Après le néolibéralisme, la néobrutalité

“La guerre est la manière qu’a Dieu d’apprendre la géographie aux Américains.”
(Ambrose Bierce)

C’est Marx qui écrivait que « les hommes font l’histoire, mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils font ». Les élites politiques et intellectuelles qui – à l’Est comme à l’Ouest, à droite comme à gauche – ont tout fait pour mettre fin à la première grande expérience socialiste, et qui se sont efforcé ensuite d’effacer jusqu’à ses traces, étaient convaincues – ou plutôt se sont convaincues – qu’une fois la guerre froide finie on irait vers un monde de paix et de concorde, sous la direction bienveillante du leader du « monde libre » qu’étaient les Etats-Unis. On s’arrachait alors les livres de personnages comme Francis Fukuyama, qui prédisaient la « fin de l’histoire » et le triomphe final de la démocratie libérale, pour les siècles des siècles, amen.

Personne n’a réalisé à l’époque que ce que la chute du mur annonçait, c’était la fermeture définitive du cycle ouvert en 1945. Sans idéaliser cette période, on peut tout de même constater qu’à l’ombre de l’équilibre de la terreur, qui rendait la guerre en Europe virtuellement impossible, ce fut un cycle au cours duquel l’organisation rationnelle du monde a fait des progrès considérables. Certes, les rapports de force avaient toujours droit de cité, et les « grands » – et tout particulièrement les Etats-Unis (1) – ne se gênaient pas pour intervenir dès qu’ils voyaient leurs intérêts menacés. Mais cela n’a pas empêché la conclusion de toute une série d’instruments internationaux qui organisent d’une manière équilibrée les rapports internationaux dans tous les domaines. A cela s’ajoutent des politiques keynésiennes qui avaient réussi à mettre fin aux crises cycliques, ou du moins à en réduire leur amplitude considérablement. Mais surtout, l’opposition entre les deux systèmes qu’incarnaient les deux grands rendait quasi obligatoire un certain partage des ressources et une retenue dans l’usage de la force, sous peine de se retrouver perdant dans la confrontation entre le récit « capitaliste » et le récit « socialiste ». Les principes hautement proclamés étaient violés, certes, mais ils ne pouvaient qu’être violés discrètement. Admettre trop ouvertement qu’on envoyait l’armée ou qu’on renversait un gouvernement pour garder le contrôle du pétrole, qu’on faisait assassiner un leader gênant, cela vous faisait perdre des points dans la bataille symbolique. C’est l’époque de la « plausible deniability » théorisée par Henri Kissinger : les états peuvent s’adonner à toutes sortes de turpitudes, à condition qu’elles restent secrètes, qu’on puise plausiblement nier les avoir commises.

Il est toujours surprenant de constater à quel point nos élites ont été victimes de l’illusion qui consistait à croire que cette retenue survivrait au rapport de forces qui en était à l’origine. Une fois disparu l’un des grands, une fois que la bataille symbolique était gagnée, pourquoi continuer à faire semblant ? Pourquoi respecter des règles alors qu’on a la puissance de feu qui vous permet de les violer ouvertement sans craindre de représailles et sans risque de perdre des points dans une confrontation symbolique qui n’existe plus ? Les partisans de Kennedy affirmaient être en train de défendre la liberté et la démocratie en envoyant des troupes au Vietnam. Les partisans de Bush fils croyaient qu’on pouvait défendre la liberté et la démocratie tout en faisant de bonnes affaires en changeant le régime en Irak. Ceux de Trump sont tout à fait prêts à accepter qu’on puisse intervenir militairement pour s’approprier le pétrole ou les matières premières, et la liberté et la démocratie peuvent aller se faire cuire un œuf. Pourquoi se cacher derrière son petit doigt, alors qu’on n’a plus aucun besoin de tenir un « récit » contre un autre ?

