Un peu de douceur dans ce monde de brutes

Ce papier va vous paraître banal, au milieu du désastre que nous voyons devant nous. Et pourtant…

Il y a quelques jours, j’ai pris le TGV à Marseille pour Paris. Alors qu’il ne restait qu’une demie heure de trajet, petite musique sur le système qui sert à s’adresser aux voyageurs. Et puis, une voix chargé d’émotion : « Bonjour mesdames et messieurs, je suis votre conducteur. Aujourd’hui, c’est la dernière fois que je remonte à Paris aux manettes du TGV. Je voudrais vous dire combien je suis fier au cours de ma carrière d’avoir participé à l’aventure du TGV. La SNCF est une entreprise qui dispose d’un savoir faire extraordinaire, et je suis fier d’y avoir travaillé. Je vous remercie d’avoir partagé ce moment avec moi » (je cite de mémoire).

Je vais vous dire, cela m’a ravi. Dans ce monde de stratégies individuelles, un homme ressent le besoin de partager avec des inconnus sa fierté d’avoir participé à une aventure collective. Et cela me laisse aussi songeur : le fils, le petit fils de ce monsieur aura-t-il la possibilité de s’inscrire dans un projet collectif ? Aura-t-il l’opportunité d’être fier de contribuer au « savoir-faire exceptionnel » de son organisation, savoir-faire construit dans le temps long ? Ou bien n’aura-t-il d’autre choix que devenir un mercenaire changeant d’entreprise au gré des contrats courts, allant chez les plus offrant pour être jeté lorsqu’il ne sera plus jugé assez productif ?

A l’arrivée Gare de Lyon, je suis allé jusqu’à la motrice pour féliciter le conducteur. Le temps d’y arriver, la cabine était vide et son occupant était, je l’imagine, en train de célébrer son départ à la retraite. En tout cas, si le conducteur de mon train lit ces lignes, qu’il sache qu’il a illuminé ma journée.

Descartes

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10 réponses à Un peu de douceur dans ce monde de brutes

  1. Sami dit :

    Merci à vous aussi de partager avec nous, en plus de cet émouvant moment de vie, toute votre sagesse, en ces temps de grandes incertitudes.

  2. LE PANSE Armel dit :

    Bonjour Descartes,

    Je savoure avec vous cette irruption d’une parole sensée, émue, simple mais nullement idiote au milieu de tous ces bavardages, parfois savants, dont nous abreuvent les médias et les comptoirs.
    C’est quant même assez drôle que cette parole vienne frapper l’oreille d’un passager redevenu voyageur.
    J’ai plaisir à voyager avec et dans vos lettres.
    Merci mille fois René !
    Armel Le Panse

  3. luc dit :

    Oui ,effectivement,aujourd’hui la bataille pour l’estime de soi est éminemment politique pour un salarié d’une entreprice commune.
    Enseignant dans l’éducation nationale,je vis cette bataille constemment depuis 35 ans .
    Vis à vis des élèves,des parents,des collègues,de l’administration , des politiques et de la comparaison entre ce que proposait le plan Henry Wallon en 1945 à l’origine de ma vocation d’enseignant et la réalité actuelle de l’EN de Blanquer où les GAFAM règnent en maitre ainsi que l’esprit de démission face à l’irrationnel.
    Cancer , maladie auto-immune , dépressions ne m’ont pas épargnés dans ce cauchemardesque tsunami pro-dérégulations que notre société vit sans cesses.
    Nous avons la chance de vivre en France et la malchance que les biens communs de notre pays soit systématiquement sabotés par les dirigeants de nos élites :d’où mon sempiternel malaise existentiel .
    Depuis la dizaine d’années que je fréquente votre site , cette estime de moi remonte.😊
    Votre combat contre l’irrationnel pour l’humanisme bienveillant est aussi devenu petit à petit le mien.
    J’ai retrouvé la santé même si tout n’est pas réglé chez moi.
    Tout ne peut pas être réglé.
    Heureusement , car nous sommes riches de nos contradictions.
    Encore merci .
    Continuons notre combat .

