Le monde selon Epstein

Si les empires, les grades, les places ne s’obtenaient pas par la corruption,
si les honneurs purs n’étaient achetés qu’au prix du mérite,
que de gens qui sont nus seraient couverts,
que de gens qui commandent seraient commandés.
(William Shakespeare, “Le Marchand de Venise”)

Je ne suis pas, par tempérament, très intéressé par les scandales de toute nature. Ce sentiment irrationnel qu’est l’indignation n’est pas un sentiment que j’affectionne, surtout compte tenu du fait que ces dernières années elle a servi souvent de substitut à la réflexion. « Souvent je me suis indigné de bonne heure » est devenu pour toute une classe médiatique une sorte de mantra. Mais il est difficile, pour qui s’intéresse aux affaires humaines, de rester insensible aux effets de l’affaire Epstein. En fait, ce n’est pas tant l’affaire judiciaire elle-même qui est intéressante ici. Epstein a été conduit devant les tribunaux – et au suicide pour éviter un grand déballage et une condamnation – par des actes de nature sexuelle. Ce qu’on sait fait de lui une sorte de Neron moderne – le meurtre de sa mère en moins – organisant des orgies où tout était permis, y compris les actes pédophiles avec des jeunes femmes amenées par des rabatteurs. Mais il n’y a là rien de bien nouveau. Que les riches et les puissants – c’est souvent les mêmes – se pensent au dessus des lois humaines et divines quand il s’agit de sexe, c’est vieux comme le monde. Cela ne veut pas dire que ces actes sont excusables. Que la justice passe, que Epstein et ses complices soient poursuivis et condamnés et les victimes indemnisées, cela serait juste et normal. Mais ce n’est pas là le plus intéressant.

Ce qui fait l’extraordinaire de cette affaire, c’est ce que la publication d’une masse de documents concernant Epstein et ses relations révèle du fonctionnement de notre monde. Car Epstein n’était pas actif seulement sur le plan sexuel. Il était surtout un homme d’affaires, richissime et terriblement bien connecté. Pour le dire autrement, il a fait des affaires avec toutes sortes de personnages de ce qu’on appelle – à tort – l’élite. Du politicien à la tête couronnée, de l’homme d’affaires à l’ancien ministre, du commissaire européen à l’homme d’influence, tous ont fait affaire avec lui, et souvent des affaires que l’éthique – et quelquefois la loi – reprouvent. Même en admettant que ces personnalités du Gotha mondain, politique ou financier n’aient pas participé aux orgies organisées par Epstein, ils se sont compromis en acceptant de l’argent et des cadeaux, et en livrant en échange conseils, informations réservées, passe-droits. Avec d’ailleurs un remarquable œcuménisme, puisqu’on trouve dans ceux qui ont fait des affaires – appelons un chat un chat – avec lui autant des hommes dits « de gauche » que « de droite ». Ce qui nous dit quelque chose sur l’artificialité des frontières idéologiques chez ces « élites ».

Le cas de Peter Mandelson est peut-être le plus emblématique. L’un des pères du « New Labour », il est le père Joseph de Tony Blair lorsque celui-ci est premier ministre, son homme de confiance et le préposé aux basses œuvres. Son surnom de « prince des ténèbres », il ne l’a pas volé, lui qui était qualifié sous Blair de « l’homme le plus puissant de Grande Bretagne » par un quotidien britannique. On découvre aujourd’hui, avec la publication des papiers d’Epstein, que Mandelson lui avait transmis, alors qu’il était ministre, des informations très sensibles concernant la crise de la dette de 2010 et des détails sur les mesures – à plusieurs centaines de milliards d’euros – que les institutions européennes s’apprêtaient à mettre en place. Des informations suffisamment intéressantes pour que leur transmission puisse être qualifiée aujourd’hui par Keir Starmer de « trahison à son pays ».

