Comment l'énarque est devenu un produit fragile…

C’est avec une certaine surprise teintée de tristesse que j’ai appris l’existence du « rapport » que certains élèves de la promotion « Molière » de notre vénérable Ecole Nationale d’Administration ont adressé à leur direction. La surprise n’est que partielle : après tout, cette promotion ne fait que sacrifier à un rituel immuable qui veut que depuis lors de la sortie de chaque promotion, un groupe d’élèves expose sa blessure narcissique en exigeant des réformes radicales d’un monde qu’elle commence à peine à connaître et en tirant à boulets rouges sur le « classement de sortie ». Des frasques de jeunesse que, l’âge et l’expérience aidant, beaucoup d’énarques finissent par regretter. La tristesse, par contre, est complète. Et pas seulement de voir ceux qui sont destinés à constituer demain l’élite administrative de notre pays faire sien de façon acritique le pire discours conformiste. Le pire, c’est que ce rapport montre en creux l’idée que cette future élite se fait du métier de haut fonctionnaire. Et ce n’est pas très rassurant.

Tout d’abord, en écrivant ces lignes je prends un risque. Le « rapport » auquel je ferai référence, je ne l’ai pas lu. Malgré tous mes efforts, il m’a été impossible de me procurer le texte. Je ne peux réagir que par rapport aux extraits et commentaires qui ont été publiés dans la presse, et tout particulièrement dans le journal de la corporation. Je serais le plus heureux des hommes si quelqu’un venait me dire que le « rapport » ne dit pas ce que Le Monde lui fait dire. Mais j’ai de bonnes raisons de penser que le compte rendu, pour une fois, est fidèle.

Mais venons au contenu du rapport. Il dénonce le « stress » auquel sont soumis les élèves de cette vénérable école. Il semblerait que nos énarques en herbe sont soumis à un « harcèlement moral, sexiste ou sexuel », particulièrement en « période de stage ». Ils se plaignent que « « aucun dispositif établi de détection et de prévention des risques psychosociaux » n’existe à l’ENA, alors que « des cas de burn-out et de dépressions passagères ont pu être observés, tant en stage que pendant la scolarité ». Ils se plaignent de « l’absence de reconnaissance des élèves, de leur travail, de leur expérience et de leurs efforts, notamment de la part de la direction », affirmant que « la scolarité place les élèves dans une situation de fragilité et de forte pression ».

Je n’ai qu’une chose à vous dire, chers collègues, chers concitoyens énarques : bienvenus au monde réel. Car il faut que vous preniez conscience d’une chose : en entrant à l’ENA, vous avez choisi un métier exigeant, celui de haut fonctionnaire. Et être haut fonctionnaire, c’est être capable de gérer les « fortes pressions » sans filet de sécurité. C’est avoir à travailler avec des gens difficiles, violents, méchants, grossiers. Vous croyez que les lobbies prennent des gants avant de mettre les décideurs sous pression ? Que votre supérieur, lui-même rendu à moitié fou par les pressions qui viennent de toutes parts, se souciera de « reconnaître vos efforts » ou de détecter les « risques psycho-sociaux » chez vous ? Que lorsque vous serez préfet les agriculteurs qui mettront le feu à votre préfecture se soucieront de votre « dépression », que lorsque vous serez ambassadeur les Talibans qui envahiront votre ambassade se soucieront de vos états d’âme ?

Ceux qui ont écrit ce « rapport » se sont trompés de métier. Toute proportion gardée, ils sont comme ces jeunes qui s’engagent dans l’armée parce que l’uniforme fait tomber les filles, et qui sont tous surpris d’apprendre qu’un soldat peut être envoyé sur un théâtre d’opérations pour tuer des gens qu’il ne connaît même pas, et quelquefois pour y mourir. Ce qui dans d’autres métiers serait considéré du « harcèlement » est le quotidien du haut fonctionnaire. Les ors de la République, le prestige, la voiture avec chauffeur et le logement de fonction ne sont que l’aspect visible du métier. Mais cela se paye d’une disponibilité quasi-absolue, d’une pression permanente, d’une vie personnelle sacrifiée, du travail avec des directeurs et des politiques ingérables.

Ceux qui ont écrit ce « rapport » se sont aussi trompés d’Ecole. L’ENA n’est pas une école de formation initiale, censée donner à ses étudiants une formation académique. On rentre à l’ENA après des études universitaires complètes (pour le concours externe) et une expérience professionnelle (pour le concours interne et le 3ème concours). L’ENA est plus un observatoire qui permet à l’étudiant d’acquérir une vision pratique de la haute fonction publique telle qu’elle est, et non une vision théorique de ce qu’elle devrait être. Elle est censée leur permettre d’acquérir le langage, les codes, les réflexes qui lui permettront de bien s’insérer dans son nouveau métier de haut-fonctionnaire. C’est pourquoi le concours d’entrée est moins fondé sur le savoir académique que sur les capacités « techniques » du haut fonctionnaire. Le « grand oral », dont le nom administratif est « oral de culture générale » est moins destiné à vérifier la culture du candidat, qu’à tester ses réactions sous pression, sa capacité à organiser ses pensées, à prendre des décisions sous stress extrême. Vous dites que les stages sont stressants, que les maîtres de stage sont durs, exigeants, arbitraires ? Qu’ils ne vous « reconnaissent » pas suffisamment et ne se préoccupent pas assez de vos états d’âme ? Là encore, bienvenus au monde réel : c’est avec ces gens-là et dans ces conditions-là que vous aurez à travailler. Et si vous n’aimez pas ce monde-là, si vous n’êtes pas capables de prendre assez de recul pour y survivre, allez voir ailleurs. Si vous ne supportez pas la chaleur, alors ne rentrez pas dans la cuisine.

Derrière ce malheureux rapport, il y a un changement radical de l’idée même qu’on se fait du haut fonctionnaire. A la fondation de l’ENA, les étudiants se voyaient comme les « moines-soldats » de l’Etat, dont le statut et le prestige se justifiaient par les énormes sacrifices que le métier exigeait.  Aujourd’hui, les futurs hauts-fonctionnaires se voient comme des simples « managers », finalement pas si éloignés de n’importe quel autre cadre supérieur (1). Dans les propositions de réforme qu’on retrouve dans ce « rapport », ce qui prime est l’intérêt individuel des élèves, leur satisfaction, leur carrière. Personne ne semble se demander quel est l’intérêt de l’Etat dans l’affaire.

Venons donc au totem qui polarise tout le débat : celui du classement de sortie. On connait la logique : à partir des notes de ce qu’on appelle « épreuves de classement » (en économie, en droit administratif, en administration territoriale, en questions européennes, etc.) et des stages, les futurs énarques sont classés. A la sortie, ils choisissent dans la liste des postes proposés dans les différents corps, dans l’ordre de leur classement. En général, les premiers – la « botte » – choisissent les postes dans les « grands corps » : Conseil d’Etat, Cour des Comptes, Inspection des finances, les autres prenant des corps moins prestigieux : administrateurs civils (pour le plus grand nombre), conseillers des affaires étrangères, magistrats administratifs où en cour régionale des comptes.

La vérité, chers futurs collègues, c’est qu’on met dans cette affaire de classement une importance symbolique sans rapport avec son importance réelle. Le boulot dans les « grands corps » n’est pas forcément le plus intéressant, il est souvent dur (on met sous pression les jeunes énarques qui y arrivent, censés être « les meilleurs », et on n’y tolère aucune faiblesse). On peut faire de très belles carrières de haut fonctionnaire sans sortir dans la « botte ». C’est le cas de la plupart des préfets, de beaucoup d’ambassadeurs, d’une majorité de directeurs et directeurs généraux.

Bien sûr, on peut toujours longuement discuter sur les critères qui président à un classement, mais le fait n’en demeure pas moins qu’il y a un nombre de places limitées dans les « grands corps », et que quelle que soit la procédure de sélection mise en place pour y accéder, il y aura toujours beaucoup d’appelés et peu d’élus. Cette procédure entraine pour les jeunes énarques qui n’occupent pas les positions de tête une blessure narcissique : il leur faut admettre qu’il y a des gens qui sont plus brillants qu’eux. Et pour des gens habitués pendant toute la scolarité à avoir réussi tout ce qu’ils entreprennent, c’est évidemment difficile à admettre. Mais vous, jeunes énarques, avez-vous pensé à ceux qui comme vous ont présenté le concours d’entrée à l’ENA et y ont échoué ? N’avez-vous pas conscience, vous aussi, d’appartenir vous aussi à une « botte », dont on peut aussi critiquer les critères de sélection ? Vous ressentez durement de ne pas avoir pu rentrer au conseil d’Etat alors qu’un camarade de promotion y a réussi, mais ne pensez-vous pas que d’autres ont pu ressentir la même chose en vous voyant entrer à l’ENA alors qu’ils l’ont raté ? Entrer dans une compétition, c’est admettre qu’au final on pourrait ne pas gagner, qu’un autre sera plus fort que vous. C’est la vie. Et croyez-moi, la déconvenue que vous venez de subir à la sortie de l’ENA n’est que la première d’une longue série. Car toute votre vie il vous arrivera d’être candidat à des fonctions qui finalement iront à un autre, qui sera meilleur que vous. Si chaque fois que cela vous arrive vous faites un « rapport » pour exiger que le système soit réformé, vous allez en écrire quelques-uns… et pensez à ceux qu’écriront vos concurrents chaque fois que la balance s’inclinera de votre côté !

Mais dans un rapport écrit en 2020 il aurait été étonnant qu’on ne parle pas de « sexisme ». Là encore, cela fait partie des figures imposées. Mais chez les jeunes énarques, le reproche de « sexisme » sert, curieusement, à renforcer cette dégradation du haut-fonctionnaire en simple cadre supérieur. Dans le « rapport », on critique le fait que « [l’ENA] recherche et récompense des qualités plus volontiers attribuées aux hommes qu’aux femmes : autorité, charisme, extrême disponibilité ». Un commentateur naïf remarquerait que l’autorité, le charisme et l’extrême disponibilité sont précisément les qualités indispensables pour être un bon haut-fonctionnaire, qu’on soit homme ou femme. Du moins, si l’on s’en tient à l’idée qu’un haut-fonctionnaire n’est pas un simple cadre supérieur, et dont la fonction ne se limite pas au « management » (2). Mais que veulent nous dire les rédacteurs du « rapport » : que les femmes sont incapables de faire preuve de charisme, d’autorité, d’extrême disponibilité, en d’autres termes, qu’elles ne sont pas les égales des hommes ? Comme quoi, le sexisme n’est pas forcément là où on croit.

Un commentateur de ce blog notait que les français étaient devenus pleurnichards. Il avait tort : ce n’est pas les Français en général, mais leurs élites qui sont devenues pleurnichardes. Et cette pleurnicherie tient au fait que de plus en plus de gens pensent que l’axe du monde passe par leur nombril. En lisant ce rapport, on a l’irrépressible impression que ce dont les auteurs se plaignent dans le « rapport » est que la scolarité à l’ENA – et d’une façon plus large, l’administration de l’Etat – ne soit pas pensée en fonction de LEURS besoins, de LEUR carrière, de LEUR bien-être personnel. A cela, on ne peut répondre qu’une chose : il serait temps de grandir. Etre enfant, c’est vivre dans un monde construit pour vous faire plaisir. Devenir adulte, c’est réaliser que le monde n’est pas fait pour notre convenance, qu’il existe avant nous et qu’il poursuivra après nous, et qu’il a une logique propre.

Oui, nos élites sont devenues pleurnichardes parce qu’elles sont devenues puériles. Elevée dans du coton, incapables de gérer une frustration, d’accepter les imperfections du monde dans lequel nous vivons, d’essayer de l’améliorer dans une perspective réaliste, la nouvelle génération se condamne à l’impuissance. Alors, soyez sérieux : votre admission à l’ENA vous donne une opportunité absolument extraordinaire. Vous avez eu un maitre de stage difficile ? Tirez-en les conclusions : soit vous arrivez à prendre de la distance et à apprendre à le gérer, soit vous n’y arrivez pas et alors vous n’êtes pas fait pour ce métier. Vous ne sortez pas dans la « botte » ? Arrêtez de ressasser vos aigreurs et pensez à toutes les opportunités qui s’ouvrent à vous. Et surtout, n’oubliez pas un point fondamental : vous êtes maintenant au service de l’Etat, et non l’inverse.

Ce « rapport », que certains veulent présenter comme un acte de rébellion, est en fait un acte de conformisme, du pire conformisme qui soit, celui des élites. La préoccupation des rédacteurs du rapport rejoint à la perfection l’air du temps, celui de la récente réforme du statut de la fonction publique permettant de nommer des contractuels aux emplois supérieurs, celui du rapport Thiriez, qui propose une réforme de l’ENA. A chaque fois, on arrive au même projet : la banalisation du métier de haut fonctionnaire, la volonté d’en faire un cadre supérieur, un « manager » comme les autres, susceptible d’ailleurs de faire des allées-retours dans le privé. L’ENA deviendra demain l’Ecole d’Administration Publique – le terme « national » est semble-t-il trop connoté – qui sera en réalité une sorte d’école de commerce avec un vernis public. Mais attention, avec un service pour « détecter les risques psycho-sociaux », la parité femmes-hommes dans le corps enseignant, et des maîtres de stage aux petits soins pour les étudiants. Et c’est là l’essentiel, n’est-ce pas ?

Je propose un nom pour la première promotion de cette nouvelle école : « Bisounours ». Ce serait un juste retour des choses.

Descartes

(1) Et encore, il faut être très naïf pour s’imaginer qu’un cadre supérieur du privé est beaucoup plus « câliné » que le haut fonctionnaire, que les exigences de disponibilité sont moindres, que les chefs sont moins psychopathes. Oui, la pression est certainement moins forte parce que le haut fonctionnaire traite des sujets dans lesquels se joue l’avenir de la nation. Mais d’un autre côté, le cadre supérieur du privé peut être viré s’il ne donne pas satisfaction.

(2) Il est notable que dans le « rapport » en question on reproche à l’ENA de ne pas prévoir des « cours de management ». Mais à quoi peut ressembler un « cours de management » à l’ENA ? A expliquer aux gens qu’il faut être gentil avec ses subordonnés ? Le « management », cela ne s’apprend pas, parce qu’il n’y a pas une « science » du management. On ne peut que construire son propre style en observant les autres et en apprenant de ses erreurs. Mais le simple fait qu’on demande un enseignement de « management » est pour moi révélateur. Et pourquoi pas un module « comment gérer votre carrière » ?

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67 réponses à Comment l'énarque est devenu un produit fragile…

  1. Vincensini dit :

    Excellent je suis d’accord à 100%. Lors de mon classement de sortie je me suis fait la réflexion : il est temps de passer du principe de plaisir au principe de réalité…

    • Descartes dit :

      @ Vicensini

      [Excellent je suis d’accord à 100%. Lors de mon classement de sortie je me suis fait la réflexion : il est temps de passer du principe de plaisir au principe de réalité…]

      Le problème n’est pas limité aux énarques. Ceux qui étudient le droit s’imaginent déjà conduire un grand procès, ceux qui étudient chirurgie rêvent de transplantation cardiaque, ceux qui étudient ingénierie se voient construisant le pont de Normandie. Et puis, une fois les études finies, les jeunes avocats s’aperçoivent que l’essentiel du travail de l’avocat débutant sont les divorces et les voleurs de poules, le jeune chirurgien assiste l’ablation d’appendices à la chaîne, le jeune ingénieur vise les plans des parkings souterrains. Il y a une Mme Bovary dans chacun d’entre nous.

      Et plus l’ambition est grande, plus grande est la frustration. Si la réussite est d’avoir un boulot payé au minimum, s’acheter une petite maison, et de finir sa vie entouré de l’amour de sa famille et du respect de ses voisins, alors tout le monde ou presque peut réussir. Mais si la réussite est de devenir conseiller d’Etat ou président de la République, alors il est clair que la plupart de ceux qui nourrissent ces ambitions seront déçus. Or, les énarques qui arrivent en fin d’études ont beaucoup, beaucoup investi, et ils s’attendent à ce que cet investissement soit récompensé des plus hautes carrières. Ne pas sortir dans la « botte », c’est un peu comme pour un sportif avoir la deuxième place sur un podium olympique : tous ces efforts frustrés pour quelques centimètres, pour quelques centièmes de seconde…

  2. Adinaclo dit :

    Bravo pour ce rappel à l ordre bien mérité
    Bonjour tristesse pour la suite…
    La nostalgie n est plus ce qu elle était

  3. VIO59 dit :

    La propagande officielle matraque depuis des décennies que les fonctionnaires sont des nantis, privilégiés, payés royalement à ne rien faire ou presque. Ils avaient peut-être tout simplement cru que cela était vrai ? On comprend alors leur déception.
    Surtout s’ils avaient choisi l’ENA pour cette raison. Je ne vois comment la propagande sur les fonctionnaires pourrait ne pas avoir d’impact sur le profil des jeunes candidats à la fonction publique. Nos politiques n’avaient qu’à y penser avant, à supposer que cela les dérange.

    • Descartes dit :

      @ VIO59

      [La propagande officielle matraque depuis des décennies que les fonctionnaires sont des nantis, privilégiés, payés royalement à ne rien faire ou presque. Ils avaient peut-être tout simplement cru que cela était vrai ? On comprend alors leur déception.]

