Après le néolibéralisme, la néobrutalité

“La guerre est la manière qu’a Dieu d’apprendre la géographie aux Américains.”
(Ambrose Bierce)

C’est Marx qui écrivait que « les hommes font l’histoire, mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils font ». Les élites politiques et intellectuelles qui – à l’Est comme à l’Ouest, à droite comme à gauche – ont tout fait pour mettre fin à la première grande expérience socialiste, et qui se sont efforcées ensuite d’effacer jusqu’à ses traces, étaient convaincues – ou plutôt se sont convaincues – qu’une fois la guerre froide finie on irait vers un monde de paix et de concorde, sous la direction bienveillante du leader du « monde libre » qu’étaient les Etats-Unis. On s’arrachait alors les livres de personnages comme Francis Fukuyama, qui prédisaient la « fin de l’histoire » et le triomphe final de la démocratie libérale, pour les siècles des siècles, amen.

Personne n’a réalisé à l’époque que ce que la chute du mur annonçait, c’était la fermeture définitive du cycle ouvert en 1945. Sans idéaliser cette période, on peut tout de même constater qu’à l’ombre de l’équilibre de la terreur, qui rendait la guerre en Europe virtuellement impossible, ce fut un cycle au cours duquel l’organisation rationnelle du monde a fait des progrès considérables. Certes, les rapports de force avaient toujours droit de cité, et les « grands » – et tout particulièrement les Etats-Unis (1) – ne se gênaient pas pour intervenir dès qu’ils voyaient leurs intérêts menacés. Mais cela n’a pas empêché la conclusion de toute une série d’instruments internationaux qui organisent d’une manière équilibrée les rapports internationaux dans tous les domaines. A cela s’ajoutent des politiques keynésiennes qui avaient réussi à mettre fin aux crises cycliques, ou du moins à en réduire leur amplitude considérablement. Mais surtout, l’opposition entre les deux systèmes qu’incarnaient les deux grands rendait quasi obligatoire un certain partage des ressources et une retenue dans l’usage de la force, sous peine de se retrouver perdant dans la confrontation entre le récit « capitaliste » et le récit « socialiste ». Les principes hautement proclamés étaient violés, certes, mais ils ne pouvaient qu’être violés discrètement. Admettre trop ouvertement qu’on envoyait l’armée ou qu’on renversait un gouvernement pour garder le contrôle du pétrole, qu’on faisait assassiner un leader gênant, cela vous faisait perdre des points dans la bataille symbolique. C’est l’époque de la « plausible deniability » théorisée par Henri Kissinger : les états peuvent s’adonner à toutes sortes de turpitudes, à condition qu’elles restent secrètes, qu’on puise plausiblement nier les avoir commises.

Il est toujours surprenant de constater à quel point nos élites ont été victimes de l’illusion qui consistait à croire que cette retenue survivrait au rapport de forces qui en était à l’origine. Une fois disparu l’un des grands, une fois que la bataille symbolique était gagnée, pourquoi continuer à faire semblant ? Pourquoi respecter des règles alors qu’on a la puissance de feu qui vous permet de les violer ouvertement sans craindre de représailles et sans risque de perdre des points dans une confrontation symbolique qui n’existe plus ? Les partisans de Kennedy affirmaient être en train de défendre la liberté et la démocratie en envoyant des troupes au Vietnam. Les partisans de Bush fils croyaient qu’on pouvait défendre la liberté et la démocratie tout en faisant de bonnes affaires en changeant le régime en Irak. Ceux de Trump sont tout à fait prêts à accepter qu’on puisse intervenir militairement pour s’approprier le pétrole ou les matières premières, et la liberté et la démocratie peuvent aller se faire cuire un œuf. Pourquoi se cacher derrière son petit doigt, alors qu’on n’a plus aucun besoin de tenir un « récit » contre un autre ?

La disparition de la contrainte que constituait la confrontation des deux « modèles » conduit à une brutalisation des rapports internationaux. Bien entendu, cela ne s’est pas fait en un jour, parce que les mentalités ne s’adaptent pas instantanément aux rapports de force. Pendant les premières années qui ont suivi la chute du Mur, le discours a gardé la symbolique post-1945, faite de « démocratie », de « droits de l’homme », du respect de principes comme l’autodétermination, la souveraineté nationale, l’intangibilité des frontières, le renoncement à la force pour le règlement des différends. Mais derrière ce discours, la brutalisation était en marche, visible dans mille et un détails. Pensez par exemple à la « prison » de Guantanamo : imaginez-vous les Américains créer publiquement dans les années 1960 une installation où des êtres humains sont détenus sur simple décision administrative sans limite de temps, placés à l’isolement absolu sans contact avec leurs familles, privés de toute possibilité de contester les accusations portées contre eux ou même d’en prendre connaissance, et même soumis à ce qu’il faut bien appeler « torture » ? Impensable à une époque où l’on cherchait à convaincre l’opinion que la détention arbitraire, les procès inquisitoriaux et la torture n’étaient pratiqués que par les régimes « autoritaires » – de préférence de l’autre côté du « rideau de fer ». Difficile de se présenter comme les paladins de la liberté quand on pratique ouvertement de telles méthodes. Et à l’époque, il fallait apparaître – à défaut de l’être – comme de tels paladins. Aujourd’hui, plus besoin de faire semblant.

Parce que cette brutalisation a été graduelle, on s’est habitués. Avant la chute du Mur, aucun gouvernement n’aurait assumé publiquement le fait de faire assassiner une personnalité étrangère pour convenances politiques. C’était là un acte certes relevant de la raison d’Etat, dont on gardait le secret. Aujourd’hui, l’expression « assassinats ciblés » est utilisée sans complexe par les porte-paroles des états « démocratiques », et un président américain – Barack Obama, la coqueluche des « progressistes » – se fait filmer en train de suivre en salle des opérations une exécution extrajudiciaire, celle d’Oussama Ben Laden. On imagine Kennedy ou Nixon donnant l’ordre d’assassiner Castro, on les imagine mal appelant les journalistes pour immortaliser la scène. Cette brutalisation s’est traduite par des opérations militaires déclenchées avec une base juridique de plus en plus faible, et finalement sans autre justification que le bon vouloir d’un dirigeant. Là encore, ce fut un processus lent : en 1999, pour bombarder la Serbie, l’OTAN est allée chercher la caution du Conseil de sécurité des Nations unies, certes en interprétant abusivement une résolution de cette instance, mais elle s’est donné cette peine parce qu’une telle caution paraissait indispensable. Lors de l’invasion de l’Irak, les Américains ont cherché à obtenir une résolution du Conseil de sécurité, et le refus de celui-ci fut vécu comme une défaite, même si l’intervention a finalement eu lieu. Aujourd’hui, on ne songe même pas à réunir le Conseil avant de bombarder Téhéran. On ne sait même pas si celui-ci s’est réuni après le début du bombardement, et ce qui s’y est dit n’intéresse personne.

Le monde post-1945 était le produit d’un débordement de brutalité sans précédent dans l’histoire humaine, qui commence dans les tranchées de 1914-18 et qui se termine avec la Shoah et la « guerre totale » qui oppose les Alliés à l’Allemagne nazi. Il a fallu des dizaines de millions de morts – dont plus de vingt millions de Soviétiques – pour que le système institutionnel qui a assuré une paix relative pendant plus de cinq décennies soit mis en place. Ce système s’est effondré en 1989, sous les applaudissements et les vivats de ceux-là même qui aujourd’hui pleurent sur le lait renversé. En 2024, pour le trente-cinquième anniversaire de la chute du Mur, un génocide a été ordonné pour la première fois depuis 1945 par un Etat constitué, au vu et au su de l’ensemble de la communauté internationale. Et la communauté internationale a laissé faire.  

Trois décennies n’ont pas suffi aux éminents intellectuels et aux politiciens clairvoyants qui peuplent les couloirs du pouvoir dans les capitales européennes pour réaliser que le cycle ouvert en 1945 était fini, et que le rapport de force nu, sans médiation ni retenue, reprenait ses droits. Pourtant, on ne peut pas dire que les alertes aient manqué. Il n’a pas fallu trois ans après la chute du Mur pour que les européens encouragent la dislocation de la Yougoslavie, en violation ouverte du principe d’intangibilité des frontières qui était l’un des piliers de l’ordre international post 1945. Dix ans après la chute du Mur, les américains se lançaient, avec le soutien enthousiaste des européens, dans le bombardement de la Serbie pour forcer une rectification de ses frontières et l’abandon de l’une de ses provinces historiques. Deux ans plus tard, les Américains procèdent à l’invasion unilatérale d’un pays, l’Irak, pour y installer un régime proconsulaire. Ces doctes intellectuels, ces dirigeants éclairés auraient dû conclure que quelque chose était en train de pourrir, et pas seulement au royaume du Danemark. Il n’en est rien : ils continuent comme si de rien n’était à parler un langage figé fait de « valeurs partagées » que personne ne partage plus et d’un « droit » que personne, pas même eux, ne respecte plus.

L’Europe est sortie de l’histoire, parce qu’elle est sortie de son temps. Les leaders européens parlent – et pensent, ce qui est plus grave – dans les termes et en utilisant les concepts du monde de l’après-1945, alors que nous sommes dans le monde de l’après-1989. Le discours sur l’Ukraine est une illustration flagrante de ce décalage, qui fait penser aux hommes politiques qui pensaient le monde post-napoléonien comme si la Révolution française n’avait pas eu lieu. Par paresse intellectuelle, par refus de reconnaître leurs erreurs, nos élites continuent béatement à invoquer le droit, la démocratie et la souveraineté comme s’il s’agissait de réalités dans un monde où elles sont quotidiennement piétinées, y compris par eux. Un monde qu’elles ont contribué par action ou par suivisme à construire et dont elles ont du mal à assumer la paternité. Et on peut les comprendre : ceux qui se réjouissaient bruyamment de la chute du Mur, et qui avaient les larmes aux yeux quand Rostropovitch jouait de son instrument ont omis de réfléchir à la suite. Pourquoi s’inquiéter, puisque la démocratie et le libre marché allaient tout résoudre ? C’est pourquoi ils ont du mal à accepter le fait que les désastres d’aujourd’hui soient la conséquence de ce qui les réjouissait tant hier.

Aujourd’hui, le risque est que l’Iran soit détruit. Comme l’Irak a été détruit. Comme la Libye a été détruite. Comme la Somalie a été détruite. A chaque fois, les interventions occidentales ont laissé derrière elles des « états faillis ». L’effondrement de l’Etat – déjà fragile dans des pays où l’Etat-nation est un concept importé – a ouvert les vannes des conflits communautaires, religieux ou tribaux, avec à la clé la guerre civile. Il n’y a aucune raison de penser que cette intervention, si elle va au bout, aboutira à un résultat très différent. Ceux qui contestent le régime de l’intérieur – et ils ont de très bonnes raisons de le faire – mais aussi les exilés, se trompent lourdement s’ils pensent qu’une intervention étrangère peut amener à un pays la paix et la démocratie. Et les occidentaux se trompent tout aussi lourdement s’ils s’imaginent qu’ils seront accueillis en libérateurs. Quelle que soit la brutalité du régime théocratique de Téhéran, un régime arrivé dans les fourgons d’une armée étrangère a toutes les chances d’être rejeté. Cela n’a jamais marché : même dans l’Allemagne de 1945, qui pourtant avait vécu depuis 1935 sous la botte d’une dictature impitoyable, les alliés n’ont pas été accueillis avec des fleurs, et jusqu’à aujourd’hui les Allemands ne célèbrent pas la défaite de 1945 comme une libération. Pourquoi imaginer que les iraniens réagiraient différemment devant un régime imposé par une intervention américano-israélienne ?

Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? D’abord, il faut arrêter de se raconter des histoires. Si l’on veut rester dans la course, il faut se donner les moyens et accepter les coûts qui vont avec. Si on part du postulat qu’il ne faut pas se fâcher avec nos « alliés », alors autant accepter par avance le statut de paillasson. Macron a parfaitement raison de dire que « pour être respecté, il faut être craint ». Dommage qu’il n’ait toujours pas compris que cette merveilleuse formule est aussi vraie pour ce qui concerne les rapports entre l’Union européenne et les Etats-Unis que pour ce qui concerne les rapports de Paris avec Berlin ou Bruxelles. Il n’y a qu’à voir le traité avec le Mercosur : Von der Leyen s’est essuyé les pieds sur la France, et les hauts cris de Macron n’ont rien changé. Comment pourrait-il en être autrement, alors qu’on sait parfaitement à Bruxelles et Berlin que jamais au grand jamais Macron n’ira au-delà des paroles verbales, qu’il ne prendra jamais la moindre mesure de rétorsion ? Avant de chercher à se faire craindre à Washington ou à Moscou, on devrait envisager de se faire craindre à Bruxelles.

Le monde est devenu très dangereux, plus qu’il ne l’a jamais été depuis 1945. Et pour faire face aux dangers, nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes et sur des alliés qui partagent nos intérêts. Ce qui n’est nullement le cas de plusieurs de nos « amis européens » et encore moins de notre « allié américain ». S’assurer que nous disposons des moyens militaires pour faire face aux scénarios vraisemblables – et la traversée du Rhin par les chars russes n’en fait pas partie – est un premier pas nécessaire. Mais la force militaire n’est pas tout : il faut se donner les moyens institutionnels, économiques, industriels, humains, politiques d’une véritable autonomie stratégique. Ce qui suppose d’arrêter de croire que l’Union européenne va résoudre tous les problèmes pour nous. Parce que l’Union européenne n’est pas une nation, c’est-à-dire, une collectivité de citoyens solidaires. L’Union ne s’occupera de nos intérêts que dans le cadre d’un rapport de forces. Et pour créer ce rapport de forces, il nous faut une autonomie stratégique au niveau national. Attention, l’autonomie stratégique n’est pas l’autarcie. C’est là un objectif impossible à atteindre pour un pays de la taille de la France qui n’a que peu de matières premières disponibles sur son territoire. L’autonomie stratégique suppose de réduire les dépendances pour la fourniture de biens et services stratégiques de telle manière de ne plus être dépendants du bon vouloir de telle ou telle puissance. Cela suppose une véritable politique d’approvisionnement en hydrocarbures, en matières premières et produits manufacturés qui nous assure la possibilité de nous approvisionner ou substituer en cas de malheur de tout ce qui est stratégique et que nous ne produisons pas nous-mêmes. Ce qui implique de discuter avec tout le monde, de diversifier nos approvisionnements sans négliger aucune source, d’avoir des plans prêts à mettre en œuvre pour le cas où l’un de ces pays nous fermerait nos lignes d’approvisionnement. Nous avons une réglementation qui nous permet de disposer de stocks stratégiques d’uranium ou d’hydrocarbures nous permettant de faire face à une crise pendant des mois. Il faut réfléchir à étendre cette planification à d’autres matières et biens indispensables. Il nous faut une planification qui nous prépare à une coupure des réseaux de télécommunications ou des systèmes de paiement contrôlés par les Etats-Unis, mais aussi à une interruption des services gérés par la BCE, éventualité qui – l’exemple grec le montre – n’est nullement une menace théorique.

Mais l’autonomie stratégique ne sert à rien si l’on ne compte pas s’en servir. Et cela suppose une prise de conscience et une capacité de résilience chez nos concitoyens. Car on ne pourra dire merde à Vauban si les citoyens ne sont pas prêts à supporter le choc des représailles. Une population qui a besoin de soins psychiatriques pour faire face à Parcoursup est mal armée pour tenir bon et longtemps devant une agression étrangère. La crise COVID a souligné les points forts de notre pays dans la gestion d’une situation d’urgence, mais aussi ses faiblesses, et elles sont nombreuses. Renforcer la capacité de nos concitoyens à supporter stress et frustration, redonner confiance dans les institutions et les gouvernants… voilà un beau programme pour un candidat en 2027.

Tout ça a un coût ? Certainement. La liberté, l’indépendance n’ont jamais été bon marché, et si nous avons pu, jusqu’à une date relativement récente, bénéficier de l’une et de l’autre, c’est parce que nos ancêtres ont consenti des sacrifices considérables. Si les Français ne sont pas capables de se mobiliser pour les imiter, alors autant se résigner tout de suite à sortir de l’histoire, c’est-à-dire, à laisser à d’autres le soin de définir le monde dans lequel nous vivrons demain. Mais ne nous faisons aucune illusion : si nous laissons ce soin à d’autres, n’attendons pas qu’ils préservent nos intérêts ou qu’ils nous respectent.

La tentation de nos élites sera, bien entendu, de transférer le bébé à l’Europe, en entonnant la chanson habituelle. Pour eux, nous sommes trop petits, trop faibles, trop peu pour pouvoir peser dans les affaires du monde. Ce discours est aujourd’hui démenti de manière flagrante par les faits. On constate qu’un pays de moins de 10 millions d’habitants – l’Etat d’Israel – pèse plus lourd aujourd’hui que le « marché de 450 millions de consommateurs ». A l’heure de faire la guerre, Trump ne consulte ni Macron, ni Starmer, ni Merz, ni Von der Leyen. Il consulte Netanyahu, confirmant ainsi la formule qui veut que la victoire aille non aux armées les plus nombreuses, mais aux combattants les plus décidés et les mieux organisés. Netanyahu peut agir là où les dirigeants européens se contentent de déclarations, parce qu’il a derrière lui une communauté nationale, c’est-à-dire une communauté de citoyens – et non de consommateurs – qui se sentent inconditionnellement solidaires les uns des autres, et parce qu’il a dans ses mains l’ensemble des leviers de la souveraineté. Les leaders européens sont impuissants parce qu’ils ont abdiqué de ces leviers dans les mains d’institutions qui n’ont pas la légitimité – ni la capacité – pour s’en servir dans la défense des intérêts européens. L’Union fait la force, c’est entendu. Mais l’Union européenne n’a d’Union que le nom. Ce n’est pas parce que mes voisins et moi fréquentons le même marché que nous sommes « unis » les uns aux autres.

Bien sûr, nous aimerions tous vivre dans un monde de paix où le « doux commerce » remplacerait le bruit des armes. Malheureusement, la réalité se rappelle à nous. Et il est dangereux de croire que tout cela ne nous concerne pas, que nous pouvons nous contenter de regarder le monde de loin, en distribuant des bons et des mauvais points. L’idéalisme pacifiste est aujourd’hui aussi dangereux qu’il l’était en 1939. Je n’oublie pas l’inscription peinte sur un des chars américains entrant en Irak : « Today Baghdad, tomorrow Paris ». Aujourd’hui les bombes tombent sur Téhéran, demain ce pourrait bien être notre tour. Il faut se préparer maintenant, morale et matériellement. Demain, il sera peut-être trop tard.

Descartes

(1) Il est difficile de contester que des deux grands ce sont les Etats-Unis qui avaient la politique la plus interventionniste. Les troupes soviétiques ne sont intervenues hors de leurs frontières qu’en trois occasions (Hongrie en 1956, Tchécoslovaquie en 1968, Afghanistan en 1980) sur l’ensemble de la période, et on ne connait pas de cas où les services soviétiques aient organisé le blocus d’un pays, le renversement de son gouvernement ou l’assassinat de son leader politique. Côté américain, on a par contre l’embarras du choix parmi les dizaines d’interventions militaires, de blocus, de coups d’Etat…

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143 réponses à Après le néolibéralisme, la néobrutalité

  1. Hubert Sauner dit :

    Bonjour, 
    j’apprécie grandement vos chroniques et même davantage. Néanmoins je reste choqué par l’emploi du terme génocide dont la définition ne me semble pas franchement convenir aux actions du très contestable gouvernement de M. Netanyaou. Je vous serais donc reconnaissant de m’expliquer comment vous en êtes arrivé à choisir ce mot plutôt qu’un autre. 80 000 morts sur 2 millions quand on a la puissance de l’armée israélienne est loin d’être un génocide sauf à considérer qu’il s’agit d’une armée de guignols…
     Bien cordialement 

    • Descartes dit :

      @ Hubert Sauner

      [Je vous serais donc reconnaissant de m’expliquer comment vous en êtes arrivé à choisir ce mot plutôt qu’un autre. 80 000 morts sur 2 millions quand on a la puissance de l’armée israélienne est loin d’être un génocide sauf à considérer qu’il s’agit d’une armée de guignols…]

      Le crime de “génocide” n’est pas défini par le nombre de morts, mais par l’intention de l’auteur. L’article 2 de la Convention pour la prévention du crime de génocide de 1948 donne une définition assez précise du crime de génocide: “Dans la présente Convention, le génocide s’entend de l’un quelconque des actes ci-après, commis dans l’intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel : a) Meurtre de membres du groupe; b) Atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe; c) Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle; d) Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe; e) Transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe.”

      Plusieurs ministres israéliens ont manifesté clairement leur intention de détruire les palestiniens de Gaza “comme tels”, soit par le meurtre, soit en rendant la bande de Gaza “invivable” pour les forcer à partir. Il me semble par ailleurs qu’on peut encadrer l’action des troupes israéliennes dans le b) et possiblement dans le c) de cet article. Il me semble donc qu’on peut encadrer les actions de l’armée israélienne dans la définition donnée par la Convention, quand bien même le nombre de morts ne serait “que” de 80.000. Et je ne suis pas le seul à le dire: des voix aussi autorisées que celle de l’Association internationale des chercheurs sur le génocide (IAGS), organisation de juristes experts de ces questions, arrive à la même conclusion. C’est le cas aussi de personnalités israéliennes aussi respectées qu’Elie Barnavi ou Omer Bertov…

      • Claustaire dit :

        Dans cette même logique, [le génocide s’entend de l’un quelconque des actes ci-après, commis dans l’intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national], on devrait pouvoir faire un procès en génocide à tous les pays ou régimes contestant l’existence de l’Etat d’Israël (“groupe national” dont la légitimité internationale est pourtant reconnue par l’ONU depuis 1948) ou souhaitant la disparition de “l’entité sioniste”, non ?

        • Descartes dit :

          @ Claustaire

          [Dans cette même logique, [le génocide s’entend de l’un quelconque des actes ci-après, commis dans l’intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national], on devrait pouvoir faire un procès en génocide à tous les pays ou régimes contestant l’existence de l’Etat d’Israël (“groupe national” dont la légitimité internationale est pourtant reconnue par l’ONU depuis 1948) ou souhaitant la disparition de “l’entité sioniste”, non ?]

          Non, et cela pour deux raisons. La première, c’est que pour le droit pénal c’est l’acte qui est punissable, et non la pensée. Opiner que quelqu’un devrait mourir n’est pas un crime. Même si l’intention a un effet sur la qualification juridique de l’acte, c’est l’acte qui est punissable, et non l’intention. Pour qu’on puisse parler de génocide, il faudrait que les pays ou régimes en question accomplissent l’un des ACTES listés dans l’article 2 de la convention. La “contestation de l’existence” ne suffit pas.

          La deuxième raison, c’est qu’aucun de ces régimes à ma connaissance ne cherche à faire disparaître un “groupe national”. Ils contestent l’existence de l’ETAT d’Israel. Il ne faut pas confondre Etat et Nation, ce sont deux choses totalement différentes. Priver un “groupe national” d’un Etat n’entre pas dans le cadre de la convention. Il y a un grand nombre de “groupes nationaux” qui n’ont pas d’Etat qui leur est strictement rattachés. Certains se trouvent intégrés dans un Etat plus vaste et hétérogène (comme les Han en Chine), d’autres se trouvent partagés entre plusieurs états comme les Kurdes. On peut parfaitement contester l’existence de l’Etat d’Israel sans pour autant vouloir l’extermination des israéliens. On peut d’ailleurs se demander si les israéliens constituent un “groupe national”, dans la mesure où une partie non négligéable des israéliens sont d’origine arabe et ne sont pas intégrés dans le “récit national” israélien.

          • Claustaire dit :

            S’il faut constater à la fois une “’intention” génocidaire ET des actes pour porter une accusation de génocide, la volonté iranienne de détruire “l’entité sioniste” plus les multiples attaques de missiles menées depuis des années contre des populations civiles d’Israël  par les proxys iraniens du nord (Hezbollah) et du sud (Hamas) pourraient bien aussi mériter cette accusation de génocide.
             
             

            • Descartes dit :

              @ Claustaire

              [S’il faut constater à la fois une “’intention” génocidaire ET des actes pour porter une accusation de génocide, la volonté iranienne de détruire “l’entité sioniste” plus les multiples attaques de missiles menées depuis des années contre des populations civiles d’Israël par les proxys iraniens du nord (Hezbollah) et du sud (Hamas) pourraient bien aussi mériter cette accusation de génocide.]

              Lorsque l’Iran parle de « détruire l’entité sioniste », il fait référence à l’Etat d’Israel, et non au « groupe national » que sont les israéliens – si tant est qu’un tel groupe existe. Rien ne permet aujourd’hui d’affirmer que l’Iran cherche, que ce soit par les attaques de missiles ou autres, à faire disparaître en tout ou en partie un « groupe national ». Ici vous répétez la même confusion entre « état » et « nation ». Il y a génocide lorsqu’on veut supprimer un « groupe national », il n’y a pas de « génocide » à faire disparaître un Etat. Autrement, vous pourriez accuser de « génocide » ceux qui cherchent à transformer l’état français en une région d’une Europe fédérale…

              Il faut toujours revenir aux références historiques. Le crime de génocide est une construction juridique faite à partir de l’expérience de la Shoah, c’est à dire, de la décision d’un gouvernement d’arracher un peuple ethniquement qualifié à son environnement, d’effacer sa culture et sa mémoire, de le déplacer, et finalement de l’exterminer. La définition contenue dans l’article 2 de la convention se réfère à cette histoire. Le fait de s’attaquer à l’Etat ne se trouve nulle part dans le texte, tout simplement parce que dans le contexte ou le texte a été rédigé, la question ne se posait tout simplement pas.

            • Bob dit :

              @ Descartes
               
              [arracher un peuple ethniquement qualifié à son environnement, d’effacer sa culture et sa mémoire, de le déplacer, et finalement de l’exterminer]
               
              Ces caractéristiques me semblent parfaitement s’appliquer à “l’action” israélienne sur Gaza.

  2. Timo dit :

    [Je n’oublie pas l’inscription peinte sur un des chars américains entrant en Irak : « Today Baghdad, tomorrow Paris ».]Est-ce vraiment avéré ? Je n’ai jamais trouvé de source fiable sur le sujet.

    • Descartes dit :

      @ Timo

      [“Je n’oublie pas l’inscription peinte sur un des chars américains entrant en Irak : « Today Baghdad, tomorrow Paris »”. Est-ce vraiment avéré ? Je n’ai jamais trouvé de source fiable sur le sujet.]

      Que la photo existe, c’est un fait. Vous pouvez la voir par exemple ici: https://in.pinterest.com/pin/operation-iraqi-freedom-and-enduring-freedom–441071357229755365/

      Est-ce que c’est une photo authentique, ou bien fabriquée avec un logiciel quelconque ? Difficile à dire. Si on la regarde attentivement, aucun défaut qui ferait penser à une falsification ne saute aux yeux. Et à ma connaissance, jamais les autorités américaines n’ont démenti qu’il s’agisse d’un document authentique. Mais un doute subsiste.

      • MICHEL BRUN dit :

        C’est sans doute parce que la FRANCE, par la voix de Dominique de VILLEPIN, n’avait pas daigné approuver leur immonde intervention. Bref, le valet n’était pas assez soumis à leurs yeux.

  3. Bertrand dit :

    Remerciements pour ce texte qu’on sent plus spontané que d’autres, presque une réaction à chaud à l’actualité tout en  conservant votre qualité d’écriture ; toutefois ce constant, récurrent, rampant parti-pris dans l’opposition USA/URSS a de quoi perturber :
    comme lire quelqu’un qu’on trouve extrêmement convaincant, hormis qu’il défend en permanence les brillantes réalisations de Pol Pot contre l’abject occident capitaliste.
    La “grande expérience socialiste” a été le totalitarisme le plus meurtrier de l’Histoire, devant l’autre que vous savez; le plus total si vous m’accordez ce pléonasme, quant à l’intensité et à la perversion de l’asservissement et de l’oppression, aux doux noms de Progrès, Emancipation et Egalité évidemment ; l’absolution par décompte des interventions “hors de leurs frontières” est une provocation indigne quand on songe ne serait-ce qu’à l’Holodomor – RAS, c’était à l’intérieur de l’Union librement consentie qu’était celle des républiques socialistes soviétiques ?
    Le fait même de devoir écrire cela, impression truistique d’expliquer que la guerre est une tragédie ou que les Etats-Unis sont préoccupés de leurs intérêts.
    Comment un endoctrinement de jeunesse parvient-il à faire d’une personnalité manifestement très éduquée, des années après encore, un platiste de l’Histoire ?
    Comment votre cerveau affronte-t-il le fait clair, simple, tangible, chiffrable, passé et surtout présent, que ce sont les habitants des pays communistes du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, qui risquent leur vie en essayant d’en partir pour quitter ce régime, et pas l’inverse ?
    Dans toute leur crapulerie, les Etats-Unis ont-ils exécuté un seul citoyen au seul motif qu’il tentait de fuir leur territoire ? Leur vilain mur à eux, c’est dans le même sens que celui de Berlin ?
    Et pourtant, je continuerai de vous lire.Bon week-end !

    • Descartes dit :

      @ Bertrand

      [toutefois ce constant, récurrent, rampant parti-pris dans l’opposition USA/URSS a de quoi perturber]

      Je m’en tiens aux faits. Il me semble difficile de contester que des deux « grands » issus du deuxième conflit mondial, ce sont les USA qui ont entrepris le plus grand nombre d’expéditions militaires, de renversement de gouvernements ou d’assassinat de leaders politiques étrangers. Ce n’est pas un jugement de valeur, c’est la pure énonciation d’un fait.

      [comme lire quelqu’un qu’on trouve extrêmement convaincant, hormis qu’il défend en permanence les brillantes réalisations de Pol Pot contre l’abject occident capitaliste.]

      Mais… me lisez-vous ? Permettez-moi d’en douter, ou alors vous le faites avec bien peu d’attention, parce qu’autrement vous sauriez que je n’ai jamais défendu « les brillantes réalisations de Pol Pot ». Je vous mets au défi de trouver un seul texte sorti de ma plume ou j’aurais fait pareille chose…

      Juste pour nous amuser : souvenez-vous que Pol Pot et son régime étaient la coqueluche de la Chine maoïste, à l’époque ennemie jurée de l’URSS. Que le régime de Pol Pot (allié de la Chine) fut renversé par les Vietnamiens (alliés de l’URSS). Que de ce fait, tout ce que la France comptait d’antisoviétiques se sont tout à coup sentis obligés de défendre Pol Pot – je vous renvoie à l’article « Kampuchéa Vaincra », publié par le philosophe Alain Badiou, qui vous donnera une bonne idée de l’ambiance de l’époque. Et pour couronner le tout, « l’abject occident capitaliste » y a vu dans l’affaire une bonne occasion de taper sur les soviétiques, et c’est avec son soutien que les amis de Pol Pot ont conservé plusieurs années le siège du Cambodge à l’ONU… alors s’il vous plait : j’assume la responsabilité de ce que j’écris concernant l’URSS, mais il serait injuste de m’attribuer la défense des « brillantes réalisations de Pol Pot », alors que j’étais plutôt du côté de ceux qui l’ont renversé…

      [La “grande expérience socialiste” a été le totalitarisme le plus meurtrier de l’Histoire,]

      Vous en êtes sûr ? Plus que le nazisme ? Refaites vos comptes, il y a quelque chose qui ne marche pas…

      [le plus total si vous m’accordez ce pléonasme, quant à l’intensité et à la perversion de l’asservissement et de l’oppression, aux doux noms de Progrès, Emancipation et Egalité évidemment]

      C’est très discutable. Mais je vous avoue que la nécrocomptabilité ne m’a jamais vraiment intéressé. Savoir si la « grande expérience socialiste » a tué plus de monde que la « grande expérience coloniale », par exemple, ne m’intéresse guère.

      [l’absolution par décompte des interventions “hors de leurs frontières” est une provocation indigne]

      Il ne s’agit pas « d’absolution ». Vous semblez vouloir à tout prix en faire une question morale. Moi, je fais une simple question de fait. Mon papier concerne la brutalité DANS LES RELATIONS INTERNATIONALES APRES 1945. Et de ce point de vue, je me vois obligé de constater que les Etats-Unis ont eu bien plus largement recours à la violence que l’URSS. Dans ce cadre, comparer le nombre de morts de l’Holodomor au génocide des indiens d’Amérique ne me paraît très productif.

      [quand on songe ne serait-ce qu’à l’Holodomor – RAS, c’était à l’intérieur de l’Union librement consentie qu’était celle des républiques socialistes soviétiques ?]

