énarque (1995-97) puis vers un étatisme bon teint radical-socialiste.

  2. Luc dit :

    Merci pour ce très bel article.
    Vous n’évoquez pas cependant une longue et belle histoire d’amour ,que Chirac a eu avec Claudia Cardinale ?
    Concernant cette histoire française du grand jacquot ne peut elle pas préfigurer un avenir possible pour notre bébé président si enfin il,’atterit’ sur le sol français ?

    • Descartes dit :

      @ Luc

      [Vous n’évoquez pas cependant une longue et belle histoire d’amour, que Chirac a eu avec Claudia Cardinale ?]

      Je n’ai pas à l’évoquer, elle appartient à sa vie privée. Je ne sais pas si ce fut une “longue et belle histoire d’amour” ou si c’était purement physique, et c’est très bien ainsi.

      [Concernant cette histoire française du grand jacquot ne peut elle pas préfigurer un avenir possible pour notre bébé président si enfin il,’atterit’ sur le sol français ?]

      Je ne crois pas que notre “bébé président” soit particulièrement hédoniste. Et le climat actuel ne le pousse pas dans cette direction. On est dans une époque pénitentielle, où l’on est prié de se flageller pour gagner le paradis. La bagatelle ne fait plus partie du programme.

  3. Jean-François dit :

    Un article de Descartes sur la mort Chirac qui commence par une citation de Brassens, la France est tellement magnifique !

    Je suis un peu étonné de ne pas vous voir rendre hommage à sa décision de faire ratifier le TCE par voie référendaire, et à son refus de suivre les États-Unis pour intervenir en Irak. Ce sont pour moi les deux choses pour lesquelles nous ne le remercierons jamais assez.

    • Descartes dit :

      @ Jean-François

      [Je suis un peu étonné de ne pas vous voir rendre hommage à sa décision de faire ratifier le TCE par voie référendaire, et à son refus de suivre les États-Unis pour intervenir en Irak. Ce sont pour moi les deux choses pour lesquelles nous ne le remercierons jamais assez.]

      Mon article était moins un hommage à Chirac qu’une tentative pour comprendre pourquoi nous le pleurons aujourd’hui. Mais je n’ai aucune raison de ne pas rendre hommage à Chirac sur les deux points que vous évoquez. Pour moi, ils illustrent d’ailleurs le courage du personnage, capable de se mettre en danger sans perspective de gain personnel. La décision de ne pas suivre les Américains était digne de De Gaulle. Quant au référendum, non seulement il a choisi de le convoquer, mais son attitude pendant toute la campagne a été digne, loin des discours hystériques des partisans du traité.

      • Vincent dit :

        [ils illustrent d’ailleurs le courage du personnage, capable de se mettre en danger sans perspective de gain personnel]

        La meilleure illustration de cet aspect du personnage est, me semble t il, la reprise des essais nucléaires.
        Impopulaire à tous les niveaux, sans aucune utilité dans les 15 années suivantes…

        • Jopari dit :

          [sans aucune utilité dans les 15 années suivantes…]

          Ils ont quand même pu fournir les données finales nécessaires à la conception d’un système de simulation d’essais.

          • Descartes dit :

            @ Jopari

            [“sans aucune utilité dans les 15 années suivantes…” Ils ont quand même pu fournir les données finales nécessaires à la conception d’un système de simulation d’essais.]

            Je pense que Vincent parlait en termes “d’utilité” électorale. Il est vrai qu’autoriser la dernière campagne d’essais nucléaires ne lui procurait aucun avantage électoral. Si ces campagnes ont été utiles – et je pense que c’est le cas – cette utilité ne sera perceptible que dans le temps long…

          • Vincent dit :

            @Jopari

            Merci à Descartes d’avoir voulu être mon avocat.

            Ce que je voulais dire, c’est que, si les essais n’avaient pas été faits, cela n’aurait pas remis en question la fiabilité ni l’indépendance de la dissuasion nucléaire dans les 15 années suivantes. Mais quand j’écrivais 15, je ne sais pas si ca n’était pas 20 ou 25.

            Le système de simulation d’essais est destiné à permettre la simulation d’essais, qui est lui même destiné à assurer la pérennité sur le long terme de la dissuasion.
            Voilà ce que je voulais dire ; s’il ne l’avait pas fait, peut être aurions nous aujourd’hui besoin de demander aux USA de nous aider à conserver notre bombe, comme la GB.

        • Jordi dit :

          En quoi cette mesure était-elle impopulaire ?

          A droite, je crois que faire rager les khmers verts a fait TRES plaisir à une partie de son électorat. C’est l’une des rares mesures qu’il ait pris et quiait déplu aux classes intermédiaires. Un candidat populiste de droite pourrait même proposer ce type de mesure comme une revanche sur les 80 km/h.

          En 2019, ce serait un signal assez fort pour un candidat de droite qui souhaiterait gagner une primaire en montrant que lui ne sera pas le toutou docile des Bayrouistes.

          • Descartes dit :

            @ Jordi

            [En quoi cette mesure était-elle impopulaire ? A droite, je crois que faire rager les khmers verts a fait TRES plaisir à une partie de son électorat.]

            N’oubliez pas quand même qu’une bonne partie de la droite est européiste, et que la dissuasion nucléaire est un gros mot pour les membres de cette secte. En effet, la dissuasion nucléaire a ceci de particulier qu’elle ne saurait être partagée au niveau européen. Elle est intimement liée à la Nation, en ce qu’elle suppose une collectivité suffisamment unie pour prendre un risque vital pour protéger n’importe laquelle de ses parties. On imagine mal les Allemands accepter qu’on appuie sur le bouton pour protéger l’intégrité du territoire grec.

            C’est pourquoi dans les cercles européistes la dissuasion nucléaire est présentée toujours comme une « relique du passé », une « ligne Maginot » qu’il importe d’enterrer le plus vite possible pour ouvrir la voie à une « défense européenne ». C’est pourquoi la décision de Chirac de se fâcher avec le reste du monde pour marquer l’actualité de la dissuasion française n’a certainement pas fait plaisir à une grande partie de son électorat…

  4. Jean-François dit :

    [Mon article était moins un hommage à Chirac qu’une tentative pour comprendre pourquoi nous le pleurons aujourd’hui.]

    Je sais bien, mais je pensais que cela aurait tout de même fait bien dans le décor 🙂

  5. Capitaine Félix dit :

    Bonsoir.

    Merci pour cet excellent texte, comme d’habitude d’ailleurs.

    C’est effectivement une certaine génération en politique qui s’identifie avec cette figure. Voire un mode de faire de la politique.

    Je me permets juste quelques interrogations suite à vos réflexions.

    Sur l’Europe en premier lieu.
    Que pensez-vous des positions de Jacques Chirac sur la construction européenne ? Il a en effet énormément bougé sur ce thème : de l’appel de Cochin en 1978, en passant par le référendum de Maastricht en 1992, puis finalement jusqu’à la position (“tiède”) pour le référendum sur le traité établissant une constitution pour l’Europe. Philippe Séguin estimait que l’épisode de Maastricht était purement tactique pour Jacques Chirac (reportage de Patrick Rotman et dans la biographie de Philippe Séguin d’Arnaud Teyssier) .
    Mais selon vous, quelle était réellement sa vision sur la construction européenne? Au delà des stratégies électorales et de séduire notamment une certaine classe (intermédiaire) ? A-t-il justifié au grès d’une biographie, ou d’un autre ouvrage, ce positionnement “euro-réaliste”?

    Vous parlez à un moment, de “génération de renards et de lions”. Je suppose qu’il s’agit d’un clin d’œil à Machiavel (N’est-ce pas également le logo de l’IEP de Paris?).
    Je pense que vous évoquez cette dichotomie “lion / renard” plutôt en termes de carrière dans la politique.
    Mais Jacques Chirac n’était-il pas également (en même temps) un peu “renard” ? C’est-à-dire préfigurateur des techniques de communication politique si prisées ? Le reportage de Patrick Rotman évoque un conseiller en communication de Bush père. Jacques Chirac aurait rencontré cette personne vers le début des années 90, afin justement de corriger ses défauts oratoires. Une appétence pour ce “nouveau monde” qui venait ?

    Enfin une dernière chose. Je suis né en 1983. J’étais donc au collège lors du décès de François Mitterrand. Mais je me souviens parfaitement de la minute de silence et surtout du cortège – pas funèbre celui-là – mais médiatique autour de la disparition de l’ancien Président. Cela avait duré plusieurs jours. Je ne récuse évidemment pas la figure de François Mitterrand dans l’histoire de France (de nombreux changements chez lui aussi : entre “L’Algérie, c’est la France et la France ne reconnaîtra pas chez elle d’autre autorité que la sienne” en 1954 et le “le nationalisme, c’est la guerre” en 1994).
    Ma question est en fait la suivante :
    Nos sociétés sont-elles si désordonnées / déracinées qu’elles en viennent à commémorer le moindre bout de consensus ? Une figure tutélaire qui décède ? Un bout d’histoire ? Il me semble que vous en aviez touché quelques mots lors d’un post sur l’itinérance mémorielle du Président actuel pour les 100 ans de 1918.

    Par avance merci

    • Descartes dit :

      @ Capitaine Félix

      [Que pensez-vous des positions de Jacques Chirac sur la construction européenne ? Il a en effet énormément bougé sur ce thème : de l’appel de Cochin en 1978, en passant par le référendum de Maastricht en 1992, puis finalement jusqu’à la position (“tiède”) pour le référendum sur le traité établissant une constitution pour l’Europe. Philippe Séguin estimait que l’épisode de Maastricht était purement tactique pour Jacques Chirac (reportage de Patrick Rotman et dans la biographie de Philippe Séguin d’Arnaud Teyssier).]

      Je pense que Chirac était d’abord un européen de raison, et non de cœur. Son tropisme naturel ne le portait pas vraiment à s’intéresser à l’Europe et son caractère n’était pas très conforme au milieu florentin qui est celui des négociations européennes. Il a été européen d’abord à cause de la PAC qu’il voyait comme une planche de salut pour l’agriculture française, mais aussi parce qu’il a compris qu’une partie des Français y étaient attachés et que le sujet était très clivant. Et Chirac a fait l’amère expérience de ce qui arrive en France aux leaders clivants : son expérience « ultralibérale » de 1986-88 lui avait coûté assez cher. Appeler cela « tactique » me paraît assez proche de la réalité.

      [Mais selon vous, quelle était réellement sa vision sur la construction européenne? Au delà des stratégies électorales et de séduire notamment une certaine classe (intermédiaire) ? A-t-il justifié au grès d’une biographie, ou d’un autre ouvrage, ce positionnement “euro-réaliste”?]

      Je ne crois pas. Je ne pense pas que Chirac fut porté sur la réflexion idéologique. C’était d’abord un intuitif, et je ne crois pas qu’il ait cherché à donner à ses intuitions un fondement théorique.

      [Vous parlez à un moment, de “génération de renards et de lions”. Je suppose qu’il s’agit d’un clin d’œil à Machiavel (N’est-ce pas également le logo de l’IEP de Paris?).]

      En partie seulement. J’ai beaucoup hésité entre « renards » et « hyènes »…

      [Mais Jacques Chirac n’était-il pas également (en même temps) un peu “renard” ? C’est-à-dire préfigurateur des techniques de communication politique si prisées ? Le reportage de Patrick Rotman évoque un conseiller en communication de Bush père. Jacques Chirac aurait rencontré cette personne vers le début des années 90, afin justement de corriger ses défauts oratoires. Une appétence pour ce “nouveau monde” qui venait ?]

      Une curiosité peut-être, mais pas vraiment une appétence. Je pense que Chirac a été et est resté jusqu’au bout un intuitif. Il n’était certainement pas un « technicien » de la politique, comme a pu l’être Mitterrand, Hollande ou Macron. Ce n’est pas l’homme des grands montages tactiques, mais l’homme qui a suivi ses intuitions avec ténacité et, souvent, contre l’avis des experts en communication.

      [Nos sociétés sont-elles si désordonnées / déracinées qu’elles en viennent à commémorer le moindre bout de consensus ? Une figure tutélaire qui décède ? Un bout d’histoire ? Il me semble que vous en aviez touché quelques mots lors d’un post sur l’itinérance mémorielle du Président actuel pour les 100 ans de 1918.]

      Je ne pense pas que ce soit une question de désordre ou de déracinement. Les pompes funèbres de la IIIème République étaient bien plus solennelles que celles d’aujourd’hui (pensez à l’enterrement de Victor Hugo, par exemple). Depuis que les cités existent, la mort d’une figure tutélaire crée une absence qu’on remplit avec un rituel. C’est très sain, d’ailleurs, à condition qu’une fois le mort enterré on le laisse en paix. Le problème apparaît quand les morts continuent à hanter les vivants, quand leur stature empêche tout retour critique sur leur oeuvre. Pensez au PS, ou l’on ressasse encore en boucle la figure de Mitterrand sans le moindre retour critique…

  6. xc dit :

    A propos du “non” à l’intervention en Irak, il faut se souvenir qu’au départ, c’était un “oui mais”, oui à condition que mandat soit donné par l’ONU. Bush intervenant sans mandat, il n’était pas question de suivre. Si l’ONU avait donné mandat, nous déplorerions la perte de nombre de nos soldats.

