La grande « décivilisation »

Cette semaine notre président a fait ce qu’il sait faire le mieux : inventer des formules. Ou plutôt les reprendre, car la formule en question n’est pas de lui. C’est là une des forces d’Emmanuel Macron : sa capacité à piquer ça et là des idées et des expressions – quelquefois contradictoires – et en faire son matériau pour fabriquer cette idéologie syncrétique qu’est le macronisme.

Cette semaine, intervenant devant le Conseil de ministres, le président a associé un certain nombre d’actes de violence à un « processus de décivilisation » (1). Le terme qui fait mouche, comme souvent, n’est pas de lui : c’est le titre d’un livre de Renaud Camus publié en 2011. Un penseur qu’on associe habituellement plutôt avec l’extrême droite, cette extrême droite qui est censée être le diable incarné, mais que les macronistes caressent dans le sens du poil depuis que la défaite des législatives les oblige à trouver des alliés. La formule du président mérite d’ailleurs d’être citée en entier : « Il faut être intraitable sur le fond. Aucune violence n’est légitime, qu’elle soit verbale ou contre les personnes. Il faut travailler en profondeur pour contrer ce processus de décivilisation ».

Pour une fois, et je n’ai pas honte de le dire, oui, je partage tout à fait le diagnostic du président sur le processus de « décivilisation » rampant qui affecte notre société, et au-delà l’ensemble du monde capitaliste, ce qui aujourd’hui veut dire peu ou prou le monde tout court. Ce que je regrette, c’est que le président ait une vision aussi restrictive des « violences » qu’il condamne et qu’il ne s’interroge à aucun moment sur les liens entre cette « décivilisation » et les politiques néolibérales mises en œuvre ces quarante dernières années, et dont sa propre action est un exemple signalé.

Bien entendu, l’ensemble de la société condamne la « violence » d’une attaque à l’arme blanche contre une infirmière. Mais quid d’une autre « violence », plus sournoise mais néanmoins bien réelle ? Forcer une infirmière à choisir entre abandonner ses patients et faire des horaires démentiels pour couvrir les sous-effectifs, n’est-ce pas là une « violence » ? Permettre qu’en cas de licenciement sans cause réelle et sérieuse cette infirmière ne soit indemnisée que suivant un barème misérable qui ne couvre pas le préjudice réel qui lui est causé, n’est-ce pas là une « violence » ? Signifier sans autre forme de procès à cette infirmière à deux ans de la retraite qu’elle devra encore travailler deux ans de plus, n’est-ce pas là une « violence » ? Bloquer son traitement pendant dix ans alors que l’inflation galope et que les profits des entreprises explosent, n’est-ce pas là une « violence » ? Toutes ces « violences » – et on pourrait compléter longuement cette liste – ne sont pas elles aussi à la base du processus de « décivilisation » ?

La « violence » est là chaque fois qu’on impose à quelqu’un une règle par la force. Macron et ceux qui le soutiennent pleurnichent sur les élus qui se font vandaliser leur permanence comme si c’était là la plus grande « violence » possible. Mais ne se posent jamais de questions sur la violence qu’ils infligent eux-mêmes sur le corps de la société. Abolir l’impôt sur la fortune et boucher le trou en décalant l’âge de la retraite, c’est une « violence » dès lors qu’il n’y a pas de consensus social pour accepter ces mesures. Faire voter par le Congrès un traité dont les principes ont été rejetés par le peuple dans un référendum, c’est une « violence ». Expliquer publiquement aux chômeurs qu’il leur suffit de traverser la rue pour trouver un emploi – alors que c’est évidemment faux – est une « violence ». Profiter du fait qu’on a la force avec soi pour mettre un drapeau européen sous l’Arc de triomphe, alors que ce symbole n’a pas de consensus dans la société, c’est une « violence ». Violence symbolique, certes, mais violence tout de même (2). Tout le monde voit la « violence » lorsque le pouvoir dit « ferme ta gueule ». Mais il y a aussi une « violence » dans le « cause toujours », qui est bien plus sournoise mais qui n’est pas moins réelle. Le pouvoir n’est donné aux élus que sous la condition qu’ils écoutent la société. User de ce pouvoir sans écouter et sans convaincre, c’est user de la même « violence » que celle qu’utilise celui qui, parce qu’il a une arme à la main, s’estime en droit de vous délester de votre portefeuille.