La disparition de la contrainte que constituait la confrontation des deux « modèles » conduit à une brutalisation des rapports internationaux. Bien entendu, cela ne s’est pas fait en un jour, parce que les mentalités ne s’adaptent pas instantanément aux rapports de force. Pendant les premières années qui ont suivi la chute du Mur, le discours a gardé la symbolique post-1945, faite de « démocratie », de « droits de l’homme », du respect de principes comme l’autodétermination, la souveraineté nationale, l’intangibilité des frontières, le renoncement à la force pour le règlement des différends. Mais derrière ce discours, la brutalisation était en marche, visible dans mille et un détails. Pensez par exemple à la « prison » de Guantanamo : imaginez-vous les Américains créer publiquement dans les années 1960 une installation ou des êtres humains sont détenus sur simple décision administrative sans limite de temps, placés à l’isolement absolu sans contact avec leurs familles, privés de toute possibilité de contester les accusations portées contre eux ou même d’en prendre connaissance, et même soumis à ce qu’il faut bien appeler « torture » ? Impensable à une époque où l’on cherchait à convaincre l’opinion que la détention arbitraire, les procès inquisitoriaux et la torture n’étaient pratiquées que par les régimes « autoritaires » – de préférence de l’autre côté du « rideau de fer ». Difficile de se présenter comme les paladins de la liberté quand on pratique ouvertement de telles méthodes. Et à l’époque, il fallait apparaître – à défaut de l’être – comme de tels paladins. Aujourd’hui, plus besoin de faire semblant.

Parce que cette brutalisation a été graduelle, on s’est habitués. Avant la chute du Mur, aucun gouvernement n’aurait assumé publiquement le fait de faire assassiner une personnalité étrangère pour convenances politiques. C’était là un acte certes relevant de la raison d’Etat, dont on gardait le secret. Aujourd’hui, l’expression « assassinats ciblés » est utilisée sans complexe par les porte-paroles des états « démocratiques », et un président américain – Barack Obama, la coqueluche des « progressistes » – se fait filmer en train de suivre en salle d’opérations une exécution extrajudiciaire, celle d’Oussama Ben Laden. On imagine Kennedy ou Nixon donnant l’ordre d’assassiner Castro, on les imagine mal appelant les journalistes pour immortaliser la scène. Cette brutalisation s’est traduite par des opérations militaires déclenchées avec une base juridique de plus en plus faible, et finalement sans autre justification que le bon vouloir d’un dirigeant. Là encore, ce fut un processus lent : en 1999, pour bombarder la Serbie, l’OTAN est allée chercher la caution du Conseil de sécurité des Nations unies, certes en interprétant abusivement une résolution de cette instance, mais elle s’est donné cette peine parce qu’une telle caution paraissait indispensable. Lors de l’invasion de l’Irak, les Américains ont cherché à obtenir une résolution du Conseil de sécurité, et le refus de celui-ci fut vécu comme une défaite, même si l’intervention a finalement eu lieu. Aujourd’hui, on ne songe même pas à réunir le Conseil avant de bombarder Téhéran. On ne sait même pas si celui-ci s’est réuni après le début du bombardement, et ce qui s’y est dit n’intéresse personne.

Le monde post-1945 était le produit d’une débordement de brutalité sans précédent dans l’histoire humaine, qui commence dans les tranchées de 1914-18 et qui se termine avec la Shoah et la « guerre totale » qui oppose les Alliés à l’Allemagne nazi. Il a fallu des dizaines de millions de morts – dont plus de vingt millions de Soviétiques – pour que le système institutionnel qui a assuré une paix relative pendant plus de cinq décennies soit mis en place. Ce système s’est effondré en 1989, sous les applaudissements et les vivats de ceux-là même qui aujourd’hui pleurent sur le lait renversé. En 2024, pour le trente-cinquième anniversaire de la chute du Mur, un génocide a été ordonné pour la première fois depuis 1945 par un Etat constitué, au vu et au su de l’ensemble de la communauté internationale. Et la communauté internationale a laissé faire.  

Trois décennies n’ont pas suffi aux éminents intellectuels et aux politiciens clairvoyants qui peuplent les couloirs du pouvoir dans les capitales européennes pour réaliser que le cycle ouvert en 1945 était fini, et que le rapport de force nu, sans médiation ni retenue, reprenait ses droits. Pourtant, on ne peut pas dire que les alertes aient manqué. Il n’a pas fallu trois ans après la chute du Mur pour que les européens encouragent la dislocation de la Yougoslavie, en violation ouverte du principe d’intangibilité des frontières qui était l’un des piliers de l’ordre international post 1945. Dix ans après la chute du Mur, les américains se lançaient, avec le soutien enthousiaste des européens, dans le bombardement de la Serbie pour forcer une rectification de ses frontières et l’abandon de l’une de ses provinces historiques. Deux ans plus tard, les Américains procèdent à l’invasion unilatérale d’un pays, l’Irak, pour y installer un régime proconsulaire. Ces doctes intellectuels, ces dirigeants éclairés auraient dû conclure que quelque chose était en train de pourrir, et pas seulement au royaume du Danemark. Il n’en est rien : ils continuent comme si de rien n’était à parler un langage figé fait de « valeurs partagées » que personne ne partage plus et d’un « droit » que personne, pas même eux, ne respecte plus.