    • Descartes dit :

      @ luc

      [Nous avons la chance de vivre en France et la malchance que les biens communs de notre pays soit systématiquement sabotés par les dirigeants de nos élites : d’où mon sempiternel malaise existentiel.]

      Je vais me répéter, mais la faute n’incombe pas exclusivement « aux dirigeants de nos élites ». On ne fait pas une politique constante pendant trente ou quarante ans sans avoir l’accord d’une partie de la société, à minima celui du bloc dominant. On n’est pas du tout dans le « 1% contre 99% », plutôt dans le « 30% contre 70% ».

      [Encore merci.]

      Et merci à vous de vos encouragements.

  4. Vincensini dit :

    La crise que nous avons traversée et celle qui vient permet à des gens qu’on n’entend ou ne voit jamais de dire ou de montrer que ce qui nous rassemble est plus important que ce qui nous sépare

  5. Duchesne Francette dit :

    Bonjour Monsieur,
    Ce papier est loin d’être banal. A moi aussi il réchauffe le coeur ! Nous avons perdu l’habitude d’échanger ne serait-ce qu’un regard, un sourire, un petit mot qui témoigne que l’autre existe, qu’on le reconnaît, qu’il est un possible ami. Ma réflexion est peut-être hors sujet, mais j’enrage quand sur une route étroite je me gare (avec difficulté) pour laisser passer un conducteur qui n’a même pas la courtoisie de jeter un regard sur moi … très souvent je me sens transparente ! Quelle tristesse ! Beaucoup trop de personnes vivent retranchés et enfermés dans leur bulle ! Et pourtant j’habite Marseille où il fait bon vivre, où les gens sont, soi-disant, chaleureux ! Ils ont oublié, les pôvres, que la gentillesse des rapports humains change tout !
    Ce Monsieur a partagé son émotion et a illuminé votre journée. Vous avez eu envie de nous en faire part … Merci !

  6. Marcailloux dit :

    @ Descartes,

    Bonjour tristesse,

    [Ce papier va vous paraître banal, au milieu du désastre que nous voyons devant nous.]

    Rien que ça ?
    N’exagérons rien. Si je m’en réfère – c’est mon dada – à la définition du CNRTL pour le mot “désastre” que nous aurions devant les yeux, j’ai tout de même de la peine à distinguer – hormis quelques sévères soucis consécutifs à la pandémie – le désastre que vous évoquez en entame de votre court billet.
    “Désastre: événement contraire, contrariant, funeste; drame affreux qui anéantit les projets, démolit les perspectives, détruit les espérances; par métonymie, le dégât, les dommages, les pertes, la ruine, le malheur qui en résulte.”
    Nous observons plutôt des Français dont le principal soucis est leurs prochaines vacances ou une propension à manifester et casser pour des raisons futiles.
    Ce qui est probablement plus réel et qui ne saute pas aux yeux est ce lent délitement de notre société qui délaisse le goût de l’effort, la recherche de l’excellence, l’exigence du rationnel, les sens de la communauté.

    • Descartes dit :

      @ Marcailloux

      [N’exagérons rien. Si je m’en réfère – c’est mon dada – à la définition du CNRTL pour le mot “désastre” que nous aurions devant les yeux, j’ai tout de même de la peine à distinguer – hormis quelques sévères soucis consécutifs à la pandémie – le désastre que vous évoquez en entame de votre court billet.]

      Oh ! mais je ne parlais pas des conséquences de la pandémie… Je pensais plutôt au naufrage général que la pandémie a mis en évidence, un peu comme l’attaque allemande de 1940 a mis en évidence l’usure de la IIIème République et l’incurie de ses élites. L’affaiblissement de l’Etat, la démagogie des « barons » locaux, l’inexistence des partis politiques… pour ne donner qu’un exemple, avant on murmurait que l’école était devenue une garderie. Maintenant, on le sait.

      [Nous observons plutôt des Français dont le principal soucis est leurs prochaines vacances ou une propension à manifester et casser pour des raisons futiles.]

      Ceux qui manifestent et cassent pour des raisons futiles sont une infime minorité, tout comme ceux pour qui le « principal souci » est les vacances. Je doute que les millions de chômeurs – et ceux qui risquent de les rejoindre bientôt se soucient principalement de leurs congés.

