Isoloir, morne plaine

“Les élections sont aristocratiques et non démocratiques : elles introduisent
un élément de choix délibéré, de sélection des « meilleurs citoyens »,
au lieu du gouvernement par le peuple tout entier.”
Aristote

Premier tour des élections municipales. Avant d’aller voter, je regarde les listes de candidats qui se présentent pour diriger la ville moyenne où je suis électeur. Car j’aime bien savoir pour qui je vote. Tiens, je prends la première, celle d’une liste « société civile » dont le slogan est « pour une ville écologique, populaire et démocratique ». Quels sont les professions des dix premiers candidats sur la liste ? Cadre fonction publique ; Gynécologue ; Informaticien ; Cheffe d’entreprise ; Enseignant chercheur ; Professeure des écoles ; Avocat, Retraitée (ministère de la Justice) ; Président d’association d’Economie sociale et solidaire, Ingénieur.

Curieux, je passe à la suivante, celle de LFI, dont la devise est pratiquement la même « sociale, écologique et populaire ». Quelles sont les professions des dix premiers ? Ingénieure; Ingénieur ; Avocate ; Médecin ;Professeure ; Professeur des écoles ; Etudiante ; Sans profession ; AESH (sic) ; Retraité.

A l’extrême droite – là, on n’est pas « social, écologique et populaire » – voici ce que ça donne : Chef d’entreprise ; Avocat (ancien bâtonnier) ; Responsable agence de voyages ; Ingénieur ; Directrice de résidence hôtelière ; Travailleur indépendant ; Auxiliaire de vie ; Attaché administratif de l’Etat ; Ingénieur chercheur.

A gauche, la liste d’union PS-PCF-Ecolo, avec pour devise « changer la vie, changer la ville » : Professeur des universités ; Enseignante ; Juriste ; Inspectrice des finances publiques ; Enseignant ; Consultante en communication ; Enseignant ; Enseignante ; Responsable associatif ; Ingénieur.

Vient ensuite celle de la droite et du centre : aucune ne fait figurer les professions sur la liste. Peut-être en ont-ils honte ?

Après ce petit tour d’horizon, j’ai décidé… de ne pas aller voter. Parce que trouve que ces listes sont une insulte à la raison, qu’elles crachent à la gueule de la population qu’elles entendent représenter. J’ai désespérément cherché dans ces listes un ouvrier, un employé, un paysan, un agent d’entretien. Lorsqu’on en trouve, c’est toujours au-delà de la vingt-cinquième place – autrement dit, sans la moindre chance d’être élu. Non, c’est le défilé des classes intermédiaires sans complexes et dans toute leur splendeur… et cela, quel que soit le parti.

Mais surtout, je ne suis pas allé voter parce que la tambouille municipale m’exaspère. Au fond, tous les candidats proposent sur papier glacé la même chose : plus de sécurité, plus d’espaces verts, plus de services publics, moins d’impôts. A gauche on se dit « écologique et social », à droite « sérieux et responsable ». Et lorsqu’on entre dans le détail, on trouve dans les programmes un paragraphe consacré à chaque « clientèle ». Il y en a pour les jeunes, pour les retraités, pour les parents, pour les sportifs, pour les LGBT+, et si le raton laveur pouvait voter, on trouverait quelque chose pour lui. Mais personne ne se trompe : on sait que les programmes sont des figures imposées, qui passeront aux oubliettes dès que les votes du deuxième tour auront été comptés. Alors…

Attention, je ne dis pas qu’il n’y ait pas des maires dévoués, qui se font élire en ayant en tête un projet pour leur commune, ou plus banalement qui aspirent gérer de leur mieux le bien commun. Il y en a certainement un grand nombre, surtout dans les petites communes où la fonction municipale porte avec elle beaucoup de charges et peu de privilèges. Mais ce n’est pas le cas dans ma commune, comme je le pense dans la plupart des villes d’une certaine importance, là où les fonctions municipales sont tenues par des politiciens professionnels, et offrent des rémunérations confortables. Et comme pour ces gens-là l’essentiel est de garder le fauteuil ou le conquérir, la seule chose qui les intéresse vraiment, la seule chose dont les partis discutent… ce sont les alliances de second tour. Qui se désiste pour qui ? Qui fusionne avec qui ? Comment appeler à voter aujourd’hui pour celui qu’on a copieusement injurié pendant trois mois de campagne ?

Et ici, franchement, la palme d’or de la bêtise appartient au PS. Les contorsions d’Olivier Faure me rappellent la remarque de ce sénateur américain qui affirmait ne jamais tenir que des discours sucrés, parce qu’en politique on ne sait jamais quand on vous les fera bouffer. Pas besoin de partager les talents de l’oracle de Delphes pour prévoir qu’après le premier tour des municipales le PS allait avoir besoin des voix de LFI pour espérer garder ou conquérir un certain nombre de municipalités. Et Olivier Faure connaît assez bien ses troupes pour savoir qu’il est illusoire de vouloir imposer une discipline nationale à des candidats pour qui le mandat municipal est vital. Il était donc facile de voir qu’une fois le premier tour passé, les arrangements entre les candidats socialistes et LFI allaient être conclus. Dans ces conditions, les noms d’oiseau que les socialistes ont lancé à LFI allaient, prévisiblement, leur revenir en pleine figure. Après avoir hurlé à l’antisémitisme de Mélenchon et exigé de lui une « clarification » dont on sait qu’elle ne viendrait pas, la direction du PS se voit obligée de justifier par des contorsions diverses le fait de pactiser, fut ce au niveau local, avec les troupes « insoumises ». Une fois encore, les socialistes ont montré que ce qu’ils qualifient un jour « d’inacceptable » peut être parfaitement accepté le jour suivant.