L’Europe est sortie de l’histoire, parce qu’elle est sortie de son temps. Les leaders européens parlent – et pensent, ce qui est plus grave – dans les termes et en utilisant les concepts du monde de l’après-1945, alors que nous sommes dans le monde de l’après-1989. Le discours sur l’Ukraine est une illustration flagrante de ce décalage, qui fait penser aux hommes politiques qui pensaient le monde post-napoléonien comme si la Révolution française n’avait pas eu lieu. Par paresse intellectuelle, par refus de reconnaître leurs erreurs, nos élites continuent béatement à invoquer le droit, la démocratie et la souveraineté comme s’il s’agissait de réalités dans un monde où elles sont quotidiennement piétinées, y compris par eux. Un monde qu’elles ont contribué par action ou par suivisme à construire et dont elles ont du mal à assumer la paternité. Et on peut les comprendre : ceux qui se réjouissaient bruyamment de la chute du Mur, et qui avaient les larmes aux yeux quand Rostropovitch jouait de son instrument ont omis de réfléchir à la suite. Pourquoi s’inquiéter, puisque la démocratie et le libre marché allaient tout résoudre ? C’est pourquoi ils ont du mal à accepter le fait que les désastres d’aujourd’hui soient la conséquence de ce qui les réjouissait tant hier.

Aujourd’hui, le risque est que l’Iran soit détruit. Comme l’Irak a été détruit. Comme la Libye a été détruite. Comme la Somalie a été détruite. A chaque fois, les interventions occidentales ont laissé derrière elles des « états faillis ». L’effondrement de l’Etat – déjà fragile dans des pays où l’Etat-nation est un concept importé – a ouvert les vannes des conflits communautaires, religieux ou tribaux, avec à la clé la guerre civile. Il n’y a aucune raison de penser que cette intervention, si elle va au bout, aboutira à un résultat très différent. Ceux qui contestent le régime de l’intérieur – et ils ont de très bonnes raisons de le faire – mais aussi les exilés, se trompent lourdement s’ils pensent qu’une intervention étrangère peut amener à un pays la paix et la démocratie. Et les occidentaux se trompent tout aussi lourdement s’ils s’imaginent qu’ils seront accueillis en libérateurs. Quelle que soit la brutalité du régime théocratique de Téhéran, un régime arrivé dans les fourgons d’une armée étrangère a toutes les chances d’être rejeté. Cela n’a jamais marché : même dans l’Allemagne de 1945, qui pourtant avait vécu depuis 1935 sous la botte d’une dictature impitoyable, les alliés n’ont pas été accueillis avec des fleurs, et jusqu’au jour d’aujourd’hui les Allemands ne célèbrent pas la défaite de 1945 comme une libération. Pourquoi imaginer que les iraniens réagiraient différemment devant un régime imposé par une intervention américano-israélienne ?

Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? D’abord, il faut arrêter de se raconter des histoires. Si l’on veut rester dans la course, il faut se donner les moyens et accepter les coûts qui vont avec. Si on part du postulat qu’il ne faut pas se fâcher avec nos « alliés », alors autant accepter par avance le statut de paillasson. Macron a parfaitement raison de dire que « pour être respecté, il faut être craint ». Dommage qu’il n’ait toujours pas compris que cette merveilleuse formule est aussi vraie pour ce qui concerne les rapports entre l’Union européenne et les Etats-Unis que pour ce qui concerne les rapports de Paris avec Berlin ou Bruxelles. Il n’y a qu’à voir le traité avec le Mercosur : Von der Leyen s’est essuyé les pieds sur la France, et les hauts cris de Macron n’ont rien changé. Comment pourrait-il en être autrement, alors qu’on sait parfaitement à Bruxelles et Berlin que jamais au grand jamais Macron n’ira au-delà des paroles verbales, qu’il ne prendra jamais la moindre mesure de rétorsion ? Avant de chercher à se faire craindre à Washington ou à Moscou, on devrait envisager de se faire craindre à Bruxelles.