      Un peu comme le génocide des indiens d’Amérique était a l’intérieur des Etats-Unis d’Amérique. Ce sont des choses qui arrivent.

      [Comment un endoctrinement de jeunesse parvient-il à faire d’une personnalité manifestement très éduquée, des années après encore, un platiste de l’Histoire ?]

      Je ne sais pas, demandez-le à vos parents…

      [Comment votre cerveau affronte-t-il le fait clair, simple, tangible, chiffrable, passé et surtout présent, que ce sont les habitants des pays communistes du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, qui risquent leur vie en essayant d’en partir pour quitter ce régime, et pas l’inverse ?]

      Vous oubliez un détail : les habitants des pays communistes ne quittaient guère leurs pays pour aller à n’importe quel pays capitaliste. Rares sont les soviétiques qui quittaient leur foyer pour aller vivre au Bangladesh, aux Philippines, au Guatemala. Non, ils allaient tous en France, en Grande Bretagne, en Allemagne, aux Etats-Unis. Autrement dit, chez les riches. Eh oui : mieux vaut être riche dans une société injuste, que moyen dans une société juste…

      [Dans toute leur crapulerie, les Etats-Unis ont-ils exécuté un seul citoyen au seul motif qu’il tentait de fuir leur territoire ?]

      Question absurde. C’est un peu comme si vous me disiez que le fait qu’on voit des pauvres voler la montre ou le portefeuille des riches, et jamais les riches voler la montre ou les portefeuilles des pauvres, les riches seraient plus honnêtes que les pauvres. Il est évident que les gens cherchent à aller là où est la richesse – même si cette richesse est acquise par l’exploitation des autres. Votre question a une réponse très claire : il vaut toujours mieux être parmi les exploiteurs dans une société injuste, que de vivre comme un citoyen moyen dans une société juste…

      [Et pourtant, je continuerai de vous lire.Bon week-end !]

      A vos risques et périls. Mais alors, lisez avec attention ! Cela vous évitera de voir des Pol Pot là où ils ne sont pas…

      • Lhaa Francis dit :

             Plus révélateur encore  :  au Far West, les cow-boys passaient leur temps à voler  des chevaux, alors que les chevaux n’ont jamais volé un seul cow-boy. 

  4. Louis dit :

    @Descartes
     

    Mais l’autonomie stratégique ne sert à rien si l’on ne compte pas s’en servir. Et cela suppose une prise de conscience et une capacité de résilience chez nos concitoyens. Car on ne pourra dire merde à Vauban si les citoyens ne sont pas prêts à supporter le choc des représailles. Une population qui a besoin de soins psychiatriques pour faire face à Parcoursup est mal armée pour tenir bon et longtemps devant une agression étrangère.

    Si vous saviez… C’est une question qui me taraude, à laquelle je n’ai pas de réponse : comment refaire des hommes libres ? Le culte des victimes fait de bon nombre d’élèves que je vois, de simples aspirants aux bonheur, craignant qu’on vienne les déposséder de leur droit, assurés que la seule manière de braver le destin est de se plaindre. Et que “l’on” s’occupe d’eux. Bien sûr, le discours victimaire n’aura qu’un temps ; mais après ? A quoi doit ressembler une salle de classe, une rame de train, une salle d’attente – ou n’importe lequel de ces lieux dans lesquels on est en droit d’attendre un certain comportement de soi comme d’autrui – qui étayerait cet esprit de résistance, ou simplement de liberté, qui tient moins aux vertus intrinsèques d’un individu ou d’un peuple, qu’aux institutions qui les façonnent ? 
     
    Bien sûr, je ne vous demande pas de vous faire prophète. Mais dans votre branche, par exemple, quelles mesures prendriez-vous (si tant est que ce soit une affaire de mesures) pour contrecarrer cette tendance ? Votre réponse sera peut-être biaisée, dans la mesure où non seulement on ne se retrouve pas dans votre branche par hasard – du moins je l’espère -, qu’on y choisit ceux qui entrent, qu’ils sont adultes, et qu’à vous croire, vous avez plutôt su conserver un louable esprit de corps. Je vous le demande pour votre branche, parce que vous y avez de l’expérience, mais si vous aviez une idée pour tout autre domaine que vous connaîtriez concrètement (la salle de sport ?), je serais curieux de lire votre avis.

    • Descartes dit :

      @ Louis

      [« Une population qui a besoin de soins psychiatriques pour faire face à Parcoursup est mal armée pour tenir bon et longtemps devant une agression étrangère. » Si vous saviez… C’est une question qui me taraude, à laquelle je n’ai pas de réponse : comment refaire des hommes libres ? Le culte des victimes fait de bon nombre d’élèves que je vois, de simples aspirants au bonheur, craignant qu’on vienne les déposséder de leur droit, assurés que la seule manière de braver le destin est de se plaindre. Et que “l’on” s’occupe d’eux.]

      Je vous avoue que la question me taraude sans que je puisse pour le moment trouver de réponse satisfaisante. Comment en est-on arrivés là ? Dans le pays qui était celui du « système D » on en est arrivés à être entourés de gens que la moindre difficulté rend hystériques, où la moindre contrariété devient un traumatisme. La contradiction entre la soi-disant « demande d’autonomie », toujours croissante, et la capacité à l’assumer, toujours plus faible, devient presque comique. Les gens demandent – nous dit-on – d’avoir plus de pouvoir sur les décisions qui les concernent, mais quand il faut prendre une décision et en assumer les conséquences ils se tournent tous vers le haut pour demander qu’on leur dise quoi faire – et bien sûr, se plaindre sans fin lorsque la décision ne leur convient pas. C’était flagrant pendant la crise COVID, mais on le voit quotidiennement, dans les associations, dans les lieux de travail, même au sein de la famille.

      Franchement, je ne sais pas comment on fait pour sortir de ce qu’il faut bien appeler une aliénation. C’est qu’il y a dans cette dérive – qui, notez-le bien, n’affecte pas que la France – un cocktail complexe de causes. La société de consommation est devenue celle du « tout, tout de suite », et du coup les gens ont perdu l’habitude de supporter la frustration de l’attente, et de la transformer en une énergie positive sous forme de concentration, d’effort soutenu, de continuité. L’idéologie du marché fait de nous des êtres impuissants puisque par définition dans un marché « parfait » aucun acteur n’est en mesure par lui-même d’influencer le prix, et l’entente entre les acteurs est interdite.

      Et il y a aussi la rupture de la transmission. L’expérience du présent est souvent frustrante, elle souligne souvent notre impuissance. On ne peut l’affronter qu’armés d’un récit épique qui reprend – en les embellissant éventuellement – les œuvres du passé. Pour avoir l’énergie pour le combat présent – à l’issue forcément incertaine – il faut avoir en tête les combats gagnés dans le passé. Or, c’est ce viatique qu’on a refusé aux jeunes générations.

      [Bien sûr, le discours victimaire n’aura qu’un temps ; mais après ? A quoi doit ressembler une salle de classe, une rame de train, une salle d’attente – ou n’importe lequel de ces lieux dans lesquels on est en droit d’attendre un certain comportement de soi comme d’autrui – qui étayerait cet esprit de résistance, ou simplement de liberté, qui tient moins aux vertus intrinsèques d’un individu ou d’un peuple, qu’aux institutions qui les façonnent ?]

      C’est une très bonne question, à laquelle je n’ai pas la réponse. Je vous avoue que je passe en ce moment par une période fataliste, peut-être parce que le moment où l’on me forcera à prendre ma retraite approche. Je commence à réaliser que le monde dans lequel on vit n’est plus le mien, que deviens chaque jour plus le témoin d’une époque révolue, que les réflexes, le cadre intellectuel, les références qui sont les miennes ont cessé d’avoir cours. Le discours victimaire n’aura qu’un temps ? Peut-être. Mais je n’imagine pas un retour au monde que j’aimais et qui m’était familier. On ne traverse pas deux fois la même rivière, comme disent les Anglais. Après le discours victimiste viendra autre chose, qui sera peut-être encore pire – du moins du point de vue de l’homme d’un temps que je suis, et qui regarde les choses avec les références de ce temps.

      Pour essayer d’être plus objectif, je pense que l’esprit de résistance et de liberté auquel vous faites référence sont un produit historique. On se donne des institutions pour résoudre des problèmes, ce qui suppose la conviction que les problèmes peuvent être résolus, et surtout qu’aucune force extérieure n’ira les résoudre pour nous. Mon grand-père me racontait l’électrification de la zone péri-urbaine où il habitait. La compagnie d’électricité – privée à l’époque – ne voyait aucun intérêt à installer un transformateur et des fils électriques pour couvrir la zone. Alors, les voisins se sont rassemblés, ils ont fondé une « coopérative d’électrification », mis de l’argent au pot pour acheter le transformateur et poser les câbles, négocié le branchement avec la ligne haute tension la plus proche, et ils ont eu de l’électricité.

      Dans notre pays, la socialisation à l’extrême des problèmes a fabriqué une idéologie de la passivité à travers la logique des « droits opposables ». Pour résoudre un problème, on ne crée pas une institution, on va exiger d’un « autre » qu’il apporte la solution, éventuellement en passant par le juge. On oublie que les institutions sont en dernière instance une émanation des citoyens, et que leur force vient du soutient et de l’engagement de ces derniers, pour en faire des entités qui viennent de l’extérieur résoudre vos problèmes. Pour le dire autrement, on passe de la logique du citoyen à celle du client. Les institutions cessent d’être l’enceinte qui permet aux citoyens de résoudre les problèmes, elles sont censées résoudre les problèmes à la place des citoyens.

      Rétablir une véritable citoyenneté, c’est-à-dire, une conscience de la logique de contrepartie entre droits et devoirs, entre pouvoir et responsabilité, cela passe par des transformations structurelles de notre société. Je suis très marqué par le raisonnement de Castoriadis, selon lequel l’efficacité du capitalisme repose sur des structures anthropologiques – le juge intègre, le fonctionnaire dévoué, le travailleur honnête, le parent attentif – qu’il a hérité des modes de production qui l’ont précédé et qu’il n’est pas capable de reproduire. Au fur et à mesure que ces structures disparaissent, l’efficacité du capitalisme baissera jusqu’à provoquer une crise. La dénatalité, la corruption croissante des institutions, la stagnation de la productivité sont les manifestations de cette crise. Est-ce que cette crise poussera les gens à un retour à la pensée institutionnelle ? Je ne sais pas…

      [Bien sûr, je ne vous demande pas de vous faire prophète. Mais dans votre branche, par exemple, quelles mesures prendriez-vous (si tant est que ce soit une affaire de mesures) pour contrecarrer cette tendance ? Votre réponse sera peut-être biaisée, dans la mesure où non seulement on ne se retrouve pas dans votre branche par hasard – du moins je l’espère -, qu’on y choisit ceux qui entrent, qu’ils sont adultes, et qu’à vous croire, vous avez plutôt su conserver un louable esprit de corps. Je vous le demande pour votre branche, parce que vous y avez de l’expérience, mais si vous aviez une idée pour tout autre domaine que vous connaîtriez concrètement (la salle de sport ?), je serais curieux de lire votre avis.]

      Votre question est à la fois intéressante et difficile, parce que vous me demandez au fond ce qu’un individu peut faire, dans son environnement proche, pour contrecarrer cette tendance, qui est une tendance structurelle, et non purement conjoncturelle, de notre société.

      J’ai eu la chance dans ma carrière d’occuper des postes de direction. Personnellement, j’ai toujours conçu ces fonctions sous un double aspect. Un directeur a bien entendu une fonction de direction et d’organisation, c’est-à-dire, d’indiquer la direction à suivre, de distribuer le travail, de vérifier qu’il est fait. Mais un directeur a aussi une fonction pédagogique, parce que les gens ne laissent pas leur cerveau dans leur casier au début de la journée de travail et le reprennent à la sortie. La vie au travail, les rapports qu’on a avec ses collègues et ses chefs, les messages que la hiérarchie transmet ont un effet d’apprentissage sur les gens. La manière dont le travail est organisé, dont les objectifs sont formulés et déclinés font que les gens acquièrent de bonnes ou de mauvaises habitudes, qu’ils ont envie d’élargir leurs connaissances et leur champ d’action ou au contraire de s’enfermer dans ce qu’ils savent et qu’ils font déjà. Un chef de service, un directeur a sur ses ouailles une influence qui n’est pas très différente de celle qu’un professeur a sur ses étudiants. En regardant en arrière, je me dis que j’ai eu des chefs remarquables, et que si je n’avais pas travaillé sous leur direction mon parcours aurait probablement été tout autre.

      Pour essayer de répondre à votre question, ce que la première règle pour chercher à établir un esprit citoyen, c’est de dire la vérité aux gens. Le victimisme, la passivité s’alimentent en grande partie sur le mensonge : quand on répète à un jeune qu’il est génial alors qu’il est nul, ou qu’il doit être « fier » de ce qu’il est alors qu’il n’y a vraiment pas de quoi, le choc avec la réalité du monde réel conduit nécessairement à penser que vous n’êtes pas reconnu à la hauteur de vos capacités, ou que le monde vous en veut du fait de votre sexe/âge/origine/préférence sexuelle (rayez la mention inutile). La vérité des prix est essentielle à l’heure de combattre ce réflexe, parce qu’elle permet aux gens de faire des choix fondés sur leurs possibilités réelles, et non fantasmées. Quand le travail est mal fait, il faut le dire. Quand une attitude est inacceptable, il faut le dire. Quand une faute est commise, il faut la sanctionner. Sans drame, sans pathos, mais ce qui doit être dit doit être dit. Et à l’inverse, quand du bon boulot est fait, quand les gens se décarcassent, il faut le dire. Et quand un effort exceptionnel est fait, il faut le récompenser. Quand un collaborateur postule à un poste ou une fonction pour laquelle il n’a pas l’expérience ou la compétence, il faut bien lui expliquer que s’il n’est pas retenu, ce n’est pas parce qu’il serait persécuté par des forces obscures, mais parce qu’il n’est pas – ou pas encore – au niveau. Cela demande du chef une vigilance de tous les instants, et on est toujours menacé par la paresse du « on laisse passer pour cette fois ». Mais il faut tenir bon.

      La deuxième règle, c’est de responsabiliser les gens. Mais « responsabiliser », contrairement à ce que pensent certains soi-disant managers, cela ne veut pas seulement dire demander des comptes quand les choses vont mal. Pour pouvoir demander des comptes, il faut laisser à la personne une certaine liberté dans ses choix. Parce que, comme le dit le vieil adage, « on n’est pas responsable de ce sur quoi on n’a aucun contrôle ». Responsabiliser un collaborateur implique lui donner une grande liberté à l’intérieur d’un cadre fixé. On ne discute pas les objectifs ou les règles générales, qui sont fixées par le chef. Mais le chef doit accepter que sur la méthode les choix que fera le collaborateur soient différents de ceux qu’il aurait fait lui-même. Il n’y a pas de responsabilisation sans délégation, et comme disait l’un de mes chefs – à qui je dois une bonne partie de mes méthodes – « déléguer, c’est se résigner à ce que les choses ne soient pas faites comme vous les auriez faites ». La délégation – et la responsabilité qui va avec – permettent de pousser les gens à réfléchir au lien entre pouvoir et responsabilité.

      La troisième règle, c’est d’inscrire l’action dans la durée. Les réorganisations permanentes, la rotation rapide des fonctions favorise une pensée centrée sur la satisfaction et la récompense rapide. C’est peut-être la partie la plus compliquée. Expliquer à un jeune ingénieur que le dossier qu’on lui confie ne donnera des résultats tangibles que dans deux ou trois ans, et qu’il signe donc un engagement moral de le porter sur cette période, ce n’est pas toujours simple. Et au-delà, inscrire l’action du collaborateur dans sa propre carrière, sous forme d’expérience valorisable.

      Voici un peu les principes que j’ai cherché à appliquer dans mes différents postes, et qui ont relativement bien fonctionné, au sens qu’ils m’ont permis de créer une ambiance où les comportements « victimiste » étaient l’exception, et où les gens se sentaient acteurs de leur vie professionnelle et n’hésitaient pas à prendre des initiatives – et même des risques – au lieu de se plaindre interminablement… sans vouloir me vanter, je pense que c’est là ma plus grande satisfaction dans ma vie professionnelle.

      • Louis dit :

        @Descartes
         

        La contradiction entre la soi-disant « demande d’autonomie », toujours croissante, et la capacité à l’assumer, toujours plus faible, devient presque comique.

         
        Dès lors que vous admettez que “l’autonomie” signifie “l’irresponsabilité” (“foutez-moi la paix, je fais ce que je veux !”), ce discours n’en est que plus cohérent, à défaut d’être plus comique. 
         

        Les gens demandent – nous dit-on – d’avoir plus de pouvoir sur les décisions qui les concernent, mais quand il faut prendre une décision et en assumer les conséquences ils se tournent tous vers le haut pour demander qu’on leur dise quoi faire – et bien sûr, se plaindre sans fin lorsque la décision ne leur convient pas.

         
        Tout comme mes enfants, ou n’importe quels enfants. 
         

        Franchement, je ne sais pas comment on fait pour sortir de ce qu’il faut bien appeler une aliénation.

         
        Pourriez-vous développer ce point, je vous prie ? Qu’entendez-vous par “aliénation” ?
         

        C’est qu’il y a dans cette dérive – qui, notez-le bien, n’affecte pas que la France – un cocktail complexe de causes. La société de consommation est devenue celle du « tout, tout de suite », et du coup les gens ont perdu l’habitude de supporter la frustration de l’attente, et de la transformer en une énergie positive sous forme de concentration, d’effort soutenu, de continuité.

         
        Je le note, je le note. Bien entendu, les mêmes causes ayant les mêmes effets, ce que nous déplorons n’arrive pas qu’à nous. Néanmoins, je crois que c’est en puisant dans notre histoire que nous pourrons trouver une solution qui soit nôtre, quand bien même le problème qu’elle résoudrait tiendrait à des causes qui nous dépassent. 
         

        L’idéologie du marché fait de nous des êtres impuissants puisque par définition dans un marché « parfait » aucun acteur n’est en mesure par lui-même d’influencer le prix, et l’entente entre les acteurs est interdite.

         
        Pardonnez-moi si je ne vous ai pas très bien compris. Que voulez-vous dire par là ?
         

        Et il y a aussi la rupture de la transmission. L’expérience du présent est souvent frustrante, elle souligne souvent notre impuissance. On ne peut l’affronter qu’armés d’un récit épique qui reprend – en les embellissant éventuellement – les œuvres du passé. Pour avoir l’énergie pour le combat présent – à l’issue forcément incertaine – il faut avoir en tête les combats gagnés dans le passé. Or, c’est ce viatique qu’on a refusé aux jeunes générations.

         
        C’est juste. Par ailleurs, je ne sais plus lequel de vos interlocuteurs faisait dernièrement l’éloge de la dette. C’est un point qui me parait fondamental. Vous faisiez remarquer, si ma mémoire ne me trompe pas, que la dette comme faute – conformément à l’homonymie germanique – n’est pas la seule manière de concevoir ce que l’on doit. Au contraire (?), il en va de l’honneur de tâcher d’égaler ceux dont on tient ce qu’on ne voudrait pas perdre. “Je rendrai mon sang pur, comme je l’ai reçu”. “Mourir, sans tirer ma raison ? Encourir un trépas si mortel à ma gloire ? Endurer que la France impute à ma mémoire d’avoir mal soutenu l’honneur de ma maison ? Allons…” 
         

        Dans notre pays, la socialisation à l’extrême des problèmes a fabriqué une idéologie de la passivité à travers la logique des « droits opposables ». Pour résoudre un problème, on ne crée pas une institution, on va exiger d’un « autre » qu’il apporte la solution, éventuellement en passant par le juge. On oublie que les institutions sont en dernière instance une émanation des citoyens, et que leur force vient du soutient et de l’engagement de ces derniers, pour en faire des entités qui viennent de l’extérieur résoudre vos problèmes. Pour le dire autrement, on passe de la logique du citoyen à celle du client. Les institutions cessent d’être l’enceinte qui permet aux citoyens de résoudre les problèmes, elles sont censées résoudre les problèmes à la place des citoyens.

        O tempora ! O mores ! Blague à part, c’est quelque chose qui me chagrine, parce que cela ressemble drôlement – toutes choses égales par ailleurs – au destin des institutions léguées par Louis XIV : magnifiques, inédites, efficaces, stériles. J’y vais un peu fort, j’en conviens, en parlant de stérilité : mais la manière dont la société avait été changée par ces instituions entraîna, en quelque sorte, leur déshérence. Cela dit, pour ne pas perdre l’optimisme méthodologique que vous prônez, c’est au moins une bonne raison de ne pas religieusement se fier aux prétendues solutions “juridiques” ou “institutionnelles”, qui font d’une réforme l’alpha et l’oméga du salut de la France. 
         

        Est-ce que cette crise poussera les gens à un retour à la pensée institutionnelle ? Je ne sais pas…

         
        Moi non plus. Mais, pardonnez-moi, la question n’est pas : est-ce que ce que nous prédisons aura lieu (à la plus vaine gloire d’une Cassandre d’opérette) ? Mais : si cela passait pour avoir lieu, comment saisir cette opportunité pour s’assurer que ç’ait bien lieu ? Chaque occasion manquée l’est pour toujours, il s’agit de ne pas les rater. Et pour cela, mieux vaut avoir une idée derrière la tête. 
         

        Votre question est à la fois intéressante et difficile, parce que vous me demandez au fond ce qu’un individu peut faire, dans son environnement proche, pour contrecarrer cette tendance, qui est une tendance structurelle, et non purement conjoncturelle, de notre société.

         
        A vrai dire, ce n’était pas la question je voulais vous poser, mais je dois vous remercier pour la réponse que vous avez faite. 
         

        Pour essayer de répondre à votre question, ce que la première règle pour chercher à établir un esprit citoyen, c’est de dire la vérité aux gens. Le victimisme, la passivité s’alimentent en grande partie sur le mensonge : quand on répète à un jeune qu’il est génial alors qu’il est nul, ou qu’il doit être « fier » de ce qu’il est alors qu’il n’y a vraiment pas de quoi, le choc avec la réalité du monde réel conduit nécessairement à penser que vous n’êtes pas reconnu à la hauteur de vos capacités, ou que le monde vous en veut du fait de votre sexe/âge/origine/préférence sexuelle (rayez la mention inutile). La vérité des prix est essentielle à l’heure de combattre ce réflexe, parce qu’elle permet aux gens de faire des choix fondés sur leurs possibilités réelles, et non fantasmées. Quand le travail est mal fait, il faut le dire. Quand une attitude est inacceptable, il faut le dire, etc.

         
        J’en conviens parfaitement. L’un des plus gros problèmes auxquels je suis confronté tient précisément à ce que ce mensonge soit institutionnel, quand bien même il serait – assez largement du reste – relayé personnellement par des collègues. Mes élèves se marrent (mais, je crois, l’entendent), quand je les reprends, et tâchent (pour une part) de se conformer à mes exigences, sans jamais perdre de vue qu’il n’en va pas de même ailleurs, généralement. Or c’est le point qui me paraît capital : ce ne devrait pas être l’affaire d’un tel ou de tel autre, ou, pour le dire autrement, une simple affaire de circonstances : ce devrait être le cas, en général. Ma question portait sur la manière d’en faire un cas général, mais je vous remercie d’avoir si bien répondu sur la façon de s’y prendre en particulier. 
         

        Cela demande du chef une vigilance de tous les instants, et on est toujours menacé par la paresse du « on laisse passer pour cette fois ». Mais il faut tenir bon.

         
        A ma grande honte, je n’ai pas votre fermeté. Je vous donne mille fois raison, et je m’accuse de ne pas le faire ; mais lorsque depuis dix ans, pour la millième fois, vous ne “laissez pas passer pour cette fois”, avec l’assurance qu’autour de vous on laissera passer, quand on ne vous reprochera pas de ne pas l’avoir laissé passer, les épaules s’affaissent… 
         

        La deuxième règle, c’est de responsabiliser les gens. […] La délégation – et la responsabilité qui va avec – permettent de pousser les gens à réfléchir au lien entre pouvoir et responsabilité.

         
        Sans avoir la moindre idée de la manière dont pareil conseil pourrait m’être utile, je vous remercie de l’avoir dit si clairement. La question de la délégation se pose peu, dans mon domaine, il faut dire. Si la délégation implique la confiance, cependant, on peut dire en passant qu’on ne saurait plus faire confiance aux élèves, à l’heure de leur demander de faire leurs devoirs. Mais j’ai l’impression de dire une banalité en disant cela. L’ère des devoirs est pour l’heure révolue… 
         

        La troisième règle, c’est d’inscrire l’action dans la durée. […] Et au-delà, inscrire l’action du collaborateur dans sa propre carrière, sous forme d’expérience valorisable.

         
        A qui le dites-vous ! Pour enseigner la philosophie, je n’ai guère que cette corde à mon arc. 
         

        Voici un peu les principes que j’ai cherché à appliquer dans mes différents postes, et qui ont relativement bien fonctionné, au sens qu’ils m’ont permis de créer une ambiance où les comportements « victimiste » étaient l’exception, et où les gens se sentaient acteurs de leur vie professionnelle et n’hésitaient pas à prendre des initiatives – et même des risques – au lieu de se plaindre interminablement… sans vouloir me vanter, je pense que c’est là ma plus grande satisfaction dans ma vie professionnelle.

         
        Soyez-en remercié. 

        • Descartes dit :

          @ Louis

          [« La contradiction entre la soi-disant « demande d’autonomie », toujours croissante, et la capacité à l’assumer, toujours plus faible, devient presque comique ». Dès lors que vous admettez que “l’autonomie” signifie “l’irresponsabilité” (“foutez-moi la paix, je fais ce que je veux !”), ce discours n’en est que plus cohérent, à défaut d’être plus comique.]

          Ce n’est pas aussi simple. Les autres peuvent me « foutre la paix », mais il est plus difficile de faire appliquer cette injonction à son surmoi. Bien sûr, je peux dire « foutez-moi la paix, je vais ce que je veux » à mes parents, à mes professeurs, aux institutions, et choisir telle ou telle voie, tel ou tel conjoint, tel ou tel engagement. Mais si mon choix conduit au désastre, qu’est-ce que je fais ? Dès lors que j’ai choisi librement, que tout le monde m’a « foutu la paix », je n’ai personne avec qui partager le poids de ce désastre. Parce que j’étais totalement libre dans mon choix, le poids de la chose – c’est-à-dire, la responsabilité – retombe intégralement sur moi.

          C’est là qu’apparaît la contradiction : les gens exigent la liberté totale dans leurs choix, tout en refusant d’accepter la responsabilité des conséquences. Or, la deuxième est la conséquence nécessaire de la première. Et c’est pour résoudre cette contradiction qu’apparaît le discours victimaire. Même si notre choix est parfaitement libre, on s’invente une contrainte extérieure – « l’emprise » exercé par une tierce personne, le « complot » qui nous échappe, le « racisme systémique » ou la « discrimination » qui nous limite – pour pouvoir transférer sur lui la responsabilité de nos choix.

          [« Les gens demandent – nous dit-on – d’avoir plus de pouvoir sur les décisions qui les concernent, mais quand il faut prendre une décision et en assumer les conséquences ils se tournent tous vers le haut pour demander qu’on leur dise quoi faire – et bien sûr, se plaindre sans fin lorsque la décision ne leur convient pas. » Tout comme mes enfants, ou n’importe quels enfants. ]

          Il y a de ça. Nous vivons dans une société qui favorise une forme d’immaturité. Je fais le lien avec la perte du sens du tragique, qui pour moi est justement le signe de la maturité intellectuelle.

          [« Franchement, je ne sais pas comment on fait pour sortir de ce qu’il faut bien appeler une aliénation ». Pourriez-vous développer ce point, je vous prie ? Qu’entendez-vous par “aliénation” ?]

          Je l’entends dans le sens le plus classique du terme, c’est-à-dire, le fait d’asservir sa pensée à la pensée de l’autre. L’incapacité à résoudre soi-même les problèmes, à « se débrouiller », à gérer le stress et la frustration créent une forme de dépendance qui finalement conduit à une forme de soumission. Si nous ne sommes pas capables de résoudre nos problèmes, si nous demandons à l’autre de les résoudre, nous sommes ensuite obligés à vivre avec la solution que l’autre nous propose. D’où cette plainte permanente et lancinante…

          Je me suis trouvé cent fois dans la situation d’entendre un collègue se plaindre interminablement, et d’interrompre le flot en lui demandant pourquoi, au lieu de perdre son temps à se plaindre de sa situation, il ne faisait rien pour la changer. Si la cantine est mauvaise, organise-toi pour manger ailleurs. Si le chef est insupportable, fais-toi muter. Si ta femme est insupportable, divorce. Et si le problème n’a pas de solution, alors résigne toi. Cette manie de ressasser les problèmes sans jamais chercher à les résoudre – en espérant que la solution viendra d’ailleurs témoigne d’une forme de dépendance, et donc d’aliénation.

          [Je le note, je le note. Bien entendu, les mêmes causes ayant les mêmes effets, ce que nous déplorons n’arrive pas qu’à nous. Néanmoins, je crois que c’est en puisant dans notre histoire que nous pourrons trouver une solution qui soit nôtre, quand bien même le problème qu’elle résoudrait tiendrait à des causes qui nous dépassent.]

          Bien entendu. De toute façon vous connaissez ma position, celle de l’optimisme méthodologique. Il faut attaquer tous les problèmes en postulant à priori qu’il existe une solution tant que la démonstration du contraire n’a été apportée. Sans quoi, on ne fait jamais rien. Oui, notre histoire est remplie d’exploits qui ont été accomplis alors que le chœur des pleureuses annonçait qu’il était impossible. Il est amusant de constater que les deux pôles, les « faiseurs » et les « pleureurs », ont été bien plus puissants et radicalisés qu’ailleurs. Nous avons en nous le Napoléon de « l’impossible n’est pas français », et les Cassandres qui annoncent l’échec chaque fois qu’on essaye de faire quelque chose.

          Il est amusant de relire aujourd’hui ce qui avait été écrit lors du lancement du programme nucléaire, tant civil que militaire. Les Cassandre n’ont pas manqué, entre ceux qui vaticinaient que les réacteurs civils étaient trop nombreux, qu’on n’avait pas les moyens de les construire ni de les exploiter, qu’ils seraient tout le temps en panne et qu’on n’arriverait jamais à les rentabiliser, et ceux qui prédisaient que la bombe serait un échec, qu’elle risquait de déstabiliser le camp occidental et de nous fâcher avec nos alliés. Bien entendu, ces écrits sont allés aux poubelles de l’histoire, et leurs auteurs ne s’en vantent guère. Mais il n’est pas inutile de les relire de temps en temps pour se rappeler qu’il y a toujours en France un public nombreux pour pontifier doctement sur le thème « ça ne marchera jamais », quelque soit le projet considéré. Pour donner un exemple plus récent, souvenez-vous de ce qui se disait lorsque l’administration fiscale a mis en œuvre le prélèvement à la source…

          Notre expérience historique prouve plutôt le contraire : quand on met les moyens, quand la volonté politique existe, ça marche. Et les Français le savent d’ailleurs parfaitement, la meilleure preuve en est la confiance dont bénéficient les institutions connues pour avoir « fait » les choses, comme par exemple EDF.

          [« L’idéologie du marché fait de nous des êtres impuissants puisque par définition dans un marché « parfait » aucun acteur n’est en mesure par lui-même d’influencer le prix, et l’entente entre les acteurs est interdite. » Pardonnez-moi si je ne vous ai pas très bien compris. Que voulez-vous dire par là ?]

          L’une des caractéristiques d’un marché « pur et parfait » est précisément qu’aucun acteur ne peut par ses décisions individuelles affecter le prix. Autrement dit, le marché « pur et parfait » est un mécanisme de régulation qui prétend isoler le résultat de la volonté individuelle des acteurs. L’acheteur ou le vendeur « subissent » le prix, ils ne le font pas. Ils sont, par construction, « impuissants ».

          C’est en ce point que l’idéologie de marché entre en collision avec la logique de la citoyenneté. Le citoyen est par essence une entité active dont les décisions – qui sont des actes de volonté – modifient son environnement. La logique de marché fait appel à une régulation où la volonté ne joue finalement aucun rôle.