Il faut dire que les socialistes ont fait un pari stupide. Ils ont cru que les différents scandales qui ont touché LFI ces derniers temps allaient entamer son potentiel électoral. Ils ont oublié que Mélenchon reste le meilleur tacticien sur la place de Paris, et qu’il est dangereux de le sous-estimer. Mélenchon a bien compris que devant l’électorat qu’il vise, l’électorat jeune des métropoles et celui, communautaire et « racisé », des quartiers périurbains, les accusations d’antisémitisme, de refus de reconnaître le Hamas comme terroriste ou de recourir à la violence sont inopérantes. Il est d’ailleurs remarquable que ses ennemis jurés ne l’aient pas remarqué. Si l’on veut faire du mal aux « insoumis » électoralement, plus que mettre en exergue le Mélenchon qui écorche les noms juifs, il faudrait au contraire repasser ses discours laïcards, du temps où il soutenait que la loi républicaine doit toujours et partout s’imposer à la loi religieuse. Parce que c’est ce discours-là qui peut casser sa séduction sur l’électorat islamiste, bien plus efficacement que toutes les accusations d’antisémitisme.

 Mélenchon joue le vote communautaire, et vise des « communautés » sur lesquelles le discours majoritaire n’a pas de prise. Face aux partis « attrape-tout », Mélenchon choisit au contraire de se concentrer – suivant, ironie du sort, les conseils de Terra Nova – sur des « communautés » ciblées et bien choisies. Son raisonnement est simple : pour arriver au pouvoir, point n’est besoin d’avoir la majorité derrière soi, il suffit d’avoir suffisamment de voix pour arriver au deuxième tour face au Rassemblement national – et en 2027, compte tenu de l’épuisement des « partis de gouvernement », le ticket risque d’être particulièrement bas. Une fois arrivé au second tour, les partis de l’arc républicain n’auront pas le choix : ils seront obligés de le soutenir ou d’assumer publiquement la responsabilité d’avoir ouvert au RN les portes de l’Elysée, ce que personne ou presque n’osera faire. De nos jours, parier sur la pusillanimité des politiciens – et des électeurs – est presque toujours un pari gagnant. Imaginez-vous un instant Tondelier ou Faure, ou même Attal, Bayrou ou Retailleau donnant publiquement les clés du camion à Bardella ? Quant à leurs électeurs, quelque soient les leurs états d’âme, une fois au pied du mur…

Mélenchon sait que la campagne pour 2027 sera féroce. Il lui faut donc un électorat insensible au discours des médias « autorisés ». C’est cet électorat qu’il essaye de construire, usant de la bonne vieille méthode de la mithridatisation. Scandale après scandale, dérapage après dérapage, l’électorat communautaire, déjà sensible au discours victimaire, apprend à ne pas faire confiance aux médias « mainstream ». Les résultats de l’élection municipale montrent que cette stratégie marche. Reste à voir si elle peut conduire le candidat insoumis aux portes de l’Elysée. Et je ne suis pas de ceux qui jugent cela impossible.

Mais le choix communautariste enferme un danger évident, dont ont été victimes pas mal d’élus qui se sont investis dans la politique des « grands frères » : tôt au tard, les leaders des « communautés » dont les insoumis ont obtenu le soutient leur passeront la facture. Promettre des « cantines bio 100% gratuites » quand on est dans l’opposition, c’est facile. Il faudra voir ce qui en reste quand il faudra gérer un budget. Quand on n’est pas aux manettes, il est facile de dénoncer les contrôles d’identité ou de crier « la police tue » tout en promettant de mettre fin au trafic de stupéfiants. C’est déjà plus difficile quand on est maire d’une ville, et à ce titre responsable de la sécurité des habitants, et qu’on est pris entre la demande de sécurité de la population en général et la pression de ceux qui vivent de ces trafics, et qui ont contribué à votre élection. Au fur et à mesure que les « insoumis » conquièrent des positions de pouvoir, ils se verront sommés de satisfaire les expectatives contradictoires qu’ils ont eux-mêmes créées, sans toucher aux intérêts de ceux qui les ont aidés à se faire élire. Il sera intéressant de regarder comment le nouveau maire LFI de Saint-Denis, ou celui qui sera probablement élu à Tourcoing, résolvent cette contradiction.

On se souvient de la première élection d’une vague de maires encartés au Front National en 1997, notamment celle de Catherine Mégret à Vitrolles. L’impréparation du FN, l’incompétence de ses cadres et leur sectarisme était apparue de façon criante et l’affaire avait tourné au désastre. Il avait fallu vingt ans et une véritable mutation au FN pour reprendre pied au niveau local et convaincre les électeurs de lui confier des responsabilités. On verra si LFI arrive à faire mieux.

Descartes

Ce contenu a été publié dans Non classé. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *