Les « enfoirés » sur le divan

« L’inconscient est ce chapitre de mon histoire marqué par un blanc
ou occupé par un mensonge » (Jacques Lacan)

On n’écoute que rarement avec attention les paroles des chansons de nos jours. Et on a tort, parce que souvent une chanson capture l’esprit de son époque, surtout lorsqu’elle a été un « tube ». Ecoutez avec attention – ou mieux encore, lisez les textes – de chansons comme « l’hymne à l’amour » chantée par Edith Piaf ou de « La bicyclette » chantée par Yves Montand, et vous saurez plus sur les rapports homme-femme dans la France des années 1950 et 1960 qu’en lisant une douzaine de livres, écoutez « Baston » ou « Hexagone », chantées par Renaud, et vous saurez plus sur les fantasmes des classes intermédiaires des années 1970 que ce que peuvent vous enseignez certains ouvrages de sociologie.

Ces idées me sont venues en écoutant une émission de France Inter à laquelle Muriel Robin, qui a été marraine des « restos du cœur », était invitée à l’occasion du 40ème anniversaire des premiers « enfoirés » (1). En effet, il faut rappeler que les « restos du cœur » sont officiellement lancés le 14 décembre 1985, et que leur première émission caritative – sur TF1, qui n’est pas encore privatisée, permettant de recueillir des fonds date du 26 janvier 1986, avec la participation enthousiaste d’artistes ou reputé tels, mais surtout – et c’est relativement nouveau à l’époque – d’hommes politiques. Ces dates ne sont pas tout à fait innocentes : le 16 mars suivant, les socialistes perdront la majorité à l’Assemblée nationale, acquise en juin 1981, pour laisser la place au premier gouvernement de cohabitation.

Une partie de l’émission était consacrée à la participation d’artistes comme Jean-Jacques Goldman, à qui Michel Colucci demande de composer une chanson pour aider le projet. En cette période de néolibéralisme triomphant, on se donne bonne conscience en participant au « charity business », et leur participation permet de recueillir des millions. En mars 1985 sort l’enregistrement de « We are the world », avec la participation de « stars » internationales comme Michael Jackson, Lionel Richie,  Tina Turner, Bob Dylan, Ray Charles, Stevie Wonder, Bruce Springsteen, Steve Perry, dont le 45 tours sera le disque le plus vendu de tous les temps. Goldman enregistrera « la chanson des restos » avec la participation de personnalités comme Coluche, Yves Montand, Nathalie Baye, Michel Drucker, Michel Platini, Michel Sardou ou Catherine Deneuve. Une chanson dont tout le monde a en tête le refrain : « Aujourd’hui, on n’a plus le droit/d’avoir faim ou d’avoir froid ». Mais dont presque personne ne se souvient des paroles. Paroles qui nous plongent au cœur de cette époque.

L’introduction, récitée par Coluche, mérite à elle seule une analyse approfondie :

Moi, je file un rancard à ceux qui n’ont plus rien
Sans idéologie, discours ou baratin
On vous promettra pas les toujours du grand soir
Mais juste pour l’hiver à manger et à boire

Cette strophe nos parle de quelqu’un dont on cherche à se différentier. Un quelqu’un qui n’est pas mentionné explicitement. Qui est ce quelqu’un qui, à l’inverse des gentils animateurs des « restos » se fait fort de « promettre le grand soir », qui aurait l’apanage de « l’idéologie, le discours, le baratin » ? Rappelons qu’on est en 1985, qu’après avoir promis de « changer la vie » les socialistes se sont convertis au néolibéralisme et assument cette conversion depuis 1983, que l’heure est au désenchantement vis-à-vis du politique. Comme le dit explicitement un autre vers de la chanson, “J’ai pas de solution pour te changer la vie“. Si ce n’est pas là un aveu d’impuissance…

Les « restos du cœur » sont les enfants de ce désenchantement, de l’abandon de tout espoir de « changer la vie ». L’expérience de 1981 partait de la conviction qu’on pouvait satisfaire les demandes des couches  populaires tout en préservant les intérêts des classes intermédiaires. L’échec de la relance par la consommation et la contrainte européenne ont montré que cette conciliation était impossible, et les socialistes ont été obligés de choisir. Et ils ont choisi en 1983 de privilégier les intérêts des classes intermédiaires et supérieures et de leur sacrifier les couches populaires. Ce choix a généré une masse de « nouveaux pauvres », pour utiliser le vocabulaire de l’époque, et exclu pour eux toute solution de nature politique.