Le monde est devenu très dangereux, plus qu’il ne l’a jamais été depuis 1945. Et pour faire face aux dangers, nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes et sur des alliés qui partagent nos intérêts. Ce qui n’est nullement le cas de plusieurs de nos « amis européens » et encore moins de notre « allié américain ». S’assurer que nous disposons des moyens militaires pour faire face aux scénarios vraisemblables – et la traversée du Rhin par les chars russes n’en fait pas partie – est un premier pas nécessaire. Mais la force militaire n’est pas tout : il faut se donner les moyens institutionnels, économiques, industriels, humains, politiques d’une véritable autonomie stratégique. Ce qui suppose d’arrêter de croire que l’Union européenne va résoudre tous les problèmes pour nous. Parce que l’Union européenne n’est pas une nation, c’est-à-dire, une collectivité de citoyens solidaires. L’Union ne s’occupera de nos intérêts que dans le cadre d’un rapport de forces. Et pour créer ce rapport de forces, il nous faut une autonomie stratégique au niveau national. Attention, l’autonomie stratégique n’est pas l’autarcie. C’est là un objectif impossible à atteindre pour un pays de la taille de la France qui n’a que peu de matières premières disponibles sur son territoire. L’autonomie stratégique suppose de réduire les dépendances pour la fourniture de biens et services stratégiques de telle manière de ne plus être dépendants du bon vouloir de telle ou telle puissance. Cela suppose une véritable politique d’approvisionnement en hydrocarbures, en matières premières et produits manufacturés qui nous assure la possibilité de nous approvisionner ou substituer en cas de malheur de tout ce qui est stratégique et que nous ne produisons pas nous-mêmes. Ce qui implique de discuter avec tout le monde, de diversifier nos approvisionner sans négliger aucune source, d’avoir des plans prêts à mettre en œuvre pour le cas où l’un de ces pays nous fermerait nos lignes d’approvisionnement. Nous avons une réglementation qui nous permet de disposer de stocks stratégiques d’uranium ou d’hydrocarbures nous permettant de faire face à une crise pendant des mois. Il faut réfléchir à étendre cette planification à d’autres matières et biens indispensables. Il nous faut une planification qui nous prépare à une coupure des réseaux de télécommunications ou des systèmes de paiement contrôlés par les Etats-Unis, mais aussi à une interruption des services gérés par la BCE, éventualité qui – l’exemple grec le montre – n’est nullement une menace théorique.

Mais l’autonomie stratégique ne sert à rien si l’on ne compte pas s’en servir. Et cela suppose une prise de conscience et une capacité de résilience chez nos concitoyens. Car on ne pourra dire merde à Vauban si les citoyens ne sont pas prêts à supporter le choc des représailles. Une population qui a besoin de soins psychiatriques pour faire face à Parcoursup est mal armée pour tenir bon et longtemps devant une agression étrangère. La crise COVID a souligné les points forts de notre pays dans la gestion d’une situation d’urgence, mais aussi ses faiblesses, et elles sont nombreuses. Renforcer la capacité de nos concitoyens à supporter stress et frustration, redonner confiance dans les institutions et les gouvernants… voilà un beau programme pour un candidat en 2027.

Tout ça a un coût ? Certainement. La liberté, l’indépendance n’ont jamais été bon marché, et si nous avoir pu, jusqu’à une date relativement récente, bénéficier de l’une et de l’autre, c’est parce que nos ancêtres ont consenti des sacrifices considérables. Si les Français ne sont pas capables de se mobiliser pour les imiter, alors autant se résigner tout de suite à sortir de l’histoire, c’est-à-dire, à laisser à d’autres le soin de définir le monde dans lequel nous vivrons demain. Mais ne nous faisons aucune illusion : si nous laissons ce soin à d’autres, n’attendons pas qu’ils préservent nos intérêts ou qu’ils nous respectent.