      Ce n’est pas tout à fait ça. Mais il est vrai que la société propage de tels phantasmes sur l’ENA, que les élèves ne peuvent qu’être déçus par la réalité. La sociologue Irène Bellier avant abordé la question dans son livre « L’ENA comme si vous y étiez ». Beaucoup d’élèves s’imaginent qu’ayant décroché le concours le tapis rouge conduisant aux plus hautes fonctions, aux corps les plus prestigieux, se déroulerait tout seul devant eux. La scolarité maintient un peu cette illusion. C’est à la sortie que l’énarque découvre qu’il a des longues années d’efforts devant lui s’il veut devenir Calife à la place du Calife. Et encore, tout le monde n’y arrivera pas.

      Les plus sages parmi les élèves réalisent qu’on peut faire de belles carrières – c’est-à-dire, servir ses concitoyens tout en faisant des choses intéressantes – sans nécessairement devenir Conseiller d’Etat ou Inspecteur des Finances. D’autres ne se remettent jamais du traumatisme, et trainent leurs aigreurs le reste de leur carrière professionnelle.

  4. stu dit :

    Une rectification avant d’aborder le fond : le grand oral s’appelle maintenant “Epreuve d’entretien permettant d’apprécier la personnalité, les motivations et le parcours des candidats”. Comme tu le dis cette épreuve s’est beaucoup professionalisée et il ne s’agit pas d’un test de culture générale.

    Concernant le harcèlement, c’est tout à fait vrai que les hauts fonctionnaires sont soumis à de fortes pressions dans leur carrière (agriculteurs, élus, OS etc.). Il est donc tout à fait logique qu’une école de ce type prépare ses élèves à vivre cette pression. Ce qui peut se faire de différentes façons et je suppose que les militaires le font très bien à leur manière. Mais ton raisonnement est un glissement qu’on doit refuser car les cas de harcèlement en stage à l’ENA ne relèvent pas d’un attendu de l’école. Ils relèvent d’un dysfonctionnement. Si demain à l’ENA, on souhaite que les élèves soient formés à la résistance au harcèlement, alors on construit des outils pour le faire.

    Or, ton raisonnement ne fait que légitimer des cas de harcèlement qui relèvent de dysfonctionnements. Et dans ton propos il y a quelque chose de choquant. Je ne peux pas vérifier les situations auxquelles le rapport fait référence, mais il est question ici de maîtres de stage coutumiers du harcèlement. Or, le harcèlement est simplement interdit. L’employeur public a donc une responsabilité. Chaque fonctionnaire a la responsabilité de dénoncer ces agissements. Personnellement, je ne souhaite pas que l’organisation où je travaille laisse faire des situations de harcèlement. C’est à mon avis une gestion inefficace des ressources humaines et un cas de harcèlement au sommet de la hiérarchie peut faire de gros dégâts sur le reste de l’organisation. L’inaction de l’ENA vis-à-vis de ces situations signalées année après année en dit long sur la gestion RH.

    Ensuite, tu remarqueras que comme pendant les stages on peut tomber ou non sur un maître de stage harceleur, alors il y a une inégalité entre les élèves par rapport au classement de sortie. Si tu veux sélectionner les meilleurs, il te faut des critères et un barème objectifs. Or s’il y a des situations trop différentes, tu ne peux pas objectivement classer les gens. Ou alors il faut systématiser l’envoi d’élèves chez des maîtres de stage harceleurs ! On ne peut pas d’un côté reprocher aux élèves de dénoncer l’arbitraire des notations et ensuite défendre une sélection méritocratique sur la base de ces mêmes notations arbitraires.

    J’en viens au classement et aux grands corps. Je n’ai pas de problème à classer les gens et à sélectionner les meilleurs. Le problème c’est que sur la base d’un classement réalisé après une formation de deux ans des trajectoires de carrière relativement différentes (salaire, futurs postes) se dessinent alors que les nouveaux hauts fonctionnaires n’ont même pas encore bossé une seule minute. Pour moi, les meilleurs doivent être sélectionnés parce qu’ils ont fait leurs preuves sur le terrain, sur de vrais postes, avec des responsabilités. Et non après des stages courts en ambassade, préfecture et entreprise. Je trouve ça beaucoup plus sain de repérer les talents et les hauts potentiels sur le terrain plutôt qu’à la sortie d’une école. Le système de l’école de guerre me semble bien plus juste à ce titre.

    Enfin sur le management, je n’ai pas la même vision que toi. Il y a des techniques de management qui s’apprennent et qui se travaillent. Alors c’est sûr qu’on apprend mieux sur le terrain en situation réelle, mais on peut aussi faire beaucoup de dégâts en situation réelle quand on est un manager incompétent. Alors bien sûr, il ne s’agit pas pour moi de donner des cours théoriques de management. Il s’agit de faire ce que font déjà les organisations : donner des formations de management où les gens sont individuellement mis en situation et observés avec un retour individualisé. Et on peut aller assez loin dans cette optique avec l’utilisation de caméras, de comédiens etc.

    • Descartes dit :

      @ stu

      [Une rectification avant d’aborder le fond : le grand oral s’appelle maintenant “Epreuve d’entretien permettant d’apprécier la personnalité, les motivations et le parcours des candidats”. Comme tu le dis cette épreuve s’est beaucoup professionnalisée et il ne s’agit pas d’un test de culture générale.]

      Ce n’est pas tout à fait ce que j’ai dit. Le « grand oral » n’a jamais été une épreuve de culture générale. Elle a toujours été une épreuve « technique » au sens où elle a toujours testé plus que la culture générale des candidats leur capacité à construire un discours dans une situation de stress, à soutenir leur opinion devant une audience tantôt complice, tantôt hostile… d’ailleurs, dans la « fiche » que les candidats remplissent avant le « grand oral » on leur demande de citer un ou deux sujets de prédilection, pour permettre au jury de mettre en situation le candidat sur un sujet ou il sait d’avance que le candidat a des billes. Je ne parlais donc pas de « professionnalisation », mais de « technique ».

      [Concernant le harcèlement, c’est tout à fait vrai que les hauts fonctionnaires sont soumis à de fortes pressions dans leur carrière (agriculteurs, élus, OS etc.). Il est donc tout à fait logique qu’une école de ce type prépare ses élèves à vivre cette pression. Ce qui peut se faire de différentes façons et je suppose que les militaires le font très bien à leur manière. Mais ton raisonnement est un glissement qu’on doit refuser car les cas de harcèlement en stage à l’ENA ne relèvent pas d’un attendu de l’école. Ils relèvent d’un dysfonctionnement.]

      Un préfet qui qui déchire devant vous la note que vous venez de lui rédiger, qui vous jette un parapheur à la figure (au sens figuré… mais pas de beaucoup), qui dans un moment d’énervement vous injurie, est-ce des « dysfonctionnements » ? Dans un autre contexte, oui. Mais – et je vous parle là d’expérience personnelle – dans le contexte d’un préfet sous tension maximale, ce sont des choses qui arrivent. Et l’orage passé, le préfet en question sera le premier à regretter ses excès et à tout faire pour se faire pardonner. Ce qu’on attend d’un haut fonctionnaire, c’est aussi qu’il soit capable de prendre de la distance, de comprendre pourquoi ces choses-là arrivent, et de savoir « ne pas voir ce qui ne doit pas être vu ». D’ailleurs, peut-on parler de « harcèlement » ? Pour mémoire, le harcèlement suppose que les actes en question soient « malveillants ». Un geste d’énervement peut-il être considéré comme tel ?

      [Or, ton raisonnement ne fait que légitimer des cas de harcèlement qui relèvent de dysfonctionnements.]

      Certainement pas. Ma position tient surtout à ce que je ne suis pas convaincu que de tels « dysfonctionnements » existent, ou pour être plus précis, qu’ils soient plus courants que dans n’importe quelle autre situation de la vie. Depuis que j’ai écrit l’article, un lecteur attentif m’a transmis le texte complet du rapport. Je n’y ai trouvé aucun exemple précis et concret de « harcèlement ». Pire : les rédacteurs du rapport paraissent plus préoccupés dans le contexte de harcèlement qu’ils dénoncent des problèmes de notation que l’amitié ou l’inimitié du maitre de stage peut entraîner… on se demande finalement si le problème n’est pas que certains des auteurs du rapport rejettent la faute d’une mauvaise note sur leur maître de stage en se peignant en victimes d’un harcèlement qui n’a pas eu lieu.

      [Et dans ton propos il y a quelque chose de choquant. Je ne peux pas vérifier les situations auxquelles le rapport fait référence, mais il est question ici de maîtres de stage coutumiers du harcèlement.]

      Malheureusement, le rapport ne fait référence à aucune « situation » précise. Il ne fournit aucun exemple. Il se contente d’allusion et d’insinuations. Par ailleurs, le discours sur le harcèlement, comme je l’ai indiqué plus haut, semble destiné essentiellement à contester les notes de stage. Curieux, non ?

      [Ensuite, tu remarqueras que comme pendant les stages on peut tomber ou non sur un maître de stage harceleur, alors il y a une inégalité entre les élèves par rapport au classement de sortie. Si tu veux sélectionner les meilleurs, il te faut des critères et un barème objectifs.]

      C’est vrai. Mais c’est aussi vrai que les maîtres de stage sont plus ou moins mauvais pédagogues, plus ou moins exigeants, plus ou moins enclins à faire confiance à leur stagiaires et donc de lui confier des dossiers à enjeux. Et puis il y a le contexte : on ne fait pas le même stage à la Préfecture de la Creuse et à la Préfecture de Corse, à l’Ambassade de France à Pretoria, à Washington ou à Berlin. Tous ces paramètres introduisent, eux aussi, une inégalité par rapport au classement de sortie. C’est pourquoi les notes ne sont pas attribuées par le maitre de stage, mais par le directeur des stages de l’ENA, qui en général est un haut fonctionnaire blanchi sur les harnois, qui connaît bien les maîtres de stage et qui sait qu’un 19 chez l’un vaut un 10 chez un autre. Oui, un barème objectif serait l’idéal, mais est-ce possible ?

      [J’en viens au classement et aux grands corps. Je n’ai pas de problème à classer les gens et à sélectionner les meilleurs. Le problème c’est que sur la base d’un classement réalisé après une formation de deux ans des trajectoires de carrière relativement différentes (salaire, futurs postes) se dessinent alors que les nouveaux hauts fonctionnaires n’ont même pas encore bossé une seule minute.]

      Les « trajectoires de carrière » ne sont pas si différentes que ça. Prenons par exemple les traitements : un administrateur civil hors classe et un maître de requêtes au Conseil d’Etat commencent au même indice 813 (traitement brut 3125 €). Au bout de dix ans de carrière, l’administrateur civil sera à l’indice 1027 (traitement brut 3889 €) et le maitre des requêtes à l’indice HEA (4170 €). Soit une différence de l’ordre de 9%. Pas le Pérou, tout de même.

      [Pour moi, les meilleurs doivent être sélectionnés parce qu’ils ont fait leurs preuves sur le terrain, sur de vrais postes, avec des responsabilités. Et non après des stages courts en ambassade, préfecture et entreprise. Je trouve ça beaucoup plus sain de repérer les talents et les hauts potentiels sur le terrain plutôt qu’à la sortie d’une école. Le système de l’école de guerre me semble bien plus juste à ce titre.]

      Je suis tout à fait d’accord avec vous. Que les « grands corps » recrutent non pas en sortie d’ENA mais après une dizaine d’années de carrière, tout à fait d’accord. Mais à condition que ce recrutement se fasse PAR CONCOURS, parce qu’autrement cela devient de la cooptation.

      [Enfin sur le management, je n’ai pas la même vision que toi. Il y a des techniques de management qui s’apprennent et qui se travaillent.]

      Par exemple ? On parle bien de techniques qui peuvent s’apprendre sur les bancs de l’école, et non par l’expérience de terrain.

      • stu dit :

        [Et l’orage passé, le préfet en question sera le premier à regretter ses excès et à tout faire pour se faire pardonner. Ce qu’on attend d’un haut fonctionnaire, c’est aussi qu’il soit capable de prendre de la distance, de comprendre pourquoi ces choses-là arrivent, et de savoir « ne pas voir ce qui ne doit pas être vu ». D’ailleurs, peut-on parler de « harcèlement » ? Pour mémoire, le harcèlement suppose que les actes en question soient « malveillants ». Un geste d’énervement peut-il être considéré comme tel ?]

        Le problème c’est qu’on parle tous les deux de choses que nous ne connaissons pas de première main. Mais un des cas qui m’a été rapporté dans une promotion était bien un cas de harcèlement et pas juste un coup de colère. Quand un stagiaire lors de son stage préfecture est exclu des réunions du corps préfectoral, reçoit des propos désobligeants ressemblant à des insultes par courriel et ne reçoit pas de missions de son préfet, si les faits sont vrais alors ça ressemble fortement à du harcèlement.

        [Certainement pas. Ma position tient surtout à ce que je ne suis pas convaincu que de tels « dysfonctionnements » existent, ou pour être plus précis, qu’ils soient plus courants que dans n’importe quelle autre situation de la vie. Depuis que j’ai écrit l’article, un lecteur attentif m’a transmis le texte complet du rapport. Je n’y ai trouvé aucun exemple précis et concret de « harcèlement ». Pire : les rédacteurs du rapport paraissent plus préoccupés dans le contexte de harcèlement qu’ils dénoncent des problèmes de notation que l’amitié ou l’inimitié du maitre de stage peut entraîner… on se demande finalement si le problème n’est pas que certains des auteurs du rapport rejettent la faute d’une mauvaise note sur leur maître de stage en se peignant en victimes d’un harcèlement qui n’a pas eu lieu.]

        Les auteurs étant anonymes, ils n’ont pas détaillé les cas de harcèlement. La seule lecture du rapport ne permet donc pas d’aller plus loin. Je comprends mieux maintenant ton article vu que tu nous dis que tu ne crois pas qu’il y ait eu de vrais cas de harcèlement. A partir de là tout est cohérent : ce que vous dénoncez comme du harcèlement n’en est pas, c’est juste le quotidien des hauts fonctionnaires d’être sous pression, circulez il n’y a rien à voir.
        Mais ça me semble léger. Premièrement, il n’y a pas de raison qu’il n’y ait de vrais harceleurs parmi les hauts fonctionnaires. Pourquoi la haute fonction publique en serait épargné ? Donc il paraît très probable que sur les 80 élèves chaque année, il y ait bien de vrais cas de harcèlement. S’il y a de vrais cas de harcèlement (malheureusement je ne peux pas beaucoup plus étayer ici le cas que j’ai mentionné plus haut), ton papier est choquant car tu nous dis juste que c’est la vie et qu’il faut faire avec.

        [C’est pourquoi les notes ne sont pas attribuées par le maitre de stage, mais par le directeur des stages de l’ENA, qui en général est un haut fonctionnaire blanchi sur les harnois, qui connaît bien les maîtres de stage et qui sait qu’un 19 chez l’un vaut un 10 chez un autre. Oui, un barème objectif serait l’idéal, mais est-ce possible ?]

        Ce n’est pas toujours possible et je pense que c’est plutôt inutile de chercher de ce côté là. Je te rejoins tout à fait sur la sélection à ENA+10 (voir même un peu avant) pour des postes dans les grands corps ou des postes à fortes responsabilités. En instaurant un tel système on démine à mon sens le problème du classement. On peut imaginer un système de filières/parcours avec une spécialisation de la formation en fonction des besoins/souhaits. Et les stages n’ont pas forcément besoin d’être sanctionné d’une note à mon avis. Ou alors on peut juste garder un oral après les stages devant un jury.

        [Les « trajectoires de carrière » ne sont pas si différentes que ça. Prenons par exemple les traitements : un administrateur civil hors classe et un maître de requêtes au Conseil d’Etat commencent au même indice 813 (traitement brut 3125 €). Au bout de dix ans de carrière, l’administrateur civil sera à l’indice 1027 (traitement brut 3889 €) et le maitre des requêtes à l’indice HEA (4170 €). Soit une différence de l’ordre de 9%. Pas le Pérou, tout de même.]

        Il y a aussi le régime indemnitaire qui peut expliquer une plus grande différence. 4 ans après la sortie entre deux affectations, on peut arriver à une différence brute de 10 000 €. Je t’envoie deux simulations par mail.

        [Par exemple ? On parle bien de techniques qui peuvent s’apprendre sur les bancs de l’école, et non par l’expérience de terrain.]

        Pour conduire un entretien de recadrage, il y a des techniques comme par exemple savoir structurer l’entretien. Il y a des comportements qu’on peut acquérir ou corriger (ne pas faire de jugement de valeur, objectiver les faits etc.). On peut s’entraîner à conduire de tels entretiens avec des mises en situation. C’est ce qui se pratique généralement lors des formations de management. Ces formations permettent de travailler sur soi et sur notre technique pour être meilleurs en conditions réels.

        A cet égard, on peut déplorer que l’ENA ne mette pas les moyens suffisants pour que ses élèves aient des formations suffisamment appronfondies de ce type. Si tu parles de cours de management en amphi, je suis tout à fait d’accord que ce n’est pas très utile.

        • Descartes dit :

          @ stu

          [Le problème c’est qu’on parle tous les deux de choses que nous ne connaissons pas de première main. Mais un des cas qui m’a été rapporté dans une promotion était bien un cas de harcèlement et pas juste un coup de colère. Quand un stagiaire lors de son stage préfecture est exclu des réunions du corps préfectoral, reçoit des propos désobligeants ressemblant à des insultes par courriel et ne reçoit pas de missions de son préfet, si les faits sont vrais alors ça ressemble fortement à du harcèlement.]