C’était là une situation tout à fait nouvelle. Bien sûr, la pauvreté est aussi vieille que notre civilisation. Mais il y a des formes de pauvreté qui se reproduisent au cours de l’histoire, et que la société a appris progressivement à gérer. Celle des malades et des handicapés était prise en compte par les institutions charitables dès le moyen-âge ; celle des vieux incapables de travailler par la solidarité intergénérationnelle au sein de la famille d’abord, des institutions de retraite ensuite ; celle des chômeurs de courte durée par des mécanismes de solidarité professionnelle. Et surtout, on était socialement équipé pour la prendre en charge : l’idée qu’on devait une solidarité aux victimes de la nature ou de la malchance était implantée dans la tête des gens depuis le plus jeune âge. Mais la pauvreté de gens prêts à travailler et capables de le faire et condamnés à de longues périodes de chômage, c’était une donnée nouvelle. Au point qu’on cherchait à se donner bonne conscience – et c’est toujours le cas – en prétendant que les chômeurs sont des profiteurs qui ne veulent pas travailler. En ce temps-là, cette pauvreté choquait une large partie de la société comme quelque chose d’inacceptable, et à laquelle on a fini par s’habituer. Entre autres choses, parce que les mêmes qui avaient promis en 1981 de « changer la vie » tiennent depuis 1983 le discours de la résignation à l’inévitable dérive néolibérale. La projection en 1984 de l’émission « vive la crise ! » (sic), animée par un « compagnon de route » du PCF reconverti au reaganisme, Yves Montand, et par un jeune journaliste de gauche qui ira loin, Laurent Joffrin, et qui fit l’objet d’un extraordinaire battage médiatique, marque un tournant symbolique. Désormais, la gauche au pouvoir a abandonné ses ambitions de « changer la vie », et se contente de chercheur une impossible gestion « humaine » du capitalisme néolibéral. Le discours traditionnel de la gauche devient une coquille vide. L’humanitaire devient, dans ce contexte, « l’âme d’un monde sans âme » (1), et pour les classes intermédiaires un moyen fort opportun de se donner bonne conscience.

Rappeler cette histoire n’est pas inutile, parce que c’est dans cette histoire que se trouve la racine du processus qui a fait de la gauche ce qu’elle est aujourd’hui. Si la gauche ne propose plus de « grand soir », si elle ne fait que proposer une alternative technique à la droite, à quoi bon ? Si la gauche se différencie de la droite, c’est bien parce qu’elle soutient une « idéologie » différente, autrement dit, parce qu’elle propose un cadre de référence qui permet de comprendre les rapports sociaux d’une manière différente. Rejeter les « idéologies » comme si elles se réduisaient à un « baratin », c’est adhérer à l’idéologie de la droite, qui se prétend justement « a-idéologique ». Dès lors, la gauche ne vaut comme alternative que parce qu’elle offre aux classes intermédiaires la possibilité de gouverner comme la droite tout en soignant sa mauvaise conscience avec un discours en apparence généreux.

Vous trouvez que j’exagère l’égoïsme des classes intermédiaires ? Reprenons si vous le voulez-bien le texte de la « chanson des restos » :

À tous les recalés de l’âge et du chômage
Les privés du gâteau, les exclus du partage
Si nous pensons à vous, c’est en fait égoïste
Demain, nos noms, peut-être grossiront la liste

Et plus loin dans le refrain, ce joli oxymore :

Dépassé le chacun pour soi
Quand je pense à toi, je pense à moi

Comme le dit le dicton espagnol, « lorsque la partie confesse, point n’est besoin de preuve ». On voit ici qu’à la fin 1985, il n’est même plus possible de mobiliser les donateurs – c’est-à-dire, les classes intermédiaires – en évoquant une générosité pure. Elle serait même suspecte pour ces « recalés de l’âge et du chômage » a qui on a tant promis des choses généreuses, et qui butent sur les réalités du « tournant de la rigueur ». Non, pour être crédible, il faut expliquer qu’en fait on « pense à soi », que si on donne, c’est parce que demain on pourrait « grossir la liste ». La « chanson des enfoirés » ne parle pas du tout le langage de la générosité, mais nous « noie dans les eaux froides du calcul égoïste », pour utiliser la formule de Marx.

On reconnaît d’ailleurs ici une constante de l’idéologie des classes intermédiaires de l’époque – et cela n’a pas vraiment changé : jouir des plaisirs de la richesse tout en endossant la supériorité morale du pauvre. Parce que, soyons sérieux, il est un peu ridicule d’entendre Coluche, Goldman, Sardou, Deneuve, Montand, Drucker, Baye nous parler de leur crainte de « grossir la liste » des « recalés de l’âge ou du chômage », « des privés du gâteau, des exclus du partage ». Le plus drôle est peut-être de voir Montand dans cette liste, lui qui un an plus tôt avait fait sien le slogan « vive la crise ! » dans l’émission déjà citée, et qui fait semblant ici de rejeter les conséquences de l’idéologie qu’il avait tant contribué à légitimer.