La tentation de nos élites sera, bien entendu, de transférer le bébé à l’Europe, et entonnant la chanson habituelle. Pour eux, nous sommes trop petits, trop faibles, trop peu pour pouvoir peser dans les affaires du monde. Ce discours est aujourd’hui démenti de manière flagrante par les faits. On constate qu’un pays de moins de 10 millions d’habitants – l’Etat d’Israel – pèse plus lourd aujourd’hui que le « marché de 450 millions de consommateurs ». A l’heure de faire la guerre, Trump ne consulte ni Macron, ni Starmer, ni Mertz, ni Von der Leyen. Il consulte Netanyahu, confirmant ainsi la formule qui veut que la victoire aille non aux armées les plus nombreuses, mais aux combattants les plus décidés et les mieux organisés. Netanyahu peut agir là où les dirigeants européens se contentent de déclarations, parce qu’il a derrière lui une communauté nationale, c’est-à-dire une communauté de citoyens – et non de consommateurs – qui se sentent inconditionnellement solidaires les uns des autres, et parce qu’il a dans ses mains l’ensemble des leviers de la souveraineté. Les leaders européens sont impuissants parce qu’ils ont abdiqué de ces leviers dans les mains d’institutions qui n’ont pas la légitimité – ni la capacité – pour s’en servir dans la défense des intérêts européens. L’Union fait la force, c’est entendu. Mais l’Union européenne n’a d’Union que le nom. Ce n’est pas parce que mes voisins et moi fréquentons le même marché que nous sommes « unis » les uns aux autres.

Bien sûr, nous aimerions tous vivre dans un monde de paix où le « doux commerce » remplacerait le bruit des armes. Malheureusement, la réalité se rappelle à nous. Et il est dangereux de croire que tout cela ne nous concerne pas, que nous pouvons nous contenter de regarder le monde de loin, en distribuant des bons et des mauvais points. L’idéalisme pacifiste est aujourd’hui aussi dangereux qu’il l’était en 1939. Je n’oublie pas l’inscription peinte sur un des chars américains entrant en Irak : « Today Baghdad, tomorrow Paris ». Aujourd’hui les bombes tombent sur Téhéran, demain ce pourrait bien être notre tour. Il faut se préparer maintenant, morale et matériellement. Demain, il sera peut-être trop tard.

Descartes

(1) Il est difficile de contester que des deux grands ce sont les Etats-Unis qui avaient la politique la plus interventionniste. Les troupes soviétiques ne sont intervenues hors de leurs frontières qu’en trois occasions (Hongrie en 1956, Tchécoslovaquie en 1968, Afghanistan en 1980) sur l’ensemble de la période, et on ne connait pas de cas où les services soviétiques aient organisé le blocus d’un pays, le renversement de son gouvernement ou l’assassinat de son leader politique. Côté américain, on a par contre l’embarras du choix parmi les dizaines d’interventions militaires, de blocus, de coups d’Etat…

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6 réponses à Après le néolibéralisme, la néobrutalité

  1. Hubert Sauner dit :

    Bonjour, 
    j’apprécie grandement vos chroniques et même davantage. Néanmoins je reste choqué par l’emploi du terme génocide dont la définition ne me semble pas franchement convenir aux actions du très contestable gouvernement de M. Netanyaou. Je vous serais donc reconnaissant de m’expliquer comment vous en êtes arrivé à choisir ce mot plutôt qu’un autre. 80 000 morts sur 2 millions quand on a la puissance de l’armée israélienne est loin d’être un génocide sauf à considérer qu’il s’agit d’une armée de guignols…
     Bien cordialement 

    • Descartes dit :

      @ Hubert Sauner

      [Je vous serais donc reconnaissant de m’expliquer comment vous en êtes arrivé à choisir ce mot plutôt qu’un autre. 80 000 morts sur 2 millions quand on a la puissance de l’armée israélienne est loin d’être un génocide sauf à considérer qu’il s’agit d’une armée de guignols…]

      Le crime de “génocide” n’est pas défini par le nombre de morts, mais par l’intention de l’auteur. L’article 2 de la Convention pour la prévention du crime de génocide de 1948 donne une définition assez précise du crime de génocide: “Dans la présente Convention, le génocide s’entend de l’un quelconque des actes ci-après, commis dans l’intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel : a) Meurtre de membres du groupe; b) Atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe; c) Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle; d) Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe; e) Transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe.”

      Plusieurs ministres israéliens ont manifesté clairement leur intention de détruire les palestiniens de Gaza “comme tels”, soit par le meurtre, soit en rendant la bande de Gaza “invivable” pour les forcer à partir. Il me semble par ailleurs qu’on peut encadrer l’action des troupes israéliennes dans le b) et possiblement dans le c) de cet article. Il me semble donc qu’on peut encadrer les actions de l’armée israélienne dans la définition donnée par la Convention, quand bien même le nombre de morts ne serait “que” de 80.000. Et je ne suis pas le seul à le dire: des voix aussi autorisées que celle de l’Association internationale des chercheurs sur le génocide (IAGS), organisation de juristes experts de ces questions, arrive à la même conclusion. C’est le cas aussi de personnalités israéliennes aussi respectées qu’Elie Barnavi ou Omer Bertov…

  2. Timo dit :

    [Je n’oublie pas l’inscription peinte sur un des chars américains entrant en Irak : « Today Baghdad, tomorrow Paris ».]Est-ce vraiment avéré ? Je n’ai jamais trouvé de source fiable sur le sujet.