          J’en ai écouté moi aussi des récits de ce genre. Le problème, est que très souvent ils contiennent une incohérence de base. Pourquoi, à votre avis, un préfet irait exclure son stagiaire des réunions du corps préfectoral et cesserait de lui donner des missions ? Quel serait son intérêt, alors qu’il a lui-même demandé un stagiaire ? Il y a dans cette histoire un chapitre manquant, celui qui pourrait expliquer une telle attitude. On peut imaginer que c’est parce que le préfet en question n’aime pas avoir une femme comme stagiaire, et dans ce cas, ce serait effectivement du harcèlement. Mais cela peut aussi venir du fait que le stagiaire a beaucoup trop parlé à l’extérieur de ce qui se passait dans les réunions, et trahi ainsi la confiance de son maître de stage, et dans ce cas ce serait déjà plus justifié, non ?

          Le problème de ces histoires, c’est que très souvent elles sont incomplètes. Et parce qu’elles sont incomplètes, elles laissent penser que celui qui les raconte évite des éléments qui peuvent révéler ses propres fautes…

          [Les auteurs étant anonymes, ils n’ont pas détaillé les cas de harcèlement. La seule lecture du rapport ne permet donc pas d’aller plus loin. Je comprends mieux maintenant ton article vu que tu nous dis que tu ne crois pas qu’il y ait eu de vrais cas de harcèlement. A partir de là tout est cohérent : ce que vous dénoncez comme du harcèlement n’en est pas, c’est juste le quotidien des hauts fonctionnaires d’être sous pression, circulez il n’y a rien à voir.]

          Dans ce cas, comme dans tous les autres, j’utilise le rasoir d’Occam. Quel est l’intérêt de demander un stagiaire si c’est pour le harceler ? J’imagine qu’il y a dans la haute fonction publique des sadiques pervers qui jouissent en torturant les autres, mais je ne pense pas qu’ils soient plus nombreux qu’ailleurs.

          [Mais ça me semble léger. Premièrement, il n’y a pas de raison qu’il n’y ait de vrais harceleurs parmi les hauts fonctionnaires. Pourquoi la haute fonction publique en serait épargné ?]

          Je n’ai pas dit le contraire. Mais si l’on ne voit pas pourquoi il y aurait moins de harceleurs chez les hauts fonctionnaires que dans les autres milieux, on voit mal pourquoi il y en aurait plus. Personnellement, je pense qu’il y en a beaucoup moins, et cela pour une raison simple : un haut fonctionnaire est très exposé. Ses faits et gestes sont connus de beaucoup de monde. Et beaucoup de monde qui a les moyens de résister ce genre de comportements et de les faire sanctionner. On n’est pas dans la situation d’un contremaitre encadrant des femmes de menage immigrées qui ne connaissent pas leurs droits.

          [Donc il paraît très probable que sur les 80 élèves chaque année, il y ait bien de vrais cas de harcèlement. S’il y a de vrais cas de harcèlement (malheureusement je ne peux pas beaucoup plus étayer ici le cas que j’ai mentionné plus haut), ton papier est choquant car tu nous dis juste que c’est la vie et qu’il faut faire avec.]

          Ce n’est pas ce que j’ai dit. Mon point n’était pas de nier qu’il y ait des cas de harcèlement. Mon point était que ces cas étaient rares, aussi rares que dans n’importe quel autre milieu et même plus. Et que certains comportements dénoncés comme « harcèlement » n’en sont pas vraiment, mais sont plutôt le résultat d’une pression extrême à laquelle les maîtres de stage sont souvent confrontés.

          [Pour conduire un entretien de recadrage, il y a des techniques comme par exemple savoir structurer l’entretien. Il y a des comportements qu’on peut acquérir ou corriger (ne pas faire de jugement de valeur, objectiver les faits etc.). On peut s’entraîner à conduire de tels entretiens avec des mises en situation. C’est ce qui se pratique généralement lors des formations de management. Ces formations permettent de travailler sur soi et sur notre technique pour être meilleurs en conditions réels.]

          Les mises en situation ont une certaine utilité parce qu’elles permettent aux gens de réfléchir à leur propre style de management. Mais ce n’est pas vraiment un enseignement : il n’y a pas de transmission de connaissances. Mais je suis relativement sceptique sur l’utilité de ces mises en situation : devant une situation de tension réelle, le naturel revient très vite.

          • Vincent dit :

            [Dans ce cas, comme dans tous les autres, j’utilise le rasoir d’Occam. Quel est l’intérêt de demander un stagiaire si c’est pour le harceler ? J’imagine qu’il y a dans la haute fonction publique des sadiques pervers qui jouissent en torturant les autres, mais je ne pense pas qu’ils soient plus nombreux qu’ailleurs.]

            J’ai deux exemples de première main dont je peux vous faire part, de stagiaires qui se sont retrouvés sans RIEN avoir à faire :

            – l’un dans le public (armée) : un officier administratif qui voulait passer le concours interne de l’ENA, et avait demandé un congé pour préparation. Dans l’attente de la réponse, alors qu’il était en stage, il s’est trouvé, en représailles d’avoir envisagé de quitter les armes, imposer de rester dans le bureau de son supérieur, avec interdiction d’avoir quoi que ce soit comme affaire (livre, papier) qui ne soit pas en rapport avec son activité professionnelle. Et on ne lui donnait rien à faire. Il a été obligé de faire ses heures pendant plusieurs mois à devoir regarder les mouches voler, sans même avoir le droit d’emporter un bouquin. C’est pour moi clairement une forme de harcèlement.
            – Dans le privé, un stage de fin d’études d’une école d’ingénieurs. Le stagiaire devait bosser sur une préparation de chantier. Manque de pot, 2 semaines avant son arrivée, un recours juridique a reporté sine die le projet. L’entreprise l’a rebasculé sur un autre projet, qui, manque de pot, s’est lui aussi arrêté 1 mois 1/2 après son arrivée. Le département qui a accueilli le stagiaire s’est retrouvé lui même en sureffectifs compte tenu de ces deux gros projets qui se sont arrêtés en 2 mois. On propose au stagiaire de bosser sur un 3ème projet. Mais il comprend vite que c’est pour une forme de secrétariat, vu que personne n’est capable de lui dire concrètement ce qu’il aura à faire. En discutant ici et là, il se rend compte qu’il y a dans le département à coté un besoin pour lequel il pourrait rendre service. Il va voir son maitre de stage, en disant qu’il n’a plus rien à faire, et demande l’autorisation de bosser pour l’étage au dessus. Le maitre de stage dit OK. Mais le chef fonctionnel du stagiaire en prend ombrage. Celui ci est convoqué, accusé d’avoir refusé de faire ce qu’on lui demandait. Du coup, même tarif : interdiction de travailler pour quelqu’un d’autre que son unité fonctionnelle ; mais dans la pratique, rien à faire pour celle ci.

            • Descartes dit :

              @ Vincent

              [« Dans ce cas, comme dans tous les autres, j’utilise le rasoir d’Occam. Quel est l’intérêt de demander un stagiaire si c’est pour le harceler ? J’imagine qu’il y a dans la haute fonction publique des sadiques pervers qui jouissent en torturant les autres, mais je ne pense pas qu’ils soient plus nombreux qu’ailleurs. » J’ai deux exemples de première main dont je peux vous faire part, de stagiaires qui se sont retrouvés sans RIEN avoir à faire :]

              Vous noterez qu’aucun des deux exemples ne correspond au cas que j’évoquais. En effet, je me demandais « quel est l’intérêt de DEMANDER un stagiaire si c’est pour la harceler » ? Dans vos exemples, si le stagiaire s’est retrouve sans rien à faire, ce n’est pas par décision de celui qui les avait DEMANDE. C’est là toute la différence: les maîtres de stage de l’ENA sont demandeurs d’un stagiaire, personne ne leur impose. Et si je crois les expériences qu’on ma raconté, les maîtres de stage attendent de leur stagiaire une véritable aide.

          • stu dit :

            [Il y a dans cette histoire un chapitre manquant, celui qui pourrait expliquer une telle attitude. On peut imaginer que c’est parce que le préfet en question n’aime pas avoir une femme comme stagiaire, et dans ce cas, ce serait effectivement du harcèlement. Mais cela peut aussi venir du fait que le stagiaire a beaucoup trop parlé à l’extérieur de ce qui se passait dans les réunions, et trahi ainsi la confiance de son maître de stage, et dans ce cas ce serait déjà plus justifié, non ?]

            En l’occurrence, je connais le chaînon manquant pour ce cas. Il s’agissait d’une erreur d’appréciation de la personne qui n’avait pas beaucoup plu, mais cela ne relevait pas d’une faute professionnelle. Donc la réaction du maître de stage n’était pas proportionnée aux faits (dans le cas où ils sont véridiques).

            Et quand bien même la confiance aurait été trop trahie. Je ne vois pas en quoi “ce serait déjà plus justifié”. Il n’y a rien qui justifie le harcèlement au travail. Tout au plus on pourrait dire que cela “explique” la réaction du maître de stage qui met de côté son stagiaire et qui le place dans une situation de harcèlement moral (volontaire ou non). Si le harcèlement au travail n’était pas si grave pour des hauts fonctionnaires ou si cela faisait partie du job, alors il aurait fallu faire une loi à géométrie variable, mais à ma connaissance ce n’est pas le cas. Cadre dirigeant ou simple agent de nettoyage, le harcèlement est simplement interdit.

            [Ce n’est pas ce que j’ai dit. Mon point n’était pas de nier qu’il y ait des cas de harcèlement. Mon point était que ces cas étaient rares, aussi rares que dans n’importe quel autre milieu et même plus. Et que certains comportements dénoncés comme « harcèlement » n’en sont pas vraiment, mais sont plutôt le résultat d’une pression extrême à laquelle les maîtres de stage sont souvent confrontés.]

            Ce qui est en filigrane de votre papier c’est que les élèves à l’ENA se plaignant de harcèlement sont des pleurnichards qui feraient mieux de prendre du recul. A aucun moment vous ne considérez dans votre article qu’il puisse y avoir de réelles situations de harcèlement, alors que statistiquement cela doit arriver. Si quelqu’un qui a été réellement en situation de harcèlement lit votre papier, quelle conclusion doit-il tirer si ce n’est que c’est de sa propre faute ? Ca ne me paraît pas très satisfaisant.

            [Les mises en situation ont une certaine utilité parce qu’elles permettent aux gens de réfléchir à leur propre style de management. Mais ce n’est pas vraiment un enseignement : il n’y a pas de transmission de connaissances. Mais je suis relativement sceptique sur l’utilité de ces mises en situation : devant une situation de tension réelle, le naturel revient très vite.]

            Il y a transmission d’un savoir-faire. Alors on peut discuter des heures sur la différence philosophique entre « knowing that » et « knowing how » (cf. Ryle), mais je dirais que d’une manière très générale on peut apprendre à quelqu’un à faire du vélo. Il y a pour moi une transmission de connaissance.

            Enfin, si le naturel revient au galop, alors dois-je déduire que les exercices de gestion de crise ne servent à rien ? Quelles sont vos raisons d’être sceptique ? Car quand je tape sur google « training simulations effectiveness », j’ai beaucoup de résultats positifs. Il y a une littérature qui me paraît assez importante et cela me semble difficile de la balayer d’un trait de plume.

            • Descartes dit :

              @ stu

              [En l’occurrence, je connais le chaînon manquant pour ce cas. Il s’agissait d’une erreur d’appréciation de la personne qui n’avait pas beaucoup plu, mais cela ne relevait pas d’une faute professionnelle. Donc la réaction du maître de stage n’était pas proportionnée aux faits (dans le cas où ils sont véridiques).]

              C’est toute la difficulté de ces cas. On n’a souvent que la version de l’une des parties… Je ne connais pas le cas que vous citez, et si je comprends bien vous ne pouvez pas nous dire plus sur cette « erreur d’appréciation ». Difficile donc de savoir si la réaction était ou non « proportionnée ». Mais je sais en tout cas qu’un stagiaire ENA est placé dans des positions où il peut faire des dégâts considérables. Justifier la confiance que le maître de stage place en lui est donc la véritable « épreuve à l’acide » du stage. On ne peut pas jouir des privilèges de l’énarque et réclamer le droit à l’erreur d’un quidam quelconque.

              [Et quand bien même la confiance aurait été trop trahie. Je ne vois pas en quoi “ce serait déjà plus justifié”. Il n’y a rien qui justifie le harcèlement au travail.]

              Je peux comprendre qu’un maître de stage dont la confiance a été trahie refuse de donner à son stagiaire du nouveau dossier ou l’associer aux réunions importantes. Est-ce là du « harcèlement » ?

              [Si le harcèlement au travail n’était pas si grave pour des hauts fonctionnaires ou si cela faisait partie du job, alors il aurait fallu faire une loi à géométrie variable, mais à ma connaissance ce n’est pas le cas. Cadre dirigeant ou simple agent de nettoyage, le harcèlement est simplement interdit.]

              Oui, mais il n’a pas tout à fait la même définition. Si vous faites à un agent de nettoyage la moitié, que dis-je, le centième de ce qu’un ministre fait normalement à son directeur de cabinet, vous allez en prison !

              [Ce qui est en filigrane de votre papier c’est que les élèves à l’ENA se plaignant de harcèlement sont des pleurnichards qui feraient mieux de prendre du recul.]

              Pas tous. Il y a certainement des cas de harcèlement dans la haute fonction publique comme partout ailleurs – probablement moins qu’ailleurs, parce qu’un haut fonctionnaire a des moyens de se défendre qui ne sont pas à la portée d’une femme de ménage par rapport à son contremaître. Mais j’ai connu un paquet de cas où je suis convaincu qu’il s’agit de la pleurnicherie, ou pour être plus précis, qu’on attribue aux agissements du maître de stage sa propre incapacité à prendre du recul et à s’adapter au contexte du stage.

              [A aucun moment vous ne considérez dans votre article qu’il puisse y avoir de réelles situations de harcèlement, alors que statistiquement cela doit arriver. Si quelqu’un qui a été réellement en situation de harcèlement lit votre papier, quelle conclusion doit-il tirer si ce n’est que c’est de sa propre faute ? Ca ne me paraît pas très satisfaisant.]

              Je récuse radicalement votre raisonnement. Je ne vois pourquoi on devrait s’abstenir de dénoncer la pleurnicherie d’une majorité au prétexte qu’une minorité s’est fait harceler pour de vrai. Je l’ai dit et je le répète : il y a certainement des cas ou le harcèlement est réel, et dans ces cas la loi doit tomber de tout son poids sur le maître de stage fautif. Mais sans tomber dans le raisonnement victimiste qui permet à tous ceux qui ratent leur stage d’accuser leur maître de harcèlement. Je connais beaucoup d’énarques qui conservent un mauvais souvenir de leur stage, et curieusement, je n’ai jamais entendu un seul dire « j’ai raté mon stage parce que je n’étais pas à la hauteur » ou « parce que je n’ai pas bossé comme il faut ». Et pourtant, ça doit arriver, non ? Probablement plus souvent que les cas de harcèlement…

              [Enfin, si le naturel revient au galop, alors dois-je déduire que les exercices de gestion de crise ne servent à rien ?]

              Ce n’est pas ce que j’ai dit. J’ai bien expliqué que les mises en situation me paraissent utiles. Mais il ne faut pas non plus exagérer leur utilité. Il y a des gens qui sont mauvais en gestion de crise, et dix mille exercices n’y changeront rien.

              [Quelles sont vos raisons d’être sceptique ? Car quand je tape sur google « training simulations effectiveness », j’ai beaucoup de résultats positifs.]

              Etant donné qu’il y a une véritable industrie qui vit de ces formations, je ne suis pas surpris. Tapez « prayer effectiveness », et vous en aurez beaucoup aussi…

  5. Capitaine Félix dit :

    Bonjour.

    Merci pour votre billet.
    Si je puis me permettre, vos propos évoquent aussi les griefs de Georges Elgozy (“Lettre ouverte à un jeune technocrate” – Albin Michel 1968). Cet auteur utilisait plutôt le terme de “puérocrate”. Elgozy était toutefois dans un autre contexte. Il visait également par ce terme, les essayistes usant et abusant de la discipline de la prospective sans aucune précaution scientifique. Donc pas seulement les anciens élèves de l’ENA ou des grands corps.

    Travaillant moi-même dans une administration après un passage il y a dix ans dans une école administrative beaucoup moins prestigieuse que l’ENA (en 3 lettres aussi = IRA), je me sens d’autant plus concerné par vos propos. C’est aussi un problème plus large propre à ma génération (née après 1980) vis-à-vis du monde du travail. Très individualiste, mes pareils ont beaucoup de mal à vivre ce monde du travail; dans lequel finalement il n’est pas question de bon ou de mauvais, mais plutôt de réalités factuelles. Apprendre à recevoir des coups (et à en donner). Nous ne sommes pas au travail pour être heureux (ou malheureux). Mes pareils ont du mal à s’éloigner de cette logique très “Walt Disney” (je m’inclue dans la critique).

    Sinon, deux remarques sur votre billet :

    En premier lieu : vous évoquez cette sorte de tradition chez les sortants de l’ENA d’éditer un rapport ou un écrit s’apparentant à une blessure narcissique. Il me semble que la promotion d’Emmanuel Macron avait sorti un rapport juste avant leur “amphi garnison” (“ENA : l’urgence d’une réforme”). Mais peut-on faire remonter “cette coutume” à la génération de Chevènement / Motchane (“L’Énarchie ou les Mandarins de la société bourgeoise”) ?

    En second lieu. Il me semble que les présidents des jury de l’ENA ont aussi adopté depuis quelques années cette tradition des rapports / récits à vocation médiatique. Par exemple, Mme M. Pappalardo et les histoires des “costumes trop gris”(concours 2010), ou très récemment Mme I. Marey-Semper. Pensez-vous que ce phénomène puisse relever de cette logique de “conformisme à la marge”?
    Un peu à la manière des “élites hédonistes” de Christopher Lasch, qui “assoient leur pouvoir sur un culte de la marge et sur le fantasme de l’émancipation permanente”.