    Quand au discours du 16 juillet 1995 lors de la commémoration de la Rafle du Vél’ d’Hiv’, je le trouve ambigu:
    https://fr.wikisource.org/wiki/Discours_prononc%C3%A9_lors_des_comm%C3%A9morations_de_la_Rafle_du_Vel%E2%80%99_d%E2%80%99Hiv%E2%80%99

    “Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’État français. ”
    “Etat français” est le nom officiel du régime mis en place par le Maréchal Pétain. Ce n’est donc pas la République qui a secondé les Allemands.

    “Certes, il y a les erreurs commises, il y a les fautes, il y a une faute collective. Mais il y a aussi la France, une certaine idée de la France, droite, généreuse, fidèle à ses traditions, à son génie. Cette France n’a jamais été à Vichy. Elle n’est plus, et depuis longtemps, à Paris. Elle est dans les sables libyens et partout où se battent des Français libres. Elle est à Londres, …”
    Comment la France peut-elle être ailleurs que sur son sol et y persécuter les Juifs ?

    Chirac a voulu tout simplement dire que la persécution des Juifs était le fait du régime collaborateur de Vichy. Mais on lui a fait dire ce qu’on attendait de lui qu’il dise.

    • Descartes dit :

      @ xc

      [A propos du “non” à l’intervention en Irak, il faut se souvenir qu’au départ, c’était un “oui mais”, oui à condition que mandat soit donné par l’ONU. Bush intervenant sans mandat, il n’était pas question de suivre. Si l’ONU avait donné mandat, nous déplorerions la perte de nombre de nos soldats.]

      Je pense que vous faites erreur. La France avait à l’époque pris la décision de voter contre l’intervention en Irak au Conseil de sécurité de l’ONU. A partir de là, il n’y avait aucune chance d’obtenir un mandat de l’ONU, puisque la France dispose du véto. Un « oui mais » n’avait donc pas de sens.

      [Quand au discours du 16 juillet 1995 lors de la commémoration de la Rafle du Vél’ d’Hiv’, je le trouve ambigu: (…)]

      Le discours n’a pas été interprété dans ce sens, et le principal intéressé n’a jamais démenti cette interprétation.

  7. VIO59 dit :

    C’est Chirac qui a commencé à enterrer le gaullisme en choisissant en 1974 la société libérale avancée de Giscard contre la nouvelle société de Chaban. Était-ce une intuition (malheureuse pour le coup) ou un calcul ?
    Il faut se rappeler qu’à l’époque l’espace politique était encore très encombré côté gaullistes.

    • Descartes dit :

      @ VIO59

      [C’est Chirac qui a commencé à enterrer le gaullisme en choisissant en 1974 la société libérale avancée de Giscard contre la nouvelle société de Chaban. Était-ce une intuition (malheureuse pour le coup) ou un calcul ?]

      Un calcul, certainement. Et ce n’est pas Chirac qui l’a fait, mais Marie-France Garaud et Pierre Juillet, qui étaient à l’époque ses anges tutélaires. Le problème n’était pas idéologique. Juillet et Garaud n’ont pas choisi Giscard par opposition à la “nouvelle société”, mais parce qu’ils étaient persuadés qu’aller avec Chaban c’était aller à la défaite. Chaban ne pouvait pas battre Mitterrand.

      • Gugus69 dit :

        C’est Chaban qui a torpillé le Gaullisme, par pure ambition personnelle.
        S’il s’était effacé devant Pierre Messmer, Giscard était coincé, et les gaullistes gardaient le pouvoir.
        Pierre Messmer était un très grand homme d’état. La France ne mesure pas ce qu’elle lui doit…

  8. Brachet Alain dit :

    Je suis un peu hors sujet, mais je profite de l’occasion, sans demander un commentaire urgent, mais je crois que l’affaire le mérite…pour plus tard. Je viens de lire un papier intéressant sur un sujet qui nous tient à coeur, vous et moi, je crois.
    La revue communiste “Progressistes” publie un article du 22/9/19 de Yves Bréchet, ex Haut Commissaire à l’énergie atomique, intitulé: “L’arrêt du programme Astrid: une étude de cas de disparition de l’état stratège”. Je vous en conseille la lecture… En m’excusant pour cette intrusion intempestive…

    • Descartes dit :

      @ Brachet Alain

      [La revue communiste “Progressistes” publie un article du 22/9/19 de Yves Bréchet, ex Haut Commissaire à l’énergie atomique, intitulé: “L’arrêt du programme Astrid: une étude de cas de disparition de l’état stratège”. Je vous en conseille la lecture… En m’excusant pour cette intrusion intempestive…]

      Pourquoi vous excuser ? L’article en question est très intéressante, et pose le problème dans des termes clairs. Dommange que Bréchet se sente obligé d’enfourcher le cheval du discours populiste en raillant “les plus prestigieuses écoles de formation de nos élites”… attitude d’autant plus ridicule qu’il en est lui même issu!

    • marc.malesherbes dit :

      cet article est très intéressant.
      Merci d’avoir donné la référence

  9. Vincent dit :

    Un commentaire qui n’a strictement rien à voir…
    Je finis actuellement “Une histoire de France” par Michel Pinton et Edouard Husson.

    Leurs analyses sont souvent tellement similaires des vôtres, voire avec des exemples ou des expressions qui se ressemblent, que je me suis plusieurs fois demandé, à la lecture, si ce livre (vieux de 20 ans et qui n’a pas perdu une ride), n’était ou n’avait pas été un de vos livres de chevet ?

    Je le conseille à ceux qui tomberaient sur ce vieux livre de le lire, d’ailleurs…

    • Descartes dit :

      @ Vincent

      [Leurs analyses sont souvent tellement similaires des vôtres, voire avec des exemples ou des expressions qui se ressemblent, que je me suis plusieurs fois demandé, à la lecture, si ce livre (vieux de 20 ans et qui n’a pas perdu une ride), n’était ou n’avait pas été un de vos livres de chevet ?]

      Certainement pas! Je ne connais pas le livre, mais je connais les auteurs, tous deux libéraux et eurolâtres. Alors, quand vous me dites que leurs analyses sont similaires aux miennes, j’avoue que vous m’inquiétez profondément !

      • Vincent dit :

        Je vous avais préparé un cocktel de citations du livre pour vous convaincre que vous faites fausse route. Mais un plantage d’ordi m’a tout perdu. Je ne vous en mettrai donc que deux :
        Une qui répond sans doute le mieux à votre objection : je suspecte que la très forte proximité d’un des auteurs avec Giscard n’est pas pour vous plaire (au passage, ça doit lui faire bizarre de voir qu’il n’y a pas de survivants des 4 mandats qui lui ont succédés…)
        L’autre sur l’euro, pas précisément enthousiaste sur la construction européenne actuelle (je rappelle que le livre date d’il y a 20 ans, avant l’introduction de l’euro).

        L’un des auteurs a interrogé l’autre spécifiquement sur la contradiction apparente entre ses opinions et ses proximités politiques :
        “- Les lecteurs de vos livres (…) s’étonnent quelquefois de voir que vous, qui avez été un des fondateurs de l’UDF, consacriez depuis plusieurs années autant d’énergie intellectuelle à réfléchir sur le thème de la nation. (…) Si je comprends bien votre pensée,: les reculs ou les avancées de la nation sont les reculs ou les avancées de la liberté, simultanément
        – Exactement.
        – Avant de passer à des considérations […] je voudrais vous poser quelques questions sur votre parcours politique (…)
        – Quand je me rappelle mon état d’esprit à l’époque, je crois que Giscard m’apparaissait comme proposant une sorte de gaullisme rajeuni. Il avait été ministre du Général pendant longtemps, et j’étais convaincu qu’il cultiverait son héritage. Et puis un homme d’une nouvelle génération me paraissait plus à même de répondre aux contradictions de la société française telles qu’elles s’étaient exprimées en 1968. Avec le recul du temps, il est clair qu’il n’était pas l’homme que je croyais. Il voulait autre chose, même si ce n’était pas clair. (…) En fait, il y avait dès le début un malentendu entre Giscard et les français. Il y a des choses auxquelles on ne faisait pas attention. Par exemple, pour revenir à mes relations passées avec lui, je l’imaginais décidé à concilier la souveraineté française et le renforcement de la coopération européenne. (…) Le temps a révélé que Giscard avait une vision idéologique de la construction européenne. (…) l’idéologie a marqué sa pensée avant même qu’il ne fût responsable de la France. Mais cela était à peine perceptible à l’époque. (…) J’ajouterai qu’à partir de 1975, c’est ç dire dès que le public a commencé de comprendre où il menait la France, j’ai vu dans les enquêtes d’opinion sa base électorale se rétrécir”.

        J’ajoute une autre citation pour la route :

        “- Il est curieux que les hommes politiques français se réfèrent sans cesse au modèle allemand.
        – La nation allemande a des qualités remarquables ; son économie puissante ou sa littérature toujours très abondante en témoignent. Mais que gagnons nous à toujours penser que les allemands font mieux que nous ? Pourquoi la France a-t-elle accepté de s’embarquer dans l’affaire de la monnaie unique ? En quoi les obsessions allemandes de stabilité monétaire (…) devraient-elles s’imposer à la politique française comme seul critère de son action ? La France a infiniment plus d’expérience politique que l’Allemagne. Et en ce moment, elle ne le fait absolument pas valoir. Par notre timidité, nous rendons un mauvais service à nos voisins.”

        Je n’ai pas le courage de vous refaire une liste plus complète. Mais j’espère que ces deux citations vous montrent qu’il ne s’agit pas simplement d’eurolâtres à la Giscard, Macron, Moscovici, et consors.

        Je ne voudrais pas que l’on puisse croire que ce livre ne fait que parler d’actualité. Il discute de différentes périodes de l’histoire de France et de l’Europe. Et fait des digressions “actuelles” (i.e. sur la période des années 1990).

        Je reste convaincu que, si vous le lisiez, vous y trouveriez de l’intérêt.

        • Descartes dit :

          @ Vincent

          [Je vous avais préparé un cocktel de citations du livre pour vous convaincre que vous faites fausse route. Mais un plantage d’ordi m’a tout perdu. Je ne vous en mettrai donc que deux : (…)]

          J’en suis désolé, parce que celles que vous avez incluse dans votre commentaire est assez convaincante. Mais je dois dire que je me souviens des interventions de Pinton lors de la campagne européenne – oui, je sais, j’ai trop de mémoire – de 1979, qui m’avaient fort déplu. A l’époque il y avait chez lui toute l’arrogance du « jeune giscardien », ce nouveau diplodocus chanté par Ferrat.

          J’ai du mal à croire à la sincérité du Pinton lorsqu’il dit qu’il croyait voir en Giscard un « gaullisme rajeuni » qui cultiverait l’héritage de mongénéral, et encore plus de mal à croire qu’il ait voulu qu’il le soit. Faut-il rappeler que Pinton se déclare favorable au début des années 1983 à l’abandon de la force de dissuasion nucléaire ? Avouez que pour un homme qui reproche à Giscard de ne pas avoir continué l’œuvre gaullienne, c’est pour le moins étrange… Franchement, à la lecture de votre citation, je me demande s’il voit dans l’héritage gaullien la même chose que moi. Car il ne faut pas oublier qu’il y a plusieurs De Gaulle. Il y a le De Gaulle anticommuniste, et celui qui gouverna avec – et grâce – aux communistes. Il y a celui de la France « blanche et catholique », et celui de la vision universelle. Peut-être que les aspects que Pinton voulait voir continuer ne sont pas tout à fait les mêmes que moi.

          Il est vrai que Pinton s’opposera à la monnaie unique en 1992 et se rapprochera plus tard de Chevènement. Le livre que vous citez porte la marque de ce changement. Mais lorsque Pinton essaye de faire croire qu’il n’a jamais changé d’avis… il n’est pas crédible.

          [Je reste convaincu que, si vous le lisiez, vous y trouveriez de l’intérêt.]

          Vous m’avez ouvert l’appétit, je vais essayer de le trouver !

          • Vincent dit :

            Un autre livre que je n’ai pas lu, de Pinton, mais le titre est évocateur : “L’EUROPE DE BRUXELLES OU LA TENTATION IMPERIALE. Pouvons-nous ignorer notre histoire ?” (1999)

          • Vincent dit :

            > Faut-il rappeler que Pinton se déclare favorable
            > au début des années 1983 à l’abandon de la force
            > de dissuasion nucléaire ? Avouez que pour un
            > homme qui reproche à Giscard de ne pas avoir
            > continué l’œuvre gaullienne, c’est pour le moins étrange…

            Pas la peine de le rappeler, il le fait lui même ; un peu plus loin, dans le paragraphe où il explique son parcours, et plus précisément sa démission de l’UDF en 1983 :

            “La seconde raison de ma démission est liée aux questions de défense. Je pensais que la dissuasion nucléaire, qui avait si bien servi l’indépendance française du temps de Charles de Gaulle, devenait peu à peu un outil dépassé. J’ai inventé l’expression de “nouvelle ligne Maginot”. Mon idée était que la France devait tourner son imagination et ses efforts vers de nouvelles armes, au demeurant moins couteuses : missiles précis, satellites d’observations, notamment.”

