« L’homme de génie ne saurait gouverner un état sans fermeté, et c’est précisément cette fermeté qui fait le malheur d’un état gouverné par un homme sans génie »
(Stanislas Leszczynski, roi de Pologne)
C’est une histoire oubliée qui mérite d’être rappelée. Courait l’année de grâce 1962, et le prince Rainier de Monaco s’est senti pousser des ailes. Son projet : transformer la principauté en paradis fiscal. Pour cela, il faut se détacher de la France, et d’abord prendre le contrôle de la société française « Image et Son », qui détient Radio Monte Carlo. Ce qui fut fait sans avertir Paris. De Gaulle, qui apprécie moyennement la chose, et prie Emile Pelletier, alors ministre d’Etat de Monaco (le poste est par convention occupé par un fonctionnaire français) de mettre en garde Rainier. Qui répond en renvoyant Pelletier et en refusant toute discussion. Les relations avec la France sont rompues.
Comment le gouvernement du général De Gaulle réagit ? Napoléon aurait envoyé une unité de grenadiers, Trump aurait fait enlever le prince encombrant – et dieu sait qu’il y avait de quoi le trainer mille fois devant un tribunal. Mais mongénéral était bien plus subtil : il ironise publiquement sur le fait que pour mettre en place le blocus des rebelles il suffit de changer deux panneaux de signalisation routière, et en homme pratique, il convoque le président d’EDF et lui commande de couper l’électricité à la principauté. Une nuit à la chandelle suffira pour que Rainier entende raison…
C’est à cette histoire que je pense quand j’entends tous ces dignes eurolâtres qui nous parlent de fermeté devant les différentes menaces américaines proférées quotidiennement. On peut se demander sur quelle planète habitent ces dirigeants. Sont-ils conscients du niveau de dépendance qui est le nôtre face aux Américains, et du rapport de force qui en résulte ? Se rendent-ils compte qu’il suffit au gouvernement américain d’appuyer sur un bouton pour que l’Europe soit paralysée ?
Bien sûr, Trump n’a pas les moyens de nous couper l’électricité – même s’il peut assez facilement mettre en difficulté plusieurs pays européens sur nos approvisionnements gaziers et pétroliers. Que deviendrait l’Allemagne par exemple, très dépendante au gaz, si le GNL n’arrivait plus dans les ports ? Mais au-delà, les Américains peuvent nous couper un certain nombre de services qui, dans nos civilisations modernes, sont presque aussi indispensables à l’activité économique et civile des nations que l’était l’électricité en 1962. Et la vulnérabilité de l’Europe, de ce point de vue, est totale. 90% de nos ordinateurs et de nos systèmes automatiques fonctionnent grâce aux systèmes d’exploitation dont Microsoft, Apple et Google ont le contrôle. Nos ordinateurs sont massivement sous Windows, nos téléphones portables fonctionnent soit avec le système d’exploitation Android (Google), soit avec IOs (Apple). 70% des paiements courants en Europe se font par l’intermédiaire des réseaux VISA ou Mastercard (1). 95% de nos outils de localisation ou de guidage utilisent le système GPS, qui dépend du gouvernement américain. Il suffirait à celui-ci de donner l’ordre pour que tout s’arrête (2). Et je ne parle même pas des données stockées dans des « clouds » américains, des innombrables applications utilisées par nos citoyens, par nos entreprises, par nos administrations, et qui sont sous le contrôle d’entreprises américaines.
Nos eurolâtres ne réalisent pas, comme disait le poète, « que tout le temps perdu / ne se rattrape guère / que tout le temps perdu / ne se rattrape plus ». Appeler à la fermeté sans moyens de tenir derrière, c’est de la gesticulation pure. Et cette gesticulation ne fait même plus illusion. A force de se répéter, les communiqués où les mots « inadmissible » et « inacceptable » servent à qualifier des actes que par ailleurs les européens finissent par admettre sont entendus comme on entend la musique dans un ascenseur.
