De gifles, d’entartages et autres enfarinements…

Ainsi, le président de la République s’est pris une gifle. Et on ne parle pas ici d’une gifle au sens figuré, comme celle que les électeurs peuvent de temps en temps assener lors des élections. Non, il s’agit d’une gifle au sens propre : lors d’un de ces bains de foule qu’il affectionne, un malotru l’a attiré vers lui et aux cris rimés de « Montjoie ! Saint Denis !/A bas la Macronie ! » a rougi les joues présidentielles de trois belles soufflantes.

Il ne fallait pas plus pour que toute la classe politique – majorité et opposition réunies – dans un bel effet choral dénoncent un supposé glissement vers la violence de la vie politique. Même la gauche radicale, qui ne répugne pas à utiliser la violence à l’occasion – pensez à ces « antifa » qui affichent sur leurs sites des images que Papacito n’aurait pas désavoué (1) –  s’y est mise. Avouez quand même qu’il est drôle de voir un homme politique qui en son temps appela ses troupes à défoncer une porte pour empêcher une perquisition dans ses locaux et qui écrivit dans l’un de ses livres (2) sa volonté de « traîner les possédants par les cheveux » s’insurger pour trois baffes. Vous me direz que ce sont trois baffes sur la figure présidentielle, c’est-à-dire, sur la personne qui incarne la clé de voute de nos institutions. Seulement, on ne savait pas cet homme politique si attaché à la figure du « monarque présidentiel ».

Le malotru qui osa porter la main sur la présidentielle figure – un certain Damien Tarel – a été vite fait arrêté et jugé en comparution immédiate. Il a été dûment condamné à 18 mois de prison, dont 4 fermes, avec mandat de dépôt. Il se voit interdire aussi de détenir des armes pendant 5 ans et d’exercer toute fonction publique à titre définitif pour « violence sans incapacité sur personne dépositaire de l’autorité publique ». Devant une telle sévérité, on ne peut que consacrer une pensée émue aux policiers, gendarmes, professeurs ou inspecteurs du travail, victimes quotidiennes d’agressions autrement plus graves, et dont les agresseurs écopent, souvent des mois voire des années après les faits, d’un simple « rappel à la loi » ou de quelques heures de travaux d’intérêt général.

On pourrait s’étonner que le président ne soit pas intervenu pour le faire libérer. Parce qu’après tout, Tarel n’a fait que suivre ses conseils. N’est-ce pas Macron qui se targue d’être « disruptif », de ne pas se sentir contraint par les règles et les habitudes ? N’a-t-il pas fait sien le slogan américain du « break the rules » et du « just do it » ? N’encourage-t-il pas les fonctionnaires à « prendre des risques » quitte à « bousculer les normes » pour atteindre leurs objectifs ? Et bien, pourquoi exiger de Damien Tarel qu’il se contente des moyens orthodoxes et acceptés de la protestation politique, pourquoi lui reprocher d’avoir innové ?

Et dans la même logique, pourquoi Mélenchon s’insurge-t-il d’avoir été « enfariné » à la manifestation de samedi dernier ? N’est-ce pas lui qui avait écrit un livre intitulé « qu’ils s’en aillent tous » ? Comment ne pas comprendre l’impatience de ceux qui voient qu’il est toujours là, comme si ce « tous », censé englober tous ceux qui nous ont gouverné ces trente ou quarante dernières années, ne l’incluait pas ?

La violence politique n’est pas un phénomène nouveau en France. Frédéric Joliot racontait comment, jeune étudiant communiste et accessoirement judoka, il jouait avec un camarade les gardes du corps du professeur Paul Langevin, pour s’assurer que celui-ci rentrait en sécurité après ses cours sans être molesté par les militants d’extrême droite. Je suis assez ancien – vieux sont les chiffons, comme disait ma Grand-Mère – pour avoir participé à des batailles de colleurs d’affiches, et je peux vous assurer que les rapports n’étaient nullement tendres. Les graffitis contre les permanences des élus ou les pierres lancées sur leurs vitrines, cela a toujours existé. Lorsque j’ai voyagé en Angleterre, je me souviens ma surprise devant les affiches électorales apposées derrière les fenêtres des maisons et indiquant les préférences politiques de chaque foyer. Quand je leur avais demandé s’ils n’avaient pas peur que les militants du côté opposé lancent des pierres sur les fenêtres, on m’avait regardé comme un fou. Imagine-t-on un tel affichage en France ? Oseriez-vous par exemple mettre la cocarde d’un parti politique sur votre voiture ? Non, bien sur que non. Notre histoire, qu’on l’aime ou non, est celle « du bruit et de la fureur », des oppositions radicales qui ne vont pas sans une certaine violence verbale et quelquefois physique.

Ce qui a changé, c’est que la violence a cessé d’être politique pour devenir personnelle. Langevin était une cible non pas parce qu’il était Langevin, mais parce qu’il était communiste. Sous le mandat de Sarkozy, on a inauguré une nouvelle étape ou la cible n’est plus le parti, les idées, mais les personnes. On haïssait Sarkozy plus qu’on n’haïssait l’UMP. AvecF la montée en force des égo-politiciens, la chose est encore plus flagrante : cela n’a aucun sens d’haïr LFI ou LREM. Ce sont des coquilles vides, inséparables de celui qui leur a donné naissance.

La fonction élective rejoint finalement la longue liste des fonctions qui hier paraissaient sacrées et intouchables – professeurs, médecins, fonctionnaires – et qui ont cessé de l’être. Et si elles ont cessé de l’être, c’est parce que ces fonctions ont été petit à petit désacralisées, souvent avec le soutien implicite ou enthousiaste de ceux qui les occupaient eux-mêmes. Le pourquoi de la désacralisation, on le comprend aisément. Déjà Marx en 1848 avait diagnostiqué cette transformation : le capitalisme réduit nécessairement tous les rapports humains à des rapports monétaires, ou pour utiliser la formule de Marx, au « paiement au comptant ». Et le rapport monétaire exclut toute sacralité, puisque la sacralité consiste précisément à mettre certaines valeurs, certaines fonctions, hors marché. Si vous avez assez d’argent, vous pouvez devenir d’un claquement de doigts PDG, et transmettre cette charge à votre fils. Mais dans une logique méritocratique, tout l’argent du monde ne vous permettra pas de devenir médecin ou évêque.

Peut-on acheter le respect, la confiance, l’amitié, le pardon ? Si la réponse est « oui » – et dans notre société elle l’est chaque jour un peu plus – alors pourquoi respecter gratuitement celui qui vous enseigne, celui qui vous soigne, celui qui vous protège alors qu’ils font le boulot pour lequel ils sont payés au prix du marché ? Lorsqu’un politicien déclare que « si les policiers trouvent leur travail trop dur, ils n’ont qu’à changer de métier », il ne fait que formuler ce principe : ces gens-là sont payés pour prendre des tartes, alors de quoi ils se plaignent ?

La réforme de la haute fonction publique en cours est caricaturale à cet égard. Le but évident de cette réforme est la banalisation du haut fonctionnaire. Exit le « grand commis de l’Etat » dévoué corps et âme à sa fonction, qui ne comptait ni ses heures ni ses efforts. A sa place, on aura le « cadre du public » qui fait ses heures, qui regarde sa feuille de paye, et qui veut « concilier sa vie personnelle et sa vie professionnelle » (3). Mais si un haut fonctionnaire – ou un médecin, ou un professeur – sont des « cadres comme les autres », au nom de quoi exigeraient-ils un respect, une autorité particulière ? Ils ont leur chèque à la fin du mois, de quoi se plaignent-ils ?

Ce qui semble plus contradictoire, c’est l’idée que ceux qui occupaient des fonctions autrefois sacralisées aient contribué à cette désacralisation. Pourquoi le professeur a renoncé à la chaire et préféré devenir le « professeur copain » puis un membre de plus – et pas le plus important – de la « communauté éducative » ? Pourquoi le médecin est devenu un franc-tireur contre l’institution médicale ? La réponse est simple : être membre d’une aristocratie, cela implique des droits et des privilèges, cela implique aussi des devoirs. « Noblesse oblige » n’est pas un vain mot. De l’enseignant il était exigé non seulement une compétence professionnelle, mais un comportement irréprochable, à l’école et en dehors d’elle. Leur travail ne s’arrêtait pas aux portes de la salle de classe : il fallait aller voir les parents pour les convaincre de vacciner leurs enfants, de laisser les plus « doués » faire des études. Souvent, ils participaient à l’administration des communes. Et cela sans compter les obligations symboliques : dans les années 1960, un enseignant ne faisait pas cours en jean et t-shirt.

Dans une logique fort capitaliste, les occupants des fonctions autrefois sacrées ont favorisé eux-mêmes leur propre banalisation. Ils voulaient comme les autres « concilier la vie professionnelle et vie personnelle », partir en vacances et bénéficier des trente-cinq heures. Les obligations de la noblesse leur paraissaient trop lourdes. Ce qu’ils n’ont pas compris, c’est que la banalisation joue dans les deux sens. Qu’une fois leurs obligations et servitudes abolies, les protections et privilèges dont ils bénéficiaient disparaîtraient aussi. Le peuple accepte les aristocraties aussi longtemps que celles-ci tiennent leur part du contrat. Quand elles s’en affranchissent, quand leur utilité ne justifie plus la considération et les privilèges dont elles jouissent, on leur coupe la tête. Si le professeur ou le médecin ne sont que des fournisseurs d’un service commercial et l’élève ou le patient des clients « au centre du système », alors on ne voit pas en quoi l’enseignant ou le médecin mériteraient plus de respect, plus de considération qu’un plombier ou une femme de ménage (4).

La politique est touchée par le même phénomène. Le paradoxe est que le « normal » Hollande ou le « transgressif » Macron communient dans le même idéal : un homme politique qui, lui aussi, est un fournisseur de services dont le seul critère d’évaluation est l’efficacité, et qui ne doit à la fonction que ce pour quoi on le paye. Qu’ils soient « transgressifs » ou « normaux », la logique est la même : affranchir le politique des règles particulières, faire de la fonction politique un emploi comme un autre. Mais alors, si le président n’est que le PDG de l’Etat-entreprise, pourquoi lui devrions nous plus de respect qu’à un Bouygues ou un Pinault ? Pourquoi devrions-nous nous indigner plus du soufflet infligé à Macron que s’il avait été infligé à Bernard Arnault ?

Dans ce domaine, les symboles ne sont pas neutres. Lorsque les députes LFI refusent de porter la cravate pour siéger, c’est bien plus qu’une révolte adolescente. Pensez à ces paysans qui pendant des siècles s’habillaient pour aller à la messe – ce n’est pas par hasard si dans notre langue on parle des « habits du dimanche » et on dit d’une personne élégante qu’elle est « endimanchée ». Ces pratiques marquaient le caractère sacré du moment et du lieu. Refuser cette distinction, aller dans l’hémicycle comme on va au café, c’est désacraliser le lieu et la pratique. Pourquoi les citoyens que nous sommes devraient-ils faire preuve d’un respect révérenciel pour une fonction alors que ceux qui l’occupent participent à sa banalisation ? Quel respect, quelle autorité pourrait invoquer un curé qui servirait la messe en t-shirt et en jean, qui nous expliquerait qu’il faut être « transgressif » vis-à-vis des commandements, ou qui expliquerait qu’il aimerait ne pas avoir à se rendre au chevet des malades en dehors des heures de travail ? Aucun. De la même manière, un président ne peut faire de la « transgression » une valeur sans détruire l’institution politique dont la fonction essentielle, qu’on le veuille ou non, n’est pas de fournir des services mais de faire des règles.

C’est pourquoi, si la baffe infligée à Macron a provoqué l’indignation de la classe politique – qui comprend parfaitement pour qui sonne le glas – elle a été accueillie avec la plus grande indifférence par les Français. On peut même imaginer que chez pas mal de gens elle ait donné lieu à une « schadenfreude » assez compréhensible. Imaginez un instant qu’un homme ait frappé ainsi De Gaulle, Pompidou, Giscard, Mitterrand ou même Chirac. C’eut été massivement rejeté (5). Mais il faut dire que ni De Gaulle, ni Pompidou, ni Giscard, ni Mitterrand, ni même Chirac n’ont joué la carte du « président normal » ou du « président transgressif ». Tous ont assumé les contraintes et les privilèges, les grandeurs et les misères de leur fonction.

On ne peut pas demander aux gens de croire alors qu’on s’affiche soi-même comme incroyant. On ne peut pas invoquer la dignité de la fonction qu’on occupe pour en exiger le respect le lundi et faire des galipettes avec McFly et Carlito le vendredi. On ne peut pas clamer « qu’ils s’en aillent tous » et prétendre ensuite, écharpe tricolore en bandoulière, que « la République c’est moi » puisqu’on est élu. La violence contre les élus tient à ce comportement, celui d’une aristocratie qui prétend garder ses privilèges et immunités tout en s’affranchissant des contraintes et des services qu’elle doit en échange à la collectivité. Lors des manifestations des « gilets jaunes », nos élites politico-médiatiques ont eu le frisson en s’imaginant leurs têtes sur des piques. S’ils continuent sur cette voie, cette vision pourrait très bien se réaliser.

Descartes

(1) voir mon papier de 2013 « Clément Méric ou la culture de la violence » : https://descartes-blog.fr/2013/06/07/clement-meric-ou-la-culture-de-la-violence/

(2) Jean-Luc Mélenchon, « L’heure du peuple ». La formule figure dans l’introduction.

(3) En 2002, Jean de Kervasdoué, professeur d’économie de la santé au CNAM et ancien directeur des hôpitaux, avait écrit une tribune (« Hôpital : la rupture des 35 heures », Le Monde, 18 juillet 2002) soulignant combien pour les hommes de sa génération l’idée même des trente-cinq heures dans la médecine était incompréhensible : « Mais l’essentiel est dans l’impalpable, dans le temps que le médecin donne à son malade et non pas dans celui qu’il compte à son administration. Sans parler de ceux qui vivaient à l’hôpital, il était habituel pour un chef de service, quand il le pouvait, d’aller tous les jours voir ” ses malades”. Je me souviens d’un jour de Pâques où un de mes amis fit plus de trois heures de route pour quelques moments passés au chevet de chacun. Certes, comme il me le dit plus tard, ce n’était pas pour tous vraiment la résurrection, mais c’était certainement leur réconfort et la grandeur des médecins et des hôpitaux à une époque où l’on n’était pas contraint de compter son temps pour faire moins de trente-cinq heures ».  Il concluait que « est-il logique que les Français payent huit à douze années d’études onéreuses à des médecins puis ensuite les contraignent à limiter leur capacité d’exercice ? Bizarrerie collective que de souhaiter qu’un investissement de cette importance soit peu rentable ! ». On notera la référence, fort démodée, au fait que ce sont « les Français » qui payent la formation des médecins…

(4) « La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu’on considérait avec un saint respect. Le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, le savant, elle en a fait des salariés à ses gages ». K. Marx et F. Engels, « Manifeste du parti communiste », 1848

(5) Le cas des attentats contre De Gaulle, qu’on cite à tort et à travers, est bien entendu incomparable. De Gaulle fut la cible d’attentats politiquement motivés et prémédités. Ceux qui voulaient sa mort imaginaient qu’elle modifierait la politique du gouvernement français. Le soufflet administré a Macron est un acte purement individuel et spontané, sans véritable motivation politique, tout comme l’était l’attentat contre Jacques Chirac.

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83 réponses à De gifles, d’entartages et autres enfarinements…

  1. COUVERT Jean-Louis dit :

    Je ne me souviens pas avoir vu De Gaulle assis derrière un motard pour aller voir sa maitresse, ni Pompidou donnant un coup de poing ou traitant un opposant de “Pauvre con”, ni même Mitterrand “câliner” de beaux éphèbes noirs… Hélas, les actuelles élites qui ont détruit leur aura ne méritent que ce qu’ils ont : le mépris des Français !

    • Descartes dit :

      @ COUVERT Jean-Louis

      [Je ne me souviens pas avoir vu De Gaulle assis derrière un motard pour aller voir sa maitresse, ni Pompidou donnant un coup de poing ou traitant un opposant de “Pauvre con”, ni même Mitterrand “câliner” de beaux éphèbes noirs… Hélas, les actuelles élites qui ont détruit leur aura ne méritent que ce qu’ils ont : le mépris des Français !]

      C’est bien mon point. Les avantages et les privilèges d’une fonction sont nécessairement la contrepartie de servitudes et de devoirs. On ne peut avoir l’un sans l’autre. Quand on est président, on ne fait pas ce qu’on veut quand on veut et comme on veut. On est tenu de ne pas faire certaines choses, de dire certains mots. On doit en toute circonstance avoir un comportement qui n’abaisse pas la fonction, noblesse oblige. On peut avoir une maîtresse, mais elle doit être bien cachée. On peut aimer les vidéos de McFly et Carlito, mais on les regarde alors en privé. On peut penser que quelqu’un est un “pauvre con”, mais on ne lui dit pas. On me dira que ce ne sont que des questions de forme. Mais la forme est aussi le squelette qui tient droit le fond. La rigueur dans la tenue reflète généralement une rigueur dans les actes…

  2. Gugus69 dit :

    En apparté, cher ami et camarade, Jean de Kervasdoué n’est pas médecin et a fortiori, pas professeur de médecine.
    Cela ne change rien à la pertinence de son (et de votre) propos.
    Inutile évidemment de publier cela…
    Bien fraternellement

    • Descartes dit :

      @ Gugus69

      [En apparté, cher ami et camarade, Jean de Kervasdoué n’est pas médecin et a fortiori, pas professeur de médecine.
      Cela ne change rien à la pertinence de son (et de votre) propos.]

      Vous avez raison de souligner l’erreur. Jean de Kervasdoué est bien professeur, mais pas de médecine: il est professeur d’économie de la santé au CNAM. C’est un grand connaisseur des problématiques du milieu médical, mais il n’est pas médecin lui-même. Ce qui d’ailleurs ajoute de la crédibilité à son propos: lorsqu’il parle des servitudes du métier, on ne peut l’accuser de sacrifier au réflexe corporatif.

  3. Glarrious dit :

    [ Ils voulaient comme les autres « concilier la vie professionnelle et vie personnelle », partir en vacances et bénéficier des trente-cinq heures.] 
     
    Tiens vous êtes contre les 35h/sem ? C’est atypique pour un communiste

    • Descartes dit :

      @ Glarrious

      [Tiens vous êtes contre les 35h/sem ? C’est atypique pour un communiste]

      Mais qui vous a dit que je suis “contre les 35h/sem” ? Pas du tout: les 35 heures pour les caissières de supermarché, pour les ouvriers métallurgistes, pour les éboueurs, je suis pour ! Par contre, pour les médecins, les artistes, les hauts fonctionnaires, les ingénieurs, pour tous ces métiers qui demandent de la part de la collectivité un grand investissement en formation, qui peuvent être à la fois un métier et une passion, et dont la rémunération reflète largement la valeur produite, je suis contre. Pour moi, c’est un non-sens économique, social, et même philosophique.

      Et même pour la caissière, l’ouvrier ou l’éboueur, je m’interroge. Que vaut le fait d’avoir plus de temps libre quand le logement est de mauvaise qualité, les traites s’accumulent, quand on ne peut voyager manque d’argent ? Pour ces couches-là, la priorité est-elle de réduire le temps de travail ou d’augmenter le revenu ? Le temps libre n’a pas la même valeur quand on a de l’argent et quand on en a pas. Les RTT sont une bénédiction pour les classes intermédiaires, mais je ne suis pas persuadé qu’elles soient aussi appréciées par les couches populaires…

      Eh oui, vous voyez, je pense encore en termes de classe. Très atypique en effet pour un communiste, par les temps qui courent…

      • cdg dit :

        Vous melangez 2 choses: medecins, artistes … sont des liberaux (au sens qu ils facturent directement leur travail) alors qu ingenieurs ou haut fonctionnaire sont des salaries (c est quelqu un d qutre qui decide de leurs horaires)
        Certes ils existes des inges en liberal (freelance) ou des medecins salaries mais c est comme les poissons volants: pas le plus commun de l espece
        Vous ne pouvez pas vraiment contraindre une profession liberale a travailler plus. Vous pouvez l inciter (par ex payer moins les consulations medicales pour que le medecin en fasse plus (mais il va surtout demander un dessous de table ou les bacler, ou a l opposé moins les taxer donc ils seront directement interessé a travailler plus -> contraire a votre ideologie )
        Pour les employes (ingenieurs/haut fonctionnaires) c est evidement plus facile. Et je vais vous faire une confidence, c est deja le cas pour les ingenieurs (j en connais pas qui fassent 35h/semaine. ca tourne en general a 50-60). Par contre officialiser la chose va faire fuir les candidats. La tendance est deja pas tres favorable (les ecoles ont du mal a recruter car il y a des branches plus porteuses, les metiers techniques sont une voie de garage professionnellement, il faut mieux apres quelques annees passer manager)
        PS:
        1) pour le temps libre des classes populaires vous avez partiellement raison. Ca c est surtout traduit par plus de TV ou travail au noir pour gagner plus.
        Par contre c est helas pas qu un probleme d argent. Lire un livre emprunté a la bibliotheque ne coute rien. Faire du sport (football, velo, randonnee …) pas grand chose
        2) 100 % d accord avec votre article

        • Descartes dit :

          @ cdg

          [Vous mélangez 2 choses: médecins, artistes … sont des libéraux (au sens qu’ils facturent directement leur travail) alors qu’ingénieurs ou haut fonctionnaire sont des salaries (c’est quelqu’un d’autre qui décide de leurs horaires)]

          Il y a beaucoup de médecins et d’artistes qui sont salariés : pensez aux praticiens hospitaliers, aux médecins conseil de la sécurité sociale, aux médecins du travail… et pour ce qui concerne les artistes, aux musiciens des orchestres, aux graphistes et aux photographes dans la publicité… Ils sont bien plus nombreux qu’on ne le pense généralement.

          A cela vous devez ajouter les libéraux dont les horaires sont imposés. Ainsi, par exemple, les médecins ou avocats qui travaillent en cabinet médical, et qui s’engagent par contrat à effectuer certains horaires.

          [Vous ne pouvez pas vraiment contraindre une profession libérale à travailler plus.]

          Vrai. Mais mon raisonnement se dirige essentiellement aux salariés qui, bon an mal an, représentent le gros de l’activité économique.

          [Vous pouvez l’inciter (par ex payer moins les consultations médicales pour que le médecin en fasse plus (mais il va surtout demander un dessous de table ou les bâcler, ou à l’opposé moins les taxer donc ils seront directement intéressés à travailler plus -> contraire à votre idéologie)]

          Je trouve drôle votre raisonnement. Si vous réduisez la taxation, alors vous atteindrez le même revenu net avec MOINS d’heures de travail. Vous n’avez donc aucun intérêt à travailler plus dès lors que vous atteignez votre revenu objectif. Au contraire : si vous voulez les inciter à travailler plus, il faut AUGMENTER la taxation, de telle façon qu’il faille plus d’heures de travail pour aboutir au même revenu net. Par contre, cette taxation doit être plate et non progressive, de manière que l’incitation marginale à travailler soit la même quel que soit le revenu.