            J’avoue que la justification à postériori peut paraitre facile, puisqu’il explique par la suite que ce qu’il préconisait nous avait fait défaut pendant la guerre du Golfe et ensuite…

            Mais je me demande si l’expression importante dans le paragraphe n’est pas le “au demeurant moins couteuses”, qui m’a interpellé. Si on voulait réellement développer l’arme spatiale, etc. le coût aurait été largement celui du maintien de la capacité nucléaire… Peut être se rend il compte 20 ans plus tard que son obsession de couper les coûts était à coté de la plaque, et qu’il tente de se raccrocher aux branches ainsi ?

            A noter au passage, avec 20 années de recul supplémentaires (le livre est pré 11 Septembre) : son expression de nouvelle ligne Maginot à propos du nucléaire, je la reprendrais moi aussi à mon compte. Mais il faut admettre que les satellites, missiles, etc. sont aussi une ligne Maginot face à des guerres hybrides, non déclarées, etc.

            • Descartes dit :

              @ Vincent

              [“La seconde raison de ma démission est liée aux questions de défense. Je pensais que la dissuasion nucléaire, qui avait si bien servi l’indépendance française du temps de Charles de Gaulle, devenait peu à peu un outil dépassé. J’ai inventé l’expression de “nouvelle ligne Maginot”. Mon idée était que la France devait tourner son imagination et ses efforts vers de nouvelles armes, au demeurant moins couteuses : missiles précis, satellites d’observations, notamment.” J’avoue que la justification à postériori peut paraitre facile, puisqu’il explique par la suite que ce qu’il préconisait nous avait fait défaut pendant la guerre du Golfe et ensuite…]

              Il n’y pas que ça. En fait, Pinton semble oublier la véritable mission de la dissuasion nucléaire, qui est de sanctuariser le territoire national. Une fonction que les « nouvelles armes » comme les missiles précis ou les satellites peuvent difficilement remplir. Or, peut-on dire que cette mission et « obsolète » ? Non, si l’on pense à une France jalouse de son indépendance et qui doit être capable d’assurer sa propre sécurité par elle-même. Oui, si on se place dans une logique fédéraliste, qui suppose que notre territoire est sanctuarisé par d’autres. Un Etat souverain a besoin de défendre son territoire, une province d’un ensemble fédéral compte sur les autres pour le faire.

              C’est là à mon avis que Pinton réécrit l’histoire. S’il était contre la dissuasion nucléaire en 1983, c’est parce qu’à l’époque il était fédéraliste, et que la doctrine gaullienne de la défense autonome « tous azimuts » était un important obstacle à l’Europe fédérale qu’il appelait de ses vœux. Parce que dans cette doctrine apparaît implicitement l’idée que nos voisins ne nous veulent pas forcément du bien…

              [Mais je me demande si l’expression importante dans le paragraphe n’est pas le “au demeurant moins couteuses”, qui m’a interpellé. Si on voulait réellement développer l’arme spatiale, etc. le coût aurait été largement celui du maintien de la capacité nucléaire… Peut être se rend il compte 20 ans plus tard que son obsession de couper les coûts était à coté de la plaque, et qu’il tente de se raccrocher aux branches ainsi ?]

              Je pense surtout que dans son idée l’arme spatiale peut être partagée, et donc les coûts distribués parmi les membres de l’UE. Ce commentaire renforce l’analyse que j’ai exposé plus haut : si Pinton s’est opposé en 1983 à la dissuasion, c’est moins parce qu’elle était « obsolète » que parce que de par son caractère même elle ne peut être « européanisée ».

              [A noter au passage, avec 20 années de recul supplémentaires (le livre est pré 11 Septembre) : son expression de nouvelle ligne Maginot à propos du nucléaire, je la reprendrais moi aussi à mon compte. Mais il faut admettre que les satellites, missiles, etc. sont aussi une ligne Maginot face à des guerres hybrides, non déclarées, etc.]

              Je pense que vous avez tort. Paraphrasant Babbage, vous ne pouvez pas reprocher à une machine à peler les pommes de terre de ne pas peler des ananas. La dissuasion n’est pas un couteau suisse qui peut protéger contre TOUTE agression. Elle sert à sanctuariser le territoire contre toute agression massive par un Etat. C’est par définition « l’ultima ratio », mais elle ne se substitue à d’autres dispositif de protection contre des menaces spécifiques, comme celle d’une attaque terroriste. Quant aux satellites et aux missiles, ils servent surtout aux interventions hors de nos frontières, alors que la dissuasion sert à protéger ce qui se trouve à l’intérieur.
              On peut dire par exemple que la bombe atomique a rendu obsolète une armée d’appelés. En effet, à quoi bon se doter d’une grosse armée destinée à défendre nos frontières alors que notre territoire est sanctuarisé par la dissuasion ? Mais opposer la dissuasion aux outils d’intervention extérieure n’a aucun sens.

              • Vincent dit :

                @Descartes

                Votre analyse stratégique est une évidence, et je ne songerais pas à la discuter.
                Ce que je voulais dire par là, c’est que, aujourd’hui, l’enjeu principal auquel nous sommes confrontés aujourd’hui n’est ni le risque d’une attaque classique massive, ni le risque de devoir faire la guerre à l’extérieur (certes, il y a des opérations extérieures, mais je ne considère pas qu’il s’agit d’intérêts vitaux pour notre pays). Ces risques ne peuvent pas être pris en compte par la dissuasion nucléaire, non plus que par les chars, les satellites, ou les missiles.
                Dans des guerres d’infiltration et de propagande, c’est d’autres outils qui sont utiles : le renseignement intérieur, la contre-propagande, etc.

                • Descartes dit :

                  @ Vincent

                  [Ce que je voulais dire par là, c’est que, aujourd’hui, l’enjeu principal auquel nous sommes confrontés aujourd’hui n’est ni le risque d’une attaque classique massive, ni le risque de devoir faire la guerre à l’extérieur (certes, il y a des opérations extérieures, mais je ne considère pas qu’il s’agit d’intérêts vitaux pour notre pays).]

                  Je ne partage pas votre avis. Le risque d’une « attaque classique » contre notre territoire ou nos intérêts vitaux nous paraît faible aujourd’hui. Mais le serait-il si nous n’avions pas la dissuasion nucléaire (ou bien une armée conventionnelle de masse armée et équipée pour y faire face, ce qui nous coûterait bien plus cher) ? Je ne suis pas totalement persuadé. Quant aux opérations extérieures… là encore je vous trouve très optimiste : oui, empêcher autant que possible l’apparition d’Etats « faillis » qui servent de base arrière au terrorisme est bien un « intérêt vital » de la France.

                  [Ces risques ne peuvent pas être pris en compte par la dissuasion nucléaire, non plus que par les chars, les satellites, ou les missiles.]

                  De quels « risques » parlez-vous ? S’il s’agit du terrorisme, je dois dire que c’est un « risque » très limité. En cinq ans, Daesh n’a pas réussi à faire un demi-millier de morts. Le terrorisme ne constitue nullement une menace vitale pour notre pays. Il n’empêche pas les pouvoirs publics de fonctionner, les entreprises de produire, les services publics de faire leur travail. C’est une nuisance, certes, mais guère plus.

                  [Dans des guerres d’infiltration et de propagande, c’est d’autres outils qui sont utiles : le renseignement intérieur, la contre-propagande, etc.]

                  J’aurais tendance à dire que dans les guerres d’infiltration et de propagande, la meilleure arme est l’éducation !

                  • Vincent dit :

                    >> Ces risques ne peuvent pas être pris
                    >> en compte par la dissuasion
                    >> nucléaire, non plus que par les
                    >> chars, les satellites, ou les missiles.

                    > De quels « risques » parlez-vous ?
                    > S’il s’agit du terrorisme,

                    J’ai volontairement été flou. Mais je suis d’accord avec vous. La menace en France n’est pas la menace terroriste, mais la menace d’une division du corps social. Et particulièrement (même s’ils n’en ont pas l’exclusive) de la part de personnes d’origine étrangère, et qui brandissent leur origine comme un étendard pour montrer qu’ils ne sont pas comme les autres (enfin, quand je dis “brandissent leurs origines”… Ca me fait bien rigoler de voir des personnes d’origine berbère ou kabyle porter des tenues traditionnelles d’Arabie saoudite ou d’Afghanistan, en pensant revenir à leurs sources).

                    Et face à ce risque majeur, les enjeux d’invasion par une puissance étrangère, des guerres à l’étranger, etc. me semblent bien secondaires.

                    Voilà quel était le sens de mon commentaire. Après, il est pour moi probable que nous allions vers une période de troubles généralisés à l’échelle planétaire, et dans ce cadre, je ne mettrais pas ma main à couper que la force de dissuasion “tous azimuts” sera sans utilité dans les 30 prochaines années.

                    Je suis donc naturellement d’accord avec vous sur le fond : “pas touche à la force de frappe, quel qu’en soit le coût” !

                    • Descartes dit :

                      @ Vincent

                      [J’ai volontairement été flou. Mais je suis d’accord avec vous. La menace en France n’est pas la menace terroriste, mais la menace d’une division du corps social. Et particulièrement (même s’ils n’en ont pas l’exclusive) de la part de personnes d’origine étrangère, et qui brandissent leur origine comme un étendard pour montrer qu’ils ne sont pas comme les autres (enfin, quand je dis “brandissent leurs origines”… Ca me fait bien rigoler de voir des personnes d’origine berbère ou kabyle porter des tenues traditionnelles d’Arabie saoudite ou d’Afghanistan, en pensant revenir à leurs sources).]

                      La discussion portait sur les risques relatifs à la défense nationale. Or, ici vous dérivez vers des risques d’une nature très différente. Je pense qu’il ne faut pas tout mélanger : les armes, qu’elles soient nucléaires ou conventionnelles, sont là pour faire face à des risques d’une nature bien précise. Exiger d’elles qu’elles soient efficaces contre les risques sociaux, politiques ou environnementaux pour ne donner que trois exemples n’a pas de sens. Il n’existe pas d’instrument magique qui permette de traiter tous les risques à la fois.

                      Le risque de fragmentation ou d’atomisation du corps social – c’est-à-dire, sa division en communautés voire en individus isolés – est bien réel, et nous en voyons les prémisses tous les jours. Sur ce sujet, je ne partage pas l’accent particulier que vous mettez sur les « personnes d’origine étrangère ». Les régionalismes, les communautarismes fondés sur l’ethnie, le sexe, la préférence sexuelle ou tout autre caractère qu’on voit fleurir un peu partout me semblent aussi dangereux si non plus que les communautarismes « étrangers ». Et cela sans compter avec les logiques individualistes qui nient toute pertinence au corps social en tant que tel.

                      Je dirais même que c’est la fragmentation et l’atomisation du corps social « français » qui fait de l’immigré un problème. Je suis intimement persuadé que l’assimilation est la solution à ce problème, seulement pour que l’assimilation soit possible il faut que la société d’accueil offre une référence à laquelle l’étranger puisse « s’assimiler ». Or, comment un corps social fragmenté pourrait-il offrir une telle référence ?

                      [Et face à ce risque majeur, les enjeux d’invasion par une puissance étrangère, des guerres à l’étranger, etc. me semblent bien secondaires.]

                      Il n’y a pas de hiérarchie. Il faut faire face aux deux enjeux en même temps.

                      [Je suis donc naturellement d’accord avec vous sur le fond : “pas touche à la force de frappe, quel qu’en soit le coût” !]

                      Voilà un point sur lequel nous pouvons être d’accord !

                    • Vincent dit :

                      >Voilà un point sur lequel
                      > nous pouvons être d’accord !

                      Ce n’est pas toujours le cas, mais ici, je crois que nous sommes en fait d’accord sur presque tout en fait.

                      Tous les séparatismes que vous citez ne sont que des conséquences de l’atomisation de la société, de l’absence de projet fédérateur commun, et de la perte du sens commun. Si il est sans doute le plus voyant dans les rues (d’où mon “particulièrement”), le risque de sécession par les personnes d’origine étrangère n’en est qu’un parmi, effectivement, tous ceux que vous citez.
                      Et le cœur du problème est bien que la force gravitationnelle de la planète “nation” se réduit tellement que d’autres forces d’interaction peuvent s’exprimer à sa place.

                      Par ailleurs, si l’on considère, comme Clausewitz, que la guerre n’est qu’un moyen de la politique, alors, il faut reconnaitre que les moyens militaires traditionnels, qu’ils soient la conscription, les armes sophistiquées, ou nucléaires, ne sont d’aucune utilité face aux menaces politiques existentielles auxquelles nous faisons face, puisqu’elles ne sont pas militaires. C’est en ce sens que je parle de ligne Maginot ; il s’agit certes d’une arme absolue face à des agressions militaires, mais inefficaces contre des agressions qui ne le sont pas.

                    • Descartes dit :

                      @ Vincent

                      [Et le cœur du problème est bien que la force gravitationnelle de la planète “nation” se réduit tellement que d’autres forces d’interaction peuvent s’exprimer à sa place.]