Sortir de la gesticulation implique de se donner les moyens d’une politique de fermeté. Et cela ne s’improvise pas. Cela se prépare, et se prépare sur le temps long, avec des politiques constantes, des engagements fermes sur le long terme et des moyens conséquents, qu’il faut bien prendre quelque part. Thierry Breton, qui est plein de très bonnes idées maintenant qu’il n’est plus commissaire européen, expliquait à la télévision il y a quelques jours que si la France pouvait parler plus fort que beaucoup d’européens, c’est parce qu’elle avait quelques avantages : le siège permanent à l’ONU, le nucléaire civil, la dissuasion nucléaire, une diplomatie solide… ce qu’il a oublié de dire, c’est que tout cela ne s’est pas construit en un jour, qu’il a fallu l’engagement pendant des décennies des gouvernements et de la société toute entière. Un réseau diplomatique ne se construit pas en un jour, et la dissuasion nucléaire n’est crédible que parce qu’elle fait l’objet d’une programmation qu’aucun gouvernement n’a osé interrompre. Mais surtout, ce que Breton ne dit pas est que si on avait laissé faire les eurolâtres, tout cela n’existerait plus. Le siège de membre permanent au conseil de sécurité de l’ONU ? Ils étaient prêts à le brader. Le programme nucléaire civil ? On l’a sacrifié sur l’autel de l’ouverture à la concurrence, et il s’en est fallu de peu pour qu’on n’amorce pas une véritable sortie du nucléaire – on a bien engagé une sortie sournoise, mais c’est là une autre histoire. La dissuasion nucléaire ? Il fallait la « partager », ce qui lui ôte tout son sens – on imagine mal Costa ou Von der Leyen appuyant sur le bouton après des négociations interminables et un vote à la majorité qualifiée.
Mais c’est qui est plus grave, c’est que l’Union européenne s’est privée – et a privé les états membres – de tous les instruments économiques et industriels qui leur permettraient d’être « fermes » vis-à-vis des Etats-Unis. Avec sa croyance aveugle dans les vertus du marché, elle s’est convaincue que « le marché pourvoira » en toute circonstance. Autrement dit, qu’on pouvait faire confiance aux marchés pour la provision en biens et services, y compris ceux qui ont un caractère stratégique ou qui sont indispensables pour le fonctionnement de nos sociétés. Au nom de cette idéologie, on a renoncé à toute politique économique ou industrielle qui aurait pris en compte d’autres intérêts que celui du consommateur tout-puissant. Et ce qui devait arriver arriva : le consommateur tout-puissant a choisi d’acheter en fonction de ses intérêts individuels, parce que c’est par définition le seul critère qui guide ses choix. Et voilà le résultat : nous dépendons massivement pour nos services essentiels d’un « marché » que les puissances dominantes peuvent manipuler à leur guise.
Cela fait maintenant quarante ans qu’on pratique la politique du chien crevé au fil de l’eau. Emmanuel Macron, dans une crise de lucidité déclare le 14 juillet 2025 que « Pour être libre dans ce monde, il faut être craint. Pour être craint, il faut être puissant ». Le problème est qu’il a passé les huit ans qui ont précédé – dix si on compte son passage au ministère de l’Economie – à détruire consciencieusement ce qui restait de notre puissance, par exemple, en vendant les turbines d’Alstom aux américains ou en abandonnant des projets stratégiques comme le réacteur Astrid. La question de la puissance militaire est certes importante, mais dans le monde complexe où nous vivons la puissance ne vient pas seulement de là, ne serait-ce que parce qu’il faut une puissance économique massive pour soutenir un effort militaire conséquent. Or cela fait quarante ans qu’on abandonne l’un après l’autre les instruments qui nous permettraient d’être fermes, au nom de la poursuite du moindre coût. Le cas de l’informatique est de ce point de vue emblématique. Le « cloud souverain » – c’est-à-dire, le fait de stocker nos données sur des serveurs sur lesquels nous avons le contrôle – est mort parce qu’avoir recours à Google, Microsoft ou Amazon était moins cher (3). Aucune administration, aucune entreprise n’était prête à payer plus pour pouvoir un jour dire merde aux Américains. Sans compter sur le fait que pour prendre une solution française plus chère il fallait faire des dossiers de justification sans fin pour expliquer pourquoi on portait atteinte à la libre concurrence en laissant de côté l’offre la plus économique. Alors, on a ignoré les cris des Cassandre qui avertissaient que tout cela allait nous conduire à une logique de subordination – et je suis bien placé pour le savoir, j’étais l’une d’elles – et tout le monde a contractualisé avec les GAFAM. Et aujourd’hui on est pieds et poings liés. Et maintenant on prétend se dresser sur nos ergots et faire preuve de « fermeté » ? On rêve…
Comme le démontre sans ambigüité le rapport Draghi – encore un eurolâtre qui a attendu d’être rangé des voitures pour ouvrir les yeux – nous avons perdu une bataille stratégique. Nous l’avons perdue parce que nous ne nous sommes pas préparés à nous battre, parce que nous n’avons même pas voulu voir qu’une bataille se préparait. Obsédés par le discours russophobe et sinophobe, nos élites ont oublié que notre véritable faiblesse n’est pas de ce côté-là. En réponse à une agression, nous avons les moyens de sanctionner la Russie ou la Chine et même de les battre sur le terrain. Mais les Etats-Unis peuvent nous infliger des droits de douane selon leur bon plaisir ou même annoncer l’annexion d’un territoire sous la souveraineté d’un état européen, et nous avons du mal à aller au-delà d’une note diplomatique.