          L’expérience montre d’ailleurs que les professions libérales tendent à dépasser largement les limites horaires, et cela quel que soit le régime de taxation ou le prix des consultations. Le professionnel libéral a un type de rapport avec ses clients qui lui rend difficile de refuser du travail.

          [Pour les employés (ingénieurs/haut fonctionnaires) c’est évidemment plus facile.]

          Pas tant que ça, en fait. Vous pouvez leur imposer plus d’heures de présence, mais être présent et travailler n’est pas équivalent. Et si vous pouvez contrôler aisément qu’un guichetier, une caissière ou un ouvrier à la chaine travaillent effectivement pendant les heures de présence, il est beaucoup plus difficile d’exercer ce contrôle sur un haut fonctionnaire, un ingénieur, un cadre supérieur dont la production est difficilement quantifiable. Il y a d’ailleurs, pour les emplois supérieurs, une large déconnection entre le temps de présence et le temps de travail…

          [Et je vais vous faire une confidence, c’est déjà le cas pour les ingénieurs (j’en connais pas qui fassent 35h/semaine. ça tourne en général a 50-60).]

          Méfiez-vous des effets de moyenne. Je connais peu d’ingénieurs qui fassent des semaines de 35 heures LORSQU’ILS SONT PRESENTS AU TRAVAIL. Mais avec l’allongement des vacances et la multiplication des RTT, j’en connais pas mal qui, en moyenne annualisée, ne sont pas loin de la réglementation. Et surtout, c’est une affaire de génération : pour les anciens, qui ont été élevés dans l’idée que le statut social se confond avec le statut professionnel, le dépassement d’horaires est systématique. Mais pour les générations plus jeunes, qui ont été éduqués dans l’idée que la « vie personnelle » doit passer avant la « vie professionnelle », les réflexes sont très différents et les dépassements bien moins importants.

          [Par contre c’est hélas pas qu’un problème d’argent. Lire un livre emprunté à la bibliothèque ne coute rien.]

          Pas tout à fait. Lire un livre emprunté à la bibliothèque ne coute rien, mais acquérir les instruments intellectuels qui font que lire un livre est un plaisir, ça coûte très cher. C’est un investissement important, et d’autant plus important que l’héritage culturel transmis par les parents est faible.

          • Ian Brossage dit :

            @Descartes

            Lire un livre emprunté à la bibliothèque ne coute rien, mais acquérir les instruments intellectuels qui font que lire un livre est un plaisir, ça coûte très cher. C’est un investissement important, et d’autant plus important que l’héritage culturel transmis par les parents est faible.

            J’ajoute que le plaisir de lire un livre s’accroît avec le plaisir de pouvoir le partager et en discuter avec ses proches, ce qui là aussi dépend pas mal du milieu social. Une personne férue de littérature dans un milieu où on goûte plutôt le sport et les spectacles de variété se trouvera un peu esseulée…
             

      • CVT dit :

        @Descartes,

        [Le temps libre n’a pas la même valeur quand on a de l’argent et quand on en a pas. Les RTT sont une bénédiction pour les classes intermédiaires, mais je ne suis pas persuadé qu’elles soient aussi appréciées par les couches populaires…]

        J’imagine que c’est la raison du succès du slogan de Sarkozy en 2007: “Travailler plus pour gagner plus”.  J’avoue qu’à l’époque, étant favorable au principe des 35H, j’avais été pris de court par cette proposition du candidat de droite… Qui a fait mouche.
         
        Depuis, la seule explication que j’ai trouvé et qui a accru mes réserves sur les 35H, c’est que le blocage des salaires a privé les prolos des fruits de la croissance de la période 97-2000, qui a été l’une des plus fleurissantes du XXième siècle. En clair, les travailleurs non-cadres ont privé du beurre dans les épinards qu’offraient les heures sup…
        Sans compter qu’il y a eu une hypocrisie, mais cette fois de la part de la droite: elle n’a jamais voulu revenir aux 39H, précisément parce que les 35H étaient une mesure chérie des “bobos”…

        • Descartes dit :

          @ CVT

          [J’imagine que c’est la raison du succès du slogan de Sarkozy en 2007: “Travailler plus pour gagner plus”. J’avoue qu’à l’époque, étant favorable au principe des 35H, j’avais été pris de court par cette proposition du candidat de droite… Qui a fait mouche.]

          Tout à fait. Pour moi, c’est l’illustration parfaite du principe fondamental qu’on nous enseignait au PCF : « il faut partir de ce que les gens ont dans la tête ». Autrement dit, le politique doit écouter les gens et prendre la mesure de ce qui est un problème POUR EUX plutôt qu’avoir un discours sur ce que sont les problèmes POUR LUI. Pendant que la gauche se perdait dans toutes sortes de délires « sociétaux », Sarkozy avait tenu un discours qui répondait à la priorité des classes populaires, à savoir, le salaire. Résultat : la gauche a eu le vote des bobos, Sarkozy a réussi à prendre au FN une partie du vote populaire.

          Il faut le dire et le répéter : le problème fondamental des couches populaires, c’est le triptyque emploi, salaire, cadre de vie. Ce n’est qu’en partant de ces problèmes qu’on peut leur parler de laïcité (qui a beaucoup à voir avec le cadre de vie), de souveraineté et d’Europe (qui joue tant sur l’emploi et les salaires), etc.

          [Depuis, la seule explication que j’ai trouvé et qui a accru mes réserves sur les 35H, c’est que le blocage des salaires a privé les prolos des fruits de la croissance de la période 97-2000, qui a été l’une des plus fleurissantes du XXième siècle. En clair, les travailleurs non-cadres ont privé du beurre dans les épinards qu’offraient les heures sup…]

          En fait, lorsqu’on fait un bilan à posteriori, les 35 heures n’ont pas changé grande chose pour les non-cadres dans le privé. Les 35 heures avaient pour contrepartie un gel des salaires, gel que les ouvriers et les employés ont remplacé par des heures supplémentaires. Et du coup, la création d’emplois a été minime. Par contre, les 35 heures se sont traduites par une baisse des salaires dans la fonction publique et pour les cadres « au forfait », qui ont eu le blocage des salaires sans compensation.

          [Sans compter qu’il y a eu une hypocrisie, mais cette fois de la part de la droite: elle n’a jamais voulu revenir aux 39H, précisément parce que les 35H étaient une mesure chérie des “bobos”…]

          Exactement. Vous avez là une bonne illustration du fait que le rapport de forces s’impose à l’idéologie. La droite a toujours été contre les 35 heures, mais n’a fait aucun effort sérieux pour revenir en arrière…

      • Vincent dit :

        @Descartes
         

        Les RTT sont une bénédiction pour les classes intermédiaires, mais je ne suis pas persuadé qu’elles soient aussi appréciées par les couches populaires…

         
        La droite ne s’y est pas trompé. Depuis que les 35h existent, elle tient un discours totalement schizophrène :
        A la fois, tous les problèmes économiques du pays viennent des 35h, et c’est donc la faute de la gauche. Mais en même temps, ils n’envisagent pas de revenir dessus. Ou sinon sous la forme d’une détaxation des heures supplémentaires, etc.
        Bref, pas touche aux RTT. Ils ne sont effectivement pas fous, et ils savent que l’électorat CSP+ (leur fond de commerce historique) ne leur pardonnerait pas une telle proposition.
         

        • Descartes dit :

          @ Vincent

          [La droite ne s’y est pas trompé. Depuis que les 35h existent, elle tient un discours totalement schizophrène :]

          C’est une excellente illustration du fait que les rapports de force pèsent bien plus lourd que les idéologies.

          • cdg dit :

            “les rapports de force pèsent bien plus lourd que les idéologies.”
            voire
            les 35 h permettent a la droite de dire que c est de la faute du PS (autrement dit nous on y est pour rien)
            S ils etaient convaincu que le probleme etait les 35 h, ils les auraient supprimés et 5 ans plus tard ils auraient ete reelu car l economie francaise se porterait mieux (si on en croit leur discours)
            En fait on est dans une hypocrisie totale: la droite ne croit pas que les 35 h soit une cause majeure de nos problemes, c est juste un bouc emissaire.
            A partir de là, pourquoi supprimer le bouc emissaire qui nous permet de nous defaussser et dont la suppression nous couterait des voix ?
             

            • Descartes dit :

              @ cdg

              [« les rapports de force pèsent bien plus lourd que les idéologies. » voire. les 35 h permettent a la droite de dire que c est de la faute du PS (autrement dit nous on y est pour rien)]

              Certes. Mais il ne faut pas confondre idéologie et communication.

              [S’ils étaient convaincus que le problème était les 35 h, ils les auraient supprimés et 5 ans plus tard ils auraient été réélus car l’économie française se porterait mieux (si on en croit leur discours)]

              D’abord, cela suppose d’accepter l’hypothèse qu’un gouvernement est réélu simplement parce que l’économie « se porte mieux ». L’histoire montre que ce n’est pas le cas : à la fin du mandat de Lionel Jospin, l’économie allait très bien, et Jospin s’est fait battre. Le problème est que les ne votent pas en fonction de « l’économie française », mais en fonction de leurs intérêts.

              [En fait on est dans une hypocrisie totale: la droite ne croit pas que les 35 h soit une cause majeure de nos problèmes, c’est juste un bouc émissaire.]

              A part votre croyance, qu’est-ce qui vous fait penser ça ?

            • cdg dit :

              Jospin c est en effet fait battre mais il a ete victime d un concours de circonstance qui l a empeche d etre au second tour (multiples candidatures de gauche + papi voise) et d une mauvaise campagne electorale (il etait tellement sur d etre au second tour qu il a negligé le premier).
              L economie ne suffit pas pour se faire elire mais ca aide nettement. Rappelez vous Clinton “it s the economy stupid” ou Reagan qui s est fait elire contre carter en demandant a chaque electeur au moment du vote de se decider sur la question “est ce que ma situation est meilleure maintanant qu il y a 4 ans (aka quand carter a ete elu)”
               
              “la droite ne croit pas que les 35 h soit une cause majeure de nos problèmes”
              Les 35 h ont eut un impact plutot faible sur l economie, car ne l oublions pas elle se sont accompagnees de mesures compensatoires (annualisation du temps de travail, moderation salariale …). Dire que supprimer les 35 h aurait permit un rebond fulgurant de l economie est juste bon pour les tretaux electoraux des LR
              De toute facon comme vous l ecrivez, dans un grand nombre de metier, la productivite ne depend pas du nombre d heures travailles (si la personne passe 4 h a glander devant son ecran ou a la machine a café, il n y a aucun gain)
              Experience personnelle : les 35 h ca a ete : “faites en 35 h ce que vous faisiez avant en 40” …

            • Descartes dit :

              @ cdg

              [Jospin s’est en effet fait battre mais il a été victime d’un concours de circonstance qui l’a empêché d’être au second tour (multiples candidatures de gauche + papi voise) et d’une mauvaise campagne électorale (il était tellement sûr d’être au second tour qu’il a négligé le premier).]

              Il y a une certaine tendance à attribuer les défaites à des choix tactiques ou à des « concours de circonstances ». Mais je ne peux m’empêcher de constater que depuis 1978 avec une seule exception aucune majorité gouvernante n’a été reconduite au pouvoir. En 1986, la gauche gouvernante perd les législatives, en 1988 la droite gouvernante perd les présidentielles, en 1993 la gauche gouvernante perd les législatives, en 1995 la droite gouvernante (Balladur) perd contre la droite non-gouvernante (Chirac), en 1997 la droite gouvernante perd les législatives, en 2002 la gauche gouvernante perd les présidentielles, en 2012 la droite gouvernante perd les présidentielles et législatives, même chose en 2017 pour les socialistes. Il n’y a qu’en 2007, avec l’élection de Sarkozy, que cette loi trouve une exception. Alors, on peut attribuer la défaite de Jospin à des considérations de circonstance, mais on voit bien que sa défaite s’inscrit dans une logique bien plus profonde.

              Depuis 1978 les gouvernements en place son systématiquement battus parce que depuis 1978 on élit moins qu’on ne défenestre. L’argument dominant des campagnes électorales est « sortez les sortants ». Et ça marche autant pour la gauche que pour la droite. On peut dire que Jospin a été battu parce qu’il n’a pas su rassembler son camp autour de lui au premier tour. Mais rien ne vous dit que s’il l’avait fait il aurait été élu.

              [L’économie ne suffit pas pour se faire élire mais ça aide nettement. Rappelez-vous Clinton “it’s the economy stupid” ou Reagan qui s’est fait élire contre carter en demandant a chaque électeur au moment du vote de se décider sur la question “est ce que ma situation est meilleure maintenant qu’il y a 4 ans (aka quand carter a ete elu)”]

              D’abord, vous noterez que ni Clinton ni Reagan ne se sont présentés en France. Ensuite, que Reagan a été réélu alors que l’économie allait très mal, et que Trump n’a pas été réélu alors que l’économie allait très bien…

              [“la droite ne croit pas que les 35 h soit une cause majeure de nos problèmes” Les 35 h ont eu un impact plutôt faible sur l’économie, car ne l’oublions pas elle se sont accompagnées de mesures compensatoires (annualisation du temps de travail, moderation salariale …).]

              Du point de vue strictement financier, l’impact a été effectivement faible : la modération salariale et les gains de productivité liés à l’annualisation a absorbé le coût supplémentaire. Mais en termes de désorganisation du travail, c’est beaucoup moins évident. Mais je suis d’accord avec vous, ce n’est pas la cause « majeure » de nos problèmes. L’enjeu des 35 heures est plus symbolique que autre chose.

  4. dsk dit :

    @ Descartes
     
    [“Le malotru qui osa porter la main sur la présidentielle figure – un certain Damien Tarel – a été vite fait arrêté et jugé en comparution immédiate. Il a été dûment condamné à 18 mois de prison, dont 4 fermes, avec mandat de dépôt. Il se voit interdire aussi de détenir des armes pendant 5 ans et d’exercer toute fonction publique à titre définitif pour « violence sans incapacité sur personne dépositaire de l’autorité publique ».”]
     
    Tout à fait d’accord avec votre papier. Franchement, si j’avais été l’avocat de Damien Tarel, j’aurais contesté une telle qualification. Est-on encore “dépositaire de l’autorité publique” lorsqu’on juge bon de faire le guignol avec McFly et Carlito ? Et de même, d’ailleurs, lorsqu’on pratique en permanence les bains de foule pour se donner une image superficielle de proximité ? Je dirais, pour ma part, qu’on y a volontairement renoncé. Et j’ajouterais que par cette gifle, Damien Tarel n’aura fait que rappeler à Macron la raison d’être de cette règle “ringarde” qui veut qu’un gouvernant conserve une certaine distance physique avec les gouvernés, sans compter qu’il lui aura peut-être ainsi sauvé la vie, en lui faisant réaliser les risques que représentaient ces bains de foules, dans le contexte actuel du terrorisme islamique. Finalement, il mériterait plutôt une médaille…
     

    • Descartes dit :

      @ dsk

      [Tout à fait d’accord avec votre papier. Franchement, si j’avais été l’avocat de Damien Tarel, j’aurais contesté une telle qualification. Est-on encore “dépositaire de l’autorité publique” lorsqu’on juge bon de faire le guignol avec McFly et Carlito ?]

      Malheureusement, oui. Macron a été élu par le peuple français pour un mandat de cinq ans, et reste donc « dépositaire de l’autorité publique » pendant cette période, sauf s’il démissionne ou s’il est déclaré inapte à remplir ses fonctions dans les termes prévus par la constitution. Le fait qu’il fasse le guignol n’y change rien.

      [Et j’ajouterais que par cette gifle, Damien Tarel n’aura fait que rappeler à Macron la raison d’être de cette règle “ringarde” qui veut qu’un gouvernant conserve une certaine distance physique avec les gouvernés, sans compter qu’il lui aura peut-être ainsi sauvé la vie, en lui faisant réaliser les risques que représentaient ces bains de foules, dans le contexte actuel du terrorisme islamique. Finalement, il mériterait plutôt une médaille…]

      Je n’irai pas jusque-là. Mais sans aucun doute cet épisode rappelle effectivement que toute fonction d’autorité implique une distance, tout simplement parce que le rapport d’autorité est asymétrique : celui qui est « investi de l’autorité publique » et celui qui est soumis à cette autorité ne sont pas sur un pied d’égalité. Faire comme si cette asymétrie n’existait pas crée une fausse situation qui aboutit à ce genre de débordement. Après tout, si je peux parler au président comme si c’était mon copain, pourquoi ne puis-je pas lui offrir un joint ou lui donner une gifle ?

      On ne peut pas chasser avec les chiens et courir avec le lièvre. Assumer une fonction d’autorité, c’est assumer les contraintes symboliques et réelles de cette fonction. Et parmi elles, la solitude.

  5. UBU53 dit :

    Et si cette “gifle” n’était que de la mise en scène ?
    Revoir l’enregistrement sur BFM … image par image …
    Il n’y a qu’une vingtaine de personnes et il se dirige droit vers une seule personne à laquelle il prend de sa main droite l’avant bras gauche jusqu’au coude.
    C’est la main droite qui donne la “claque”
    Au minimum il n’y a aucun respect des gestes barrière … étonnant de la part de celui qui promulgue ces gestes

    • Descartes dit :

      @ UBU53

      [Et si cette “gifle” n’était que de la mise en scène ?]

      Le Grand Komplot aurait encore frappé ? Utilisez votre rasoir d’Occam : si c’était une mise en scène, alors cela supposait de trouver un péquin prêt à se faire lourdement condamner, et un grand nombre de personnes prêtes à garder le secret – imaginez seulement le scandale si cela se savait. Et tout cela pour un bénéfice pour le moins aléatoire, car je doute qu’il y ait un seul Français qui ira voter Macron à cause de cet incident.

      [Il n’y a qu’une vingtaine de personnes et il se dirige droit vers une seule personne à laquelle il prend de sa main droite l’avant-bras gauche jusqu’au coude.]

      Jusque-là, rien de plus normal : la personne en question voulait certainement que le président s’approche d’elle, et une personne qui veut que vous vous approchiez a un langage corporel qui ne peut qu’attirer un politicien comme Macron à un moment où il cherche précisément le contact avec la foule.

      [C’est la main droite qui donne la “claque”]

      Là encore, rien d’extraordinaire. La plupart des gens sont droitiers, et donneraient donc une claque avec la main droite, en particulier s’ils ont la main gauche prise.

  6. bip dit :

    [trois belles soufflantes]
     
    [trois baffes]
     
    Pourquoi trois ? Une seule non ?

    • Descartes dit :

      @ bip

      [Pourquoi trois ? Une seule non ?]

      J’avais cru comprendre qu’il y avait eu trois coups de frappés, comme dans tous les drames…

  7. bip dit :

    [N’est-ce pas Macron qui se targue d’être « disruptif », de ne pas se sentir contraint par les règles et les habitudes ? N’a-t-il pas fait sien le slogan américain du « break the rules » et du « just do it » ? N’encourage-t-il pas les fonctionnaires à « prendre des risques » quitte à « bousculer les normes » pour atteindre leurs objectifs ? Et bien, pourquoi exiger de Damien Tarel qu’il se contente des moyens orthodoxes et acceptés de la protestation politique, pourquoi lui reprocher d’avoir innové ?]
     
    Ils ont dit “Start up Nation”, il a compris “Tarte up Nation”.
     
     
    [Lorsque les députes LFI refusent de porter la cravate pour siéger, c’est bien plus qu’une révolte adolescente. Pensez à ces paysans qui pendant des siècles s’habillaient pour aller à la messe – ce n’est pas par hasard si dans notre langue on parle des « habits du dimanche » et on dit d’une personne élégante qu’elle est « endimanchée ». Ces pratiques marquaient le caractère sacré du moment et du lieu. Refuser cette distinction, aller dans l’hémicycle comme on va au café, c’est désacraliser le lieu et la pratique.]
     
    Les ministres régaliens font maintenant campagne dans les cafés dans une tenue digne d’un lendemain de cuite…

  8. Ian Brossage dit :

    @Descartes
    Excellent article ! Rien à ajouter sinon que :

    Seulement, on ne savait pas cet homme politique si attaché à la figure du « monarque présidentiel ».

    Décidément, vous êtes en verve.
     

  9. Ian Brossage dit :

    Ah, finalement, désolé d’ajouter un message… mais je me souviens maintenant d’un fait qui m’a interloqué. Sur la vidéo de la gifle, on voit d’abord un Macron impatienté se précipiter littéralement vers les citoyens attroupés, afin d’aller leur parler (distanciant ainsi ses gardes du corps dans une sorte d’indifférence aux règles de sécurité). D’où peut venir cet empressement de Macron à parler à des gens, au point qu’il lui faut absolument semer toute son équipe pour les rejoindre au plus vite ? C’est certainement un comportement assez étrange.

    • Descartes dit :

      @ Ian Brossage

      [D’où peut venir cet empressement de Macron à parler à des gens, au point qu’il lui faut absolument semer toute son équipe pour les rejoindre au plus vite ? C’est certainement un comportement assez étrange.]

      En fait, un comportement qui cadre parfaitement avec la personnalité de Macron. N’oubliez pas que notre président est d’abord un acteur, un séducteur. Cette longue année de confinement a été pour lui – comme pour n’importe quel acteur – un calvaire. Imaginez-vous, un an sans public à séduire, ou l’on ne peut parler qu’à l’œil immobile d’une caméra…

      • Ian Brossage dit :

        Paradoxalement, j’ai l’impression que c’est moins lui qui séduit, qu’il n’est séduit…

        • Descartes dit :

          @ Ian Brossage

          [Paradoxalement, j’ai l’impression que c’est moins lui qui séduit, qu’il n’est séduit…]

          C’est un peu la logique de séduction: le séducteur se séduit lui même à travers du regard des autres…

  10. Vincent dit :

    @Descartes
     

    [De l’enseignant il était exigé non seulement une compétence professionnelle, mais un comportement irréprochable, à l’école et en dehors d’elle. Leur travail ne s’arrêtait pas aux portes de la salle de classe : il fallait aller voir les parents pour les convaincre de vacciner leurs enfants, de laisser les plus « doués » faire des études. Souvent, ils participaient à l’administration des communes. Et cela sans compter les obligations symboliques : dans les années 1960, un enseignant ne faisait pas cours en jean et t-shirt.]

     
    Cette remarque m’interpelle, même si je pense que vous avez tout à fait raison.
     
    Je m’explique :
    Le mouvement “pédagogiste”, depuis les années 70, plaide qu’il faut faire rentrer la société dans l’école, au lieu de se contenter de débiter et de faire ingurgiter des savoirs pas forcément utile. Autrement dit, l’Ecole ne doit plus être un lieu consacré à sacralité du savoir, mais au contraire un lieu où les enfants viennent avec leurs problèmes, leur identité, leurs angoisses, et où on prend en compte les enfants dans leur globalité, au lieu de se contenter de leur administrer des cours et de les évaluer.
     
    Pour reprendre une classification qui n’est pas de moi, il y a 3 visions des missions de l’école, pour caricaturer :
    – l’instruction, soit l’école traditionnelle, chargée de délivrer des cours, de les faire apprendre et comprendre, et d’évaluer cet apprentissage,
    – l’éducation, où on prend en compte les individus avec leur soucis et leurs problèmes concrets et quotidiens, et on essaye de les aider à s’insérer le mieux possible dans la société (vision “pédagogiste”, qui favorise les débats et discussions en classe, les échanges d’idées entre les élèves, le travail en groupe pour socialiser, etc.)
    – la formation, soit une vision purement libérale et utilitaire, de l’école chargée de délivrer les compétences strictement nécessaires pour occuper un emploi.
     
