Qui veut la guerre civile ?

Les évenements de Strasbourg d’il y a quelques jours a relancé une fois encore  l’éternel débat de la légitimité du recours à la violence. Ce fut encore une fois, pour les dirigeants de la gauche, l’occasion d’exhiber des arguments jésuitiques que l’on peut résumer par “la violence c’est mal, mais c’est la faute a Sarkozy”. Seule Marie-George Buffet (et dieu sait qu’elle n’est pas sainte de ma dévotion) a tranché clairement sur ce concert de voix gênées en publiant une déclaration sans ambiguïté, dans la droite ligne de la position “historique” du PCF sur ces questions. Quelque soient le responsabilités des “autorités”, elle marque clairement les limites: ” j’ai de la colère, parce que des gens qui seront présentés comme des militants anti-OTAN alors qu’il ne méritent que le nom d’imbéciles, ont commis des actes très graves qui méritent une condamnation claire et sans ambiguïté. Ces gens ne sont pas des nôtres, ce ne sont pas des militants pacifistes et nous refusons que leurs actes soient rapprochés d’une manière ou d’une autre de la manifestation pour la paix à laquelle les communistes ont participé“.

Bravo, Marie-George. Qu’un dirigeant de gauche souligne la responsabilité des individus pour leurs actes au lieu de verser dans le discours dérésponsabilisant du “c’est la faute à Sarkozy”, c’est suffisament rare pour être signalé. Qu’un dirigeant de gauche ose qualifier d’imbéciles ceux qui attisent la violence et cherchent à généraliser une conception paranoïaque de la politique, mérite d’être reconnu. Je ne sais si dans le contexte actuel une telle clarification apportera au PCF des voix sur sa gauche, mais je suis prêt à parier qu’elle lui gagnera un peu de respect chez ceux qui sont las de la tendance des hommes politiques de gauche de ne vouloir se fâcher avec personne, quite à épouser au cours de la même journée des causes et des revindications contradictoires.

Mais une hirondelle ne fait pas le printemps, et une voix n’efface pas l’ambiguïté qui assaille la gauche chaque fois que la “violence des opprimés”, selon la formule consacrée, se déchaîne. Est-il légitime de séquestrer un patron pour l’obliger à négocier ? De menacer un commerçant pour l’obliger a fermer rideau (comme en Guadeloupe…), d’incendier un hotel ou une pharmacie pour marquer son opposition à l’OTAN ou plus banalement de mettre le feu à la voiture de son voisin pour marquer son insatisfaction avec “le sort qui vous est fait” ?

Oui, vous diront les “penseurs” groupusculaires: les “opprimés” subissent une violence continue de la part des “oppresseurs”, et par conséquence tout acte de violence de la part des opprimés n’est que juste retribution. Cette théorie a même été appliquée aux émeutes des banlieues de 2005, alors que la violence des “opprimés” se déchainait non pas contre les “oppresseurs”, mais contre eux mêmes.

Une bonne partie de la pensée groupusculaire est basée sur une fausse analyse du fonctionnement de la société. Pour ses partisans, la société est régie par des rapports de force entre les “exploiteurs” et les “exploités”. Dans ce rapport de force, l’Etat, les forces représsives, la Loi est toujours au service des exploiteurs. Cette pensée est très simpliste: Il est vrai, la société est traversée par des rapports de force entre les différents groupes. Mais depuis bien longtemps tous ces groupes, qu’ils soient “dominants” ou “dominés”, se sont aperçus que l’exercice nu de la force avait un coût très important: si chaque conflit se traduisait par un combat réél entre les parties, il s’ensuivrait une destruction de valeur et une perturbation des activités économiques permanentes. Et tout cela coûte très cher à tout le monde. C’est pourquoi on en est arrivé, dans les sociétés complexes, à un consensus sur le fait qu’il vaut mieux exprimer les rapports de force sous forme de règles applicables à tous, et de laisser le “monopole de la violence légitime” à l’Etat, qui devient ainsi le fléau de la balance des rapports de force. Les patrons ont accepté de voir leurs pouvoirs réduits (par un Code du Travail, par exemple), en échange d’une acceptation par les travailleurs d’un cadre légal qui protège le capital de certaines formes d’action.

Ce consensus, qui est marqué par la transition entre l’Etat-gendarme du XIXème siècle à l’Etat-providence de l’après-guerre, n’a jamais été bien assumé par la gauche française, dont les références et le langage plongent leurs racines dans une conception politique de guerre civile. En particulier, parce que ce consensus s’oppose au romantisme révolutionnaire style Che Guevara, avec son idée que “le pouvoir est au bout du fusil”. Ce romantisme est largement construit sur l’idée que les opprimés “n’ont rien à perde et tout à gagner” avec la rupture de l’ordre social, et qu’ils seront donc ravis, une fois qu’ils auront vu la lumière, à s’engager dans un processus de guerre civile. Mais une situation ou des secteurs importantes de la population “n’ont rien à perdre” ne s’est jamais présentée en France depuis la création de la Sécurité Sociale (et en fait depuis bien avant). On a beau parler de la crise actuelle, du chômage, de la précarité, de la misère. Mais combien des gens exposés à ces fléaux se trouveraient mieux dans un contexte de guerre civile, de rupture de l’ordre légal et de disfonctionnement des institutions ? En d’autres termes, qui se trouverait mieux si la violence devenait un mode normal de résolution des conflits ?

Ce que les penseurs groupusculaires ne comprennent pas, c’est que l’Etat de droit “bourgeois”, aussi imparfait soit-il, constitue pour les plus faibles une bien meilleure défense que le retour à la loi du plus fort. Parce qu’à ce jeu-là, ce sont toujours les plus faibles qui trinquent. Si les couches populaires se sont mises du côté de “l’ordre” à chaque fois (souvenez vous de 1968…) c’est tout simplement parce qu’elles comprennent très bien ce que voudrait dire pour elles une guerre civile. Quand la police n’arrive plus à maintenir l’ordre, les seuls qui peuvent protéger leur vie et leurs biens sont ceux qui peuvent se payer des vigiles.

Les seuls qui s’imaginent avoir quelque chose à gagner avec une guerre civile, ce sont ces quelques individus aventureux qui se cherchent une épopée. Ah! le petit frisson de la barricade, de la “grève générale insurrectionnelle” et autres variations sur le même thème ! Cela permet aux enfants des classes moyennes de sortir de leur univers étriqué pendant quelques années le temps de perdre leur virginité, avant de rentrer sagement dans le rang pour reprendre l’affaire familiale. Ou sont passés ceux qui en mai 1968 prônaient la violence comme instrument de changement social… ?

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