          [C’est juste. Par ailleurs, je ne sais plus lequel de vos interlocuteurs faisait dernièrement l’éloge de la dette. C’est un point qui me parait fondamental. Vous faisiez remarquer, si ma mémoire ne me trompe pas, que la dette comme faute – conformément à l’homonymie germanique – n’est pas la seule manière de concevoir ce que l’on doit. Au contraire (?), il en va de l’honneur de tâcher d’égaler ceux dont on tient ce qu’on ne voudrait pas perdre. “Je rendrai mon sang pur, comme je l’ai reçu”. “Mourir, sans tirer ma raison ? Encourir un trépas si mortel à ma gloire ? Endurer que la France impute à ma mémoire d’avoir mal soutenu l’honneur de ma maison ? Allons…”]

          Corneille dit tout ça bien mieux que je ne pourrais le faire… oui, il faut revendiquer la dette, en ce qu’elle établit un lieu entre les générations. Votre remarque me fait penser au débat sur la retraite par répartition. D’une certaine manière, la dette « historique » entre les générations est la réciproque de la retraite par répartition. Dans un cas, les anciens payent ce qu’ils doivent à leurs parents en transmettant à leurs enfants, qui leur devront à leur tour. Dans l’autre, ce sont les enfants qui entretiennent leurs parents, et créent ainsi une créance que la génération suivante aura à payer quand ils seront eux-mêmes anciens.

          On comprend alors pourquoi la retraite par capitalisation séduit nos sociétés individualistes. Parce qu’elle rend sépare l’individu de son histoire, et l’isole. C’est lui-même qui paye sa retraite, sans qu’il y ait créance sur la génération suivante ou dette envers la précédente.

          [O tempora ! O mores ! Blague à part, c’est quelque chose qui me chagrine, parce que cela ressemble drôlement – toutes choses égales par ailleurs – au destin des institutions léguées par Louis XIV : magnifiques, inédites, efficaces, stériles. J’y vais un peu fort, j’en conviens, en parlant de stérilité : mais la manière dont la société avait été changée par ces instituions entraîna, en quelque sorte, leur déshérence.]

          Je ne parlerais pas de « stérilité ». Une institution est un être vivant, et il est normal qu’une institution évolue pour s’adapter aux transformations de la société. Si les institutions léguées par Louis XIV sont tombées en déshérence, c’est parce que ses successeurs n’ont eu la volonté, le génie ou le rapport de forces qui leur aurait permis de les faire évoluer pour leur garder toute leur efficacité. Il faut d’ailleurs noter que si certaines institutions créées par Louis XIV sont tombées en déshérence, d’autres ont eu un destin florissant. Pensez aux intendants, les ancêtres de nos préfets, de la logique de l’interministérialité, qui est encore la base de nos institutions, de l’administration des ponts et chaussées…

          [« Est-ce que cette crise poussera les gens à un retour à la pensée institutionnelle ? Je ne sais pas… » Moi non plus. Mais, pardonnez-moi, la question n’est pas : est-ce que ce que nous prédisons aura lieu (à la plus vaine gloire d’une Cassandre d’opérette) ? Mais : si cela passait pour avoir lieu, comment saisir cette opportunité pour s’assurer que ç’ait bien lieu ? Chaque occasion manquée l’est pour toujours, il s’agit de ne pas les rater. Et pour cela, mieux vaut avoir une idée derrière la tête.]

          Tout à fait. Mais l’action sur le terrain ne peut se décider qu’à partir d’une situation concrète, et non en fonction d’une doctrine générale prédéfinie (je ne fais là que citer De Gaulle…). Je pense qu’aujourd’hui la priorité de ceux qui veulent sortir de ce marasme est de forger les instruments politiques et intellectuels qui permettront de profiter de l’opportunité lorsqu’elle se présentera. Pour qu’on puisse parler d’un retour à une pensée institutionnelle, il faut d’abord que cette pensée existe chez ceux qui seraient les promoteurs d’un tel retour.

          [J’en conviens parfaitement. L’un des plus gros problèmes auxquels je suis confronté tient précisément à ce que ce mensonge soit institutionnel, quand bien même il serait – assez largement du reste – relayé personnellement par des collègues. Mes élèves se marrent (mais, je crois, l’entendent), quand je les reprends, et tâchent (pour une part) de se conformer à mes exigences, sans jamais perdre de vue qu’il n’en va pas de même ailleurs, généralement.]

          Les jeunes sont peut-être mal éduqués, mais ils ne sont pas idiots. C’est d’ailleurs l’une des raisons d’espérer – et pour ce qui me concerne, de ne pas avoir fait plus d’enseignement. Ils se rendent parfaitement compte que le discours qu’on leur tient est mensonger, et jusqu’à un certain point ils respectent – même si sur le moment ils n’aiment pas – ceux qui leur tiennent un langage de vérité. Je dirai même qu’ils sont beaucoup plus cyniques que nous ne l’étions à leur âge, et qu’ils savent peut-être mieux décoder les tentatives de manipulation.

          [Or c’est le point qui me paraît capital : ce ne devrait pas être l’affaire d’un tel ou de tel autre, ou, pour le dire autrement, une simple affaire de circonstances : ce devrait être le cas, en général. Ma question portait sur la manière d’en faire un cas général, mais je vous remercie d’avoir si bien répondu sur la façon de s’y prendre en particulier.]

          Mais… votre question n’a pas de réponse. Pour en faire un « cas général », il faudrait qu’au sein de la société le rapport de forces soit à l’avantage d’une classe qui aurait intérêt à ce que cela devienne le « cas général » – ou tout au moins, qui ne verrait pas de contradiction entre ce discours et ses propres intérêts. On revient à un problème qu’on a évoqué ici souvent : au niveau individuel, on peut aller contre le courant, et ces combats valent la peine parce qu’ils sèment des graines. Mais pour que ces graines puissent éclore, il faut un changement au niveau collectif, et à ce niveau la capacité individuelle d’infléchir le cours est très réduite.

          [Cela demande du chef une vigilance de tous les instants, et on est toujours menacé par la paresse du « on laisse passer pour cette fois ». Mais il faut tenir bon. A ma grande honte, je n’ai pas votre fermeté. Je vous donne mille fois raison, et je m’accuse de ne pas le faire ; mais lorsque depuis dix ans, pour la millième fois, vous ne “laissez pas passer pour cette fois”, avec l’assurance qu’autour de vous on laissera passer, quand on ne vous reprochera pas de ne pas l’avoir laissé passer, les épaules s’affaissent…]

          Je vous rassure, cela m’arrive aussi. On peut savoir ce qu’il faudrait faire, et ne pas avoir tel ou tel jour la patience ou l’énergie d’aller jusqu’au bout de la démarche. Cependant, il faut comprendre que la consistance est absolument essentielle. Car la collectivité vous guette, et dès lors que vous avez « laissé passer pour cette fois », elle sait que la chose est possible, et donc pensable. Or, l’un des moyens les plus puissants pour établir les limites de ce qu’on peut on pas faire, c’est l’impensable. Pendant longtemps, on n’agressait pas les enseignants moins parce que c’était interdit que parce que c’était impensable. Toucher à l’enseignant, c’était toucher au sacré. Mais la sacralisation demande une discipline constante : celui qui touche le sacré doit être foudroyé dans l’instant. Si « on laisse passer » une fois, si l’on peut piétiner les hosties sans que rien ne se passe, le sacré en prend un coup.

          [« La deuxième règle, c’est de responsabiliser les gens. […] La délégation – et la responsabilité qui va avec – permettent de pousser les gens à réfléchir au lien entre pouvoir et responsabilité. » Sans avoir la moindre idée de la manière dont pareil conseil pourrait m’être utile, je vous remercie de l’avoir dit si clairement. La question de la délégation se pose peu, dans mon domaine, il faut dire.]

          Bien entendu, ce type de processus est relativement difficile à imaginer dans le monde de l’enseignement, parce que l’enseignant n’a pas un véritable pouvoir d’organisation, et qu’on ne peut déléguer une compétence qu’on n’a pas. Mais on peut l’utiliser comme sujet de réflexion avec les élèves, pour leur faire prendre conscience du lien en question.

          [Si la délégation implique la confiance, cependant, on peut dire en passant qu’on ne saurait plus faire confiance aux élèves, à l’heure de leur demander de faire leurs devoirs. Mais j’ai l’impression de dire une banalité en disant cela. L’ère des devoirs est pour l’heure révolue…]

          Je ne sais pas. Les étudiants que j’ai pu encadrer avaient une véritable hantise de me décevoir, et du coup lorsque je leur demandais de faire quelque chose ils le faisaient sans problème. Mais je vous parle d’étudiants du supérieur, et non d’élèves en lycée.

          [« La troisième règle, c’est d’inscrire l’action dans la durée. […] Et au-delà, inscrire l’action du collaborateur dans sa propre carrière, sous forme d’expérience valorisable. » A qui le dites-vous ! Pour enseigner la philosophie, je n’ai guère que cette corde à mon arc.]

          Là, je ne suis pas d’accord. La philosophie n’est pas un produit somptuaire, elle fait partie d’une culture, d’une curiosité qui a une valeur, y compris dans le milieu professionnel. Les jeunes comprennent parfaitement qu’ils vivent dans un monde instable, et qu’il leur faudra s’adapter en permanence à ces changements. Et on ne s’adapte pas si l’on ne comprend pas ce qui se passe. La philosophie, la littérature, l’histoire permettent de comprendre et de formaliser cette compréhension.

          • Louis dit :

            @Descartes 
             

            Il y a de ça. Nous vivons dans une société qui favorise une forme d’immaturité. Je fais le lien avec la perte du sens du tragique, qui pour moi est justement le signe de la maturité intellectuelle.

             
            Je ne sais plus quel critique affirmait que si l’ère de la tragédie était close, en tant que forme littéraire, on pouvait avancer qu’en un sens, le roman lui avait repris ce qu’il y avait d’essentiel : l’ambigüité des personnages, qui tient à ce que face aux inexorables dilemmes de la vie, ils font leur choix sans certitude et sans retour. C’est un peu le miroir inversé des adolescents que je voient, qui abhorrent l’incertitude, pensent que choisir c’est d’abord se faire plaisir, en espérant pouvoir toujours revenir en arrière si finalement ça leur déplait. Si j’étais méchant, je dirais que loin d’être des personnages romanesques, ils se vivent comme les héros des contes : tous des enfants de princes ou de princesses que nul ne reconnaît encore comme tels, et qui finiront par tout gagner, y compris la reconnaissance générale, et la morale sera sauve !
             

            Je l’entends dans le sens le plus classique du terme, c’est-à-dire, le fait d’asservir sa pensée à la pensée de l’autre. […] Cette manie de ressasser les problèmes sans jamais chercher à les résoudre – en espérant que la solution viendra d’ailleurs témoigne d’une forme de dépendance, et donc d’aliénation.

             
            Très bien, merci. 
             

            L’une des caractéristiques d’un marché « pur et parfait » est précisément qu’aucun acteur ne peut par ses décisions individuelles affecter le prix. Autrement dit, le marché « pur et parfait » est un mécanisme de régulation qui prétend isoler le résultat de la volonté individuelle des acteurs. L’acheteur ou le vendeur « subissent » le prix, ils ne le font pas. Ils sont, par construction, « impuissants ».
            C’est en ce point que l’idéologie de marché entre en collision avec la logique de la citoyenneté. Le citoyen est par essence une entité active dont les décisions – qui sont des actes de volonté – modifient son environnement. La logique de marché fait appel à une régulation où la volonté ne joue finalement aucun rôle.

             
            D’accord. A ce titre, si je vous suis bien, le boycott est donc une chimère, dans ces conditions ? Ce mantra (“le seul moyen de “les” faire plier, c’est le portefeuille”) m’a toujours laissé dubitatif. Est-ce une antienne vieille comme le capitalisme, où avez-vous l’impression qu’on a davantage mis en avant le boycott à partir d’un certain moment ? Si tel était le cas, il serait intéressant de voir si cela concorde avec l’expansion de l’idéologie du marché pur et parfait, et sa mise en oeuvre concrète.
             

            On comprend alors pourquoi la retraite par capitalisation séduit nos sociétés individualistes. Parce qu’elle rend sépare l’individu de son histoire, et l’isole. C’est lui-même qui paye sa retraite, sans qu’il y ait créance sur la génération suivante ou dette envers la précédente.

             
            Bien vu ! Sur un autre plan, je suis toujours frappé par mes élèves, lorsqu’ils formulent très naturellement que la liberté se réduit à ne pas outrepasser celle des autres. Il en va bien entendu de la formule bien connue (“ma liberté s’arrête là où commence celle des autres”), mais aussi d’un isolement revendiqué comme un titre. Cela se voit particulièrement quand un élève est mis en difficulté, parce qu’on a mis en évidence les défauts de son raisonnement : combien de fois ai-je entendu l’un d’entre eux me répondre “de toute façon vous avez le droit de croire ce que vous voulez, moi je crois ce que je veux”.
             

            Je ne parlerais pas de « stérilité ». Une institution est un être vivant, et il est normal qu’une institution évolue pour s’adapter aux transformations de la société. Si les institutions léguées par Louis XIV sont tombées en déshérence, c’est parce que ses successeurs n’ont eu la volonté, le génie ou le rapport de forces qui leur aurait permis de les faire évoluer pour leur garder toute leur efficacité. Il faut d’ailleurs noter que si certaines institutions créées par Louis XIV sont tombées en déshérence, d’autres ont eu un destin florissant. Pensez aux intendants, les ancêtres de nos préfets, de la logique de l’interministérialité, qui est encore la base de nos institutions, de l’administration des ponts et chaussées…

             
            Des pans entiers de l’appareil d’Etat ont subsisté, et se sont bonifiés avec le temps. Impossible de soutenir le contraire. Je pensais plus spécifiquement à la manière dont la société ayant été changée par les institutions du Grand Siècle, certaines catégories ont changé d’attitude au XVIIIe siècle, au détriment de l’Etat. 
             
            Prenez par exemple la noblesse de robe au XVIIe siècle : c’est un vivier de loyalisme, et pour d’excellentes raisons. Ces petits-fils de négociants ne tiennent leur ascension sociale que de l’accroissement de l’Etat, qui ne peut justement se faire sans les associer. Le roi assure leur promotion. Jusqu’où ?
             
            A la fin du siècle, la réponse est claire : pas plus haut que la noblesse d’épée ; et, pour la première fois, ils rencontrent le même obstacle que cette dernière en gravissant l’échelle sociale : le roi lui-même. Si la noblesse de robe, en tant que classe, veut accroître son pouvoir, il lui faudrait exercer le pouvoir sans partage du roi. D’où son alliance, au cours du XVIIIe siècle, avec la noblesse d’épée, son ancien adversaire (ça, et parce qu’il faut bien de temps en temps du fumier sur les meilleures terres…). 
             
            L’évolution du jansénisme à cet égard est caractéristique, d’autant plus que c’est sociologiquement ancré dans cette espèce de fonction publique avant l’heure. Au Grand Siècle, le jansénisme est religieusement exalté, politiquement résigné, ce dont témoigne d’ailleurs les pièces de Racine, où l’exaltation le cède toujours à la raison d’Etat. Au siècle des Lumières, le jansénisme est politiquement exalté, et religieusement plus grand chose, considérant que les querelles théologiques sont surtout institutionnelles (les trois cents rebondissements de la bulle Unigenitus), motifs à des arguties juridiques qui visent d’abord le roi depuis que Louis XIV avait tenté d’imposer la bulle.
             
            D’un Pascal politiquement soumis, et du reste assez indifférent à la politique, on passe à Le Paige au siècle suivant, qui cumule l’insigne honneur d’être dans l’opposition, d’écrire des traités délirants sur les droits “historiques” du Parlement sur le roi et de rouler sur la vague convulsionnaire, en s’en prenant tout à la fois au pape et au roi avec le soutien de la haute noblesse d’épée. Et pourtant… Le Paige n’aurait pas existé sans l’Etat louisquatorzien qu’il s’est juré d’abattre. 
             

            Je pense qu’aujourd’hui la priorité de ceux qui veulent sortir de ce marasme est de forger les instruments politiques et intellectuels qui permettront de profiter de l’opportunité lorsqu’elle se présentera. Pour qu’on puisse parler d’un retour à une pensée institutionnelle, il faut d’abord que cette pensée existe chez ceux qui seraient les promoteurs d’un tel retour.

             
            Fort bien, mais quelle est-elle ? Si j’étais taquin, je vous dirais qu’il ne suffit pas de sauter sur sa chaise comme un cabri en disant “une pensée institutionnelle”, mais je ne me le permettrais pas. C’était justement sur cette voie que je vous engageais. 
             

            Les jeunes sont peut-être mal éduqués, mais ils ne sont pas idiots. C’est d’ailleurs l’une des raisons d’espérer – et pour ce qui me concerne, de ne pas avoir fait plus d’enseignement. Ils se rendent parfaitement compte que le discours qu’on leur tient est mensonger, et jusqu’à un certain point ils respectent – même si sur le moment ils n’aiment pas – ceux qui leur tiennent un langage de vérité. Je dirai même qu’ils sont beaucoup plus cyniques que nous ne l’étions à leur âge, et qu’ils savent peut-être mieux décoder les tentatives de manipulation.

             
            Nous faisons rigoureusement le même constat. 
             

            Cependant, il faut comprendre que la consistance est absolument essentielle. Car la collectivité vous guette, et dès lors que vous avez « laissé passer pour cette fois », elle sait que la chose est possible, et donc pensable. Or, l’un des moyens les plus puissants pour établir les limites de ce qu’on peut on pas faire, c’est l’impensable. Pendant longtemps, on n’agressait pas les enseignants moins parce que c’était interdit que parce que c’était impensable. Toucher à l’enseignant, c’était toucher au sacré. Mais la sacralisation demande une discipline constante : celui qui touche le sacré doit être foudroyé dans l’instant.

             
            D’où la nécessité que ce soit l’institution qui foudroie chaque fois qu’il y ait lieu de le faire, car aucun homme ne saurait être à la fois partout, et avoir tout le temps les moyens de le faire. C’est précisément ce qui rend vain certaines sanctions que je m’évertue pourtant à prendre : elles ne valent pas hors de ma classe, si tant est qu’elles ne soient pas cassées, du reste. 
             

            Mais on peut l’utiliser comme sujet de réflexion avec les élèves, pour leur faire prendre conscience du lien en question.

             
            C’est noté pour une prochaine fois. 
             

            Là, je ne suis pas d’accord. La philosophie n’est pas un produit somptuaire, elle fait partie d’une culture, d’une curiosité qui a une valeur, y compris dans le milieu professionnel. Les jeunes comprennent parfaitement qu’ils vivent dans un monde instable, et qu’il leur faudra s’adapter en permanence à ces changements. Et on ne s’adapte pas si l’on ne comprend pas ce qui se passe. La philosophie, la littérature, l’histoire permettent de comprendre et de formaliser cette compréhension.

             
            Eh bien je ne me suis pas fait comprendre, puisque c’est précisément ce que je voulais dire. Ce n’est que sur le long cours que la philosophie trouve son intérêt, et qu’elle permet concrètement de se dépatouiller un peu mieux que si l’on n’y avait jamais touché. Si je ne pouvais pas jouer là-dessus, j’aurais bien du mal à faire sentir son intérêt, puisqu’au regard des satisfactions scolaires immédiates que cette discipline apporte, il n’y a pas grand chose à dire : on peut littéralement avoir son bac tout en ayant zéro en philosophie, une chose qu’au moins un élève par an me rappelle… 

            • Descartes dit :

              @ Louis

              [« Il y a de ça. Nous vivons dans une société qui favorise une forme d’immaturité. Je fais le lien avec la perte du sens du tragique, qui pour moi est justement le signe de la maturité intellectuelle. » Je ne sais plus quel critique affirmait que si l’ère de la tragédie était close, en tant que forme littéraire, on pouvait avancer qu’en un sens, le roman lui avait repris ce qu’il y avait d’essentiel : l’ambigüité des personnages, qui tient à ce que face aux inexorables dilemmes de la vie, ils font leur choix sans certitude et sans retour.]

              Vous faites peut-être référence à « la fin de la tragédie » de Steiner. Mais je ne suis pas sûr de votre conclusion. Le dilemme tragique ne tient pas tant au fait qu’on fait des choix « sans certitude et sans retour ». Le choix « tragique » a des conséquences tout à fait prévisibles : Antigone SAIT que sa tentative d’enterrer son frère la conduit à la mort… et Créon lui offre la possibilité de revenir en arrière. Ce qui caractérise le dilemme tragique est qu’il n’y a pas de « bonne » solution, que TOUS les choix ont un pris très élevé. Antigone a le choix entre perdre la vie et perdre son âme ; Rodrigue entre perdre son honneur et perdre la femme qu’il aime.

              Le romanesque ne reprend nullement cet aspect. Les personnages peuvent faire le « mauvais » choix, mais en général il y aurait pu y avoir un « bon »…

              [C’est un peu le miroir inversé des adolescents que je vois, qui abhorrent l’incertitude, pensent que choisir c’est d’abord se faire plaisir, en espérant pouvoir toujours revenir en arrière si finalement ça leur déplait. Si j’étais méchant, je dirais que loin d’être des personnages romanesques, ils se vivent comme les héros des contes : tous des enfants de princes ou de princesses que nul ne reconnaît encore comme tels, et qui finiront par tout gagner, y compris la reconnaissance générale, et la morale sera sauve !]

              Les héros des contes sont justement des « personnages romanesques » (pensez aux trois mousquetaires). Un roman ne finit pas nécessairement par une catastrophe : les personnages ont la possibilité de faire le « bon » choix, contrairement au personnage tragique qui n’a devant lui que des « mauvais » choix. Mais ce que vous dites est exact : la figure du prince non reconnu est un fantasme caractéristique de l’enfance – beaucoup d’enfants se posent à un moment ou l’autre la question de savoir si leurs parents sont leurs « vrais » parents, et ont la fantaisie d’être les enfants cachés d’un personnage important. Le problème n’est pas tant que les enfants et les adolescents aient ce type de fantasme… c’est que beaucoup de gens qui ont atteint l’âge adulte continuent à les avoir !

              [D’accord. A ce titre, si je vous suis bien, le boycott est donc une chimère, dans ces conditions ? Ce mantra (“le seul moyen de “les” faire plier, c’est le portefeuille”) m’a toujours laissé dubitatif. Est-ce une antienne vieille comme le capitalisme, où avez-vous l’impression qu’on a davantage mis en avant le boycott à partir d’un certain moment ? Si tel était le cas, il serait intéressant de voir si cela concorde avec l’expansion de l’idéologie du marché pur et parfait, et sa mise en œuvre concrète.]

              Dans un marché « pur et parfait », toute entente entre les acteurs est rigoureusement interdite, précisément parce qu’une entente leur donnerait des moyens d’imposer leur volonté. Et le boycott – c’est-à-dire, la décision concertée de ne pas acheter ou de ne pas vendre – est donc un acte interdit, parce qu’il empêche le mécanisme de régulation de fonctionner.

              [Sur un autre plan, je suis toujours frappé par mes élèves, lorsqu’ils formulent très naturellement que la liberté se réduit à ne pas outrepasser celle des autres. Il en va bien entendu de la formule bien connue (“ma liberté s’arrête là où commence celle des autres”), mais aussi d’un isolement revendiqué comme un titre. Cela se voit particulièrement quand un élève est mis en difficulté, parce qu’on a mis en évidence les défauts de son raisonnement : combien de fois ai-je entendu l’un d’entre eux me répondre “de toute façon vous avez le droit de croire ce que vous voulez, moi je crois ce que je veux”.]

              Attention à ne pas mélanger deux choses. « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui » est une formulation qui appartient à la logique contractualiste. On ne peut parler d’un « isolement » de l’individu puisque c’est une logique qui fait dépendre ce qu’il vous est permis de faire d’une vision sociale – puisqu’il faut bien que quelqu’un décide de ce qui est « nuisible ». Votre deuxième remarque montre, elle, que pour votre élève la justesse d’un raisonnement est une question de « croyance » personnelle et non d’une logique qui, elle, est universelle. J’ai le droit de « croire » que Dieu n’existe pas. Mais la question de savoir si le théorème de Pythagore est vrai n’est pas une question de « croyance ».

              [D’un Pascal politiquement soumis, et du reste assez indifférent à la politique, on passe à Le Paige au siècle suivant, qui cumule l’insigne honneur d’être dans l’opposition, d’écrire des traités délirants sur les droits “historiques” du Parlement sur le roi et de rouler sur la vague convulsionnaire, en s’en prenant tout à la fois au pape et au roi avec le soutien de la haute noblesse d’épée. Et pourtant… Le Paige n’aurait pas existé sans l’Etat louisquatorzien qu’il s’est juré d’abattre.]

              Vous donnez ici un cas particulier d’une loi générale dégagée par Marx : toute organisation sociale fabrique des contradictions, et c’est pour dépasser ces contradictions qu’elle est obligée de se modifier. Un ordre social sans contradictions serait un ordre social stable, qui n’aurait aucune raison de changer…

              [Fort bien, mais quelle est-elle ? Si j’étais taquin, je vous dirais qu’il ne suffit pas de sauter sur sa chaise comme un cabri en disant “une pensée institutionnelle”, mais je ne me le permettrais pas. C’était justement sur cette voie que je vous engageais.]

              Développer une théorie complète des institutions va bien au-delà de mes capacités. Tout ce que je peux faire, c’est de coucher sur le papier quelques réflexions sur la question.

              D’abord, penser des institutions implique penser des hiérarchies. Une institution ne se justifie que si elle offre quelque chose dont ceux qui n’y sont pas membres ne bénéficient pas. Si l’homme PACSé a les mêmes droits que l’homme marié, alors l’institution du mariage n’a pas de sens. Si l’étranger a les mêmes droits que le national, alors la nation perd son sens. Une pensée institutionnelle implique nécessairement une société hiérarchisée, et donc la définition des critères qui fondent cette hiérarchie. Selon que la hiérarchie soit fondée sur l’argent, sur la naissance, sur le savoir, sur le mérite et l’effort, vous n’aurez pas les mêmes institutions.

              Ensuite, une institution ne peut exister sans frontières, autrement dit, sans établir une distinction entre ce qui est « dedans » et ce qui est « dehors ». Les statuts flous, les conditions particulières qui permettent de bénéficier du travail de l’institution sans se soumettre à ses règles sont à bannir. Le cas de la double nationalité, ou des voies d’accès « allégées » à certaines écoles prestigieuses sont de bons exemples.
              Enfin, une institution repose sur un équilibre entre droits et devoirs. Une institution qui donne des bénéfices sans imposer aucune contrainte est en grand danger, puisque tout le monde voudra y adhérer et que les critères pour refuser cette adhésion apparaîtront comme purement arbitraires.

              Mais surtout, une « pensée institutionnelle » doit partir de l’idée que les institutions sont nécessaires, que l’homme n’est libre – et n’échappe à « la guerre de tous contre tous » que par l’intermédiaire des institutions. La capacité à instituer est un signe sans équivoque de la santé d’une civilisation.

              [D’où la nécessité que ce soit l’institution qui foudroie chaque fois qu’il y ait lieu de le faire, car aucun homme ne saurait être à la fois partout, et avoir tout le temps les moyens de le faire. C’est précisément ce qui rend vain certaines sanctions que je m’évertue pourtant à prendre : elles ne valent pas hors de ma classe, si tant est qu’elles ne soient pas cassées, du reste.]

              Oui et non : vous, en tant qu’enseignant, vous êtes aussi une « institution ». Mais je comprends ce que vous voulez dire. Le foudroîment doit venir d’en haut : pour être vraiment efficace, il doit être infligé par l’institution scolaire, et soutenu par l’institution parentale.

              [« Mais on peut l’utiliser comme sujet de réflexion avec les élèves, pour leur faire prendre conscience du lien en question. » C’est noté pour une prochaine fois.]

              Peut-être pour développer le point : je suis toujours hérissé par les gens de bonne volonté qui pensent faire l’éducation civique des jeunes en organisant des simulacres de délibération, que ce soit à l’école, dans les « conseils municipaux de jeunes », ou autres instances de même style. De mes discussions sur ce sujet je tire la conclusion que les jeunes tirent comme conclusion de cette expérience que le fonctionnement civique se réduit à la prise de décision. Parce que dans ces exercices on ne se demande jamais ce qui se passe une fois que la décision a été prise. Comment et par qui est-elle appliquée ? Et si elle conduit à un désastre, qui en assume la responsabilité ?

              C’est cet exercice qu’il faudrait faire avec les élèves. Une fois qu’ils ont « délibéré », leur poser la question de la mise en œuvre. Qui la rend effective ? Avec quels moyens ?

              [on peut littéralement avoir son bac tout en ayant zéro en philosophie, une chose qu’au moins un élève par an me rappelle…]

              Et qui est vrai. On peut aussi avoir son bac sans savoir nouer ses lacets… mais on risque de se casser le nez !

      • Bob dit :

        @ Descartes
         
        Je pense que j’aurais beaucoup aimé vous avoir comme chef.

        • Descartes dit :

          @ Bob

          [Je pense que j’aurais beaucoup aimé vous avoir comme chef.]

          Sans vouloir me vanter, les gens qui ont eu ce privilège – ou cette indignité, cela dépend comment on le regarde – gardent en général un très bon souvenir et me le disent. Je dois dire que j’ai eu de très bons maîtres, notamment celui qui fut mon chef dans mon premier poste, et qui était un homme particulièrement intelligent et humain, qui avait mené une vraie réflexion sur ce qu’est le rôle d’un chef dans un collectif de travail. C’est de lui que je tiens la plupart des principes qui m’ont ensuite guidés dans ma vie professionnelle. Ce qui m’a toujours étonné dans un parcours qui commence à être long, c’est de constater combien de directeurs, combien de chefs de service n’ont aucune réflexion sur ce qu’est leur rôle, agissant souvent avec leurs tripes plutôt qu’avec leur cerveau.

    • Bob dit :

      @ Louis
       
      [A quoi doit ressembler une salle de classe, une rame de train, une salle d’attente – ou n’importe lequel de ces lieux dans lesquels on est en droit d’attendre un certain comportement de soi comme d’autrui –]
       
      C’est assez simple de nos jours : tout le monde a le nez plongé dans son “smartphone”, et le monde peut s’écrouler.

      • Descartes dit :

        @ Bob

        [C’est assez simple de nos jours : tout le monde a le nez plongé dans son “smartphone”, et le monde peut s’écrouler.]

        Il faut dire que toute tentative d’entrer en contact avec l’un de vos congénères peut vous amener de sérieux ennuis. Un regard intéressé est vécu comme une agression, et ne vous aventurez surtout pas à complimenter un être du sexe opposé, vous passeriez pour un pervers. Paradoxalement, la seule manière d’engager une conversation est… de se plaindre! Si le train est en retard, si le bus n’arrive pas, le fait de dire “c’est de pire en pire”, ou “c’est chaque matin pareil” vous assurera une écoute et établira le contact sans que vous soyez suspecté d’avoir des mauvaises intentions…

        J’adore observer les gens, écouter les conversations. Et les transports en commun étaient naguère une véritable bibliothèque pour ceux qui s’intéressent aux rapport humains. Plus maintenant, presque personne ne discute aujourd’hui dans le métro. Les gens ont le nez plongé dans leur portable, et le curieux que je suis en est réduit à regarder l’écran de mon voisin, ou défilent des gens débiles en train de danser, des “influenceurs” vendant telle ou telle crème hydratante, ou des prêcheurs récitant des versets du Coran ou de la Bible. C’est d’une tristesse infinie…

        • Bob dit :

          @ Descartes
           
          Au rayon tristesse infinie, voici une petite anedcote de vie.
          Je me promenais hier après-midi. Je passe devant une aire de jeux, je vois deux gamines d’une dizaine d’années assises côte à côte en haut d’un toboggan. Chacune jouait à des jeux… sur son téléphone. Je repasse une dizaines de minutes plus tard, l’une faisait de la balançoire… là encore le nez rivé sur le téléphone.
          Je me disais qu’il n’y avait nulle matière à les blâmer, qu’en fin de compte elles ne sont que “victimes” de notre société.

          • Descartes dit :

            @ Bob

            [Au rayon tristesse infinie, voici une petite anedcote de vie. (…)]

            Désolant en effet… j’ai une expérience similaire chaque fois que je prends le TGV. Des enfants et des adolescents installés devant la fenêtre, devant un paysage magnifique qui défile, et qu’ils ne regardent pas, concentrés sur l’écran de leur téléphone ou la console de jeux. Je me souviens que quand j’avais leur âge et qu’on prenait le train, on se battait entre cousins pour avoir le siège à côté de la fenêtre pour pouvoir regarder le paysage…

      • Louis dit :

        @Bob
        Oui et non. Si je m’en tiens à ce que je connais – la salle de classe, car il n’y a pas de métro dans ma province reculée -, on peut très bien secouer les élèves en les piquant dans leur amour-propre.
         