    En principe, l’expression que vous avez utilisée : “le travail ne s’arrête pas aux portes de la classe” devrait être le crédo du second groupe. Et pourtant, c’est l’influence de cette même idéologie qui a désacralisé l’école (l’enseignant n’étant plus tenu de délivrer un savoir de sa chaire, mais d’être un animateur du groupe-classe).
    D’où ce qui me semble être un paradoxe entre le discours et la réalité…
     

    une fois leurs obligations et servitudes abolies, les protections et privilèges dont ils bénéficiaient disparaîtraient aussi. Le peuple accepte les aristocraties aussi longtemps que celles-ci tiennent leur part du contrat. Quand elles s’en affranchissent, quand leur utilité ne justifie plus la considération et les privilèges dont elles jouissent, on leur coupe la tête. 

     
    J’aime beaucoup le début du chapitre IV de l’histoire de France de Jacques Bainville, sur ce sujet.
    Il est disponible ici (c’est dans le domaine public ; l’oeuvre est de 1924) :
    https://fr.wikisource.org/wiki/Histoire_de_France_(Jacques_Bainville)/Chapitre_IV
     
    Extrait :

    “Les abus de la féodalité ne furent sentis que plus tard, quand les conditions eurent changé, quand l’ordre commença à revenir, et les abus ne s’en développèrent aussi qu’à la longue, la valeur du service ayant diminué et le prix qu’on le payait étant resté le même. C’est ce que nous voyons de nos jours pour le régime capitaliste. Qui se souvient des premiers actionnaires qui ont risqué leur argent pour construire des chemins de fer ? À ce moment-là, ils ont été indispensables. Depuis, par voie d’héritage ou d’acquisition, leurs droits ont passé à d’autres qui ont l’air de parasites. Il en fut de même des droits féodaux et des charges qu’ils avaient pour contrepartie. Transformés, usés par les siècles, les droits féodaux n’ont disparu tout à fait qu’en 1789, ce qui laisse une belle marge au capitalisme de notre temps. Mais, de même que la création des chemins de fer par des sociétés privées fut saluée comme un progrès, ce fut un progrès, au dixième siècle, de vivre à l’abri d’un château fort.”

     

    [Si le professeur ou le médecin ne sont que des fournisseurs d’un service commercial et l’élève ou le patient des clients « au centre du système », alors on ne voit pas en quoi l’enseignant ou le médecin mériteraient plus de respect, plus de considération qu’un plombier ou une femme de ménage (4).]

     
    Paradoxalement, les écoles privées, ou les médecins libéraux, sont à la fois les lieux dans lesquels la perte de respect est la moins importante, et également les lieux où l’aspect “fourniture d’un service commercial” est le plus explicite.
     
    Alors que l’hôpital public, les SMUR, ou les écoles publiques n’apparaissent pas comme fournissant un service commercial.
     
    Je soupçonne que, s’agissant des enseignants, l’image que donnent certains lors de manifestations, dans lesquelles on croirait voir des marginaux revendicatifs, fait bien plus que toute demande de limitation des horaires (qui ne sont pas une revendication principale des enseignants, à ma connaissance).
     

    [Quel respect, quelle autorité pourrait invoquer un curé qui servirait la messe en t-shirt et en jean, qui nous expliquerait qu’il faut être « transgressif » vis-à-vis des commandements, ou qui expliquerait qu’il aimerait ne pas avoir à se rendre au chevet des malades en dehors des heures de travail ? Aucun]

     
    Naturellement, nous n’en sommes pas à célébrer la messe en short et chemise hawaïenne… Mais détrompez vous sur l’absence d’évolution du clergé.
     
    Les prêtres et moines ont leurs jours de congés bien définis, et bien souvent ne restent pas au presbytère quand ils sont de repos.
    Je me souviens avoir été frappé de voir un prêtre me raconter les “âneries” qu’il faisait -sur ses jours de repos- avec ses potes passionnés de grosse mécanique.
    Ou un moine arrivant à une réunion en jean moulant et blouson de cuir, alors qu’un de ses collègues (*), antillais, faisait des gestes de danse, en chemise hawaïenne sur du reggae…
    (*) Je ne sais pas si on parle de “collègues” entre moines ?
     
    [(5) Le cas des attentats contre De Gaulle, qu’on cite à tort et à travers, est bien entendu incomparable. De Gaulle fut la cible d’attentats politiquement motivés et prémédités. Ceux qui voulaient sa mort imaginaient qu’elle modifierait la politique du gouvernement français. Le soufflet administré a Macron est un acte purement individuel et spontané, sans véritable motivation politique, tout comme l’était l’attentat contre Jacques Chirac.]
     
    Je ne dois pas lire les mêmes sources que vous, car je n’avais jamais entendu une telle comparaison, dont je conviens qu’elle est stupide.
     
    Ceci dit, je ne serais pas totalement d’accord avec vous sur le caractère politique des attentats contre de Gaulle. Ceux qui les ont commis n’imaginaient pas qu’ils pourraient modifier significativement la politique du gouvernement. En tout cas certainement pas pour les derniers.
     
    Rappels de chronologie :
     
    – 23 avril 1961 : putsch des généraux ; son échec est à l’origine du commencement de mise en place d’une “armée secrète”, et d’un violent sentiment anti-gaulliste.
    – 8 septembre 1961 : Attentat de Pont-sur-Seine
    – 18 mars 1962 : Accords d’Evian
    – 3 juillet 1962 : Proclamation d’indépendance de l’Algérie
    – 5 juillet 1962 : la République française reconnaît l’indépendance de l’Algérie
    – 22 août 1962 : Attentat du petit Clamart
     
    Il est clair qu’il était trop tard pour charger quoi que ce soit à la politique algérienne de la France dans ce dernier cas.
    Et même dans le cas de l’attentat de Pont-sur-Seine, si on en croit la fiche Wikipedia, les commanditaires avaient compris que l’opinion publique ne les suivrait pas, et qu’il était vain de tenter un assassinat.
     
    A mon sens, la motivation principale de Bastien-Thierry & Co était de se venger celui qui était responsable de la “trahison” dont l’armée française s’était, à leurs yeux, rendue coupable en Algérie. Bref, plutôt une question d’honneur, de devoir de supprimer un traitre, plutôt qu’un projet politique de maintenir l’Algérie dans la France.
     
    A propos, puisque vous mentionnez l’attentat raté contre J. Chirac… Je pense qu’on ne peut pas dire qu’il a manqué à la dignité de la fonction, non ?
    A part peut être en étant trop enthousiaste pendant les matches de foot de 1998 et en allant dans les vestiaires ? Mais c’est à mon avis assez tolérable. De même que Clémenceau allait encourager les poilus dans les tranchées, ou que Eisenhower allait voir les paras le 5 Juin 1944 avant qu’ils ne sautent…
    Si la compétition sportive est une manière pacifique de faire la guerre ; pourquoi ne pourrait-on pas aller à la rencontre des soldats ?

    • Descartes dit :

      @ Vincent

      [Le mouvement “pédagogiste”, depuis les années 70, plaide qu’il faut faire rentrer la société dans l’école, au lieu de se contenter de débiter et de faire ingurgiter des savoirs pas forcément utile. Autrement dit, l’Ecole ne doit plus être un lieu consacré à sacralité du savoir, mais au contraire un lieu où les enfants viennent avec leurs problèmes, leur identité, leurs angoisses, et où on prend en compte les enfants dans leur globalité, au lieu de se contenter de leur administrer des cours et de les évaluer.]

      Oui. Encore un exemple, peut-être le meilleur qui soit, de la banalisation d’un lieu autrefois sacralisé. Car ce n’est pas par hasard si on utilisait pour désigner les écoles, les lycées ou les universités la métaphore « les temples du savoir ». C’étaient effectivement des « temples » au sens que ces espaces étaient situés en marge du monde profane, soumis à des règles et des hiérarchies qui ne sont pas celles du quotidien.

      [En principe, l’expression que vous avez utilisée : “le travail ne s’arrête pas aux portes de la classe” devrait être le crédo du second groupe. Et pourtant, c’est l’influence de cette même idéologie qui a désacralisé l’école (l’enseignant n’étant plus tenu de délivrer un savoir de sa chaire, mais d’être un animateur du groupe-classe).]

      Je ne me suis pas bien fait comprendre. Lorsque je dis que le travail de l’enseignant ne s’arrête pas aux portes de la classe, ce n’est pas parce que je pense que l’enseignant doit sortir de son rôle d’instruction pour « prendre en compte les individus avec leurs soucis et problèmes concrets et quotidiens ». Regardez les exemples que j’ai donné dans mon papier : « il fallait aller voir les parents pour les convaincre de vacciner leurs enfants, de laisser les plus « doués » faire des études. Souvent, ils participaient à l’administration des communes. ». Expliquer aux parents les bienfaits de la vaccination, pousser les plus doués à faire des études, participer au fonctionnement des institutions civiques, ce n’est pas sortir de son rôle « d’instruction » (au sens de vos 3 catégories), mais au contraire, c’est leur continuité. Ce que j’ai voulu dure, c’est qu’on n’instruit pas seulement par le cours magistral. On instruit aussi par l’exemple.

      Il y a une grande différence entre l’enseignant qui aide une famille à trouver un logement parce qu’il voit là la condition indispensable pour un meilleur apprentissage des enfants, et l’enseignant qui aide une famille à trouver un logement par sensibilité sociale. Dans le premier cas, il est dans son rôle qui consiste à tout faire pour amener ses élèves au plus haut niveau de connaissance. Dans le second, il sort de son rôle pour prendre celui de l’assistante sociale.

      C’est pourquoi, et contrairement à ce que laisse penser votre description, faire de l’école un lieu d’instruction ne réduit en rien son rôle ou son domaine d’intervention, au contraire. Ce qu’il faut préserver, c’est l’idée que l’école a pour fonction de produire des citoyens instruits, et non de résoudre leurs « soucis et problèmes concrets ». Lorsque l’école nourrit, elle nourrit pour instruire. Lorsque l’école soigne, elle soigne pour instruire. Si elle le fait pour d’autres raisons, elle sort de son rôle.

      [J’aime beaucoup le début du chapitre IV de l’histoire de France de Jacques Bainville, sur ce sujet.
      Il est disponible ici (c’est dans le domaine public ; l’oeuvre est de 1924) : (…)]

      La citation est très belle et résume parfaitement mon raisonnement. Mais elle contient une erreur factuelle. Lorsque Bainville demande « Qui se souvient des premiers actionnaires qui ont risqué leur argent pour construire des chemins de fer ? » il propage un mythe tenace, celui des investisseurs qui auraient risqué leur fortune pour construire le réseau ferroviaire. En fait, cette espèce n’a jamais existé. Le développement des réseaux ferroviaires en France, mais aussi aux Etats-Unis, se fit certes avec des investissements privés, mais garantis par l’Etat et protégés par des monopoles concédés. C’est donc la collectivité qui a assumé l’essentiel du risque, les investisseurs n’assumant qu’un risque résiduel. Cela n’enlève rien au raisonnement de Bainville : il existe d’autres domaines ou la prise de risque par le capital privé a joué un rôle fondamental. Mais dans les infrastructures – et notamment celles qui avaient un intérêt militaire, comme le chemin de fer ou le télégraphe – la garantie de l’Etat n’a jamais été très loin.

      [Paradoxalement, les écoles privées, ou les médecins libéraux, sont à la fois les lieux dans lesquels la perte de respect est la moins importante, et également les lieux où l’aspect “fourniture d’un service commercial” est le plus explicite.]

      Ce n’est pas ce que me disent mes amis médecins ou enseignants, et ce n’est pas ce que montrent les chiffres. Ainsi, par exemple, les médecins libéraux dans les banlieues « difficiles » partent les uns après les autres, excédés par les « incivilités » répétées. Quant aux enseignants du privé, ils subissent exactement les mêmes pressions des parents pour pousser les notes de leur petit chéri que ceux du public. La seule différence étant que cette pression est institutionnalisée : un professeur trop sévère sera convoqué par sa hiérarchie qui lui expliquera les subtilités du rapport client-fournisseur.

      [« Quel respect, quelle autorité pourrait invoquer un curé qui servirait la messe en t-shirt et en jean, qui nous expliquerait qu’il faut être « transgressif » vis-à-vis des commandements, ou qui expliquerait qu’il aimerait ne pas avoir à se rendre au chevet des malades en dehors des heures de travail ? Aucun » Naturellement, nous n’en sommes pas à célébrer la messe en short et chemise hawaïenne… Mais détrompez-vous sur l’absence d’évolution du clergé.]

      Mais… je ne me trompe pas. Je sais bien que le clergé évolue. Je sais aussi que le respect et le statut social dont il bénéficie n’est plus du tout le même qu’il y a quarante ou cinquante ans.

      [Ceci dit, je ne serais pas totalement d’accord avec vous sur le caractère politique des attentats contre de Gaulle. Ceux qui les ont commis n’imaginaient pas qu’ils pourraient modifier significativement la politique du gouvernement. En tout cas certainement pas pour les derniers. Rappels de chronologie : (…) Il est clair qu’il était trop tard pour charger quoi que ce soit à la politique algérienne de la France dans ce dernier cas.]

      C’est notre vision aujourd’hui. Mais à l’époque beaucoup d’ultras pensaient qu’un « dernier sursaut » était possible. Mais surtout, il ne s’agit pas seulement de politique algérienne. Une partie de l’extrême droite traditionnaliste pensait que De Gaulle était en train de céder la France et l’Afrique au communisme (c’est d’ailleurs ainsi que Bastien-Thiry, organisateur de l’attentat, justifie celui-ci).

      [A propos, puisque vous mentionnez l’attentat raté contre J. Chirac… Je pense qu’on ne peut pas dire qu’il a manqué à la dignité de la fonction, non ?]

      Tout à fait. On peut reprocher beaucoup de choses à Chirac, mais pas d’avoir rabaissé la dignité de la fonction par son comportement. Plutôt le contraire.
      [A part peut être en étant trop enthousiaste pendant les matches de foot de 1998 et en allant dans les vestiaires ? Mais c’est à mon avis assez tolérable. De même que Clémenceau allait encourager les poilus dans les tranchées, ou que Eisenhower allait voir les paras le 5 Juin 1944 avant qu’ils ne sautent…]

      Chirac faisait justement une séparation assez stricte entre ses passions privées et sa fonction publique. Il est allé dans les vestiaires, mais il n’a pas fait une « fan zone » à l’Elysée.

  11. Luc dit :

    eH oUI! UNE FOIS DE PLUS VOUS EXPRIMEZ AVEC TALENT LE PROBLEME QUI EST  à l’oeuvre.
    Merci cher Descrtes . Vous ensoleiller notre  quotidien de part la qualité extraordinaire du blog que vous anomez avec brio. Seule la rubrique du courrier des lecteurs,filtrée,de la revue’l’école et la nation’ du pcf dans les années 60-70 dont Commoli père était responsable,vaut presque votre blog,dans mes souvenirs . Oui,l’époque est aux entartrages réels ou allégoriques.
    Je déteste ça .Ma préférence va à l’engagement collectiviste,en débacle mondiale depuis des décennies et à l’utilisation du rasoir d’ockham .
    Ces principes m’incitent à penset que comme depuis 40 ans le système au pouvoir va utiliser l’épouvantail ‘Lepen’ pour rester au pouvoir.C’est récurrent,les Lepen que ce soit avec le FN ou le RN,servent de repoussoir.Les Lepen eux mêmes y trouvent leur compte ça leur évite d’aller gouverner un pays dans un tel état de d’archépilisation qu’est la France actuelle.Moi même ,je ne m’y engagerai pas, eput être que le Quarantenaire Macron ne se représentera pas ca les défis sont considérables lourds de conséquences peut être dramatiques.
    Alors pourquoi ne pas favoriser l’élection d’un ‘ inconscient de ces dangers’ ,tels Mariani ?
    S’il gagne en Paca ,ou même s’il perd , Mariani semble être formaté pour recueillir les suffrages des électeurs du RN,de LR,d’une partie des électeurs de LREM,du PS et de Lfi,lui venu de la gauche PS,ex bébé Chirac,ministre de Sarkozy et maintenant candidat RN,non?
    Quant à moi,ce sera Roussel mais ne devrait il pas entartrer quelqu’un pour qu’enfin les Merdias s’intéressent à lui?

  12. Vincent dit :

    Sur la désacralisation des plus hautes fonctions de l’Etat…
     
    Marlène Schiappa le 8 Juin :
    Elle explique, en gros, qu’il est inacceptable d’attenter à la dignité de la fonction présidentielle : “Quand le président est agressé, c’est chaque Français qui reçoit un coup à travers lui”
     
    Et quelques jours plus tard…
    Marlène Schiappa le 12 juin 2021 lors du meeting de Laurent Saint-Martin ; ou comment on peut être ministre et jouer les chauffeurs de salles :
    https://www.tf1.fr/tmc/quotidien-avec-yann-barthes/videos/marlene-schiappa-si-genant-41079970.html
    Et en plus, c’est tout à fait assumé :
    “C’est pas parcequ’on est ministre qu’on est obligés d’être sinistre, et je crois qu’on peut être sérieux sans se prendre au sérieux“.
     
    J’aimerais bien qu’elle explique pourquoi on doit prendre au sérieux quelqu’un qui ne se prend pas au sérieux…

    • Descartes dit :

      @ Vincent

      [Elle explique, en gros, qu’il est inacceptable d’attenter à la dignité de la fonction présidentielle : “Quand le président est agressé, c’est chaque Français qui reçoit un coup à travers lui”]

      Admettons. Mais quand Macron reçoit McFly et Carlito et joue avec eux, n’est-ce pas là aussi une « agression » contre la fonction présidentielle ? Le problème avec les gens comme Schiappa, c’est qu’ils ne comprennent pas que les deux choses sont liées, comme le montre parfaitement la référence que vous apportez :

      [« Ce n’est pas parce qu’on est ministre qu’on est obligés d’être sinistre, et je crois qu’on peut être sérieux sans se prendre au sérieux ».]

      L’histoire de France est pleine d’hommes politiques et même d’hommes d’Etat qui prenaient leur fonction très au sérieux, et qui pourtant avaient beaucoup d’humour – et qui étaient capables de prendre beaucoup de distance par rapport à leur rôle. On imagine mal quelqu’un qui prenait son rôle plus au sérieux que De Gaulle, et c’est pourtant celui parmi nos président qui a laissé la plus grande collection de bon mots comiques derrière lui.

      Schiappa appartient à cette génération élevée dans l’amusement permanent. Approfondir les sujets, prendre conscience des conséquences de ce qu’on fait, c’est angoissant, c’est sinistre, c’est « se prendre au sérieux ». Pas cool, en somme. Tout doit être léger, ludique, superficiel.

  13. BolchoKek dit :

    [Devant une telle sévérité, on ne peut que consacrer une pensée émue aux policiers, gendarmes, professeurs ou inspecteurs du travail, victimes quotidiennes d’agressions autrement plus graves, et dont les agresseurs écopent, souvent des mois voire des années après les faits, d’un simple « rappel à la loi » ou de quelques heures de travaux d’intérêt général.]
     
    J’avoue que c’est franchement salé, en effet. Cela me semblerait justifié si la justice faisait preuve d’autant de célérité et de sévérité pour le genre d’agression que tu signales. Et d’ailleurs, je trouve que Macron est encore une fois insuffisant : s’il veut jouer le “mec cool”, ça ne m’enchante pas, mais il n’a qu’à aller jusqu’au bout, et intervenir en faveur du baffeur. Se redécouvrir Jupiter quand ça l’arrange le rend indigne en plus de ridicule.
     
    [Notre histoire, qu’on l’aime ou non, est celle « du bruit et de la fureur », des oppositions radicales qui ne vont pas sans une certaine violence verbale et quelquefois physique.]
     
    D’ailleurs, une baffe est certes une agression physique, mais à portée largement symbolique : comme un enfarinage, ou un entartrage, le but n’est pas de blesser un individu dans sa chair, mais – ce qui s’approche plus de l’agression verbale – dans son égo. Notons d’ailleurs que ce monsieur Tarel a choisi, avec l’égo de Macron, une cible difficile à rater. On peut d’ailleurs se demander si ce n’est pas l’autosuffisance de certains qui les rendent des cibles tentantes : par exemple BHL, qui est à la fois d’une fatuité inégalée, et entartré à répétition. L’outrage des bavardeurs professionnels sur la “violence physique” a donc un côté assez pathétique, on nous vend le retour de la “peste brune” qui avancerait à coup de mistoufles et d’ingrédients pâtissiers, et je pense que les Français ressentent cela. Si au lieu d’une baffe il s’était agi d’un coup de boule par exemple, cela serait probablement pris plus au sérieux.
     
    [Lors des manifestations des « gilets jaunes », nos élites politico-médiatiques ou eu le frisson en s’imaginant leurs têtes sur des piques.]
     
    Pour continuer ton propos, on peut se demander si l’insistance paniquée sur le caractère physique de l’agression par la classe politique (alors que nombreux verraient surtout la portée symbolique de l’acte) n’est pas révélatrice de certaines peurs profondes… Pour le cynophobe, un chihuahua nerveux peut prendre l’apparence d’un mastiff enragé…
     
    [Ces pratiques marquaient le caractère sacré du moment et du lieu. Refuser cette distinction, aller dans l’hémicycle comme on va au café, c’est désacraliser le lieu et la pratique. ]
     
    Deux amis (l’un Ukrainien, l’autre Russe) m’ont une fois accompagné au bureau de vote par curiosité. Ce qui les avait le plus frappé fut de voir les citoyens voter en tenue “décontractée”, et surtout les assesseurs en short. Dans l’idiosyncrasie post-soviétique, l’idée du symbole de la tenue vestimentaire est toujours très présente, et la sacralisation de certaines situations “sérieuses” suppose de façon presque inconsciente un effort vestimentaire. Tout comme il est instinctif de laisser sa place aux vieilles dames, ou de dire bonjour au début de chaque interaction, ça fait partie du “surmoi collectif”, des “choses qui se font et ne se font pas”. C’était d’autant plus singulier considérant que de leur propre aveu, mes amis viennent de pays où “voter ne change pas grand chose de toute façon”. J’ai trouvé ces observations particulièrement intéressantes, parce que c’est le genre de choses auxquelles on ne pense pas nécessairement avant d’être confronté à une dissonance par rapport à ses propres attentes – l’un des grands intérêts de voyager ou de fréquenter des étrangers à mon avis.
     
    [Mais il faut dire que ni De Gaulle, ni Pompidou, ni Giscard, ni Mitterrand, ni même Chirac n’ont joué la carte du « président normal » ou du « président transgressif ».]
     