                      J’aime beaucoup cette image.

  10. morel dit :

    Je n’ai pas de ressentiment personnel contre Chirac, Après coup, l’homme a des côtés bien plus sympathiques que nombre de personnages politiques actuels, en particulier les actuels gouvernants et leurs députés à CSP +++

    J’ai bien peur que nous ne soyons depuis un temps long sur une pente où chaque épisode fait regretter le précédent sans forcément devoir cela à la fuite de notre jeunesse.

    Pour ma part, il faut sortir des impressions pour qu’un bilan soit établi et en ces temps de panégyrique, il faut aussi rappeler – en se contentant des éléments les plus saillants qui me viennent à l’esprit – son poids décisif contre l’aile souverainiste du RPR au moment de Maastricht, sa suppression du service militaire, la désignation de la « responsabilité de la France » dans la déportation des juifs, le plan Juppé de 1995 visant retraites et sécu, enfin le CPE ( période d’essai de 2 ans pour les moins de 26 ans!).

    Qu’il repose en paix mais nous, vivants, avons le droit de combattre son œuvre.

    • Descartes dit :

      @ morel

      [Qu’il repose en paix mais nous, vivants, avons le droit de combattre son œuvre.]

      Et même de le critiquer. Comme vous savez, j’aime beaucoup la phrase de Voltaire : « Nous devons des égards aux vivants, aux morts nous ne devons que la vérité »

    • Laurent dit :

      “Pour ma part, il faut sortir des impressions pour qu’un bilan soit établi et en ces temps de panégyrique, il faut aussi rappeler – en se contentant des éléments les plus saillants qui me viennent à l’esprit – son poids décisif contre l’aile souverainiste du RPR au moment de Maastricht, sa suppression du service militaire, la désignation de la « responsabilité de la France » dans la déportation des juifs, le plan Juppé de 1995 visant retraites et sécu, enfin le CPE ( période d’essai de 2 ans pour les moins de 26 ans!).”

      Permettez moi de rajouter à votre liste les privatisations des années 86-88 plus celles effectuées sous sa présidence. Que sont devenues ces entreprises et est ce qu’un économiste sérieux peut expliquer que leurs ventes fut bénéfiques pour notre budget national ?

      • morel dit :

        @ Descartes

        « j’aime beaucoup la phrase de Voltaire : « Nous devons des égards aux vivants, aux morts nous ne devons que la vérité »,

        Le paradoxe amusant de cette aporie est que la vérité en question ne peut être entendue que par les vivants.

        @ Laurent

        «Permettez moi de rajouter à votre liste les privatisations des années 86-88 plus celles effectuées sous sa présidence. Que sont devenues ces entreprises et est ce qu’un économiste sérieux peut expliquer que leurs ventes fut bénéfiques pour notre budget national ? »

        Il aurait bien d’autres choses à ajouter ; il me revient en mémoire la suppression de l’autorisation administrative de licenciement pour laquelle le CNPF (Medef de l’époque) avait inauguré la série des « supprimez moi cette entrave à la liberté d’entreprise et nous vous créerons des milliers et des milliers d’emplois », La corde semble aujourd’hui inusable puisque reprise à chaque demande de recul majeur malgré un long historique contraire.
        Surtout, concernant ces entreprises qui ont été privatisées, tant le gouvernement d’après-guerre que celui issu de 1981 situaient ces nationalisations dans une vue globale stratégique même si en 1981, les temps économiques étaient changés. On chercherait en vain une telle vision à travers les privatisations que vous décrivez. La vente s’apparente à celle célèbre des « bijoux de famille » dont le produit s’est évaporé dans les « trous » du budget car la politique menée ne pouvait qu’aboutir à ça.

        • Descartes dit :

          @ morel

          [Le paradoxe amusant de cette aporie est que la vérité en question ne peut être entendue que par les vivants.]

          Bien entendu. C’est pas pour rien qu’on a accusé Voltaire d’athéisme. Dans sa formule, il est implicite qu’on parle AUX vivants, mais qu’on parle DES morts. On doit des égards aux premiers parce qu’ils peuvent entendre, mais les morts ont disparu pour toujours et ils ne comptent plus. Il faut dire la vérité à leur sujet parce qu’on la doit en fait aux vivants, pas aux morts.

          [Surtout, concernant ces entreprises qui ont été privatisées, tant le gouvernement d’après-guerre que celui issu de 1981 situaient ces nationalisations dans une vue globale stratégique même si en 1981, les temps économiques étaient changés.]

          Je ne suis pas d’accord avec vous. En 1945-46, les nationalisations entraient bien dans une logique de stratégie économique et industrielle. C’est d’ailleurs pourquoi on a nationalisé des secteurs bien précis considérés comme stratégiques : le crédit, l’assurance, l’énergie, l’aéronautique. L’exception était Renault, qui a été nationalisée pour des raisons purement politiques.

          En 1981, les nationalisations étaient surtout une concession à l’électorat communiste. Le but affiché étant de « faire rendre gorge aux grands patrons », de créer les emplois et mettre en œuvre les mesures sociales – peut-être même l’autogestion – dont les capitalistes ne voulaient pas. Mais il n’y avait pas – sauf dans la tête de certains au CERES – de véritable projet stratégique concernant l’industrie. C’est d’ailleurs pourquoi les nationalisations de 1981 n’ont pas produit grande chose, si ce n’est contribuer à la désorganisation de notre appareil industriel et son dépeçage (voir l’affaire Triangle). J’ajoute qu’en même temps qu’on nationalisait, on organisait la déroute de notre industrie avec l’Acte Unique de 1986…

          La réalité est qu’en 1981 il n’y avait personne ou presque au PS qui fut compétent en matière industrielle. Les grands corps techniques de l’Etat (Mines, Ponts, Télecoms) étaient tenus à distance, perçus comme un nid de gaullistes et de réactionnaires impénitents. Je ne me souviens pas d’un seul ministre socialiste de l’époque qui ait eu une formation d’ingénieur et une expérience industrielle. Les questions économiques n’intéressaient pas Mitterrand, et ceux qui s’y intéressaient (Delors, Beregovoy) s’y intéressaient essentiellement du point de vue financier. Le PS mitterrandien était moderniste en termes sociétaux et profondément passéiste en termes économiques.

          [On chercherait en vain une telle vision à travers les privatisations que vous décrivez. La vente s’apparente à celle célèbre des « bijoux de famille » dont le produit s’est évaporé dans les « trous » du budget car la politique menée ne pouvait qu’aboutir à ça.]

          Je ne suis pas d’accord. La privatisation des banques et des assurances sous Chirac/Balladur ou celle de l’Energie ou des Telecom sous Jospin répondent à un projet économique et politique, qui n’est pas moins un pour venir de Bruxelles. Que nos politiques voient dans l’adhésion à ce projet un moyen commode de se procurer quelques pépètes en vendant les bijoux de famille pour pouvoir faire des cadeaux en temps d’élections, c’est certain. Mais le projet néo-libéral existe, et reste le fil conducteur de l’ensemble des privatisations depuis l’Acte Unique.

          • Ian Brossage dit :

            @Descartes

            > Le PS mitterrandien était moderniste en termes sociétaux et profondément passéiste en termes économiques.

            Finalement, Macron et En Marche sont les dignes héritiers du PS. Déprimant…

            • Descartes dit :

              @ Ian Brossage

              [Finalement, Macron et En Marche sont les dignes héritiers du PS. Déprimant…]

              Sur beaucoup de points, Macron est certainement le digne héritier de Mitterrand. Qui fut le premier président à mélanger dans un gouvernement des ministres dits « de gauche » et des ministres dits « de droite » ? C’était Mitterrand en 1988, dans le gouvernement Rocard. C’était une façon de proclamer que des hommes « de droite » et des hommes « de gauche » pouvaient travailler ensemble pour conduire une même politique, bref, que la division « droite/gauche » était devenue purement cosmétique, qu’elle ne faisait que désigner deux écuries se bagarrant pour les postes et les prébendes, mais défendant les mêmes intérêts.

              En 1988, on occultait cette communauté d’intérêt derrière le « coup » tactique. On prétendait que Mitterrand n’avait « ouvert » son gouvernent à des personnalités de droite que pour des raisons tactiques. Mais avec le recul, on peut se demander si cette invocation de la « tactique » n’occultait un mouvement de fond, dont le « ni droite ni gauche » de Macron n’est la conclusion logique. Déjà en 1988, les différences entre une « politique de gauche » et une « politique de droite » avaient pratiquement disparu, emportées par l’effacement du PCF, le tournant de la rigueur de 1983 et l’Acte unique de 1986. L’UMP et le PS ont maintenu artificiellement l’illusion d’une différence parce que cela les arrangeait électoralement. C’est Hollande finalement qui a été le moins habile à l’heure de maintenir cette illusion, et en faisant cela il a ouvert la porte à Macron. Mais la réalité qui était derrière cette illusion avait déjà disparu lorsque Rocard devient Premier ministre.

          • morel dit :

            @ Descartes

            Non, je crois pas aux vues binaires. D’un côté la compétence, la bonne foi etc, de l’autre, son parfait inverse. La vérité, c’est que derrière la façade « unitaire » de l’union de la gauche, il y avait la bataille de l’hégémonie sur le mouvement, chacun souhaitant prendre le pas sur l’autre qu’il ne portait pas dans son coeur. A analyser attentivement les événements, la « rupture de 1977 » s’inscrit dans cette logique, D’ailleurs, le PCF n’y reviendra pas en 1981.
            En ce qui concerne la bourgeoisie, elle ne s’y trompera pas non plus en organisant la fuite massive des capitaux,
            Après, c’est une autre histoire où sous l’égide de Mitterrand, le gouvernement organise la « rigueur » en promouvant le nouvel eldorado : « L’Europe ».

            • Descartes dit :

              @ morel

              [Non, je crois pas aux vues binaires. D’un côté la compétence, la bonne foi etc, de l’autre, son parfait inverse.]

              Ce n’est pas ce que j’ai dit. Je n’ai jamais parlé de « compétence » ou de « bonne foi ». J’ai simplement dit que les nationalisations de 1945-46 et celles de 1981 n’obéissaient nullement aux mêmes objectifs, tout simplement parce qu’ils ne servaient pas les mêmes intérêts. En 1945, était au pouvoir une alliance entre la bourgeoisie nationale et le prolétariat, dont l’objectif déclaré était de « défendre l’indépendance politique et économique de la nation, rétablir la France dans sa puissance, dans sa grandeur et dans sa mission universelle », et pour cela se donnait comme moyen « le retour à la nation des grands moyens de production monopolisée, fruits du travail commun, des sources d’énergie, des richesses du sous-sol, des compagnies d’assurances et des grandes banques ».

              En 1981, la perspective politique était tout autre. Arrivait au pouvoir une alliance entre les classes intermédiaires et la bourgeoisie, dont l’objectif n’était nullement « l’indépendance politique et économique », mais l’insertion de la France dans un cadre supranational. La nationalisation n’était qu’un coût politique à payer pour contenter certaines couches sociales et leur donner l’illusion que « l’union de la gauche » était au pouvoir.

              Ce n’est pas que les gens de 1981 fussent moins « compétents » que ceux de 1945. Tout simplement, leurs objectifs étaient différents. Les Delors et Fabius de 1981 étaient aussi « compétents » – voire plus – que les Paul ou les Croizat de 1945.

              [La vérité, c’est que derrière la façade « unitaire » de l’union de la gauche, il y avait la bataille de l’hégémonie sur le mouvement, chacun souhaitant prendre le pas sur l’autre qu’il ne portait pas dans son coeur.]

              Et vous croyez que ce n’était pas le cas en 1945 ? Que le CNR était une assemblée consensuelle ou tout le monde s’embrassait ? Allons… à côté du combat pour l’hégémonie que se livraient en 1944 gaullistes, communistes, socialistes et démocrates-chrétiens, les luttes de 1981 sont du pipi de chat. La différence ne tient pas tant à ces conflits mais aux rapports de force sociaux qui les sous-tendaient. En 1945, la bourgeoisie et le prolétariat avaient besoin l’un de l’autre pour avancer. En 1981, la bourgeoisie et les classes intermédiaires se sont défaites du prolétariat français, qui n’avait plus aucun intérêt dans une économie européanisée puis mondialisée.

              [En ce qui concerne la bourgeoisie, elle ne s’y trompera pas non plus en organisant la fuite massive des capitaux.]

              Rousselet a organisé la fuite massive des capitaux ? Ça m’étonnerait beaucoup… Qu’une partie de la bourgeoisie ait mis son argent à l’abri n’étonnerait personne : le PS au pouvoir était une expérience nouvelle, et la nouveauté fait toujours peur aux opérateurs financiers. Qui plus est, Mitterrand a jugé nécessaire d’associer les communistes à l’expérience pour mieux les détruire, mais les gens – communistes compris – ne l’ont pas compris tout de suite. Mais dire que « la bourgeoisie a organisé la fuite massive des capitaux », c’est largement excessif. Une partie importante de la « bourgeoisie » a gardé ses capitaux en France, parce qu’elle a très bien compris qu’avec les socialistes il y aurait de très bonnes affaires à faire.