      [Ce qui est probablement plus réel et qui ne saute pas aux yeux est ce lent délitement de notre société qui délaisse le goût de l’effort, la recherche de l’excellence, l’exigence du rationnel, les sens de la communauté.]

      C’est bien à ce « désastre » que je fais référence.

  7. DR927550 dit :

    Bonjour,

    Il me semble que nous avons d’un côté des individus narcissiques ne tendant qu’à s’émanciper (de leur histoire, famille, classe sociale, voire sexe…), et de l’autre des personnes plus aptes à s’inscrire dans la tradition et la transmission. Pour certains, l’émancipation est la condition de l’inscription dans un projet collectif (je pense aux habitanTES des quartiers…).

    Où s’arrête l’émancipation qui élève l’individu et lui apporte un libre-arbitre, où commence la déconstruction qui va le laisser sans ressort ? Il me semble que, collectivement, nous payons des décennies d’idéologie “freudo marxistes” (pour simplifier), qui font de l’individu un être irresponsable car manipulé, qui doit donc absolument déconstruire ses attachements afin d’accéder à “son vrai moi”. Et ou tout attachement à une structure vue comme aliénante (Entreprise !) est décrié.

    Est-il possible à la fois de s’émanciper sans tomber dans le narcissisme, et d’adhérer à une aventure collective choisi ? Ou l’émancipation se traduit elle par une incapacité à s’inscrire dans le collectif ?

    Je me souviens avoir assisté à une conférence de M. Bourigeaud (fondateur d’ATOS), qui de sa voix de stentor, concluait que de ce qu’il avait fait, ne restait d’important que les personnes avec qui il avait partagé cette aventure.

    C’est aussi mon sentiment après 25 ans de travail : le travail de par sa dimension collective et la sensation de remplir une mission, nous permet au contraire de nous accomplir pleinement comme individu. J’ai participé aux derniers projets de la Direction de l’Equipement d’EDF : Civaux, puis le Carnet… qui n’a pas abouti. J’en reste fier, et voit toujours les collègues avec qui nous avons travaillé il y a 25 ans (c’était mon premier poste)

    Peut être est-ce un des privilèges de travailler dans une Entreprise Publique ? Même si ayant travaillé ensuite pour des cabinets de conseils américains, là aussi restait la fierté du travail accompli …

    Votre anecdote me touche au même titre que les agents EDF qui font visiter les centrales, s’y même aussi une nostalgie, car est-on toujours capable collectivement de réussir ces projets pharaoniques ?

    Ou bien au contraire, est-on chacun recroquevillés sur nos existences individuelles ?

    Si on extrapole sur les associations ou autres, on a aussi l’impression d’organisations collectives déclinantes…je mets en lien le magnifique article de Putnam sur les clubs de bowling aux USA et la notion de “capital social”.

    https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00943612/file/Putnam_Bowling_en_solo.pdf

    Peut-on reconstruire cette fierté d’appartenir à un collectif ? ou est-ce plus chic (et plus français) de prendre de la distance ?

    • Descartes dit :

      @ DR927550

      [Il me semble que nous avons d’un côté des individus narcissiques ne tendant qu’à s’émanciper (de leur histoire, famille, classe sociale, voire sexe…), et de l’autre des personnes plus aptes à s’inscrire dans la tradition et la transmission. Pour certains, l’émancipation est la condition de l’inscription dans un projet collectif (je pense aux habitanTES des quartiers…).]

      Je pense surtout que « l’émancipation » en question est une illusion. « nul ne guérit de son enfance » chantait le poète. Nous ne pouvons pas nous « émanciper » de la société parce que c’est la société qui nous a faits tels que nous sommes, et que nous n’existons qu’en tant que nous sommes insérés. Notre aliénation est la conséquence inévitable du fait que l’homme est un animal à la fois social et historique : même le langage dans lequel nous formulons notre pensée nous vient des autres…

      [Où s’arrête l’émancipation qui élève l’individu et lui apporte un libre-arbitre, où commence la déconstruction qui va le laisser sans ressort ? Il me semble que, collectivement, nous payons des décennies d’idéologie “freudo marxistes” (pour simplifier), qui font de l’individu un être irresponsable car manipulé, qui doit donc absolument déconstruire ses attachements afin d’accéder à “son vrai moi”. Et ou tout attachement à une structure vue comme aliénante (Entreprise !) est décrié.]