    • Descartes dit :

      @ Timo

      [“Je n’oublie pas l’inscription peinte sur un des chars américains entrant en Irak : « Today Baghdad, tomorrow Paris »”. Est-ce vraiment avéré ? Je n’ai jamais trouvé de source fiable sur le sujet.]

      Que la photo existe, c’est un fait. Vous pouvez la voir par exemple ici: https://in.pinterest.com/pin/operation-iraqi-freedom-and-enduring-freedom–441071357229755365/

      Est-ce que c’est une photo authentique, ou bien fabriquée avec un logiciel quelconque ? Difficile à dire. Si on la regarde attentivement, aucun défaut qui ferait penser à une falsification ne saute aux yeux. Et à ma connaissance, jamais les autorités américaines n’ont démenti qu’il s’agisse d’un document authentique. Mais un doute subsiste.

  3. Bertrand dit :

    Remerciements pour ce texte qu’on sent plus spontané que d’autres, presque une réaction à chaud à l’actualité tout en  conservant votre qualité d’écriture ; toutefois ce constant, récurrent, rampant parti-pris dans l’opposition USA/URSS a de quoi perturber :
    comme lire quelqu’un qu’on trouve extrêmement convaincant, hormis qu’il défend en permanence les brillantes réalisations de Pol Pot contre l’abject occident capitaliste.
    La “grande expérience socialiste” a été le totalitarisme le plus meurtrier de l’Histoire, devant l’autre que vous savez; le plus total si vous m’accordez ce pléonasme, quant à l’intensité et à la perversion de l’asservissement et de l’oppression, aux doux noms de Progrès, Emancipation et Egalité évidemment ; l’absolution par décompte des interventions “hors de leurs frontières” est une provocation indigne quand on songe ne serait-ce qu’à l’Holodomor – RAS, c’était à l’intérieur de l’Union librement consentie qu’était celle des républiques socialistes soviétiques ?
    Le fait même de devoir écrire cela, impression truistique d’expliquer que la guerre est une tragédie ou que les Etats-Unis sont préoccupés de leurs intérêts.
    Comment un endoctrinement de jeunesse parvient-il à faire d’une personnalité manifestement très éduquée, des années après encore, un platiste de l’Histoire ?
    Comment votre cerveau affronte-t-il le fait clair, simple, tangible, chiffrable, passé et surtout présent, que ce sont les habitants des pays communistes du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, qui risquent leur vie en essayant d’en partir pour quitter ce régime, et pas l’inverse ?
    Dans toute leur crapulerie, les Etats-Unis ont-ils exécuté un seul citoyen au seul motif qu’il tentait de fuir leur territoire ? Leur vilain mur à eux, c’est dans le même sens que celui de Berlin ?
    Et pourtant, je continuerai de vous lire.Bon week-end !

    • Descartes dit :

      @ Bertrand

      [toutefois ce constant, récurrent, rampant parti-pris dans l’opposition USA/URSS a de quoi perturber]

      Je m’en tiens aux faits. Il me semble difficile de contester que des deux « grands » issus du deuxième conflit mondial, ce sont les USA qui ont entrepris le plus grand nombre d’expéditions militaires, de renversement de gouvernements ou d’assassinat de leaders politiques étrangers. Ce n’est pas un jugement de valeur, c’est la pure énonciation d’un fait.

      [comme lire quelqu’un qu’on trouve extrêmement convaincant, hormis qu’il défend en permanence les brillantes réalisations de Pol Pot contre l’abject occident capitaliste.]