    Merci

    • Descartes dit :

      @ Capitaine Félix

      [C’est aussi un problème plus large propre à ma génération (née après 1980) vis-à-vis du monde du travail. Très individualiste, mes pareils ont beaucoup de mal à vivre ce monde du travail; dans lequel finalement il n’est pas question de bon ou de mauvais, mais plutôt de réalités factuelles. Apprendre à recevoir des coups (et à en donner). Nous ne sommes pas au travail pour être heureux (ou malheureux). Mes pareils ont du mal à s’éloigner de cette logique très “Walt Disney” (je m’inclue dans la critique).]

      Je ne peux pas m’empêcher de lier ce problème à une idée qui m’est chère, celle de la mort du tragique. La tragédie nous aide à prendre distance avec la réalité, puisque les problèmes réels se trouvent stylisées dans un récit ou les personnages excluent toute identification. On ne peut souffrir avec Antigone ou Créon, Macbeth ou Médée, parce que la tragédie maintient une distance entre les personnages et nous. Les générations nourries à la tragédie savaient que « le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs. Et notre vie durant nous jouons plusieurs rôles ». Cela relativise tout de suite les coups qu’on peut recevoir, les frasques d’un chef difficile ou d’un collègue insupportable.

      [En premier lieu : vous évoquez cette sorte de tradition chez les sortants de l’ENA d’éditer un rapport ou un écrit s’apparentant à une blessure narcissique. Il me semble que la promotion d’Emmanuel Macron avait sorti un rapport juste avant leur “amphi garnison” (“ENA : l’urgence d’une réforme”). Mais peut-on faire remonter “cette coutume” à la génération de Chevènement / Motchane (“L’Énarchie ou les Mandarins de la société bourgeoise”) ?]

      Pas vraiment. L’écrit de Chevènement, Gomez et Motchane est un véritable livre, publié d’ailleurs deux ans après la sortie de l’école. Il ne s’agit donc pas d’un rapport écrit au moment ou la procédure de sortie avive les aigreurs et les blessures narcissiques.

      [En second lieu. Il me semble que les présidents des jury de l’ENA ont aussi adopté depuis quelques années cette tradition des rapports / récits à vocation médiatique. Par exemple, Mme M. Pappalardo et les histoires des “costumes trop gris”(concours 2010), ou très récemment Mme I. Marey-Semper. Pensez-vous que ce phénomène puisse relever de cette logique de “conformisme à la marge”?]

      Je pense surtout qu’il y a là un autre effet de narcissisme. Les présidents de jury utilisent leur position pour défendre leurs positions personnelles, oubliant que l’objet du rapport est plutôt de garantir la transparence de la procédure et de fournir des informations aux candidats.

      • Claustaire dit :

        [Les générations nourries à la tragédie savaient que « le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs. Et notre vie durant nous jouons plusieurs rôles ». Cela relativise tout de suite les coups qu’on peut recevoir, les frasques d’un chef difficile ou d’un collègue insupportable.]

        Utile et précieux rappel : dans nos travaux ou missions de fonctionnaires (ne fût-ce qu’une mission d’enseignant par exemple), lorsque nous sommes interpellés ou agressés par un usager (des parents d’élèves, par exemple) pour tel comportement ou problème, nous devons nous souvenir que c’est d’abord en tant que membres ou représentants d’une institution que nous sommes interpellés ou agressés et non comme individus. Cela permet de se distancier d’attaques qui comprises ad hominem risqueraient autrement de gravement ou inutilement perturber ou déséquilibrer.
        (Evidemment rien n’empêche ensuite in petto de se poser des questions et de se demander si l’institution qu’on sert ne mériterait pas les réformes la mettant à l’abri d’éventuelles et méritées critiques).

  6. Glarrious dit :

    Comment se fait-il qu’il y est ce genre de comportement nihiliste à l’ENA et non dans d’autres corps comme l’Ecole des Mines ou ailleurs ? Pourtant Ena restait épargné face à cela avec tout ce qu’elle prenait comme critique.

    • Descartes dit :

      @ Glarrious

      [Comment se fait-il qu’il y est ce genre de comportement nihiliste à l’ENA et non dans d’autres corps comme l’Ecole des Mines ou ailleurs ? Pourtant Ena restait épargné face à cela avec tout ce qu’elle prenait comme critique.]

      Le problème de l’ENA, c’est que la technicité administrative est beaucoup moins reconnue que la technicité de l’ingénieur. Il ne viendrait à l’esprit de personne d’imaginer qu’on puisse réunir des citoyens au hasard pour dessiner un réacteur nucléaire, mais l’idée que Mme Michu peut proposer valablement une réorganisation de l’Etat ou un projet de loi reste tenace. Personne ne songerait à nommer un directeur de centrale nucléaire « issu de la société civile », mais nommer une telle personne à un poste de préfet ou d’ambassadeur, cela ne gêne personne.

      C’est pour cette raison que les énarques en herbe ont un problème de légitimité. Contrairement aux corpsards des mines, protégés par leur légitimité technique, ils ont l’impression de n’avoir rien appris à l’ENA qui puisse leur garantir une protection semblable. D’où les appels permanents à une réforme de la scolarité.

  7. xc dit :

    Qu’il me soit permis de manifester mon étonnement: à un moment ou à un autre, ces gens auraient dû avoir compris ce qui était attendu d’eux. N’y aurait-il pas des lacunes dans la formation dispensée à l’ENA ?

    • Descartes dit :

      @ xc

      [Qu’il me soit permis de manifester mon étonnement: à un moment ou à un autre, ces gens auraient dû avoir compris ce qui était attendu d’eux. N’y aurait-il pas des lacunes dans la formation dispensée à l’ENA ?]

      Les gens devraient se renseigner sur le métier AVANT de commencer la formation. Les écoles et les universités ne sont pas là pour expliquer à leurs étudiants qu’ils se sont trompés de carrière.

  8. Luc dit :

    LA PLEURNICHARDERIE , c’est un sentiment largement partagé ,presqu’une idéologie dominante.
    Celle ci se répand alors que notre pays est prospère .
    Une question se pose à moi ,mais avant de vous en faire part ,je précise que je n’ai aucune connaissance sur la scolarité de l’ENA ni sur les us et coutumes chez ses élèves.
    Mais notre pays est celui qui offre encore une des meilleures protection sociale au monde.
    Même un Enarque le sait .
    Ces énarques ne gagneraient ils pas à l’aide de syndicats ,de partis ou d’associations de revendiquer , argumenter ,se battre plutôt que geindre ou est ce parce-qu’ils ne peuvent faire ça ,à cause d’un hypothétique devoir de réserve qu’ils geignent ?

    • Descartes dit :

      @ Luc

      [Ces énarques ne gagneraient ils pas à l’aide de syndicats ,de partis ou d’associations de revendiquer, argumenter, se battre plutôt que geindre ou est ce parce-qu’ils ne peuvent faire ça, à cause d’un hypothétique devoir de réserve qu’ils geignent ?]

      Le devoir de réserve n’a rien d’hypothétique. C’est le fondement même d’une fonction publique neutre. Comment les élus du peuple pourraient faire confiance aux fonctionnaires de carrière si ceux-ci pouvaient se permettre de critiquer publiquement leurs choix ? Et plus un fonctionnaire est haut dans la hiérarchie, plus la réserve s’impose à lui.

  9. Jopari dit :

    Certains de ces étudiants auraient du étudier un peu plus l’histoire, pour qu’ils voient quelles genres de situations ils auraient été menés à gérer: ils pourraient commencer par être préfets en 1814 et 1815 puis occuper la charge de préfet du Rhône en 1832 et enfin ils pourraient finir par lire sur comment Pierre Trouillé a navigué en Bretagne et en Corrèze, entre réquisitions et ordres de l’occupant, sans oublier la fois où il dut intervenir à l’encontre de miliciens, sur la demande d’un agent du SD, ou bien celle où il dut sauver une commune entière des mains d’un homme qui estimait qu’une centaine d’exécutions n’était qu’une erreur d’arrondi par rapport à ce qu’il avait déjà fait auparavant.

    Et même dans le privé, les dirigeants ont a gérer les rapports avec les concurrents, les fournisseurs, les syndicats et employés, les actionnaires et administrateurs ainsi que les pouvoirs publics. Ils auront des crises financières à résoudre ainsi que des problèmes industriels à traiter.

    • Descartes dit :

      @ Jopari

      [Certains de ces étudiants auraient du étudier un peu plus l’histoire, pour qu’ils voient quelles genres de situations ils auraient été menés à gérer: ils pourraient commencer par être préfets en 1814 et 1815 puis occuper la charge de préfet du Rhône en 1832 et enfin ils pourraient finir par lire sur comment Pierre Trouillé a navigué en Bretagne et en Corrèze, entre réquisitions et ordres de l’occupant, sans oublier la fois où il dut intervenir à l’encontre de miliciens,]

      C’est peut-être le point le plus faible de la formation à l’ENA : il n’y a pas de véritable cours d’histoire administrative. Pourtant, c’est une histoire absolument passionnante, remplie de personnages qui pourraient servir utilement d’exemple à la jeunesse.

  10. Bernard Scaringella dit :

    En quelques mots, l’ena fabriquait des mecs courageux et solides, elle fabrique maintenant des lopes, des gonzesses faibles et pleurnichard.

    • Descartes dit :

      @ Bernard Scaringella

      [En quelques mots, l’ena fabriquait des mecs courageux et solides, elle fabrique maintenant des lopes, des gonzesses faibles et pleurnichard.]

      N’exagérons pas le pouvoir de l’ENA. Ce n’est pas cette vénérable école qui rendait naguère ses élèves “courageux et solides”. Ceux qui arrivaient pour passer le concours l’étaient déjà, parce qu’ils avaient grandi dans une société qui avait d’autres valeurs, et qu’ils avaient connu d’autres expériences. La première promotion de l’ENA, qui avait choisi pour nom “France Combattante”, était presque complètement faite de jeunes qui avaient connu la guerre et trempé peu ou prou dans la Résistance…

  11. cdg dit :

    C est clair que nous vivons dans une societe de bisounours. C est pas specifique a l ENA. Nous vivons dans des conditions materielles qui auraient fait rever mes grand parents (nes vers 1900 et qui ont connu la faim) mais les gens se plaignent probablement plus qu a l epoque. C est affolant de voir que des gens se plaignent de ne pas avoir les moyens de … partir en vacances (chose quand meme totalement secondaire)

    Pour l accusation de sexisme a l ENA, c est de bonne guerre et dans l air du temps. Si vous etes une femme, pretendre etre victime de sexisme c est jouer sur du velours et vous permet d occulter vos fautes. Regardez Segolene Royal, notre glorieuse ambassadrice chez les pingoins (comme quoi l ENA ca mene a tout ;-))

    • Descartes dit :

      @ cdg

      [C est clair que nous vivons dans une société de bisounours. Ce n’est pas spécifique à l’ENA. Nous vivons dans des conditions matérielles qui auraient fait rêver mes grand parents (nes vers 1900 et qui ont connu la faim) mais les gens se plaignent probablement plus qu’à l’époque. C’est affolant de voir que des gens se plaignent de ne pas avoir les moyens de … partir en vacances (chose quand même totalement secondaire)]

      Là, je ne suis pas trop d’accord. Qu’on juge aujourd’hui « normal » d’avoir des choses qui auraient fait rêver vos grands parents, cela montre tout simplement combien la société a progressé matériellement. Vos grands parents se plaignaient certainement de choses qui pour vous arrière-arrière grands-parents étaient parfaitement normales…

      Ce qui me gêne, ce n’est pas tant qu’on juge « normal » de partir en vacances, que qu’on ait perdu la notion de ce que l’homme a du faire pour arriver jusque-là, et combien cette conquête est fragile. C’est dans ce sens qu’on est devenu « bisounours ». Le problème n’est pas que les gens trouvent normal de partir en vacances, mais qu’ils s’imaginent que les vacances tombent du ciel…

  12. Pouchkine dit :

    “nos élites sont devenues pleurnichardes parce qu’elles sont devenues puériles”. Je partage l’essentiel des idées contenues dans votre texte mais cette phrase en particulier me paraît viser le coeur du problème.

    Les humanistes avaient un traitement pour cette pathologie : exposer les enfants aux grandes tragédies, de Shakespeare à Schiller en passant par Racine. Dans ces tragédies, en effet, le public peut s’identifier aux rois et reines et se mettre à leur place lorsqu’il s’agit de prendre des décisions difficiles. Et ainsi sortir du monde des bisounours !

    • Descartes dit :

      @ Pouchkine

      [Les humanistes avaient un traitement pour cette pathologie : exposer les enfants aux grandes tragédies, de Shakespeare à Schiller en passant par Racine. Dans ces tragédies, en effet, le public peut s’identifier aux rois et reines et se mettre à leur place lorsqu’il s’agit de prendre des décisions difficiles. Et ainsi sortir du monde des bisounours !]

      C’est très amusant de constater que vous arrivez exactement à la même conclusion que j’ai exposé dans un autre commentaire. Oui, la tragédie nous permet de prendre de la hauteur et de la distance par rapport à notre petite vie de tous les jours. Pas tant parce qu’il y a identification – on aurait du mal à s’identifier à Médée ou à Macbeth – mais précisément parce que ces personnages étant « beaucoup plus grands que nous », ils nous relativisent.

      Le problème, c’est que la tragédie est morte. Notre monde est dramatique, pas tragique.

  13. Merci pour cet article.

    Je connais bien mal la haute fonction publique, je l’avoue, mais je suis quand même surpris de ce que je lis: personnellement, j’aurais trouvé plus passionnant d’être sous-préfet ou préfet, “sur le terrain”, que d’être Conseiller d’Etat ou Inspecteur des Finances. J’ai l’impression que ces dernières fonctions sont surtout liées à un rôle de contrôle, alors que je vois le sous-préfet et le préfet comme des gens qui ont davantage un rôle d’exécutant. Or je trouve que l’exécution est plus noble que le contrôle, mais c’est un sentiment personnel.

    N’est-ce pas vous d’ailleurs qui aviez écrit un article sur le fait que, désormais, les jeunes énarques étaient plus attirés par les fonctions qui consistent à contrôler plutôt que les fonctions qui consistent à faire?

    • Descartes dit :

      @ nationaliste-ethniciste

      [N’est-ce pas vous d’ailleurs qui aviez écrit un article sur le fait que, désormais, les jeunes énarques étaient plus attirés par les fonctions qui consistent à contrôler plutôt que les fonctions qui consistent à faire?]

      En fait, je me faisais l’écho de ce qu’avait dit la présidente du jury d’entrée de l’Ena il y a quelques années, qui avait demandé à chaque candidat ce qui il souhaitait faire à sa sortie de l’école, et s’était étonnée que la plupart des futurs énarques se tournaient vers “l’évaluation des politiques publiques”, soulignant qu’avant “d’évaluer les politiques publiques”, il faut commencer par les mettre en oeuvre!

    • Marcailloux dit :

      @ Nationaliste-ethniciste

      Bonjour,

      [. . . désormais, les jeunes énarques étaient plus attirés par les fonctions qui consistent à contrôler plutôt que les fonctions qui consistent à faire?]

      Tout d’abord, quelle félicité de pouvoir jouir des multiples éclairages de notre hôte !
      Concernant ces jeunes énarques, il me semble qu’ils ne sont pas isolés dans la préparation aux fonctions de responsabilité dans notre société. Des sociologues se sont probablement penchés sur la question.
      Or, ce que je constate c’est un éloignement de nos contemporains vis à vis de la matière, inerte ou humaine. Les jeunes ingénieurs rêvent plus d’intégrer les services trading d’une banque que de se coltiner la direction d’un atelier. Je ne parle que d’un secteur que je connais un peu. Pour les universitaires, la pratique dans les quartiers de centre ville est plus recherchée que celle des banlieues où la dimension humaine prend le dessus sur la maitrise de la discipline enseignée.
      L’avènement du tout numérique n’est sans doute pas étranger à cette mutation. Le virtuel se généralise et permet le « reset » en altérant ou effaçant les conséquences de ses erreurs. Pas la matière ! Si je rabote trop fort ou pas droit, il est très difficile voire impossible de régénérer la matière gâchée, de même pour les hommes, la confiance perdue ne se rattrape pratiquement pas. Même un trader peut se « refaire » sur les marchés, pas l’ingénieur opérationnel.
      Le droit à l’erreur est passé, dans notre subconscient, au devoir d’erreur comme étant la norme avec, imprimé dans nos têtes, un effondrement des impératifs de rigueur et de recherche d’excellence. Même les notes, dès l’école élémentaire instaure un flou déresponsabilisant avec les A,B,C,D.
      Et là, je rejoins Descartes d’une manière qui le surprendra peut-être, en ce sens que c’est le « reset » qui fait le drame et le banalise, car il comporte de toute façon une ou des solutions. Le tragique non, car il laisse ses protagonistes sans solution satisfaisante. Le fait, par exemple, qu’un énarque puisse aller, si bon lui semble, pantoufler dans une entreprise qui lui achètera plus son carnet d’adresse que ses compétence – si cela se trouve – relève du drame, voire de la farce, car s’il échoue, il peut s’en sortir à son avantage. Ce qui, probablement n’était pas le cas il y a 50 ou 60 ans.

      • Descartes dit :

        @ Marcailloux

        [Concernant ces jeunes énarques, il me semble qu’ils ne sont pas isolés dans la préparation aux fonctions de responsabilité dans notre société. Or, ce que je constate c’est un éloignement de nos contemporains vis à vis de la matière, inerte ou humaine. Les jeunes ingénieurs rêvent plus d’intégrer les services trading d’une banque que de se coltiner la direction d’un atelier.]

