#scienceporc

Certains me reprocheront de revenir encore sur ce sujet, mais je dois dire que les derniers développements sont dignes d’un film satirique. Où es-tu, Jean-Pierre Mocky, quand on a besoin de toi ? Quel magnifique « A mort l’arbitre » pourrait-on refaire aujourd’hui…

Sciences Po, celle que le journal dit de référence appelle « l’école du pouvoir », est ébranlée sur ses fondations. La cause ? La multiplication sur les réseaux sociaux de dénonciations d’abus sexuels de toutes sortes, commis lors de soirées arrosées, de « bizutages » plus ou moins déguisés ou tout simplement au cours des interactions entre étudiants ou entre ceux-ci et le corps professoral. L’affaire Duhamel – qui était président de la fondation des sciences politiques, la « holding » qui contrôle Sciences Po, lorsque le scandale éclata – avait déjà mis la vénérable institution sous le feu des projecteurs. Aujourd’hui, son directeur, Frédéric Miot, a été obligé de démissionner. Pourtant, il n’avait abusé personne, il n’avait agressé personne. Tout ce qu’on lui reproche est d’avoir nié avoir eu connaissance des accusations pesant sur Olivier Duhamel, alors qu’il en avait été informé en 2018 par Aurelie Filippeti, qui le tenait elle-même de Janine Mossuz-Lavau, professeure émérite à Sciences Po. De nos jours, le simple fait d’avoir entendu un ragot vieux de trente ans et de ne pas l’avoir colporté est une cause de révocation. Curieusement, personne ne demande des sanctions contre Filippeti ou Mossuz-Lavau, qui pourtant savaient tout et n’ont pas cru nécessaire, elles non plus, d’informer le procureur. Est-ce la nature particulière de leurs gonades qui leur assure la mansuétude de l’opinion publique ?

Quoi qu’il en soit, comme disait Pompidou, « passées les bornes il n’y a plus de limite ». Sur des mots-dièse aussi évocateurs que « #sciencesporc » se multiplient les déclarations de demoiselles et damoiseaux se déclarant victimes d’actes qui vont du simple attentat à la pudeur au viol aggravé en passant par l’agression sexuelle, et dont se seraient rendus coupables leurs condisciples ou les membres – sans jeu de mots – du corps enseignant.

C’est que Sciences-Po n’est pas n’importe quelle école. C’est « le saint des saints de la fabrication des élites à la française », nous explique le journal qui n’est pas de référence mais qui aimerait l’être (« Libération », pour les intimes et pour les amateurs d’oxymores) qui en rajoute : Sciences-Po serait « l’une des institutions les plus prestigieuses du système d’enseignement supérieur français ». Et on découvre aujourd’hui que la vénérable institution n’était qu’un lupanar… Le lecteur imprudent pourrait se dire que si tel est le paysage dans une des institutions aussi prestigieuses, dont le public a largement les moyens personnels et familiaux de repousser les assauts du vieux – ou jeune – mâle en rut ou de le faire punir par la maréchaussée, on tremble d’imaginer ce qui doit arriver au sein des entreprises, où le niveau de formation, la pauvreté des ressources familiales et la dépendance économique rendent la résistance bien plus difficile. Curieusement, aucun « #balancetonpatron » n’est apparu dans le paysage. Une coïncidence, sans doute.

En fait, il faut raison garder. D’abord, Sciences-Po est-elle vraiment le « saint des saints de la formation des élites » ? Oui, si par le mot « élites » on entend les gens qui parlent à titre professionnel dans les fenestrons. Non, si par « élite » on entend une aristocratie du mérite, du savoir, de l’intelligence, de la compétence. Le « prestige » de l’institution de la rue Saint-Guillaume tient plus aux positions de pouvoir occupés par certains enseignants et anciens élèves de l’institution que par la qualité de l’enseignement qui y est dispensé. Et je suis bien placé pour le savoir, j’y ai donné des cours !