    Giscard un peu quand même. Et ce qui maintenant nous semble bénin était à l’époque très transgressif. Je pense que c’était la principale faiblesse de Giscard, une approche trop technicienne des choses, un modernisme frénétique qui laisse peu de place à la subtilité, une méconnaissance du poids des symboles. Le granit de la République est très lourd… Mitterrand avait à sa façon rectifié le tir en construisant un personnage paternel de sage contemplatif dans son étude…

    • Descartes dit :

      @ BolchoKek

      [« Notre histoire, qu’on l’aime ou non, est celle « du bruit et de la fureur », des oppositions radicales qui ne vont pas sans une certaine violence verbale et quelquefois physique. » D’ailleurs, une baffe est certes une agression physique, mais à portée largement symbolique : comme un enfarinage, ou un entartrage, le but n’est pas de blesser un individu dans sa chair, mais – ce qui s’approche plus de l’agression verbale – dans son égo.]

      Bien entendu. En fait, la violence physique dans la politique française est relativement rare précisément parce que notre peuple, qui est un peuple fondamentalement politique, a toujours eu une capacité de symbolisation qu’on ne trouve pas dans d’autres pays (e.g. les Etats-Unis). C’est pourquoi nous avons une longue tradition d’entarteurs, d’enfarineurs ou de jeteurs d’oeufs, qui jouent plus sur l’image que sur le corps physique.

      [Notons d’ailleurs que ce monsieur Tarel a choisi, avec l’égo de Macron, une cible difficile à rater. On peut d’ailleurs se demander si ce n’est pas l’autosuffisance de certains qui les rendent des cibles tentantes : par exemple BHL, qui est à la fois d’une fatuité inégalée, et entartré à répétition.]

      Il est vrai qu’entarter quelqu’un qui réagirait avec humour, qui serait capable d’inviter son entarteur à prendre le thé, n’a pas beaucoup d’intérêt. D’ailleurs, lorsqu’on a entarté des gens de ce calibre – comme ce fut le cas de Hollande – l’affaire fut vite oubliée. Mais tout le monde se souvient de BHL entarté au son du « entartons, entartons, ces pompeux cornichons », parce que la description lui va comme un gant.

      [L’outrage des bavardeurs professionnels sur la “violence physique” a donc un côté assez pathétique,]

      D’autant plus pathétique que certains de ces bavardeurs professionnels ont nié avec constance la réalité d’une violence quotidienne qui monte, notamment dans certains quartiers. Une certaine gauche est d’ailleurs toujours sur le fantasme d’un « sentiment d’insécurité » qui n’existerait dans nos imaginations et qui aurait pour origine les discours de l’extrême droite. Combien de matelots, combien de capitaines ont été qualifiés de « rouges-bruns » et chassés du paradis gauchiste pour avoir admis que l’insécurité était réelle et qu’il fallait faire quelque chose.

      Franchement, on a envie de retourner à tous ces élus, à tous ces politiques qui se plaignent de la violence dont ils sont victimes leur propre discours sur le « sentiment d’insécurité ». Dis-toi bien ça, Jean-Luc, tu n’es pas victime de violence, ce n’est qu’une impression… ton esprit ne serait pas lepenisé, par hasard ?

      [« Lors des manifestations des « gilets jaunes », nos élites politico-médiatiques ou eu le frisson en s’imaginant leurs têtes sur des piques. » Pour continuer ton propos, on peut se demander si l’insistance paniquée sur le caractère physique de l’agression par la classe politique (alors que nombreux verraient surtout la portée symbolique de l’acte) n’est pas révélatrice de certaines peurs profondes… Pour le cynophobe, un chihuahua nerveux peut prendre l’apparence d’un mastiff enragé…]

      Je suis tout à fait d’accord. Au lendemain des violences de décembre 2018, des amis qui font partie de cabinets ministériels m’ont raconté leur « grande peur ». On se souvient de Benjamin Griveaux, alors ministre, évacué par le jardin de son ministère alors qu’une dizaine de « gilets jaunes » défonçaient la porte cochère avec un engin de chantier. Pour moi, ces discours paraissaient irréels, parce qu’on ne voyait pas à l’horizon la moindre possibilité d’une véritable révolution, d’un soulèvement populaire, ni même d’une situation de violence massive contre les personnes. Et pourtant, j’ai entendu plusieurs fois des gens politiquement cultivés et informés dire « si on ne fait pas quelque chose, ce sera nos têtes sur des piques ». Et pas vraiment au sens figuré.

      [Deux amis (l’un Ukrainien, l’autre Russe) m’ont une fois accompagné au bureau de vote par curiosité. Ce qui les avait le plus frappé fut de voir les citoyens voter en tenue “décontractée”, et surtout les assesseurs en short. Dans l’idiosyncrasie post-soviétique, l’idée du symbole de la tenue vestimentaire est toujours très présente, et la sacralisation de certaines situations “sérieuses” suppose de façon presque inconsciente un effort vestimentaire. Tout comme il est instinctif de laisser sa place aux vieilles dames, ou de dire bonjour au début de chaque interaction, ça fait partie du “surmoi collectif”, des “choses qui se font et ne se font pas”.]

      Tout à fait. Nous, citoyens d’un pays très organisé, nous réalisons peu l’énorme potentiel de violence qui réside dans l’être humain. La ritualisation, la symbolisation sont les instruments les plus efficaces pour canaliser cette violence, pour l’organiser, pour mettre des limites. L’exemple le plus classique est celui du sport, et ce n’est pas étonnant que la plupart des sports aient été codifiés en Grande Bretagne, un pays qui cultive particulièrement la logique du rituel.

      Les pays comme la Russie ou l’Ukraine, qui ont une histoire particulièrement violente, comprennent peut-être mieux le problème que nous. Ils savent que ce sont ces rituels qui constituent la seule barrière entre eux et le chaos. A l’inverse, nos politiques n’ont toujours pas compris que la « common decency », le « surmoi collectif », sont des mécanismes bien plus puissants que n’importe quelle reglementation.

      [« Mais il faut dire que ni De Gaulle, ni Pompidou, ni Giscard, ni Mitterrand, ni même Chirac n’ont joué la carte du « président normal » ou du « président transgressif ». » Giscard un peu quand même. Et ce qui maintenant nous semble bénin était à l’époque très transgressif.]

      Je crois que l’exemple de Giscard est justement intéressant pour comprendre la différence entre « modernisateur » et « transgressif ». Giscard avait effectivement rompu avec le lourd protocole gaullien – que Pompidou avait conservé. Mais il avait mis à la place un nouveau protocole. Giscard avait changé les règles anciennes pour des règles nouvelles, mais la règle était toujours là. Macron défend lui non pas une modernisation de la règle, mais la liberté de s’affranchir des règles, ce qui est très différent.

      Prenons un exemple : Darmanin déclare publiquement qu’il demandera aux forces de l’ordre de ne pas verbaliser les supporteurs qui, à l’occasion du match France-Allemagne seraient dans la rue après le couvre-feu. Maintenant, que le ministre donne une telle instruction confidentiellement à ses services, c’est discutable mais compréhensible. Mais que le ministre chargé de l’ordre public appelle publiquement ses services à ne pas appliquer la loi – ce qui, je le rappelle, constitue pour le fonctionnaire une faute et pour le ministre un délit – est totalement inadmissible. Si le ministre pense que l’occasion mérite une exception au couvrefeu, il n’a qu’à modifier la réglementation. Mais garder la règle et se réserver le droit de la violer, voilà ce qu’est l’esprit « transgressif ». Il remplace la logique de la règle par la logique de l’arbitraire individuel. On a le droit de sortir après le couvrefeu parce que le ministre « le veut bien ».Je doute fort que Giscard serait entré dans cette logique-là.

      [Je pense que c’était la principale faiblesse de Giscard, une approche trop technicienne des choses, un modernisme frénétique qui laisse peu de place à la subtilité, une méconnaissance du poids des symboles. Le granit de la République est très lourd… Mitterrand avait à sa façon rectifié le tir en construisant un personnage paternel de sage contemplatif dans son étude…]

      Je partage en partie votre analyse. Giscard était un étrange mélange, d’un côté pur produit d’une bourgeoisie française conservatrice et réactionnaire, de l’autre un technicien fasciné par les Etats-Unis et tout particulièrement par la figure de Kennedy. Mitterrand lui aussi est un personnage contradictoire, mélange de petite bourgeoisie provinciale pétainiste et porteur des étendards d’une gauche soixante-huitarde qui voulait tout casser.

      Là où les deux coïncidaient, c’est dans cette « haine de soi » de la bourgeoisie française – qui traduit en fait sa peur du peuple, un peuple décidément frondeur et incontrôlable – qui la pousse à chercher les solutions « disciplinaires » hors du pays, dans l’intervention des armées étrangères ou dans les structures supranationales. De ce point de vue, Giscard et Mitterrand sont les deux faces de la même médaille, mais à des époques différentes : Giscard était à la tête d’un Etat fort et respecté, et pouvait donc se permettre une « modernisation », Mitterrand était à la tête d’une France en déroute, et avait donc besoin de rassurer…

  14. Geo dit :

    @Descartes
    Il me semble que macron, comme nombre de figures “expertes”, était lié au sacré de la technique. ( Bien plus plus qu’ à celui des institutions, veux-je dire.)
    S’il perd le peu de respect dont il jouissait, c’est peut-être aussi que son “aura” de technicien ne bluffe plus personne.
     

    • Descartes dit :

      @ Geo

      [Il me semble que macron, comme nombre de figures “expertes”, était lié au sacré de la technique. ( Bien plus plus qu’ à celui des institutions, veux-je dire.)]

      J’avoue que je suis toujours très surpris d’entendre en France ceux qui vouent la technocratie aux gémonies fonder leur discours sur l’action de figures qualifiées de “technocrates” à tort. Macron n’est PAS un technocrate. Il n’a jamais fait un travail de technicien, il n’a jamais mis en avant une quelconque compétence technique, il ne s’entoure pas de techniciens et n’a aucun respect pour les institutions techniques. Lorsqu’on regarde les nominations sous Macron, on voit au contraire disparaître la distinction entre les postes “techniques” et les postes “politiques”: pensez à la nomination de Bayrou au poste de Commissaire général au plan. Quelle compétence “technique” pour ce poste peut l’ancien éleveur de chevaux et ancien professeur invoquer ?

      Giscard était un technocrate. Il avait confiance dans la technique, dans les institutions techniques. Il s’entourait de techniciens et sous son mandat il serait difficile à trouver une nomination purement politique à un poste technique. Mais Macron n’a rien d’un technocrate, et n’a jamais rien eu d’un technocrate. Et je doute fort qu’on ait voté pour lui pour son “aura” de technicien.

  15. Cherrytree dit :

    @Descartes
    Je témoigne pour un collègue, prof de collège (par ailleurs écrivain et ethnographie reconnu et salué, et très, très, très publié). Un jour que d’aventure il était très légèrement en retard, il hâtait le pas,  courant presque, vers sa salle de classe. Il fut intercepté au passage par le principal, qui lui dit :”Vous pouvez perdre cinq minutes, mais pas votre dignité”.
    Autre tranche de vie : toute gamine (1966…), il faisait si chaud dans la salle de classe (juin à Toulouse !) qu’une élève s’exclama :”Qu’est-ce je sue!”. Quartier de prolos et gagne-petit, maîtresse probablement communiste. Elle nous dit à nous, filles d’ouvriers et autres réfugiés républicains espagnols: “Un cheval sue, un homme transpire, une dame a chaud”. Merci, maîtresse, pour une leçon de dignité, quand les bacheliers et autres étudiants arrivent à l’oral en tongs et bermudas. La dignité se perd, beaucoup de nos politiques n’ont apparemment pas bénéficié des leçons de savoir-vivre et de maintien de l’école de la République. Qui nous préparait à toutes et tous à faire bonne figure en tous lieux sans rougir, c’est ça l’éducation républicaine. Par exemple pas faire des selfies avec des rappeurs quand on est Président ?
    Si vous permettez, Descartes, je posterai une ou deux anecdotes assorties de commentaires, si toutefois je ne fais pas trop”vieille bique”. Quoique… Communiste, pas bégueule, et je pense votre contemporaine.
    Entre nous, Montjoie, c’est une certaine culture, 😹 à côté du rap…
     
     
    .)

    • Descartes dit :

      @ Cherrytree

      [Je témoigne pour un collègue, prof de collège (par ailleurs écrivain et ethnographie reconnu et salué, et très, très, très publié). Un jour que d’aventure il était très légèrement en retard, il hâtait le pas, courant presque, vers sa salle de classe. Il fut intercepté au passage par le principal, qui lui dit : ”Vous pouvez perdre cinq minutes, mais pas votre dignité”.]

      Votre principal mérite une médaille. Il avait compris ce qu’est une institution.

      [Autre tranche de vie : toute gamine (1966…), il faisait si chaud dans la salle de classe (juin à Toulouse !) qu’une élève s’exclama : ”Qu’est-ce je sue!”. Quartier de prolos et gagne-petit, maîtresse probablement communiste. Elle nous dit à nous, filles d’ouvriers et autres réfugiés républicains espagnols: “Un cheval sue, un homme transpire, une dame a chaud”. Merci, maîtresse, pour une leçon de dignité, quand les bacheliers et autres étudiants arrivent à l’oral en tongs et bermudas.]

      Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître…

      [La dignité se perd, beaucoup de nos politiques n’ont apparemment pas bénéficié des leçons de savoir-vivre et de maintien de l’école de la République. Qui nous préparait à toutes et tous à faire bonne figure en tous lieux sans rougir, c’est ça l’éducation républicaine.]

      Oui, tout à fait. Paraphrasant Jaurès, « à celui qui n’a rien, la dignité est son seul bien ». La dignité, c’est l’exigence envers soi même.

      [Si vous permettez, Descartes, je posterai une ou deux anecdotes assorties de commentaires, si toutefois je ne fais pas trop”vieille bique”.]

      Allez-y, ces tranches de vie sont aussi des témoignages…

      • Cherrytree dit :

        @Descartes
        Puisque j’ai votre permission 🤭…
        Vous souvenez-vous de ce film des frères Cohen O’brother, et en particulier de la scène drôlatique où des politiciens aussi adipeux que corrompus, prêts à tout pour engranger quelques voix, se trémoussent très démagogiquement sur fond de musique country, pensant se fondre dans le public populaire, et agitent leur énorme derrière ? Voilà à quoi me fait songer la caste de ces élus et politiques qui prennent leur mandat pour un métier rémunérateur. Grotesque et écoeurant, et ça commence à se voir (sauf si Mélenchon donne le change aux naïfs dont il se sert).
        Voyez-vous, ce qui m’a passablement dégoûtée, ce fut l’altercation de Dupont-Moretti avec son adversaire du RN. Non seulement son attitude (je parle du ministre) était calamiteuse, mais à l’heure où tout est filmé et diffusé sur les rréseauxsociaux, j’ai eu du mal à digérer le débraillé de sa chemise hors de la ceinture. Comme les bras de chemise de notre président de la République. Eh oui, on a le respect qu’on mérite.
        Ceci dit, le mal vient de plus loin: Pompidou cigarette au coin des lèvres appelant sa femme”Bibiche”, euh, comment dire, encore que le fait était rare et très étudié pour apporter un peu d’humanité à la fonction, après l’impressionnant de Gaulle dont la jeunesse s’était lassée… Après il y a eu le rituel du Salon de l’Agriculture, avec Chirac qui flattait les ruraux en tapant sur le cul des vaches et en avalant charcutailles et verres avec entrain. Mise en scène, mais encore programmée, étudiée pour passer aux infos. 
        Nous n’en sommes plus là, les téléphones portables et les réseaux sociaux ont affolé le processus, et nos politiques, croyant les utiliser, sont parfois pris à leur propre piège.
        Car pas un instant un jeune n’a cru au jeu idiot de Macron, mais beaucoup l’ont pris pour un imbécile à qui on pouvait taper dans le dos, ou  qui peut faire l’objet d ”unpari stupide (on dit un défi, je crois…)., comme la baffe assénée par ce jeune crétin. Et va discuter au G7 après ça et être pris au sérieux… Pathétique. Et humiliant pour notre pays.
         
        Pompidou s’était voulu populaire, en tout cas plus accessible que Mon général. Mais là, ce n’est plus représenter le peuple, ce n’est plus être le président de la République d’un peuple, c’est “faire peuple”, avec la nuance de vulgarité que signifie l’expression.
         
        Et en ces temps où il n’y a plus de limite, la pédagogie ayant depuis belle lurette laissé la place à la fameuse “négociation” post-soixante-huitarde, il est à craindre un nouveau phénomène. Le “sans limite”. Bien des gens sont exaspérés par la dureté de leur quotidien, et reçoivent fort mal l’arrogance de qui leur conseille d’avoir une Rolex avant la cinquantaine, ou de traverser la rue pour trouver un boulot. Il est à craindre que ce ne soit pas dans les urnes que se manifeste la colère, collective ou individuelle, encore que le RN ne fasse plus figure d’épouvantail, mais se traduisetradu les actes, et bien heureux si on en reste à la gifle ou à la farine. Même Mélenchon, qui passe son temps à humilier ses ex-futurs alliés à coups de formules assassines, devrait se méfier de lui-même, si toutefois son égo le lui permet.
        Le pire, c’est que “ceux qui ne sont rien” considèrent d’un œil critique ces élites qui “font peuple” alors que leurs privilèges sont si voyants( voyez comme un homard a mis le feu aux poudres, si vous me passez cette expression), et “faire peuple” devant, justement, le peuple des gagne-petit, ce n’est pas démagogique, c’est carrément injurieux. Certains voudraient agiter un brin les gilets jaunes qu’ils ne s’y prendraient pas autrement.

        • Descartes dit :

          @ Cherrytree

          [Ceci dit, le mal vient de plus loin: Pompidou cigarette au coin des lèvres appelant sa femme ”Bibiche”, euh, comment dire, encore que le fait était rare et très étudié pour apporter un peu d’humanité à la fonction, après l’impressionnant de Gaulle dont la jeunesse s’était lassée…]

          Pardon : je n’imagine pas Pompidou appelant sa femme « Bibiche » dans une occasion officielle. Si ma mémoire est bonne, vous faites référence à un documentaire montrant plutôt l’intimité de Pompidou. On peut discuter de l’intérêt de montrer son intimité à la télévision – on imagine mal De Gaulle laissant les caméras entrer à la Boisserie – mais on ne peut pas reprocher à Pompidou d’avoir confondu le privé et le public, l’homme et la fonction.

          [Après il y a eu le rituel du Salon de l’Agriculture, avec Chirac qui flattait les ruraux en tapant sur le cul des vaches et en avalant charcutailles et verres avec entrain. Mise en scène, mais encore programmée, étudiée pour passer aux infos.]

          Mais là encore, c’était aussi étudiée pour ne pas porter atteinte à la fonction. Parce que c’était une prestation ritualisée. Chirac n’allait pas au Salon en t-shirt et espadrilles, il a allait en costard cravate. Il pouvait taper sur le cul des vaches, mais c’était un président qui tapait, et non un paysan. Chirac jouait la proximité sans confusion, et il le faisait très bien. Je ne crois pas que la dignité de la fonction en ait souffert.

          [Car pas un instant un jeune n’a cru au jeu idiot de Macron, mais beaucoup l’ont pris pour un imbécile à qui on pouvait taper dans le dos, ou qui peut faire l’objet d ”unpari stupide (on dit un défi, je crois…)., comme la baffe assénée par ce jeune crétin. Et va discuter au G7 après ça et être pris au sérieux… Pathétique. Et humiliant pour notre pays.]

          Oui. Contrairement à Chirac, qui savait être proche sans être familier, Macron veut se fondre dans la foule. Là où Chirac était avec les paysans, Macron veut persuader le paysan qu’il est l’un d’eux. Or, c’est cette ligne là qu’on ne doit jamais franchir. Macron peut à la rigueur recevoir McFly et Carlito, mais ne peut pas jouer avec eux comme s’il était lui aussi un animateur.

          [Il est à craindre que ce ne soit pas dans les urnes que se manifeste la colère, collective ou individuelle, encore que le RN ne fasse plus figure d’épouvantail, mais se traduise dans les actes, et bien heureux si on en reste à la gifle ou à la farine. Même Mélenchon, qui passe son temps à humilier ses ex-futurs alliés à coups de formules assassines, devrait se méfier de lui-même, si toutefois son égo le lui permet.]

          Plus que la colère collective, je pense qu’il faut craindre l’affaiblissement de tout sentiment d’appartenance à une communauté de destin qui conduit à l’individualisme et à l’anomie. Qu’on jette de la farine sur le président ou qu’on lui donne une baffe implique qu’on le tient encore pour capable de faire quelque chose. Pour moi le plus grand danger est l’indifférence, un monde dans lequel on ne bafferait même pas le président parce que cela ne vaut pas la peine.

  16. Luc dit :

    En effet le système Macron a tout intérêt à ce que le paysage politique ressemble à de la ‘Chienlit’.
    De Gaulle en 1968 avait obtenu une chambre bleu horizon avec plus de 60% d’élus à l’assemblée et un des plus bas scores des partis de gauche à peu près 25% de mémoire.
    Macron s(‘il se présente )pourra faire fonctionner’le réflexe de’ légitimité en faveur du pouvoir en place supposé être le plus pacificateur.
    Pour y arriver, plus la violence des échanges politiques est manifeste,plus le réflexe lègitimiste et apaisant du pouvoir en place jouera en sa faveur.
    C’est la stratégie qui consiste à laisser les embrouilles s’installer pour apapraitre comme le recours qui permettra d’en sortir :soit en d’autres termes,savoir tirer les marrons du feu en sa faveur.
    Car l’élection présidentielle se jouera entre Janvier février et Mai 2022.Mais il est bon de préparer cette période pour s’assurer un réflexe légitimiste en faveur des autorités en place pour Macron.C’est bien pour ça qu’une Lepen(clivante car diabolisée de part son nom,de façon ‘pavlovienne’ conditionnée) est attendue comme adversaire par Macron.
    L’extrème droite ne cesse de démontrer sa maladresse.De part son indécrottable anti-répubicanisme,son traditionalisme catholique !
    à l’instar du dernier livre de Patrick Buisson ,personnage essentiel,à l’idéologie très ancien régime et anti-dreyfusarde ,cependant très intéressant et souvent lucide.
    Car Oui,notre pays est toujours partagé en Deux.L’attachement au traditionnalisme de l’ancien régime comme Patrick Buisson s’en revendique y est fort.
    Dans ce camp,la politique est une succession de coups bas,d’astuces,de pièges etc..Fillon,Sarkozy ,Coppé et Buisson lui même illustre bien cette pratique conspirationniste habituelle,récurrente car d’ancien régime.
    La république a triomphé contre ces valeurs idôlatres,mesquines et d’esprit bas du plafaond,bref monarchiste.
    De l’autre côté,les révolutionnaires porteurs de la Raison,du souffle collectiviste,athée et matérialiste.
    Pour ce camp le notre , ce qui prime c’est la conscientisation des masses .
    Aussi l’éducation populaire ,afin d’ancrer la lutte politique dans toutes ses dimensions de masse y compris partidaire,avec par exemple la construction et l’animation du pcf jusqu’à ‘Martigues’ entre 1994 et 2000.
    Sans compter les anarchistes , comme l’illustre cette actualité récente/
    https://www.lefigaro.fr/flash-actu/creuse-une-directrice-d-ecole-parmi-les-six-interpelles-d-ultragauche-pour-l-incendie-d-une-tour-relais-tdf-20210616
    ‘Quand on m’a appelée pour m’annoncer la nouvelle, je suis tombée du camion», explique Véronique, 61 ans, qui «animait des ateliers de mathématiques» à l’école. Selon elle, ces arrestations servent à «faire le buzz avant les élections»: «Cela permet (aux gouvernants) de dire: regardez, on a déjà attrapé des gens de l’ultradroite et aujourd’hui, on arrête des gens de l’ultragauche. Regardez comme cet ultra centre est merveilleux !».
    Pour moi tout ceci illustre les constances de la 5ième république.Ces entartrages ne sont pas nouveaux comme l’indique votre article et les participants à votre blog.De même le rôle d’époventail absolu que joue le nom Lepen,ce qui montre l’impact irrationnel et en profondeur des conditionnements par les Merdias.
    Ce qui est nouveau c’est le taux d’abstention élevé ces derniers temps que ces entartrages en tous genres favoriseront d’ailleurs encore plus au profit du pouvoir capitaliste qui trouve son compte au dégôut des citoyens pour ces pratiques d’enfoirés..
    Que se passera t il le 22 Mai ,nous verrons bien mais au  28/06 un certain nombre d’indications apparaitront.