        Vous avez raison. Mais ceux qui se préparent à travailler dans le privé savent qu’il n’y a qu’une mesure de la performance : leur capacité à faire gagner de l’argent à leur entreprise. S’ils en sont capables, alors tous leurs vices, leurs insuffisances, leurs méchancetés leur seront pardonnées. L’agent public, lui, et soumis à une demande bien plus complexe, et souvent plus contradictoire. Qu’un jeune ingénieur dans le privé aille vers le secteur qui paye le mieux, personne ne trouvera rien à redire. C’est dans l’ordre des choses. Mais que les jeunes hauts fonctionnaires aillent vers le contrôle alors que les citoyens ont besoin d’eux dans les fonctions de réalisation… cela pose un sérieux problème.

        [L’avènement du tout numérique n’est sans doute pas étranger à cette mutation. Le virtuel se généralise et permet le « reset » en altérant ou effaçant les conséquences de ses erreurs. Pas la matière ! Si je rabote trop fort ou pas droit, il est très difficile voire impossible de régénérer la matière gâchée, de même pour les hommes, la confiance perdue ne se rattrape pratiquement pas. Même un trader peut se « refaire » sur les marchés, pas l’ingénieur opérationnel.]

        Je n’avais pas vu la question sous cet angle, mais il est intéressant. En effet, l’erreur est bien plus difficile à cacher dans l’opérationnel que dans le contrôle. Les fonctions opérationnelles impliquent donc un risque bien plus grand que les fonctions de contrôle. C’est peut-être dans l’aversion pathologique au risque – qui curieusement n’amène pas à mieux rémunérer ceux qui le prennent – dans nos sociétés qui est à l’origine de ces choix.

  14. Jean-Michel Dupuy dit :

    Parfaitement d’accord avec vous. C’est toujours une bouffée d’oxygène pour moi que de vous lire.

  15. Vincent dit :

    Un petit message un peu décousu, et un peu hors-sujet, mais vous n’en m’en tiendrez pas rigueur, j’en suis certain…

    Il y a en creux quelque chose dans votre article qui mériterait peut être une analyse plus poussée.
    Les fonctionnaires pouvaient se permettre d’être des moines-soldats, qui déménagent sur ordre, qui s’investissent à fond dans leur travail, etc… Car le contexte n’était pas le même :
    – ils pouvaient avoir une belle maison de fonction près de leur lieu de travai
    – ils pouvaient (dans les années 50) avoir des “domestiques” pour les aider (chauffeur, bonne…)
    – ils avaient une femme qui n’avait pas besoin de travailler, et pouvait s’occuper des enfants,

    Bref, ils étaient totalement dégagés de toutes les contingences matérielles, et pouvaient se consacrer à fond à leur mission.

    Nous sommes aujourd’hui dans une société très différente. Beaucoup plus efficace par certains aspects : la garde des enfants est faite dans des crèches, ou des maternelles, par des professionnels de l’enfance, avec des ratios d’encadrement plus faibles que “maman plus une bonne”. Et tout va ainsi.
    Mais la société est du coup moins résiliente, plus rigide. Un fonctionnaire qui déménage s’inquiétera de savoir comment il fera garder ses enfants en bas age, ce que son conjoint aura comme travail, etc.

    Une illustration toute simple, qui, je l’espère, ne se produira pas. Supposons (complètement par hasard) qu’on aie une pandémie dans les mois qui viennent…

    Naturellement, les crèches et écoles seront fermées pour limiter les propagations. Et tous les médecins seront mobilisés pour traiter et dépister… Problème : les médecins sont à 75% des femmes. Problème 2 : les couples se forment généralement pendant les études ou sur le lieu de travail ; et les couples sont donc très souvent entre 2 médecins ou entre médecins et infirmier (et pas seulement dans le sens traditionnel, avec un médecin et une infirmière).

    Du coup, si les médecins et infirmiers doivent s’occuper des malades, qui va s’occuper des enfants qui ne peuvent pas être à l’école ou à la crèche ?
    Des médecins enceintes, qui sont donc plus fragiles que les autres, doivent être protégées en priorité par la société (en tant que femmes enceintes). Elles ne peuvent donc pas être sur la brèche pour combattre la pandémie, avec en plus les ainers dont il faut s’occuper toute la journée !

    Et toutes les mesures de réquisition, qui sont prévues dans ce type de dispositif, seront inopérantes : Si les policiers viennent chercher une mère médecin qui est seule avec 3 gamins en bas age, est ce qu’il vont l’embarquer à l’hopital en laissant seuls les petits ?

    En résumé, il y a une évolution des mentalités et de la société, c’est indéniable. Mais pour une large part, on peut se demander si la réalité des contraintes subies n’est pas en avance sur l’évolution des mentalités. Les fonctionnaires ne peuvent plus être des moines soldats si on leur demande de devoir s’occuper des contingences matérielles de leur famille, comme faire les courses, aller chercher les enfants à la sortie de l’école, etc.

    Pour dire les choses autrement, le fait de mettre tout le monde au travail et d’avoir tout le monde spécialisé permet de faire croitre le PIB, en augmentant les échanges marchands, et sans doute d’avoir une meilleure efficacité économique. Mais au prix d’une plus faible capacité d’adaptation, aussi bien au niveau de la société que de l’individu.

    Dans un autre domaine, on constate la même chose. Une agglomération peut se spécialiser une un secteur d’activité, ce qui la rendra très compétitive : Toulouse pour la construction aéronautique… Et je ne sais plus quelle ville en Chine pour les médicaments.
    Problème : s’il y a une épidémie dans la ville en question, il n’y a plus de production de médicaments à l’échelle mondiale… justement pendant l’épidémie. C’est ce qu’on peut appeler un manque de résilience de la société !

    Puisque j’ai dérivié en parlant de pandémies… le tout nouveau ministre a expliqué qu’une fermeture de la frontière avec l’Italie « n’aurait pas de sens » ; et, interrogé un peu plus tard au journal de 20 heures de France 2, il a expliqué que « Un virus ne s’arrête pas aux frontières ».

    Je pense qu’il s’agit chez lui d’une extrapolation du principe très macronien que les frontières n’existent pas, et qu’il est impossible d’arrêter quoi que ce soit avec une frontière. Et peut être y a-t-il dans l’inconscient la comparaison avec le nuage de Tchernobyl.

    Selon sa logique, il n’a pas tort : si on considère (idéologiquement) que ça n’a par définition pas de sens de fermer la frontière… on en déduit logiquement que le virus ne peut pas s’arrêter à la frontière.

    Mais autant, pour un nuage radioactif, je comprends qu’il ne puisse physiquement pas s’arrêter à la frontière. Autant pour un virus, si on ferme réellement la frontière, naturellement, le virus s’arrête… C’est d’ailleurs pour ça que la Chine ou l’Italie créent des frontières autour des villes infestées…

    Après, je pourrais entendre des arguments disant que :
    – la situation est sous contrôle en Italie et que ça ne servirait à rien,
    – si la Suisse ne ferme pas la frontière avec l’Italie, les italiens qui voudraient venir en France passeraient pas la Suisse. Ou par un aéroport en France ou en Allemagne,
    – les conséquences économiques et demandes d’indemnisations qui pourraient provenir des compagnies aériennes effraient un peu le gouvernement,
    – etc.

    Bref, ce sont peut être de bons arguments… Mais celui qu’il a utilisé est le degré zéro de la pensée : “On ne ferme pas la frontière parceque les frontières ne servent à rien”. Alors qu’en réalité, l’inverse serait plus juste : “Les frontières ne servent à rien parcequ’on refuse d’envisager la possibilité de les fermer en cas de besoin”…

    • Descartes dit :

      @ Vincent

      [Mais la société est du coup moins résiliente, plus rigide. Un fonctionnaire qui déménage s’inquiétera de savoir comment il fera garder ses enfants en bas âge, ce que son conjoint aura comme travail, etc.]

      Il est clair qu’il est plus facile d’avoir des moines-soldats quand la structure prend à sa charge les minuties de la vie courante et libère la personne pour qu’elle se consacre totalement à la fonction. Ce qui suppose accessoirement que la personne accepte que d’autres régissent une partie de sa vie. Ce qu’un haut cadre aujourd’hui acceptera bien plus difficilement que par le passé.

      [Pour dire les choses autrement, le fait de mettre tout le monde au travail et d’avoir tout le monde spécialisé permet de faire croitre le PIB, en augmentant les échanges marchands, et sans doute d’avoir une meilleure efficacité économique. Mais au prix d’une plus faible capacité d’adaptation, aussi bien au niveau de la société que de l’individu.]

      Votre discours est contradictoire. Si l’on est passé d’une société de moines-soldats qui se consacraient exclusivement à leur travail et laissaient à d’autres le soin d’organiser les autres aspects de leur vie à une société où chacun doit s’occuper de l’ensemble de ses affaires, loin d’aller vers plus de spécialisation on est allé en fait dans le sens contraire…

      Il n’est nullement évident que les sociétés à faible division du travail soient plus « résilientes » que celles ou les individus se spécialisent et la division du travail est forte. Je pense que vous faites une confusion : un individu qui se spécialise est moins résilient qu’un généraliste. Mais une société fondée sur la complémentarité de spécialistes n’est pas moins résiliente qu’une société de généralistes…

  16. Cherrytree dit :

    Je suis sans doute naïve, et je ne vole pas dans les hautes sphères de la pensée, mais j’assume.
    Cependant, je pense qu’on ne peut diriger, et à fortiori contrôler, que ce que l’on connait bien .
    Nos énarques devraient en principe être au fait de l’emploi, de l’habitat, de la communication, des transports, de l’offre de soins, de l’offre culturelle, j’en passe.
    Ils se sentiraient sans doute plus à l’aise face à la “pression” hiérarchique, s’ils avaient un tantinet le sentiment de maîtriser le sujet. Se sent mal à l’aise celui qui a l’impression d’être quelque part un imposteur, ou du moins de n’avoir sur une question que ce que dans mon jeune temps on appelait un “savoir livresque”, et ce n’était pas vraiment un compliment.

    Si réforme de l’ENA il devait y avoir, que ce soit vers le travail de terrain. Car c’est vrai que nos élites (ce n’est pas péjoratif) sont hors-sol, c’est ce qui leur est reproché.

    Les stages, ce n’est pas une nouveauté.
    Jeune prof, j’ai eu droit aux stages en milieu difficile, et quand c’était trop dur je pouvais m’adresser à un référent, en général aguerri, et de bon conseil car il en avait vu de plus dures que moi.

    Un stage de terrain, dans les conditions de l’administré, ce ne serait pas si mal.

    Supposons un stage de 3 mois minimum en immersion, payé au SMIC, logement social minimal fourni mais dont on s’acquitterait du loyer et des charges, prendre de préférence les transports en commun ou se débrouiller avec son véhicule personnel dont on paierait l’essence et l’assurance sur son propre salaire, payer, interdiction de percevoir une aide familiale, amicale ou associative ou de faire un emprunt faire ses journées au taf dans une administration ou une entreprise de son choix (moi, prof de lettres stagiaire dans le professionnel, j’avais fait un mois chez EDF avec des usagers frigorifiés qui venaient protester contre une grève dure et les coupures de courant en janvier 87, ce que j’ai fait, un énarque peut le faire?), bref, se frotter aux réalités et aux nécessités de ce bas monde avant de prétendre réformer ou contrôler quoi que ce soit.
    Un stage de facteur, ou de brancardier à l’hôpital public, ou de guichetier à la RATP, ou de personnel d’entretien municipal, ou d’animateur périscolaire, bref un boulot basique dans la fonction publique d’État ou territoriale, il n’y a pas de sot métier.Ceci aurait le mérite de rendre nos énarques moins fragiles(j’ai failli écrire”puérils”), et même de les rendre plus sympathiques parce que plus humains. Hors sol, c’est bon pour la volaille d’élevage.
    Au fait, c’est vrai qu’ils sont pleurnichards. Ce n’est pas une raison pour les traiter de “gonzesses”@Bernard Scaringella, C’est une insulte aux femmes(je sais. Descartes, ça vous fatigue) Mais la moindre femme de ménage est plus courageuse que quatre énarques (hommes ou femmes,) réunis, et peut en remontrer pour ce qui est d’endurer du harcèlement et du chantage à l’emploi.

    @Descartes, un peu en deçà du sujet. Je ne comprends pas trop ce que vous appelez la fin du tragique. Pourriez-vous préciser ce que vous entendez par le tragique, ou le sentiment du tragique? Pour moi, le tragique, c’est le fait de se soumettre au destin, en dépit de toute résistance, et en sachant que le combat que l’on mène sera en fin de compte inutile, mais de combattre quand même.
    Mais j’ai sans doute trop fréquenté Racine, c’est pourquoi je ne me fie pas qu’à cette seule acception. Merci de m’ éclairer.

    • Descartes dit :

      @ Cherrytree

      [Si réforme de l’ENA il devait y avoir, que ce soit vers le travail de terrain. Car c’est vrai que nos élites (ce n’est pas péjoratif) sont hors-sol, c’est ce qui leur est reproché.]

      Le problème n’est pas tellement l’ENA. C’est qu’aujourd’hui dans la haute fonction publique on valorise plus les tâches de contrôle et la proximité avec le politique que le travail de terrain. Les corps de ce qu’on appelle « l’administration administrante » – administrateurs civils, corps préfectoral, conseillers des affaires étrangères – sont dévalorisés alors que ceux qui s’occupent de contrôle – inspection générale de l’administration ou des affaires sociales, conseil d’Etat, cour des comptes, inspection des finances, etc. – sont survalorisés.

      [Supposons un stage de 3 mois minimum en immersion, payé au SMIC, logement social minimal fourni mais dont on s’acquitterait du loyer et des charges, prendre de préférence les transports en commun ou se débrouiller avec son véhicule personnel dont on paierait l’essence et l’assurance sur son propre salaire, payer, interdiction de percevoir une aide familiale, amicale ou associative ou de faire un emprunt faire ses journées au taf dans une administration ou une entreprise de son choix (moi, prof de lettres stagiaire dans le professionnel, j’avais fait un mois chez EDF avec des usagers frigorifiés qui venaient protester contre une grève dure et les coupures de courant en janvier 87, ce que j’ai fait, un énarque peut le faire?), bref, se frotter aux réalités et aux nécessités de ce bas monde avant de prétendre réformer ou contrôler quoi que ce soit.]

      Je ne suis pas persuadé qu’un tel stage soit très formateur. Il pourrait même donner l’illusion à celui qui le fait qu’il sait ce qu’être pauvre veut dire. Or, être pauvre, ce n’est pas ça. Etre pauvre, c’est vivre avec le SMIC et n’avoir comme perspective que de vivre ainsi toute sa vie. La première pauvreté est la pauvreté culturelle. Et pour ça, il n’y a pas de stage.

      Un stage ouvrier a son utilité, parce qu’il permet d’observer les conditions de travail des ouvriers et les rapports dans une usine, et non parce qu’il permettrait d’éprouver dans sa chair la « condition ouvrière ».

      [Descartes, un peu en deçà du sujet. Je ne comprends pas trop ce que vous appelez la fin du tragique. Pourriez-vous préciser ce que vous entendez par le tragique, ou le sentiment du tragique? Pour moi, le tragique, c’est le fait de se soumettre au destin, en dépit de toute résistance, et en sachant que le combat que l’on mène sera en fin de compte inutile, mais de combattre quand même.]

      Tout à fait. Le tragique, c’est admettre que nous sommes les jouets du destin, que nous ne pouvons pas prédire le résultat de nos actions, et que nous sommes donc réduits à faire ce que nous jugeons juste sans espérer une récompense quelconque pour nos efforts. Que nous n’avons pas à choisir entre le bien et le mal, mais entre des options qui toutes peuvent conduire à la catastrophe.

      Le romantisme – qui marque la prise du pouvoir par la bourgeoisie – remplace l’idée de tragédie par l’idée de drame. La Traviata ne meurt pas parce qu’elle est le jouet du destin, mais à cause de la méchanceté des hommes. La tragédie n’a pas de morale : Antigone n’est pas meilleure que Créon. Le drame a une dimension morale.

      Ce n’est pas moi qui a inventé cette idée de « mort de la tragédie ». Elle est très bien expliquée dans le livre de Steiner qui porte ce titre !

      • Marcailloux dit :

        @ Descartes
        Bonjour,
        [Je ne suis pas persuadé qu’un tel stage soit très formateur. Il pourrait même donner l’illusion à celui qui le fait qu’il sait ce qu’être pauvre veut dire. Or, être pauvre, ce n’est pas ça. Etre pauvre, c’est vivre avec le SMIC et n’avoir comme perspective que de vivre ainsi toute sa vie. La première pauvreté est la pauvreté culturelle. Et pour ça, il n’y a pas de stage.]
        Vous me sortez les mots de la bouche. C’est exactement ce que je m’apprêtais à écrire en commentaire.
        Cependant, chacun de nous peut faire un effort d’empathie en essayant de se placer dans la peau et dans les conditions psychologiques de celui qui est en situation difficile. Il est certain que cela est plus facile pour celui qui a connu la misère que pour ceux qui n’ont fait que la côtoyer. Je mettrais un bémol à votre expression de “pauvreté culturelle” car celle ci peut se résorber au prix d’un effort peu onéreux actuellement, merci Internet, tout en en mesurant les limites.
        C’est, pour moi, l’absence d’espérance qui est probablement le plus dur à vivre car même un effort personnel ne peut vraiment la palier. La culture n’est qu’une étape, essentielle mais pas suffisante. La dimension “génétique” y a aussi sa part car nous ne sommes pas tous égaux dans la capacité à lutter, à réagir, à conquérir le savoir ou le pouvoir. L’ascenseur social en panne -soit disant- génère plus de détresse que la disette culturelle.