Et la seule chose rationnelle qui reste à faire quand on est battu, c’est de reconnaître la défaite et d’en tirer d’en tirer les leçons. Et de fourbir les instruments qui nous permettront éventuellement de gagner la suivante. Ce qui suppose de remettre en question fondamentalement les préjugés idéologiques qui ont présidé à l’ensemble de la pensée stratégique de nos élites ces quarante dernières années et notamment la construction européenne.
D’abord, il faut arrêter de croire qu’une institution fondée sur la prééminence des intérêts du consommateur peut servir de base à une logique de puissance. Les dirigeants européens répètent que l’Union européenne est « un marché de 450 millions de consommateurs » et s’imaginent qu’il y a là de quoi établir un rapport de forces. Mais c’est faux. Ce sont les citoyens qui gagnent les guerres, pas les consommateurs. Parce que le consommateur, par construction, ne regarde que son intérêt individuel. Il recherche le meilleur service, le meilleur prix, les meilleures conditions contractuelles. Tout le reste, et notamment les conséquences à l’échelle collective de ses choix, l’indiffère au plus haut point. Le comportement du consommateur est fondamentalement égoïste, non parce que les hommes qui consomment soient égoïstes, mais parce que le consommateur résume la part d’égoïsme qui est à l’intérieur de chacun d’entre nous. C’est la logique du consommateur qui a rendu l’Europe dépendante du gaz russe ou des services informatiques américains, parce qu’à chaque fois on est allé chercher le moins cher ou le meilleur service. Et il est illusoire de penser qu’il pourrait en être autrement.
Construire une logique de puissance implique aller CONTRE les intérêts du consommateur, de subordonner son intérêt individuel à des objectifs collectifs qui le dépassent. Cela implique d’accepter de payer des biens et des services plus chers ou de se contenter temporairement d’une qualité moindre, parce que les acheter ailleurs nous rendrait dépendants, et parce qu’il faut permettre à nos entreprises dégager des marges suffisantes pour pouvoir engager des programmes de recherche et développement et faire les investissements qui nous rendent autonomes. Et le consommateur n’acceptera jamais cela. Alors, si l’on veut la puissance, il faut remplacer le consommateur par le citoyen, c’est-à-dire, la décision purement guidée par une logique de « concurrence libre et non faussée » par la décision consciente et rationnelle d’un individu qui agit en membre d’une collectivité liée par une solidarité inconditionnelle, et qui épouse donc les intérêts de cette collectivité.
Mais remplacer le consommateur européen par le citoyen européen implique qu’il y ait une véritable citoyenneté européenne. Et celle-ci ne se décrète pas. Elle n’est pas le résultat d’une loi qui inscrit « Union européenne » sur les passeports ou les cartes d’identité. Ni même par une loi qui donne à tous les citoyens des états européens les mêmes droits. Parce que la citoyenneté, c’est l’équilibre entre droits et devoirs. Et notamment, ce devoir de solidarité inconditionnelle envers ses concitoyens. C’est pourquoi il n’y a pas de citoyenneté sans nation, c’est-à-dire, sans une collectivité construite sur cette solidarité. Or, cette solidarité n’existe tout simplement pas en Europe. Friedrich Merz en a donné un très bel exemple lorsqu’il a répondu le 9 décembre 2025 à la publication de la nouvelle stratégie nationale de défense américaine « si vous ne voulez pas de l’Europe, faites au moins de l’Allemagne votre partenaire ». Imagine-t-on un dirigeant national expliquant à Trump que s’il ne veut pas de son pays, au moins qu’il accepte un partenariat avec sa région ?