Science-Po est d’abord un club, ou des petits jeunes aux dents longues apprennent le réseautage – mot élégant qui désigne le répérage des bottes qu’il est utile de lécher, et la technique de le faire dans les meilleures conditions – et rêvent de se faire repérer par les « parrains » qui y enseignent et qui, de par les postes qu’ils occupent et les réseaux amicaux qu’ils peuvent actionner, ont le pouvoir de faire et de défaire des carrières. Combien de jeunes ont fait des « brillantes carrières » – au sens « pouvoir et argent » du terme – dans le journalisme, la communication ou l’administration grâce au soutien des « anciens » qui leur ont mis le pied à l’étrier ?

Il y a ici une constatation qui s’impose. Les gens qui ont des parents « normaux », une vie familiale « normale », une scolarité « normale », font un métier « normal », ont une épouse « normale » et élèvent « normalement » leurs enfants sont terriblement, horriblement ennuyeux. Et dans la société du « fun » et du « cool », être ennuyeux est la seule, l’unique chose réellement impardonnable. Pour épater les copains, pour qu’à votre passage les étudiants se disent « c’est lui, c’est elle », il faut être intéressant. Or, il y a deux types d’intéressants : ceux qui font des choses intéressantes, et ceux à qui des choses intéressantes arrivent. On peut devenir intéressant en trouvant la théorie de la relativité, en chantant comme la Callas ou en se faisant élire président de la République. Mais ça demande beaucoup de boulot. L’autre option, plus économique, c’est d’être celui à qui l’exceptionnel arrive. Pas besoin pour cela de trop bosser, il suffit d’un peu de chance ou, plus banalement, de trouver un créneau porteur. Et dans notre société « victimiste », ce n’est pas ce qui manque. Il suffit de suivre la mode.

Ce n’est pas la « libération de la parole » qui génère ces déferlantes médiatiques, mais les effets de mode. On se souvient de cette caricature de la série « Les Frustrés » de Claire Bretecher où une femme essaye de tripoter son amie, et lorsque celle-ci lui administre une baffe, se met à pleurer parce qu’elle « est en train d’écrire le chapitre de ses mémoires ou elle parle de ses rapports homosexuels, et n’a aucun rapport homosexuel à raconter ». Bretécher avait vu juste : la mode est performative. Ainsi, par exemple, on a vu ces dernières années se multiplier les enfants « trans », avec à la clé des traitements hormonaux et même chirurgicaux que les individus en question, devenus plus matures, regrettent. Mais sur le fond, y a-t-il plus d’enfants ayant des difficultés avec leur sexe biologique qu’avant ? Rien ne l’indique. Seulement, dans le discours médiatique le « trans » est valorisé. Pour l’enfant, devenir « trans » c’est avant tout devenir intéressant. Pour ses parents aussi, d’ailleurs. C’est bien plus valorisant qu’être simplement homosexuel. De même, on qualifie aujourd’hui « d’autiste » n’importe quel trouble de l’apprentissage ou de la sociabilité de l’enfant tout simplement parce qu’on se rend bien plus intéressant en société en ayant un enfant autiste qu’en ayant un enfant oligophrène.

Ce n’est donc pas un hasard si l’explosion a lieu dans cette foire aux vanités qu’est Sciences Po plutôt qu’à l’Ecole normale supérieure, à l’Ecole polytechnique ou à l’Ecole des Chartes, ou les gens s’occupent moins des modes intellectuelles et plus de leurs études. Et au royaume des apparences, avoir été victime d’une agression sexuelle ou mieux encore d’un viol, c’est non seulement devenir intéressant aux yeux de tous, c’est conquérir une position morale incontestable, d’où l’on peut critiquer n’importe quoi, dénoncer n’importe qui sans la moindre crainte de représailles. Et par les temps qui courent, une dénonciation suffit à faire démissionner un directeur, à faire exclure un condisciple, à pousser un enseignant à s’humilier en présentant des excuses y compris pour ce qu’il n’a pas fait. Qui dans ce milieu veut apparaître contestant la parole de la victime au risque d’être trainé dans la boue ? Qui a le courage de dire « non » sachant ce qui est arrivé aux rares téméraires qui ont osé ?