        @Cherrytree,
        Bonjour,
        [Un stage de terrain, dans les conditions de l’administré, ce ne serait pas si mal.]

        Ce ne serait pas forcément mal, mais la différence réside dans le regard de l’autre. Je veux dire du double regard que l’autre à de vous comme stagiaire ENA et le votre en tant que citoyen lambda de circonstance, mais uniquement de circonstance.
        Je paraphrase un mot d’humour (sombre) dont je ne me souviens plus l’auteur:
        “Passer pour un quidam aux yeux de quelqu’un qui n’est rien est une délectation de fin gourmet” qui représente ce que peut aussi ressentir réellement votre énarque en herbe.

    • stu dit :

      Les élèves de l’ENA cochent déjà beaucoup de cases :
      * Immersion dans une association : fait
      * Immersion chez un agriculteur/artisan : fait
      * Immersion à l’accueil des étrangers en préfecture : fait
      * Vivre avec moins d’argent qu’avant tout en ayant plus de contraintes (comme par exemple payer deux loyers) : fait (pour beaucoup d’élèves interne et du troisième concours)
      * Immersion dans un service de police ou de gendarmerie : fait
      * Stage en entreprise : fait

      Si on écoutait les bonnes idées de tout le monde, la formation à l’ENA pourrait durer 5 ans. A ce compte-là autant envoyer les élèves de l’ENA ramasser les poubelles au smic pour qu’ils comprennent bien ce que c’est que la “vraie vie”, non ?

      Et comment toutes ces bonnes idées doivent être prises pour les élèves de l’ENA qui ont été boursiers, qui ont fait des jobs d’été, qui ont déjà travaillé sur des postes d’exécution dans la fonction publique ou qui ont été bénévoles dans des associations ?

      Tout ça part de bonnes intentions, mais le vrai sujet pour moi c’est pas que le haut fonctionnaire aille sortir les poubelles pendant sa scolarité. Le vrai sujet c’est que le haut fonctionnaire ait conscience que demain s’il est directeur dans une collectivité et que dans ses équipes il y a des éboueurs qui ont un boulot difficile, alors il ferait mieux d’aller au contact de ses équipes pour se rendre compte de ce que cela implique afin de prendre les bonnes décisions.

      • Descartes dit :

        @ stu

        [Si on écoutait les bonnes idées de tout le monde, la formation à l’ENA pourrait durer 5 ans. A ce compte-là autant envoyer les élèves de l’ENA ramasser les poubelles au smic pour qu’ils comprennent bien ce que c’est que la “vraie vie”, non ?]

        Ce genre d’idées ont plus un contenu initiatique que pédagogique. C’est l’idée qu’on gagne la légitimité d’appartenir à une élite par une sorte de parcours sacrificiel. Mais je doute que les élèves de l’ENA apprennent beaucoup dans ce genre de pensum, à part à cocher les cases.

        [Tout ça part de bonnes intentions, mais le vrai sujet pour moi c’est pas que le haut fonctionnaire aille sortir les poubelles pendant sa scolarité. Le vrai sujet c’est que le haut fonctionnaire ait conscience que demain s’il est directeur dans une collectivité et que dans ses équipes il y a des éboueurs qui ont un boulot difficile, alors il ferait mieux d’aller au contact de ses équipes pour se rendre compte de ce que cela implique afin de prendre les bonnes décisions.]

        Tout à fait. En fait, ce qu’il faut former chez le haut fonctionnaire c’est avant tout la curiosité pour les gens et les choses.

  17. koulmann dit :

    Il est clairement plus facile de contrôler que de faire, de critiquer que d’agir, je comprends bien les choix confortables; mais quel plaisir que d’avoir le sentiment d’avoir fait bouger les choses ne fusse qu’à la marge quelque soit la place de chacun, énarque ou catégorie C. Si le sentiment dominant des élèves de cette prestigieuse école est de préférer contrôler et non de créer, sans doute est-il nécessaire de les tremper 10 ou 15 ans dans le cambouis des réalités avant de pouvoir opter pour un confort de carrière qui (me semble-t-il) devrait être moins rémunérateur que les fonctions opératives…

    • Descartes dit :

      @ koulmann

      [sans doute est-il nécessaire de les tremper 10 ou 15 ans dans le cambouis des réalités avant de pouvoir opter pour un confort de carrière qui (me semble-t-il) devrait être moins rémunérateur que les fonctions opératives…]

      Tout à fait d’accord. C’est là que réside une partie du mal: les fonctions de contrôle sont plus rémunératrices mais surtout beaucoup plus prestigieuses – et la fonction publique fonctionne en grande partie au prestige – que les fonctions opérationnelles.

  18. Jacobin dit :

    Cher Descartes,
    je ne vous suis pas sur le fait que l’ENA doive continuer à être une école “non-académique” et portée sur la posture, le savoir-être, etc. C’est en effet très utile, mais ça s’apprend à l’expérience. L’ENA et, plus généralement, les écoles formant les hauts fonctionnaires doivent aussi, selon moi, inculquer des connaissances de haut niveau aux commis de l’Etat, au risque, comme c’est le cas aujourd’hui, de produire de plus en plus de “crétins diplômés” pour reprendre l’expression d’E. Todd. A ce titre, un des rares points positifs du rapport Thiriez est d’encourager à la formation doctorale. On a besoin de plus de gens qui connaissent les sujets dont ils vont traiter, et de moins de gens qui généralisent de loin, en ne faisant que survoler les questions, au risque de prendre des décisions absurdes, contradictoires, voire idéologiques (l’exemple récent de Fessenheim l’illustre). Quand je suis entré dans un grand corps technique, ayant eu vent du vide de la formation “de base” suivie par mes camarades, j’ai demandé (et obtenu) de suivre une formation alternative, où j’allais vraiment apprendre des choses, pas seulement bavarder en novlangue, et écrire des notes de résumés de synthèses d’abrégés de généralités, finissant par dire avec des mots alambiqués des banalités ou des choses fausses. Autrement dit, à mon avis, la haute fonction publique aurait probablement plus besoin de gens vraiment scientifiques, ou vraiment historiens, ou vraiment littéraires, que de ces clones généralistes aptes à dire tout sur tout mais surtout à ne rien savoir ni comprendre sur rien. A ce titre, l’idée de Thiriez d’une formation commune est selon moi une erreur, et l’éventuelle fusion des corps A+ (qu’il n’envisage toutefois pas) le serait encore plus. On voit d’ailleurs que les fusions de corps conduisent à la raréfaction (et prochainement une quasi-extinction) des spécialistes des domaines de départ, avec des conséquences très visibles, par exemple sur les difficultés des pouvoirs publics en matière d’entretien des ouvrages d’art, de moins en moins d’ingénieurs des ponts connaissant la technique des ponts (!!) ; il ne suffirait ainsi pas de décréter la renationalisation des autoroutes pour qu’elles soient mieux gérées : qui au sein de l’appareil d’Etat dispose de l’expertise technique pour maîtriser du début à la fin tout ce qui touche à leur exploitation ? Hélas plus grand monde. Autrement dit, il est de l’intérêt de l’Etat de disposer de spécialistes de haut niveau, même si ce genre de carrière est moins gratifiante que celle d’un manager à tout faire, et surtout à passer du public au privé.

    • Descartes dit :

      @ Jacobin

      [je ne vous suis pas sur le fait que l’ENA doive continuer à être une école “non-académique” et portée sur la posture, le savoir-être, etc. C’est en effet très utile, mais ça s’apprend à l’expérience.]

      Le choix n’est pas entre le « savoir académique » et « la posture, le savoir-être ». Entre les deux, il y a ce qu’on pourrait appeler la technique administrative. J’aurais tendance à dire, paraphrasant Napoléon, que le travail du haut fonctionnaire est un art « tout d’exécution ». Ceux qui rentrent à l’ENA ont déjà derrière eux une longue carrière universitaire, censée leur avoir apporté tous les savoirs académiques dont ils ont besoin. L’ENA est une « école d’application », censée apporter la capacité à appliquer ces savoirs acquis ailleurs à une situation concrète. C’était d’ailleurs le projet pédagogique des fondateurs de cette vénérable institution.

      [L’ENA et, plus généralement, les écoles formant les hauts fonctionnaires doivent aussi, selon moi, inculquer des connaissances de haut niveau aux commis de l’Etat,]

      Mais en quoi ces « connaissances de haut niveau » sont différentes des « connaissances de haut niveau » nécessaires aux commis du secteur privé ? Quelle serait leur spécificité ?

      Oui, nous avons besoin que les commis de l’Etat aient un haut niveau de connaissance. Mais comme je l’ai dit plus haut, ceux qui rentrent à l’ENA ont déjà eu l’opportunité d’acquérir ces connaissances dans leur carrière universitaire. On retrouve parmi eux des normaliens, des ingénieurs des plus grandes écoles, des anciens élèves des plus grandes écoles de commerce ou des instituts de sciences politiques. L’ENA est là pour apporter quelque chose de plus : la technique de l’administration, la connaissance de l’Etat.

      [A ce titre, un des rares points positifs du rapport Thiriez est d’encourager à la formation doctorale.]

      Mais pour quoi faire ? La formation doctorale est une formation par la recherche. Quelle en est l’utilité pour le service de l’Etat ?

      [On a besoin de plus de gens qui connaissent les sujets dont ils vont traiter, et de moins de gens qui généralisent de loin, en ne faisant que survoler les questions, au risque de prendre des décisions absurdes, contradictoires, voire idéologiques (l’exemple récent de Fessenheim l’illustre).]

      L’exemple est très mal choisi. Tout le monde sait que la fermeture de Fessenheim est une décision politique, prise pour des raisons politiques. Rien à voir donc avec la qualité de la formation ou le niveau de connaissances de ceux qui l’ont prise.

      Les hauts fonctionnaires ne sont pas là pour « traiter les sujets ». Pour ça, il y a des experts : ingénieurs, médecins, juristes, sociologues, urbanistes, etc. Les hauts fonctionnaires sont d’abord des généralistes, capables de diriger un chantier et d’y faire travailler ensemble des spécialités venus de différentes disciplines. Et on ne demande pas au chef de chantier d’être un spécialiste du béton ou des aciers.

      [Quand je suis entré dans un grand corps technique, ayant eu vent du vide de la formation “de base” suivie par mes camarades, j’ai demandé (et obtenu) de suivre une formation alternative, où j’allais vraiment apprendre des choses, pas seulement bavarder en novlangue, et écrire des notes de résumés de synthèses d’abrégés de généralités, finissant par dire avec des mots alambiqués des banalités ou des choses fausses. Autrement dit, à mon avis, la haute fonction publique aurait probablement plus besoin de gens vraiment scientifiques, ou vraiment historiens, ou vraiment littéraires, que de ces clones généralistes aptes à dire tout sur tout mais surtout à ne rien savoir ni comprendre sur rien.]

      Ca dépend pour faire quoi. Je ne crois pas qu’il faille des « gens vraiment scientifiques » pour diriger une préfecture, qu’un « vrai historien » fasse par définition un bon ambassadeur. Il faut des « vrais spécialistes » dans les corps techniques, mais des « vrais généralistes » pour faire travailler ces spécialistes ensemble.

  19. marc.malesherbes dit :

    l’épidémie en cours va-t-elle rebattre les cartes politiques ?
    Le trafic aérien propageant consciencieusement cette épidémie sur toute la planète, la mondialisation, l’ouverture des frontières, l’immigration, seront-ils incriminés dans l’inconscient collectif ?
    Les bateaux avaient fait la même chose au Moyen Age pour la peste. Mais cela n’a eu aucune conséquence politique ou économique (sauf de relever les rémunérations des travailleurs en raison de la pénurie de main d’œuvre).
    Moralité: pas de conséquences ?

    • Descartes dit :

      @ marc.malesherbes

      [Les bateaux avaient fait la même chose au Moyen Age pour la peste. Mais cela n’a eu aucune conséquence politique ou économique (sauf de relever les rémunérations des travailleurs en raison de la pénurie de main d’œuvre). Moralité: pas de conséquences ?]

      Difficile à dire. Je ne pense pas que cela ait une conséquence directe, pour les raisons que vous évoquez implicitement. Par contre, cela conduit déjà à une prise de conscience de notre faiblesse industrielle et de notre dépendance vis à vis de centres de production situés à l’étranger. Pendant des années nous avons vécu sous l’illusion que ce n’était pas la peine de conserver ces productions, que “le marché” pouvait pourvoir à toutes les nécessités. Une crise de ce type rappelle que lorsque la situation est exceptionnelle, les mécanismes de marché ne sont plus capables de réguler correctement l’affectation des biens, qu’il faut un mécanisme administratif pour faire les allocations, sans quoi les masques de protection iront à ceux qui peuvent les acheter, et non à ceux qui sont socialement le plus utiles.

  20. Cherrytree dit :

    @stu
    @marcailloux
    @Descartes

    J’ai pourtant prévenu que je ne vole pas haut, du moins pas si haut que vous, sans doute.
    Pas besoin pour vousde condescendre, je sais où est ma place et où je me situe, y compris par rapport à vous, messieurs.
    Ceci posé, je ne vois pas bien ce qui autorise à caricaturer mon propos.
    Il n’est nullement question de travestir les énarques en faux pauvres, c’est autant à vomir que les bobos femelles de la FI grimées en ouvrières d’opérette, pouah!!!
    Il n’est nullement question de descendre les poubelles de l’ENA le soir pour se faire une conscience.
    Ni d’éprouver fugitivement dans sa chair le frisson du manque de confort du prolo lambda.
    Cher Descartes, pour qui me prenez -moi, et s’il vous plaît, pour qui vous prenez vous?

    @Descartes, qui acceptez sans sourciller que l’on traite sur votre blog ces pleurnichards d’énarques de”gonzesses”, et personne n’a relevé le mot, qui pensez qu’une formation au ras de la promiscuité du petit monde est inutile, je me demande dans quel monde vous avez évolué.
    Je sais, chers contributeurs de ce blog, que mon propos pouvait paraitre naïf, et je l’avais affiché par avance.
    Euh, je ne prétends pas à de grandes leçons. Je crois simplement que nos énarques gagneraient à côtoyer un peu de réalité humaine, mais c’est sans doute quelque chose qui vous échappe.
    Je suis un dinosaure de de l’école Freinet, la vie par l’expérience et tout le toutim, mais bon, ça va, j’ai fait mon temps, et entre deux paniques au virus et trois théories complotistes, je me marre bien en voyant tourner le monde

    À propos de Fessenheim, tiens.Mon charmant voisin est un ingénieur retraité, concepteur de ces fameuses centrales dont il vante les mérites la larme à l’œil. Et vu les âneries auxquelles j’ai assisté, je pense, Descartes, comme vous. Mais voilà, À 10km de là, il y a un site de rétention de déchets nucléaires hautement pollué, et hyper dangereux à chaque inondation, merci Orano Narbonne, je vous ferai parvenir le lien.
    Je m’en tape, dans 15ans si ça se trouve et si j’en crois les statistiques, je n’y serai plus et chacun fera comme il aura voulu.

    Revenons à nos énarques.
    Non, tout ce que je souhaiterais, c’est prendre en compte dans la formation, puisque cela ne tombe pas sous le sens, un paramètre supplémentaire, pour quand plus tard ils devront décider de la fermeture de guichets de postes, de lits d’hôpital, de lignes de chemin de fer, je veux parler d’avoir côtoyé, même brièvement, l’humain.

    Bon, je vous avais pourtant prévenu que je ne suis qu’une bonne femme tout ce qu’il y a de plus basique.
    Corollaire: on manque de bases.

    V

    • Descartes dit :

      @ Cherrytree

      [J’ai pourtant prévenu que je ne vole pas haut, du moins pas si haut que vous, sans doute.
      Pas besoin pour vous de condescendre, je sais où est ma place et où je me situe, y compris par rapport à vous, messieurs.]

      Là, je vous arrête tout de suite. Si vous voulez jouer les victimes, c’est votre affaire. Mais je ne vois pas très bien qui aurait fait preuve envers vous de « condescendance ». Vous avez proposé une vision, des commentateurs dont moi-même vous on dit qu’ils n’étaient pas d’accord. C’est tout.

      [@Descartes, qui acceptez sans sourciller que l’on traite sur votre blog ces pleurnichards d’énarques de”gonzesses”, et personne n’a relevé le mot,]

      Si, vous. Je m’étonne d’ailleurs que vous ayez relevé le terme « gonzesses » mais pas celui de « lopes », pourtant particulièrement méprisant par les temps qui courent pour l’honorable corporation des travailleuses du sexe.

      Personnellement, je ne perds pas mon temps à « relever » tel ou tel terme. L’expression de Bernard Scaringella était de toute évidence ironique, et je l’ai prise comme telle. Le « politiquement correct » n’est pas trop mon fort.

      [qui pensez qu’une formation au ras de la promiscuité du petit monde est inutile, je me demande dans quel monde vous avez évolué.]

      Je vous trouve particulièrement insultante l’expression « petit monde » pour qualifier celui des couches populaires. Si vous voulez vous faire prêtresse de la novlangue, il vous faudrait faire attention à votre vocabulaire.

      [Euh, je ne prétends pas à de grandes leçons. Je crois simplement que nos énarques gagneraient à côtoyer un peu de réalité humaine, mais c’est sans doute quelque chose qui vous échappe.]