    • Descartes dit :

      @ Luc

      [En effet le système Macron a tout intérêt à ce que le paysage politique ressemble à de la ‘Chienlit’.
      De Gaulle en 1968 avait obtenu une chambre bleu horizon avec plus de 60% d’élus à l’assemblée et un des plus bas scores des partis de gauche à peu près 25% de mémoire. Macron s(‘il se présente ) pourra faire fonctionner le réflexe de légitimité en faveur du pouvoir en place supposé être le plus pacificateur.]

      Non. Les gaullistes ont gagné en 1968 parce qu’ils étaient le parti de l’ordre contre la « chienlit » dans laquelle la gauche, avec quelques exception – et notamment le PCF – s’était vautrée. Mais Macron aura beaucoup de mal, après avoir porté aux nues la « transgression » et s’être fait une image de réformiste radical, à représenter la paix et l’ordre. De Gaulle représentait la quintessence de la légitimité, et c’est pourquoi il pouvait jouer cette carte. Macron a déjà un sérieux problème pour incarner la légitimité, alors il peut difficilement compter sur un réflexe légitimiste…

      [Pour y arriver, plus la violence des échanges politiques est manifeste, plus le réflexe légitimiste et apaisant du pouvoir en place jouera en sa faveur.]

      Connaissez vous une seule personne qui vous ai dit que la baffe reçue par notre président l’aurait incitée à voter pour lui ? C’aurait pu marcher du temps de De Gaulle, de Pompidou, de Mitterrand ou de Chirac. Mais pas aujourd’hui.

      [Car l’élection présidentielle se jouera entre Janvier février et Mai 2022. Mais il est bon de préparer cette période pour s’assurer un réflexe légitimiste en faveur des autorités en place pour Macron.]

      Au risque de me répéter : le réflexe « légitimiste » ne joue en faveur d’un homme politique que s’il y a consensus sur la légitimité de l’homme politique en question. Or, la légitimité de Macron a toujours été relativement faible. Tout le monde sait qu’il a été élu par défaut après l’implosion des partis politiques traditionnels, et le caractère clivant de ses positions ainsi que la faiblesse de ses soutiens ne lui a pas permis de conquérir une légitimité par ses œuvres. Je doute fort que le réflexe légitimiste joue en sa faveur.

      [C’est bien pour ça qu’une Lepen (clivante car diabolisée de par son nom, de façon ‘pavlovienne’ conditionnée) est attendue comme adversaire par Macron. L’extrême droite ne cesse de démontrer sa maladresse. De par son indécrottable anti-républicanisme, son traditionalisme catholique !
      à l’instar du dernier livre de Patrick Buisson, personnage essentiel, à l’idéologie très ancien régime et anti-dreyfusarde ,cependant très intéressant et souvent lucide.]

      Sauf que Buisson a ses attaches plutôt à la droite de LR qu’au RN, qui a cessé depuis longtemps d’être le « parti catholique » auquel vous faites référence. Buisson est lu par une frange de l’extrême droite, mais son influence idéologique ou électorale est infime. A votre place, ce n’est pas cela qui m’inquiéterait.

      Il n’y a pas si longtemps, j’avais écrit un papier pour montrer combien Macron est dans la continuité de la gauche, combien il est un « président de gauche ». Et on le voit même dans sa tactique électorale. Car n’oublions pas que la transformation de l’extrême droite en diable de confort est l’œuvre de François Mitterrand, que Mélenchon en 2008 a construit sa théorie d’une possible victoire de la gauche dans une confrontation « front contre front » avec le FN.

      [La République a triomphé contre ces valeurs idolâtres, mesquines et d’esprit bas du plafond, bref monarchiste. De l’autre côté, les révolutionnaires porteurs de la Raison, du souffle collectiviste, athée et matérialiste. Pour ce camp, le nôtre, ce qui prime c’est la conscientisation des masses.]

      C’est un peu plus compliqué que ça. Les valeurs des Lumières triomphent sur les « valeurs idôlatres, mesquines » avec Napoléon, qui n’était pas vraiment un « républicain » au sens moderne du terme. Plus près de nous, c’est un maurrassien défroqué qui sauve la République…

      [Ce qui est nouveau c’est le taux d’abstention élevé ces derniers temps que ces entartrages en tous genres favoriseront d’ailleurs encore plus au profit du pouvoir capitaliste qui trouve son compte au dégôut des citoyens pour ces pratiques d’enfoirés…]

      Ne serait-ce plutôt le contraire ? Ce ne sont pas les entartages qui « dégoûtent les citoyens » de la politique. Les gens qui s’abstiennent ne font que tirer les leçons des trente ou quarante dernières années : voter ne sert à rien. Tout au plus, à choisir quelle bande de guignols fera les mêmes politiques…

      • Ian Brossage dit :

        @Descartes

        Il n’y a pas si longtemps, j’avais écrit un papier pour montrer combien Macron est dans la continuité de la gauche, combien il est un « président de gauche ». Et on le voit même dans sa tactique électorale. Car n’oublions pas que la transformation de l’extrême droite en diable de confort est l’œuvre de François Mitterrand, que Mélenchon en 2008 a construit sa théorie d’une possible victoire de la gauche dans une confrontation « front contre front » avec le FN.

        Il est d’ailleurs significatif que ces gens envisagent une victoire moins grâce à l’excellence de leur programme que par la marginalité de leur adversaire. Quand on pense que certains « insoumis » pensent par ailleurs que l’Avenir en commun est une sorte de chef-d’oeuvre indépassable de la politique…
         

        • Descartes dit :

          @ Ian Brossage

          [Il est d’ailleurs significatif que ces gens envisagent une victoire moins grâce à l’excellence de leur programme que par la marginalité de leur adversaire.]

          Je pense que tout le monde a compris que le “programme” est un exercice imposé, une sorte de parade de séduction. Ils sont oubliés le jour qui suit l’élection. Je pense qu’il faut marquer la distinction entre le “programme”, document de communication destiné aux gogos, et le “projet” qui, lui, implique un
          engagement de long terme et une vision de ce qu’on veut construire.

          [Quand on pense que certains « insoumis » pensent par ailleurs que l’Avenir en commun est une sorte de chef-d’oeuvre indépassable de la politique…]

          Cela tient probablement au fait qu’ils ne l’ont pas lu. Je m’amuse lors des discussions sur les marchés à citer aux insoumis certaines propositions de “l’avenir en commun” qui contredisent leur propre discours électoral…

      • @ Descartes,
         
        [Sauf que Buisson a ses attaches plutôt à la droite de LR qu’au RN, qui a cessé depuis longtemps d’être le « parti catholique » auquel vous faites référence. Buisson est lu par une frange de l’extrême droite, mais son influence idéologique ou électorale est infime. A votre place, ce n’est pas cela qui m’inquiéterait.]
        J’ai cru comprendre que Buisson revendiquait un héritage maurrassien. Il a également été directeur de Minute me semble-t-il.
         
        J’ai récemment écouté un entretien où il parlait de son dernier livre. J’ai trouvé son analyse très intéressante et, ne le prenez pas mal, pas si éloignée de la vôtre sur certains points: Buisson développe l’idée de la fin du sacré, de la religion (qu’elle soit catholique ou civique d’ailleurs) en lien avec le développement du capitalisme. J’ai été très surpris de l’entendre citer Michel Clouscard, philosophe marxiste qui est tenu en haute estime ici même si j’ai bien compris, et pas pour le contredire. Buisson cite également une lettre que Georges Marchais avait adressé au recteur de la mosquée de Paris pour expliquer que l’immigration n’était pas une bonne chose pour la classe ouvrière française (est-ce vrai?), concluant que “le parti communiste, du moins à l’époque, ne disait pas que des sottises”. Je pensais Buisson adepte d’un anticommunisme beaucoup plus caricatural.
         
        Je rejoins aussi l’analyse qu’il fait du concile Vatican II: l’Eglise catholique, en voulant trop épouser la modernité, a vendu son âme, déboussolé les fidèles et sapé le respect dû à l’institution. Et je suis d’accord avec Buisson qui affirme que la force d’une institution religieuse tient davantage à son intransigeance qu’à sa capacité à suivre l’air du temps. Je ne suis pas sûr pourtant que l’Eglise aurait pu enrayer l’hémorragie de fidèles, même sans Vatican II le consumérisme l’aurait sans doute emporté.
         
        En revanche, j’ai plus de mal à le suivre dans son idée que les bénéfices du progrès, et notamment du progrès technique, sont contrebalancés par ses méfaits. Il est vrai que Buisson est réactionnaire, et semble penser in fine que la modernité nous a fait perdre plus de choses qu’elle nous en a fait gagner. 
         
        Pour conclure, j’ai tout de même trouvé que Buisson était un homme intelligent qui semble-t-il n’hésite pas à lire des auteurs qui ne sont pas de son courant de pensée. Une vertu qui devient rare parmi les temps qui courent… 

        • Descartes dit :

          @ nationaliste-ethniciste

          [J’ai récemment écouté un entretien où il parlait de son dernier livre. J’ai trouvé son analyse très intéressante et, ne le prenez pas mal, pas si éloignée de la vôtre sur certains points: Buisson développe l’idée de la fin du sacré, de la religion (qu’elle soit catholique ou civique d’ailleurs) en lien avec le développement du capitalisme.]

          Je ne le prends pas mal, loin de là. Il y a un point commun entre Buisson et moi : nous sommes tous les deux des anticonformistes. Alors que le sectarisme ambiant pousse chacun à ne lire que les auteurs, à ne s’intéresser qu’aux figures, à n’écouter que les discours venus de « son » camp, les anticonformistes se demandent naturellement ce qu’il y a de l’autre côté de la frontière idéologique, pire, ils vont voir de leurs propres yeux. Je suis persuadé que Buisson a lu les philosophes marxistes, de la même manière qu’un Zemmour, homme de droite, s’est de toute évidence intéressé à la vie et l’œuvre de figures comme Maurice Thorez. De mon côté, tout communiste que je suis, je me suis intéressé aux écrits des économistes libéraux ou au programme du FN. J’ai d’ailleurs une certaine indulgence pour les anticonformistes, parce que ce sont les seuls avec qui il est intéressant de discuter – et vous noterez que le dialogue est possible entre anticonformistes de droite et de gauche, alors qu’il est impossible entre conformistes des deux camps…

          Il est assez logique que disposant des mêmes outils d’analyse, anticonformistes de droite et anticonformistes de gauche arrivent aux mêmes résultats lorsqu’il s’agit de faire un diagnostic. La différence se retrouve plutôt dans les remèdes que chacun peut proposer.

          [Je rejoins aussi l’analyse qu’il fait du concile Vatican II: l’Eglise catholique, en voulant trop épouser la modernité, a vendu son âme, déboussolé les fidèles et sapé le respect dû à l’institution. Et je suis d’accord avec Buisson qui affirme que la force d’une institution religieuse tient davantage à son intransigeance qu’à sa capacité à suivre l’air du temps. Je ne suis pas sûr pourtant que l’Eglise aurait pu enrayer l’hémorragie de fidèles, même sans Vatican II le consumérisme l’aurait sans doute emporté.]

          La même réflexion peut être faite au sujet de « l’église » communiste. Sans la « mutation » huesque, qui est au PCF ce que Vatican II fut à l’église de France, le PCF aurait probablement perdu quand même beaucoup de fidèles, mais aurait au moins conservé une intégrité idéologique.

          [En revanche, j’ai plus de mal à le suivre dans son idée que les bénéfices du progrès, et notamment du progrès technique, sont contrebalancés par ses méfaits. Il est vrai que Buisson est réactionnaire, et semble penser in fine que la modernité nous a fait perdre plus de choses qu’elle nous en a fait gagner.]

          Je n’ai pas lu son bouquin, mais j’imagine que cela tient au poids que vous donnez aux choses que vous avez perdu et celles que vous avez gagné. Il est clair que si vous placez une grande importance dans le spirituel, vous allez avoir du mal à « contrebalancer » les pertes par les gains de la société de consommation.

          Au demeurant le débat est académique. Le progrès technique est une constante de la civilisation humaine depuis que le premier hominidé a découvert qu’il pouvait faire des outils. Imaginer qu’on a le choix me semble irréaliste. Le seul choix que nous ayons, c’est de bloquer le « progrès » chez nous alors que tous les autres continuent à avancer… moyennant quoi ils finiront par nous bouffer.

      • BolchoKek dit :

        @ Descartes
         
        [C’est un peu plus compliqué que ça. Les valeurs des Lumières triomphent sur les « valeurs idôlatres, mesquines » avec Napoléon, qui n’était pas vraiment un « républicain » au sens moderne du terme. Plus près de nous, c’est un maurrassien défroqué qui sauve la République…]
         
        Je partage une pensée qui m’a traversé l’esprit à la lecture de ce commentaire : on remarque que bien souvent, les personnages influents de l’Histoire de France sont assez complexes et accumulent un certain nombre de paradoxes… Au delà de Napoléon et de Gaulle, nous avons guillotiné notre roi le plus “gentil” sous la direction d’un des premiers opposants à la peine de mort ; la politique de la “fille aînée de l’Eglise” de s’allier aux princes protestants contre les champions Habsburg de la contre-réforme sera portée par un cardinal, que l’on sait par ailleurs assez dévot en privé ; ce même cardinal sera à l’origine de la répression anti-protestante sur le plan intérieur… qui sera parachevée par le petit-fils d’un roi qui fut lui-même protestant… Plus près de nous, à l’époque des Thatcher et Reagan, nous serons conduits dans les années fric par un président socialiste (entre autres, si on liste les paradoxes de Mitterrand, dans six mois on y est encore).
         
        Je suis sûr qu’on doit en trouver une tripotée d’autres, mais j’ai beau chercher, je ne trouve pas vraiment de personnage qui ne soit un peu “atypique” dans son parcours ou avec des choix en apparence surprenants. Peut-être est-ce pourquoi le personnage de Cyrano – séducteur laid, poète guerrier, dépressif fougueux, meneur introspectif – est si évocateur comme “héros national”…

        • Descartes dit :

          @ BolchoKek

          [Je partage une pensée qui m’a traversé l’esprit à la lecture de ce commentaire : on remarque que bien souvent, les personnages influents de l’Histoire de France sont assez complexes et accumulent un certain nombre de paradoxes…]

          D’un côté, vous avez le fait que les hommes ont, depuis les temps anciens, voulu construire des théories simples pour expliquer le monde et réguler le fonctionnement de la cité. D’un autre côté, vous avez une réalité complexe, faite de conflits d’intérêts entre groupes qui fabriquent chacun une idéologique qui les justifie. Le choc des théories simples et de la réalité complexe est inévitable. Et ce qui distingue justement l’homme d’Etat de l’idéologue est justement sa capacité à comprendre les limites posées par la réalité aux belles idées – sans nécessairement y renoncer. C’est pourquoi l’homme d’Etat est d’abord un pragmatique : même si idéologiquement il est contre la peine de mort, il conçoit que sous certaines conditions on doit couper la tête d’un roi ou d’un traître, sans pour autant se raconter qu’il s’agit d’une mesure de justice – souvenez-vous de la formule : « vous n’avez pas une mesure de justice à rendre, mais une mesure de salut public à prendre ». Un homme d’Etat peut être attaché à l’Algérie française, mais comprendre que dans un contexte donné son maintien est impossible et même dangereux. Un homme d’Etat peut être un fervent catholique, mais comprendre que dans un contexte donné le salut de l’Etat passe par une alliance avec les princes protestants – ou avec les Turcs.

          C’est cela qui fait que la plupart des grandes figures historiques paraissent paradoxales. Parce qu’il leur est arrivé de devoir concilier la nécessité imposée par le réel avec leur conviction personnelle, et souvent renoncer ou aménager cette dernière. En ce sens, ce sont des figures tragiques.

          [Plus près de nous, à l’époque des Thatcher et Reagan, nous serons conduits dans les années fric par un président socialiste (entre autres, si on liste les paradoxes de Mitterrand, dans six mois on y est encore).]

          Pardon, mais je ne vois aucun paradoxe dans la figure de Mitterrand – que d’ailleurs je ne songerais pas à mettre dans la même liste que Robespierre, Richelieu, Napoléon ou De Gaulle par respect pour ces derniers. Mitterrand est au contraire une figure extrêmement linéaire. Il est resté identique à lui-même pendant toute sa vie, il ne s’est jamais trahi. Il a toujours eu les mêmes amis, les mêmes réflexes. Le « paradoxe » n’est pas dans ce qu’il était, mais dans ce que les autres y ont mis.

          [Je suis sûr qu’on doit en trouver une tripotée d’autres, mais j’ai beau chercher, je ne trouve pas vraiment de personnage qui ne soit un peu “atypique” dans son parcours ou avec des choix en apparence surprenants.]

          Pour cela, il vous faut prendre quelqu’un qui soit mort jeune, et dont on ne sait pas grande chose de certain (Alexandre le Grand ? Charlemagne ?) autrement que par ses thuriféraires…

          [Peut-être est-ce pourquoi le personnage de Cyrano – séducteur laid, poète guerrier, dépressif fougueux, meneur introspectif – est si évocateur comme “héros national”…]

          Il ne vous aura pas échappe qu’il s’agit d’un personnage imaginaire…

  17. Louis dit :

    @Descartes
     
    Bonjour, même si je ne participe que de temps à autre, je vous lis toujours avec la même assiduité, et vous remercie pour votre travail, dont nous profitons tous. J’ai cependant du mal à vous suivre sur ce point :

    Mitterrand lui aussi est un personnage contradictoire, mélange de petite bourgeoisie provinciale pétainiste et porteur des étendards d’une gauche soixante-huitarde qui voulait tout casser.

    Où se trouve, selon vous, la contradiction ? Quant au contenu des revendications de la génération pétainiste, et de celles de la génération soxiante-huitarde, il n’est pas si dur d’établir des parallèles, plutôt que des perpendiculaires, si vous me passez l’expression. Idéalisme, romantisme, jeunisme, culte de la nature, de la “petite France” telle que vous la nommez, retour à la terre, rêveries d’Ancien Régime sous couvert de réaction contre la société industrielle, fascination pour l’ordre européen, pacifisme violent, rancœur à l’égard de la classe ouvrière, et j’en passe. Peut-être ne serez-vous pas d’accord avec ce jugement.
    Cependant, même au niveau de leurs opinions en apparence contradictoire, je ne peine pas à trouver tout de même des points communs. Certes, le pétainisme fut violemment anticommuniste, quand les soixante-huitards se voulurent plus communistes que les communistes. Vous m’accorderez certainement qu’en fin de compte, les uns et les autres voulaient se débarrasser du Parti, et que les seconds ont réussi ce que les premiers ont échoué à faire. Certes, les seconds se sont précisément levés contre les premiers, dont ils rejetaient “l’ordre bourgeois” et autres “vieilleries”. En somme, les enfants se sont révoltés contre leurs parents, tout en accomplissant malgré eux ce que ces derniers attendaient de leurs enfants. Banale histoire du surmoi, si je puis dire.
    Quant à la forme de leurs revendications, j’avoue que je n’oserai pas rapprocher la triste pompe vichyste et le ridicule des rodomontades gauchistes. Cette différence est-elle importante ? Je n’en suis pas sûr. Quant à la cause des revendications des uns et des autres, j’aimerais toutefois avoir vos lumières, vous qui êtes plus au fait des questions de classe au cours de notre histoire.
    Il m’a semblé comprendre que le pétainisme, du moins chez les jeunes actifs, comme on dirait aujourd’hui, correspondait, au sein de la petite bourgeoisie, à la volonté d’échapper au déclassement provoqué par la crise de 29. Tandis que certains se tournaient vers le Parti — peut-être pour les mêmes raisons ? — afin de peser dans un rapport de force nouveau qui serait dans leur intérêt comme dans celui des ouvriers, d’autres se détournaient du Parti pour conserver à tout prix l’ordre ancien dont ils espéraient profiter comme leurs parents avant eux. Ils ont fait un pari, qu’ils ont perdu.
    Leurs enfants, instruits de leur échec, n’ont pas voulu faire ce pari, qui de toute manière n’était plus de mise. D’autant moins, d’ailleurs, que les changements des rapports de production au sortir de la guerre offraient à ces derniers une porte de sortie : pour les jeunes petits-bourgeois qui feront soixante-huit, un monde de cadres, d’ingénieurs, de managers, de communicants s’offrait à eux ; ce qui les dispensait d’avoir à s’appuyer sur la classe ouvrière pour s’en sortir, sans avoir à reproduire les erreurs de leurs parents.
    En un sens, ils eurent à faire le même choix que leurs parents, pour les mêmes raisons. Seulement, les conditions objectives n’étaient pas les mêmes à vingt ans d’écarts, ce qui n’a rien pour surprendre. Le fruit avait eu le temps de mûrir.
    En faisant un peu de psychologie de comptoir, la hargne soixante-huitarde à l’égard de la génération de leurs parents était proportionnelle à la mauvaise conscience qu’ils avaient d’avoir à faire le même choix que leurs parents, comme un enfant reproche à ses aînés de n’avoir pas su régler en amont les problèmes dont il hérite. C’est leur héritage dont ils voulaient se débarrasser. Et pourtant ils sont devenus notaires… comme disait l’autre. En un mot, leur “haine de soi” comme vous dites, n’était que l’amour déçu d’enfants à l’égard de leur père, dont ils crevaient d’envie d’hériter, tout en proclamant le contraire : le déclassement, non ! mais surtout pas grâce au Parti communiste ! Ce sera de nouveau sans les ouvriers, malgré eux, contre eux, mais ça ne se passera pas comme la dernière fois, qui d’ailleurs fut un échec et nous dégoute.
     
    Ce père qui les a fasciné, qu’ils ont haï autant qu’ils marchaient dans ses pas, qu’ils ont adoré autant qu’ils prétendaient se révolter, a pris la figure de François Mitterrand. S’il se trouve une contradiction dans le parcours de François Mitterrand, c’est la contradiction de la contradiction dont ont souffert les soixante-huitards, qui se voulaient l’antithèse de leurs parents, et dont Mitterrand fut la synthèse.