Mais plus profondément, il faut comprendre que le processus de décivilisation est inséparable du processus de dérégulation voulu par les néolibéraux et qui est la conséquence logique d’un approfondissement du capitalisme. Pour le comprendre, il faut revenir à Hobbes : au départ, il y a l’état de nature, celui de la guerre de tous contre tous, où règne la loi du plus fort, et où la vie est « solitaire, misérable, dangereuse, animale et brève ». Et puis, les hommes découvrent qu’il est à l’avantage de tous de renoncer à la toute-puissance individuelle en cédant leur « capacité de nuire » à une institution centrale. Car c’est ainsi qu’on arrive à échapper à cet état, à rendre notre environnement sûr et notre vie plus agréable. C’est presque une métaphore du passage de l’enfant, enfermé dans sa toute-puissance, à l’adulte conscient de l’intérêt des règles qui s’imposent à tous, y compris à lui-même.

C’est à la lumière de cette analyse que la formule du président devient intéressante : « Aucune violence n’est légitime, qu’elle soit verbale ou contre les personnes » nous dit-il. Oui, vous avez bien lu : aucune violence. Même pas celle de l’Etat, donc ? Fini le « monopole de la violence légitime » dont parlent Hobbes et Weber ? La violence de l’Etat est pour Macron tout aussi « illégitime » que celle de n’importe quel groupe, de n’importe quel individu ? Et si l’Etat ne peut exercer une violence légitime, quel est l’instrument qui permettrait à la société de combattre « la violence verbale et celle contre les personnes » ? Si « aucune violence n’est légitime », alors il ne reste qu’à compter sur l’autolimitation des individus et à prier…

Bien entendu, je ne pense pas un instant que Macron soit consciemment sur cette position. Mais le lapsus – surtout chez un énarque, qui connaît par cœur le principe wébérien – est révélateur de l’adhésion de son auteur à cette vision de toute-puissance individuelle, d’un individu qui ne devrait être soumis à aucune contrainte institutionnelle. C’est là une petite fenêtre ouverte sur l’inconscient macronien, et qui le montre pour ce qu’il est : foncièrement libertarien. Et donc foncièrement « décivilisateur ». Parce que la civilisation est l’histoire d’une limitation croissante de la toute-puissance individuelle par des institutions de plus en plus complexes, aboutissant à la constitution de l’Etat détenant le monopole de la violence légitime. Un processus qui, du Moyen-Age jusqu’au milieu du XXème siècle aboutit à insérer les individus dans des architectures institutionnelles de plus en plus complexes, élaborées, raffinées. C’est ce processus qui s’inverse à partir de la fin des années 1960 avec la révolution néolibérale, dont mai 1968 est – aussi étonnant que cela puisse paraître – le point symbolique de départ. C’est à partir de là que commence – à gauche comme à droite – le grand démontage des règles et des institutions et la revalorisation de la toute-puissance individuelle. Et il n’est pas étonnant que ce démontage se soit fait au nom de deux principes : « dérégulation » et « simplification ». Deux concepts qui résument bien le rejet de la complexité qui est l’essence d’une civilisation.

Cette transformation a bien entendu une logique de classe. Elle marque l’arrivée dans le bloc dominant d’une nouvelle classe, les classes intermédiaires. Et comme toute nouvelle classe arrivant aux commandes, les classes intermédiaires rejettent l’ordre et les institutions héritées du passé, qui se sont faites sans eux. Mais ce qui rend la révolution néolibérale différente de toutes celles qui l’ont précédée, c’est que la nouvelle classe dominante n’a pas cherché à créer de nouvelles institutions, un nouvel ordre. Non, les classes intermédiaires ont au contraire théorisé la des-institutionnalisation et le désordre, et préparé l’avènement de l’individu-roi. A gauche à partir des postures libertaires comme celles des « enragés » de 1968, à droite dans la logique du darwinisme social faisant de la concurrence le seul mécanisme de régulation sociale. Le syncrétisme macronien est en fait la synthèse de ces deux positions, « en même temps » libérale de droite et libérale de gauche.

Mais cette transformation conduit prévisiblement vers la décivilisation. Car il n’y a pas une grande distance entre « l’état de concurrence » voulu par les néolibéraux de droite et le « interdit d’interdire » des néolibéraux de gauche, et l’état de nature dont parle Hobbes. La vision néolibérale, qu’elle soit de droite ou de gauche, aboutit immanquablement au règne du plus fort. C’est trivial pour la vision « concurrentielle » de la droite : dans la « concurrence libre », c’est le plus fort, le plus riche qui prend presque toujours le dessus. C’est plus subtil pour la vision de gauche, qui semble pavée de bonnes intentions. Il faut cependant rappeler la formule de Lacordaire : « entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit ». La vision néolibérale conduit à une radicalisation continue des moyens utilisés, puisque c’est le premier qui aura recours aux armes les plus puissants qui s’imposera dans le combat de tous contre tous. On le voit dans les faits divers : on commence à se disputer les points de deal avec des insultes, on continue avec les poings, on utilise ensuite le pistolet, et on finit avec la kalachnikov, et c’est un rêve d’imaginer que les individus eux-mêmes vont s’autolimiter. Seule une institution, c’est-à-dire, une entité qui transcende les intérêts individuels, peut limiter ce genre d’escalade, imposer une discipline. Ces institutions ont existé dans le passé, même en dehors de l’Etat : il fut un temps où les voyous acceptaient une discipline de « clan », et les chefs de clan se réunissaient pour partager les territoires et éviter les escalades de la violence, si mauvaises pour le « business ». Mais même ce niveau d’institutionnalisation est menacé aujourd’hui, et il ne manque pas de vieux voyous pour s’effrayer eux-mêmes de ce qu’est devenu le milieu du trafic, et d’une violence illimitée parce qu’aucune institution n’est là pour la contraindre.