      Certainement. Ce qui m’échappe, c’est l’idée qu’on côtoye la « réalité humaine » en étant guichetier à la RATP ou animateur périscolaire. En quoi la « réalité humaine » serait là plutôt que dans le conseil d’administration d’une banque ou dans un amphithéâtre de la Sorbonne ? Vous savez, les PDG et les professeurs sont aussi « humains » que les éboueurs ou les guichetiers…

      Finalement, vous reprenez à votre compte la vision sacrificielle qui est celle du christianisme. Oui, on peut vivre dans un palais et être sauvé, à condition de laver une fois par an les pieds à quelques pauvres. Le contact avec les pauvres sanctifie… et permet accessoirement de jouir des richesses sans se sentir coupable.

      [Je suis un dinosaure de de l’école Freinet, la vie par l’expérience et tout le toutim, mais bon, ça va,]

      Ce n’est pas ça qui m’étonne. Ce qui me surprend, c’est que vous trouviez que « l’expérience » de tenir un guichet de la RATP est plus enrichissante que celle d’assister à un conseil d’administration d’une grande entreprise ou de côtoyer pendant six mois un préfet ou un ambassadeur. Qu’est ce qui vous amène à hiérarchiser ainsi les « expériences » ?

      [Revenons à nos énarques. Non, tout ce que je souhaiterais, c’est prendre en compte dans la formation, puisque cela ne tombe pas sous le sens, un paramètre supplémentaire, pour quand plus tard ils devront décider de la fermeture de guichets de postes, de lits d’hôpital, de lignes de chemin de fer, je veux parler d’avoir côtoyé, même brièvement, l’humain.]

      Encore une fois, qu’est-ce qui vous fait penser que « l’humain » se concentre là ? Franchement, je ne vois pas très bien en quoi le fait d’avoir tenu un guichet des postes vous amènerait à un jugement différent le jour où vous aurez à décider de les fermer.

    • marcailloux dit :

      @cherrytree
      Bonjour Madame,

      [@stu, @marcailloux, @Descartes .
      J’ai pourtant prévenu que je ne vole pas haut, du moins pas si haut que vous, sans doute. Pas besoin pour vousde condescendre, je sais où est ma place et où je me situe, y compris par rapport à vous, messieurs.
      Ceci posé, je ne vois pas bien ce qui autorise à caricaturer mon propos.]

      Probablement dans la même tranche d’âge que vous, à vous lire j’éprouve un plaisir que je reconnais volontiers malsain, de constater que la vieillesse ne m’afflige pas d’une production excessive de fiel susceptible de me pousser à vous répondre sur le même ton. Si la vieillesse est un naufrage, tous, heureusement ne sombrent pas.
      Cependant, comme je figure dans la liste de vos prétendus « condescendeurs », sans doute sélectionné pour le seul critère d’une appartenance aux possesseurs d’attributs virils, je me considère autorisé à poursuivre, un peu, sur l’opinion que votre commentaire m’inspire.
      En effet, mon propos n’était qu’une petite digression consécutive et neutre à un acquiescement de ma part sur l’une de vos assertions. Je n’ose imaginer ce qu’ont pu vivre vos élèves avec des réactions aussi épidermiques. J’ai une pensée compatissante pour eux. Une de vos premières victimes exécutée modestement – vous déclarez vous-même que vous ne volez pas haut – est l’éminent Michel Zink qui saura apprécier la délicatesse de vos propos auto-glorifiants, si le hasard ou des langues perfides l’amènent à lire le blog de Descartes.
      Ce blog, j’en témoigne, bien que fréquemment les échanges avec notre hôte ne soient pas inspirés par la « bisounourçie », est un lieu où le respect et la considération des commentateurs est d’une rare courtoisie. J’y vois régulièrement Descartes y expliquer la même chose des dizaines de fois, sans s’offusquer, à des interlocuteurs dont la syntaxe révèle des bases culturelles très sommaires qui n’ont rien à voir avec celles que vous exprimez, contrairement à vos fausses contritions. Chapeau bas, même si l’on est pas toujours en accord sur le fond du sujet.

  21. Cherrytree dit :

    @Descartes
    Sans rancune, parce que j’ignore l’aigreur et que j’en ai vu et entendu bien d’autres.

    Une anecdote comme ça en passant, et parce que la condescendance perçue ici me rappelle mes 19 ans, ça me rajeunit.
    J’avais comme prof de littérature médiévale un éminent monsieur, devenu prof au Collège de France depuis, et que j’aime toujours autant.
    Ce jour-là il plastronnait devant un parterre d’étudiants de seconde année, et va savoir pourquoi, il évoque les Mabbinogion de la littérature galloise du Moyen-Âge..
    Je l’ai laissé respectueusement disserter, et à la fin de sa péroraison, je levai poliment le doigt. C’est vrai que je ne payais pas de mine avec mes nattes et mes binocles, et je savais que ce prof m’avait surnommée Laura Ingalls… Bref, il m’accorda la parole, et je déclarai posément qu’au pluriel, on ne disait pas “Mabbinogion”, mais “Mabbinogi”.
    Comme nous étions en public, il bredouilla qu’il le savait, mais que c’était pour simplifier.(??😂).
    Il comprit néanmoins que j’en connaissais un rayon sur la littérature orale celtique médiévale en dépit de mon jeune âge et de ma famille prolo, et j’eus droit à son respect jusqu’à la fin de mes études. Le prof, c’est monsieur Michel Zink.
    Tout ça pour dire que je me dis naïve et parfois simpliste, mais que je ne suis pas absolument stupide. J’ai fait des études de linguistique romane et d’ethnographie méridionale et pas d’ingénieur, ma foi. Je n’en ai pas moins un regard sur le monde.

    Je suivrai votre blog avec plaisir, et peut-être y interviendrai-je, quand je serai sûre de ne pas être prise pour une imbécile. Pour l’instant je laisse pratiquer l’entre soi. Ne vous excusez pas, j’ai l’habitude.

    • Descartes dit :

      @ Cherrytree

      [Sans rancune, parce que j’ignore l’aigreur et que j’en ai vu et entendu bien d’autres. Une anecdote comme ça en passant, et parce que la condescendance perçue ici me rappelle mes 19 ans, ça me rajeunit.]

      J’avoue que je ne vois pas très bien qu’est ce qui pourrait fonder ici votre « rancune ». Personne ne vous a rien fait. Je pense que vous vous inventez une offense inexistante.

      [J’avais comme prof de littérature médiévale un éminent monsieur, devenu prof au Collège de France depuis, et que j’aime toujours autant. (…) Bref, il m’accorda la parole, et je déclarai posément qu’au pluriel, on ne disait pas “Mabbinogion”, mais “Mabbinogi”. Comme nous étions en public, il bredouilla qu’il le savait, mais que c’était pour simplifier.(??😂). Il comprit néanmoins que j’en connaissais un rayon sur la littérature orale celtique médiévale en dépit de mon jeune âge et de ma famille prolo, et j’eus droit à son respect jusqu’à la fin de mes études. Le prof, c’est monsieur Michel Zink.]

      Et alors ? Franchement, j’ai du mal à comprendre ce que vous voulez démontrer avec ce souvenir d’adolescence. Pensez-vous vraiment que Michel Zink ne connaissait pas le pluriel de Mabbinogion ? Que l’erreur que vous signaliez était autre chose qu’une faute d’inattention ? Croyez-vous vraiment que corriger son professeur sur un petit détail peut lui « faire comprendre » que l’élève « connaît un rayon » sur le sujet ? Croyez-vous que c’est ainsi qu’on gagne le respect d’un grand intellectuel ?

      Excusez-moi, mais je pense que la conclusion que votre professeur aurait tirée dans une telle situation – si tant est qu’elle soit réelle, ce que je ne crois pas un instant – n’aurait pas été celle que vous imaginez. Des élèves qui profitent d’une erreur d’inattention sur un détail pour s’offrir la satisfaction puérile de reprendre le professeur, ce n’est pas rare. Cela arrive même souvent, et en général n’indique nullement que l’élève « connaît un rayon » sur le sujet.

      [Tout ça pour dire que je me dis naïve et parfois simpliste, mais que je ne suis pas absolument stupide. J’ai fait des études de linguistique romane et d’ethnographie méridionale et pas d’ingénieur, ma foi. Je n’en ai pas moins un regard sur le monde.]

      En tout cas, sur le pluriel de « Mabbinogion ». C’est déjà ça.

      [Je suivrai votre blog avec plaisir, et peut-être y interviendrai-je, quand je serai sûre de ne pas être prise pour une imbécile. Pour l’instant je laisse pratiquer l’entre soi. Ne vous excusez pas, j’ai l’habitude.]

      Je ne vois pas de quoi j’aurais à « m’excuser ». Ici, on intervient quand on veut et on cesse d’intervenir idem. Tout le monde est le bienvenu, mais personne n’est indispensable. Et puis, franchement, des gens qui passent leur temps sur les blogs a chanter “je m’en vais, je m’en vais, jamais je ne reviendrais”, il y en a treize à la douzaine. Comme dit le dicton espagnol, “ceux qui partent sans qu’on les chasse reviennent sans qu’on les rappelle”.

  22. cd dit :

    Je sais que, sans doute par esprit de corps, vous n’aimez pas qu’on remette en cause la responsabilité de l’élite et particulièrement de vos chers énarques dans la situation où nous nous trouvons mais j’aimerais quand même évoquer le sujet. Car enfin qui nous a conduits dans la situation où nous sommes ? Qui nous a chanté les louanges de la mondialisation heureuse, du marché unique et de l’euro sinon les Alain Minc et autres Attali, rejetant ceux qui pensaient autrement hors du « cercle de laraison » ?
    En ce qui concerne Minc, le seul bouquin que j’ai lu de lui est celui qu’il écrivit vers 1987 où il nous expliquait que l’Allemagne de l’Ouest était en voie d’être finlandisée par l’Allemagne de l’Est…
    Parlons aussi des Jean-Marie Messier ou des Jean-Yves Haberer, énarques, inspecteurs des finances, la crème de la crème, l’élite de l’élite qui, nommés à de vieilles entreprises qui marchaient ont réussi à les couler. Pourquoi ? Sans doute pour les mêmes raisons qui rendent les énarques insupportables à beaucoup : l’arrogance intellectuelle. « J’ai réussi l’ENA donc je suis un être supérieur, vous travaillez depuis vingt dans cette boîte vous ne savez rien et je n’ai rien à apprendre de vous. »’

    Vous critiquez le conformisme de ces énarques mais n’est-ce pas la condition sine qua non de la réussite scolaire que de se conformer à un moule ? Et plaire à ses professeurs peut toujours aider pour les notations… Toutes choses qu’un Emmanuel Macron a parfaitement fait toute sa vie. Pouvez-vous faire partie de la sacro-sainte botte en expliquant que vous êtes contre le néolibéralisme, l’Union européenne et pour la sortie de l’euro ?

    Et on peut continuer avec l’infantilisme qui consiste 30 ou 40 ans après à nous parler de leur rang de sortie à l’ENA. Jusqu’à ce pauvre Asselineau qui se vante d’être mieux gradé que Macron. Il faudrait quand même que quelqu’un lui dise qu’en attendant Macron est président et que lui culmine à 1%.
    (Je précise à l’attention des fans d’Asselineau que j’ai voté pour lui aux européennes mais enfin il faut de temps en temps regarder la réalité en face.)
    Votre humble serviteur a lui terminé second au concours général des lycées catholiques du Nord/Pas-de-Calais en 1983. Hélas il n’y a plus que dans les Femmes savantes que savoir le grec peut vous valoir un bisou de ces dames…
    On peut comparer avec le Royaume-Uni où une partie de l’élite a pris en charge la sortie de l’euro, en France, l’élite a décidé que de toute façon puisque le peuple votait mal, on ne lui demanderait pas son avis. Cf l’ineffable Ségolène Royal (Tiens ! Tiens ! Une énarque là encore) « Nous ne serons pas assez bêtes pour organiser un référendum sur l’Europe. »

    D’aillleurs quel est le but de Macron et de ses sbires si ce n’est de mettre au pas ce peuple français si rebelle ? Quelle est le sens du mot « réforme » que nos élites répètent sans cesse comme on suce un bonbon si ce n’est que de discipliner les Français et montrer à nos « alliés » ou plutôt suzerains allemands qu’enfin le peuple français rentre dans le rang ?

    Tout ça pour vous dire que la crise dans laquelle se trouve la France est aussi et surtout l’échec d’une certaine élite et que cela doit être regardé en face. D’ailleurs si le débat sur l’euro est interdit en France, n’est-ce pas parce nos élites qui nous ont tant vanté cette monnaie qui ont exigé tant de sacrifices au peuple français (Cf le slogan « Il faut sauver l’euro » répété comme un mantra.) se rendent compte que reconnaître que c’était une erreur serait une remise en cause profonde de leur légitimité.

    Je suis un populiste d’écrire tout ça ? Eh bien je fais comme ces braves macroniens : « J’assume ! »

    • Descartes dit :

      @ cd

      [Je sais que, sans doute par esprit de corps, vous n’aimez pas qu’on remette en cause la responsabilité de l’élite et particulièrement de vos chers énarques dans la situation où nous nous trouvons]

      Je me demande bien ce qui vous autorise à attribuer mes positions « sans doute » a un quelconque « esprit de corps ». Personnellement, je ne vois aucun inconvénient à remettre en cause la responsabilité des élites administratives. Je le fais même très couramment ici, en particulier pour souligner combien les privilèges attachés à l’appartenance à une élite impliquent des devoirs eux aussi exceptionnels, dont nos élites ont une certaine tendance à s’affranchir. « Noblesse oblige » reste un principe qu’on devrait graver au fronton des écoles qui forment nos élites.

      Ce que je ne supporte pas, par contre, c’est qu’on critique chez nos élites sur la base de « on dit » absurdes, de la généralisation de cas individuels, du pouvoir qu’on leur attribue à tort et des prébendes dont ils ne bénéficient pas en fait.

      [Car enfin qui nous a conduits dans la situation où nous sommes ? Qui nous a chanté les louanges de la mondialisation heureuse, du marché unique et de l’euro sinon les Alain Minc et autres Attali, rejetant ceux qui pensaient autrement hors du « cercle de la raison » ?]

      D’abord, les Minc et les Attali ne nous ont jamais « conduit ». C’est aux gens qui ont choisi d’écouter les Minc et les Attali que vous devriez adresser vos critiques. Par ailleurs, pourquoi s’acharner sur les énarques alors que parmi ceux qui « nous ont conduit dans la situation ou nous sommes », vous trouvez pas mal d’avocats (Mitterrand, Sarkozy), des économistes (Delors, Barre)…

      [En ce qui concerne Minc, le seul bouquin que j’ai lu de lui est celui qu’il écrivit vers 1987 où il nous expliquait que l’Allemagne de l’Ouest était en voie d’être finlandisée par l’Allemagne de l’Est…
      Parlons aussi des Jean-Marie Messier ou des Jean-Yves Haberer, énarques, inspecteurs des finances, la crème de la crème, l’élite de l’élite qui, nommés à de vieilles entreprises qui marchaient ont réussi à les couler. Pourquoi ? Sans doute pour les mêmes raisons qui rendent les énarques insupportables à beaucoup : l’arrogance intellectuelle. « J’ai réussi l’ENA donc je suis un être supérieur, vous travaillez depuis vingt dans cette boîte vous ne savez rien et je n’ai rien à apprendre de vous. »’]

      Il est vrai que la charmante modestie d’un Sarkzoy ou d’un Barre, c’est tellement plus agréable…

      Pour votre information, sur une promotion qui varie chaque année autour d’une centaine d’énarques, seule une infime minorité peuvent se permettre l’arrogance d’un Minc ou d’un Messier. Les autres font des carrières obscures – et mal payées – de juge administratif, de magistrat d’une cour régionale de compte, de conseiller d’ambassade, de chef de bureau dans un ministère. Regardez le succès qu’à été le prélèvement à la source, révolution silencieuse qui s’est passée sans accroc. Seriez-vous capable de citer le nom d’un seul des énarques qui ont encadré ce projet réussi ? Non, bien sûr que non. Anonymes ils étaient, anonymes ils resteront. Et leurs chances de se faire connaître du grand public sont minimes. Qu’est-ce qui vous permet de les traiter « d’arrogants » ?

      On trouve de l’arrogance dans tous les milieux. Tapie est arrogant, Maitre Gims est arrogant, Mitterrand était un monstre d’arrogance. Aucun des trois n’était énarque. Alors, pourquoi généraliser à une corporation dans un cas et pas dans les autres ? Ce n’est pas parce que Maitre Gims est arrogant que tous les noirs sont arrogants. Ce n’est pas parce que Mitterand était arrogant que tous les avocats sont arrogants. Pourquoi faudrait-il que tous les énarques soient arrogants au prétexte que Minc ou Haberer le sont ?

      [Vous critiquez le conformisme de ces énarques mais n’est-ce pas la condition sine qua non de la réussite scolaire que de se conformer à un moule ? Et plaire à ses professeurs peut toujours aider pour les notations…]

      Mais n’est-ce pas vrai aussi des philosophes, des médecins, des électriciens et des plombiers ? Connaissez-vous beaucoup de métiers ou déplaire à ses professeurs aide la notation ? Il faut arrêter de fantasmer. Toute institution d’éducation note en fonction de la conformité de l’étudiant à un modèle qui est celui porté par l’institution. La question n’est donc pas de savoir si une institution récompense l’anticonformisme – aucune ne le fait. La question est de savoir si ce que l’institution vous enseigne vous permet d’avoir une pensée autonome et donc de construire éventuellement une pensée contre le modèle porté par l’institution.