Il faut donc accepter la réalité : il n’y aura pas de « citoyenneté européenne ». Vouloir remplacer dans la construction européenne le consommateur par le citoyen implique donc le retour aux nations. Il nécessite de faire le deuil du fédéralisme et accepter une « Europe des nations », c’est-à-dire, des institutions européennes pensées non pas pour imposer aux états-nations qui en sont membres une uniformité, non pas pour chercher à limiter leur souveraineté, mais pour organiser une coopération entre elles. Si une telle coopération est mutuellement avantageuse, il n’y a pas de raison pour qu’elle ne soit pas acceptée. Et si elle ne l’est pas, il n’y a aucune légitimité à l’imposer…
Il faut regarder aussi la réalité en face. La situation que nous vivons n’est pas, contrairement à ce qu’expliquent ceux qui rêvent d’un retour en arrière, la conséquence de la folie d’un Trump. Ses prédécesseurs s’essuyaient déjà les pieds sur l’Europe, certes avec un peu plus de grâce et en y mettant les formes. Mais ils le faisaient quand même. Quand les Etats-Unis sanctionnaient un pays, ils exigeaient que nos entreprises appliquent les sanctions sous peine d’être elles-mêmes prises pour cible. Quand ils voulaient espionner nos dirigeants, ils ne se gênaient pas pour utiliser des logiciels d’écoute. Quand ils ont décidé de changer de taquet en Afghanistan, ils l’ont fait sans nous demander notre avis alors qu’on avait des troupes engagées au sol. Et je ne parle même pas de l’utilisation extraterritoriale de leur droit pour rançonner nos entreprises. Tout ça, les dirigeants français et européens ne voulaient pas le voir. Trump n’a fait que déchirer le voile des illusions derrière lequel nos dirigeants se cachaient. Maintenant il est clair que le gouvernement américain nous tient pour quantité négligeable, et le pire est qu’il n’a pas tort, parce que nous sommes devenus des quantités négligeables. La question n’est pas « d’être fermes » maintenant, mais de se donner SUR LA DUREE les instruments qui nous permettraient d’être fermes. Cela veut dire investir moins dans les gadgets écolo-bobos, et plus – et mieux ! – dans les infrastructures, dans les industries stratégiques, dans la recherche et le développement, dans l’éducation. Cela veut dire aussi sortir de la politique des annonces, qui consiste pour chaque ministre à annoncer une grande réforme puis de partir avant qu’elle soit totalement mise en œuvre, laissant à son successeur le soin… d’annoncer une nouvelle réforme qui oblitère l’ancienne et qui aboutit à cette situation ubuesque où aucune réforme n’est menée au bout et encore moins évaluée. Planification à long terme, continuité dans l’action, évaluation des résultats doivent être les maîtres mots des politiques publiques. On l’a fait par le passé, c’est donc possible.
Et cela passe aussi par une révision de notre système d’alliances. Celui qu’on nous présentait comme notre allié le plus fidèle, bienveillant et paternel, s’avère ne pas être fiable – et je pèse mes mots. Il est donc grand temps d’aller chercher des amis et des alliés – ou à minima des gens qui partagent nos intérêts – ailleurs. Et cela suppose d’oublier les phobies et les préjugés, et regarder les intérêts. On n’en prend pas le chemin. J’entends beaucoup de discours sur des budgets supplémentaires indispensables pour acheter les armes qui nous protégeront d’une Russie qui ne nous attaque pas, je n’entends guère parler des mesures dont on aurait besoin pour assurer le contrôle autonome des matières premières, des technologies, des biens industriels dont nos sociétés ont besoin pour fonctionner, pour pouvoir faire face à une puissance, les Etats-Unis, qui nous agresse en permanence depuis des années. Or, c’est là que se trouve le secret de la véritable indépendance. Parce que tant qu’un ennemi pourra paralyser notre économie en poussant sur un bouton, nous ne serons jamais véritablement libres de nos choix.
Et pendant ce temps-là, le sort du gouvernement français se joue à l’Assemblée sur le repas étudiant à 1 euro. Misère…
Descartes
(1) Il est à noter que la France est relativement épargnée par le phénomène… parce que chez nous on a maintenu le réseau interbancaire national « carte bleue » construit en 1967 – vous savez, à l’époque où l’essentiel du système bancaire français était nationalisé. Ce réseau continue à gérer 85% des payements par carte en France (et de l’ordre de 95% si on exclut les « néo-banques » arrivées de la main de la réglementation européenne, et qui ne sont généralement pas affiliées au système national). L’Italie et l’Allemagne conservent eux aussi des systèmes nationaux, mais ils sont beaucoup plus faibles.
(1) Tout ces logiciels ont des « portes arrière » qui permettent de les désactiver ou d’en prendre le contrôle très facilement. Il suffit de mettre en ligne une « mise à jour » qui efface le contenu de l’ordinateur ou du téléphone, et le tour est joué.
(3) Certains lecteurs ne manqueront pas de me demander pourquoi ne peut-on faire moins cher en Europe. La réponse est simple : parce que, contrairement aux entreprises européennes, les géants américains ne sont pas soumis à la « concurrence libre et non faussée » venue de l’étranger. Les GAFAM sont aux états unis des oligopoles qui sont sûrs de pouvoir amortir leurs investissements sur un marché captif avant de partir à la conquête du monde. Et dès qu’une entreprise étrangère vient concurrencer ces géants sur le territoire américain… il lui arrive des bricoles. Le cas de Tiktok est assez emblématique à ce propos…