        • Descartes dit :

          @ Louis

          [Si je m’en tiens à ce que je connais – la salle de classe, car il n’y a pas de métro dans ma province reculée -, on peut très bien secouer les élèves en les piquant dans leur amour-propre.]

          Tout à fait d’accord. Pour secouer les gens, il n’y a pas mieux que le défi. Mais attention, il faut que le défi soit vrai, c’est à dire, que l’échec soit une vraie possibilité. Et cela forme aussi l’esprit à supporter la frustration, à comprendre que dans la vie des fois on y arrive… et des fois pas, et qu’on n’en meurt pas. Et que l’échec enseigne autant que le succès à l’heure d’aborder le défi suivant. Et c’est particulièrement vrai pour les adolescents, qui sont dans une étape où le regard de l’autre est véritablement déterminant.

  5. xc dit :

    “On constate qu’un pays de moins de 10 millions d’habitants – l’Etat d’Israel – pèse plus lourd aujourd’hui que le « marché de 450 millions de consommateurs ».”
    Je suis d’accord. Mais pensez-vous qu’Israël pèserait autant sans le soutien US ? Qu’adviendrait-il si la population américaine se lassait de l’état de guerre quasi continu de leur pays ?

    • Descartes dit :

      @ xc

      [“On constate qu’un pays de moins de 10 millions d’habitants – l’Etat d’Israel – pèse plus lourd aujourd’hui que le « marché de 450 millions de consommateurs ».” Je suis d’accord. Mais pensez-vous qu’Israël pèserait autant sans le soutien US ? Qu’adviendrait-il si la population américaine se lassait de l’état de guerre quasi continu de leur pays ?]

      Eh bien, ils seraient en très grande difficulté… et négocieraient le soutien d’une autre puissance : Chine, Inde, Union européenne, peu importe. Ce qui fait la puissance d’un pays, bien plus que ses ressources naturelles ou sa taille, c’est sa capacité à tirer le meilleur parti du système de contraintes dans lequel il est inséré. Le soutien américain n’est jamais considéré comme acquis par les élites israéliennes. C’est un élément à la fois vital et précaire, qu’il s’agit de cultiver soigneusement, en jouant de toute la palette des possibilités, ce que les Israéliens font avec un talent consommé. Dans certaines circonstances, ils jouent de la séduction, dans d’autres de la menace, dans une troisième le profil bas ou le soutien inconditionnel. Dans certains domaines, ils ont su se rendre indispensables, soit en faisant le « sale boulot » que d’autres ne veulent pas faire, soit en fournissant des services (logiciels, renseignement…) d’une qualité inégalée. Mais leur rapport aux Etats-Unis n’est jamais empreint par la servilité acritique des alliés européens. Ils discutent avec les Etats-Unis d’égal à égal, tout en sachant très bien jusqu’où ils peuvent aller trop loin.

  6. Did dit :

    Les USA ne devaient-ils pas anticiper la montée en extrême puissance de la Chine et de l’Inde et donc se modérer? J’ai l’impression qu’ils se sont presque simplement laissés aller à ce qui était le plus facile. Vous n’envisagez pas cette hypothèse, je crois.

    • Descartes dit :

      @ Did

      [Les USA ne devaient-ils pas anticiper la montée en extrême puissance de la Chine et de l’Inde et donc se modérer? J’ai l’impression qu’ils se sont presque simplement laissés aller à ce qui était le plus facile. Vous n’envisagez pas cette hypothèse, je crois.]

      Je ne suis pas un connaisseur de la Chine et encore moins de l’Inde, mais de ce que je lis ni l’une ni l’autre n’ont un cadre culturel qui les pousse à devenir des puissances globales. L’Inde n’est pas vraiment un état-nation au sens européen du terme, mais un conglomérat de communautés très différentes, chacune avec sa propre vision du monde, ses propres intérêts, ses propres traditions. Difficile de voir dans ces conditions une “unité de destin” qui permette de se projeter comme puissance globale. L’Inde est certainement un poids lourd économique de taille mondiale, et une puissance régionale. Mais je doute que les élites indiennes se soucient beaucoup de ce qui se passe aux Philippines ou au Costa Rica. La Chine, elle, est un véritable état-nation, avec une unité de commandement. Mais ce ce que lis, je ne la vois pas développer une vision universaliste qui est le coeur de l’idéologie d’une puissance globale. C’est par leur poids économique que l’Inde et la Chine constituent pour les Etats-Unis des menaces, bien plus que du point de vue militaire.

      • Glarrious dit :

        @Descartes
        [ La Chine, elle, est un véritable état-nation, avec une unité de commandement. Mais ce ce que lis, je ne la vois pas développer une vision universaliste qui est le coeur de l’idéologie d’une puissance globale. C’est par leur poids économique que l’Inde et la Chine constituent pour les Etats-Unis des menaces, bien plus que du point de vue militaire.]
        Si je suis votre raisonnement seuls des pays occidentaux sont ou ont pu être des puissances globale. Mais alors comment expliquer cela ? Est ce que d’autres pays en dehors de l’Occident ont pu atteindre ce stade ?

        • Descartes dit :

          @ Glarrious

          [Si je suis votre raisonnement seuls des pays occidentaux sont ou ont pu être des puissances globale. Mais alors comment expliquer cela ? Est-ce que d’autres pays en dehors de l’Occident ont pu atteindre ce stade ?]

          Je pense qu’on peut faire un lien avec le « miracle grec ». Les civilisations héritières de la culture grecque et latine en ont tiré une version « universelle » qui les conduit à une expansion continue, qu’elle soit géographique, technologique ou intellectuelle, là où d’autres cultures se sont installés dans un processus de répétition censée les amener à une sorte de perfection, comme c’est le cas de la Chine. Parmi les héritiers du « miracle grec » il y a bien entendu l’Occident… mais aussi le monde islamique !

  7. Cording1 dit :

    Si l’Iran est détruite ce n’est qu’en partie parce que c’est une vieille nation qui avait préparé de longue date la guerre pour porter des coups suffisants à ses adversaires pour permettre de penser qu’il gagnera la guerre en raison d’un armement conséquent voire supérieur en nombre voire en qualité, en certains domaines à celui des ses agresseurs. L’Iran n’est donc nullement ni l’Irak, encore moins l’Afghanistan. Déjà les pays du golfe persique regrettent d’avoir fait confiance aux Américains pour leur défense en y installant moults bases militaires qui ont été attaquées et détruites suffisamment pour ne plus être opérationnelles.  C’est donc déjà une défaite diplomatique, politique pour les Américains dans la région. 
    Il est possible que le successeur du guide suprême de la révolution islamique d’Iran assassiné par un bombardement aérien ne lève la fatwa émise contre la possession de l’arme nucléaire par son pays. Ce serait, pour leur pays, notamment et comme la Corée du Nord l’a bien compris et mis en oeuvre, la garantie de ne plus être attaqué comme cela. La ruse de l’Histoire, si je puis dire, sera la prolifération de l’arme nucléaire alors que les Américains et Russes faisaient tout contre.    
    Je pense que cette guerre sera une nouvelle défaite américaine qui va accélérer leur déclin même relatif. Même s’il s’agit, une fois de plus, d’une guerre d’agression extérieure ne touchant pas directement le pays. En effet leurs stocks d’armes vont se révéler limités une fois de plus et ce au détriment de l’Ukraine; Les BRICS+ vont être renforcés. 
    C’est une nouvelle traduction de la brutalisation du monde et de la fin du monde, celui de l’après guerre froide après celle de la guerre en Ukraine. Après la chute de l’URSS les Etats-Unis et leurs aliés de sont crus victorieux et se sont attribués le droit de n’en faire qu’à leurs bons plaisirs mais ils se sont heurtés à une résistance inattendue, pour eux, des Russes et de la Chine, la puissance montante dont leurs firmes ont contribué à jeter les bases de leur développement future, sans réaliser que la Chine avait des visées mondiales de redevenir la grande puissance mondiale qu’elle était jusqu’au 19è siècle avant les guerres qui se sont conclues par des traités inégaux rabaissant, humiliant la Chine pour un siècle. Comme disait Lénine “les capitalistes ( américains en l’occurrence et surtout eux) ont vendu la corde pour les pendre”. La différence c’est que le capitalisme le plus brutal a gagné la guerre idéologique mais pour combien de temps. Les forces politiques dites de gauche ou progressistes ont perdu la bataille idéologique parce qu’elles s’y sont rallié notamment sous alibi européen. Elles feignent de s’étonner de la montée en puissance des “fascistes” ou des populismes qui ne sont que l’expression des mécontentements populaires dans tous les pays européens à l’égard du système quarantenaire qu’elles ont mis en place.  

    • Descartes dit :

      @ Cording1

      [Si l’Iran est détruite ce n’est qu’en partie parce que c’est une vieille nation qui avait préparé de longue date la guerre pour porter des coups suffisants à ses adversaires pour permettre de penser qu’il gagnera la guerre en raison d’un armement conséquent voire supérieur en nombre voire en qualité, en certains domaines à celui de ses agresseurs.]

      Bien entendu. L’Iran sait depuis des années qu’il risque ce genre d’attaque, et c’est un état organisé et structuré. On savait donc que ce ne serait pas une proie facile. Et contrairement à l’Irak ou l’Afghanistan, il a la capacité de bloquer le détroit d’Ormuz, et donc d’infliger à l’occident des dommages très importants. Le contexte est aussi différent sur un point essentiel : les Etats-Unis de Trump ne sont pas ceux de Bush, et l’idée d’engager une opération terrestre massive semble totalement exclue. Or, il est très difficile de gagner une guerre ou même de renverser un régime sans troupes au sol.

      Je pense que les Américains et les Israéliens sont victimes d’une vision « hollywoodienne » de la politique, celle qui consiste à croire que le tyran – au sens original du terme – se maintient au pouvoir de par sa personnalité, et qu’une fois le tyran mort le système ne peut que s’effondrer. Ils ne comprennent pas que le tyran est d’abord la figure visible d’un système, et que le tyran mort le système demeure. C’est pourquoi la doctrine des « assassinats ciblés » est relativement inefficace. Israël a décapité le Hamas plusieurs fois… et cela n’a pas empêché l’attaque du 7 octobre. Khamenei avait 86 ans, il savait sa mort proche. Le système était donc préparé à fonctionner sans lui. Accélérer son départ de quelques années ne change donc les choses que du point de vue symbolique, en faisant un martyr. Ce qui est toujours très dangereux, parce comme le disait je crois Kierkegaard, « le tyran meurt et son règne s’achève, le martyr meurt et son règne commence »…

      [Déjà les pays du golfe persique regrettent d’avoir fait confiance aux Américains pour leur défense en y installant moults bases militaires qui ont été attaquées et détruites suffisamment pour ne plus être opérationnelles. C’est donc déjà une défaite diplomatique, politique pour les Américains dans la région.]

      Pour le moment, c’est à mon sens l’élément le plus significatif dans l’affaire. Les pays du golfe ont acheté une police d’assurance auprès des Etats-Unis, avec la promesse implicite qu’en cas de malheur ils seraient protégés. Il apparaît assez clairement que l’assureur est défaillant, et dans ces conditions les assurés commencent à se demander si cela vaut la peine de continuer à le rémunérer.

      [Il est possible que le successeur du guide suprême de la révolution islamique d’Iran assassiné par un bombardement aérien ne lève la fatwa émise contre la possession de l’arme nucléaire par son pays. Ce serait, pour leur pays, notamment et comme la Corée du Nord l’a bien compris et mis en oeuvre, la garantie de ne plus être attaqué comme cela. La ruse de l’Histoire, si je puis dire, sera la prolifération de l’arme nucléaire alors que les Américains et Russes faisaient tout contre.]

      Si l’Iran arrive à accéder à l’arme nucléaire, on pourra se dire que Trump a tout fait pour : d’abord en sortant de l’accord sur le nucléaire qui avait gelé le programme militaire iranien, ensuite en faisant la démonstration que tout pays qui ne dispose pas de l’arme suprême est menacé à l’intérieur de ses frontières…

      [Je pense que cette guerre sera une nouvelle défaite américaine qui va accélérer leur déclin même relatif. Même s’il s’agit, une fois de plus, d’une guerre d’agression extérieure ne touchant pas directement le pays. En effet leurs stocks d’armes vont se révéler limités une fois de plus et ce au détriment de l’Ukraine; Les BRICS+ vont être renforcés.]

      Vous n’êtes pas le seul à faire cette analyse, je l’ai entendu de la bouche de personnes très bien informées et en petit comité. Le fait est que la guerre devient une affaire de plus en plus chère et de moins en moins rentable, et que même les grandes puissances commencent à ne plus avoir les moyens d’une ambition globale dans ce domaine. Du point de vue d’une puissance, la position la plus intéressante est de laisser les autres se battre, puis arriver le plus tard possible pour ramasser les morceaux. C’est ce que les Américains ont fait en 1944, et je me demande si les Chinois ne sont pas arrivés à la même conclusion.

      [sans réaliser que la Chine avait des visées mondiales de redevenir la grande puissance mondiale qu’elle était jusqu’au 19è siècle avant les guerres qui se sont conclues par des traités inégaux rabaissant, humiliant la Chine pour un siècle.]

      Je ne suis pas sûr que la Chine ait jamais été une « grande puissance mondiale ». Comme beaucoup de pays continentaux, l’ambition de la Chine a été plus de se protéger du monde extérieur que de le conquérir. D’ailleurs, alors que les européens bâtissaient des empires depuis le XVIIème siècle, la Chine n’a fait aucun effort pour se doter de colonies outre-mer. Ses ambitions ne sont guère allées au-delà de ses voisins. Même aujourd’hui, sa politique internationale consiste surtout à chercher des accords avec des pays étrangers pour s’assurer l’approvisionnement de matières premières, les voies de communication et les marchés. On ne voit pas du tout la Chine chercher à contrôler des gouvernements ou à imposer des politiques.

      [Comme disait Lénine “les capitalistes ( américains en l’occurrence et surtout eux) ont vendu la corde pour les pendre”. La différence c’est que le capitalisme le plus brutal a gagné la guerre idéologique mais pour combien de temps.]

      Il y a une théorie politique qui veut que la radicalisation d’un régime est généralement le signe d’une faiblesse structurelle qu’on cherche à compenser… on peut toujours rêver.

      [Les forces politiques dites de gauche ou progressistes ont perdu la bataille idéologique parce qu’elles s’y sont rallié notamment sous alibi européen.]

      Elles ont perdu la bataille idéologique parce qu’elles ont quitté le champ de bataille de la lutte de classes pour se concentrer sur des combats secondaires qui n’intéressent que les classes intermédiaires…

      • Bob dit :

        @ Descartes
         
        [ Les pays du golfe ont acheté une police d’assurance auprès des Etats-Unis, avec la promesse implicite qu’en cas de malheur ils seraient protégés. Il apparaît assez clairement que l’assureur est défaillant]
         
        C’est pire : c’est l’assureur qui vient de de déclencher les malheurs qui s’abattent sur les assurés.

      • Glarrious dit :

        @Descartes
        [Du point de vue d’une puissance, la position la plus intéressante est de laisser les autres se battre, puis arriver le plus tard possible pour ramasser les morceaux. C’est ce que les Américains ont fait en 1944, et je me demande si les Chinois ne sont pas arrivés à la même conclusion.]
         
        Vous faites référence à quoi en 1944 ? 

        • Descartes dit :

          @ Glarrious

          [Vous faites référence à quoi en 1944 ?]

          Au débarquement en Normandie. On peut à la rigueur avancer l’horloge jusqu’à septembre 1943, et le débarquement en Italie…

    • Jopari dit :

      Il est possible que le successeur du guide suprême de la révolution islamique d’Iran assassiné par un bombardement aérien ne lève la fatwa émise contre la possession de l’arme nucléaire par son pays.

      Le successeur est d’ailleurs son fils, déjà connu pour être un tenant de la ligne “dure”, ancien combattant de la guerre contre l’Irak et qui a également perdu une bonne partie de sa famille dans les bombardements. Dans ces conditions, si l’uranium enrichi est récupéré et qu’il reste des centrifugeuses alors l’Iran aura la bombe atomique. Il est d’ailleurs possible que les voisins, lassé des bombardements annuels par Israël et les USA, préfèrent un Iran atomique à des conflits perturbant l’industrie pétrolière ainsi que le secteur touristiques sur lequel ces émirats comptent pour l’après-pétrole.

      Je pense que cette guerre sera une nouvelle défaite américaine qui va accélérer leur déclin même relatif. Même s’il s’agit, une fois de plus, d’une guerre d’agression extérieure ne touchant pas directement le pays. En effet leurs stocks d’armes vont se révéler limités une fois de plus et ce au détriment de l’Ukraine; Les BRICS+ vont être renforcés. 

      Une guerre sans plan de sortie, un gâchis de ressources militaires (utiliser des missiles à un million de dollars pour détruire des drones à 20000$ n’est pas rentable) et impasse: si l’Iran est incapable de résister aux bombardements, les lancers de drones et de missiles, bien que diminués, continuent et les assureurs maritimes ne couvrent plus les pétroliers passant par le détroit d’Ormuz. Et surtout, les pasdarans ont compris que, pour dissuader de futures attaques surprises, il fallait infliger des dommages insupportables tels que l’idée même de recommencer ne vienne même plus à l’esprit de Washington et de Tel Aviv.
      Si une invasion par voie terrestre est tentée (et le ministre iranien des affaires étrangères les y invite!) alors on aura un beau mélange de l’expédition sicilienne, de la crise de Suez, de Dien Bien Phu et de Gallipoli.

      • Descartes dit :

        @ Jopari

        [Le successeur est d’ailleurs son fils, déjà connu pour être un tenant de la ligne “dure”, ancien combattant de la guerre contre l’Irak et qui a également perdu une bonne partie de sa famille dans les bombardements. Dans ces conditions, si l’uranium enrichi est récupéré et qu’il reste des centrifugeuses alors l’Iran aura la bombe atomique.]

        C’est très difficile à dire. Historiquement, un certain nombre de pays qui avaient atteint le « seuil » ont finalement renoncé à le franchir (Argentine, Afrique du Sud…). Mais c’était dans le monde d’avant, quand la renonciation s’accompagnait d’une garantie crédible des grandes puissances de non intervention. Ce n’est pas évident aujourd’hui, et il est clair aujourd’hui que disposer de l’arme nucléaire devient un objectif pour tout pays qui souhaite assurer sa sécurité et peser dans les affaires du monde. Mais on ne peut pas écarter la possibilité que l’Iran devienne un « état failli », incapable de poursuivre un programme nucléaire. Déjà les Américains commencent à encourager les minorités (Kurdes, Baloutches) à profiter de l’occasion pour s’attaquer à l’Etat iranien…

        [Il est d’ailleurs possible que les voisins, lassé des bombardements annuels par Israël et les USA, préfèrent un Iran atomique à des conflits perturbant l’industrie pétrolière ainsi que le secteur touristiques sur lequel ces émirats comptent pour l’après-pétrole.]

        C’est un point intéressant, qui rejoint un peu le raisonnement du général Gallois, l’un des pères de la dissuasion française. Il signalait l’effet stabilisateur de la possession de l’arme nucléaire, notant qu’une fois qu’un pays a cette arme il est obligé de définir et de rendre publique une doctrine, et donc de devenir prévisible.

        [Je pense que cette guerre sera une nouvelle défaite américaine qui va accélérer leur déclin même relatif. Même s’il s’agit, une fois de plus, d’une guerre d’agression extérieure ne touchant pas directement le pays. En effet leurs stocks d’armes vont se révéler limités une fois de plus et ce au détriment de l’Ukraine; Les BRICS+ vont être renforcés.]

        Il est clair que dans les guerres modernes, ceux qui tirent le meilleur parti sont ceux qui ne les font pas – ou qui arrivent à la fin, une fois que les belligérants se sont usés les uns les autres, pour ramasser la mise. Je ne sais pas si l’on peut parler de « déclin » de la puissance américaine, mais il semble clair que le coût politique et financier de cette guerre risque d’être très élevé et peut-être insupportable, même pour l’économie américaine.

        [Une guerre sans plan de sortie, un gâchis de ressources militaires (utiliser des missiles à un million de dollars pour détruire des drones à 20000$ n’est pas rentable) et impasse: si l’Iran est incapable de résister aux bombardements, les lancers de drones et de missiles, bien que diminués, continuent et les assureurs maritimes ne couvrent plus les pétroliers passant par le détroit d’Ormuz. Et surtout, les pasdarans ont compris que, pour dissuader de futures attaques surprises, il fallait infliger des dommages insupportables tels que l’idée même de recommencer ne vienne même plus à l’esprit de Washington et de Tel Aviv.]

        L’Iran n’a pas les moyens d’infliger des « dommages insupportables » à Washington ou à Tel Aviv. Pour le moment, ils arrivent à infliger des dommages importants à l’ensemble de l’économie mondiale, à leurs voisins… et c’est tout. La véritable question, à mon sens, est celle du coût de cette guerre pour les Etats-Unis mais aussi pour Israël, et des dommages qu’elle fera au tissu social et politique, notamment pour les israéliens. La guerre à Gaza a libéré dans la société israélienne des forces messianiques dont l’horizon idéologique peut raisonnablement être mis en parallèle, sans encourir le reproche de tomber dans le point Goodwin, avec la mystique nazie de la « race supérieure » et de « l’espace vital ». Et ce type de forces conduisent en général à une surenchère militariste qui détruit la société de l’intérieur. Sans compter sur le fait que cela conduit Israël à une collision avec une partie croissante de la Diaspora, dont le soutien est capital pour Israël.

        • Jopari dit :

          L’Iran n’a pas les moyens d’infliger des « dommages insupportables » à Washington ou à Tel Aviv. Pour le moment, ils arrivent à infliger des dommages importants à l’ensemble de l’économie mondiale, à leurs voisins… et c’est tout.

          Sauf qu’une économie mondiale mauvaise influera forcément sur les calculs des dirigeants des USA ou bien d’Israël. Une récession globale n’est vraiment pas bonne.
          En effet, le détroit d’Ormuz a été bloqué et des mines ont été posées, empêchant tout passage sans risque de pétrolier pour les mois prochains. Si ce conflit se prolonge alors on se dirige vers une crise pétrolière.

  8. Durand FRÉDÉRIC dit :

    Franchement, c’est une vision très sélective de l’histoire.
    D’abord, l’idée que la guerre froide aurait été un ordre international relativement régulé est trompeuse. La stabilité existait surtout en Europe parce que les deux blocs avaient peur de s’atomiser. Ailleurs, la période est extrêmement violente : Corée, Vietnam, Afghanistan, conflits en Afrique ou au Moyen-Orient. L’équilibre ne reposait pas sur le droit international, mais sur l’équilibre de la terreur.
    Ensuite, dire que l’URSS était beaucoup moins interventionniste que les États-Unis est quand même singulier. Elle intervenait moins souvent hors de sa zone… parce qu’elle contrôlait déjà directement toute l’Europe de l’Est. Les révoltes de Berlin en 1953, de Budapest en 1956 ou de Prague en 1968 ont été écrasées par la force. Ce système tenait par la présence militaire soviétique. C’était un empire, tout simplement.
    Avec Lénine et Trotski, l’objectif était explicitement la révolution mondiale. Le Komintern était là pour organiser le renversement des gouvernements ailleurs, et la guerre soviéto-polonaise de 1920 visait clairement à pousser la révolution vers l’Europe occidentale. L’idée d’une puissance soviétique naturellement non interventionniste est tout simplement fausse.
    Enfin, il y a un point fondamental : l’URSS ne s’est pas effondrée parce que l’Occident l’aurait vaincue militairement. Elle s’est effondrée de l’intérieur, dès que le système répressif s’est assoupli et parce que le communisme ne fonctionnait pas économiquement ni politiquement. Les révolutions de 1989 viennent d’abord des sociétés d’Europe de l’Est elles-mêmes.
    Vous pouvez bien sûr critiquer les interventions occidentales ou le désordre du monde actuel. Mais présenter le système soviétique comme un facteur de stabilité internationale, c’est oublier la domination politique et militaire de l’Europe de l’Est pesant sur des sociétés privées pendant des décennies de leur liberté.
     

    • Descartes dit :

      @ Durand FREDERIC

      [Franchement, c’est une vision très sélective de l’histoire.]

      Toute « vision de l’histoire » est par définition sélective. Sinon, ce ne serait pas une « vision » mais l’Histoire même…

      [D’abord, l’idée que la guerre froide aurait été un ordre international relativement régulé est trompeuse. La stabilité existait surtout en Europe parce que les deux blocs avaient peur de s’atomiser. Ailleurs, la période est extrêmement violente : Corée, Vietnam, Afghanistan, conflits en Afrique ou au Moyen-Orient. L’équilibre ne reposait pas sur le droit international, mais sur l’équilibre de la terreur.]

      Pardon, mais la stabilité n’existait pas « que » en Europe, et les formes du droit international étaient relativement respectées même ailleurs. Combien de fois une grande puissance a ouvertement bombardé un pays unilatéralement pendant cette période ? Combien de fois les troupes d’une grande puissance ont envahi un pays, destitué le gouvernement et installé un régime proconsulaire ? La réponse est simple : pas une seule fois. En Corée, au Vietnam, en Afghanistan les « grands » sont intervenus soit indirectement, soit à la demande des gouvernements en place. Bien sûr, dans les faits la brutalité n’avait pas disparu, mais elle se manifestait nécessairement en secret, par des « covert operations ». Les Américains ont renversé Allende, mais l’ont fait secrètement et n’ont admis leur participation qu’un demi-siècle plus tard. Avec le kidnapping de Maduro, on voit une grande puissance affirmer sans complexe le pouvoir de choisir les dirigeants d’un pays censé être souverain.

      Je vous rejoins par contre lorsque vous soulignez que l’équilibre reposait sur l’équilibre de la terreur. Je n’ai jamais dit le contraire. Mais la confrontation entre les Etats-Unis et l’URSS n’était pas seulement le rapport de forces entre deux puissances, c’était aussi la confrontation de deux récits. Et cette confrontation introduisait des limites fortes à ce qu’on pouvait faire publiquement, sous peine d’abîmer son récit.

      [Ensuite, dire que l’URSS était beaucoup moins interventionniste que les États-Unis est quand même singulier. Elle intervenait moins souvent hors de sa zone… parce qu’elle contrôlait déjà directement toute l’Europe de l’Est. Les révoltes de Berlin en 1953, de Budapest en 1956 ou de Prague en 1968 ont été écrasées par la force.]

      Cela fait trois interventions soviétiques « dans sa zone ». Maintenant, essayez de compter le nombre d’interventions américaines « dans sa zone » : rien qu’en Amérique Latine, on peut compter plus d’une dizaine sur la même période.

      [Ce système tenait par la présence militaire soviétique. C’était un empire, tout simplement.]

      Dans le « monde libre », les « révoltes » ont aussi été écrasées par la force – pensez pour ne prendre qu’un exemple le renversement d’Allende au Chili ou de Mossadegh en Iran. C’était là aussi « un empire, tout simplement » ? Je vous laisse tirer vos conclusions…

      Bien sûr, il y a une deux différences. La première, c’est que les Américains ont fait le jeu d’installer des castes militaires formées et choyées aux Etats-Unis, pour s’assurer de pouvoir exercer la violence par procuration – et donc la « plausible deniability » – là où les soviétiques ont assumé publiquement l’intervention directe. La deuxième, c’est que les pays appartenant à la zone d’influence soviétique avaient en général des niveaux de vie plus élevés que celui de l’URSS proprement dite. Le seul exemple que je connais d’un « empire » dont la « métropole » assure à ses « colonies » un niveau de vie supérieur au sien…

      [Avec Lénine et Trotski, l’objectif était explicitement la révolution mondiale.]

      Avec Trotski, certainement. Avec Lénine, c’est déjà moins évident. Les deux dirigeants se sont divisées lors de la conclusion du traité de Brest-Litovsk, entre un Trotski qui, comptant sur la révolution mondiale pour protéger l’expérience bolchévique, refusait tout traité avec les puissances bourgeoises, et un Lénine beaucoup plus pragmatique, prêt à sacrifier ou du moins retarder la révolution mondiale pour sauver l’expérience soviétique.

      [Le Komintern était là pour organiser le renversement des gouvernements ailleurs,]

      Vous simplifiez un peu la question. Le Komintern était loin d’être un mouvement monolithique, et plusieurs courants s’opposaient en son sein, entre ceux qui y voyaient un instrument de la révolution mondiale, et ceux pour qui c’était d’abord un instrument pour protéger le premier état socialiste. Lorsque le Komintern renonce à la doctrine « classe contre classe » et s’embarque dans la stratégie des Front Populaires, cela traduit la victoire du deuxième courant sur le premier.

      [et la guerre soviéto-polonaise de 1920 visait clairement à pousser la révolution vers l’Europe occidentale.]

      Pourriez-vous développer ? De ce que j’ai compris, si en 1918-19 les bolchéviques avaient eu des velléités d’avancer sur les anciens territoires russes en profitant de la défaite allemande pour établir la liaison avec les révolutionnaires allemands, ce n’était plus le cas en 1920. Ce sont les polonais qui en 1920 attaquent les premiers, avec « l’opération Kiev » qui a pour objectif de détacher l’Ukraine de la Russie bolchévique. L’objectif de l’URSS sera par la suite de rétablir ses frontières.

      [L’idée d’une puissance soviétique naturellement non interventionniste est tout simplement fausse.]

      Je ne crois pas à la « nature » de telle ou telle puissance. Je m’en tiens aux faits : entre 1945 et 1989, les armées soviétiques ne sont intervenues que trois fois hors de leurs frontières. Sur la même période, les armées occidentales sont intervenues plusieurs dizaines de fois, et cela en contant seulement les interventions DIRECTES.

      [Enfin, il y a un point fondamental : l’URSS ne s’est pas effondrée parce que l’Occident l’aurait vaincue militairement. Elle s’est effondrée de l’intérieur, dès que le système répressif s’est assoupli et parce que le communisme ne fonctionnait pas économiquement ni politiquement. Les révolutions de 1989 viennent d’abord des sociétés d’Europe de l’Est elles-mêmes.]

      Oui et non. Vous avez tout à fait raison de souligner que l’URSS s’est effondrée comme conséquence de difficultés intérieures, notamment économiques, et non suite à une défaite militaire. Par contre ces difficultés économiques ne viennent pas seulement du fait que « le communisme ne fonctionnait pas économiquement ». Les occidentaux ont fait tout ce qu’il fallait pour que le système « ne marche pas ». D’abord, il y eut le blocus économique de l’entre-deux guerres. Puis la deuxième guerre mondiale elle-même, dont les conséquences ont été plus lourdes pour l’URSS que pour n’importe lequel des belligérants, Allemagne incluse. Il y eut aussi le blocus sélectif pratiqué pendant la guerre froide. Et enfin, la nécessité pour l’URSS de maintenir un niveau de dépenses militaires qui grevait sérieusement ses capacités de production civiles.

      La question intéressante est la suivante : si l’URSS avait pu se développer dans un monde en paix, si elle avait pu commercer avec le reste du monde comme n’importe quel autre état, si elle n’avait pas vécu en permanence sous la menace, le système aurait-il marché ? Bien sûr, à cette question nous n’avons pas de réponse empirique. Nous ne pouvons que faire des hypothèses.

      [Vous pouvez bien sûr critiquer les interventions occidentales ou le désordre du monde actuel.]

      Avant de le « critiquer », il est indispensable de le « constater ».

      [Mais présenter le système soviétique comme un facteur de stabilité internationale, c’est oublier la domination politique et militaire de l’Europe de l’Est pesant sur des sociétés privées pendant des décennies de leur liberté.]

      Je ne vois pas en quoi. On peut parfaitement voir que l’URSS a été un facteur de stabilité internationale, sans nécessairement « oublier » le reste. Personnellement, j’essaye de comprendre les processus, je ne fais pas de jugement moral. Certains vous diront que la liberté des Polonais de consommer équilibrent les souffrances des gazaouis, d’autres vous diront le contraire. Vous avez parfaitement le droit de penser que le passage du monde organisé par l’équilibre de la terreur au monde brutal de l’unilatéralisme américain constitue un progrès. Je ne rentre pas dans ce débat-là.