    • Descartes dit :

      @ Louis

      [« Mitterrand lui aussi est un personnage contradictoire, mélange de petite bourgeoisie provinciale pétainiste et porteur des étendards d’une gauche soixante-huitarde qui voulait tout casser. » Où se trouve, selon vous, la contradiction ? Quant au contenu des revendications de la génération pétainiste, et de celles de la génération soxiante-huitarde, il n’est pas si dur d’établir des parallèles, plutôt que des perpendiculaires, si vous me passez l’expression. Idéalisme, romantisme, jeunisme, culte de la nature, de la “petite France” telle que vous la nommez, retour à la terre, rêveries d’Ancien Régime sous couvert de réaction contre la société industrielle, fascination pour l’ordre européen, pacifisme violent, rancœur à l’égard de la classe ouvrière, et j’en passe. Peut-être ne serez-vous pas d’accord avec ce jugement.]

      Je partage en grande partie ce jugement. Mais si l’on peut établir une filiation entre les partisans de la « révolution nationale » et ceux de la « révolution de 68 », il ne reste pas moins que du point de vue symbolique elles se présentent très différemment. Les partisans de la « révolution nationale » se placent résolument d’un point de vue conservateur. Leur « révolution » est assumée comme une contre-révolution, comme le rétablissement de valeurs, d’institutions, de rapports anciens « dévoyés » par la Révolution française d’abord, par la République ensuite. Les soixante-huitards, eux, se placent au contraire dans un discours de nouveauté, d’inédit, de rupture avec le passé. C’est en ce sens que Mitterrand est un personnage contradictoire : il est à la fois Jack Lang et Chardonne, l’église de village de la « force tranquille » et la parade hyper-moderniste du 14 juillet 1989.

      [Cependant, même au niveau de leurs opinions en apparence contradictoire, je ne peine pas à trouver tout de même des points communs. Certes, le pétainisme fut violemment anticommuniste, quand les soixante-huitards se voulurent plus communistes que les communistes.]

      Exactement. L’objectif était le même, mais le contexte était différent. Les classes intermédiaires et la bourgeoisie de 1936 ont eu vraiment peur de la classe ouvrière dans un contexte ou le rapport de forces était relativement favorable à cette dernière. En 1968 le rapport de force était en train de s’inverser et le néolibéralisme pointait son nez. C’est pourquoi les discours sont différents : en 1940-43 on cherche à contourner le PCF par la droite en organisant la classe ouvrière sur un modèle corporatiste, en 1968-81 par la gauche avec « l’ultra-communisme » des gauchistes.

      [Vous m’accorderez certainement qu’en fin de compte, les uns et les autres voulaient se débarrasser du Parti, et que les seconds ont réussi ce que les premiers ont échoué à faire.]

      Oui. Mais si les premiers ont échoué et les seconds réussi, ce n’est pas parce que leur tactique était meilleure, mais parce que les rapports de force étaient différents. En 1936 comme en 1945 la bourgeoisie avait besoin de la classe ouvrière pour faire tourner leurs usines et pour aller mourir dans les tranchées. En 1981, avec deux millions de chômeurs, ce besoin était déjà beaucoup moins évident.

      [Quant à la forme de leurs revendications, j’avoue que je n’oserai pas rapprocher la triste pompe vichyste et le ridicule des rodomontades gauchistes. Cette différence est-elle importante ? Je n’en suis pas sûr.]

      Elle est importante en ce qu’elle nous informe sur la vision que le bloc dominant a de la société. Les idéologues de la « révolution nationale » étaient authentiquement anti-libéraux. Leur horizon était une société corporative construite sur des valeurs collectives fortes comme le sacrifice ou la discipline. Le mouvement soixante-huitard est d’abord un mouvement individualiste et hédoniste qui prépare le néolibéralisme des années 1980.

      [Quant à la cause des revendications des uns et des autres, j’aimerais toutefois avoir vos lumières, vous qui êtes plus au fait des questions de classe au cours de notre histoire.]

      La « révolution nationale » est d’abord une réaction des bourgeoisies apeurées à un moment ou les rapports de force penchent en faveur des couches populaires. Les mouvements de 1968-81 correspondent au contraire à une reprise en main par la bourgeoisie et les classes intermédiaires – devenues un acteur essentiel – alors que le rapport de forces s’inverse.

      [Il m’a semblé comprendre que le pétainisme, du moins chez les jeunes actifs, comme on dirait aujourd’hui, correspondait, au sein de la petite bourgeoisie, à la volonté d’échapper au déclassement provoqué par la crise de 29. Tandis que certains se tournaient vers le Parti — peut-être pour les mêmes raisons ? — afin de peser dans un rapport de force nouveau qui serait dans leur intérêt comme dans celui des ouvriers, d’autres se détournaient du Parti pour conserver à tout prix l’ordre ancien dont ils espéraient profiter comme leurs parents avant eux. Ils ont fait un pari, qu’ils ont perdu.]

      Je n’ai jamais lu cette analyse. Ce que j’ai lu présente le pétainisme plutôt comme une réaction à la « grande peur » de la bourgeoisie (et d’une partie des classes intermédiaires en formation). Une peur qui tient d’abord à la situation internationale : au début des années 1930, il apparaît clairement que les différentes opérations entreprises au cours des années 1920 pour abattre le gouvernement bolchévique en Russie ont échoué, et que celui-ci s’installe pour durer. Au début des années 1930, l’URSS se donne des institutions fortes, rétablit la paix intérieure et, avec les plans quinquennaux, est un succès économique. Une peur qui tient aussi aux situations domestiques : les partis ouvriers bénéficient d’un courant porteur un peu partout : sociaux-démocrates et communistes sont aux portes du pouvoir ou y arrivent dans plusieurs grandes démocraties (et dans certains cas, on abat les régimes démocratiques précisément pour les empêcher d’arriver au gouvernement). En France, le Front populaire avec son joyeux désordre a provoqué un véritable traumatisme. Ce n’est pas pour rien si l’une des premières mesures de la « révolution nationale » est de prévoir un procès pour les dirigeants du Front populaire, Blum et Mandel en tête.

      [Ce père qui les a fasciné, qu’ils ont haï autant qu’ils marchaient dans ses pas, qu’ils ont adoré autant qu’ils prétendaient se révolter, a pris la figure de François Mitterrand. S’il se trouve une contradiction dans le parcours de François Mitterrand, c’est la contradiction de la contradiction dont ont souffert les soixante-huitards, qui se voulaient l’antithèse de leurs parents, et dont Mitterrand fut la synthèse.]

      C’est un très bon résumé !

      • BolchoKek dit :

        @ Louis et Descartes
         
        Revoir le terme “petite France” cher à notre hôte m’inspire un commentaire qui n’a pas beaucoup de rapport… Mais il s’agit de la Rome antique, et je sais Descartes friand du sujet, donc je ne vais pas me priver. Comme d’habitude, j’écris en me mettant sous le contrôle (très bienveillant je dois dire) de notre ami N-E.
         
        Ce qui frappe quand on lit les auteurs de la période de la fin de la république et du principat, c’est à quel point l’ethos romain est en inadéquation avec ce que Rome est devenue, somme toute assez vite dans son histoire. Caton l’Ancien – probablement le politicien le plus “à droite” toutes catégories confondues – était connu pour ses habitudes rusticisantes, comme aller pieds nus, ou feindre un parler simple supposé “paysan” alors qu’il était un fin lettré… Il personnifie assez bien la contradiction entre ce que la Rome classique était, et telle qu’on peut la juger un peu hâtivement – une civilisation urbaine, incroyablement innovante, efficiente, qui faisait passer l’accessoire après le pratique, une société opulente et confortable, même assez égalitaire dans le contexte de l’époque – et comment elle se pensait alors, ce qui a son importance si on veut vraiment la comprendre – depuis son mythe des origines, un peuple de bergers farouchement xénophobes et belliqueux, une société aristocratique où la valeur d’un individu est strictement liée à sa naissance, où tout citoyen est un guerrier, toute femme une usine à citoyen-guerrier, et dont la plus grande vertu était la sobriété… Pour en revenir à Caton l’Ancien, on se souvient de lui surtout pour son empressement à aller buter les Carthaginois ; il s’agit surtout d’une question de contexte, les Carthaginois étaient alors la priorité, il semble avoir été partisan de buter tout le monde, et le fait que les citoyens romains n’aient pas eu alors encore génocidé la moitié de la terre et réduit le reste en esclavage était certainement une marque de décadence. Une fois cela fait, les Romains, sans broncher un sourcil, iraient élever leurs moutons et labourer leurs champs, ne communiquant peu au delà de grognements.
         
        Le moins que l’on puisse dire est qu’il était en désaccord avec son époque, et cela n’allait pas en s’arrangeant… A l’époque de Pompée et César, les individus influents étaient suffisamment riches pour lever des légions entières sur leurs deniers personnels. De nos jours, c’est un peu comme si Bolloré levait une division méchanisée du jour au lendemain. On ne comprend pas les problèmes politiques de la république romaine tardive sans prendre en compte l’idée drastiquement différente que les Romains avaient d’eux-mêmes par rapport à ce qu’ils étaient réellement. Les problèmes de surpopulation de la ville de Rome, avec des citoyens vivant dans des conditions indécentes pour leur rang, étaient périodiquement appaisées par ce que l’élite romaine du Sénat trouvait le plus désirable : des dons de terre, pour que les citoyens pussent vivre dignement de leur labeur, comme de durs et hardis Romains… Ce qui impliquait mécaniquement une vague d’émigration vers les campagnes, suivie de l’écrasement économique des prix des petites exploitations nouvelles sur tout surplus par les gigantesques exploitations exclavagistes (dont d’ailleurs les sénateurs tiraient leur fortune), du fait de la différence colossale de productivité. Les nouveaux petits exploitants se retrouvaient à vendre leurs terres au magnat local, et à revenir à Rome… Descartes parle parfois du caractère “sacrificiel” de certaines mesures “écolo”, comme les subventions aux panneaux solaires. Il me semble y avoir un précédent !
         
        Je trouve un parallèle assez surprenant entre la “grande France” et “petite France”, un pays qui fut pionnier dans de nombreux domaines sociaux, économiques, technologiques, mais qui se résigne à se réduire à des camemberts AOP, et on pourrait dire la “grande Rome” et la “petite Rome”, une civilisation qui atteint un niveau de modernité positivement époustouflant, mais persistait à se voir comme une bande de fermiers grincheux…

        • Descartes dit :

          @ BolchoKek

          [Je trouve un parallèle assez surprenant entre la “grande France” et “petite France”, un pays qui fut pionnier dans de nombreux domaines sociaux, économiques, technologiques, mais qui se résigne à se réduire à des camemberts AOP, et on pourrait dire la “grande Rome” et la “petite Rome”, une civilisation qui atteint un niveau de modernité positivement époustouflant, mais persistait à se voir comme une bande de fermiers grincheux…]

          Je ne suis pas assez connaisseur de l’histoire romaine pour avoir un avis informé, mais je trouve le parallèle que vous faites fort intéressant. On peut se demander si les sociétés « complexes » ne gardent pas une sorte de nostalgie pour un état antérieur – réel ou imaginaire – ou les choses et les rapports sociaux étaient « simples ». La raison en est peut-être que plus une société devient complexe, plus l’indépendance cède le pas à l’interdépendance. Le paysan autosuffisant était pauvre mais contrôlait individuellement sa vie – du moins dans la marge que lui laissaient les maladies, les famines, les accidents, les catastrophes. Le citoyen d’aujourd’hui a une marge de choix bien plus large : les maladies ont spectaculairement reculé, les famines sont chose du passé, les accidents et catastrophes sont couvertes par des assurances. Mais en même temps, il est dépendant pour sa survie de ses congénères. La division du travail nous donne l’impression que nous ne sommes plus maîtres de notre propre vie.

          Le projet écologiste (comme celui de Caton) est un retour à ce paradis originel. Il repose sur cette nostalgie d’un monde plus rude mais plus « simple ».

        • @ Bolchokek,
           
          [Comme d’habitude, j’écris en me mettant sous le contrôle (très bienveillant je dois dire) de notre ami N-E.]
          Serait-ce une petite pique amicale? Je la prends en tout cas comme une invitation à amener mon grain de sel, car, vous le savez bien, l’Antiquité en général, et l’Antiquité gréco-romaine en particulier, est ma grande passion. Ce que vous écrivez me laisse à penser que vous en êtes vous-mêmes un fin connaisseur.
           
          Je souscris en grande partie à votre propos, je me permettrais seulement de nuancer (avec bienveillance) un point que vous soulevez: vous évoquez “un peuple de bergers farouchement xénophobes et belliqueux”, et je ne suis pas d’accord. Les Romains se conçoivent comme des descendants d’immigrés (les Troyens d’Enée) qui ont fusionné avec des autochtones (les Latins du roi Latinus). On est loin des Athéniens revendiquant leur caractère autochtone, ou des Spartiates se présentant en descendants des envahisseurs doriens réduisant à la servitude ilotes et périèques d’origine achéenne, et se gardant bien de se mélanger avec ces hommes de moindre valeur (on comprend que Sparte ait fasciné certains nazis). Ensuite, Romulus peuple sa cité en faisant appel à tous les vauriens, hors-la-loi et apatrides (j’ose le mot) des environs, puis en enlevant les fameuses Sabines. Procédé peu élégant qui révoltera les néoféministes, mais qui dénote une absence de réticence à se mélanger avec un peuple voisin étranger. Il y eut ensuite la domination étrusque.
           
          Je pense donc qu’on peut affirmer que le peuple romain est l’un des moins xénophobes de son temps: il se savait et se concevait comme un peuple aux origines diverses, aux héritages multiples, latin, sabin et étrusque (sans parler des mythiques Troyens) voire grec (dans l’Enéide, l’Arcadien Evandre, allié d’Enée, occupe avec quelques congénères les environs du Palatin). Les Romains ont eu cette particularité de pouvoir se réclamer de liens de parentés, réels ou mythiques, avec les Latins, les Etrusques, les Sabins et autres peuplades apparentées d’Italie centrale (les Sabelliens), les Grecs, les Phrygiens (qui passaient pour parents des Troyens), etc. Il faudrait la confirmation d’un spécialiste, mais je pense que l’ “universalisme” romain vient en partie de ce rapport très atypique aux origines, pour l’époque en tout cas.
           
          En ce qui concerne cet idéal du paysans autarcique, je pense qu’il se rencontre aussi, largement, chez les Grecs, pourtant à bien des égards plus urbanisés et plus raffinés que les Romains. Il est présent dans l’Athènes mercantile du V° siècle qui prospérait grâce au commerce d’huile d’olives et aux mines d’argent du Laurion, tout en faisant venir du blé des régions de la Mer Noire. C’est dire si, dans les faits, l’autosuffisance n’était plus qu’un souvenir.
           
          Un dernier mot sur Caton et son obsédante formule du “Carthago delenda est“. Soyons justes: à cette époque, les Carthaginois, qui ont perdu les deux premières guerres puniques, ne représentent plus un vrai danger. Ils restent riches grâce à leur agriculture et leur commerce, mais il faut bien admettre que la destruction de Carthage lors de la 3ème guerre punique (149-146) est une preuve de la brutalité et de la mauvaise foi dont les Romains étaient capables, en poussant leurs alliés numides à empiéter sans cesse sur le territoire de Carthage. Et la façon dont les Romains ont trompé les Carthaginois dans les négociations visant à éviter le conflit est un cas d’école…

      • Louis dit :

        @Descartes
         

        Je partage en grande partie ce jugement. Mais si l’on peut établir une filiation entre les partisans de la « révolution nationale » et ceux de la « révolution de 68 », il ne reste pas moins que du point de vue symbolique elles se présentent très différemment. Les partisans de la « révolution nationale » se placent résolument d’un point de vue conservateur. Leur « révolution » est assumée comme une contre-révolution, comme le rétablissement de valeurs, d’institutions, de rapports anciens « dévoyés » par la Révolution française d’abord, par la République ensuite. Les soixante-huitards, eux, se placent au contraire dans un discours de nouveauté, d’inédit, de rupture avec le passé. C’est en ce sens que Mitterrand est un personnage contradictoire : il est à la fois Jack Lang et Chardonne, l’église de village de la « force tranquille » et la parade hyper-moderniste du 14 juillet 1989.

         
        C’est vrai, mais j’ai tendance à croire que les formes que prend l’histoire qu’on se raconte pour défendre ses intérêts dépend avant tout de ce qui peut se faire. Or, si je ne m’abuse, avant la transformation du capitalisme après guerre, l’espoir de ceux qui sentaient leur position menacée par la crise et la force de la classe ouvrière ne pouvait résider que dans la conservation de l’ordre établi, pour sauvegarder ce qui pouvait l’être, en espérant une restauration (illusoire) de l’ordre ancien, qui garantissait une meilleure place en société et l’ascendant franc et nette sur les classes laborieuses.
         
        Les conditions ayant changé après guerre, la forme change également, puisqu’il est possible de se rallier à l’ordre nouveau pour obtenir ce qu’on attendant de l’ordre ancien. En un sens, on peut créditer Mitterrand d’une certaine hauteur de vue, qui lui a permis de dépasser le cadre idéologique qui était celui de sa génération, pour poursuivre la même entreprise, servant les mêmes intérêts, sous des couleurs différentes. Il a surmonté l’apparente contradiction entre sa génération et celle qui l’a porté au pouvoir.
         

        Oui. Mais si les premiers ont échoué et les seconds réussi, ce n’est pas parce que leur tactique était meilleure, mais parce que les rapports de force étaient différents. En 1936 comme en 1945 la bourgeoisie avait besoin de la classe ouvrière pour faire tourner leurs usines et pour aller mourir dans les tranchées. En 1981, avec deux millions de chômeurs, ce besoin était déjà beaucoup moins évident.

         
        Bien d’accord. Cependant, vous avez médité plus longtemps que moi le basculement libéral de la France, et je serais curieux de savoir comment vous le découperiez. Tantôt, je vous lis parler de ce tournant dès les années 60, tantôt le dater de 1981, ou de 1983… Bien sûr, tout ne s’est pas fait d’un bloc, mais c’est justement la manière dont vous concevez l’enchaînement qui m’intéresserait, si vous voulez bien en parler.

        • Descartes dit :

          @ Louis

          [C’est vrai, mais j’ai tendance à croire que les formes que prend l’histoire qu’on se raconte pour défendre ses intérêts dépend avant tout de ce qui peut se faire. Or, si je ne m’abuse, avant la transformation du capitalisme après guerre, l’espoir de ceux qui sentaient leur position menacée par la crise et la force de la classe ouvrière ne pouvait résider que dans la conservation de l’ordre établi, pour sauvegarder ce qui pouvait l’être, en espérant une restauration (illusoire) de l’ordre ancien, qui garantissait une meilleure place en société et l’ascendant franc et nette sur les classes laborieuses.]

          Bien entendu. La « révolution nationale » était le fait d’une bourgeoisie bien installée au pouvoir et qui avait peur d’être déplacée. La « révolution 68 » était le fait d’une classe intermédiaire qui accédait tout juste à une position dominante. Cette différence explique pourquoi dans le premier cas le discours était plutôt conservateur, dans le second plutôt moderniste.

          [En un sens, on peut créditer Mitterrand d’une certaine hauteur de vue, qui lui a permis de dépasser le cadre idéologique qui était celui de sa génération, pour poursuivre la même entreprise, servant les mêmes intérêts, sous des couleurs différentes. Il a surmonté l’apparente contradiction entre sa génération et celle qui l’a porté au pouvoir.]

          Plus qu’une « hauteur de vue », je parlerais d’une certaine « flexibilité ». Mitterand était d’abord un ambitieux. Comme il l’avait confessé à Elkabbach dans un échange resté célèbre, il est devenu vichyste d’abord parce c’est là, pensait-il, qu’était le pouvoir et la carrière. Quand il a vu que le vent devenait mauvais, il est allé à la Résistance exactement pour les mêmes raisons. Dans les années 1950 il fut maccarthyste, dans les années 1970 anticapitaliste, après 1983 néolibéral. Toujours du côté du manche, toujours du côté du plus fort. Si De Gaulle ne l’avait pas rejeté aussi fortement, il serait peut-être devenu gaulliste en 1958…

          Cela ne veut pas dire que Mitterrand n’avait pas de convictions profondes. Il était profondément réactionnaire, profondément attaché à la « petite France » terrienne et conservatrice, profondément antisémite. Mais il n’a jamais permis à ses convictions de se mettre en travers de sa carrière…

          [Cependant, vous avez médité plus longtemps que moi le basculement libéral de la France, et je serais curieux de savoir comment vous le découperiez. Tantôt, je vous lis parler de ce tournant dès les années 60, tantôt le dater de 1981, ou de 1983… Bien sûr, tout ne s’est pas fait d’un bloc, mais c’est justement la manière dont vous concevez l’enchaînement qui m’intéresserait, si vous voulez bien en parler.]

          Oui, bien sûr. La vision libérale, qui avait connu son apogée dans les années 1920, avait été largement discréditée par les effets de la crise de 1929. Dans tous les grands pays ou les gouvernements ont pratiqué le « laisser faire, laisser passer » la récession fut terrible, avec une baisse de niveau de vie dans tous les niveaux de la société. Au milieu des années 1930, la légitimité de l’intervention de l’Etat dans l’économie, qui était anathème pour les économistes du XIXème et du début du XXème, était devenu une presque-évidence. Les idées « planistes », la vision keynésienne se sont imposées non sans combat, mais finalement assez facilement. Tout simplement parce qu’il y eut une relative convergence entre les intérêts des bourgeoisies nationales et celui des travailleurs de sortir des eaux dangereuses, économiques mais aussi politiques, dans lesquelles la crise de 1929 les avait jetées. La bourgeoisie était prête même à sacrifier une partie de la plusvalue pour éviter une issue « à la bolchévique ». La deuxième guerre mondiale a encore renforcé cette perception. C’est le « new deal » et les « plans quinquennaux » qui avaient fait la force de l’Amérique et de l’URSS, les deux puissances victorieuses. La France et la Grande Bretagne se convertirent, nolens volens, aux logiques anti-libérales de la nationalisation, de la régulation du crédit, du plan.

          La période anti-libérale prend fin graduellement à la fin des années 1960, quand la croissance dite « de rattrapage » diminue sous l’effet d’une part des gains moindres de productivité – les grandes mutations technologiques ayant été incorporées – et du renchérissement des matières premières. Ce ralentissement brisera les alliances de classe qui soutenaient le « consensus keynésien ». Avec une croissance faible, la lutte pour le partage de la valeur ajoutée devient plus âpre, et la bourgeoisie a donc intérêt à accroître par tous les moyens la compétition sur le marché du travail pour pousser les salaires à la baisse. L’immigration massive ayant atteint ses limites, la mobilité des capitaux et des marchandises apparaît comme la meilleure solution pour bénéficier des coûts de main d’œuvre faibles. Concomitamment, les classes intermédiaires massives issues de trente ans de croissance commencent à comprendre que leur intérêt ne se trouve pas dans une alliance avec les couches populaires pour « faire cracher les riches », mais au contraire dans une alliance avec les riches pour plumer les couches populaires – en France mais aussi ailleurs, grâce aux produits importés à bas prix.