Il y a vingt-cinq ans, on avait assisté à la déferlante hystérique du « date rape » (« viol lors d’un rendez-vous ») dans les campus américains. Pas mal de gens à l’époque ont prédit qu’on aurait bientôt la même chez nous. Et bien, c’est fait.

Descartes

Ce contenu a été publié dans Non classé. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

141 réponses à #scienceporc

  1. Vincent dit :

     
    Il y a 2/3 ans, il y avait eu un haro similaire sur les études de médecine (comme en ce moment avec les IEP), avec une avalanche de “scandales” qui touchaient successivement la plupart des CHU de France, et des témoignages venus d’un peu partout… La cause était différente, puisque l’indignation était venue de l’extérieur, et pas de l’intérieur.Vous posez la question : pourquoi dans ce milieu ?
    Alice Coffin nous apporte la réponse : “La concentration d’hommes dans un même lieu de pouvoir induit un climat propice aux agressions (…) Il ne faut pas favoriser les climats où il n’y a que des hommes”
     
    Je laisse chacun analyser la pertinence de l’explication [à titre indicatif : études de médecine: environ 80% de femmes ; IEP : 60% de femmes ; grandes écoles d’ingénieurs : 20% ; écoles d’informatique : généralement moins de 10%]
    A voir ces chiffres, on pourrait être tenté de croire que ce sont au contraire les milieux fortement féminisés qui sont à risque…
    Fontenelle : “Assurons-nous bien du fait avant que de nous inquiéter de la cause. Il est vrai que cette méthode est bien lente pour la plupart des gens qui courent naturellement à la cause, et passent par-dessus la vérité du fait ; mais enfin nous éviterons le ridicule d’avoir trouvé la cause de ce qui n’est point.”

    • Descartes dit :

      @ Vincent

      [Vous posez la question : pourquoi dans ce milieu ? Alice Coffin nous apporte la réponse : “La concentration d’hommes dans un même lieu de pouvoir induit un climat propice aux agressions (…) Il ne faut pas favoriser les climats où il n’y a que des hommes”]

      Alice Coffin fait partie de ces gens qui ont une explication unique pour tous les maux de la terre. Chez l’extrême droite tout le mal vient de l’immigration, chez Coffin ce sont les hommes de sexe masculin qui sont responsables de la chute de l’humanité. Et donner des chiffres ne sert à rien, puisque pour les gens comme Coffin c’est un article de dogme, qui précède toute étude sérieuse.

      [Fontenelle : “Assurons-nous bien du fait avant que de nous inquiéter de la cause. Il est vrai que cette méthode est bien lente pour la plupart des gens qui courent naturellement à la cause, et passent par-dessus la vérité du fait ; mais enfin nous éviterons le ridicule d’avoir trouvé la cause de ce qui n’est point.”]

      Très belle citation, et tout à fait d’actualité ! Malheureusement, le ridicule ne tue plus…

  2. Simon dit :

    Cher Descartes, 
    Merci pour ce billet, drôle, bien écrit, sévère mais juste sur le fond, fielleux à souhait sur la forme. Je l’envoie à quelques amis, cela fait un bon point d’entrée pour votre blog. 
    Je serai curieux de savoir combien de ces “viols” correspondent à des regrets suite à une soirée trop arrosée, et relèvent donc plus de la culture de la libération sexuelle que de la soi-disant culture du viol. 
    Sur les enfants trans, on verra comment cette tendance sera jugée dans une ou deux générations, j’ose espérer avec les mêmes réactions que celles que suscitent aujourd’hui l’excision. 
     