      • cdg dit :

        [entre 1945 et 1989, les armées soviétiques ne sont intervenues que trois fois hors de leurs frontières. ]
        Vous oubliez les differents putsch entre 45 et 48 ou les gouvernements non communistes ont ete liquidés en europe de l est.
        Vous allez quand meme pas dire que c est spontanément et sans aide ni pression de l URSS que les tcheques ou polonais ont decidé de suivre un modele stalinien ?
        [Par contre ces difficultés économiques ne viennent pas seulement du fait que « le communisme ne fonctionnait pas économiquement »]
        Si le communisme ne fonctionne pas. Et c est meme pas moi qui le dit, c est un commissaire politique du nom de Deng Xiaoping (“peut importe que le chat soir noir ou blanc, l important c est qu il attrape les souris”). Si la chine a decollé c est parce qu il a abandonné la partie economique du communisme (mais il a gardé la partie dictature)

        • Descartes dit :

          @ cdg

          [« entre 1945 et 1989, les armées soviétiques ne sont intervenues que trois fois hors de leurs frontières. » Vous oubliez les differents putsch entre 45 et 48 ou les gouvernements non communistes ont ete liquidés en europe de l est.]

          Je n’oublie rien du tout. Si l’on compare les interventions des armées soviétique et américaine, alors on prend les interventions de ces armées, et les « putchs » dont vous parlez sont hors sujet, quand bien même les soviétiques les auraient aidés ou favorisés – ce qui dans certains cas reste à démontrer. Maintenant, si vous voulez comparer les « putchs »… je crains que le bilan des Américains soit encore plus négatif : en prenant seulement l’Amérique Latine, je pourrais mentionner une vingtaine de gouvernements liquidés dans des coups d’Etat commandités depuis Washington…

          [Vous allez quand meme pas dire que c est spontanément et sans aide ni pression de l URSS que les tcheques ou polonais ont decidé de suivre un modele stalinien ?]

          Cela se discute. Dans certains pays d’Europe orientale, les partis communistes étaient suffisamment puissants à la fin de la guerre pour prendre le pouvoir sans avoir besoin du soutien soviétique. Vous avez d’ailleurs la réciproque de l’autre côté : en France, sans aller plus loin, les communistes avaient probablement le poids nécessaire pour prendre le pouvoir, et l’auraient possiblement fait sans la menace que constituait la présence américaine. C’est Staline lui-même qui les en a dissuadés d’ailleurs, conscient que les occidentaux ne toléreraient pas la remise en cause des « zones d’influence » agrées à Yalta. A ma connaissance, un seul parti communiste a remis en cause cette division du monde, le parti communiste grec, qui a essayé de prendre le pouvoir et aurait réussi sans l’intervention anglo-américaine.

          [« Par contre ces difficultés économiques ne viennent pas seulement du fait que « le communisme ne fonctionnait pas économiquement » » Si le communisme ne fonctionne pas. Et c’est même pas moi qui le dit, c’est un commissaire politique du nom de Deng Xiaoping (“peut importe que le chat soir noir ou blanc, l’important c’est qu’il attrape les souris”).]

          J’ignorais que pour vous la vérité sortait de la bouche des dirigeants communistes… Mais vous faites dire à ce pauvre Deng ce qu’il n’a pas dit. Le sens de cette formule est un appel au pragmatisme dans un contexte donné – et en cela il ne faisait que reprendre l’analyse de Lénine lors de la NEP. Cela ne vaut pas une analyse générale de ce que le communisme peut ou non accomplir dans le domaine économique en toutes circonstances.

          [Si la chine a décollé c’est parce qu’il a abandonné la partie économique du communisme (mais il a gardé la partie dictature)]

          Pas tout à fait. Du communisme la Chine a conservé la planification centralisée, le contrôle du crédit, l’étatisation de l’industrie lourde et des infrastructures… et surtout, le pouvoir de l’Etat de mettre au pas les riches qui auraient des velléités de se mêler de politique.

  9. Marc Neige dit :

    Merci beaucoup pour ce billet qui reprend avec efficacité les thèmes qui me tracassent depuis des années.J’ai eu la chance à l’époque de l’assassinat de Ben Laden, de lire un article russe dans courrier international-qui à l’époque n’était pas encore complètement anglicisé. Le journaliste expliquait que c’était la première fois depuis la 2ème guerre mondiale qu’un pays se glorifiait publiquement d’un meurtre commis dans un pays étranger allié. Et même en faisait un spectacle. Pire : le public appréciait et applaudissait. Il prédisait que cette brutalité et extrajudiciarité deviendrait la norme dans les décennies suivantes. Plus de doutes : nous y sommes, et il y a de fortes chances que cela empire.

  10. Cocorico dit :

    Dans un entretien sur Elucid, Emmanuel Todd a fait une comparaison à mon goût un peu osée entre la Révolution Iranienne et la Révolution ménée par Cromwell en Angleterre au XVIIème siècle, affirmant qu’elles avaient toutes les deux un aspect religieux très prononcé. Ce parallèle me semble inapproprié, Cromwell était un révolutionnaire là où l’instauration de la République islamique ( peut-on vraiment appeler ça un République ? ) en Iran symbolisait très clairement la victoire des forces les plus réactionnaires du pays. Cependant, l’interventionissme étranger ne fait que renforcer l’islamisme radical dans les pays qu’il imprègne. Comme le rappelle cette formule de Robespierre à laquelle vous vous êtes référé dans votre papier sur le Vénézuela ” Les peuples n’aiment pas les missionnaires armés “.
    D’ailleurs, il s’opposait aux Girondins à ce moment-là. Pourquoi ces derniers voulaient absolument exporter la Révolution ? Peut-on considérer que les guerres napoléoniennes ont trahi l’esprit de la formulation de Robespierre ou étaient-elles avant tout défensives ?
     

    • Descartes dit :

      @ Cocorico

      [Dans un entretien sur Elucid, Emmanuel Todd a fait une comparaison à mon goût un peu osée entre la Révolution Iranienne et la Révolution menée par Cromwell en Angleterre au XVIIème siècle, affirmant qu’elles avaient toutes les deux un aspect religieux très prononcé. Ce parallèle me semble inapproprié, Cromwell était un révolutionnaire là où l’instauration de la République islamique ( peut-on vraiment appeler ça un République ? ) en Iran symbolisait très clairement la victoire des forces les plus réactionnaires du pays.]

      Tout à fait. Oui, les deux révolutions ont en commun un « fort contenu religieux », mais on peut dire la même chose de n’importe quel bouleversement politique de la période qui va du bas moyen-âge au milieu du XVIIIème siècle. Compte tenu du poids social, institutionnel et politique de la religion, tout conflit social, économique ou politique prenait la forme d’un conflit religieux.

      La révolution anglaise des années 1650 marque la montée d’une classe nouvelle, la bourgeoisie, enrichie par les premières expéditions coloniales, le commerce maritime et l’industrie naissante. Si elle a un contenu religieux fort, c’est d’abord en ce qu’elle cherche à casser le monopole de la religion d’Etat et de défendre le droit à une religion personnelle et au libre choix de son prêtre. Enfin, elle a un fort contenu parlementaire : l’étincelle qui mettra le feu aux poudres et la volonté de Charles Ier de prélever un impôt sur la bourgeoisie commerciale – le « ship money » – sans l’accord du Parlement. La révolution iranienne est l’exact contraire : c’est une révolte CONTRE la modernisation de la société entreprise par le Shah suivant ses conseillers occidentaux. Elle ne vise pas à instaurer la tolérance religieuse et le droit à une religion personnelle, mais au contraire, à resserrer l’autorité cléricale y compris dans l’Etat.

      Cromwell et Khomeiny étaient certainement des hommes très religieux. Mais la réligion de Cromwell était d’abord pragmatique, et le dieu cromwellien aide d’abord ceux qui s’aident eux-mêmes (« il faut prier dieu, et garder la poudre sèche », « dieu est toujours du côté de celui qui a les plus gros bataillons », pour reprendre quelques-unes de ses formules les plus célèbres). Il n’y a jamais chez Cromwell un appel au martyre, au contraire : le devoir du soldat, c’est de survivre aujourd’hui pour continuer à combattre demain. Tout l’inverse de la vision « sacrificielle » du régime iranien.

      [Cependant, l’interventionissme étranger ne fait que renforcer l’islamisme radical dans les pays qu’il imprègne. Comme le rappelle cette formule de Robespierre à laquelle vous vous êtes référé dans votre papier sur le Vénézuela ” Les peuples n’aiment pas les missionnaires armés “.]

      Tout à fait. Comme je l’ai écrit dans mon papier, j’ai été impressionné par les constats qu’avaient fait les alliés en entrant en Allemagne. Alors qu’ils pensaient être en train de libérer un peuple opprimé de la férule d’un dictateur à moitié fou qui avait attiré sur le pais les plus grands malheurs, ils ont été surpris que les Allemands ne manifestaient pas la moindre joie d’accueillir leurs « libérateurs ». Et aujourd’hui, 80 ans après, les Allemands ne considèrent toujours pas la date du 9 mai comme une date à célébrer en tant que date de libération de leur pays, mais plutôt comme un jour de deuil commémorant une défaite.

      [D’ailleurs, il s’opposait aux Girondins à ce moment-là. Pourquoi ces derniers voulaient absolument exporter la Révolution ? Peut-on considérer que les guerres napoléoniennes ont trahi l’esprit de la formulation de Robespierre ou étaient-elles avant tout défensives ?]

      Je pense que Napoléon n’avait pas assez gardé en tête l’avertissement de Robespierre, et cela lui a joué des tours, notamment en Espagne. Mais souvent il a eu une attitude très prudente sur la question. S’il a occupé militairement un certain nombre de territoires, et a cherché à mettre nominalement à leur tête des hommes à lui, il a évité soigneusement d’entrer en conflit avec les élites locales ou de s’immiscer dans les questions civiles. Et souvent, la greffe a pris : beaucoup d’Etats européens ont finalement adopté les codes napoléoniens, et les ont conservés après la défaite de Napoléon. Dans certains pays, les dirigeants installés par Napoléon ont conservé le pouvoir après Waterloo (c’est le cas de Bernadotte en Suède, pour ne donner qu’un exemple).

      • никто dit :

        @Descartes [Et aujourd’hui, 80 ans après, les Allemands ne considèrent toujours pas la date du 9 mai comme une date à célébrer en tant que date de libération de leur pays, mais plutôt comme un jour de deuil commémorant une défaite.]Merci pour le sourire 🙂 (et pour l’article, toujours aussi intéressant). Mais c’est en ex-URSS que l’on fête le 9 mai, dans nos contrées, c’est le 8 😉

        • Descartes dit :

          @ никто

          [Mais c’est en ex-URSS que l’on fête le 9 mai, dans nos contrées, c’est le 8 😉]

          Certes. Mais le texte qui met véritablement fin aux hostilités est signé à Berlin le 9 mai 1945. L’URSS ne se sentait pas liée par le protocole signé à Reims le 7 mai et qui prévoyait l’arrêt des combats le 8, dans la mesure où le représentant soviétique à Reims n’avait pas mandat pour signer, et que le texte n’avait pas été communiqué à Moscou.

          • Lhaa Francis dit :

                 C’est juste à un détail près : le deuxième acte a bien été signé à Berlin, mais le 8 mai aux alentours de 23 heures, alors qu’à Moscou, c’était déjà le 9 à 01 heure. Etait-il taquin, ce Petit Père des Peuples. Et le général soviétique qui avait signé le premier acte,  pris de court, avait bien précisé  ”  comme témoin  “. Pas folle, la guêpe. Cà l’a pas empêché de prendre une bonne soufflante au retour.

            • Descartes dit :

              @ Lhaa Francis

              [Et le général soviétique qui avait signé le premier acte, pris de court, avait bien précisé ”comme témoin“. Pas folle, la guêpe. Cà l’a pas empêché de prendre une bonne soufflante au retour.]

              C’était logique. Il faut savoir que les militaires qui assuraient la direction de l’Allemagne après le suicide d’Hitler avaient cherché par tous les moyens un arrangement avec les alliés occidentaux qui leur aurait permis de capituler devant eux à condition qu’ils garantissent la frontière occidentale contre les soviétiques, et que Staline craignait un tel retournement. La signature à Reims de la capitulation allemande sans que le gouvernement soviétique fut consulté ressemblait un peu trop à une capitulation séparée – même si l’on avait pris soin d’inviter un général soviétique qui assurait auprès des alliés occidentaux le rôle d’officier de liaison, mais qui n’avait pas mandat pour signer une capitulation, et qui n’avait pas pu communiquer la teneur du document à Moscou. D’où l’exigence du gouvernement soviétique d’une capitulation en bonne et due forme devant des représentants américains, britanniques et soviétiques dûment mandatés, et en territoire allemand.

  11. Capitaine Felix dit :

    Bonjour.
     
    Merci pour ce billet. Je ne suis pas d’accord avec vous néanmoins sur de nombreux points.
     
    D’abords sur votre point de vue relatif à la période 1945-1989 présumément « mirifique » sur les auspices d’un présumé équilibre bloc de l’Est / bloc de l’ouest : cela n’a pas empêché les troupes soviétiques de s’installer là où elles le souhaitaient, d’écraser toute velléité d’indépendance, de massacrer et de torturer à souhait pendant plus de 60 ans. Franchement le coup de Prague en 1948, cela s’est fait tout seul avec la volonté de tout le peuple Tchécoslovaque ? Que dire des autres pays de l’Est …
    Vous pensez réellement qu’un retournement d’alliance avec la Chine et la Russie pourrait apaiser les choses ? L’équilibre n’était qu’une résultante ex-post et non un prérequis. Il y avait aussi dans l’équation les non-alignés et d’autres forces.
    Que les Américains se soient embarqués dans des aventures sanglantes après 1989, oui bien entendu. Mais bon comme vous le dites, cela ne s’est jamais bien terminé, y compris pour eux. Ils ont aussi perdu beaucoup de crédibilités, ainsi que des vies.
    Vous l’avez dit. Ce genre d’aventure se termine toujours mal. Pensez au « guêpier » de Bayonne de mai 1808 et aux guerres de la Péninsule qui ont suivi pour la France napoléonienne.
     
    Je suppose que les Israéliens finiront par assumer toutes les conséquences de leurs actes….
     
    Ensuite, si vous me pardonnez l’élément moral, mais je me sens à titre personnel plus proche des Etats-Unis et de certaines de leurs valeurs que de la Russie poutinienne ou de la Chine autoritaire.
    Non mais, vous croyez réellement au « bilan » globalement positif de l’expérience socialiste ?
    Que dire du « Niemand hat die Abshicht ein Mauer zu errichten ? » de Monsieur Ulbricht ? Le massacre de Katyn ? etc…
    Derrière l’URSS, il y a eu des millions de mort, un système étatique écrasant toute individualité, toute générosité.
    C’est ce modèle là que vous souhaitez pour notre pays ? Un système où l’Etat est « roi-seigneur » et massacre tout le monde au nom de sa raison d’Etat ?
    Je préfère « l’individu-roi » que « l’Etat-seigneur ». Cela n’interdit pas un entre-deux bien entendu….
    Franchement, l’expérience socialiste a plus de sang sur les mains que le modèle capitaliste ou sociétal américain. Sans compter qu’elle s’est elle-même effondrée toute seule sur ses propres contradictions à partir des années 1970.
    Aux Etats-Unis, nous avons vu il y a quelque jour, un vétéran Marines contester publiquement devant le Sénat américain l’intervention iranienne. Pensez-vous qu’en 1979, un vétéran fusiller marin de l’armée soviétique eut été capable de protester publiquement l’intervention de son pays devant le Comité central ? Il aurait été certainement fusillé sur le champ….
     
    Enfin, vous évoquez à un moment la jeunesse de notre pays (et par extension celles des pays occidentaux), je suppose la « génération Z » ; comme présumément incapable de supporter la moindre frustration…Mais vous n’extrapolez pas un peu quand même ? Est-ce que toute la « jeunesse » de notre pays ressemble à ce descriptif très inspiré ?
    Il m’arrive dans mon cadre professionnel (je suis agent public titulaire dans un EP de provine) de fréquenter des personnes (nouvellement arrivées, stagiaires ou vacataires) issues de ces classes d’âge. Mais je ne retrouve pas le descriptif dont vous faites état dans votre billet (ou dans d’autres plus anciens). Je vois de tout, y compris de très bons comportements professionnels qui feraient pâlir des vieux hauts-fonctionnaires gaulliens des années 60. Ils et elles ne sont pas tous « woke » ou « obsédés » par les questions environnementales…que sais-je encore.
    Je suis né en 1983 (allez « génération Y »), et je me rappelle très bien de discours similaires aux vôtres quand j’étais adolescent et jeune adulte. Je l’entendais même dans la bouche de vieux professeurs au collège, parmi les plus républicains. M. Finkielkraut faisait déjà ses interventions radiophoniques de « mé-contemporains » sur France culture. On voyait déjà M. Brighelli venir à la télévision vendre ses bouquins (« Télé-acheteurs et Télé-acheteuses, achetez mes livres ! »). Vous comprendrez qu’avec un tel discours (« vous êtes tous et toutes des crétins »), cela dissuade de faire des enfants….
    Vous évoquez en solution un « durcissement » des esprits pour cette jeunesse. Mais avec quoi ? Le service national ? Le Major Gérald Michiara nommé doyen de l’Inspection de l’Education nationale ?
    Pour anecdote, mon père est resté longtemps officier réserviste dans l’armée de Terre jusqu’au tout début des années 90. Il a vu progressivement l’institution du service national dépérir, dériver vers trop de dysfonctionnel sans que l’institution militaire fasse quelques tentatives de réforme…Les milieux autorisés de tradition autoritaire ont évidemment accusé la jeunesse et l’esprit (de jouissance) de 1968 et des années 80.
    Bien au contraire. Mon père nous a raconté à moi et à mon frère que la crise était totalement endogène à l’institution. Ainsi l’encadrement des appelés étaient dans l’armée de Terre « refourgué » aux officiers réservistes car la tache était considérée comme peu prestigieuse pour les officiers et les sous-officiers de carrière. La crise du service national trouvait d’ailleurs son origine dans les mutineries des appelés et rappelés durant la guerre d’Algérie, bien avant 1968 et Monsieur Jacques Tardi…
     
     
     

    • Descartes dit :

      @ Capitaine Felix

      [D’abords sur votre point de vue relatif à la période 1945-1989 présumément « mirifique » sur les auspices d’un présumé équilibre bloc de l’Est / bloc de l’ouest : cela n’a pas empêché les troupes soviétiques de s’installer là où elles le souhaitaient, d’écraser toute velléité d’indépendance, de massacrer et de torturer à souhait pendant plus de 60 ans. Franchement le coup de Prague en 1948, cela s’est fait tout seul avec la volonté de tout le peuple Tchécoslovaque ? Que dire des autres pays de l’Est …]

      Vous avez commis ici un lapsus remarquable. Si entre 1945-89 l’équilibre est-ouest « n’a pas empêché les troupes soviétiques de s’installer là où elles le souhaitaient », alors il faut logiquement en déduire que si elles ne se sont pas installées ailleurs, c’est qu’elles ne le souhaitaient pas. Dont acte…

      Et maintenant sur le fond. Je n’ai pas dit que la période fut « mirifique », je me suis contenté de dire que durant cette période l’équilibre de la terreur entre les deux « grands » et la confrontation de deux « récits » auxquels chaque « grand » espérait obtenir l’adhésion du plus grand nombre a permis de créer un équilibre dans lequel chaque puissance était obligé à s’autolimiter, du moins publiquement. Après, cet équilibre n’a pas empêché Américains et Soviétiques, chacun dans la zone d’influence accordée à Yalta avec quelques modifications, d’installer des troupes ou de chercher à « écraser toute velléité d’indépendance » en fonction du rapport de forces.

      [Vous pensez réellement qu’un retournement d’alliance avec la Chine et la Russie pourrait apaiser les choses ? L’équilibre n’était qu’une résultante ex-post et non un prérequis. Il y avait aussi dans l’équation les non-alignés et d’autres forces.]

      Je n’ai pas compris la question. Vous parlez d’un « retournement d’alliance » de qui, quand et de quelle nature ?

      [Que les Américains se soient embarqués dans des aventures sanglantes après 1989, oui bien entendu. Mais bon comme vous le dites, cela ne s’est jamais bien terminé, y compris pour eux. Ils ont aussi perdu beaucoup de crédibilités, ainsi que des vies.]

      « Jamais bien terminé » ? Je n’irai pas jusque-là. Le bombardement de Belgrade a atteint ses objectifs : il a permis de réduire le poids de la Serbie en créant en son flanc un pseudo-état totalement soumis au bon vouloir des Américains. Même chose avec l’éclatement de la Yougoslavie, qui a permis à l’Allemagne d’élargir son Hinterland et aux Américains de mettre un pied dans la région. L’opération au Vénézuela est elle aussi tout bénéf…

      [Vous l’avez dit. Ce genre d’aventure se termine toujours mal. Pensez au « guêpier » de Bayonne de mai 1808 et aux guerres de la Péninsule qui ont suivi pour la France napoléonienne.]

      Il est clair que les néocons, avec leur vision messianique, se sont lourdement trompés. Trump est de ce point de vue bien plus réaliste : un coup de main, un bombardement oui. Mais surtout pas essayer de gouverner directement le pays. C’est là la recette pour un désastre. Il faut d’ailleurs noter que les néocons étaient une exception dans la pratique américaine : les dirigeants US ont presque toujours préféré prendre le contrôle des pays qu’ils visaient par l’intermédiaire de « proxys » locaux – notamment par les armées nationales, à travers des officiers formés aux Etats-Unis.

      [Je suppose que les Israéliens finiront par assumer toutes les conséquences de leurs actes…]

      Quand j’étais enfant, je croyais encore qu’à la fin de l’histoire les méchants étaient punis et les gentils étaient récompensés. Et puis j’ai grandi… et j’ai découvert que dans la réalité, c’est plutôt l’inverse. La grande majorité des généraux nazis sont morts dans leur lit, entourés d’une famille aimante et après avoir joui de ce que cette terre offre de meilleur pendant une longue vie. Pourquoi voulez-vous qu’il en aille différemment pour les Israéliens ?

      [Ensuite, si vous me pardonnez l’élément moral, mais je me sens à titre personnel plus proche des Etats-Unis et de certaines de leurs valeurs que de la Russie poutinienne ou de la Chine autoritaire.]

      Moi aussi. Le problème, c’est que ces « valeurs » sont purement déclaratifs, et que lorsqu’il s’agit de les mettre en œuvre dans la réalité, il n’y a plus personne. Le problème du capitalisme n’est pas tant au niveau des « valeurs » proclamées, que de la manière dont ces « valeurs » sont mis en pratique.

      [Non mais, vous croyez réellement au « bilan » globalement positif de l’expérience socialiste ?]

      Vous me rappelez la formule de Bertrand Russel : « quand on me dit « la vie est dure », j’ai envie de répondre « comparée à quoi ? » ». Oui, je pense que l’expérience socialiste est « globalement positive ». Quand on voit d’où sont parties la Russie ou la Chine et où l’expérience socialiste les a amenés, oui, je suis convaincu que le capitalisme n’aurait pas pu faire mieux compte tenu des conditions particulières dans lesquelles cette expérience s’est déroulée. Maintenant, si vous me demandez si l’on n’aurait pas pu arriver au même résultat à un moindre coût, je vous avouerai que je ne sais pas. Dans un monde idéal, on peut imaginer qu’on aurait pu faire l’économie de la terreur stalinienne. Mais cela suppose d’ignorer le caractère tragique de l’histoire, parce que si les choses se sont déroulées comme cela, c’est parce qu’il y avait des forces à l’œuvre qui ont rendu cette option très difficile à éviter. C’est un peu comme se demander si les Etats-Unis auraient pu faire l’économie du Maccarthysme.

      [Que dire du « Niemand hat die Abshicht ein Mauer zu errichten ? » de Monsieur Ulbricht ? Le massacre de Katyn ? etc…]

      Franchement, si on avait condamé à mort les politiciens qui ont fait des promesses qu’ils n’ont pas tenues, Ulbricht n’aurait rien eu à craindre : il n’aurait pu s’approcher à vingt kilomètres de l’échafaud vu l’embouteillage. Quant à Katyn, si ce massacre vous conduit à condamner l’expérience socialiste, il vous faudrait du même coup condamner l’expérience capitaliste à l’évocation de Auschwitz…

      [Derrière l’URSS, il y a eu des millions de mort, un système étatique écrasant toute individualité, toute générosité.]

      Tout ce qui est excessif est négligeable. Si derrière l’URSS socialiste il y a « des millions de morts », derrière l’Allemagne capitaliste il y a Auschwitz, Buchenwald et les Einsatzgruppen. C’est le problème de la necrocomptabilité : quand on commence à se jeter les morts à la figure, il y a des stocks considérables des deux côtés. Quant à l’idée que le système soviétique a « écrasé toute générosité », que voulez vous que je vous dise…

      [C’est ce modèle là que vous souhaitez pour notre pays ? Un système où l’Etat est « roi-seigneur » et massacre tout le monde au nom de sa raison d’Etat ?]

      S’il faut choisir entre ce modèle-là et celui où l’argent est roi et massacre tout le monde au nom du profit, franchement, je ne sais pas lequel je choisirai. Mais par chance ce choix n’a rien d’obligatoire. Je veux dans mon pays un modèle socialiste construit en fonction de l’expérience historique française.

      [Je préfère « l’individu-roi » que « l’Etat-seigneur ».]

      Moi, je ne vois aucune raison de devoir choisir entre l’un et l’autre…

      [Franchement, l’expérience socialiste a plus de sang sur les mains que le modèle capitaliste ou sociétal américain.]

      Ah bon, vous trouvez ? Je ne sais pas si les chiliens, les argentins, les brésiliens ou les nicaraguayens seront d’accord avec vous. Encore une fois, je trouve que la nécrocomptabilité est une discipline absurde. Est-ce qu’il faut compter dans les « morts de l’expérience capitaliste » les enfants de douze ans qui descendaient à la mine et qui mouraient de silicose à quarante ans ? Les morts des expéditions coloniales ? Les morts des deux guerres mondiales, vu que l’agresseur était à chaque fois un état capitaliste ? Le génocide des indiens d’Amérique ? Vous voyez bien qu’on arrive assez rapidement à l’absurdité.

      Mettons-nous d’accord sur une chose : l’histoire humaine est tragique. La lutte des classes, qui est le moteur de l’histoire, met aux prises des groupes humains qui défendent leurs intérêts vitaux, et qui sont donc prêts à mourir pour eux. Et comme cela est vrai des deux côtés, il y a des morts. C’est terrible, mais c’est un fait. Et c’est tragique, parce que ces morts ne sont pas la conséquence d’une volonté de tuer, mais de la nature même du conflit.

      [Sans compter qu’elle s’est elle-même effondrée toute seule sur ses propres contradictions à partir des années 1970.]

      Pas « toute seule », justement. On l’a un petit peu aidé, en lui imposant une course aux armements ruineuse, en la soumettant à des sanctions et à un blocus sélectif, en punissant systématiquement les pays qui acceptaient d’échanger avec elle. Avant cela, on lui a imposé une guerre avec un coût humain et matériel inouï. Est-ce que si l’URSS avait pu exister en paix après 1920, si elle avait pu commercer librement, si elle ne s’était pas vu imposer une guerre puis une guerre froide, l’histoire aurait été la même ? La question est ouverte, et il est très difficile d’y répondre…

      [Aux Etats-Unis, nous avons vu il y a quelque jour, un vétéran Marines contester publiquement devant le Sénat américain l’intervention iranienne. Pensez-vous qu’en 1979, un vétéran fusiller marin de l’armée soviétique eut été capable de protester publiquement l’intervention de son pays devant le Comité central ? Il aurait été certainement fusillé sur le champ…]

      Est-ce que la contestation du vétéran devant le Sénat des Etats-Unis a changé quelque chose ? Non. Et cela répond à votre question : dès lors qu’un acte ne menace en rien le statu quo, qu’il ne change en rien la situation de la classe dominante, pourquoi ne pas le laisser se dérouler ? Cela fait permet d’évacuer la pression, et ne fait de tort à personne.

      Le système capitaliste aux Etats-Unis est aujourd’hui très solidement installé, il peut se permettre ce genre de « contestation », tout simplement parce qu’elle ne menace nullement les intérêts des couches dominantes. Si votre « Marine » avait parlé en 1949 plutôt qu’en 2026, son sort aurait probablement été très différent, parce qu’à ce moment là était moins sûr de sa puissance…

      Vous pouvez faire le parallèle avec la Révolution française : ce n’est pas la même chose lorsqu’on crie « à bas la République » lorsque les ennemis de la Révolution sont aux portes et que vous êtes la seule République parmi des monarchies qui veulent votre perte, que lorsqu’on crie « à bas la République » à Paris en 2026.

      [Enfin, vous évoquez à un moment la jeunesse de notre pays (et par extension celles des pays occidentaux), je suppose la « génération Z » ; comme présumément incapable de supporter la moindre frustration…Mais vous n’extrapolez pas un peu quand même ? Est-ce que toute la « jeunesse » de notre pays ressemble à ce descriptif très inspiré ?]

      Je ne sais pas, je n’ai pas fait de sondage scientifique. Mais si je crois les articles des journaux, le « stress » lié à Parcoursup n’est pas réservé à quelques individus. Je dois dire que cela rejoint mon expérience personnelle en tant que recruteur et chef d’un service. Je vous parle de « jeunes » qui ont autour de 24 ans (je ne sais pas si c’est la « génération Z », je m’y perds avec ces noms). La difficulté de les gérer dans un contexte frustrant, d’éviter qu’ils se démobilisent à la première contrariété sur le mode « on n’y arrivera jamais », leur besoin permanent de « câlinothérapie » a de quoi interpeller…

      [Il m’arrive dans mon cadre professionnel (je suis agent public titulaire dans un EP de province) de fréquenter des personnes (nouvellement arrivées, stagiaires ou vacataires) issues de ces classes d’âge. Mais je ne retrouve pas le descriptif dont vous faites état dans votre billet (ou dans d’autres plus anciens). Je vois de tout, y compris de très bons comportements professionnels qui feraient pâlir des vieux hauts-fonctionnaires gaulliens des années 60. Ils et elles ne sont pas tous « woke » ou « obsédés » par les questions environnementales…que sais-je encore.]

      J’aimerais me tromper, mais mon expérience est très différente de la vôtre. Je dois par ailleurs dire qu’il y a raison d’être optimiste : même s’ils arrivent avec de très mauvaises habitudes, si le collectif de travail est solide et que la direction tient les bonnes positions, ces jeunes se coulent relativement vite dans le moule – même si des fois il faut aller au clash pour que ça marche. Je vous donne un exemple : dans mon service, j’avais une nouvelle inspectrice (ingénieur) à qui, pour des raisons mystérieuses, le service de la paye n’avait pas intégré dans le mois une prime de 22€50. Alors qu’elle était sollicitée pour donner ses disponibilités pour le tour d’astreinte, elle avait répondu de façon, fort désagréable au responsable que « dans la mesure où sa prime n’avait pas été réglée elle ne participerait plus à l’astreinte ». L’affaire m’ayant été remontée, je l’ai convoquée pour lui dire que la participation au tour d’astreinte étant une obligation statutaire, son attitude était inacceptable, et qu’à défaut d’indiquer ses disponibilités dans la journée, elle aurait une sanction. Je n’ai plus jamais eu de problème avec elle, mais je suis persuadé que si je n’étais pas allé au clash immédiatement, ça ne se serait pas arrangé.

      [Vous évoquez en solution un « durcissement » des esprits pour cette jeunesse. Mais avec quoi ? Le service national ? Le Major Gérald Michiara nommé doyen de l’Inspection de l’Education nationale ?]

      Même si je pense que le service national était très utile, et que je regrette sa disparition, je ne crois pas qu’on puisse résoudre le problème comme cela. Désolé d’insister lourdement, mais je pense que le problème n’est pas conjoncturel, il est structurel. Le capitalisme avancé dans lequel nous vivons a besoin d’un certain type de consommateur. Et cet individu-île, sans mémoire, sans histoire, incapable de supporter la frustration, ayant un comportement de « client » et non de « citoyen », c’est le consommateur parfait. A l’inverse, un individu conscient, ferme dans ses choix, guidé par des traditions et des principes, capable de renoncer à la satisfaction de ses désirs ou de la retarder, c’est un très mauvais consommateur.

      Vouloir une jeunesse résiliente, capable d’entendre la vérité sur elle-même, de supporter la frustration et l’attente c’est toucher au modèle de consommation lui-même, et donc par ricochet au mode de production. Bien sûr, il y a l’initiative individuelle, ce que chacun d’entre nous pouvons faire pour essayer de transmettre aux jeunes qui nous entourent, à qui nous enseignons ou que nous encadrons, un certain nombre de principes d’action. Mais au niveau collectif, il faut être conscient que les moyens d’action sont limités tant que le rapport de force n’existe pas pour contester le mode de production lui-même.