          C’est là que nait un premier néo-libéralisme qui ne dit pas son nom, celui de la « génération 68 » qui se prolonge dans les années 1970, qui sous prétexte de prendre soin des intérêts de la classe ouvrière cherche surtout à désarmer cette dernière, à affaiblir sa représentation politique et syndicale pour préparer un changement plus radical. L’insistance sur la toute-puissance individuelle, la dévalorisation du travail, de l’effort, de la discipline, des institutions – et d’abord de l’institution scolaire, qualifiée de « mécanisme répressif de l’Etat » – bref, de tout ce qui donnait aux couches populaires dignité et capacité d’émancipation, voilà les ressorts idéologiques qui préparent l’étape suivante, celle des années 1980-90.

          Ces années-là marquent la fin de l’illusion. La prétention d’agir au nom de la classe ouvrière disparaît, et les gauchistes divers et variés se reconvertissent dans le libéralisme pur et dur (souvenez-vous du « je suis libéral-libertaire » de Cohn-Bendit). La « gauche » se convertit, honteusement ou joyeusement selon les secteurs, aux logiques néolibérales, et cette conversion traduit la formation d’un nouveau bloc dominant réunissant la bourgeoisie et les classes intermédiaires qui mettra en œuvre, à travers la construction européenne, le démantèlement de l’Etat et le retour au « laisser faire ». Les politiques libre-échangistes qui mettent l’ouvrier français en concurrence avec l’ouvrier bangladeshi ou coréen modifient radicalement le rapport de forces au détriment des couches populaires, qui disparaissent de la scène politique.

          Loin de constituer une anomalie, la situation actuelle s’explique parfaitement par l’évolution naturelle du capitalisme. L’abstention massive des couches populaires ne devrait étonner personne. A quoi bon aller voter alors que tous les partis une fois au pouvoir feront la même politique, non par méchanceté ou par machiavélisme, mais tout simplement parce que c’est la seule possible dans le rapport de forces actuel ? Pourquoi l’adolescent respecterait-il son professeur, alors qu’il gagne moins qu’un petit trafiquant de drogue, et que dans la logique capitaliste l’argent est la mesure de toute chose ? Souvenez-vous des mots prophétiques de Marx : « La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. (…) Elle a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d’échange; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l’unique et impitoyable liberté du commerce. »

          • CVT dit :

            @Descartes,

            [Cela ne veut pas dire que Mitterrand n’avait pas de convictions profondes. Il était profondément réactionnaire, profondément attaché à la « petite France » terrienne et conservatrice, profondément antisémite. Mais il n’a jamais permis à ses convictions de se mettre en travers de sa carrière…]

            je suis seulement à moitié étonné par ce portrait de “Tonton” (comme on l’appelait quand j’étais encore gamin…) parce que, d’une certaine manière, comme notre président actuel, il était une caricature de ce que la petite bourgeoisie de province pouvait avoir d’étriqué au pire sens du terme (un beau sujet de film que le regretté Claude Chabrol aurait pu réaliser😬😈).
            Par contre, pour l’antisémitisme virulent, cela me paraît excessif : certes, le vichysme était un antisémitisme, mais modérément virulent une grande partie du régime de Pétain jusqu’à l’instauration de la Milice, où il a montré son pire visage. Mais Mitterrand avait déjà retourné sa veste à ce moment-là…
            Auriez-vous d’autres exemples de manifestation d’antisémitisme de Mitterrand? Ses sympathies avec Eugène Schuller (parce qu’il le valait bien 👿)? Ou encore avec Tixier-Vignancourt? Grossouvre?
             
            Là, j’aurais besoin que vous m’instruisiez sur ce point…

            • Descartes dit :

              @ CVT

              [Par contre, pour l’antisémitisme virulent, cela me paraît excessif :]

              Je n’ai pas parlé de « antisémitisme virulent ». J’ai dit que Mitterrand était « profondément antisémite ». Ce n’est pas du tout la même chose. L’antisémitisme de Mitterrand n’était pas particulièrement « virulent », mais avait des racines profondes dans son éducation, dans ses origines sociales. C’est un antisémitisme qui n’a rien d’intellectuel, qui est presque instinctif. Lorsqu’il tonne contre le « lobby juif dans les médias », Mitterrand n’a je pense même pas conscience de ce que son expression peut contenir de préjugés. Pour lui, la croyance dans le « complot juif » faisait partie des évidences.

              [Auriez-vous d’autres exemples de manifestation d’antisémitisme de Mitterrand?]

              Bien entendu. Il y a ses expressions plusieurs fois répétées sur le « lobby juif ». Il y a le choix de ses collaborateurs et de ses amis. Mais encore une fois, l’antisémitisme de Mitterrand n’était pas un antisémitisme intellectuel. Il n’y a chez lui aucun discours proprement antisémite. C’est plus un antisémitisme personnel, social, comme on le trouvait dans la bonne bourgeoisie de la fin des années 1930. Celui du bourgeois qui ne veut pas de mal aux juifs, mais pour qui « décidément, ils sont trop nombreux, et puis ils prennent les meilleures places ». Ce n’est ni Maurras ni Céline… plutôt l’antisémitisme tranquille des auteurs régionalistes.

  18. Cherrytree dit :

    @Descartes
    Vous pointez justement l’absence de frontière entre la représentation institutionnelle et le domaine privé. Mais, bien plus, je soulignerais l’absence de frontière entre la personne et la fonction. Effectivement, c’est Macron que l’on gifle, pas le Président, ou alors, effectivement, c’est que la fonction de Président est réduite à rien.
    Ce n’est pas l’apanage exclusif de la macronie. “La République c’est moi” a fait assez de dégâts… Si seulement Mélenchon avait dit”c’est moi, c’est vous, c’est chacun de nous”, il eût pu se rattraper aux branches. Mais que dire de l’inexcusable “ma personne est sacrée?”… Eût-il dit “Un parlementaire”, ou mieux, “Tout parlementaire est sacré”, il ne serait pas dévalué, pire, ridiculisé. C’est bien un “pompeux cornichon” que l’on a enfariné, et pas forcément le candidat à la présidentielle. Résultat? De plus en plus indéfendable dans ses propres rangs, il a envoyé nombre de ses fans directement chez M. le Pen. Où chez les abstentionnistes, car ”la République c’est moi” et “Ma personne est sacrée” serviront plus d’attaques que les accusations de complotisme ou d’islamogauchisme, et pour une VIème République que l’on soupçonnera à la botte d’un Maduro au petit pied ..
    Quant à l’indifférence des Français envers ces politiques qui virent à la bouffonnerie, je ne partage pas votre vision. Le silence glacial qui accompagnait Louis XVI sur la route de retour de Varennes, je n’y crois pas trop. Abstentionnisme, et gros bazar si quelque étincelle vient à enflammer l’opinion. Comment disait-on, déjà ? Ah, oui: “Le char de l’État navigue sur un volcan”😂

    • Descartes dit :

      @ Cherrytree

      [Effectivement, c’est Macron que l’on gifle, pas le Président, ou alors, effectivement, c’est que la fonction de Président est réduite à rien.]

      Dans ce cas, c’est l’homme qui est giflé, et non la fonction. La meilleure preuve est que le Français moyen ne s’est senti nullement offensé. En confondant l’homme et la fonction, Macron a d’une certaine façon renoncé à la protection symbolique de la fonction.

      [Ce n’est pas l’apanage exclusif de la macronie. “La République c’est moi” a fait assez de dégâts…]

      Mais l’affaire de « la République c’est moi » nous éclaire sur le fait que Mélenchon est un homme du passé, que ses références politiques et symboliques en font un dinosaure. Parce qu’il fut un temps où l’écharpe tricolore frappait de respect. Je me souviens dans les années 1980 avoir participé au dispositif « anti-expulsions » : lorsqu’on savait que quelqu’un dans la cité allait être expulsé de son logement – en général parce que le chômage ne lui permettait plus de payer son loyer – on faisait venir un député communiste écharpe en bandoulière qui s’installait devant la porte. Et aucun commissaire de police, aucun huissier n’osait le toucher.

      Mais ça, c’était avant. Le comportement des élus a été tel ces trente dernières années que ce respect révérenciel n’existe plus. C’est pourquoi Mélenchon dans cette affaire est pathétique : il parle à un monde qui n’est plus.

  19. Geo dit :

    @Descartes
    Macron n’est PAS un technocrate. Il n’a jamais fait un travail de technicien, il n’a jamais mis en avant une quelconque compétence technique, il ne s’entoure pas de techniciens et n’a aucun respect pour les institutions techniques.”
    Très vrai, mais ce n’est pas mon point. Il n’est pas utile que macron soit un vrai technocrate pour qu’il soit lié au sacré de la technique.  Il me suffit qu’il ait été élu avec l’aura de “celui qui sait faire” en économie, à l’opposé de ceux qui “font dans le social” et ruinent le pays par leurs utopies idéologiques. Cette posture est bien un alibi technocratique, qui a parfois été nommé économisme.
    Qu’il n’est pas un vrai technocrate, ça finit par se voir. (De ce point de vue, vous apportez de l’eau à mon moulin.) Et que “disruption” n’est qu’un nouveau mot magique aussi.
    (Même si c’est un mot magique qui justifie la casse plus encore que les précédents, ce n’est jamais qu’une resucée de “Progrès”.)
    Bref il y a un élément individuel dans l’irrespect qui touche Macron, et parfois le gifle. La montée globale de mépris dont vous parlez existe, mais il s’y expose particulièrement.

    • Descartes dit :

      @ Geo

      [Très vrai, mais ce n’est pas mon point. Il n’est pas utile que macron soit un vrai technocrate pour qu’il soit lié au sacré de la technique. Il me suffit qu’il ait été élu avec l’aura de “celui qui sait faire” en économie, à l’opposé de ceux qui “font dans le social” et ruinent le pays par leurs utopies idéologiques. Cette posture est bien un alibi technocratique, qui a parfois été nommé économisme.]

      Peut-être, mais ce n’est pas du tout le ressort du macronisme. Macron n’a jamais opposé « ceux qui savent faire en économie » à ceux qui « font dans le « social ». C’était là le débat du temps du bras de fer DSK/Aubry, mais tout ça c’est dans le passé. Le crédo de Macron n’est pas la technicité, mais le volontarisme, la capacité à faire tomber les vieilles citadelles vermoulues pour préparer la « start-up nation ». Giscard, Fabius, DSK étaient « ceux qui savent faire ». Macron n’a jamais joué cette tonique-là. Au contraire : il n’y a qu’à voir sa gourmandise pour les « grands débats » et autres « commissions citoyennes ». Celui qui « sait faire » n’a pas besoin de ce genre de béquilles…

  20. Geo dit :

    @tous
    Au fait: concernant la gifle au président, je vous signale l’excellente chronique de Philippe Lançon dans “Charlie hebdo”, intitulée “Mémoires d’un gifleur”.

    • Descartes dit :

      @ Geo

      [Au fait: concernant la gifle au président, je vous signale l’excellente chronique de Philippe Lançon dans “Charlie hebdo”, intitulée “Mémoires d’un gifleur”.]

      Je ne vois pas très bien ce qu’il y a “d’excellent” dans cette chronique. Les journalistes de CH ont toujours une certaine tendresse pour ce genre de paumé d’extrême gauche. Moi, franchement… tout au plus, on peut reconnaître à Lançon d’avoir pris conscience d’être un dinosaure.

  21. luc dit :

    Fabien Roussel aura bien du mal à exister.
    Comment brisera t il le mur du silence?
    Il y a peu de chances qu’il soit aider par les autres dirigeants communistes car aucun de ceux ci ne veulent la mise au ban des années 1980.
    Une bonne partie des dirigeants du PCF,jeunes militants à l’époque mais dirigeants aujourd’hui, ont été traumatisés par l’invraisemblalble injuste et mortifère tohu-bohu des médias anti PCF .Leurs effets relevent du conditionnement pavlovien de 1979 jusqu’à la intronisation de Robert Hue.Ces dirigeants conditionnés de façon pavlovienne feront Tout pour ne pas être étiquetté,’Rouge-Brun'(concept inexistant historiquement),Nationaliste(là où il faudrait dire localiste ou patriote ou Nationiste) Raciste( rien n’est plus éloigné du PCF) etc…Vous qualifiez cette période de :’Seconde guerre froide, ou second MacCarthysme’ mais orchestré par le PS,je partage ..Citons ,c’est bien mieux votre réponse à un bloggueur dans l’article ‘Le PCF fait sa révolution’ publié ici le 21/05/2021:
    ‘Mitterrand en 1981 savait que son élection se jouait sur sa capacité à persuader une partie des classes intermédiaires et de la bourgeoisie qu’il n’était pas “l’otage des communistes”. C’est le mauvais score de Marchais qui a permis l’élection de Mitterrand: si Marchais avait fait 20%, Mitterrand n’aurait jamais été élu. Les classes intermédiaires auraient eu trop peur du poids des “rouges” dans le gouvernement de la gauche. MC’est pourquoi la campagne du PS en 1981 fut particulièrement sale, les médias qui lui étaient acquis mettant en épingle toutes sortes de “scandales” réels (“bulldozer de Vitry”, “marocains d’Argenteuil”…) ou imaginaires (lorsque l’Obs accusa le PCF d’avoir censuré une caricature de Wolinski, allant jusqu’à décrire la réunion ou la décision aurait été prise… et qui s’est révelée impossible, aucun des participants ne se trouvant à Paris à la date indiquée). Alors qu’on faisait donner la grosse Bertha pour montrer que les communistes étaient des parias’
    Cette technique du conditionnement est à l’oeuvre aujourd’hui contre le RN.Pour 2022 , les français sont conditionnés contre Marine Lepen,c’est une diabolisation que Darmanin veut réactiver en parlant du RN comme une ouevre ‘Satanique’..Le PS,LR,LREM,le PCF,Le Centre,l’extrème gauche,tous font pareil.Le réflexe Pavlovien est de nouveau sollicité et c’est avec ça que toutes les forces politiques comptent gagner.
    Niez vous qu’il y ait cette diabolisation qui permet à certains du PS,LR,LREM,le PCF,Le Centre,l’extrème gauche,de gagner sans que soit écouter réellement le programme du RN!Pourquoi ce réflexe pavlovien?
    Cette impasse du conditionnement qui aveugle les électeurs ne peut elle pas être contourné en présentant un autre candidat que Lepen ?
    En ce qui me concerne toute ma famille était menacé de mort dans les années 60 à cause de l’engagement du PCF contre le colonialisme.Je ne voterai pas Lepen qui fruent les chefs de cette bande d’assassin .
    Mais les autres ,eux pourraient voter Lepen .Or , conditionné ils ne le font pas.Ses propositions permettent de rallier plus de66% de l’électorat.Le score de MLP reste sous le plafon du conditionnement autour de 46% sans franchir les 50%,un autre candidat que MLP,ne pourrait il pas rallier plus de 50% ?

    • Descartes dit :

      @ Luc

      [Fabien Roussel aura bien du mal à exister. Comment brisera-t-il le mur du silence ?]

      Bonne question. Dans le monde hypermédiatisé qui est le nôtre, la réponse est simple : il faut faire du spectacle. Insulter les journalistes, organiser des « happening », bref, faire tout ce qui peut vous permettre de faire des points AUDIMAT. Mélenchon a montré la voie, il suffit de l’emprunter. Il est bien entendu plus difficile pour un communiste, parce que ce n’est pas vraiment dans les traditions du Parti. Mais Marchais en son temps avait bien su tirer parti des médias de son époque – même si cela défrisait certains conservateurs.

      [Il y a peu de chances qu’il soit aidé par les autres dirigeants communistes car aucun de ceux ci ne veulent la mise au ban des années 1980.]

      Certains iront certainement manger leur soupe chez Mélenchon. Mais la plupart ont intérêt à ce que cela marche…

      [Cette technique du conditionnement est à l’oeuvre aujourd’hui contre le RN. Pour 2022 , les français sont conditionnés contre Marine Lepen,c’est une diabolisation que Darmanin veut réactiver en parlant du RN comme une œuvre ‘Satanique’…]

      Sauf que, contrairement au néomaccarthysme mitterrandien, cela ne marche pas. Pourquoi ? Peut-être parce que l’illusion qui a permis à Mitterrand de faire voter les couches populaires pour lui s’est depuis longtemps dissipée.

      [Le PS, LR, LREM, le PCF ,Le Centre, l’extrème gauche, tous font pareil. Le réflexe Pavlovien est de nouveau sollicité et c’est avec ça que toutes les forces politiques comptent gagner.]

      Le réflexe pavlovien en question fait partie de l’héritage de la seconde guerre mondiale. Gauche et droite sont sortis de la guerre convaincus (à tort à mon avis) que la prise du pouvoir par le nazisme ou le fascisme a été rendu possible par le manque de solidarité des partis « démocratiques ». Et à partir du moment ou le réflexe existe, certains essayent d’en tirer parti : ce fut le cas de Mitterrand en 1986…

      [Mais les autres ,eux pourraient voter Lepen .Or , conditionné ils ne le font pas.Ses propositions permettent de rallier plus de66% de l’électorat.Le score de MLP reste sous le plafon du conditionnement autour de 46% sans franchir les 50%,un autre candidat que MLP,ne pourrait il pas rallier plus de 50% ?]

      De quel « candidat » parlez-vous ?

  22. Ian Brossage dit :

    Bonsoir,
    Vous aurez probablement vu passer cette incartade d’un membre du « bloc bourgeois » :
    https://www.lefigaro.fr/international/royaume-uni-l-ex-speaker-vedette-bercow-quitte-les-conservateurs-en-fustigeant-johnson-20210620
     
    Bercow est particulièrement gonflé de présenter Johnson comme « un dirigeant nul ». Johnson a mené le Brexit à bien… Nul doute que pour Bercow, un « bon dirigeant » aurait enterré le Brexit et les résultats du référendum par une quelconque manoeuvre dilatoire.
    Je ne suis pas sûr que ce ralliement fasse vraiment l’affaire du Labour (que va en penser l’électorat historiquement populaire de ce parti ?), mais je ne suis pas du tout spécialiste de la vie politique britannique.
     

    • Descartes dit :

      @ Ian Brossage

      [Bercow est particulièrement gonflé de présenter Johnson comme « un dirigeant nul ». Johnson a mené le Brexit à bien… Nul doute que pour Bercow, un « bon dirigeant » aurait enterré le Brexit et les résultats du référendum par une quelconque manoeuvre dilatoire.]

      La grande vertu du Brexit est d’avoir montré par où passe la ligne de fracture dans les sociétés européennes: ce n’est plus travaillistes contre conservateurs, ou socialistes contre gaullistes (plus ou moins), mais c’est les “de quelque part” contre les “de nulle part”. Bercow l’ultralibéral est plus proche des travaillistes “européens” que des conservateurs “nationalistes”…

      [Je ne suis pas sûr que ce ralliement fasse vraiment l’affaire du Labour (que va en penser l’électorat historiquement populaire de ce parti ?), mais je ne suis pas du tout spécialiste de la vie politique britannique.]

      Je pense que c’est un épiphénomène qui sera vite oublié. Bercow en veut aux conservateurs “brexiters” parce qu’il n’a pas eu son anoblissement, traditionnellement réservé aux anciens présidents de la chambre des communes, et qui lui permettrait de siéger à vie dans la chambre des pairs. Il s’imagine qu’il aura plus de chances d’être proposé par les travaillistes – le gouvernement ne peut refuser les propositions de l’opposition s’ils rentrent dans son “quota”. Mais j’imagine que les travaillistes ont d’autres candidats!

  23. Luc dit :

    Mariani est peut être inélligible ?
    Comme le fut l’amateur Egopoliticien suffisant Dominique Reynié(LR) 31%,radié pour le second tour en Occitanie en 2015,Mariani a une domiciiliation bancale.
    Incroyable ! Décidemment,Le RN premier parti d’opposition depuis des décennies n’est pas un parti sérieux.
    Que dire d’autre ? 
    https://www.lefigaro.fr/elections/regionales/regionales-en-paca-le-spectre-d-une-ineligibilite-de-thierry-mariani-plane-sur-la-campagne-20210615

    • Descartes dit :

      @ Luc

      [Mariani est peut être inéligible ?]

      Non. Le tribunal judiciaire s’est déjà prononcé. Il est établi que la requête présentée par ses adversaires aux fins de le déclarer inéligible l’a été hors délai. Le juge ne pouvant en cette matière se saisir d’office, l’affaire est réglée.

      [Décidément, le RN premier parti d’opposition depuis des décennies n’est pas un parti sérieux.]

      Mariani n’est ni le premier ni le dernier à avoir recours à une location de circonstance pour avoir un domicile lui permettant de se présenter. C’était très courant au PS à une époque… diriez-vous que le PS “n’est pas un parti sérieux” ?

  24. luc dit :

    Au fond je pensais à Fabien Roussel,les remarques sur le RN,n’était qu’un prétexte,je l’avoue..Fabien Roussel aura bien du mal à exister dans ce PAF où seules les phrases complotistes,les gifles,les entartrages,les enfarinages, mobilisent les médias?Comment Fabien Roussel,brisera-t-il le mur du silence ?
    Bonne question. Dans le monde hypermédiatisé qui est le nôtre, la réponse est simple :il faut recentrer le débat autour des valeurs communistes de solidarité avec le nucléaire civil,les biens communs en France et dans le monde,avec le PC grec,le PC portugais et lous les autres mouvements liés au socialisme réel ,et au MCI
    Ainsi ,Fabien,fera exception sans spectacle de foire. Puisque les journalistes sont des enfoirés ,ol faut que Fabien pose les questions politiques de Fond et ne rentre pas dans ce jeu mortifère des Merdias.Le taux élevé d’absention montre que les citoyens se détournent des élections quand les enfoirés font de la politique.
    Insulter les journalistes, organiser des « happening », bref, faire tout ce qui peut permettre en apaprence de faire des points AUDIMAT. Mélenchon a montré la voie, il ne faut pas l’emprunter.
    Cher Descartes ,je partage votre point de vue,en partie:
    Une élection présidentielle est bien entendu plus difficile pour un communiste, parce que ce n’est pas vraiment dans les traditions du Parti. Mais Marchais en son temps avait bien recentrer les problèmes en montrant la responsabilité du système capitaliste.Rappelons nous le débat contre Fourcade,lui simple ouvrier avait tenu tête à l’énarque et su tirer parti des médias de son époque – même si cela défrisait certains conservateurs.
    Fabien a peu de chances qu’il soit aidé par les autres dirigeants communistes car aucun de ceux ci ne veulent la mise au ban des années 1980 et la dureté des ennemis de classe à l’égard du PCF.
    Certains iront certainement manger leur soupe chez Mélenchon. Mais pour 2022 la plupart ont intérêt à ce que cela marche , mais Ian Brossat nommé directeur de campagne de Roussel sera t il à la hauteur là où Olivier Marchais sans nul doutes ferait merveille,non?…

    • Descartes dit :

      @ luc

      [Au fond je pensais à Fabien Roussel, les remarques sur le RN n’était qu’un prétexte, je l’avoue…]

      Restez concentré… franchement, sur le RN on a tout dit. Quel intérêt de ressasser des critiques sur lesquelles tout le monde ou presque – y compris parmi bien d’électeurs du RN – sont d’accord ?