L’explosion de la bombe Epstein met à nu l’héritage de ce qu’on a appelé en France « les années fric », c’est-à-dire, la montée en puissance d’une élite globalisée, de plus en plus déconnectée de la réalité telle qu’elle est vécue par leurs concitoyens – si tant est que le terme de « concitoyens » puisse s’appliquer à un groupe social pour qui la « citoyenneté » n’a plus grand sens, au point qu’un ancien premier ministre français peut laisser en plan les électeurs qu’il s’était engagé à représenter, essayer le parachutage dans une grande ville espagnole, et quand l’opération rate revenir pour occuper un poste ministériel en France.

Bourdieu avait, dans l’un de ses ouvrages, parlé d’une « noblesse d’Etat ». Mais cette « noblesse » était au moins contrainte par le principe selon lequel « noblesse oblige ». Dans sa mentalité, les privilèges dont elle bénéficiait étaient la contrepartie de certaines obligations, et en particulier, celle de servir son pays et ses concitoyens. Les « élites » héritées des « années fric » ont conservé les privilèges mais se sont affranchies des obligations. Mandelson, alors qu’il est ministre, peut fournir des informations au préjudice du peuple britannique. Un Jack Lang, ancien ministre et toujours président d’un organisme public, discute avec Epstein des moyens de faire une opération immobilière dans le dos du fisc, alors qu’il participe avec lui à un projet de monter une entreprise de négoce sur le marché de l’art basée dans un paradis fiscal. Les deux bénéficieront en échange de cadeaux, de voyages en jet privé, d’invitations prestigieuses, et de la possibilité d’entrer en contact avec d’autres personnages d’influence.

Bien sûr, nous savions tout cela. Que le directeur de cabinet d’un ministre pouvait donner à un financier ami du président des « tuyaux » sur une opération que l’Etat s’apprêtait à faire, information qui lui avait rapporté des millions. Qu’un président de la République pouvait loger sa maîtresse et sa fille aux frais du trésor public et compter, pour cacher ce fait, sur le silence complaisant des élites politico-médiatiques. Les frasques d’un Loïc Le Floch-Prigent ou d’un Roland Dumas, payés avec l’argent d’une entreprise publique, ont levé un coin du voile sur les pratiques de cette classe. Quant au clan Lang, sa tendance à laisser des ardoises et à distribuer l’argent public comme si c’était le sien était vox populi – ou du moins « vox eliti ». Mais on pouvait prétendre que ces affaires n’étaient que le fait d’individus isolés et particulièrement dépravés. Avec la publication des papiers Epstein, le doute n’est plus permis. La globalisation commencée dans les années 1980 a vu se construire une « classe Epstein », une élite globalisée qui se connaît et se fréquente au-delà des frontières, qui se rend des services, qui n’estime avoir aucun devoir envers son pays ou ses concitoyens, qui vit dans un monde d’abondance ou l’argent n’est jamais un problème. Une situation qui rappelle, mutatis mutandis, celle de l’aristocratie française à la fin du XVIIIème siècle. Et on sait comment cela s’est terminé.

On peut prévoir que ceux qui ont eu l’imprudence de fréquenter Epstein et qui sont maintenant éclaboussés par le scandale seront chassés dans un sursaut de vertueuse indignation – les « élites » ne peuvent pas se permettre d’apparaître complices de l’ange déchu. On l’a vu avec l’affaire Matzneff, passé en quelques mois de coqueluche de l’édition parisienne à paria dont personne ne veut serrer la main. C’est toujours le bon vieil adage journalistique : « on lèche, on lâche, on lynche ». Et cela a déjà commencé : « Le Monde », dont les commentateurs se pâmaient devant notre Jack national jusqu’au ridicule, publie maintenant un article par jour listant les torts et travers de l’ancien ministre. On y découvre sa vénalité, les libertés prises avec le fisc, les ardoises qu’il laisse derrière lui, en attendant peut-être d’évoquer ses escapades sexuelles au Maroc, toutes choses que, bien entendu, « Le Monde » ignorait jusqu’à la semaine dernière. Que voulez-vous, la suture des hymens ne se pratique pas seulement chez certaines communautés arriérées…