      Tout à fait. Et la limite de ce raisonnement se trouve dans le fait que ce « vrai moi » n’existe pas. Nous sommes un produit des autres. Nous ne pouvons pas déconstruire ces attachements, parce qu’ils nous constituent. C’est le problème de la « déconstruction du langage » : nous ne pouvons pas « déconstruire le langage » parce qu’une telle « déconstruction » nécessite elle-même un langage pour pouvoir s’exprimer. Nous ne pouvons analyser un mot qu’à l’aide d’autres mots…

      [Est-il possible à la fois de s’émanciper sans tomber dans le narcissisme, et d’adhérer à une aventure collective choisi ? Ou l’émancipation se traduit elle par une incapacité à s’inscrire dans le collectif ?]

      Cela dépend de ce que vous entendez par « émancipation ». Si vous donnez au mot « liberté » un sens absolu, il est clair qu’elle est impossible. Si par contre vous entendez par là la possibilité de « faire tout ce qui ne nuit pas à autrui », c’est déjà plus faisable.

      [C’est aussi mon sentiment après 25 ans de travail : le travail de par sa dimension collective et la sensation de remplir une mission, nous permet au contraire de nous accomplir pleinement comme individu. J’ai participé aux derniers projets de la Direction de l’Equipement d’EDF : Civaux, puis le Carnet… qui n’a pas abouti. J’en reste fier, et voit toujours les collègues avec qui nous avons travaillé il y a 25 ans (c’était mon premier poste)]

      Beaucoup d’activités collectives permettent de « s’accomplir pleinement » dès lors qu’elles sont investies socialement. Pensez à la guerre, à la prière…

      [Peut-être est-ce un des privilèges de travailler dans une Entreprise Publique ? Même si ayant travaillé ensuite pour des cabinets de conseils américains, là aussi restait la fierté du travail accompli…]

      C’est une question d’investissement social. La capacité de l’entreprise privée à créer un investissement social dépend de sa capacité à déguiser sa vraie raison d’être – faire gagner de l’argent à l’actionnaire – derrière une mystique du service au client. Le service public n’a pas ce problème, puisque l’actionnaire et le client ne sont qu’une seule et même personne, à savoir, le citoyen.

      [Votre anecdote me touche au même titre que les agents EDF qui font visiter les centrales, s’y même aussi une nostalgie, car est-on toujours capable collectivement de réussir ces projets pharaoniques ? Ou bien au contraire, est-on chacun recroquevillés sur nos existences individuelles ?]

      Je pense que la capacité existe, qu’elle est inscrite dans l’humain. C’est moins la capacité que la volonté qui manque.

      [Si on extrapole sur les associations ou autres, on a aussi l’impression d’organisations collectives déclinantes…je mets en lien le magnifique article de Putnam sur les clubs de bowling aux USA et la notion de “capital social”.]

      L’article est intéressant, mais dans la logique américaine il ne place le « capital social » que du côté de la société civile, et non des institutions. Ce qui a mon sens est une erreur.

      [Peut-on reconstruire cette fierté d’appartenir à un collectif ? ou est-ce plus chic (et plus français) de prendre de la distance ?]

      Je ne crois pas que ce soit « plus français », au contraire. La seule chose qui soit effectivement « plus française » c’est de placer la fierté d’appartenance collective dans les institutions – et d’abord dans l’Etat – plus que dans les ONG ou la « société civile ».

      Quant à la « reconstruire »… je crois que le mouvement des Gilets Jaunes montre qu’en fait la fierté d’appartenir à un collectif est toujours là. La question est de la canaliser ver des buts positifs… et cela suppose une reconstruction des institutions, ce que les classes intermédiaires résisteront jusqu’à leur dernier souffle, parce qu’une telle cohésion menace leurs intérêts.

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