      [Dans le monde hypermédiatisé qui est le nôtre, la réponse est simple : il faut recentrer le débat autour des valeurs communistes de solidarité avec le nucléaire civil, les biens communs en France et dans le monde, avec le PC grec, le PC portugais et lous les autres mouvements liés au socialisme réel, et au MCI]

      Comme disait mongénéral, on ne fait de la politique qu’avec des réalités. Pour exister, pour « recentrer le débat » sur les questions qui nous intéressent, encore faut-il avoir un canal de communication entre l’organisation et les citoyens, autrement dit, au sens stricte du terme, être présent dans les médias. Le problème n’est d’ailleurs pas nouveau : les partis ouvriers, marginalisés par les médias officiels ou ceux dépendant du Capital, se sont toujours battus pour avoir, dans la mesure où leurs moyens leur permettaient, leurs propres médias – journaux, publications, meetings, radios – pour communiquer leurs idées, leurs projets, leurs analyses aux masses.

      Aujourd’hui, quels sont les médias qui permettraient à Fabien Roussel de s’adresser aux masses. Les journaux – et l’écrit en général – sont en perte de vitesse. Les médias audiovisuels classiques – radio, télévision – sont très puissants mais trop coûteux pour imaginer de pouvoir en contrôler un. La seule possibilité pour les forcer à vous inviter, c’est de faire de l’audience, autrement dit, de faire du scandale. C’est la tactique choisie en 2016-17 par Mélenchon, et on peut dire que cela a bien marché (on peut dire aussi qu’il n’a pas su en sortir, et que la surenchère permanente a fini par le tuer, mais c’est une autre histoire).

      Reste les réseaux sociaux… pour le moment, il n’y a pas d’exemple ou les réseaux sociaux aient permis à un candidat de s’imposer. C’est que les réseaux sociaux, c’est le royaume de l’aléatoire. Ce qui vous porte au pinacle un jour vous enfonce dans la boue le suivant…

      [Ainsi, Fabien, fera exception sans spectacle de foire. Puisque les journalistes sont des enfoirés, il faut que Fabien pose les questions politiques de Fond et ne rentre pas dans ce jeu mortifère des Merdias.]

      Mais qu’il les pose à qui ? Où ? Il peut poser tous les jours les « questions politiques de fond » à la table du déjeuner familial ou à celle du bistrot, et cela ne changera pas grande chose. Ce que vous proposez revient à tourner le dos au réel. Comme ça, on peut se faire plaisir en ayant raison tout seul, mais ce n’est pas ça, faire de la politique.

      [Le taux élevé d’abstention montre que les citoyens se détournent des élections quand les enfoirés font de la politique. Insulter les journalistes, organiser des « happening », bref, faire tout ce qui peut permettre en apparence de faire des points AUDIMAT. Mélenchon a montré la voie, il ne faut pas l’emprunter.]

      Franchement, si c’est le moyen pour faire 19%, je pardonnerais volontiers à Roussel d’emprunter cette voie. Ce que l’expérience Mélenchon montre, ce n’est pas tant qu’il ne faut pas prendre cette voie, mais qu’il faut savoir prendre la bonne sortie. Une fois qu’on a réussi à faire le buzz, à s’imposer dans l’espace médiatique moyennant incartades et scandales, il faut savoir y mettre du contenu. Autrement dit, c’est une tactique temporaire qui doit s’inscrire dans une stratégie à plus long terme. Le problème de Mélenchon, c’est qu’il est un excellent tacticien mais un très mauvais stratège. Il a compris que cette tactique pouvait l’amener loin, mais il n’a pas compris qu’il fallait préparer la suite. Si Mélenchon avait profité de son moment médiatique pour institutionnaliser son organisation, cimenter des alliances, construire un projet, il serait aujourd’hui le roi du pétrole.

      [Une élection présidentielle est bien entendu plus difficile pour un communiste, parce que ce n’est pas vraiment dans les traditions du Parti. Mais Marchais en son temps avait bien recentré les problèmes en montrant la responsabilité du système capitaliste.]

      Certes. Mais Arlette ou Krivine faisaient de même, et personne ne les écoutait. Si Marchais a réussi à avoir une écoute exceptionnelle c’est parce qu’il avait compris qu’il fallait « faire le spectacle » avec les moyens de son époque. Et il est vrai qu’il crevait l’écran. Alors, on l’invitait à des émissions et des débats parce qu’on savait qu’il y allait avoir du sport, et que cela attirerait l’audience. Et il est vrai qu’avec lui, on ne s’ennuyait jamais. Alors qu’aujourd’hui, pour regarder un débat politique jusqu’au bout, il faut avoir une patience digne d’un saint.

      [mais Ian Brossat nommé directeur de campagne de Roussel sera-t-il à la hauteur là où Olivier Marchais sans nul doutes ferait merveille, non ?…]

      Je ne crois pas qu’Ian Brossat soit jamais à la hauteur d’Olivier Marchais sur quelque plan que ce soit.

  25. Jérôme Morvan dit :

    La « gauche » se convertit, honteusement ou joyeusement selon les secteurs, aux logiques néolibérales, et cette conversion traduit la formation d’un nouveau bloc dominant réunissant la bourgeoisie et les classes intermédiaires qui mettra en œuvre, à travers la construction européenne, le démantèlement de l’Etat et le retour au « laisser faire »

    Bonjour,
    Je viens de découvrir ce blog, dont je salue respectueusement le taulier ; je commence à apprécier au fil de la lecture sa démarche, son effort de rigueur ainsi que sa pédagogie patiente et robuste, à défaut de partager ses analyses et ses convictions. 
    Peut-être suis-je au bon endroit pour quémander ce que je peine à trouver ailleurs : une définition un tant soit peu rigoureuse du “néolibéralisme”. S’agit-il d’une idéologie -inspirée par qui?-, d’une pratique de gouvernement, les deux? Qui en est (tout le monde visiblement)? Au delà d’un exonyme péjoratif (tout le monde en est, mais personne ne s’en réclame) à vocation polémique, à quelles politiques le concept renvoie-t-il exactement ? 
    J’ai bien une piste dans le triptyque : “le démantèlement de l’Etat, le retour au « laisser faire », les politiques libre-échangistes”.
    D’accord pour les politiques libres-échangistes développées presque continûment depuis 1945, à l’initiative historique des États-Unis qui considéraient, entre autres motivations, qu’une partition du monde en blocs économiques antagonistes avait été l’une des causes de la guerre. Mais pour le reste, comment concilier pour la France cette définition avec cinquante ans d’inflation normative, la hausse continue des prélèvements obligatoires   ou encore l’évolution des effectifs des trois fonctions publiques passées de 1980 à 2001 de 3,9 millions à 4,7 millions d’agents en vingt ans. Puis, vingt ans après, à  5,66 millions d’agents publics, soit aujourd’hui un salarié sur cinq. +20% tous les 20 ans, c’est une évolution exponentielle. Comment parler de “démantèlement de l’État” sans solliciter trop sauvagement les ressources de la casuistique? 
    Par ailleurs, et sans vouloir abuser, comment s’articule le néolibéralisme avec le concept plus ancien de “capitalisme monopoliste d’Etat”? Pour rappel, la section économique du PCF, du temps où elle était dirigée par Philippe Herzog (de 1972 à 1996), avait fait sienne l’analyse de Paul Boccara qui constatait l’intervention croissante de l’Etat, et le fait que, même pour un communiste, le système n’était pas libéral. Mais il fallait concilier cette évidence avec l’idée que l’Etat reste l’appareil qui gère les affaires communes de la bourgeoisie : plus d’Etat au service du capital, pourquoi pas, mais pas un “démantèlement” de l’Etat. 

    • Descartes dit :

      @ Jerôme Morvan

      [Je viens de découvrir ce blog, dont je salue respectueusement le taulier;]

      Le taulier vous retourne très respectueusement vos salutations. Soyez le bienvenu !

      [Peut-être suis-je au bon endroit pour quémander ce que je peine à trouver ailleurs : une définition un tant soit peu rigoureuse du “néolibéralisme”. S’agit-il d’une idéologie -inspirée par qui?-, d’une pratique de gouvernement, les deux? Qui en est (tout le monde visiblement)? Au delà d’un exonyme péjoratif (tout le monde en est, mais personne ne s’en réclame) à vocation polémique, à quelles politiques le concept renvoie-t-il exactement ?]

      Bien entendu, le terme a été beaucoup galvaudé par l’usage politicien. Mais on peut essayer d’esquisser une définition un tant soit peu précise, ou du moins contextuelle. Au départ, il y a le libéralisme, doctrine à la fois politique et économique qui commence à se développer avec l’humanisme de la Renaissance et la constitution progressive d’une nouvelle classe, la bourgeoisie, qui commence à disputer le pouvoir. Ce libéralisme est l’idéologie qui porte un capitalisme balbutiant, mais il est encore marqué par une vision paternaliste dérivée de l’idéalisme chrétien. Adam Smith parle encore en termes de « vices » et de « vertus », lorsqu’il explique comment « les vices privés font les vertus publiques » grâce à la concurrence. Pour les libéraux, l’individu doit certes être libre de ses choix et en assumer les conséquences, mais il s’agit d’un individu moral, enjoint de faire des choix conformes à une éthique de protection des plus faibles, des plus démunis, de ceux qui n’ont pas de chance. Il est licite de s’enrichir et l’Etat ne doit pas vous prendre cette richesse, mais le riche est enjoint de s’en défaire de lui-même en fondant des hôpitaux, en nourrissant les malheureux, en traitant correctement ses ouvriers.

      Le néo-libéralisme, c’est le libéralisme classique dépouillé de cette injonction éthique ou morale. Pour le libéral, le patron est bien entendu libre de faire ce qu’il veut de sa richesse, mais encourt la condamnation sociale s’il n’en fait pas un « bon » usage. Pour le néolibéral, le jugement moral est hors de propos. On peut voir dans la transition entre le libéralisme et le néolibéralisme la conséquence logique de ce que Marx dénonce dans le manifeste : au fur et à mesure de son approfondissement, le capitalisme « déchire le voile de sentimentalité » qui couvre les rapports d’exploitation.

      [J’ai bien une piste dans le triptyque : “le démantèlement de l’Etat, le retour au « laisser faire », les politiques libre-échangistes”.]

      Oui, mais cela ne suffit pas à différentier le « libéralisme classique » et le « néo-libéralisme ». Les libéraux comme Smith ou Ricardo voulaient aussi un Etat faible, le « laissez faire » et les politiques de libre-échange. Mais s’ils comptaient sur le marché pour réguler l’économie, ils ne voulaient pas d’une société régulée par le marché – c’est-à-dire, sans morale. D’une certaine façon, lorsque Jospin dit « oui à l’économie de marché, non à la société de marché », il se range du côté du libéralisme classique contre le néo-libéralisme. Bien entendu, c’est une posture purement idéaliste : pour un matérialiste il est évident qu’il y a une dialectique entre l’organisation de la société et l’économie.

      [D’accord pour les politiques libres-échangistes développées presque continûment depuis 1945, à l’initiative historique des États-Unis qui considéraient, entre autres motivations, qu’une partition du monde en blocs économiques antagonistes avait été l’une des causes de la guerre.]

      Parce que vous croyez que le but des Etats-Unis était d’éviter la guerre ? Je trouve votre naïveté touchante… D’abord, les Américains ont toujours encouragé le libre-échangisme chez les autres, jamais chez eux. La « buy american act » et autres instruments du même style ont maintenu le marché américain soigneusement protégé. Si les Américains ont poussé à l’ouverture des frontières au commerce après la guerre, c’est surtout parce que cela leur procurait des débouchés pour un appareil de production qui en avait bien besoin une fois les commandes de guerre taries. Rien à voir donc avec un quelconque diagnostic sur les « causes de la guerre »…

      [Mais pour le reste, comment concilier pour la France cette définition avec cinquante ans d’inflation normative, la hausse continue des prélèvements obligatoires ou encore l’évolution des effectifs des trois fonctions publiques passées de 1980 à 2001 de 3,9 millions à 4,7 millions d’agents en vingt ans.]

      Sur la question normative, il y a une grande illusion qui consiste à croire que la logique de marché nécessite moins de normes que la logique administrative. Cela n’a en fait rien d’évident, car pour que les marchés fonctionnent correctement, sans que les acteurs puissent fausser la concurrence ou profiter de leurs imperfections pour tirer des rentes indues, il faut des tombereaux de réglementation. Prenez le cas du marché de l’électricité : lorsque EDF avait le monopole, les textes étaient relativement simples : une loi qui conférait le monopole du transport et de la distribution à EDF, un décret régulant les conditions d’achat aux producteurs, un autre fixant les conditions de vente… et puis c’est tout. Maintenant que le secteur est libéralisé, il a fallu une forêt de textes pour expliciter qui a le droit de faire quoi, qui a le droit de vendre à qui, qui est responsable de quoi, des textes pour créer des instances d’arbitrage, pour donner des pouvoirs d’investigation en cas d’abus sur le marché, des textes punitifs pour sanctionner les atteintes au fonctionnement du marché… Il faut des autorisations pour opérer sur le marché, des règles pour protéger les consommateurs, des normes pour empêcher les abus de position dominante… Là ou en 1946 trois textes suffisaient pour organiser le système, il y a aujourd’hui des bibliothèques entières.

      L’inflation normative est la conséquence logique du néolibéralisme. Dans le régime du monopole d’EDF, un trou dans la législation n’était pas un problème sérieux parce que les dirigeants d’EDF n’avaient pas d’intérêt particulier à escroquer les usagers pour engraisser leurs actionnaires. Mais dans une logique de marché, et encore plus lorsqu’il n’y a plus de barrières éthiques et morales, TOUT doit être écrit, parce que chaque trou de la réglementation permet à un acteur privé de tirer des profits indus. C’est pourquoi la Commission européenne est à la fois le temple du néolibéralisme, et celui de l’inflation normative.

      Sur la hausse des prélèvements obligatoires, il faut noter que si les prélèvements se sont accrus en termes GLOBAUX, l’imposition sur le capital et les revenus du capital a, elle, beaucoup baissé. Comme toutes les idéologies dominantes, le néolibéralisme se prétend universel mais n’est mis effectivement en œuvre que dans les domaines qui arrangent les classes dominantes.

      [Puis, vingt ans après, à 5,66 millions d’agents publics, soit aujourd’hui un salarié sur cinq. +20% tous les 20 ans, c’est une évolution exponentielle. Comment parler de “démantèlement de l’État” sans solliciter trop sauvagement les ressources de la casuistique?]

      D’abord, vous semblez confondre « agents publics » avec « agents de l’Etat ». Si je prends les séries longues de l’INSEE, on passe de 2,53 millions en 1998 à 2,47 millions en 2018. Et si vous excluez l’éducation, de 1,15 à 1,05 millions, soit une BAISSE de 10% en vingt ans. Ensuite, si vous prenez les « agents publics », vous devriez compter l’ensemble des agents des services publics privatisés ces cinquante dernières années, qui sont passés d’un statut d’agent public à celui d’agent privé… et là, la réduction est encore plus spectaculaire ! Pas besoin donc de « solliciter trop sauvagement la casuistique » pour parler de démantèlement de l’Etat et de mise en œuvre de politiques néolibérales.

      [Par ailleurs, et sans vouloir abuser, comment s’articule le néolibéralisme avec le concept plus ancien de “capitalisme monopoliste d’Etat”? Pour rappel, la section économique du PCF, du temps où elle était dirigée par Philippe Herzog (de 1972 à 1996), avait fait sienne l’analyse de Paul Boccara qui constatait l’intervention croissante de l’Etat, et le fait que, même pour un communiste, le système n’était pas libéral.]

      Le néolibéralisme correspond à la remise en cause de ce « capitalisme monopoliste d’Etat » qui s’était construit sur le rapport de forces issu de la deuxième guerre mondiale, qui avait abouti au pacte social de la Libération et des « trente glorieuses » (ce que certains appelleront le « gaullo-communisme »).

      [Mais il fallait concilier cette évidence avec l’idée que l’Etat reste l’appareil qui gère les affaires communes de la bourgeoisie : plus d’Etat au service du capital, pourquoi pas, mais pas un “démantèlement” de l’Etat.]

      Je pense qu’il faut faire une lecture historique des textes marxistes. L’Etat qui « gère les affaires de la bourgeoisie » dont pouvait parler Marx n’est pas l’Etat interventionniste de la Libération. Entre les deux, il y a l’enracinement du suffrage universel. L’Etat se débat toujours dans une contradiction entre le rapport de forces structurel entre capital et travail, et le rapport de forces électoral. Deux rapports de force qui peuvent ne pas coïncider. Or, si le bloc dominant a le pouvoir économique, le rapport de force numérique est plutôt favorable aux couches dominées. D’où la crainte des classes dominantes de voir le pouvoir de l’Etat leur échapper voire être utilisé contre elles. Saint Just le disait déjà : « entre le faible et le fort, c’est la liberté qui asservit et la loi qui libère ». On comprend donc très bien que le « fort » ait intérêt à ce qu’il y ait le moins possible de « lois ». C’est pourquoi les classes dominantes ont tout fait pour affaiblir l’Etat.

      • Ian Brossage dit :

        D’abord, vous semblez confondre « agents publics » avec « agents de l’Etat ». Si je prends les séries longues de l’INSEE, on passe de 2,53 millions en 1998 à 2,47 millions en 2018. Et si vous excluez l’éducation, de 1,15 à 1,05 millions, soit une BAISSE de 10% en vingt ans.

        On ajoutera enfin qu’il faudrait comparer par tête, et qu’entre 1998 et 2018 la population française a augmenté de 10%.
         

        • Descartes dit :

          @ Ian Brossage

          [On ajoutera enfin qu’il faudrait comparer par tête, et qu’entre 1998 et 2018 la population française a augmenté de 10%.]

          Tout à fait. On pourrait aussi ajouter qu’avec la libéralisation, les agents de l’Etat servent de plus en plus à contrôler ceux qui font plutôt qu’à faire. Et je ne parle même pas du nombre considérable d’agents publics qui ont été détournés de leur fonction première pour servir la communication de leurs chefs politiques. Regardez les organigrammes des ministères, vous verrez que tous les services ont perdu du monde… sauf les directions de la communication!

      • Jérôme Morvan dit :

        @ Descartes
        J’avais commencé à rédiger une réponse point par point, mais le message étant maintenant ancien, je signale seulement que la citation suivante n’est pas de Saint Just :
        [Saint Just le disait déjà : « entre le faible et le fort, c’est la liberté qui asservit et la loi qui libère ».]
        Il aurait été ironique que Saint-Just qui vote la “loi des suspects” se fît l’apologiste de “la loi qui libère”.
        La citation appartient à un prêtre dominicain , le révérend-père Henri-Dominique Lacordaire : “Sachent donc ceux qui l’ignorent, sachent les ennemis de Dieu et du genre humain, quelque nom qu’ils prennent, qu’entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime, et la loi qui affranchit.”
        Il se trouve que Lacordaire était libéral (dans toute l’acception du terme, pas simplement “catholique libéral”), mais en l’occurence il était très remonté contre l’autorisation du travail du dimanche qui “déchire le pacte fondamental de l’humanité, qui livre au riche l’âme et le corps du pauvre pour en user à son plaisir, qui foule aux pieds le jour de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, le jour sublime du peuple et de Dieu”. (« Du double travail de l’homme », 52e conférence de Notre-Dame, 16 avril 1848). 
         

        • Descartes dit :

          @ Jerôme Morvan

          [J’avais commencé à rédiger une réponse point par point, mais le message étant maintenant ancien, je signale seulement que la citation suivante n’est pas de Saint Just :]

          Merci de cette correction pour une erreur d’autant plus impardonnable que je l’avais déjà corrigé dans un papier précédent. Et ne vous privez pas de mettre votre commentaire “point par point”, même si le papier est encore un peu ancien on a vu sur ce blog rebondir des discussions anciennes…

  26. Luc dit :

    Du haut de sa jeunesse ,Bardelle pointe ,avec raison,l’Islamodroitisme.
    Occulté par les débats sur l’islamogauchisme ,l’islamodroitisme est basé sur l’illusion que favoriser l’implantation de masses considérables de musulmans en France rabattra le caquet aux syndicaliste,fera baisser les salaires et provoquera une rechristianisation de la France en réaction aux insuffisances criardes de l’Islam:
    https://fr.sputniknews.com/france/202106241045783194-jordan-bardella-denonce-lislamodroitisme-de-valerie-pecresse/
    «J’ai été pendant six ans harcelé par la majorité de Mme Pécresse», a poursuivi le vice-président du RN, «pour avoir dénoncé les compromissions de la droite avec les maires LR, les associations islamiques, j’ai gagné tous mes procès, que sa majorité m’a faits, j’ai été un lanceur d’alertes pendant cette mandature.»
    Pourquoi ces propos de Bardella ne sont ils pas relayés autant que les soliloques interminables sur l’islamogauchisme?

    • Descartes dit :

      @ Luc

      [Pourquoi ces propos de Bardella ne sont ils pas relayés autant que les soliloques interminables sur l’islamogauchisme?]

      Peut-être parce qu’à droite ce genre de compromissions relèvent plus de la Realpolitik honteuse que d’une position idéologique assumée publiquement. Je ne me souviens pas que Pécresse ait participé à une “manifestation contre l’islamophobie” convoquée par les groupes proches des Frères Musulmans, comme ce fut le cas pour Mélenchon et compagnie. Si elle l’avait fait, je suis sûr que cela aurait été relayé!

  27. Luc dit :

    MAIS QUI A FAIT RENTRERplus de 10 Millions de musulmans en France ?
    N’est ce pas la Droite,la vraie avec De Gaulle,Giscard,Chirac,Sarkozy et la Droite dissumulée sous l’étiquette
    Gauche sociale démocrate Mitterand,Jospin,Hollande ?
    Au Danemark la gauche ,la vraie , se bat pour ne pas islamiser le pays .
    En France ,non , pourquoi ?
    Le problème c’est l’islamisation qui fait reculer tout le pays , pas les immigrés , non ?

    • Descartes dit :

      @Luc

      [MAIS QUI A FAIT RENTRER plus de 10 Millions de musulmans en France ? N’est ce pas la Droite,la vraie avec De Gaulle,Giscard,Chirac,Sarkozy et la Droite dissumulée sous l’étiquette Gauche sociale démocrate Mitterand, Jospin, Hollande ?]

      Excusez moi, mais je ne vois pas pourquoi vous excluez la “vraie gauche” de votre diatribe. Après tout, communistes et écologistes ont participé à des gouvernements qui furent particulièrement laxistes en matière d’immigration. Et la revendication de “régularisation de tous les sans papiers” reste présente dans les discours de LFI, du PCF et de l’ensemble de la gauche. Alors, attribuer tout cela à la “droite”, c’est aller un peu vite en besogne, vous ne trouvez pas ?

      [Le problème c’est l’islamisation qui fait reculer tout le pays , pas les immigrés , non ?]

      Le problème, c’est qu’on a cassé la machine à assimiler, qu’on ne se donne plus les moyens de poser aux immigrés le choix entre l’assimilation et le départ. Tout le reste n’est que bavardage.

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