     

    • Descartes dit :

      @ Simon

      [Je serai curieux de savoir combien de ces “viols” correspondent à des regrets suite à une soirée trop arrosée, et relèvent donc plus de la culture de la libération sexuelle que de la soi-disant culture du viol.]

      Katie Roiphe traite très bien cette problématique dans un essai devenu célèbre: “The morning after: sex, fear and feminism on campus”. Elle montre combien dans un climat puritain la tentation de transformer toute expérience sexuelle vécue négativement en “viol” (ce qui revient à rejeter toutes les fautes sur le partenaire et à recouvrer la pureté originelle) est grande…

  3. Sami dit :

    Beaucoup de diagnostics – dont les vôtres ici-même – ont été faits. Arrive maintenant le temps du questionnement : Pourquoi tout ça ? Sans entrer dans d’absurdes arguments “complotistes”, y a-t-il un système directeur, derrière cette déferlante “sociétale” (qui n’épargne aucun recoin de ce qui fait société), ou bien est-ce juste un déterminisme historique qui nous dépasse, un hasard en quelque sorte, du à l’épuisement de “l’ancienne société” ? Tout cela n’est-il qu’un phénomène de mode, qui passera, ou bien est ce un changement radical irréversible ? Ce changement n’est-il qu’un énième changement, ou bien est-il un symptôme (parmi d’autres) d’une décadence civilisationnelle irrésistible qui sape peu à peu cette civilisation Occidentale si puissante, si déterminante dans l’histoire de l’humanité ? (les montées de certains radicalismes religieux sont aussi quelque part – pas que – une réaction, certes “pathologique”, à ces changements de paradigme, une manière de “refuge” en position fœtale contre un monde qui “va trop vite”, qui fait “peur”…).Assistons-nous, en ce monde en pleine convulsion, à la fin des anciens schémas structurant, tels que la structure familiale universelle ?…Y a-t-il encore une “chance” (pour ce qui n’aiment pas ces changements) d’inverser la vapeur ? J’ai bien conscience que ces phénomènes concernent surtout, encore, que des franges relativement minoritaires des sociétés (que les sociétés Occidentales ?… On peut en douter, sachant la force de frappe de la mondialisation tous azimuts : internet, réseaux sociaux, économie, culture, etc.). Mais comment ne pas constater la puissance de cette déferlante… (je suis un auditeur régulier de France Inter, et je suis effaré par le rôle de haut parleur de ces nouveaux paradigmes, de la part de ce puissant média , censé pourtant représenter d’abord la majorité).etc etc etc….Je n’ai pas la prétention d’avoir une réponse, mais comment ne pas se poser de telles questions…

    • Descartes dit :

      @ Sami

      [Beaucoup de diagnostics – dont les vôtres ici-même – ont été faits. Arrive maintenant le temps du questionnement : Pourquoi tout ça ? Sans entrer dans d’absurdes arguments “complotistes”, y a-t-il un système directeur, derrière cette déferlante “sociétale” (qui n’épargne aucun recoin de ce qui fait société), ou bien est-ce juste un déterminisme historique qui nous dépasse, un hasard en quelque sorte, du à l’épuisement de “l’ancienne société” ?]

      Il n’y a pas de « système directeur » au sens d’une volonté machiavélique, mais il y a une combinaison entre les logiques d’intérêts et de classe et les déséquilibres psychologiques que cette situation engendre.

      Les logiques d’intérêt et de classe d’abord : l’évolution du capitalisme conduit à une mise en concurrence de plus en plus étendue, de plus en plus approfondie. Cette mise en concurrence exacerbée nécessite la destruction des institutions, dont la finalité est justement d’établir des hiérarchies et des règles qui échappent à la concurrence pure. C’est pourquoi nous assistons depuis quarante ans à une attaque en règle, générale, contre les institutions. Non seulement contre des institutions précises, identifiées, mais contre l’idée même d’institution. L’idéal présenté par l’idéologie dominante, c’est l’homme qui s’affranchit de toutes les règles, et donc de toutes les