Et Montand n’est pas le seul. Quarante ans plus tard, on peut entendre Murielle Robin sur France Inter se réjouir de ce que les « restos du cœur » servent de plus en plus de repas année après année, qu’ils touchent des publics de plus en plus larges (2). Un peu comme si l’ANPE – devenue par ces miracles du nominalisme France Travail – se réjouissait du fait que l’augmentation du chômage lui amène de plus en plus de « clients ».

Le mouvement des « restos du cœur » a participé à la banalisation d’une forme de pauvreté. Une pauvreté qui touche cette fois-ci des gens en pleine capacité de participer au processus productif et à la vie sociale, et qui ne trouvent tout simplement pas d’emploi. Une forme de pauvreté que les générations actives en 1985 n’avaient pas connu, et que la société de l’époque avait du mal à digérer. Le fait que la formule « nouvelle pauvreté » ait disparu du discours, le fait que les « restos du cœur » soient conçus aujourd’hui non pas comme une structure temporaire pour faire face à une crise et qui devrait disparaître lorsque le problème sera résolu, mais comme une structure permanente dont il est normal que les activités s’étendent toujours plus parce que ses « clients » seront toujours plus nombreux, montre bien à quel point cette pauvreté, qui semblait inacceptable dans les années 1980, fait aujourd’hui partie de notre normalité. Un peu comme les SDF, qui faisaient l’objet d’un intérêt médiatique considérable il y a une vingtaine d’années, et qui sont entrés dans une forme de banalité. Personne – même pas les enfants, qui sont plus sensibles à ce genre de situation parce que tout est nouveau pour eux – ne s’émeut plus de voir des gens dormir dans les rues ou les quais du métro parisien (3). Ils font partie du paysage urbain, au même titre que les sanisettes ou les panneaux de signalisation.

Et là encore, on ne peut qu’admirer la manière dont les « enfoirés » ont laissé parler leur inconscient :

J’ai pas mauvaise conscience, ça m’empêche pas de dormir
Mais pour tout dire, ça gâche un peu le goût de mes plaisirs
C’est pas vraiment ma faute si y’en a qui ont faim
Mais ça le deviendrait, si on n’y change rien

Et c’est quoi « changer » ? Faire un petit chèque aux « restos ». Parce qu’on a vu qu’il ne s’agit plus de « grand soir » ni « d’idéologie » assimilée au baratin. Et la motivation pour donner, outre la crainte de « rejoindre la liste » des laissés pour compte, c’est que « ça gâche un peu (un peu, n’exagérons rien) le goût de mes plaisirs ». Sans compter avec la possibilité que cela devienne « ma faute » – alors que, bien entendu, ce n’est pas du tout le cas à présent. Autrement dit, égoïsme et culpabilité sont les deux moteurs de l’action.

Ce qui est amusant dans l’affaire, c’est qu’on écoute ces chansons sans les écouter, c’est-à-dire, sans vraiment entendre les paroles et ce qu’elles nous disent. L’animateur de France Inter explique qu cette chanson est devenue un symbole de générosité, et la passe d’ailleurs sur l’antenne en version intégrale et sans le moindre scrupule. Mais l’écoute attentive du texte raconte une histoire toute différente, celle de l’échec d’une expérience politique, de l’égoïsme d’une classe sociale et de son sentiment de culpabilité. Les chansons, qu’on le veuille ou non, sont la psychanalyse d’une société.

Descartes

(1) Comme le notait Jean Ferrat à cette époque :

Ils ont troqué leur col Mao
Et leur vieux look égalitaire
Pour un costume plus rigolo
C’est la chasuble humanitaire
Ils font la quête avec délice
Chez ceux qu’ont plus rien à donner
Et pour établir la justice
S’en remettent à la charité

(2) Car si les « restos » ont servi 8,5 millions de repas pour la campagne 1985-86, deux ans plus tard ils servaient déjà 25 millions de repas par campagne. Depuis, le nombre a augmenté linéairement et dépasse 160 millions en 2024.

(3) Je me souviens très bien, dans les années 1980, lorsque les « nouveaux pauvres » sont apparus, d’avoir entendu des enfants dans le métro parisien demander à leurs parents à haute voix « pourquoi le monsieur dort sur le quai » ? Revenu à Paris dans les années 2000, je n’ai jamais plus entendu cette question.

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