      [Pour anecdote, mon père est resté longtemps officier réserviste dans l’armée de Terre jusqu’au tout début des années 90. Il a vu progressivement l’institution du service national dépérir, dériver vers trop de dysfonctionnel sans que l’institution militaire fasse quelques tentatives de réforme… Les milieux autorisés de tradition autoritaire ont évidemment accusé la jeunesse et l’esprit (de jouissance) de 1968 et des années 80.
      Bien au contraire. Mon père nous a raconté à moi et à mon frère que la crise était totalement endogène à l’institution. Ainsi l’encadrement des appelés étaient dans l’armée de Terre « refourgué » aux officiers réservistes car la tâche était considérée comme peu prestigieuse pour les officiers et les sous-officiers de carrière.]

      Pardon, mais ce raisonnement a un défaut évident. Admettons que le fait que « l’encadrement des appelés était refourgué aux officiers réservistes car considéré comme peu prestigieuse par les officiers et sous-officiers de carrière » soit la cause du « dépérissement » ? Mais depuis quand on « refourgue » ainsi l’encadrement des appelés ? Si cela avait été fait de tout temps, alors votre père n’aurait pas dû observer un « dépérissement », puisque c’était la continuité d’un état normal. Non, pour qu’il y ait « dépérissement », il faut qu’il y ait eu un état antérieur où cette situation n’existait pas. Quand se situe cet état, et pourquoi cela a changé ? Peut-être parce que la fonction d’encadrement, qui était très prestigieuse à une époque, est devenue une corvée lorsqu’il s’est agi d’encadrer les générations issues de « l’esprit de 68 », dont on ne pouvait rien en tirer…

      [La crise du service national trouvait d’ailleurs son origine dans les mutineries des appelés et rappelés durant la guerre d’Algérie, bien avant 1968 et Monsieur Jacques Tardi…]

      Qu’est ce qui vous fait dire ça ? Je ne me souviens pas que les « mutineries » en question, qui ont touché un groupe très marginal d’appelés, aient eu un quelconque effet sur le service national. Il est d’ailleurs très intéressant de constater que l’expérience de la guerre d’Algérie a touché plusieurs classes d’âge, en tout presque un million et demi d’appelés, et que cette expérience est souvent passée sous silence. Je me souviens d’un numéro de la revue Autrement qui était consacrée aux appelés d’Algérie, et qui était absolument passionnant.

      • Capitaine Felix dit :

        Merci pour votre réponse détaillée. 
        A titre complémentaire. 
        Je parle d’un retournement possible d’alliance au cas où le RN (allié à certains séides de la Droite “républicaine”) arriverait au pouvoir = un rapprochement avec la Russie de Poutine et consort…Le parti d’extrême droite partageant avec le régime russe un projet de modèle de société “organiciste”.
        Concernant l’histoire de l’URSS, je reconnais ne pas être spécialiste de la chose. Néanmoins, l’URSS présentait de nombreuses difficultés endogènes due à son tropisme bureaucratique, d’ailleurs mis en exergue par les intéressés eux-mêmes (cf; rapport de Novossibirsk). Je veux bien croire que l’Occident n’ait pas eu une attitude neutre entre les années 1920 et 1989.
        Il me semble que l’économiste Schumpeter estimait sa durée de vie plus longue que celle du capitalisme….Ironique
        Vous évoquez assez souvent le concept de “tragique” / “tragédie de l’histoire”. J’ai l’impression que le terme reste alambiqué, voire galvaudé au point il en devient un concept “tarte à la crème”. La revue Philosophie magazine date le concept d’une entrevue à l’Élysée entre Jean-Paul Sartre et Raymond Aron en 1979 (https://www.philomag.com/articles/le-tragique-de-lhistoire-pourquoi-macron-reprend-cette-expression). Ou alors est-ce que cela vient de Michel Clouscard ? Ou de Philippe Muray ? …..Bref sceptique quand même…
        Concernant le service militaire et la guerre d’Algérie, vous pouvez lire les écrits de Tramor Quemeneur et de Marius Loris Rodionoff. Entendu que le premier développe une ligne éditoriale proche de celle de B. Stora….Disons que la guerre d’Algérie a introduit une brèche dans cette institution, brèche qui s’est accrue au fil du temps jusqu’à la “suspension” à la fin des années 90. Vous avez eu ainsi des éléments charnières durant les “évènements” en Algérie : la publication de nombreux écrits de réfractaires (J-L Hurst, M. Maschino….) ; les lignes de fracture au sein des partis (y compris au PCF ? Non ?), des milieux intellectuels (“Manifeste des 121” vs “Manifeste des 185”) ; la structuration des objecteurs de conscience (ACNV) qui obtiendront un statut en 1963….
        Pour en revenir au service militaire à la fin des années 80, mon père évoquait dans ses souvenirs de réservistes, des situations très difficiles qu’il devait prendre en charge; des jeunes garçons qui selon lui n’avaient rien à faire dans une caserne, que l’on aurait du orienter vers une autre modalité du service national (le service militaire n’était qu’une des composantes possibles). Du coup, les officiers responsables abrutissaient les intéressés de taches type “Travaux d’intérêt général”, ou d’exercices inutiles (“ce matin, vous creusez la tranchée sur ce terrain vague ; l’après-midi vous rebouchez la tranchée”). Parfois, les appelés étaient laissés des journées entières dans les quartiers, “à disposition en chambre”. Cette période coïncidait d’ailleurs à un moment où le parc immobilier de l’armée de Terre était en déshérence. Sans compter les “passagers clandestins” souhaitant à tout prix une affectation dans un régiment du Train pour passer le permis de conduire gratuitement ; les jeunes diplômés en coopération technique sur des tâches et des missions totalement étrangères à la Défense nationale etc…..Selon mon père, l’institution est passée complètement à côté de l’esprit de la grande loi du 10 juin 1971 où le service militaire devait susciter auprès des anciens appelés une vocation à intégrer la réserve. Peut-être le modèle était-il à bout de souffle ? indépendamment de l’évolution de la société française…..Il est cocasse d’entendre aujourd’hui certaines personnalités appeler au retour du service national alors qu’eux-mêmes ont cherché à s’en affranchir durant leur jeunesse (voyez vers Nice).  
        A titre personnel, je ne pense pas que institution militaire doit avoir pour mission de “dresser” la jeunesse. Il y a d’autres institutions pour cela. Un modèle basé sur le volontariat serait plus indiqué. Mais je vous avoue être très individualiste…
        J’ai de quoi à m’inquiéter aussi personnellement vu que je suis né en 1983. Mon père m’a fait remarquer récemment que l’âge moyen actuel dans l’armée ukrainienne serait apparemment de 43 ans. En fait en cas de “conflit de haute intensité”, la pyramide des âges inversée ferait de ma génération la plus mobilisable…..
        Bien à vous
         

        • Descartes dit :

          @ Capitaine Felix

          [Je parle d’un retournement possible d’alliance au cas où le RN (allié à certains séides de la Droite “républicaine”) arriverait au pouvoir = un rapprochement avec la Russie de Poutine et consort…Le parti d’extrême droite partageant avec le régime russe un projet de modèle de société “organiciste”.]

          On peut avoir plus ou moins de sympathie pour les gens qui pensent comme vous, mais en dernière instance les systèmes d’alliances sont construits sur des considérations d’intérêt. S’il arrivait demain au pouvoir un groupe social dont les intérêts sont moins liés aux intérêts américains, un rééquilibrage de notre politique extérieure avec une ouverture vers la Russie ou la Chine s’opérerait probablement, mais cela n’a rien à voir avec une convergence idéologique. Le précédent gaullien est assez parlant de ce point de vue.

          [Concernant l’histoire de l’URSS, je reconnais ne pas être spécialiste de la chose. Néanmoins, l’URSS présentait de nombreuses difficultés endogènes due à son tropisme bureaucratique, d’ailleurs mis en exergue par les intéressés eux-mêmes (cf; rapport de Novossibirsk). Je veux bien croire que l’Occident n’ait pas eu une attitude neutre entre les années 1920 et 1989.]

          Il ne s’agit pas pour moi de nier les problèmes et les contradictions internes au système mis en place après 1917. Il est clair que le système de régulation administrative mis en place était dans beaucoup de domaines à la fois inefficace et inefficient comparé à un mécanisme de marché. Il est clair aussi qu’un système dans lequel les incitations sont seulement collectives ou symboliques pose un problème. Mais je reste convaincu que le système aurait pu aborder ces contradictions et les dépasser si le contexte avait été différent. Le besoin permanent de fonctionner dans un monde hostile a paralysé le système de la même manière que le font les guerres : quand votre pays est attaqué ou risque de l’être à tout moment, difficile de tolérer un débat public qui remettrait en cause le fonctionnement du pays. La deuxième guerre mondiale, avec les immenses destructions de capital humain et matériel, est un élément essentiel pour comprendre cette évolution.

          [Vous évoquez assez souvent le concept de “tragique” / “tragédie de l’histoire”. J’ai l’impression que le terme reste alambiqué, voire galvaudé au point il en devient un concept “tarte à la crème”. La revue Philosophie magazine date le concept d’une entrevue à l’Élysée entre Jean-Paul Sartre et Raymond Aron en 1979 (https://www.philomag.com/articles/le-tragique-de-lhistoire-pourquoi-macron-reprend-cette-expression). Ou alors est-ce que cela vient de Michel Clouscard ? Ou de Philippe Muray ? …..Bref sceptique quand même…]

          Je ne vois pas en quoi il serait « alambiqué ». D’abord, je ne parle jamais de « tragédie de l’histoire ». Les faits ne sont que des faits, ils ne sont en soi « tragiques ». La « tragédie » est dans le sens que nous donnons un sens à ces faits. Autrement dit, ce n’est pas l’histoire qui est « tragique », c’est notre vision de cette histoire qui peut l’être. Comme le signale très bien l’article que vous citez, ni Sartre ni Aron n’utilisent le mot « tragique » dans le sens propre. On pourrait remplacer dans leur texte « tragique » par « dramatique », et le sens resterait le même. Le problème d’Aron comme de Sartre, c’est la difficulté de mettre en accord le monde réel tel qu’il fonctionne et les principes moraux et éthiques qui sont les leurs.

          La vision « tragique » perd du terrain parce qu’elle est fondamentalement amorale, en ce qu’elle pose des dilemmes pour lesquels la morale ne peut donner la réponse. « Antigone a raison, mas Créon n’a pas tort », nous dit Camus, qui résume bien le problème. La vision tragique nous déstabilise, alors que le drame nous rassure parce que nous sommes certains d’avoir choisi la « bonne » solution. Tenez, pour donner un exemple banal, connaissez-vous la série « New York Police Judiciaire » ? Dans ses saisons les plus anciennes, elle était fondée sur des dilemmes juridiques qu’on peut qualifier de « tragiques ». Le système doit-il refuser de considérer des preuves acquises illégalement, qui dans le cas présent permettraient de condamner un criminel mais qui, en tant que précédent, pourraient menacer demain les garanties offertes aux innocents ? Faut-il appliquer le droit au risque de faillir à l’équité ? Et devant chaque dilemme, on aboutissait à une solution qui était toujours ambigüe. Mais si vous regardez les dernières saisons, vous noterez un changement radical : le bien triomphe toujours à la fin, aucun dilemme n’est moralement « insoluble »…

          [Disons que la guerre d’Algérie a introduit une brèche dans cette institution, brèche qui s’est accrue au fil du temps jusqu’à la “suspension” à la fin des années 90.]

          Je pense que vous prenez ici le symptôme pour la cause. La guerre d’Algérie a certainement mis en évidence une remise en cause de l’idée de « devoir national » attaché à la conscription, mais je ne pense pas qu’elle l’ait créée. C’est l’évolution de la société qui conduisait à une remise en cause du service national – et le mot « national » est ici important, parce que la remise en cause va bien plus loin que l’aspect militaire. La guerre d’Algérie n’est que le catalyseur. Vous noterez d’ailleurs que la conscription a été progressivement abandonnée dans l’ensemble des pays développés (en 1972 en Australie, en 1997 en Belgique et aux Pays-Bas, en 2001 en Espagne, en Italie en 2006, au Danemark, en 2010, en Allemagne en 2011 pour ne donner que quelques exemples). Et cela sans qu’il y ait une guerre coloniale ou civile pour « introduire une brèche » dans l’affaire…

          Il est très difficile de faire accepter la conscription aux « individus-îles » que le capitalisme avancé fabrique. Ne parlons même pas de « mourir pour la patrie ». Qui aujourd’hui imagine de donner une année de sa vie gratuitement ou presque à la collectivité ? Personne, ou presque. Et en réponse à cette évolution, les armées se sont adaptées : les soldats sont devenus des professionnels, qui se battent pour une solde et recherchent à se « réaliser professionnellement » – de ce point de vue, les publicités de recrutement des armées sont sans ambigüité. Bien sûr, la mystique militaire est toujours là, avec son contenu tragique. Mais on sent bien qu’elle est de moins en moins la traduction d’une réalité. Quand les familles des militaires décédés font des procès à l’armée pour « mise en danger »…

          [Vous avez eu ainsi des éléments charnières durant les “évènements” en Algérie : la publication de nombreux écrits de réfractaires (J-L Hurst, M. Maschino….) ; les lignes de fracture au sein des partis (y compris au PCF ? Non ?), des milieux intellectuels (“Manifeste des 121” vs “Manifeste des 185”) ; la structuration des objecteurs de conscience (ACNV) qui obtiendront un statut en 1963….]

          Oui, mais ces éléments traduisent la remise au goût du jour d’un discours pacifiste bien plus ancien. Je ne crois pas que la guerre d’Algérie soit un phénomène déterminant, même s’il a pu accélérer les choses. Comme je l’ai montré plus haut, le mouvement d’abandon de la conscription est un mouvement global…

          [Pour en revenir au service militaire à la fin des années 80, mon père évoquait dans ses souvenirs de réservistes, des situations très difficiles qu’il devait prendre en charge ; des jeunes garçons qui selon lui n’avaient rien à faire dans une caserne, que l’on aurait dû orienter vers une autre modalité du service national (le service militaire n’était qu’une des composantes possibles).]

          Je ne vois pas très bien de quoi vous voulez parler. C’est quoi un « jeune garçon qui n’a rien à faire dans une caserne » ? Si demain par malheur il fallait mobiliser les gens pour défendre le pays, que ferait-on de ces « jeunes garçons » ?

          Mais sur le fond, je suis d’accord avec vous. En 1980, le service national était déjà un anachronisme, dans une société qui proclamait la primauté absolue de l’individu et ridiculisait toute forme de discipline collective. Les militaires eux-mêmes ne consacraient aucune réflexion à la question de la conscription et de son évolution, dans laquelle beaucoup de gradés voyaient au pire un boulet, au mieux une source de main d’œuvre bon marché.

          [Selon mon père, l’institution est passée complètement à côté de l’esprit de la grande loi du 10 juin 1971 où le service militaire devait susciter auprès des anciens appelés une vocation à intégrer la réserve. Peut-être le modèle était-il à bout de souffle ? indépendamment de l’évolution de la société française…]

          Non, A CAUSE de l’évolution de la société française. La société a évolué, et cette évolution condamnait à terme la conscription. Le capitalisme pousse logiquement à la division du travail, et on ne voit pas pourquoi la fonction militaire échapperait à ce mouvement. Pire : on sait que le capitalisme réduit tous les rapports sociaux aux rapports d’argent. Il est donc logique de voir disparaître l’idée qu’on pourrait mourir pour son pays ou pour l’honneur de sa lignée, pour la remplacer par l’idée qu’on meurt pour une solde. La logique de la conscription est liée à une conception aristocratique de la société, celle d’un devoir auquel vous astreindrait le statut de citoyen. Cette conception est en perte de vitesse, comme la notion même de « devoir »…

          [Il est cocasse d’entendre aujourd’hui certaines personnalités appeler au retour du service national alors qu’eux-mêmes ont cherché à s’en affranchir durant leur jeunesse (voyez vers Nice).]

          C’est cocasse, en effet, mais il faut être tolérant. On dit que les vieux donnent de bons conseils pour se consoler de ne plus pouvoir donner de mauvais exemples. Moi-même je donne aux jeunes des conseils que je regrette aujourd’hui de ne pas avoir suivi quand j’avais leur âge… on a le droit de commettre des erreurs, et de s’en repentir !

          [A titre personnel, je ne pense pas que l’institution militaire doit avoir pour mission de “dresser” la jeunesse. Il y a d’autres institutions pour cela. Un modèle basé sur le volontariat serait plus indiqué. Mais je vous avoue être très individualiste…]

          J’ai une autre perception. Je pense qu’il est très difficile pour une institution d’aller à contrecourant des valeurs, des exigences et des interdits dominants. Lorsqu’on exige de l’école qu’elle fasse régner l’égalité dans une société fondée sur des inégalités irréductibles, on ne peut s’étonner d’être déçu. Demander à l’armée de « discipliner » – je recuse le terme « dresser » – des individus dans une société où le discours dominant fait de « discipline » un gros mot, c’est lui donner une mission très difficile, pour ne pas dire impossible. C’est pourquoi pour moi le rétablissement du service national n’aurait de sens que dans le cadre d’un changement du discours dominant. Après, si l’on veut s’inscrire dans une logique de discipline collective au niveau national, on voit mal pourquoi l’institution militaire serait moins bien armée que l’institution scolaire pour le faire, par exemple…

          Accessoirement, à l’individualiste que vous êtes, je dirai que l’individualisme est une posture tout à fait respectable… à condition d’être kantien. On ne peut pas réclamer la liberté de l’individu pour soi et prêcher la discipline collective pour les autres.

          [J’ai de quoi à m’inquiéter aussi personnellement vu que je suis né en 1983. Mon père m’a fait remarquer récemment que l’âge moyen actuel dans l’armée ukrainienne serait apparemment de 43 ans. En fait en cas de “conflit de haute intensité”, la pyramide des âges inversée ferait de ma génération la plus mobilisable…]

          Mourir pour la patrie
          Est le destin le plus noble
          Le plus digne d’envie…

  12. MJJB dit :

    Les classes dirigeantes françaises n’avaient jamais véritablement adhéré au projet gaulliste d’indépendance nationale “tous azimuts”, et l’ont démantelé, méthodiquement et sans miséricorde, depuis la seconde moitié des années 1970. Aujourd’hui, il ne reste quasiment plus rien de tout ce qui faisait notre force, de tout ce qui pouvait (aurait pu ?) nous protéger contre le chaos du monde – je n’ose prononcer le mot de “grandeur”, qui, à lui seul, symbolise et résume tout ce que nos soi-disantes “élites” haïssent et cherchent à annihiler. Ce démantèlement, qui s’est accéléré à chaque nouveau Président de la République, continue en ce moment même, et cherche désormais à s’attaquer à la garantie ultime de notre existence en tant que Nation : l’arme nucléaire. On ne peut exclure qu’une partie d’entre elles voient la crise actuelle comme l’occasion de rendre, enfin ! irréversible une évolution, actant la fin définitive de la France et sa dissolution (comme on dissout un morceau de sucre dans l’eau) dans une chimérique “Europe” qui semble les obnubiler.
     

    Je n’oublie pas l’inscription peinte sur un des chars américains entrant en Irak : « Today Baghdad, tomorrow Paris ». Aujourd’hui les bombes tombent sur Téhéran, demain ce pourrait bien être notre tour. Il faut se préparer maintenant, moralement et matériellement. Demain, il sera peut-être trop tard.

     
    Bravo. Vous avez mille fois raison. Mais notre population est abrutie par des décennies d’américanisation forcenée, laquelle ne montre aucun signe d’amollissement, bien au contraire. Et il ne s’agit pas là uniquement d’une tocade de classes dirigeantes et/ou intermédiaires, loin de là. Le lavage de cerveau a atteint, en profondeur, absolument TOUTES les classes sociales. Blum-Byrnes est passé par là. 
     

    Une population qui a besoin de soins psychiatriques pour faire face à Parcoursup est mal armée pour tenir bon et longtemps devant une agression étrangère.

     
    Que voulez-vous, depuis 1945, notre petit coin du monde, c’est-à-dire l’Europe occidentale, a connu une ère de paix et de prospérité quasiment sans précédent dans l’histoire universelle. Comment s’étonner que certains réflexes se soient émoussés. Mais cette ère touche vraisemblablement à sa fin ; quelque soit son issue, la guerre qui vient d’éclater fait que nous nous dirigeons, à très brève échéance, vers une crise économique majeure, sans doute pire que celle de 1929. La dure loi de la nécessité va bientôt nous étreindre ; et si l’on ne peut exclure que notre endouillettement ne cause notre perte face à un tel choc, il est également tout à fait possible que les vieilles épées remisées au grenier n’aient, une fois désempoussiérées, rien perdu de leur tranchant ancestral. Mais ne nous le cachons pas : pour pouvoir espérer nous redresser, il nous faudra d’abord passer par bien des souffrances et bien des tribulations.

    • Descartes dit :

      @ MJJB

      [Les classes dirigeantes françaises n’avaient jamais véritablement adhéré au projet gaulliste d’indépendance nationale “tous azimuts”, et l’ont démantelé, méthodiquement et sans miséricorde, depuis la seconde moitié des années 1970.]

      Ca dépend de quelles classes dirigeantes. Le gaullisme a toujours divisé la bourgeoisie, entre une bourgeoisie industrielle qui a largement bénéficié de l’ambitieuse politique industrielle du gaullisme – Marcel Dassault est peut-être l’exemple le plus amusant – et une bourgeoisie financière qui fut lourdement mise à contribution, notamment à travers les taux réels négatifs, et dont Giscard fut l’un des représentants. C’est surtout cette bourgeoisie financière, avec le soutien des classes intermédiaires, qui a démantelé systématiquement le projet gaullien.

      [Aujourd’hui, il ne reste quasiment plus rien de tout ce qui faisait notre force, de tout ce qui pouvait (aurait pu ?) nous protéger contre le chaos du monde – je n’ose prononcer le mot de “grandeur”, qui, à lui seul, symbolise et résume tout ce que nos soi-disantes “élites” haïssent et cherchent à annihiler.]

      Dire « qu’il n’en reste rien » me paraît un peu exagéré. Il y a encore quelques beaux restes : la force de dissuasion, le programme électronucléaire, le réseau ferré à grande vitesse, des institutions de recherche comme le CEA ou l’institut Pasteur. Mais il est vrai que, par manque d’entretien et d’ambition, ce patrimoine se dégrade de jour en jour et qu’on arrive à un point critique où la question de notre capacité à rebondir se pose.

      [Ce démantèlement, qui s’est accéléré à chaque nouveau Président de la République,]

      Formulé ainsi, on a l’impression que cet état de fait tient à la personnalité ou à l’action des présidents de la République qui se sont succédés. Oui, les hommes ont un poids et peuvent infléchir le cours de l’histoire. L’infléchir, mais pas le renverser. L’action de nos présidents de la République traduit certes leur personnalité, leur caractère, mais elle traduit surtout l’état de la société, le rapport de forces entre les classes et les groupes sociaux. De Gaulle avait une personnalité hors du commun, c’est entendu. Mais son action dans la période 1958-69 n’a été possible que parce que le pacte implicite du gaullo-communisme lui donnait une base sociale solide. Quand cette base s’est affaiblie devant la montée en puissance des classes intermédiaires, le système s’est bloqué.

      C’est pourquoi le débat pour savoir qui, parmi les candidats qui briguent nos suffrages, s’installera demain à l’Elysée est un débat pour la gallérie. La véritable question est quel est le groupe social qui, à travers lui, pèsera sur la décision publique. En 1983 ce sont des hommes « de gauche » qui sont aux manettes, et ils font une politique néolibérale, parce que c’est ce que leur électorat structurel demande.

      [(…) continue en ce moment même, et cherche désormais à s’attaquer à la garantie ultime de notre existence en tant que Nation : l’arme nucléaire. On ne peut exclure qu’une partie d’entre elles voient la crise actuelle comme l’occasion de rendre, enfin ! irréversible une évolution, actant la fin définitive de la France et sa dissolution (comme on dissout un morceau de sucre dans l’eau) dans une chimérique “Europe” qui semble les obnubiler.]

      Il est clair qu’une partie des élites caresse cette option. Mais la brutalisation de la politique internationale rend aujourd’hui cette voie impossible à emprunter. A l’époque de la fin de l’histoire, quand on pouvait expliquer que le « doux commerce » allait changer les mœurs et que l’époque des rapports de force était finie, le discours sur l’abandon de l’arme nucléaire ou son « européisation » pouvait être entendu par l’opinion. Le retour de la violence ouverte dans les rapports intenationaux a rappelé aux électeurs que le monde est un endroit dangereux, et que l’adage « si vis pacem, para bellum » (« si tu veux la paix, prépare la guerre ») est toujours d’actualité. Ce n’est pas par hasard si dans son discours de l’Ile Longue, notre président s’est senti obligé de rappeler sans ambiguïté que son projet de « européisation » n’impliquait en aucun cas que le bouton nucléaire dépende d’une autre autorité que le président de la République française.

      [« Une population qui a besoin de soins psychiatriques pour faire face à Parcoursup est mal armée pour tenir bon et longtemps devant une agression étrangère. » Que voulez-vous, depuis 1945, notre petit coin du monde, c’est-à-dire l’Europe occidentale, a connu une ère de paix et de prospérité quasiment sans précédent dans l’histoire universelle. Comment s’étonner que certains réflexes se soient émoussés.]

      Cela ne m’étonne pas. Ce qui me paraît par contre être remis en question, c’est l’irénisme de nos élites politiques et intellectuelles qui se sont convaincus que cette anomalie historique allait durer éternellement, et qui n’ont pas préparé la suite. Je pense qu’ils n’ont pas intégré une donnée fondamentale : cette « ère de paix et de prospérité sans précédent » est exogène : elle était la conséquence de l’équilibre de la terreur entre les deux « grands », et de leur décision de « geler » le continent européen. La chute du Mur a marqué le dégel, et donc la reprise des conflits.

      [Mais cette ère touche vraisemblablement à sa fin ; quelle que soit son issue, la guerre qui vient d’éclater fait que nous nous dirigeons, à très brève échéance, vers une crise économique majeure, sans doute pire que celle de 1929. La dure loi de la nécessité va bientôt nous étreindre ; et si l’on ne peut exclure que notre endouillettement ne cause notre perte face à un tel choc, il est également tout à fait possible que les vieilles épées remisées au grenier n’aient, une fois désempoussiérées, rien perdu de leur tranchant ancestral. Mais ne nous le cachons pas : pour pouvoir espérer nous redresser, il nous faudra d’abord passer par bien des souffrances et bien des tribulations.]

      Pour que les choses changent, il faut qu’il y ait suffisamment de monde qui ait intérêt à changer. Et nous sommes pris dans un système où le niveau de vie des classes intermédiaires – mais aussi en partie celui des couches populaires – est financé par l’endettement. Aussi longtemps que ce système tient, je ne vois rien changer, pas plus que je ne vois une « cris pire que celle de 1929 ». Le problème va apparaître quand le système fondé sur l’endettement s’effondrera, soit parce que les prêteurs ne voudront plus prêter, soit parce que les débiteurs ne pourront plus payer je ne dis même pas le capital – ça, tout le monde sait qu’il ne sera jamais remboursé – mais les intérêts.

  13. Bob dit :

    @ Descartes
     
    [ l’Union européenne n’a d’Union que le nom]
     
    Tout à fait.
     
    [Aujourd’hui les bombes tombent sur Téhéran, demain ce pourrait bien être notre tour]
     
    Vraiment ? J’imagine que vous sous-entendez qu’elles seraient de fabrication américaine pour toute tentative de rébellion du vassal que nous somes devenus pour eux. Remarquez qu’on est encore très loin d’une telle attitude.
     
    Je trouve remarquable – je dirais presque admirable – le refus clair et net de l’Espagne d’autoriser l’accès aux Américains à leurs bases militaires en Andalousie, tout autant que d’affirmer haut et fort que cette décision est prise pour protester contre une agression injustifiée (contrairement à nous qui avons donné l’accès à celle d’Istres, “pour des avions ne participant pas au combat direct” : même pas capable d’assumer !). Voilà un pays économiquement nain par rapport aux USA, avec quasi aucune puissance militaire, et qui malgré tout refuse de s’aplatir.
    On notera que l’Espagne de Sanchez était le seul pays européen à qualifier de génocide l'”opération” israélienne sur Gaza. 
    Ce n’est sans doute pas une coïncidence.
     

    • Descartes dit :

      @ Bob

      [« Aujourd’hui les bombes tombent sur Téhéran, demain ce pourrait bien être notre tour » Vraiment ? J’imagine que vous sous-entendez qu’elles seraient de fabrication américaine pour toute tentative de rébellion du vassal que nous sommes devenus pour eux. Remarquez qu’on est encore très loin d’une telle attitude.]

      Bien entendu, je parle au sens figuré. Je ne pense pas que les américains ou n’importe quel pays européen pourrait réellement bombarder Paris. Mais une agression qui se traduirait par des actes plus ou moins dévastateurs dans le plan économique, social, ou sécuritaire, cela me parait parfaitement possible et même très probable dans les années qui viennent. Les Américains ont déjà séquestré un cadre supérieur d’une entreprise française pour faire pression sur sa direction ou infligé des lourdes amendes à nos banques pour leur imposer une politique commerciale. Ils ont même contribué à l’organisation d’attentats sur notre territoire, y compris contre le président de la République. Pensez-vous qu’ils auraient des scrupules de couper nos approvisionnements pétroliers ou gaziers, d’infliger de lourdes pénalités ou droits de douane à nos entreprises, d’avoir recours à des cyber-attaques ou de nous couper l’accès aux systèmes comme VISA et Mastercard ? Vous savez, on peut faire beaucoup de mal à notre pays sans avoir à bombarder les Invalides ou Notre-Dame.

      [Je trouve remarquable – je dirais presque admirable – le refus clair et net de l’Espagne d’autoriser l’accès aux Américains à leurs bases militaires en Andalousie, tout autant que d’affirmer haut et fort que cette décision est prise pour protester contre une agression injustifiée (contrairement à nous qui avons donné l’accès à celle d’Istres, “pour des avions ne participant pas au combat direct” : même pas capable d’assumer !).]

      Il n’y a pas si longtemps, nous étions capables de cela et plus, du temps de Chirac-Villepin. Mais il faut reconnaître à Sanchez un vrai courage. Déjà il y a quelques mois il avait refusé sans ambiguïté l’injonction de Trump à faire passer son budget militaire à 5% de son PIB, alors que l’ensemble des « alliés » (guillemets obligatoires) des Etats-Unis en Europe baissaient la tête devant le diktat. Il faut reconnaître cela à la social-démocratie espagnole.

      • Bob dit :

        @ Descartes
         
        [Bien entendu, je parle au sens figuré. Je ne pense pas que les américains ou n’importe quel pays européen pourrait réellement bombarder Paris.]
         
        Je l’avais interprété au sens propre.
         
        [Pensez-vous qu’ils auraient des scrupules de couper nos approvisionnements pétroliers ou gaziers, d’infliger de lourdes pénalités ou droits de douane à nos entreprises, d’avoir recours à des cyber-attaques ou de nous couper l’accès aux systèmes comme VISA et Mastercard ?]
         
        Les Etats-Unis n’auraient – cela me semble évident – absolument AUCUN scrupule à le faire. On peut s’attendre à tout de la part d’un Etat voyou.
         

        • Lhaa Francis dit :

               En 74/75,  l’Humanité avait rapporté une  petite phrase  ”  rassurante  ”  de Kissinger, qui regrettait que dans un pays aux structures aussi complexes que la France, une intervention directe était impossible  (  référence  au  coup d ‘ Etat au Chili  ). Et l’Huma se posait  ”  gravement  ”  la question  :  mais une intervention indirecte  ?  Perso, je doute que la  CIA soit derrière le Petit Clamart, il y avait suffisamment d’allumés dans la mouvance  Algérie Française.  Pour le reste, la création de FO, par exemple, ça paye pas de mine, y a pas eu un seul coup de fusil, mais ils ont sacrément cassé les pattes du mouvement ouvrier. Aussi, pour les plus jeunes, la  tentative de coup de force avec la création de l’AMGOTT, que Mongénéral a bloquée au démarrage, c’était plutôt   ”  gonflé  “.

          • Descartes dit :

            @ Lhaa Francis

            [Perso, je doute que la CIA soit derrière le Petit Clamart, il y avait suffisamment d’allumés dans la mouvance Algérie Française.]

