“Faire parler un homme politique sur ses projets et son programme, c’est comme
demander à un garçon de restaurant si le menu est bon.” (Jean Dutourd)
On dit que l’homme est le seul animal qui peut se permettre de commettre la même erreur deux fois. Mais le cas des dirigeants du Parti socialiste est particulier : ils sont les seuls capables de commettre la même erreur un nombre infini de fois, et cela sans en tirer le moindre enseignement.
En 2024, alors que François Bayrou siégeait à Matignon, les dirigeants socialistes avaient annoncé à grand renfort de publicité leurs « lignes rouges » pour l’élaboration du budget, dont la principale était le retrait de la réforme des retraites et le retour à l’âge de départ de 62 ans. Après une longue séquence, les socialistes avaient fini par en rabattre : ils ont laissé passer un budget qui ne changeait rien à la réforme, se contentant – faut bien sauver la face – de la promesse d’un « conclave » qui ne pouvait qu’échouer, puisque son succès dépendait de l’accord du patronat, qui n’avait aucune raison de le donner.
En 2025, on refait le même film. On annonce au départ des « lignes rouges » qui cette fois, promis juré, seront tenues. Un budget qui ne comprendrait pas une taxation de la fortune et des holdings qui servent aux plus riches à occulter leurs revenus se traduirait par un vote de censure. Et toute tentative d’utiliser la procédure prévue par article 49.3 de la Constitution aboutirait au même résultat. Mais après des mois de tergiversations, les socialistes découvrent qu’il faut être « responsables », autrement dit, capituler en rase campagne. Et laissent passer un budget où l’on ne trouve pas trace d’une imposition des hauts revenus et patrimoines, et qui, ajoutant l’insulte à l’injure, est finalement approuvé en passant par la procédure honnie du 49.3.
Refaire la même expérience et en attendre des résultats différents, voilà la définition de la folie par Albert Einstein. Mais les socialistes ne sont pas fous. S’ils font toujours la même erreur, c’est parce qu’ils n’ont pas d’anticipation. Et du coup ils s’engagent dans un processus qui, pour réussir, réclame une fermeté et une constance dont ils sont incapables. Ils s’imaginent qu’à la fin, il y aura des concessions mutuelles, que la droite acceptera certaines de leurs demandes au nom d’un principe de « responsabilité ». Seulement, la droite a bien compris que l’électorat socialiste ne tient pas tant que ça aux « lignes rouges » définies par les dirigeants du parti. Elle sait donc qu’elle peut se permettre d’être intransigeante, parce qu’au bout d’un temps plus ou moins long les dirigeants socialistes prendront peur des réactions de leur base, et seront donc poussés à accepter ses exigences.
Tout le problème pour la droite, c’est de permettre aux socialistes de sauver la face – car on peut avoir encore besoin d’eux la prochaine fois. Alors, on leur donnera satisfaction sur l’accessoire pour pouvoir tout leur refuser sur l’essentiel. Hier, la promesse d’un « conclave » dont on a coupé les ailes dès le vote acquis a permis de préserver la réforme des retraites, aujourd’hui c’est le repas à 1 euro pour les étudiants qui permettra aux socialistes de sortir la tête haute, du moins tant qu’on ne regarde pas le détail. Parce que si l’on regarde de près, loin d’être une mesure à l’avantage des plus modestes, la généralisation du repas à 1 euro est une mesure en faveur des classes intermédiaires et supérieures. Les étudiants modestes, eux, y avaient déjà droit, comme l’a rappelé opportunément le CROUS. On dépensera donc 80 M€ pour que les étudiants plus riches puissent bénéficier de la mesure, et pour permettre aux socialistes de ne pas repartir les mains vides.
Mais pourquoi les socialistes commettent systématiquement la même erreur ? Pourquoi se dressent-ils sur leurs ergots en publiant des « lignes rouges » auxquelles, et l’expérience montre à chaque fois, ils sont obligés de renoncer après quelques mois de tractations ? Pourquoi s’imaginent-ils que leur pouvoir de blocage leur permettrait d’avoir gain de cause, alors qu’ils devraient savoir que leur électorat n’admettra pas qu’ils s’en servent ? Pourquoi rêvent-ils des concessions que pourrait faire la droite et le bloc central, alors que l’expérience a montré qu’ils sont intransigeants ? A ces questions, je n’ai pas de réponse, si ce n’est l’incompétence des dirigeants en question et leur incapacité à apprendre de l’expérience.