Et cette dérive du chez les trafiquants se trouve aussi naturellement – vous me direz que les deux milieux ne sont pas très différents – chez les hommes d’affaires les plus respectables. Pour permettre la prise de contrôle d’Alstom par General Electric, on n’hésite pas à faire emprisonner sous un prétexte futile un cadre de l’entreprise française pour faire pression sur sa direction. Il faut se souvenir comment Uber a forcé sa place dans le marché en violant ouvertement la loi puis en imposant, par son poids économique et au nom de la liberté d’entreprendre, sa logique aux pouvoirs publics. Tout le monde sait d’ailleurs qu’à Bruxelles, où se prennent les vraies décisions économiques, la corruption est reine. L’affaire Kroes, qui voit une ancienne commissaire à la concurrence négocier avec Uber un point de chute dorée en échange d’une particulière bienveillance sans que des sanctions aient été prononcées est de ce point de vue révélatrice. On n’utilise pas encore – et je souligne le « encore » – de Kalachnikov au Berlaymont, mais les menaces sont déjà monnaie courante lorsqu’il s’agit, pour un lobby puissant, d’obtenir une décision favorable. Et puis, pourquoi s’en priver, puisque seul le résultat compte, et que l’argent est la mesure de toute chose ?

La civilisation, c’est aussi la séparation progressive entre la sphère publique, celle où s’imposent les règles et disciplines imposées par les institutions, et la sphère privée qui est celle où l’individu est libre de ses choix. Le néolibéralisme, conduit naturellement à l’annexion de la sphère publique par la sphère privée, condition nécessaire à la toute-puissance de l’individu. Et cette annexion est observable chaque jour, rien que dans la manière dont l’espace public est « privatisé ». Combien d’entre nous ont partagé leur bus ou leur wagon de métro avec un individu qui écoute de la musique à fort volume, sans se soucier des autres passagers, comme s’il était dans son salon ? Et bien entendu, personne n’ose réagir parce qu’on a peur du rapport de force. Les règles, qu’elles soient issues de la loi ou de la tradition deviennent facultatives, parce qu’il n’y a derrière elles plus aucune institution qui ait la force pour les légitimer et les imposer.

Ce chemin conduit bien à la « décivilisation », et au retour de la guerre de tous contre tous.  C’est le résultat inévitable de la dérégulation, la des-institutionnalisation. Et l’idée présidentielle qu’on pourrait « contrer le processus de décivilisation » par le simple fait d’être « intraitable sur le fond » en condamnant « la violence verbale ou contre les personnes » est d’une naïveté confondante. Cela revient à confondre le symptôme avec la cause. Il est vrai que revenir à la cause obligerait le président, à ceux qui le soutiennent et à ceux qui l’ont précédé à un très pénible examen de conscience. Car cela fait cinquante ans que les politiques de tous bords impulsent ou consentent à cette décivilisation. Bossuet écrivait que « Dieu se rit des prières qu’on lui fait pour détourner les malheurs publics quand on ne s’oppose pas à ce qui se fait pour les attirer. Que dis-je ? Quand on l’approuve et qu’on y souscrit. ». Et bien, Dieu n’a pas fini de rigoler.

Descartes

(1) Comment le sait-on ? Après tout, ni vous, ni moi, ni les journalistes ne siégeons au Conseil des ministres. Mais aujourd’hui, l’époque où les débats du Conseil étaient confidentiels au point qu’il était interdit aux ministres de prendre des notes est depuis très longtemps révolue, et le Conseil est – grâce aux fuites convenablement organisées – un outil de communication comme un autre. Ce qui nuit certainement à la liberté et donc à la qualité des débats, mais compte tenu du fonctionnement « vertical » qui est devenue la règle aujourd’hui, cela n’a guère d’importance. Cela étant dit, on peut se demander si la désacralisation du Conseil de ministres, qui s’inscrit dans la banalisation de la fonction présidentielle, ne fait pas partie, elle aussi, d’une forme de « décivilisation »

(2) A ce propos, le texte voté récemment au Parlement et rendant obligatoire l’affichage du drapeau européen et du portrait du président dans les mairies est un exemple particulièrement signifi