              Par ailleurs, je trouve curieuse la formule « la bourgeoisie ne s’y est pas trompée ». Les faits postérieurs ont montré que la bourse ne s’est jamais aussi bien portée que pendant les deux septennats de François Mitterrand, au point qu’on appelle ces années « les années fric ». Si la bourgeoisie a organisé la fuite des capitaux, comme vous dites, elle aurait mieux faire de les garder au pays puisque c’est là que les meilleurs rendements se sont trouvés. Elle s’est bien « trompée » donc…

              Enfin, ce n’est pas la « fuite des capitaux » qui a mis en difficulté le gouvernement socialiste, c’est le déficit de la balance commerciale poussé à la hausse par une relance massive du pouvoir d’achat sans protectionnisme aux frontières. Le gouvernement a bien essayé des mesures protectionnistes de façade (souvenez-vous du dédouanement des magnétoscopes à Poitiers) mais il était difficile d’aller plus loin tout en poussant une politique franchement « européiste ». Car il ne faut pas exagérer l’effet d’une « fuite de capitaux ». Ce sont les titres et l’or qui peuvent « fuir », mais les machines, les bâtiments, les matières premières qui servent à la production, elles, ne peuvent pas s’en aller comme ça.

              [Après, c’est une autre histoire où sous l’égide de Mitterrand, le gouvernement organise la « rigueur » en promouvant le nouvel eldorado : « L’Europe ».]

              Non, c’est la même histoire. La « rigueur » de 1983 n’arrive pas par hasard, elle vient dans la droite ligne d’un projet. « L’Europe » ne naît pas l’Eldorado en 1983, elle est déjà inscrite dans le programme électoral du PS à l’élection européenne de 1979. On brode beaucoup sur le « choix » que Mitterrand fait en 1983 entre une politique « de gauche » et l’Europe. Mais on peut douter que ce « choix » ait été vraiment un. Lorsqu’on regarde la trajectoire mitterrandienne, on se demande comment certains ont pu croire un instant que Mitterrand aurait pu faire un autre choix. En 1981, pratiquer une politique antipopulaire aurait requinqué le PCF et aurait été très dangereux. En 1983, le PCF a été neutralisé, on pouvait se lâcher.

  11. luc dit :

    N’oublions pas non plus ,qu’avec Giscard en 1975 , Chirac a organisé le rapprochement familial vers nos contrées des immigrés économiques .C’est ainsi que des millions de personnes sont venus en France venant d’Afrique .
    Avec le recul , nous comprenons pourquoi notre pays de 65 millions de citoyens abrite 85 millions de cartes vitales et a vu se construire plus de 4000 mosquées (avec ou sans permis de construire) sur le sol français depuis le début du 21ième siécle.
    Je m’en réjouirai si les exemples effrayants des Balkans ,du Liban et de l’Oural.ne nous interpellait quant aux capacités de l’Islam à intégrer la modernité .
    Pensez vous que ce qui est arrivé ,l’éradication de toute autre forme de pensée dans les institutions , au Maghreb (initialement chrétien puis totalement islamisé),au Moyen Orient et partout ailleurs sur la planète où l’Islam s’est implanté , peut se produire en France ? pourquoi ?

    • Descartes dit :

      @ luc

      [N’oublions pas non plus ,qu’avec Giscard en 1975 , Chirac a organisé le rapprochement familial vers nos contrées des immigrés économiques .C’est ainsi que des millions de personnes sont venus en France venant d’Afrique.]

      Je pense que la politique de regroupement familial se justifiait à l’époque. Il ne faut pas oublier que pendant les années soixante et soixante-dix la France a importé massivement de la main d’œuvre, main d’œuvre sans laquelle le décollage des « trente glorieuses » n’aurait pas été possible. Cette main d’œuvre était en grande partie constituée d’hommes seuls qui venaient travailler et entretenaient une famille « au pays ». A l’époque on imaginait que ces travailleurs n’étaient chez nous qu’à titre temporaire, qu’ils allaient rentrer chez eux après quelques années, pour être remplacés par de nouveaux venus.

      Le premier choc pétrolier a détruit ces illusions. Les besoins en main d’œuvre ayant diminué, les possibilités d’entrée se sont taries, et en même temps, il fallait stabiliser ces travailleurs immigrés qui s’étaient assimilés en grande partie chez nous et qui ne voulaient surtout pas revenir au bled. La solution raisonnable à l’époque – il ne faut pas oublier que les mécanismes d’assimilation étaient encore très puissants – a été de fermer le robinet de l’immigration de travail et de permettre à ceux déjà installés depuis des années d’amener leurs familles.

      L’erreur, commise postérieurement, est d’avoir assoupli les conditions du regroupement familial qui au départ était réservé aux immigrés installés légalement pendant un temps relativement long et surtout de l’avoir ouvert aux nouveaux arrivants « régularisés », alors qu’on démantelait en même temps les logiques d’assimilation. Mais cette erreur a été commise plutôt du temps de Miterrand.

      [Pensez-vous que ce qui est arrivé, l’éradication de toute autre forme de pensée dans les institutions, au Maghreb (initialement chrétien puis totalement islamisé), au Moyen Orient et partout ailleurs sur la planète où l’Islam s’est implanté , peut se produire en France ? pourquoi ?]

      D’abord, vous noterez que l’Islam n’a pas le monopole de « l’éradication de toute autre forme de pensée ». Le christianisme ne s’est pas trop mal débrouillé de ce point de vue. Combien de temples de Jupiter ou de Toutatis connaissez-vous dans le territoire qui était celui de l’ancienne Gaule, par exemple ? N’est-ce pas le christianisme qui a fait détruire les anciens temples et, pour effacer même leur souvenir, à construit des églises sur leurs ruines ? Auriez-vous oublié que le « roi très chrétien » Louis IX – il est même canonisé – expulse les juifs de France en 1250, et que ses successeurs recommenceront neuf fois entre le IVème et le XVIIème siècle ? Auriez-vous oublié que les juifs ont été obligés de choisir entre l’exile et la conversion en Espagne au XVème siècle ? Comme vous voyez, le christianisme n’a pas été moins intolérant envers les « autres formes de pensée » que l’Islam…

      Mais pour répondre à votre question, non, je ne pense pas que l’Islam puisse « éradiquer toute autre forme de pensée » en France tout simplement parce que je pense que le fondamentalisme islamique est en grande partie un baroud d’honneur, un peu comme le durcissement de l’Eglise catholique à la fin du XVIIIème siècle, qui l’amènera à soutenir les régimes les plus réactionnaires, les plus contestables – nazisme compris. C’est une réaction au dynamitage des anciennes coutumes, traditions et modes de vie par la modernité capitaliste.

      Si l’Islam – mais aussi d’autres fondamentalismes chrétiens – prospèrent, c’est dans la mesure ou ce capitalisme est incapable de donner un sens à la vie. Une fois les grandes “religions laïques” comme la République ou le communisme mises au placard, le capitalisme n’offre comme objectif dans la vie que celui de gagner de l’argent. En ce sens, on peut dire que le capitalisme amène les fondamentalismes comme la nuée porte l’orage. Mais ce n’est pas un fondamentalisme unificateur, plutôt tout le contraire.

      • Yoann Kerbrat dit :

        [Si l’Islam – mais aussi d’autres fondamentalismes chrétiens – prospèrent, c’est dans la mesure ou ce capitalisme est incapable de donner un sens à la vie. ]

        Ou l’amour de la Nation et du Peuple – pas l’existant, une version romancée avec une histoire épique, une culture plus riches que toute les autres et un passé glorifié… En bref le nationalisme.

        Les causes de la montée de l’extrême droite et de l’islamismes sont les mêmes, c’est peut être sa la blague, ils haïssent des gens qui leur sont similaires mais dont l’histoire personnel décide de s’ils seront national-socialiste, ouvertement facho, chrétiens fous, islamistes… Peut être même ZADistes pour reprendre un ancien article de ce blog, parce que cet écologisme est aussi celle d’une idée d’un passé glorifié.

        • Descartes dit :

          @ Yoann Kerbrat

          [« Si l’Islam – mais aussi d’autres fondamentalismes chrétiens – prospèrent, c’est dans la mesure ou ce capitalisme est incapable de donner un sens à la vie. » Ou l’amour de la Nation et du Peuple – pas l’existant, une version romancée avec une histoire épique, une culture plus riches que toute les autres et un passé glorifié… En bref le nationalisme.]

          L’idéologie nationale-républicaine, comme le communisme, le catholicisme ou l’Islam, fournissent une transcendance. L’individu se trouve inséré dans quelque chose de plus grand que lui, qui existe avant sa naissance et continuera après sa mort. La mort n’est donc plus une « fin », puisqu’on se survit soit par la mémoire et les œuvres (dans les religions laïques) soit par la vie éternelle (dans les autres).

          Marx l’avait très bien dit : « Partout où elle a conquis le pouvoir, [la bourgeoisie] a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l’homme féodal à ses “supérieurs naturels”, elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d’autre lien, entre l’homme et l’homme, que le froid intérêt, les dures exigences du “paiement au comptant”. Elle a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste ».

          Or, parce que nous sommes mortels, nous avons besoin de cette « extase religieuse », de cet « enthousiasme chevaleresque » qui nous amène à dépasser notre sort commun de mortels. A ce besoin, le capitalisme ne répond pas. L’homo economicus capitaliste n’a d’autre perspective dans la vie que de chercher à amasser et jouir de la plus grande quantité de richesses possibles de son vivant, et de laisser la plus grande quantité de dettes à sa mort. Après lui le déluge. C’est d’ailleurs la grande contradiction d’une époque qui nous enjoint de penser aux générations futures alors que par ailleurs on nous pousse à un comportement purement individualiste.

          [Les causes de la montée de l’extrême droite et de l’islamismes sont les mêmes, c’est peut être sa la blague, ils haïssent des gens qui leur sont similaires mais dont l’histoire personnel décide de s’ils seront national-socialiste, ouvertement facho, chrétiens fous, islamistes… Peut être même ZADistes pour reprendre un ancien article de ce blog, parce que cet écologisme est aussi celle d’une idée d’un passé glorifié.]

          Tout à fait. Les néo-libéraux ont investi un énorme effort pour tuer toutes les transcendances qui représentaient pour eux un danger, et c’est ainsi que l’Etat-nation républicain ou le communisme sont passés à la trappe. Mais pour ce faire, il a fallu s’appuyer sur d’autres transcendances dont le danger n’est pas apparu évident à l’époque… après tous, les terroristes qui ont descendu les tours jumelles ne sont que les « freedom fighters » de Reagan reconvertis.

      • bip dit :

        @ Descartes

        [Je pense que la politique de regroupement familial se justifiait à l’époque. Il ne faut pas oublier que pendant les années soixante et soixante-dix la France a importé massivement de la main d’œuvre, main d’œuvre sans laquelle le décollage des « trente glorieuses » n’aurait pas été possible. Cette main d’œuvre était en grande partie constituée d’hommes seuls qui venaient travailler et entretenaient une famille « au pays ». A l’époque on imaginait que ces travailleurs n’étaient chez nous qu’à titre temporaire, qu’ils allaient rentrer chez eux après quelques années, pour être remplacés par de nouveaux venus.
        Le premier choc pétrolier a détruit ces illusions. Les besoins en main d’œuvre ayant diminué, les possibilités d’entrée se sont taries, et en même temps, il fallait stabiliser ces travailleurs immigrés qui s’étaient assimilés en grande partie chez nous et qui ne voulaient surtout pas revenir au bled. La solution raisonnable à l’époque – il ne faut pas oublier que les mécanismes d’assimilation étaient encore très puissants – a été de fermer le robinet de l’immigration de travail et de permettre à ceux déjà installés depuis des années d’amener leurs familles.]

        Je ne crois pas que l’on puisse parler de «solution raisonnable». Elle n’avait rien de plus « raisonnable » que celle de ne pas faire venir leurs familles. Ou même de les renvoyer si on n’avait plus besoin d’eux. Après tout, on leur avait offert un travail, un cadre et un niveau de vie dont ils n’auraient jamais pu rêver chez eux. On était donc quittes.

        Je pense d’ailleurs que De Gaulle n’aurait jamais fait ce choix. Lui qui avait préféré laisser les harkis se faire massacrer plutôt que d’avoir des dizaines de milliers de familles arabes en France.

        [L’erreur, commise postérieurement, est d’avoir assoupli les conditions du regroupement familial qui au départ était réservé aux immigrés installés légalement pendant un temps relativement long et surtout de l’avoir ouvert aux nouveaux arrivants « régularisés », alors qu’on démantelait en même temps les logiques d’assimilation. Mais cette erreur a été commise plutôt du temps de Miterrand.]

        Pourquoi penser que c’était une erreur ? Ce n’est pas comme si les conséquences avaient été imprévisibles ou que lorsqu’elles ont été visibles de n’importe qui avec des yeux, quelque chose a été fait pour y remédier.