Cet épisode illustre à la perfection un raisonnement que j’ai plusieurs fois exposé dans mes papiers. Tout parti politique est l’otage de son électorat. Si la droite peut se montrer intransigeante, si ses menaces de censure sont prises au sérieux, c’est parce que ses positions reflètent sans ambigüité les intérêts de son électorat. Imaginons un instant que Lecornu ait incorporé dans son projet de budget une taxe Zucman. Les Républicains auraient certainement censuré le gouvernement pour empêcher sa mise en place, et son électorat ne lui aurait certainement pas reproché « l’irresponsabilité » d’avoir laissé la France sans gouvernement. Les socialistes, à l’opposé, ont un électorat qui a certes le cœur à gauche, mais qui a aussi le portefeuille solidement ancré à droite. Et du coup, il y a une dissonance cognitive entre le discours et l’action. L’électorat de droite est prêt à mettre le pays à feu et à sang – ou du moins à le laisser sans budget – pour empêcher la taxe Zucman de voir le jour. L’électorat socialiste, lui, n’y tient pas plus que ça, et reprocherait certainement à son parti « l’irresponsabilité » qu’il y aurait à renverser le gouvernement pour si peu. Comme le disait Sun Tzu, « la victoire n’appartient pas aux armées plus nombreuses, mais aux armées plus décidées ».
Il y a une tendance aujourd’hui dans le monde politique à privilégier dans l’analyse les considérations institutionnelles plutôt que la sociologie électorale. C’est à mon sens un tort. En 1981, la principale faiblesse du PCF n’était pas le nombre d’élus, mais le décalage entre sa volonté d’imposer aux socialistes un engagement solide et un électorat séduit par le discours mitterrandien au point de vouloir sa victoire à tout prix. Sur le papier, Mitterrand avait besoin des voix communistes, et cela aurait dû donner au PCF un poids important. Mais de cette arme, la direction du PCF ne pouvait pas se servir. Appeler publiquement à voter contre Mitterrand n’était même pas une option, l’électorat n’aurait pas suivi. La force du RN aujourd’hui, son poids dans le débat public ne vient pas de sa centaine de députés, mais de sa dynamique électorale. Et pour la maintenir, l’organisation a été obligée d’inclure dans son discours et dans son action des revendications pour séduire les couches populaires, revendications qui n’étaient pas vraiment dans son ADN, au point que certains à droite qualifient son programme économique de « socialiste ». De la même manière, si les dirigeants de LFI peuvent se permettre toutes sortes d’excès et d’aberrations, c’est parce qu’ils ont capté un électorat pour qui ces excès et ces aberrations n’en sont pas. Mélenchon l’a très bien compris, lui qui était un républicain et jacobin intransigeant quand il visait une OPA sur l’électorat communiste, et qui est devenu communautariste et girondin maintenant qu’il vise l’électorat musulman. Un parti politique trouve les limites de ce qu’il peut faire plus dans sa base sociologique que dans ses résultats électoraux ou dans son insertion institutionnelle. Ou pour le résumer dans une formule, « tout parti est l’otage de son électorat ».
L’agonie du Parti socialiste tient précisément au décalage entre un discours qui continue à emprunter au vocabulaire traditionnel de la gauche, et sa base sociologique, qui ne diffère pas sensiblement de celle du centre droit. Cette affinité a permis à Emmanuel Macron de siphonner une grosse partie des électeurs et cadres socialistes, en leur proposant d’assumer idéologiquement ce qui était déjà une réalité dans les politiques mises en œuvre lorsque le Parti socialiste était au pouvoir : la convergence d’intérêts entre les classes intermédiaires et la bourgeoisie financière. Et parmi ceux qui sont restés fidèles à la « vieille maison », on trouve une majorité qui l’ont fait pour des raisons tactiques ou par calcul de carrière. Il ne faudrait pas oublier qu’avant d’être président de la République, Emmanuel Macron a été la coqueluche d’un président socialiste, d’abord comme secrétaire général adjoint de la présidence, puis comme ministre de l’Economie. Et que les camarades socialistes, avec de rares et honorables exceptions, n’ont rien trouvé à redire lorsque des lois de nette orientation libérale ont été mises au vote à son initiative.
L’élection de 2027 et la suite se jouera donc entre des partis et des personnalités, mais surtout entre des électorats. Chacun cherchera bien entendu à débaucher les électeurs des autres en faisant des promesses plus ou moins crédibles. Mais in fine, c’est le « cœur » électoral, la base sociologique de chaque parti, de chaque candidat, cet électorat avec qui le candidat ne peut se permettre de rompre, qui déterminera ce qu’il fera une fois arrivé à l’Elysée. Avant de voter pour X ou Y, plus que son programme il faut regarder quelle est sa base sociologique, le cœur de son électorat. Un candidat qui trouve sa base chez les classes intermédiaires supérieures ne sera jamais l’ennemi de la finance, quelque puisse être son programme. Et ceux qui ont voté pour lui sur cette base et se disent “déçus” après… eh bien, ils n’avaient qu’à réflechir avant.
Descartes