      Mais… me lisez-vous ? Permettez-moi d’en douter, ou alors vous le faites avec bien peu d’attention, parce qu’autrement vous sauriez que je n’ai jamais défendu « les brillantes réalisations de Pol Pot ». Je vous mets au défi de trouver un seul texte sorti de ma plume ou j’aurais fait pareille chose…

      Juste pour nous amuser : souvenez-vous que Pol Pot et son régime étaient la coqueluche de la Chine maoïste, à l’époque ennemie jurée de l’URSS. Que le régime de Pol Pot (allié de la Chine) fut renversé par les Vietnamiens (alliés de l’URSS). Que de ce fait, tout ce que la France comptait d’antisoviétiques se sont tout à coup sentis obligés de défendre Pol Pot – je vous renvoie à l’article « Kampuchéa Vaincra », publié par le philosophe Alain Badiou, qui vous donnera une bonne idée de l’ambiance de l’époque. Et pour couronner le tout, « l’abject occident capitaliste » y a vu dans l’affaire une bonne occasion de taper sur les soviétiques, et c’est avec son soutien que les amis de Pol Pot ont conservé plusieurs années le siège du Cambodge à l’ONU… alors s’il vous plait : j’assume la responsabilité de ce que j’écris concernant l’URSS, mais il serait injuste de m’attribuer la défense des « brillantes réalisations de Pol Pot », alors que j’étais plutôt du côté de ceux qui l’ont renversé…

      [La “grande expérience socialiste” a été le totalitarisme le plus meurtrier de l’Histoire,]

      Vous en êtes sûr ? Plus que le nazisme ? Refaites vos comptes, il y a quelque chose qui ne marche pas…

      [le plus total si vous m’accordez ce pléonasme, quant à l’intensité et à la perversion de l’asservissement et de l’oppression, aux doux noms de Progrès, Emancipation et Egalité évidemment]

      C’est très discutable. Mais je vous avoue que la nécrocomptabilité ne m’a jamais vraiment intéressé. Savoir si la « grande expérience socialiste » a tué plus de monde que la « grande expérience coloniale », par exemple, ne m’intéresse guère.

      [l’absolution par décompte des interventions “hors de leurs frontières” est une provocation indigne]

      Il ne s’agit pas « d’absolution ». Vous semblez vouloir à tout prix en faire une question morale. Moi, je fais une simple question de fait. Mon papier concerne la brutalité DANS LES RELATIONS INTERNATIONALES APRES 1945. Et de ce point de vue, je me vois obligé de constater que les Etats-Unis ont eu bien plus largement recours à la violence que l’URSS. Dans ce cadre, comparer le nombre de morts de l’Holodomor au génocide des indiens d’Amérique ne me paraît très productif.

      [quand on songe ne serait-ce qu’à l’Holodomor – RAS, c’était à l’intérieur de l’Union librement consentie qu’était celle des républiques socialistes soviétiques ?]

      Un peu comme le génocide des indiens d’Amérique était a l’intérieur des Etats-Unis d’Amérique. Ce sont des choses qui arrivent.

      [Comment un endoctrinement de jeunesse parvient-il à faire d’une personnalité manifestement très éduquée, des années après encore, un platiste de l’Histoire ?]

      Je ne sais pas, demandez-le à vos parents…

      [Comment votre cerveau affronte-t-il le fait clair, simple, tangible, chiffrable, passé et surtout présent, que ce sont les habitants des pays communistes du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, qui risquent leur vie en essayant d’en partir pour quitter ce régime, et pas l’inverse ?]

      Vous oubliez un détail : les habitants des pays communistes ne quittaient guère leurs pays pour aller à n’importe quel pays capitaliste. Rares sont les soviétiques qui quittaient leur foyer pour aller vivre au Bangladesh, aux Philippines, au Guatemala. Non, ils allaient tous en France, en Grande Bretagne, en Allemagne, aux Etats-Unis. Autrement dit, chez les riches. Eh oui : mieux vaut être riche dans une société injuste, que moyen dans une société juste…

      [Dans toute leur crapulerie, les Etats-Unis ont-ils exécuté un seul citoyen au seul motif qu’il tentait de fuir leur territoire ?]

      Question absurde. C’est un peu comme si vous me disiez que le fait qu’on voit des pauvres voler la montre ou le portefeuille des riches, et jamais les riches voler la montre ou les portefeuilles des pauvres, les riches seraient plus honnêtes que les pauvres. Il est évident que les gens cherchent à aller là où est la richesse – même si cette richesse est acquise par l’exploitation des autres. Votre question a une réponse très claire : il vaut toujours mieux être parmi les exploiteurs dans une société injuste, que de vivre comme un citoyen moyen dans une société juste…

      [Et pourtant, je continuerai de vous lire.Bon week-end !]

      A vos risques et périls. Mais alors, lisez avec attention ! Cela vous évitera de voir des Pol Pot là où ils ne sont pas…

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