        • Descartes dit :

          @ bip

          [Je ne crois pas que l’on puisse parler de « solution raisonnable ». Elle n’avait rien de plus « raisonnable » que celle de ne pas faire venir leurs familles. Ou même de les renvoyer si on n’avait plus besoin d’eux. Après tout, on leur avait offert un travail, un cadre et un niveau de vie dont ils n’auraient jamais pu rêver chez eux. On était donc quitte.]

          Je ne suis pas d’accord. Oui, on leur avait offert un travail, un cadre et un niveau de vie. Mais on avait fait aussi pression sur eux pour qu’ils s’assimilent. Et l’assimilation est pour moi un contrat qui lie les deux partis. L’étranger qui s’assimile, qui accepte de sortir de la logique communautaire pour faire siennes les règles, les coutumes, la sociabilité du pays d’accueil acquiert un certain nombre de droits, et parmi eux celui de permanence sur le territoire. Les travailleurs immigrés venus jusqu’au milieu des années 1970 s’étaient très largement assimilés, au point que l’heure de la retraite arrivée beaucoup n’ont eu aucune envie de retourner « au pays », dont la vie leur était devenue étrangère. Je trouve normal que ceux qui ont fait cet effort puissent faire venir en France leur épouse et leurs enfants. Vous noterez d’ailleurs que ce premier « regroupement familial » s’est bien passé : les femmes qui ont continué à porter le voile en France étaient à l’époque une rareté.

          Je pense qu’il aurait dû arrêter le « regroupement familial » lorsque la logique d’assimilation a été abandonnée à a fin des années 1970. C’est là que réside l’erreur.

          [Je pense d’ailleurs que De Gaulle n’aurait jamais fait ce choix. Lui qui avait préféré laisser les harkis se faire massacrer plutôt que d’avoir des dizaines de milliers de familles arabes en France.]

          Je ne sais pas si le choix s’est posé dans ces termes, mais si tel est le cas, ce n’est pas ce qu’il a fait de mieux.

          [Pourquoi penser que c’était une erreur ? Ce n’est pas comme si les conséquences avaient été imprévisibles ou que lorsqu’elles ont été visibles de n’importe qui avec des yeux, quelque chose a été fait pour y remédier.]

          J’utilise le terme « erreur » parce que je ne veux pas utiliser une expression qui viendrait d’une vision complotiste ou machiavélique de l’histoire. Je ne pense pas que les acteurs à l’époque aient pris la mesure des conséquences à long terme. Mais je vous donne acte qu’il s’agit d’une « faute », et non d’une « erreur ».

          • Tythan dit :

            [L’étranger qui s’assimile, qui accepte de sortir de la logique communautaire pour faire siennes les règles, les coutumes, la sociabilité du pays d’accueil acquiert un certain nombre de droits, et parmi eux celui de permanence sur le territoire.]

            Je ne suis pas d’accord avec vous sur ce point. Non, pour moi, un étranger, hors le cas du soldat de la légion étrangère qui a risqué sa vie pour sa patrie d’adoption, ne devrait pas se voir reconnaître le droit de rester inconditionnellement. Il s’agit d’une faveur qu’il demande, que le pays d’accueil devrait pouvoir souverainement accepter et refuser.

            Autrement dit, l’étranger pourrait être le plus assimilé au monde, le mec le plus intelligent et le plus adorable qui soit, si les circonstances font que, pour une raison x ou y (et il peut même y avoir une erreur), sa présence n’est pas désirée, et bien il ne devrait y avoir aucun droit à revendiquer. Je sais que c’est une position très dure, qui peut être douloureusement ressentie par ceux qui se font refouler. Mais quand je vois certains de mes compatriotes d’origine étrangère, complètement perdus sur le plan identitaire, pleins de haine envers ce qui devrait être leur pays, je me dis qu’il aurait été une solution beaucoup plus raisonnable qu’ils naissent dans leur pays d’origine. Plus ça va, et plus j’en viens à penser que leurs conditions matérielles qui auraient été plus difficiles ne pèsent rien face à leur désarroi et à leur situation absolument dramatique : refusant leur pays d’accueil mais incapables de vivre dans leur pays d’origine, leur désarroi me les rend pitoyables, alors qu’ils font peser un danger extrêmement important sur notre cohésion.

            Sur la naturalisation : pour moi, plus difficile l’acquisition de la nationalité française est, le mieux c’est. Evidemment, je ne veux pas parler ici d’une administration tatillonne et de paperasses, mais je voudrais des critères élevés, dont le problème est évidemment qu’ils sont difficiles à juger. Le droit du sol devrait être abandonné.

            Or, on fait tout l’inverse : on refuse la nationalité française à Jonathan Litell (dont l’ouvrage Les Bienveillantes m’avait impressionné) tandis qu’on l’accorde à n’importe quel jeanfoutre qui crache sur les valeurs qui ont fait notre histoire simplement parce qu’il a eu la chance de naître sur notre territoire. Et contester le droit du sol vous vaut immédiatement des accusations d’extrémisme et d’infréquentabilité.

            • Descartes dit :

              @ Tythan

              [« L’étranger qui s’assimile, qui accepte de sortir de la logique communautaire pour faire siennes les règles, les coutumes, la sociabilité du pays d’accueil acquiert un certain nombre de droits, et parmi eux celui de permanence sur le territoire. » Je ne suis pas d’accord avec vous sur ce point. Non, pour moi, un étranger, hors le cas du soldat de la légion étrangère qui a risqué sa vie pour sa patrie d’adoption, ne devrait pas se voir reconnaître le droit de rester inconditionnellement. Il s’agit d’une faveur qu’il demande, que le pays d’accueil devrait pouvoir souverainement accepter et refuser.]

              Je suis d’accord. Mais l’assimilation est un pacte. On demande de l’étranger un effort – un effort qu’il ne faut pas sous-estimer, croyez-moi, je suis bien placé pour le savoir – et personne ne fera cet effort s’il n’y a pas une contrepartie. Même si l’étranger n’a jamais le « droit » de rester dans un pays sans conditions, la France a quand même une dette envers ceux qui ont accepté ses conditions.

              [Autrement dit, l’étranger pourrait être le plus assimilé au monde, le mec le plus intelligent et le plus adorable qui soit, si les circonstances font que, pour une raison x ou y (et il peut même y avoir une erreur), sa présence n’est pas désirée, et bien il ne devrait y avoir aucun droit à revendiquer.]

              Dans ces conditions, pourquoi voulez-vous que les étrangers fassent l’effort de s’assimiler ? Et quelle légitimité avez-vous pour exiger d’eux cet effort ? Votre position a sa cohérence, mais elle implique le rejet de toute politique d’assimilation.

              [Mais quand je vois certains de mes compatriotes d’origine étrangère, complètement perdus sur le plan identitaire, pleins de haine envers ce qui devrait être leur pays, je me dis qu’il aurait été une solution beaucoup plus raisonnable qu’ils naissent dans leur pays d’origine. Plus ça va, et plus j’en viens à penser que leurs conditions matérielles qui auraient été plus difficiles ne pèsent rien face à leur désarroi et à leur situation absolument dramatique : refusant leur pays d’accueil mais incapables de vivre dans leur pays d’origine, leur désarroi me les rend pitoyables, alors qu’ils font peser un danger extrêmement important sur notre cohésion.]

              Ne mélangeons pas les choses : là, vous parlez de gens qui NE SONT PAS ASSIMILES. On sort donc du débat amorcé plus haut sur le fait de savoir si le fait d’avoir fait l’effort qu’implique l’assimilation donne à l’étranger une forme de « droit » à l’établissement. Cela étant dit, je partage votre point de vue : si l’on refuse un choix entre l’assimilation et le départ, on fabrique des populations « perdues », qui ne partagent pas l’identité du pays dont ils résident mais qui n’appartiennent pas non plus au pays d’origine.

              [Sur la naturalisation : pour moi, plus difficile l’acquisition de la nationalité française est, le mieux c’est. Evidemment, je ne veux pas parler ici d’une administration tatillonne et de paperasses, mais je voudrais des critères élevés, dont le problème est évidemment qu’ils sont difficiles à juger. Le droit du sol devrait être abandonné.]

              Je suis d’accord : pour moi, pas de naturalisation sans assimilation. Au risque de me répéter, pour moi l’assimilation est la clé du problème.

  12. Cher Descartes, à travers cet article vous nous dites combien vous aimez la France, et que nous en sommes les orphelins.

    • Descartes dit :

      @ Gérard Couvert

      [Cher Descartes, à travers cet article vous nous dites combien vous aimez la France, et que nous en sommes les orphelins.]

      Orphelins peut-être pas… mais je dois dire – au risque de passer pour un vieux croûton – que je suis inquiet pour « cette chose belle, précieuse, fragile et périssable » qu’est la civilisation française. J’en retire moins une nostalgie qu’une volonté de combattre pour la protéger, la défende, la transmettre.

  13. marc.malesherbes dit :

    hors sujet : incompréhensible pour le citoyen “moyen”

    https://www.usinenouvelle.com/article/pourquoi-jean-bernard-levy-recule-le-projet-hercule-de-refonte-d-edf.N891514
    Mais, pour tenter de limiter l’augmentation des tarifs de l’électricité en misant sur la concurrence, les parlementaires ont ajouté à la loi énergie climat adoptée le 26 septembre un article portant de 100 MW à 150 MW le volume d’électricité d’origine nucléaire qu’EDF doit vendre aux fournisseurs alternatifs qui le demandent au prix Arenh (accès régulé à l’énergie nucléaire historique), soit 42 euros du mégawattheure.

    Je veux bien que quelques députés soient soudoyés par les producteurs privés d’électricité, mais tout le parlement ?
    Pouvez-vous nous expliquer ce qui justifie une pareille décision ?
    Merci.

    nb: normalement, quitte à faire un petit quelque chose, ils auraient du baisser ce montant de 100MW à 50 MW.

    • Descartes dit :

      @ marc.malesherbes

      [Mais, pour tenter de limiter l’augmentation des tarifs de l’électricité en misant sur la concurrence, les parlementaires ont ajouté à la loi énergie climat adoptée le 26 septembre un article portant de 100 MW à 150 MW le volume d’électricité d’origine nucléaire qu’EDF doit vendre aux fournisseurs alternatifs qui le demandent au prix Arenh (accès régulé à l’énergie nucléaire historique), soit 42 euros du mégawattheure.]

      L’amendement en question n’a pas été introduit par « les députés ». Il s’agit d’un amendement proposé par le gouvernement. Il faut savoir que lors d’un débat parlementaire le gouvernement peut, lui aussi, déposer des amendements. Et il est relativement rare que les députés de sa majorité refusent de le voter… La lecture de l’exposé des motifs de cet amendement est assez éclairante de la confusion qui règne sur ce sujet. Le gouvernement commence par exposer que, faute d’accord de la Commission européenne, il n’a pas été possible de modifier le prix de l’ARENH à la hausse pour tenir compte de l’augmentation des coûts. Mais alors qu’un tel raisonnement aurait dû conduire à réduire le plancher pour éviter qu’EDF se fasse spolier, le gouvernement tire la conclusion inverse et augmente la quantité d’électricité qu’EDF doit vendre à vil prix à ses concurrents au prétexte de permettre aux français de bénéficier de prix bas.

      [Je veux bien que quelques députés soient soudoyés par les producteurs privés d’électricité, mais tout le parlement ?]

      Pas besoin de les soudoyer. Plus d’ARENH a vil prix, c’est des tarifs plus bas, et donc plus d’électeurs contents. C’est aussi pousser EDF dans le gouffre, mais ça on ne le verra que dans plusieurs années…

      • Vincent dit :

        J’ai été un peu interloqué par votre chiffre, même si je ne m’étais jamais intéressé à l’ARENH : 100 MW, ça ne représente pas grand chose. A peu près 10% d’un seul réacteur nucléaire…
        Après vérifications, c’est 100 TWh annuels. Soit une puissance moyenne de 11400 MW. Qui passerait donc à 17000 MW avec le passage de 100 à 150.
        Soit en gros de l’ordre de 11 réacteurs à plein régime qui deviendraient 17 (passage de 14 à 21 réacteurs après prise en compte d’un facteur de charge de 80%).

        C’est clairement loin d’être négligeable. Sans compter que, je suppose, en cas de problème sur un réacteur, c’est à EDF de prendre dans sa part sans l’imputer aux autres. Idem pour la fermeture de Fessenheim…

        Clairement, c’est pousser EDF dans le gouffre. Mais d’un autre côté, si l’objectif est de montrer que le nucléaire ne gagne pas d’argent pour pouvoir le nationaliser pour pas cher dans quelques années afin de faire le projet de scission d’EDF… C’est pas forcément mal vu :
        1. on tire dans les pattes d’EDF
        2. EDF perd de l’argent et sa valeur boursière dégringole
        3. On nationalise pour pas cher.

        Et au passage, ça a permis de soulager les hausses de factures pour calmer des gilets jaunes… Tout en donnant des gages aux écolos en leur montrant qu’on fait ce qu’il faut pour qu’ils puissent dire dans quelques années que le nucléaire n’est pas rentable.

        Bref, ce n’est pas ce que j’appelle une politique associée à une vision de long terme, pour le moins. Mais dans l’optique Macron, de viser le moins d’ennuis possibles d’ici 2022, ça se tient.