Mais ces virginités reconstituées ne doivent pas faire illusion. Ce que la publication des papiers d’Epstein met en évidence, c’est le caractère parasitaire des élites promues par la révolution néolibérale, c’est leur vénalité dans un monde où l’argent est tout. Et derrière les cris d’orfraie et la défenestration de quelques victimes expiatoires, ces élites n’ont aucune raison de changer. La jeune génération de dirigeants, celle des Macron ou des Attal, mais aussi des Bompard ou des Panot, fonctionne sur un principe simple : « je gratte ton dos, tu grattes le mien ». Le renvoi d’ascenseur est l’alpha et l’oméga des rapports humains. La nomination de cet éminent juriste qu’est Richard Ferrand à la présidence du Conseil constitutionnel, ou celle d’Amélie de Montchalin à la tête de la Cour des comptes, poste pour lequel sa seule qualification est d’avoir été un fidèle soutien d’Emmanuel Macron, montre à quel point cette logique est présente. Or, c’est cette logique qui est à la base du « système » monté par Epstein. Un don, en apparence gratuit, la mise à disposition d’un jet privé pour « dépanner » une connaissance, créent une dette qui vous donne la possibilité, un jour, de demander une faveur, une information, un coup de pouce sur un dossier en retour. Lénine écrivait que « un révolutionnaire n’a pas d’amis », en entendant par là que les nécessités de la politique s’imposent aux obligations de l’amitié. Nos élites renversent la formule : un politicien moderne a beaucoup d’amis, et doit les récompenser de leur soutien quand bien même il faudrait sacrifier pour cela les intérêts du pays. Nous sommes ainsi progressivement passés à un système fondé sur l’échange de faveurs plutôt que sur le dévouement à la chose publique et la compétence. Personne ne dénonce plus « les copains et les coquins », puisque c’est devenu le mode normal de fonctionnement de nos élites.

Car il ne faut pas se tromper : si Epstein est tombé, ce n’est pas à cause d’un délit d’initié ou de ses acrobaties fiscales. Ce sont là des péchés véniels à notre époque. S’il est tombé, c’est parce que, comme beaucoup de stars des années 1980, il n’a pas vu venir la vague néo-puritaine qui s’abat sur nous depuis le début du siècle. Comme Cohn-Bendit, comme Matzneff, il avait cru que le « jouir sans entraves » allait durer pour toujours. Funeste erreur… Mais le puritanisme sexuel ne s’étend pas aux questions d’argent. Si Epstein s’était contenté de faire des affaires, de rendre des petits services aux puissants, de mettre des gens riches et/ou célèbres en relation pour étoffer au passage son carnet d’adresses – et dieu sait que dans ce monde le carnet d’adresses vaut de l’or – il serait encore là, intouchable. Et on peut donc supposer qu’il reste dans l’ombre beaucoup d’autres Epsteins qui, plus prévoyants que lui ou plus habiles à cacher leurs turpitudes, continuent à faire ce métier d’entremetteur d’affaires et négociateurs d’influences. Bien entendu, des Epstein, il y en a de toutes les tailles. Un Minc ou un Attali n’ont pas les moyens d’un Epstein… mais ils font le même métier.

Mazouz Hacène écrivait que « face à un pouvoir corrompu, toute opposition devient crédible, y compris le fascisme ». Ceux qui font profession de lutter contre des populismes souvent qualifiés de fascistes devraient y réflechir…

Descartes

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Une réponse à Le monde selon Epstein

  1. Lhaa Francis dit :

         La suture des hymens…achment balèze celle-là. Du coup,  ”  nonobstant   ”  la météo pourrie, je vais voir le soleil toute la journée. Remarquez, ça fait un moment que ça dure, la  ”  suture  “, et ça marche toujours.  Alors pourquoi s’en priver  ?

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