            Que la CIA ait organisé l’attentat, c’est en effet peu probable. Qu’ils aient eu connaissance, voire encouragé les assassins… c’est une autre affaire.

            [Pour le reste, la création de FO, par exemple, ça paye pas de mine, y a pas eu un seul coup de fusil, mais ils ont sacrément cassé les pattes du mouvement ouvrier.]

            C’est un très bon exemple d’intervention indirecte.

        • Jopari dit :

          [Bien entendu, je parle au sens figuré. Je ne pense pas que les américains ou n’importe quel pays européen pourrait réellement bombarder Paris.] Je l’avais interprété au sens propre.
          Il est possible que l’administration Trump, s’étant lancée dans des revendications irrédentistes et expansionnistes envers le Canada et le Groenland, veuille également revendiquer les territoires d’outre-mer européens en Amérique.
          Il est donc possible que l’administration Trump soutienne des activistes comme en Alberta, se livre à des pressions militaires comme au Groenland ou bien à une “opération militaire spéciale” comme au Venezuela.

          • Descartes dit :

            @ Jopari

            [Il est possible que l’administration Trump, s’étant lancée dans des revendications irrédentistes et expansionnistes envers le Canada et le Groenland, veuille également revendiquer les territoires d’outre-mer européens en Amérique.]

            Possible… à condition qu’ils aient des réserves de pétrole, de métaux rares, et autres douceurs du même style. Je doute qu’il s’intéresse à la Guadeloupe ou la Martinique…

      • Jopari dit :

        Pensez-vous qu’ils auraient des scrupules de couper nos approvisionnements pétroliers ou gaziers, d’infliger de lourdes pénalités ou droits de douane à nos entreprises, d’avoir recours à des cyber-attaques ou de nous couper l’accès aux systèmes comme VISA et Mastercard ?

        Nicolas Guillou, magistrat français près la Cour pénale internationale, a été placé par Trump sous sanctions pour avoir inculpé Nétanyahou et Yoav Gallant pour les crimes contre l’humanité commis à Gaza.
        Résultat: aucune banque française ne veut, en France même, fournir de services à un français pour des faits relatifs à son activité de fonctionnaire détaché.
        Concrètement, ses comptes sont bloqués, ainsi que la fermeture ou la suspension de tous les comptes américains (PayPal, Apple Pay, Amazon, etc.), des systèmes de paiement (Visa, Mastercard, American Express, etc.) et de toutes les banques en lien avec les États-Unis.
        En effet, une entreprise française voulant pouvoir accéder au marché américain doit respecter ces sanctions extraterritoriales.
        Et il n’est pas le seul magistrat dans ce cas: les juges ayant condamnés Jair Bolsonaro au Brésil se sont également retrouvés sanctionnés jusqu’à ce que Lula proteste. Moi qui pensait que les seuls à menacer les juges les déplaisant, c’étaient les gangsters et les terroristes…
        L’UE a bien adopté des lois anti-coercition pour interdire l’application de telles sanctions (Cuba, Iran, etc.) mais a peu servi.
        D’ailleurs, couper ces services numériques, c’est déjà arrivé à la CPI.

        • Descartes dit :

          @ Jopari

          [Nicolas Guillou, magistrat français près la Cour pénale internationale, a été placé par Trump sous sanctions pour avoir inculpé Nétanyahou et Yoav Gallant pour les crimes contre l’humanité commis à Gaza. Résultat: aucune banque française ne veut, en France même, fournir de services à un français pour des faits relatifs à son activité de fonctionnaire détaché.]

          Et c’est logique. Les banques savent que l’Etat français n’a plus la possibilité de les défendre en imposant des sanctions – c’est là le privilège de la Commission européenne. Et que le jour où l’Union européenne prendra des mesures pour résister aux Américains, les poules auront des dents. On ne peut pas demander aux banques de s’exposer sans couverture.

          [L’UE a bien adopté des lois anti-coercition pour interdire l’application de telles sanctions (Cuba, Iran, etc.) mais a peu servi.]

          Les dispositifs anti-coercition de l’UE ont été pensés vis-à-vis de la Chine. Ils sont difficiles à mettre en œuvre (ils nécessitent une majorité qualifiée) surtout envers un pays dont on est fortement dépendant pour des activités stratégiques, comme c’est le cas des Etats-Unis.

          [D’ailleurs, couper ces services numériques, c’est déjà arrivé à la CPI.]

          Un rappel salutaire…

  14. Louis dit :

    @Descartes
     

    Mais je ne suis pas sûr de votre conclusion. Le dilemme tragique ne tient pas tant au fait qu’on fait des choix « sans certitude et sans retour ». Le choix « tragique » a des conséquences tout à fait prévisibles : Antigone SAIT que sa tentative d’enterrer son frère la conduit à la mort… et Créon lui offre la possibilité de revenir en arrière. Ce qui caractérise le dilemme tragique est qu’il n’y a pas de « bonne » solution, que TOUS les choix ont un pris très élevé. Antigone a le choix entre perdre la vie et perdre son âme ; Rodrigue entre perdre son honneur et perdre la femme qu’il aime.

     
    L’incertitude est plutôt du côté du lecteur : a-t-il fait le bon choix ? Cela aurait-il valu le coup de faire l’autre choix ? C’est bien parce que tous les choix sont bons, que l’incertitude – à défaut d’un meilleur mot – existe : sans cela, on n’éprouverait rien à la lecture des hésitations de Rodrigue ou de Titus, et notamment parce qu’on sait qu’une fois le choix fait, il n’y a pas de retour en arrière. 
     

    Le romanesque ne reprend nullement cet aspect. Les personnages peuvent faire le « mauvais » choix, mais en général il y aurait pu y avoir un « bon »…

     
    Bien sûr, le roman n’est pas la tragédie, mais quel aurait été le bon choix ? Assurément, Rastignac s’enfonce dans l’infamie, mais eût-il mieux valu qu’il restât à Angoulême, et qu’il gardât ses illusions ? Le dilemme n’est pas du même ordre, j’en conviens toutefois.
     

    Les héros des contes sont justement des « personnages romanesques » (pensez aux trois mousquetaires). Un roman ne finit pas nécessairement par une catastrophe : les personnages ont la possibilité de faire le « bon » choix, contrairement au personnage tragique qui n’a devant lui que des « mauvais » choix.

     
    Mais les épopées d’Alexandre Dumas ne sont-elles pas des exceptions, parmi les meilleurs romans ? Pour un héros positif comme d’Artagnan, combien de personnages ambigus comme Pantagruel, Valmont, Rastignac, Bardamu, etc. ? Et combien de romans sont-ils médiocres précisément parce qu’ils sont cousus de fil blanc, à la manière d’un conte ? Cela dit, autre exception notable, ce sont les personnages de Hugo, qui ne sont ni des personnages de conte, ni des personnages tragiques : ce sont des victimes…
     

    Dans un marché « pur et parfait », toute entente entre les acteurs est rigoureusement interdite, précisément parce qu’une entente leur donnerait des moyens d’imposer leur volonté. Et le boycott – c’est-à-dire, la décision concertée de ne pas acheter ou de ne pas vendre – est donc un acte interdit, parce qu’il empêche le mécanisme de régulation de fonctionner.

     
    Merci. 
     

    Attention à ne pas mélanger deux choses. « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui » est une formulation qui appartient à la logique contractualiste. On ne peut parler d’un « isolement » de l’individu puisque c’est une logique qui fait dépendre ce qu’il vous est permis de faire d’une vision sociale – puisqu’il faut bien que quelqu’un décide de ce qui est « nuisible ».

     
    Au départ, sans doute. Dans la bouche de mes élèves, cela dit, celui qui décide de ce qui est “nuisible”, c’est d’abord soi-même contre les autres. 
     

    Développer une théorie complète des institutions va bien au-delà de mes capacités. Tout ce que je peux faire, c’est de coucher sur le papier quelques réflexions sur la question.

     
    J’en n’en aurais pas demandé plus, et je n’ai pas été déçu. Merci beaucoup. 

     
    D’abord, penser des institutions implique penser des hiérarchies. […] Une pensée institutionnelle implique nécessairement une société hiérarchisée, et donc la définition des critères qui fondent cette hiérarchie. Selon que la hiérarchie soit fondée sur l’argent, sur la naissance, sur le savoir, sur le mérite et l’effort, vous n’aurez pas les mêmes institutions.
    Ensuite, une institution ne peut exister sans frontières, autrement dit, sans établir une distinction entre ce qui est « dedans » et ce qui est « dehors ». […] Une institution qui donne des bénéfices sans imposer aucune contrainte est en grand danger, puisque tout le monde voudra y adhérer et que les critères pour refuser cette adhésion apparaîtront comme purement arbitraires.
    Mais surtout, une « pensée institutionnelle » doit partir de l’idée que les institutions sont nécessaires, que l’homme n’est libre – et n’échappe à « la guerre de tous contre tous » que par l’intermédiaire des institutions.

     
    O, when degree is shaked,Which is the ladder of all high designs,The enterprise is sick. How could communities,Degrees in schools and brotherhoods in cities,Peaceful commerce from dividable shores,The primogeneity and due of birth,Prerogative of age, crowns, scepters, laurels,But by degree stand in authentic place?Take but degree away, untune that string,And hark what discord follows. Each thing meetsIn mere oppugnancy. The bounded watersShould lift their bosoms higher than the shoresAnd make a sop of all this solid globe;Strength should be lord of imbecility,And the rude son should strike his father dead;Force should be right, or, rather, right and wrong,Between whose endless jar justice resides,Should lose their names, and so should justice too.Then everything includes itself in power,Power into will, will into appetite,And appetite, an universal wolf,So doubly seconded with will and power,Must make perforce an universal preyAnd last eat up himself.
    (Shakespeare, Troilus & Cressida, I, 1)
    Et pour l’honneur de notre langue :
    Oh ! quand la hiérarchie est ébranlée, — elle qui sert d’échelle à tous les hauts desseins, — on voit défaillir l’entreprise humaine. Comment les communautés, — les degrés dans les écoles, les fraternités dans les cités, — le trafic paisible des rivages séparés, — les droits de l’aînesse, et de la naissance, — les prérogatives de l’âge, les couronnes, les sceptres, les lauriers — conserveraient-ils leurs titres authentiques sans la hiérarchie ? — Supprimez la hiérarchie, faussez seulement cette corde, — et écoutez quelle dissonance ! Tous les êtres se choquent — dans une lutte ouverte. Les eaux naguère contenues, — gonflent leurs seins au-dessus des rives, — et inondent tout ce globe solide. — La violence asservit la faiblesse, — et le fils brutal frappe son père à mort. — La force devient la justice : ou plutôt le juste et l’injuste, — ces éternels adversaires entre lesquels siège l’équité, — perdent leurs noms, comme l’équité, le sien. — Alors tout se retranche dans la puissance ; — la puissance, dans la volonté ; la volonté, dans l’appétit ; — et l’appétit, ce loup universel, — ainsi doublement secondé par la volonté et par la puissance, — fait nécessairement sa proie de l’univers — et finit par se dévorer lui-même.
    (même référence, traduction par Hugo fils)
     
    N’ayant rien à redire à ce que vous affirmez, c’était la moindre des choses que de vous répondre par ces vers : au fond, vous n’êtes pas si seul que vous ne l’affirmez parfois ! Il y a Shakespeare !
     

    Oui et non : vous, en tant qu’enseignant, vous êtes aussi une « institution ». Mais je comprends ce que vous voulez dire. Le foudroîment doit venir d’en haut : pour être vraiment efficace, il doit être infligé par l’institution scolaire, et soutenu par l’institution parentale.

     
    A vrai dire, je ne pensais même pas aux parents. Non, je pensais aux dissensions au sein même de l’école : lorsque la surveillance générale, ou bien d’autres collègues, quand ce n’est pas la direction, viennent mettre des bâtons dans les roues (parfois pour de très valables raisons qui ont de très mauvaises causes). 
     

    C’est cet exercice qu’il faudrait faire avec les élèves. Une fois qu’ils ont « délibéré », leur poser la question de la mise en œuvre. Qui la rend effective ? Avec quels moyens ?

     
    Eh bien, le jour où je voudrais voir leur déconfiture, je le leur demanderai ! 

    • Descartes dit :

      @ Louis

      [L’incertitude est plutôt du côté du lecteur : a-t-il fait le bon choix ? Cela aurait-il valu le coup de faire l’autre choix ? C’est bien parce que tous les choix sont bons, que l’incertitude – à défaut d’un meilleur mot – existe : sans cela, on n’éprouverait rien à la lecture des hésitations de Rodrigue ou de Titus, et notamment parce qu’on sait qu’une fois le choix fait, il n’y a pas de retour en arrière.]

      J’avais mal compris l’endroit où vous faisiez reposer l’incertitude. Si je comprends bien, c’est moins une incertitude quant aux conséquences de ses actions, que l’incertitude quant au choix entre les différentes actions possibles.

      [« Le romanesque ne reprend nullement cet aspect. Les personnages peuvent faire le « mauvais » choix, mais en général il y aurait pu y avoir un « bon »… » Bien sûr, le roman n’est pas la tragédie, mais quel aurait été le bon choix ? Assurément, Rastignac s’enfonce dans l’infamie, mais eût-il mieux valu qu’il restât à Angoulême, et qu’il gardât ses illusions ? Le dilemme n’est pas du même ordre, j’en conviens toutefois.]

      Exactement. Le choix de Rastignac est un choix de préférence, un peu comme « fromage ou dessert ». Préférez-vous être un homme honnête dans une ville de province, ou immoral et riche à Paris ? Ce n’est pas du même ordre que le choix de Rodrigue, qui dans les deux cas perd quelque chose de vital…

      [« Les héros des contes sont justement des « personnages romanesques » (pensez aux trois mousquetaires). Un roman ne finit pas nécessairement par une catastrophe : les personnages ont la possibilité de faire le « bon » choix, contrairement au personnage tragique qui n’a devant lui que des « mauvais » choix. » Mais les épopées d’Alexandre Dumas ne sont-elles pas des exceptions, parmi les meilleurs romans ?]

      Non, je ne le crois pas. Les personnages d’Hugo dans « les misérables » ont aussi des « bons » choix, et souvent les font. Même Madame Bovary, un roman qui se termine mal, aurait pu choisir une autre voie.

      [Pour un héros positif comme d’Artagnan, combien de personnages ambigus comme Pantagruel, Valmont, Rastignac, Bardamu, etc. ?]

      Ne confondons pas deux choses. Un personnage peut être ambigu et même mauvais, mais cela n’implique pas qu’il n’ait pas la possibilité d’être différent, de faire le « bon choix ». Les personnages de tragédie n’ont que des « mauvais choix » devant eux. Qu’ils choisissent la voie de la vertu ou celle du compromis moral, ils sont condamnés. Je pense qu’il y a là deux structures différentes : la structure tragique présente des personnages qui sont le jouet de forces qui les dépassent. La tragédie rappelle aux humains que notre mortalité est inévitable, et que notre liberté est limitée par la nécessité. La structure romanesque présente au contraire des personnages libres, qui peuvent choisir la voie qui conduit au succès ou celle qui vous amène à la catastrophe. On voit bien d’ailleurs pourquoi la tragédie était le genre privilégié dans les sociétés holistes, alors que le romanesque apparaît avec l’individualisme.

      [« Attention à ne pas mélanger deux choses. « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui » est une formulation qui appartient à la logique contractualiste. On ne peut parler d’un « isolement » de l’individu puisque c’est une logique qui fait dépendre ce qu’il vous est permis de faire d’une vision sociale – puisqu’il faut bien que quelqu’un décide de ce qui est « nuisible ». » Au départ, sans doute. Dans la bouche de mes élèves, cela dit, celui qui décide de ce qui est “nuisible”, c’est d’abord soi-même contre les autres.]

      Autrement dit, il ne s’agit pas de « pouvoir faire tout ce qui ne nuit à autrui », mais de faire « ce que je veux ». Parce que je le vaux bien…

      [Oh ! quand la hiérarchie est ébranlée, — elle qui sert d’échelle à tous les hauts desseins, — on voit défaillir l’entreprise humaine. Comment les communautés, — les degrés dans les écoles, les fraternités dans les cités, — le trafic paisible des rivages séparés, — les droits de l’aînesse, et de la naissance, — les prérogatives de l’âge, les couronnes, les sceptres, les lauriers — conserveraient-ils leurs titres authentiques sans la hiérarchie ? — Supprimez la hiérarchie, faussez seulement cette corde, — et écoutez quelle dissonance ! Tous les êtres se choquent — dans une lutte ouverte. Les eaux naguère contenues, — gonflent leurs seins au-dessus des rives, — et inondent tout ce globe solide. — La violence asservit la faiblesse, — et le fils brutal frappe son père à mort. — La force devient la justice : ou plutôt le juste et l’injuste, — ces éternels adversaires entre lesquels siège l’équité, — perdent leurs noms, comme l’équité, le sien. — Alors tout se retranche dans la puissance ; — la puissance, dans la volonté ; la volonté, dans l’appétit ; — et l’appétit, ce loup universel, — ainsi doublement secondé par la volonté et par la puissance, — fait nécessairement sa proie de l’univers — et finit par se dévorer lui-même.
      (Shakespeare, Troilus & Cressida, I, 1), traduction par Hugo fils)]

      Merci de ce cadeau. Le texte de Shakespeare résume ce que je pense infiniment mieux que je n’aurais pu l’écrire. Et le texte est intéressant parce que Shakespeare est le barde d’une époque, la Renaissance, où les vielles institutions héritées du monde féodal vacillent et celles portées par la bourgeoisie naissante commencent à se construire. Les anciennes hiérarchies vacillent, et les contemporains craignent, comme nous aujourd’hui, que leur chute conduise à la guerre civile.

      [« C’est cet exercice qu’il faudrait faire avec les élèves. Une fois qu’ils ont « délibéré », leur poser la question de la mise en œuvre. Qui la rend effective ? Avec quels moyens ? » Eh bien, le jour où je voudrais voir leur déconfiture, je le leur demanderai !]

      Mais que vous ont-ils fait, vos élèves, pour susciter un tel désir de vengeance ?

      Redevenons sérieux : le but n’est pas tant de les déconfire, mais de pousser chez eux une prise de conscience sur la véritable nature de la politique. Le discours ambiant réduit très souvent le combat politique à la question de la prise de décision. Il est d’ailleurs remarquable à quel point les partis politiques organisent le combat pour faire inscrire telle ou telle disposition dans la loi, et se désintéressent ensuite du processus de mise en œuvre de la disposition en question. On le voit aussi dans la réflexion sur les institutions : on a écrit des pavés entiers sur l’organisation de la prise de décision, personne ne s’intéresse vraiment à la manière de traduire la décision en actes… Je ne sais pas si vous connaissez l’ouvrage de Nicolas Rousselier, « La Force de gouverner : le pouvoir exécutif en France (XIXe – XXIe siècles) ». Il décortique avec beaucoup d’intelligence et d’érudition les éléments qui, dans l’histoire politique française, aboutissent à ce résultat. La lecture de cet ouvrage m’a beaucoup fait réfléchir… j’essaye d’ailleurs de finir un papier sur la question ici, mais l’actualité ne me laisse pas le temps !

      C’est je pense le genre de question qui peut intéresser des élèves, parce qu’il rompt avec le ronronnement du discours « civique » tel qu’il est propagé par les élites politico-médiatiques. J’en ai fait d’ailleurs l’expérience. Dans une formation d’introduction aux institutions que j’ai faite à la demande d’un ami enseignant en classe de terminale, j’ai commencé par demander comment on faisait une loi (j’ai prix je crois l’exemple d’une loi créant l’école obligatoire). La plupart des étudiants savait grosso-modo comment on présentait un projet, comment c’était examiné en séance, comment on votait des amendements puis le vote solennel. A ce moment-là, je leur ai posé la question : et que se passe-t-il ensuite ? Une fois que vous avez voté une loi qui dit « l’école est obligatoire et gratuite pour les enfants de tel à tel âge », quel est le processus qui fait que dans chaque village il y ait EFFECTIVEMENT une école avec un instituteur pour accueillir les enfants ? Qui organise la construction des écoles, la formation des maîtres, le contenu des programmes ? Comment s’assure-t-on que tout ça soit fait et bien fait ? D’où sort l’argent ? Et là, grand silence…

      • Louis dit :

        @Descartes
         

        J’avais mal compris l’endroit où vous faisiez reposer l’incertitude. Si je comprends bien, c’est moins une incertitude quant aux conséquences de ses actions, que l’incertitude quant au choix entre les différentes actions possibles.

         
        Tout à fait. Et si les choix ne sont pas du même ordre pour le personnage, selon qu’on soit dans une tragédie ou un roman, ils le rendent ambigu pour le lecteur, et les enfants supportent très mal l’ambigüité… C’était ce point que je voulais mettre en évidence avec ce parallèle, et non pas assimiler le roman à la tragédie, pour les excellentes raisons que vous donnez. Je me permets donc de ne pas répondre à ce que vous avez dit de plus, puisque aussi bien je suis d’accord avec vous. 
         

        Autrement dit, il ne s’agit pas de « pouvoir faire tout ce qui ne nuit à autrui », mais de faire « ce que je veux ». Parce que je le vaux bien…

         
        Exactement ! Mais notez bien que malgré qu’ils en aient, ils n’arrivent à formuler leur égoïsme que dans le discours classique du contractualisme ! 
         

        Merci de ce cadeau. Le texte de Shakespeare résume ce que je pense infiniment mieux que je n’aurais pu l’écrire. Et le texte est intéressant parce que Shakespeare est le barde d’une époque, la Renaissance, où les vielles institutions héritées du monde féodal vacillent et celles portées par la bourgeoisie naissante commencent à se construire. Les anciennes hiérarchies vacillent, et les contemporains craignent, comme nous aujourd’hui, que leur chute conduise à la guerre civile.

         
        C’est bien la moindre des choses, après toute la peine que vous vous donnez à nous écrire. 
         

        Mais que vous ont-ils fait, vos élèves, pour susciter un tel désir de vengeance ?

         
        Le plus grand plaisir qu’ils peuvent me faire : réussir là où je ne les attendais pas ! Auquel cas, après les compliments d’usage, je me débrouille pour leur poser une colle plus dure, pour voir jusqu’où ils peuvent aller !
         

        Redevenons sérieux : le but n’est pas tant de les déconfire, mais de pousser chez eux une prise de conscience sur la véritable nature de la politique. Le discours ambiant réduit très souvent le combat politique à la question de la prise de décision. Il est d’ailleurs remarquable à quel point les partis politiques organisent le combat pour faire inscrire telle ou telle disposition dans la loi, et se désintéressent ensuite du processus de mise en œuvre de la disposition en question. On le voit aussi dans la réflexion sur les institutions : on a écrit des pavés entiers sur l’organisation de la prise de décision, personne ne s’intéresse vraiment à la manière de traduire la décision en actes…

         
        Eh oui, le discours ambiant est celui d’une époque – celle où vous avez eu la chance de ne pas naître, contrairement à moi – où rien ne s’accomplit. On prend des mesures, on fait des réformes, on monte un comité, une agence, un autorité forcément haute et forcément indépendante (car ce qui relève du ministère est bas et servile, comme de juste), mais à la fin des fins ? Rien. 
         
        Bien sûr, je sais bien qu’ici où là, des choses sont faites ; et mon propos n’est pas de vitupérer contre la décadence ; mais de souligner que ce n’est peut-être pas pour rien qu’on s’arrête à la délibération : Dieu sait qu’il y aurait à dire sur ce que vous soulevez, et mieux vaut justement de pas en parler, par pudeur.
         

        Je ne sais pas si vous connaissez l’ouvrage de Nicolas Rousselier, « La Force de gouverner : le pouvoir exécutif en France (XIXe – XXIe siècles) ». Il décortique avec beaucoup d’intelligence et d’érudition les éléments qui, dans l’histoire politique française, aboutissent à ce résultat. La lecture de cet ouvrage m’a beaucoup fait réfléchir… j’essaye d’ailleurs de finir un papier sur la question ici, mais l’actualité ne me laisse pas le temps !

         
        Non, mais vous l’avez déjà mentionné, et je comptais me le procurer tôt ou tard. Bon courage pour votre papier : il y aura probablement bien des choses à dire dans les temps qui viennent. 
         

        Et là, grand silence…

         
        Le silence des élèves ressemble à celui des petits enfants auxquels on demande d’où vient le dernier-né. Le silence des professeurs – et de tous ceux qui font le discours public -, à celui de ces messieurs auxquels leur femme répond : “ce n’est pas grave : ça arrive à tout le monde”. 

        • Descartes dit :

          @ Louis

          [Tout à fait. Et si les choix ne sont pas du même ordre pour le personnage, selon qu’on soit dans une tragédie ou un roman, ils le rendent ambigu pour le lecteur, et les enfants supportent très mal l’ambigüité…]

          D’accord avec vous. Et pour prolonger la réflexion, on peut se demander si le manichéisme ambiant et le besoin de récits dépourvus de toute ambigüité morale n’est pas lié à l’infantilisation de nos sociétés…

          [Eh oui, le discours ambiant est celui d’une époque – celle où vous avez eu la chance de ne pas naître, contrairement à moi – où rien ne s’accomplit. On prend des mesures, on fait des réformes, on monte un comité, une agence, une autorité forcément haute et forcément indépendante (car ce qui relève du ministère est bas et servile, comme de juste), mais à la fin des fins ? Rien.]

          Tout à fait. Je viens de lire le décret qui met fin aux « groupes de niveau » au collège, moins de deux ans après la publication du décret qui les créait. Une affaire qui devrait servir comme étude de cas à l’ENA (ou l’INSP, pour être actualisé). Le ministre a besoin d’une annonce, alors ça où autre chose… aucune étude sérieuse de faisabilité, aucune étude d’impact, on fait le décret. Ensuite, on demande aux troupes de mettre en œuvre sans vraiment savoir ce qu’on veut faire, ou ce qu’on attend précisément comme résultat, sans véritable impulsion politique, sans contrôle. Enfin, constatant que rien ne se fait, on supprime le dispositif sans évaluation, sans retour d’expérience.

          [Bien sûr, je sais bien qu’ici où là, des choses sont faites ;]

          Oui. Et les gens qui le font ont grand mérite à les faire. Mais ce que je remarque de plus en plus dans mon administration, c’est que lorsqu’on veut faire quelque chose, il ne faut surtout pas dire qu’on le fait, il ne faut surtout pas demander l’autorisation de le faire. Parce que dès que l’autorité est informée, la machine à empêcher se met en route. J’ai même des cas où, par loyauté, j’ai prévenu mes chefs oralement de ce que j’allais faire, et d’avoir en réponse la demande de surtout ne pas les prévenir par écrit – sans quoi ils seraient dans l’obligation de me refuser leur accord.

          Remarquez, ce n’est pas tout à fait nouveau. J’avais raconté l’histoire ici, mais je la raconte à nouveau pour le bénéfice des nouveaux lecteurs. L’affaire se passe juste après le débarquement de Provence en 1944. Raymond Aubrac est nommé commissaire de la République (préfet) de la région sud. Il a l’idée alors d’annexer Monaco à la France : en effet, il suffirait d’envoyer 200 FFI prendre possession du Rocher… et dans le désordre qu’était l’Europe en 1944, qui aurait écouté les protestations de Rainier ? Mais avant d’agir, il envoie un télégramme demandant l’autorisation à De Gaulle, qui lui répond ainsi : « Monsieur le Commissaire de la République : si vous l’aviez fait sans me le demander, je vous aurais blâmé en public et félicité en privé ; mais puisque vous me le demandez, je dois le refuser ». Cela étant dit, il y avait peut-être à l’époque beaucoup plus de hauts fonctionnaires prêts à « se faire blâmer en public et féliciter en privé »… aujourd’hui, personne ne bouge le petit doigt sans autorisation venue d’en haut.

          Pourquoi ? Parce que dans la « civilisation de l’offense », la prise de risque ne paye pas. Si c’est un succès, il sera capitalisé par d’autres. Si c’est un échec, la faute retombera sur vous. Pire, dès que vous commencerez les travaux, s’abattra sur vous l’ire d’un ensemble de gens, d’associations, de partis qui vivent justement d’être contre tout. Vous devrez porter le projet parmi les quolibets, les crachats, les tentatives de déstabilisation, les convocations chez les juges… est si vous arrivez au bout, et que votre ouvrage fonctionne, vous serez oublié. Qui se souvient aujourd’hui des architectes du programme électronucléaire, du Concorde ou du TGV ? Qui leur rend hommage ?

          Une civilisation qui élève des monuments à ceux qui font des choses ne manquera pas de « faiseurs », une civilisation qui ne met en exergue que des victimes verra ces dernières se multiplier. Et aujourd’hui, en termes de reconnaissance publique, cela paye plus de se faire violer sous sédatifs que de diriger la construction de 58 réacteurs. La nécrologique fielleuse publiée par « Le Monde » à l’occasion de la mort de Marcel Boiteux, comparée aux articles dithyrambiques sur Gisèle Pelicot, donne un bon aperçu de ce problème.

          • Bob dit :

            @ Descartes
             
            [La nécrologique fielleuse publiée par « Le Monde » à l’occasion de la mort de Marcel Boiteux, comparée aux articles dithyrambiques sur Gisèle Pelicot, donne un bon aperçu de ce problème.]
             
            Que vous avez raison. Ce genre de “décryptage”, notamment sur les “petites choses”, on n’en lit que sur votre blog, qui, je trouve, devient de plus en plus un îlot d’indépendance d’esprit critique (dans le “bon” sens du terme) perdu dans un océan de bienpensance. 

          • Louis dit :

            @Descartes
             

            D’accord avec vous. Et pour prolonger la réflexion, on peut se demander si le manichéisme ambiant et le besoin de récits dépourvus de toute ambigüité morale n’est pas lié à l’infantilisation de nos sociétés…

             
            Mais je pense bien. Qu’est-ce qu’un enfant, sinon celui qui veut par définition “jouir sans entraves” ? Un pur consommateur.
             

            Tout à fait. Je viens de lire le décret qui met fin aux « groupes de niveau » au collège, moins de deux ans après la publication du décret qui les créait. Une affaire qui devrait servir comme étude de cas à l’ENA (ou l’INSP, pour être actualisé). Le ministre a besoin d’une annonce, alors ça où autre chose… aucune étude sérieuse de faisabilité, aucune étude d’impact, on fait le décret. Ensuite, on demande aux troupes de mettre en œuvre sans vraiment savoir ce qu’on veut faire, ou ce qu’on attend précisément comme résultat, sans véritable impulsion politique, sans contrôle. Enfin, constatant que rien ne se fait, on supprime le dispositif sans évaluation, sans retour d’expérience.

             
            Eh oui… Quand je vois ce genre de choses dans mon corps de métier, je n’ose imaginer qu’il en soit partout ailleurs de même. Il y a de quoi faire frémir, en songeant à toutes les opportunités gâchées, au temps perdu, aux occasions manquées… 
             

            Oui. Et les gens qui le font ont grand mérite à les faire. Mais ce que je remarque de plus en plus dans mon administration, c’est que lorsqu’on veut faire quelque chose, il ne faut surtout pas dire qu’on le fait, il ne faut surtout pas demander l’autorisation de le faire. Parce que dès que l’autorité est informée, la machine à empêcher se met en route. J’ai même des cas où, par loyauté, j’ai prévenu mes chefs oralement de ce que j’allais faire, et d’avoir en réponse la demande de surtout ne pas les prévenir par écrit – sans quoi ils seraient dans l’obligation de me refuser leur accord.

             
            Mon expérience le confirme à mon échelle. Cela dit, les enjeux n’étant pas du même ordre, au regard de la loi, la question de l’écrit ne se pose pas, mais elle se poserait le cas échéant. Au grand regret de ma femme, je prends beaucoup d’initiatives dont je sais bien qu’elles seraient refusées si je le demandais, et dont on me rendrait seul responsable, par conséquent, le jour de payer l’addition, mais qui me vaut une certaine tranquillité bienveillante vis-à-vis de la direction, ce que je prends volontiers pour une approbation tacite. 
             
            Pour vous donner un exemple parmi les moins pendables : l’enseignement de la philosophie en section professionnelle. C’est la tarte à la crème du ministère depuis des décennies. Quelque chose de formidable selon tout ce qui s’y fait d’autorisé, mais invraisemblablement compliqué à mettre en oeuvre. Dans mon dernier établissement, j’ai simplement convenu à une collègue du professionnel, de partager certaines heures avec elles pour présenter la discipline. La première année, sans prévenir personne. La deuxième, en la faisant passer en “co-intervention”, fort de l’expérience de l’année précédente. Au bout de trois ans, j’obtenais que ces heures soient régulièrement inscrites dans l’emploi du temps des élèves. Mais à chaque fois il a fallu devancer en catimini la direction – qui n’était pas tout à fait dupe, mais se gardait bien d’y jeter un oeil -. Que de temps perdu ! 
             