        “Qui veut tuer son chien l’accuse de la rage”.
        “Qui veut tuer EDF lui pique 20 milliards de dividendes en l’obligeant à s’endetter, et l’oblige à vendre à perte sa production”.

        • Descartes dit :

          @ Vincent

          [C’est clairement loin d’être négligeable. Sans compter que, je suppose, en cas de problème sur un réacteur, c’est à EDF de prendre dans sa part sans l’imputer aux autres. Idem pour la fermeture de Fessenheim…]

          En théorie, non. Le prix de l’ARENH est censé couvrir les coûts de production, et donc inclure les aléas techniques, les provisions pour démantèlement, etc. En pratique, le prix a été fixé non pas en fonction des coûts de production, mais en fonction des exigences de Bruxelles qui voulait un prix aussi bas que possible pour étrangler EDF et transférer les profits vers les fournisseurs indépendants qui sont les grands bénéficiaires de l’ARENH.

          [Clairement, c’est pousser EDF dans le gouffre.]

          C’est le but affiché de Bruxelles, et c’est pourquoi la Commision fait de l’obstruction à toute révision du prix, fixé à 42 € du MWh depuis près de dix ans (ce qui, tenant compte de l’inflation seule, représente déjà une baisse de l’ordre de 15% du prix réel). Lors de l’ouverture du marché, la Commission aurait voulu voir l’opérateur historique dépecé. On leur a fait comprendre que c’était politiquement invendable, et ils ont donc opté par l’étranglement lent, avec la complicité des gouvernements successifs. C’est politiquement plus sûr : le citoyen ne voit rien venir, et un jour on lui annoncera que l’entreprise est en mauvaise posture, qu’il faut la vendre à l’encan pour payer les dettes, et bien sûr « qu’il n’y a pas d’alternative ».

          [Mais d’un autre côté, si l’objectif est de montrer que le nucléaire ne gagne pas d’argent pour pouvoir le nationaliser pour pas cher dans quelques années afin de faire le projet de scission d’EDF… C’est pas forcément mal vu :
          1. on tire dans les pattes d’EDF
          2. EDF perd de l’argent et sa valeur boursière dégringole
          3. On nationalise pour pas cher.]

          Et vous croyez que Bruxelles va permettre une « nationalisation » dans ces conditions ? Non, bien sur que non. Pour pouvoir « nationaliser », il faudra séparer les actifs rentables des autres, et on finira par nationaliser la partie « non rentable » avec la dette en plus, en échange d’une privatisation totale des activités rentables. Ça s’appelle « socialiser les pertes et privatiser les bénéfices », et c’est très à la mode dans les couloirs de la Commission.

  14. Eduen dit :

    Bonjour;

    Vous parliez plus haut de la mise à bas d’EDF par la Commission, aussi j’aimerais aborder un point particulier avec vous.

    Un discourt en vogue actuellement est que l’UE, comprenez la Commission, décide de nombreuses choses qu’elle impose ensuite aux états membres; cela se retrouve aussi bien dans la bouche d’eurosceptiques que de politiques qui semblent trouver une excuse bien pratique pour se dédouaner d’une mesure impopulaire en accusant Bruxelles.

    Or, pour peu que l’on s’intéresse un minimum au fonctionnement de l’UE, on sait que la Commission ne dispose d’aucuns pouvoirs de décision seulement de proposition; monopole par ailleurs grignoter par d’autres instances.

    Donc, les mesures que la Commission nous impose le sont avec, et vous le dites, avec la bénédiction du Parlement et surtout du Conseil, que cela soit par la procédure législative “habituelle” ou la tenue des trilogues. (je prends ici le cas d’une directive basique pour plus de simplicité et ne pas nous noyer dans la nébuleuse d’exceptions qui compose le droit européen)

    A présent faisons un peu de politique fiction, que se passerait il si un état (mettons la France) décide de ne pas appliquer certaines mesures ? Vous dites que la “Commission ne le permettra pas” certes mais quels moyens CONCRETS a telle à sa disposition pour faire plier un état ? Vous me direz qu’un éventail de sanctions est prévu, financières notamment grace à l’action de la CJUE, mais si encore une fois le pays refuse tout bonnement de payer, que peut faire la Commission ? Si elle ne peut s’appuyer sur la puissance d’autres états, ca contrario de la mise au pas de la Grèce, la Commission n’a ni la puissance financière ou “physique” pour riposter.

    Encore une fois l’UE impose car nous le voulons bien et sert de caution bien pratique à nos gouvernements.

    • Descartes dit :

      @ Eduen

      [Or, pour peu que l’on s’intéresse un minimum au fonctionnement de l’UE, on sait que la Commission ne dispose d’aucuns pouvoirs de décision seulement de proposition; monopole par ailleurs grignoter par d’autres instances.]

      Révisez votre droit européen, et vous comprendrez que votre idée est fausse. La Commission dispose de pouvoirs de décision considérables.

      D’abord, il ne faut pas confondre le pouvoir de décision avec le pouvoir règlementaire. La Commission peut prendre toute seule de très nombreuses décisions. Ainsi, par exemple, lorsque deux grandes entreprises veulent fusionner, c’est la Commission qui décide d’autoriser ou non cette fusion respecte ou non le droit communautaire. Un autre exemple : lorsque la Commission estime qu’un Etat viole une règle européenne, c’est elle qui décide souverainement s’il y a lieu ou non d’ouvrir une procédure d’infraction. La menace de l’ouverture d’une telle procédure lui permet d’obtenir de tel ou tel Etat des concessions très importantes…

      Regardons maintenant le pouvoir réglementaire. La Commission n’a, il est vrai, qu’un pouvoir très limité pour faire des règles. Mais ce pouvoir est loin d’être nul. D’abord, elle a la possibilité de prendre des « actes délégués » et autres « actes d’exécution », ce qui lui donne des pouvoirs non négligeables. Mais son principal pouvoir est le monopole de la proposition (qui à ma connaissance n’est « grignoté » par aucune instance). Il faut bien insister sur le mot MONOPOLE. Ce qu’il veut dire, c’est que si la Commission ne peut faire passer tout ce qu’elle veut, rien ne peut passer sans son accord. De plus, la Commission est maîtresse des horloges, puisqu’elle peut présenter une proposition quand ça l’arrange. La combinaison des deux lui donne un énorme pouvoir pour faire accepter ses propositions par les Etats membres.

      La procédure est simple : il suffit d’acheter les votes. La Commission propose le marché suivant : je veux bien proposer telle ou telle mesure (qui vous permet de gagner des voix) à condition que vous avaliez telle autre mesure (qui intéresse la Commission). Or, les gouvernements doivent justifier leurs actes devant les électeurs, alors que la Commission n’est responsable devant personne. Les gouvernements sont donc en position de faiblesse…

      [A présent faisons un peu de politique fiction, que se passerait-il si un état (mettons la France) décide de ne pas appliquer certaines mesures ? Vous dites que la “Commission ne le permettra pas” certes mais quels moyens CONCRETS a telle à sa disposition pour faire plier un état ? Vous me direz qu’un éventail de sanctions est prévu, financières notamment grâce à l’action de la CJUE, mais si encore une fois le pays refuse tout bonnement de payer, que peut faire la Commission ?]

      Vous oubliez un peu vite que nous sommes dans un Etat de droit. Et dans un Etat de droit, il existe des mécanismes internes pour faire appliquer les règles. Si une directive européenne dit de faire blanc, et le gouvernement français pond un décret ou une loi disant de faire noir, le Conseil d’Etat (ou le Conseil constitutionnel) annulera le décret en question, puisque les règles européennes sont supérieures aux lois françaises, même postérieures (c’est l’arrêt « Nicolo »). Et si la CJUE prend une décision, celle-ci s’impose aux juridictions françaises et le juge français ne pourra que les suivre. En d’autres termes, pour le gouvernement français décider « de ne pas appliquer certaines mesures » implique refuser d’appliquer les décisions de la justice française. Et donc, la fin de l’Etat de droit…

      Bien entendu, le droit s’incline devant la politique. Si le peuple français décidait demain que le droit européen ne s’applique pas chez nous, le juge ne pourrait que s’incliner. Seulement voilà, dans ce cas nous sortons des traités européens. Bien sûr, personne ne nous enverra les chars. Mais en sortant de l’Union nous n’aurions plus accès à l’Euro, et nous échangerions avec nos voisins suivant les règles de l’OMC.

      Pour le dire autrement, on peut sortir de l’UE et on cesserait alors d’être soumis à ses règles, ou bien on peut rester et alors on est forcés de les appliquer. Mais l’idée d’une « désobéissance » qui permettrait à la France de rester dedans tout en n’appliquant les règles qui l’arrangent… vous voyez bien que cela ne peut marcher. Imaginez-vous si chaque pays agissait de la sorte !

      [Encore une fois l’UE impose car nous le voulons bien et sert de caution bien pratique à nos gouvernements.]

      En toute rigueur vous avez raison : le traité de Maastricht a été ratifié par référendum, et c’est lui qui fonde la domination de Bruxelles.

  15. DR dit :

    Bonjour,

    Je suis dubitatif sur la façon dont ce décès a été ressenti. Où a-t-on senti de l’émotion ? L’avez-vous ressenti à titre personnel ? Ce décès a-t-il été l’objet de débats dans nos familles, bureaux ? Chirac pour ma génération (né en 67, IEP 20 ans plus tard…), c’est le VRP des trahisons, celle de VGE très bien raconté par celui-ci (l’épisode du second tour de 81), puis tour à tour contre l’Europe, pour elle, pour Thatcher, contre elle, contre l’immigration, pour les immigrés, contre le libéralisme, pour lui. Et surtout il a galvaudé l’héritage gaulliste. C’est à la fois sinistre et ridicule, une girouette dont le seul trait sympathique tenait à sa capacité à ingurgiter de la bière. Balladur disait qu’il n’était pas embarrassé par les convictions, mais ça a été l’homme des renoncements. C’était sans doute un bon exécutant, ça a été un bien piètre Président. Il rate en plus l’occasion de gouverner “au centre” après sa victoire contre Jean-Marie le Pen. Logé à une époque par Rafik Hariri. Par souci de contraste et après avoir écouté le discours d’Emmanuel Macron, puis 2 ou 3 réactions de corréziens éplorés, j’ai regardé avec l’une de mes filles les obsèques du Général à Colombey, avce les gens qui dormaient dans les voitures, les plaques d’immatriculation de tous les payes européens, les lueurs de l’aube, l’automoteur et le cercueil ceint du drapeau…Les larmes me sont venues immédiatement ! Quel terrible contraste. Quel sinistre gredin que ce Chirac.

    • Descartes dit :

      @ DR

      [Je suis dubitatif sur la façon dont ce décès a été ressenti. Où a-t-on senti de l’émotion ? L’avez-vous ressenti à titre personnel ?]

      Oui, j’ai senti de l’émotion. Non pas que je fus attaché à la personne – le côté « corrézien les pieds dans la terre » m’insupporte – mais plutôt à cause de ce que sa génération pouvait représenter. Avec lui, c’est une certaine France qui disparaît, celle d’avant 1980. Et voyez-vous, j’ai une grande tendresse pour cette France-là.

      Mais si on revient à l’homme lui-même, je suis d’accord avec vous. Chirac n’était pas un grand homme, ni même un grand président. Ni du point de vu intellectuel, ni du point de vue moral, ni du point de vue politique il ne sera jamais un exemple pour personne. De ce point de vue, il est plus proche d’un Mitterrand – qui l’avait d’ailleurs adoubé comme successeur – que de De Gaulle.

      • DR dit :

        Bonjour Descartes,

        Je dois vous dire, dussiez vous en rougir, que je vous lis depuis des années avec grand bonheur et enseignement, et qu’en vous lisant je retrouve un ton que j’avais par exemple trouvé dans les “Lettres de Russie” du Marquis de Custine, où j’avais l’impression qu’une figure tutélaire venu du fond des ages me parlait comme à un membre de sa famille, en lui donnant le “vrai” côté des choses, celui qu’on enseigne à son fils sur le ton de “ce qui est communément admis dans le public c’est cela, la vérité est toute autre”. J’ai un peu retrouvé ce ton avec Tocqueville et son merveilleux “Ancien Régime & la Révolution”. Bref, passons, mais c’est dit.

        Votre pseudo de plus me plait à ravir, puisque mon café matinal durant les vacances, c’est à la Haye Descartes en Touraine que je le prends, quand ce n’est pas au Grand Pressigny.

        Pour en revenir à notre mouton Jacques Chirac, je trouve également qu’en en faisant un “personnage conceptuel” (copyright Gilles Deleuze) des années 60, on lui fait un cadeau qu’il ne mérite pas. Il est au contraire de ceux qui ont galvaudé l’héritage reçu, par exemple en ne lançant pas de nouveaux chantiers de centrales nucléaires (j’étais à l’époque en charge des études d’environnement pour le lancement du projet du Carnet, près de Saint-Nazaire). On a affaire au mieux à un héritier indélicat, qui a dilapidé, a pris quelques postures avantageuses, a validé le sinistre principe de précaution, mais dont heureusement l’histoire ne retiendra rien. Jusqu’à cette fausseté de se prétendre provincial. Ce qui était sans doute agréable chez lui, à savoir cette énergie dont ont témoigné les amis qui travaillaient à Matignon et le croisaient, s’était furieusement atténué durant les derniers moments de son quinquennat. Bref fermons le ban.