      Il n’est pas nécessaire d’aller bien loin pour trouver des énarques qui ont ramé contre le courant. Pensez à Philippe Séguin, à Jean-Pierre Chevènement… tiens, je me demande combien de philosophes anticonformistes – c’est-à-dire d’extrême droite – sont passés par les bancs de Paris VIII…

      [Toutes choses qu’un Emmanuel Macron a parfaitement fait toute sa vie. Pouvez-vous faire partie de la sacro-sainte botte en expliquant que vous êtes contre le néolibéralisme, l’Union européenne et pour la sortie de l’euro ?]

      Bien sûr que non. De la même façon que vous ne pouvez pas vous diplomer à Paris VIII en soutenant une thèse contredisant la théorie du genre. Le conformisme est partout. Mais à l’ENA, vous pouvez parfaitement être dans la botte tout en PENSANT contre le néolibéralisme. Philippe Seguin, par exemple, est sorti dans la botte. Ca ne l’a pas empêché de faire campagne contre Maastricht.

      [Et on peut continuer avec l’infantilisme qui consiste 30 ou 40 ans après à nous parler de leur rang de sortie à l’ENA. Jusqu’à ce pauvre Asselineau qui se vante d’être mieux gradé que Macron. Il faudrait quand même que quelqu’un lui dise qu’en attendant Macron est président et que lui culmine à 1%.]

      Vous trouvez des gens modestes qui trente ou quarante ans après se souviennent des mentions qu’ils ont eu au bac. Mon grand-père était fier comme un paon de sa deuxième place au concours général, ma grand-mère de sa première place au certificat d’études – elle n’était pas allée plus loin. Pourquoi ce qui est attendrissant chez ces gens serait « infantile » chez les énarques ?

      [Votre humble serviteur a lui terminé second au concours général des lycées catholiques du Nord/Pas-de-Calais en 1983. Hélas il n’y a plus que dans les Femmes savantes que savoir le grec peut vous valoir un bisou de ces dames…]

      Là, je ne vous comprends pas. Vous reprochez aux énarques leur « infantilisme » lorsqu’ils parlent de leur rang à l’ENA, et vous nous parlez avec fierté de votre seconde place au concours général. En quoi est-ce différent ?

      [On peut comparer avec le Royaume-Uni où une partie de l’élite a pris en charge la sortie de l’euro, en France, l’élite a décidé que de toute façon puisque le peuple votait mal, on ne lui demanderait pas son avis.]

      Vous réécrivez l’histoire. Sur l’Euro, on a demandé son avis au peuple français, et celui-ci a répondu « oui ». Ce fut un énarque sorti dans la « botte », Philippe Séguin, qui fut la voix la plus puissante de l’opposition à l’Euro. Et ce fut un avocat, François Mitterrand, qui fut le leader du camp du « oui ».

      [D’aillleurs quel est le but de Macron et de ses sbires si ce n’est de mettre au pas ce peuple français si rebelle ?]

      Mais quel rapport avec les énarques ? Regardez qui sont les principaux ministres de Macron : Jean-Yves Le Drian ? Professeur d’histoire. Christophe Castaner ? DESS de droit. Nicole Beloubet ? Agrégée de droit. Elizabeth Borne ? Ingénieur. Olivier Véran ? Médecin. Muriel Pénicaud ? DEA de psychologie clinique. Jean Michel Blanquer ? Agregé de droit. Gerald Darmanin ? Sciences Po Lille. Frédérique Vidal ? Docteur en Biochimie. Jacqueline Gourault ? Professeur d’histoire-géo. Annick Girardin ? Animatrice socio-culturelle. Franck Riester ? diplômé de l’ESSEC. Didier Guillaume ? Bachelier. Roxana Maracineanu ? Bachelière. Parmi les ministres titulaires, seulement deux énarques : Le Maire et Parly. Les professeurs sont nettement mieux représentés…

      Le paradoxe, c’est que vous faites de Macron le porte-étendard de l’ENA, alors que c’est celui de nos présidents qui aura eu le moins d’énarques dans son gouvernement. Et qu’il se propose même de supprimer cette vénérable institution.

      [Tout ça pour vous dire que la crise dans laquelle se trouve la France est aussi et surtout l’échec d’une certaine élite et que cela doit être regardé en face.]

      Faut vous décider. Soit vous pensez que l’élite en question a VOULU la situation ou nous sommes, et alors il faudrait parler de son « succès » plutôt que de son échec ; soit vous jugez que nos élites ont échoué, et alors il vous faut admettre que leur projet pour notre pays n’était pas ce que nous vivons aujourd’hui. Mais vous ne pouvez pas avoir les deux.

      [D’ailleurs si le débat sur l’euro est interdit en France, n’est-ce pas parce nos élites qui nous ont tant vanté cette monnaie qui ont exigé tant de sacrifices au peuple français (Cf le slogan « Il faut sauver l’euro » répété comme un mantra.) se rendent compte que reconnaître que c’était une erreur serait une remise en cause profonde de leur légitimité.]

      Là encore, je ne vois pas le rapport avec les énarques. Si ma mémoire ne me trompe pas, parmi ceux qui ont le plus « vanté » l’Euro se trouve un certain Jean-Luc Mélenchon. L’incluez-vous parmi les « élites » dont vous parlez ? Pourtant, il n’a pas usé ses fonds de culotte sur les bancs de l’ENA.

      • Françoise dit :

        @pseudoD
        “Seriez-vous capable de citer le nom d’un seul des énarques qui ont encadré ce projet réussi ? Non, bien sûr que non”
        moi si! et vous auriez même dû écrire “une seule” des énarques… 😉

        • Descartes dit :

          @ Françoise

          [moi si!]

          Prouvez-le… sans l’aide de google, of course…

          [et vous auriez même dû écrire “une seule” des énarques…]

          Je ne crois pas. Sauf à supposer que tous les énarques qui ont encadré ce projet étaient de sexe féminin, ce qui n’est pas le cas.

          • Françoise dit :

            juste un clin d’oeil pour dire qu’on en est très fiers dans la famille;
            après, ils n’étaient que 5 dans l’équipe qui pilotait ce PAS: combien d’énarques autres qu’elle? je ne sais pas

            • Descartes dit :

              @ Françoise

              [après, ils n’étaient que 5 dans l’équipe qui pilotait ce PAS:]

              Ils étaient plus que cinq…

              [combien d’énarques autres qu’elle? je ne sais pas]

              Précisément mon point… “on ne sait pas”…

  23. marc.malesherbes dit :

    encore un “hors sujet”

    le succès de Biden aux primaire de Caroline du Sud, samedi 29 février m’a frappé. On vote vraiment aux USA en fonction de la couleur de sa peau. Certes ce n’est pas nouveau, mais cette confirmation me fait penser qu’en France ce sera bientôt aussi le cas.
    https://www.lemonde.fr/international/article/2020/03/01/primaires-democrates-joe-biden-remporte-une-victoire-ecrasante-en-caroline-du-sud_6031386_3210.html

    Peut-être verrons nous en France se dégager le vote selon 3 phénotypes: les blancs, les noirs, les arabo-musulman, plus un croisement avec les femmes.

    Sur France Culture, j’ai écouté une interview de C Fourest éclairant sur le sujet.
    https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-idees/caroline-fourest-la-sensibilite-est-elle-devenue-une-religion

    Quel progrès de “l’antiracisme” que de nous voir séparé selon la biologie ! Cela est vraiment fini de l’universalisme des Lumières (certes imparfait, mais comme perspective).

    Pensez-vous que ce soit ce qui se prépare pour nous * ?

    *(sachant que vous êtes un “acteur”, cette question n’est peut-être pas pertinente)

    • Descartes dit :

      @ marc malesherbes

      [le succès de Biden aux primaire de Caroline du Sud, samedi 29 février m’a frappé. On vote vraiment aux USA en fonction de la couleur de sa peau. Certes ce n’est pas nouveau, mais cette confirmation me fait penser qu’en France ce sera bientôt aussi le cas.]

      Il suffit de regarder une bonne série américaine (je pense par exemple à « New York : Police Judiciaire ») pour voir combien la place qu’occupe la question raciale dans la politique, dans le droit, mais aussi dans l’imaginaire américain est importante. Il ne faut pas oublier que la ségrégation raciale n’a été abolie que dans les années 1960, et seulement pour être remplacée par une machinerie de discrimination positive qui maintien de fait une forme de ségrégation. Et qu’à cette même époque en France le deuxième personnage de l’Etat était noir…

      Ceci résulte d’une histoire particulière, qui n’est pas reproductible ailleurs. Même si certains essayent d’importer en France la « race politics », je ne pense pas qu’au-delà d’un certain effet de mode cela puisse imprégner profondément notre société.

      [Quel progrès de “l’antiracisme” que de nous voir séparé selon la biologie ! Cela est vraiment fini de l’universalisme des Lumières (certes imparfait, mais comme perspective).]

      Le combat des lumières n’est jamais tout à fait gagné. Et depuis la fin des années 1960, nous assistons à une régression qui voit les élites rejeter l’héritage illuministe pour retourner aux fantasmes de l’obscurantisme.

      [Pensez-vous que ce soit ce qui se prépare pour nous (sachant que vous êtes un “acteur”, cette question n’est peut-être pas pertinente)]

      Je n’ai pas très bien compris votre question. Pourquoi ne serait-elle pas « pertinente », et en quoi suis-je plus un « acteur » que vous ?

  24. marc.malesherbes dit :

    encore un hors sujet

    enfin la signature de la fin de la guerre en Afghanistan. Trump … bravo … buvons une bonne bouteille en reconnaissance.

    Ce que n’ont pas fait, et ce que n’aurait sans doute pas fait les démocrates (H Clinton), les plus partisans de la guerre extérieure.
    Trump a bien des défauts, mais il fait quand même grosso modo ce qu’il a promis lors des élections, ce qui est pour moi un point important (je sais que ce n’est pas votre avis et que pour vous il faut promettre et ne pas tenir, … dans la grande tradition de Louis XI , “En politique, il faut donner ce qu’on n’a pas, et promettre ce qu’on ne peut pas donner.” )
    On peut ergoter sur l’inéluctabilité de cet accord, il reste qu’il l’a fait.

    Pensez-vous que c’est une erreur ?

    • Descartes dit :

      @ marc.malesherbes

      [enfin la signature de la fin de la guerre en Afghanistan. Trump … bravo … buvons une bonne bouteille en reconnaissance. Ce que n’ont pas fait, et ce que n’aurait sans doute pas fait les démocrates (H Clinton), les plus partisans de la guerre extérieure.]

      C’est le démocrate Kennedy qui envoie le contingent au Vietnam, c’est le républicain Nixon qui fait la paix avec Hanoi. Imaginer que les républicains sont plus belliqueux que les démocrates est un contresens historique.

      [Pensez-vous que c’est une erreur ?]

      Je ne sais pas. Les américains ont fait tellement de bêtises dans la région, qu’on voit difficilement comment ils auraient pu la quitter la tête haute. Après avoir dépensé presque 1 billion de dollars dans cette affaire, il faut du courage pour partir sur une défaite. Quant à savoir si le départ des américains améliorera le sort des Afghans… sur le long terme, je suis convaincu que oui. C’est toujours mieux pour un peuple de faire sa propre expérience historique que de se voir imposer des institutions de l’extérieur. Mais sur le court terme, on risque une régression radicale…

      Le plus triste est que l’Afghanistan avait réussi à construire un mouvement progressiste endogène à la fin des années 1970 sous la présidence de Nur Mohammad Taraki. Je cite wikipédia: “Le nouveau gouvernement, d’orientation socialiste et prosoviétique, met en place une série de réformes collectivistes et sociales (alphabétisation, abolition des dettes paysannes, droit des femmes, réformes agraires…) qui contrarient les coutumes conservatrices afghanes. Le gouvernement entreprend de réformer ou d’abolir certaines pratiques traditionnelles de nature féodale : les mariages forcés et la dot sont interdits, l’âge minimum légal pour le mariage est rehaussée et l’école est rendue obligatoire pour les filles. Les femmes obtiennent par ailleurs le droit de ne pas porter le voile, de circuler librement et de conduire. Un projet de légalisation du divorce est rédigé mais n’est finalement pas instauré pour ne pas encourager les insurrections conservatrices. Très optimistes, les dirigeants communistes espéraient éliminer l’analphabétisme en cinq ans. En 1988, les femmes représentaient 40 % des médecins et 60 % des enseignants à l’Université de Kaboul”.

      Un tel scandale ne pouvait être permis. Les américains soutiennent donc les secteurs les plus radicaux (pas la première fois que l’extrême gauche radicale fait le jeu de la droite) jusqu’à l’assassinat de Taraki, qui provoquera l’intervention soviétique, puis apportent leur appui aux secteurs les plus réactionnaires de la société afghane, qui ramènent le pays un siècle en arrière. Que de temps et de vies perdues…

  25. luc dit :

    Comment certains énarques ‘geignards’ et ‘fragiles’ réagiront ils face à la crise du coranovirus qui s’annonce ?
    A la chinoise (cf:https://www.latribune.fr/opinions/tribunes/coronavirus-la-chine-est-en-etat-de-guerre-sanitaire-839442.html) ?
    A la Delevoye ,Benala ,Castaner ou à la Benjamin Griveaux ?,
    peut être pas car aucune de ces personnes ne sont énarques , pas plus que Vidal ministre de la santé,non ?
    Tout ça n’est il pas le signe de la fin de l’énarchie ?
    Alors ,merci Macron ?
    Plus d’énarques ‘geignards’ et ‘fragiles’ aux commandes de l’état dorénavant ?

    • Descartes dit :

      @ luc

      [Comment certains énarques ‘geignards’ et ‘fragiles’ réagiront ils face à la crise du coranovirus qui s’annonce ? A la chinoise (…) ? A la Delevoye, Benala, Castaner ou à la Benjamin Griveaux ?, peut être pas car aucune de ces personnes ne sont énarques, pas plus que Vidal ministre de la santé, non ?]

      D’abord Vidal est ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche. Le ministre de la santé est Olivier Véran, qui a remplace Agnès Buzyn. Ensuite, comme vous l’indiquez, aucun de ces personnages n’est passé par l’ENA. Il n’y a que deux ministres de plein exercice qui soient aujourd’hui des énarques: Bruno Le Maire et Florence Parly.

      [Tout ça n’est il pas le signe de la fin de l’énarchie ?]

      En tout cas, cela témoigne d’un éloignement des énarques de la politique. Et ce n’est pas nécessairement un mal. Les énarques sont préparés pour occuper les fonctions de premier plan dans l’administration de l’Etat. C’est une perversion de sa fonction qui a conduit un certain nombre de ses anciens élèves à faire de la politique. Qu’il y ait moins d’énarques dans les postes de directeur général, de préfet, d’ambassadeur serait un problème. Qu’il y ait moins d’énarques ministres ou députés, ce serait une bonne chose.

      • Glarrious dit :

        [Les énarques sont préparés pour occuper les fonctions de premier plan dans l’administration de l’Etat. C’est une perversion de sa fonction qui a conduit un certain nombre de ses anciens élèves à faire de la politique. Qu’il y ait moins d’énarques dans les postes de directeur général, de préfet, d’ambassadeur serait un problème. Qu’il y ait moins d’énarques ministres ou députés, ce serait une bonne chose.]

        D’après vous quelles sont les mécanismes qui ont conduit l’Ena à cette perversion? Et puis je peux rétorquer que cette école à donner des politiciens énarques remarquables notamment Jean-Pierre Chevènement,Philippe Séguin,des hommes de grande intelligence.

        • Descartes dit :

          @ Glarrious

          [D’après vous quelles sont les mécanismes qui ont conduit l’Ena à cette perversion?]

          Beaucoup de choses. D’abord, la dévalorisation du statut du fonctionnaire et particulièrement du “grand commis de l’Etat”, notamment après la victoire de Mitterrand en 1981. Les privatisations, la décentralisation, le transfert des compétences à l’échelon européen ont beaucoup réduit l’intérêt d’une carrière de haut fonctionnaire. Quand le politique organise sa propre impuissance, quand le ministre devient un acteur sur la scène médiatique plus intéressé par la communication que par le fond des dossiers, que devient le haut fonctionnaire, sinon une sorte de faire-valoir du ministre ? Avant 1981, un préfet était le patron de son département, un directeur le patron de sa direction. Ce n’est plus du tout le cas.

          Il y a aussi une question de paye. Dans les années 1970, la rémunération des hauts fonctionnaires était comparable à celle des cadres du privé de niveau équivalent. Ce n’est plus du tout le cas aujourd’hui.

          [Et puis je peux rétorquer que cette école à donner des politiciens énarques remarquables notamment Jean-Pierre Chevènement, Philippe Séguin,des hommes de grande intelligence.]

          Tout à fait. Mais ce n’est pas l’ENA qui les a rendu intelligents. On peut être énarque et “remarquable” comme politique, de la même manière qu’on peut être un politique “remarquable” en étant médecin, ingénieur, professeur ou militaire. Bien sur, une formation de qualité rehausse toujours les qualités personnelles. Mais le but de l’ENA n’est pas celui-là. C’est former des gens qui ne seront probablement pas aussi “remarquables”, mais qui font tourner la machine.

          Votre commentaire est intéressant parce qu’il pointe le doigt sur le grand dilemme de l’éducation. Un système éducatif sert-il à former des gens “exceptionnels”, ou à élever le niveau moyen ? J’aurais tendance à dire que la deuxième hypothèse est la bonne. D’une part, parce que les gens “exceptionnels” ont généralement de quoi aller plus loin que ce que le système éducatif leur donne, et d’autre part parce que si une société nécessite des gens exceptionnels, elle tourne aussi grâce à beaucoup d’anonymes qui font bien leur boulot!

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