        En revanche si on doit trouver des personnages emblématiques de la France d’autrefois et qui sont toujours vivants, je vous propose quelques industriels (Marcel Boiteux hélas méconnu), des sportifs Raymond Poulidor (qui n’est plus très bien semble-t-il), Brigitte Bardot, Alain Delon, les deux derniers un peu déconsidérés…Il y a peut être aussi des couturiers, des cuisiniers, des artistes …

        Ayant croisé le Tour de France l’année dernière alors que je m’apprêtais à gravir quelques cotes du coté de Briançon, j’ai croisé quelqu’un qui personnifie les 60s/70s, Eddy Merckx. J’ai eu un peu la même impression en assistant aux concerts de Paul Mac Cartney…mais là nous élargissons le spectre, en sortant de France, même si l’aura d’Eddy Merckx a été en grande partie bâtie sur les routes de France.

        Cela m’a amusé récemment de tomber sur une interview de Jean Marie Le Pen par Lea Salamé sur Inter (je boycotte habituellement, elle est insupportable), et préfère France Culture ou France Musique : mais bref, elle même semblait tomber sous le charme d’un Le Pen dont le ton badin était celui d’un Père de la Nation.

        Mais cette nostalgie d’une France disparue n’est-elle pas le fait de toutes les générations et de tous les ages ?

        • Descartes dit :

          @ DR

          [Je dois vous dire, dussiez-vous en rougir, que je vous lis depuis des années avec grand bonheur et enseignement, (…)]

          Effectivement, vous me faites rougir… mais je ne vais pas jouer les faux modestes. Les encouragements me font plaisir, et savoir que des lecteurs trouvent ce que j’écris intéressant m’aide à continuer.

          [Pour en revenir à notre mouton Jacques Chirac, je trouve également qu’en en faisant un “personnage conceptuel” (copyright Gilles Deleuze) des années 60, on lui fait un cadeau qu’il ne mérite pas. Il est au contraire de ceux qui ont galvaudé l’héritage reçu, par exemple en ne lançant pas de nouveaux chantiers de centrales nucléaires (j’étais à l’époque en charge des études d’environnement pour le lancement du projet du Carnet, près de Saint-Nazaire).]

          Là, vous êtes injuste. C’est Jacques Chirac qui a lancé l’EPR de Flamanville. La décision de lancer le projet est prise en 2003, le dossier est déposé en 2004, l’autorisation accordée en avril 2007. C’est lui aussi qui affronte l’ensemble de la communauté internationale et une bonne partie de l’opinion publique nationale en autorisant la dernière série d’essais nucléaires indispensable pour assurer la pérennité de notre dissuasion à long terme. C’est lui aussi qui refuse de suivre les Américains en Irak, ou de passer la « constitution européenne » par la voie parlementaire. On peut reprocher beaucoup de choses à Chirac, mais sa trahison de l’héritage gaullien mérite tout de même d’être nuancée.

          [Jusqu’à cette fausseté de se prétendre provincial.]

          Chirac n’a fait que sacrifier à l’image que les français ont d’eux-mêmes. Est-ce une coïncidence si dans la longue liste des président de la République qui se sont succédés depuis le début du vingtième siècle on ne trouve que deux (Alexandre Millerand et Nicolas Sarkozy) qui soient nés en région parisienne ? En France, faire de la politique suppose un fief provincial, et de préférence rural…

          [En revanche si on doit trouver des personnages emblématiques de la France d’autrefois et qui sont toujours vivants, je vous propose quelques industriels (Marcel Boiteux hélas méconnu), des sportifs Raymond Poulidor (qui n’est plus très bien semble-t-il), Brigitte Bardot, Alain Delon, les deux derniers un peu déconsidérés… Il y a peut-être aussi des couturiers, des cuisiniers, des artistes…]

          Aucun d’entre eux n’est considéré « emblématique » au sens ou l’a été Chirac. Le président de la République est une figure paternelle. C’est aussi le cas de certains hommes politiques, de certains intellectuels. Mais on ne peut pas dire que Poulidor ou Delon aient inspiré nos pensées…

          [Cela m’a amusé récemment de tomber sur une interview de Jean Marie Le Pen par Lea Salamé sur Inter (je boycotte habituellement, elle est insupportable), et préfère France Culture ou France Musique : mais bref, elle même semblait tomber sous le charme d’un Le Pen dont le ton badin était celui d’un Père de la Nation.]

          Cela illustre un peu ce que je voulais dire. Le jour où Le Pen cassera sa pipe, vous verrez des gens qui ont été ses ennemis jurés écraser une petite larme…

          [Mais cette nostalgie d’une France disparue n’est-elle pas le fait de toutes les générations et de tous les ages ?]

          Par certains côtés oui. Mais les générations nées avant 1960 ont vécu sous le signe du progrès. On a toujours la nostalgie de ce qu’on a connu dans sa jeunesse, mais au moins les gens pouvaient mettre en regard de ce qu’ils avaient perdu ce que le progrès leur avait apporté. Ceux qui ont eu vingt ans après la crise pétrolière ont dans leur grande majorité vu la société se fragmenter, la politique se défaire, la précarité et le chômage de masse envahir leurs perspectives. C’est pourquoi la nostalgie se mue en regret…

  16. Jopari dit :

    En Chirac, je regrette plus l’époque à laquelle il a commencé sa carrière que l’homme et son œuvre.

    Sinon, on a, dans la tribune « L’absence frustrante des biotechnologies et des technologies médicales de la “start-up nation” » de Bruno Arabian publiée par Le Monde par rapport à l’absence, au sein du Next40, de starts up dans le domaine du biomédical; bien que l’auteur paraisse prêcher pour sa paroisse, un commentateur sous l’article fit la remarque qu’il n’y avait que très peu d’entreprises dans le domaine des sciences dures, et la lecture de cette liste ne peut que renforcer cette impression: la majeure partie de ces entreprises est dans le domaine des services ou du divertissement. Il semble que nos élites ne soient pas familières avec l’industrie.

    • Descartes dit :

      @ Jopari

      [un commentateur sous l’article fit la remarque qu’il n’y avait que très peu d’entreprises dans le domaine des sciences dures, et la lecture de cette liste ne peut que renforcer cette impression: la majeure partie de ces entreprises est dans le domaine des services ou du divertissement. Il semble que nos élites ne soient pas familières avec l’industrie.]

      Il est clair que nos élites « privées » ne sont guère portées sur l’industrie. Le développement industriel de la France s’est largement fait à l’ombre de l’Etat, et ce n’est pas une coïncidence si les réussites industrielles se trouvent essentiellement dans des domaines où le poids de l’Etat est très important (énergie, armements, transports, BTP…).

      Mais la logique de « start-up » pose un problème particulier. Car qu’est-ce que c’est une « start-up » ? C’est une entreprise construite très rapidement autour d’une idée, et dont la survie est liée d’abord à une croissance rapide qui permette d’attirer des investisseurs. Or, une croissance rapide ne peut se faire que dans des domaines peu capitalistiques. On imagine mal une « start-up » démarrer la construction d’une aciérie ou d’un réacteur nucléaire, opérations qui nécessitent des capitaux importants qui attendront de longues années avant de voir les premiers retours.

      Contrairement à ce qui se passe dans les services ou le divertissement, le domaines industriels liés aux « sciences dures » sont aujourd’hui des domaines très capitalistiques, à croissance relativement lente. Difficile d’imaginer qu’ils se développent dans une logique « start-up ». C’est pourquoi le choix de la « start-up nation » n’est pas un choix neutre en termes d’organisation de l’appareil productif. Une nation construite autour d’un modèle « start-up » est une nation qui s’inscrit dans le temps court.

      • Yoann Kerbrat dit :

        [Contrairement à ce qui se passe dans les services ou le divertissement, le domaines industriels liés aux « sciences dures » sont aujourd’hui des domaines très capitalistiques, à croissance relativement lente. ]

        Je vais poser un bémol ici. Rappel rapide : j’ai une formation en biotechnologie, niveau ingénieur, et pendant mes études j’ai vu (de loin, parfois de près) le monde de la recherche. Et j’ai toujours pas mal de connaissances dans ce monde…

        Il y a bien des “start-up”, qui émane de chercheurs du publique et de chercheurs du privés. C’est notamment des entreprises chargés de faire de la recherche et tenter de mettre au point de nouvelles solutions divers et variés (par exemple utiliser des virus pour cibler des bactéries, développer une nouvelle molécule capable de cibler tel ou tel cellules et donner tel ou tel résultat, transformer une algue en huile… ).

        Ce que j’ai observé c’est d’abord une similitude entre le publique et le privé. Les chercheurs sont poussé a monter une start-up (financé par l’état mais aussi par les grandes entreprises… . S’il y a des résultat, un brevet est déposé et l’entreprise est racheté. En somme ils délocalisent la recherche dans des start-up et rachètent les brevets. Ça arrive aussi que les brevets soient déposés directement par des équipes de recherches qui bossent dans le publique soit dit en passant, et il y a une volonté croissante que ça soit le cas (le publique finance, le privé achète le brevet et fait du profit).

        En bref ça ressemble souvent à ça pour le privé ( https://www.lepoint.fr/futurapolis/sanofi-lance-une-start-up-en-biotechnologie-avec-deux-societes-de-capital-risque-12-01-2012-1418222_427.php ) et ça pour le publique ( http://www.inra.fr/Entreprises-Monde-agricole/Resultats-innovation-transfert/Toutes-les-actualites/Les-startup-et-l-Inra ).

        • Descartes dit :

          @ Yoann Kerbrat

          [Il y a bien des “start-up”, qui émane de chercheurs du publique et de chercheurs du privé. C’est notamment des entreprises chargés de faire de la recherche et tenter de mettre au point de nouvelles solutions divers et variés (par exemple utiliser des virus pour cibler des bactéries, développer une nouvelle molécule capable de cibler tel ou tel cellules et donner tel ou tel résultat, transformer une algue en huile…).]

          Ce que vous signalez ici se rattache plutôt à ce qu’on appelait autrefois « l’essaimage » qu’à une véritable « start-up ». Les buts sont très différents selon que c’est fait par le privé ou par le public. Pour le privé, c’est un moyen d’avoir accès au financement public de la recherche (notamment par le biais des programmes européens) et de bénéficier de certaines réductions fiscales. Pour le public, c’était un mode de transfert de la recherche pure vers la recherche appliquée et sa valorisation par le privé. Mais peut-on parler de « start-up » à propos de ces entreprises ? je ne le crois pas : le but d’une start-up est de croître et devenir une grosse entreprise. Ces « entreprises de recherche » n’ont aucune intention de croissance : soit elles trouvent et leurs brevets sont valorisés par d’autres, soit elles ne trouvent pas, et elles disparaissent.

          • Yoann Kerbrat dit :

            [ le but d’une start-up est de croître et devenir une grosse entreprise.]

            Si c’est bien ça le cas alors oui ça ne sont pas des start-up. Est-ce que le but d’une start-up c’est forcément d’être pérenne ?

            On voit bien la difficulté pour nommer quelque chose, qui, finalement, a peut être toujours existé.

            • Ian Brossage dit :

              @Yoann

              > Si c’est bien ça le cas alors oui ça ne sont pas des start-up. Est-ce que le but d’une start-up c’est forcément d’être pérenne ?

              Le but des fondateurs et des investisseurs initiaux d’une start-up est de décupler la mise financière, au minimum (voire beaucoup plus pour les fondateurs, qui investissent principalement un capital immatériel – compétences, réseaux – et aussi, il faut le dire, fournissent une quantité de travail très importante pendant les premières années).

              C’est pour cela que les start-up admettent un fonctionnement extrêmement déficitaire au début, car le but est devenir le plus gros possible, et non de devenir rentable. Ceci afin de maximiser la valeur de revente de l’entreprise (que ce soit en se faisant racheter par une grosse entreprise établie, ou en entrant en bourse).

              La pérennité sera le but de ceux qui viendront lorsque tous ces premiers arrivants auront quitté le navire. S’il n’a pas coulé avant…

              • Descartes dit :

                @ Ian Brossage

                [C’est pour cela que les start-up admettent un fonctionnement extrêmement déficitaire au début, car le but est devenir le plus gros possible, et non de devenir rentable. Ceci afin de maximiser la valeur de revente de l’entreprise (que ce soit en se faisant racheter par une grosse entreprise établie, ou en entrant en bourse).]

                Ce que vous décrivez est une réalité. Mais est-ce là la logique théorique des start-up, ou bien une perversion du système ? De ce que j’ai discuté avec les enthousiastes de ce modèle, l’idée de la start-up est de trouver un « créneau » nouveau, et de grandir très vite de manière à l’occuper totalement en empêchant les autres de venir s’y installer. En fait, c’est un modèle radicalement anti-concurrentiel.

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