            Cela étant dit, il y avait peut-être à l’époque beaucoup plus de hauts fonctionnaires prêts à « se faire blâmer en public et féliciter en privé »… aujourd’hui, personne ne bouge le petit doigt sans autorisation venue d’en haut.

             
            Je ne sais pas. En vérité, je vous donnerais volontiers raison, mais je persiste à croire que c’est moins par routine ou par lâcheté que ça ne se fait plus. Bon nombre de mes collègues n’envisage même pas ce genre d’écarts. C’est impensable. Si je puis me permettre, c’est moins un défaut de la volonté que de l’entendement. 
             

            Pourquoi ? Parce que dans la « civilisation de l’offense », la prise de risque ne paye pas. Si c’est un succès, il sera capitalisé par d’autres. Si c’est un échec, la faute retombera sur vous.

             
            Mais ne trouvez-vous pas paradoxal que “la prise de risque ne paye pas” en même temps qu’on encense l’entrepreneur-qui-prend-des-risques ? 
             

            Qui se souvient aujourd’hui des architectes du programme électronucléaire, du Concorde ou du TGV ? Qui leur rend hommage ?

             
            Nous. Et tous ceux qui feront en sorte que la France se poursuive. 
             

            Une civilisation qui élève des monuments à ceux qui font des choses ne manquera pas de « faiseurs », une civilisation qui ne met en exergue que des victimes verra ces dernières se multiplier.

             
            Rien n’est éternel… Vous savez, vous affirmiez récemment que plus personne, ou presque, ne serait aujourd’hui prêt à mourir pour la patrie. C’est une question que je pose chaque année à chacune de mes classes. Il y en a chaque année davantage pour lever la main. 

            • Descartes dit :

              @ Louis

              [« D’accord avec vous. Et pour prolonger la réflexion, on peut se demander si le manichéisme ambiant et le besoin de récits dépourvus de toute ambigüité morale n’est pas lié à l’infantilisation de nos sociétés… » Mais je pense bien. Qu’est-ce qu’un enfant, sinon celui qui veut par définition “jouir sans entraves” ? Un pur consommateur.]

              Oui, mais aussi un être imperméable au tragique. Parce que la tragédie est issue de la conscience que la mort est notre destin à tous… conscience que les enfants n’ont pas.

              [Eh oui… Quand je vois ce genre de choses dans mon corps de métier, je n’ose imaginer qu’il en soit partout ailleurs de même. Il y a de quoi faire frémir, en songeant à toutes les opportunités gâchées, au temps perdu, aux occasions manquées…]

              Malheureusement, ce genre de fonctionnement s’est généralisé à beaucoup de domaines. Vous connaissez l’adage que les hauts fonctionnaires désabusés sortent à chaque réunion : « faire et défaire, c’est encore faire ». Mais je pense que dans l’éducation vous êtes particulièrement gâtés. La raison est simple : c’est un domaine où les annonces ne coûtent en apparence pas grand-chose : le personnel est là, les bâtiments aussi, suffit de changer quelques horaires, quelques programmes, et le tour est joué. Bien sûr, le coût de la désorganisation, ce sont les élèves qui le payent. Mais qui se soucie des élèves ?

              [Mon expérience le confirme à mon échelle. Cela dit, les enjeux n’étant pas du même ordre, au regard de la loi, la question de l’écrit ne se pose pas, mais elle se poserait le cas échéant. Au grand regret de ma femme, je prends beaucoup d’initiatives dont je sais bien qu’elles seraient refusées si je le demandais, et dont on me rendrait seul responsable, par conséquent, le jour de payer l’addition, mais qui me vaut une certaine tranquillité bienveillante vis-à-vis de la direction, ce que je prends volontiers pour une approbation tacite.]

              Je vis la même chose. Il ne faut mas croire que les directions (à tous les niveaux de la hiérarchie) sont malveillantes. Le plus souvent, elles sont lâches, ou plutôt, elles vivent par le principe PIPE : « pas d’initiatives, pas d’emmerdes ». Mais si quelqu’un est prêt à prendre le risque, elles laissent faire. Et quelquefois, le risque est minime : se faire engueuler par un préfet ou un ministre, c’est un mauvais moment à passer, mais ça n’a jamais tué personne.

              [« Cela étant dit, il y avait peut-être à l’époque beaucoup plus de hauts fonctionnaires prêts à « se faire blâmer en public et féliciter en privé »… aujourd’hui, personne ne bouge le petit doigt sans autorisation venue d’en haut. » Je ne sais pas. En vérité, je vous donnerais volontiers raison, mais je persiste à croire que c’est moins par routine ou par lâcheté que ça ne se fait plus. Bon nombre de mes collègues n’envisage même pas ce genre d’écarts. C’est impensable. Si je puis me permettre, c’est moins un défaut de la volonté que de l’entendement.]

              Je ne sais pas. J’ai tendance à penser qu’il y a quelques invariants chez les êtres humains, et c’est pourquoi je suis méfiant lorsqu’on me dit que les hommes étaient différents il y a cinquante ou cent ans. Je pense que les gens qui avaient des idées et l’envie de les mettre en œuvre ont toujours constitué une minorité. Seulement, autrefois le système privilégiait ce type de comportement, ce qui permettait à ceux qui l’avaient d’accéder aux responsabilités, et encourageait ceux qui ne l’avaient pas spontanément à s’adapter. Certains de vos collègues, qui dans un autre contexte prendraient peut-être des initiatives, se sont coulés dans le moule « PIPE », aidés en cela par l’aquabonisme ambiant.

              J’ai eu le privilège au début de ma carrière de connaître et de voir travailler les « patrons » venus de la génération d’avant-1945. Ce qui m’avait frappé, c’est que c’était des gens sans peur. S’ils étaient convaincus par un projet, ils n’hésitaient pas à court-circuiter tous les niveaux hiérarchiques pour aller le vendre directement au ministre. Les mots « c’est juridiquement impossible », que j’entends quotidiennement aujourd’hui, n’avaient pas de sens pour eux. Dès lors que quelque chose était nécessaire, il fallait le faire et on le faisait. C’est d’eux que je tiens la formule de Richelieu que je cite souvent : « l’art de la politique, c’est de rendre possible ce qui est nécessaire ». Je n’ai pas retrouvé dans ma génération ces profils, sauf rares exceptions.

              [« Pourquoi ? Parce que dans la « civilisation de l’offense », la prise de risque ne paye pas. Si c’est un succès, il sera capitalisé par d’autres. Si c’est un échec, la faute retombera sur vous. » Mais ne trouvez-vous pas paradoxal que “la prise de risque ne paye pas” en même temps qu’on encense l’entrepreneur-qui-prend-des-risques ?]

              « L’entrepreneur-qui-prend-des-risques » et qu’on encense dans les gazettes prend des risques avec l’argent des autres. L’entrepreneur qui fait faillite perd certes sa mise, mais cette mise est en général minoritaire – et dans le cas des start-up, qui sont présentées comme modèle, négligeable. Ceux qui risquent le plus, ce sont les fournisseurs qui ne seront pas payés, les prêteurs qui ne seront pas remboursés…

              [« Une civilisation qui élève des monuments à ceux qui font des choses ne manquera pas de « faiseurs », une civilisation qui ne met en exergue que des victimes verra ces dernières se multiplier. » Rien n’est éternel… Vous savez, vous affirmiez récemment que plus personne, ou presque, ne serait aujourd’hui prêt à mourir pour la patrie. C’est une question que je pose chaque année à chacune de mes classes. Il y en a chaque année davantage pour lever la main.]

              Vraiment ? Je ne peux que vous féliciter de poser aux élèves des questions qui ouvrent une véritable réflexion sur des sujets qui ne sont pas réductibles au « et moi et moi et moi ».

          • gdat13 dit :

            Il y a bien longtemps je m’étais inscrit dans un club où, au bout de quelque temps on m’avait proposé de participer au conseil d’administration. Dans le bureau fort modeste du président était affiché au mur cette citation de Jules Claretie :
             
            « Tout homme qui dirige, qui fait quelque chose, a contre lui ceux qui voudraient faire la même chose, ceux qui font précisément le contraire et surtout la grande armée des gens d’autant plus sévères qu’ils ne font rien du tout. »
             
            J’ai pu personnellement vérifier la justesse de ce propos durant deux longues années avant de refuser l’honneur de continuer.
             
            Je suis persuadé que cela tient à la nature humaine. Évidement au niveau d’un petit club c’est irritant et décevant, mais à celui de la direction d’une nation c’est destructeur.

            • Descartes dit :

              @ gdat13

              [Je suis persuadé que cela tient à la nature humaine. Évidement au niveau d’un petit club c’est irritant et décevant, mais à celui de la direction d’une nation c’est destructeur.]

              Je ne suis pas persuadé que ce soit dans la nature humaine. Comment expliquer qu’on soit passé de la France du « système D » des années 1950-60 à la France ou « rien n’est possible » de 2026 ? Ce n’est tout de même pas la « nature humaine » qui aura changé en cinquante ans… non, c’est le contexte idéologique qui a changé. On est passé d’une société qui n’avait peur de rien, qui se sentait capable de tout réussir, à une société qui a peur de tout, qui anticipe dans tout projet une catastrophe. Ce n’est pas par hasard si le « lanceur d’alerte » devient le prototype du héros moderne.

          • Lhaa Francis dit :

                 L’ingénieur des PTT Robert Keller, avec une équipe de lignards, s’était  ”  piqué  ”  sur le câble Paris-Berlin, et les résultats des écoutes étaient transmis aux Anglais. Ca a mal fini. Ils savaient ce qu’ils risquaient,  ça les a pas empêchés d’y aller. Qui sait, à l’heure actuelle, qui étaient Keller, Boiteux, Aubrac  ?  Idem, l’escadrille Normandie-Niemen  (  quézako  ?  ), alors que les Russes, eux, n’ont pas du tout oublié.  Finalement, les  ”  classes moyennes  ” auront inventé le vecteur sans origine, en attendant de décréter que même la seule extrémité, c’est  encore trop compliqué.

            • Descartes dit :

              @ Lhaa Francis

              [L’ingénieur des PTT Robert Keller, avec une équipe de lignards, s’était ”piqué” sur le câble Paris-Berlin, et les résultats des écoutes étaient transmis aux Anglais. Ça a mal fini. Ils savaient ce qu’ils risquaient, ça ne les a pas empêchés d’y aller. Qui sait, à l’heure actuelle, qui étaient Keller, Boiteux, Aubrac ?]

              Pas beaucoup de monde, et c’est dommage, parce que ces années-là fournissent une réserve quasi inépuisable d’actes d’héroïsme accomplis par des gens très ordinaires, auxquels n’importe qui d’entre nous peut parfaitement s’identifier. La manière dont des figures comme Simone Veil ou Gisèle Pellicot, qui doivent leur stature mémorielle essentiellement au statut de victime, sont mises en exergue alors que des héros quotidiens comme Keller et son équipe sont oubliés montre bien comment on structure aujourd’hui le « récit national ». Et c’est terrible, parce que j’imagine que la figure d’un Keller est plus susceptible de susciter des vocations de « faire » chez nos jeunes que celle de Pellicot.

  15. Bannette dit :

    Merci pour ton récapitulatif qui essaie de s’inscrire sur le temps long et est lucide sur la parenthèse qui se ferme.
    Le fameux « rules based order » est en train d’exploser sous nos yeux (bien que des précédents l’aient déjà complètement décrédibilisé depuis les années 90), mais je suis effarée par à la fois la médiocrité du personnel politique et l’espèce d’apathie générale sur ce qui se passe actuellement.
    Les crétins qui croisent qu’avec Kamala, ça aurait été différent, sont encore sous la séduction Obama car elle aurait fait la même chose avec juste une meilleure com’.
     
    Tout d’abord, du fait du pilonnage de la propagande US/Israël, beaucoup ne se rendent pas comptent de la portée de l’exploit de l’Iran en 1 semaine : ils ont détruit impitoyablement beaucoup de radars, centres de données, quincaillerie, bases militaires américaines, etc, avec juste du stock de vieux missiles. Alors que les chiites sont présentés comme des sauvages irrationnels, ils font au contraire preuve d’une préparation, d’une capacité d’organisation, de rationalité, vision stratégique sans commune mesure avec le côté bourrin et cruel des US et même si le clergé chiite est très organisé et pyramidal, en fait le commandement militaire est décentralisé, ce qui a soufflé beaucoup d’observateurs, d’où l’erreur monumentale d’avoir éliminé le Guide Suprême.
    Et surtout, stratégiquement et symboliquement, ils ont détruit le « rêve de Dubaï » (pôle financier intouchable, sûr, plaque tournante pour atteindre l’Asie) : ils ont détruit le pacte faustien de la « protection » US avec les dirigeants arabes, qui voient leurs bases détruites en 1 semaine, et qui devront ramer des années pour à nouveau convaincre les ultra-riches qu’ils sont un endroit sûr.
    Schandenfreude 1 : Bien fait pour les émirs grassouillets du Golfe.
     
     
    Ensuite, les masques tombent et dans le monde dangereux qui vient (maintenant l’utilisation de l’arme nucléaire n’est plus à exclure avec le duo infernal Trump et son furoncle israélien), je pense vraiment que la France a une ouverture pour se repositionner en puissance, en prenant justement le rôle de la FIABILITE.
    Dans les malheur et souffrances qui vont venir, j’ai rosi de plaisir aux initiatives de communications de Dassault depuis 1 semaine. Je ne sais pas si tu as vu cette image superbe d’un rafale volant en parallèle avec un de nos joyeux maritimes sur l’océan, avec une phrase comme « c’est si bon de commencer la semaine avec son collègue préféré ». J’ai trouvé ça superbe parce que la communication parlait de travail (ultra qualifié), la sobriété et la classe de l’image faisaient professionnel, compétent (un vol pareil n’est pas donné à n’importe quel pilote) et fiable. Et surtout le ton est optimiste : le message envoyé disait en gros « ça va être dur mais ensemble nous y arriverons (et le « nous » dans le contexte est Français) ». Je trouve ça génial car j’ai souvent été atterrée par la com de recrutement de l’Armée de Terre qui fait pub de Nike ou Call of Duty avec l’emploi du tutoiement énervant et des messages du genre « accomplis-toi ».
     
    Il y a aussi eu McCron faisant le kéké avec l’avion présidentiel escorté par 4 rafales ou devant le superbe Téméraire et une Marseillaise improvisée (avec un discours sur la dissuasion nucléaire, qui serait bien s’il n’était pas obsédé par le partage ou l’obsession de faire un avion de combat avec les allemands). Le PDG de Dassault lui tient un vrai discours gaullien. On a moqué le côté vieux beau phraseur de De Villepin, mais lui était habité par son fameux discours à l’ONU, et devant le Téméraire, il aurait vibré. McCron a juste cette attitude irritante des classes moyennes sup qui ont reçu un héritage inestimable (la dissuasion nucléaire pour l’un, les appartements haussmaniens pour les autres), font les kékés avec pour des selfies parce qu’ils le valent bien, mais sont très radins pour en perpétuer l’héritage.
    Pourquoi je trouve ces initiatives symboliques peuvent jouer en notre faveur dans le futur : même si je préférerais que la France aide prioritairement les libanais et que j’exècre les émirs, elle tient ses engagements et a encore certains moyens pour le faire. D’ailleurs, les autorités émiraties ont salué la fiabilité de la France. OK c’est de la com, mais il y avait un côté « soulagé-inespéré » dans leur com (vu la façon cavalière dont les US les ont laissés tombés comme des m*rdes), et ils ont dit la France et non Macron.
     
    J’ai vu les commentaires dans des médias anglais adeptes du French bashing impressionnés par la com de Dassault, une petite musique du genre « et si De Gaulle avait eu raison sur tout », et se lamenter l’état de leur Marine réduite aujourd’hui à la portion congrue (quand on pense qu’elle a conquis le monde il y a quelques siècles), voire questionner l’illusion des « special relationships » avec les US.
    La fiabilité de la France est à mettre en parallèle avec l’attitude honteuse de l’Inde qui a permis la destruction d’un navire iranien sur ses côtes (il y était dans le cadre d’un exercice maritime prévu depuis longtemps), qui n’avait pas d’armes, et n’a pas cherché à sauver les marins. C’est une expression de ce que tu as fort justement identifié : la néobrutalité. Des règles maritimes internationales qui existent depuis des siècles (comme sauver des marins est l’assurance d’avoir les siens sauvés en cas de coup dur) envoyées boulées par la mentalité de larbin des élites indiennes (et on nous présente ce pays comme un futur miracle économique à la chinoise !). Les indiens démontrent qu’ils ne sont pas fiables du tout au sein des Brics, là où la Chine et la Russie ont très certainement aidé l’Iran en donnant toutes les positions militaires US à abattre dans les pays arabes. Ce qui soit dit en passant en dit long sur la surestimation de la Tech américaine (les satellites et services de renseignement CN/RU sont visiblement très compétents) et pourquoi il faut s’en détacher.
     
    Schandenfreude 2 : coucou les Australiens, vous n’aurez pas vos sous-marins en 2030/2040, et la Chine sera LA 1ère puissance mondiale. Les Français ont achevé le dernier modèle avec 1 AN d’avance. Je suis persuadée que la gifle australienne les a motivés pour leur faire la nique et bien prendre conscience de ce qu’ils perdent. Et si les Aussies croient que les US sont un protecteur fiable…
     
    Schadenfreude 3 : Thatcher a détruit son pays pour favoriser la financiarisation et ne privilégier que la City ; avec la quasi-fermeture du Détroit d’Ormuz, il faudra s’intéresser au marché des assurances maritimes qui était le monopole de Lloyds depuis + 3 siècles. Les américains se sont précipités dessus comme des vautours. Bien sûr le capital immatériel accumulé par Lloyds ne disparaîtra pas demain, mais il ne reste désormais plus grand-chose pour les anglais, même ce monopole financier, ils vont le perdre.
     
    Je m’excuse pour ce pavé, mais je pense que s’il y a encore des politiques avec une intuition haute en France, nous avons encore quelques beaux restes qui pourraient nous permettre une sortie par le haut, en jouant sur notre fiabilité contre les méthodes de gangster des US. Le reste du monde observe et une attitude à la Modi est un suicide. Je rêve tout haut certes, mais on pourrait se rapprocher des Canadiens (en leur disant arrêtez de faire chier les québécois et de vouloir faire disparaître le français), les australiens (arrêtez de soutenir les mouvements indépendantistes dans notre DOM-TOM austral), en Amérique latine (en transformant nos territoires la bàs comme un pôle de liaison Latam/Europe – un peu d’ailleurs ce qu’a été le Golfe d’ailleurs), émirs et pays arabes (avec un discours au ton Pasqua : fais pas chier chez nous !, exiger tout renseignement sur les réseaux Frères musulmans, car l’islamisme qui nous fait chier est SUNNITE, n’en déplaise aux pseudo-souverainistes droitards qui applaudissent l’agression de L’Iran).
     
    Enfin, il faut ajouter que l’ex « rules based order » a bénéficié énormément aux américains et occidentaux en général après la seconde guere mondiale, et était un soft power bien plus efficace que les armes. Surtout il employait essentiellement les classes moyennes. Il est stupéfiant de voir que ceux qui le respectent le plus à ce jour sont des pays diabolisés comme la Chine. Au vu aussi des renseignements que les russes doivent donner aux iraniens, j’en arrive à la conclusion que Poutine fait preuve de retenue en Ukraine, alors qu’il a les moyens de leur faire subir le traitement gazaoui. Kiev est intact, avec qu’en 1 semaine, les US bombardent des civils iraniens, et détruisent du patrimoine perse de l’Unesco. Là encore, la fiabilité sera la carte Joker lorsqu’il faudra penser l’après-crise.
     
    J’en suis à espérer que les russes ne fourniront pas d’énergie aux Euro-pauvres pour que nous sortions de l’apathie avec une crise de l’énergie 100 fois pire que celle de 2021. Nous ne devrions pas autant souffrir s’il n’y avait pas cette ignominie qu’est l’Arenh.
    Encore une fois, comme pour notre marine, notre industrie aéronautique, notre respect des engagements, et notre nucléaire, nous avons potentiellement de meilleures cartes que nos voisins (RU, ALL) tant enviés par la droite Oncle Picsou. McCron est capable de brader ces éléments pour un « s’il vous plait, encore un peu de dette » alors qu’on devrait être en position de force face aux émirs arabes qui sont en mode panique en leur faisant avaler une restructuration de notre dette, et exiger des investissements pour financer une vraie réindustrialisation.
     
     

    • Descartes dit :

      @ Bannette

      [Le fameux « rules based order » est en train d’exploser sous nos yeux (bien que des précédents l’aient déjà complètement décrédibilisé depuis les années 90), mais je suis effarée par à la fois la médiocrité du personnel politique et l’espèce d’apathie générale sur ce qui se passe actuellement.
      Les crétins qui croisent qu’avec Kamala, ça aurait été différent, sont encore sous la séduction Obama car elle aurait fait la même chose avec juste une meilleure com’.]

      Je ne sais pas. La communication trumpienne est particulièrement indécente – la vidéo publiée par la Maison Blanche, mêlant films hollywoodiens et images de bombardements prises en Iran restera probablement comme un document d’anthologie. Cette communication provoque à son tour une forme de dégradation de l’espace public dont il ne faut pas négliger les effets.

      Je vous rejoins par contre sur la médiocrité du personnel politique. C’est particulièrement vrai en Europe, où nos dirigeants ressemblent drôlement à des lapins pris dans les phares d’une voiture. Leur incapacité à prendre de la hauteur, d’avoir un discours qui montre qu’ils ont pris la mesure de la dimension des évènements, d’avoir un retour critique sur les trente dernières années – parce que si l’Europe est sortie de l’histoire, c’est à ces politiques qu’elle le doit…

      [Tout d’abord, du fait du pilonnage de la propagande US/Israël, beaucoup ne se rendent pas comptent de la portée de l’exploit de l’Iran en 1 semaine : ils ont détruit impitoyablement beaucoup de radars, centres de données, quincaillerie, bases militaires américaines, etc, avec juste du stock de vieux missiles. Alors que les chiites sont présentés comme des sauvages irrationnels, ils font au contraire preuve d’une préparation, d’une capacité d’organisation, de rationalité, vision stratégique sans commune mesure avec le côté bourrin et cruel des US et même si le clergé chiite est très organisé et pyramidal, en fait le commandement militaire est décentralisé, ce qui a soufflé beaucoup d’observateurs, d’où l’erreur monumentale d’avoir éliminé le Guide Suprême.]

      J’avoue que je suis très choqué par le discours que j’entends dans nos médias. A entendre nos experts, les dirigeants iraniens ont tort de résister, ils devraient reconnaître leur état d’infériorité et capituler. On croirait entendre le discours des élites françaises en 1940, quand elles appelaient de leurs vœux un armistice rapide. Auraient-ils un discours différent si c’était notre pays qui était attaqué ?

      [Ensuite, les masques tombent et dans le monde dangereux qui vient (maintenant l’utilisation de l’arme nucléaire n’est plus à exclure avec le duo infernal Trump et son furoncle israélien), je pense vraiment que la France a une ouverture pour se repositionner en puissance, en prenant justement le rôle de la FIABILITE.]

      Oui, encore faut-il qu’on en ait la volonté, et qu’on soit prêts à payer le prix. Je crains malheureusement que le courant « capitulard » (voir ci-dessus) soit aujourd’hui très puissant parmi nos élites, et que l’esprit de résistance ne soit pas bien représenté…

      [Dans les malheur et souffrances qui vont venir, j’ai rosi de plaisir aux initiatives de communications de Dassault depuis 1 semaine. Je ne sais pas si tu as vu cette image superbe d’un rafale volant en parallèle avec un de nos joyeux maritimes sur l’océan, avec une phrase comme « c’est si bon de commencer la semaine avec son collègue préféré ». J’ai trouvé ça superbe parce que la communication parlait de travail (ultra qualifié), la sobriété et la classe de l’image faisaient professionnel, compétent (un vol pareil n’est pas donné à n’importe quel pilote) et fiable. Et surtout le ton est optimiste : le message envoyé disait en gros « ça va être dur mais ensemble nous y arriverons (et le « nous » dans le contexte est Français) ». Je trouve ça génial car j’ai souvent été atterrée par la com de recrutement de l’Armée de Terre qui fait pub de Nike ou Call of Duty avec l’emploi du tutoiement énervant et des messages du genre « accomplis-toi ».]

      Oui je l’ai vu, et je l’ai trouvé très bien. Et je partage ta sensibilité par rapport aux pubs de recrutement des armées, beaucoup trop hollywoodiennes à mon goût.

      [Pourquoi je trouve ces initiatives symboliques peuvent jouer en notre faveur dans le futur : même si je préférerais que la France aide prioritairement les libanais et que j’exècre les émirs, elle tient ses engagements et a encore certains moyens pour le faire. D’ailleurs, les autorités émiraties ont salué la fiabilité de la France. OK c’est de la com, mais il y avait un côté « soulagé-inespéré » dans leur com (vu la façon cavalière dont les US les ont laissés tombés comme des m*rdes), et ils ont dit la France et non Macron.]

      Je suis d’accord sur le fait que dans ce monde où beaucoup d’acteurs sont devenus erratiques à force de suivre leurs intérêts à court terme, la France a tout intérêt à prendre le contre-pied en incarnant une forme de stabilité, en respectant ses engagements internationaux, en établissant clairement sa doctrine de défense à long terme.

    • Lhaa Francis dit :

           Haut les coeurs, tout n’est pas noir dans les campagnes de recrutement de l’Armée. En 2018/19, nos militaires nous avaient sorti une série d’affiches sur lesquelles de jeunes et jolies supposées soldates disaient : j’ai rejoint les rangs pour sortir du lot ( z’ont pas dû voir l’astuce ). C’est pas pire que : demain j’enlève le haut/le bas. Pouvez vérifier, c’est sur le Net.

    • Claustaire dit :

      Bref, selon Bannette, l’Occident aura bientôt fini de manger son pain blanc. Alléluia !  Tchin chiite !? Et, à la santé de la mollacratie ? Hamdullah ?

      • Descartes dit :

        @ Claustaire

        [Bref, selon Bannette, l’Occident aura bientôt fini de manger son pain blanc. Alléluia ! Tchin chiite !? Et, à la santé de la mollacratie ? Hamdullah ?]

        Je ne comprends pas très bien votre point de vue. Si cette guerre affaiblit l’occident, et cela Bannette le souligne fort bien, ce ne sera pas au profit de la “mollahcratie”, mais de ceux qui se seront tenus en marge du conflit, c’est à dire, les BRICS+. Dans les guerres modernes, il vaut mieux en effet laisser les autres s’entredéchirer, pour ensuite venir ramasser les morceaux. Un peu comme les Etats-Unis lors de la première et deuxième guerres mondiales, qui ont vu les puissances coloniales s’entre-détruire.

    • Claustaire dit :

      Juste pour illustrer que Bannette n’est pas la seule à se gargariser de Schadenfreude
       
      https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/signe-anne-rosencher/signe-anne-rosencher-du-vendredi-13-mars-2026-2701891
       
      “Je voulais revenir sur une chose qu’a dite la diplomate française et ancienne ambassadrice Sylvie Bermann, sur LCI, ce mardi, et qui a mis des mots sur quelque chose que je ressentais déjà.
      Elle a noté que certains, parmi les diplomates français – pas tous, pas elle, mais certains – espèrent que le régime des mollahs survivra.  Par tradition politique. Par détestation de l’hubris américaine. Pour dénoncer l’illégalité de l’attaque.  Ils en viennent à espérer que la République islamique mettra en échec les États-Unis C’est quelque chose que j’avais noté, cette joie mauvaise, dans certaines conversations en off.  Ou même dans des déclarations politiques.  Ainsi, lors d’un meeting le 7 mars, à Marseille, Jean-Luc Mélenchon se félicitait : « Ils ne vaincront pas l’Iran. Le régime ne s’est pas effondré » Applaudissements nourris de la salle. « Ils ne vaincront pas l’Iran ».  Comme si le régime des Mollahs c’était l’Iran tout entier.
      Cela va peut-être paraître subtil à certains, en vérité je crois que c’est assez simple : quoiqu’on pense de cette guerre – vraiment : quoiqu’on en pense – quand bien même on est à 100 % contre, se réjouir de ce que le régime des mollahs survive est obscène.  Cela l’aurait déjà été il y a quelques mois.  Ça l’est encore plus depuis les nuits de sang des 8 et 9 janvier derniers. Deux nuits, durant lesquelles les mollahs ont fait tirer à l’arme lourde sur des cortèges descendus les mains nues.  Sur ces Iraniennes et ces Iraniens qui manifestaient contre le régime, et que le régime a massacrés, par dizaines de milliers.  Cette horreur mérite au moins de se tenir. Pour les morts, et pour leurs parents…”
       

      • Descartes dit :

        @ Claustaire

        [“Je voulais revenir sur une chose qu’a dite la diplomate française et ancienne ambassadrice Sylvie Bermann, sur LCI, ce mardi, et qui a mis des mots sur quelque chose que je ressentais déjà.
        Elle a noté que certains, parmi les diplomates français – pas tous, pas elle, mais certains – espèrent que le régime des mollahs survivra. Par tradition politique. Par détestation de l’hubris américaine. Pour dénoncer l’illégalité de l’attaque. Ils en viennent à espérer que la République islamique mettra en échec les États-Unis. C’est quelque chose que j’avais noté, cette joie mauvaise, dans certaines conversations en off. Ou même dans des déclarations politiques. (…)]

        Je pense que la diplomate en question est bien peu professionnelle : un diplomate a pour objectif de défendre les intérêts de son pays. C’est pour cela qu’on le paye. Et non pour défendre la vérité, la justice et on ne sait quelles autres valeurs éthiques. Ce n’est pas ici une question de « joie mauvaise », mais d’intérêt. Nous n’avons pas intérêt à ce que les Etats-Unis gagnent cette guerre. Nous n’y avons pas intérêt parce qu’une telle victoire conforterait le statut impérial de la puissance américaine, statut dont elle se servirait ensuite contre nous.

        Sans vouloir vous offenser, je retrouve dans votre position les accents des néoconservateurs, qui prétendaient établir la démocratie et les droits de l’homme en Irak. Soyez-en sur : remplacer le régime des mollahs par un régime démocratique est le cadet des soucis des décideurs américains et israéliens. Il ne s’agit pas d’une guerre entre la civilisation et la barbarie, mais entre les intérêts des groupes dominants américains et israéliens d’un côté, et les intérêts du groupe dominant iranien de l’autre. Et à l’heure de souhaiter la victoire de l’un ou de l’autre – et éventuellement d’y contribuer – il faut réfléchir à ce que sont NOS intérêts.

        [Ainsi, lors d’un meeting le 7 mars, à Marseille, Jean-Luc Mélenchon se félicitait : « Ils ne vaincront pas l’Iran. Le régime ne s’est pas effondré » Applaudissements nourris de la salle. « Ils ne vaincront pas l’Iran ». Comme si le régime des Mollahs c’était l’Iran tout entier.]

        Il est drôle comment dans certains cas on sépare les nations du régime politique, et dans d’autres cas on les confond. Si vous regardez notre presse, vous verrez régulièrement des expressions du genre « l’armée de Poutine » ou « les troupes des mollahs », mais vous ne trouverez jamais de mention aux « soldats de Trump », « les armées de Zelenski » ou « les avions de Netanyahu ». Non, ce sera toujours les troupes ukrainiennes, américaines, israéliennes… Etonnant, n’est-ce pas ? Et qu’on ne vienne pas me dire qu’il s’agit de distinguer entre régimes démocratiques et dictatures : lors de la guerre Irak-Iran, on parlait aussi des « armées irakiennes » opposées aux « soldats de l’Ayatollah ».

        Cette séparation traduit un raisonnement intéressant : celui qui parle ainsi se réserve le droit de décider si un régime représente la « vérité » de son pays, ou s’il ne s’agit que d’une pièce rapportée…

        [Cela va peut-être paraître subtil à certains, en vérité je crois que c’est assez simple : quoiqu’on pense de cette guerre – vraiment : quoiqu’on en pense – quand bien même on est à 100 % contre, se réjouir de ce que le régime des mollahs survive est obscène. Cela l’aurait déjà été il y a quelques mois. Ça l’est encore plus depuis les nuits de sang des 8 et 9 janvier derniers. Deux nuits, durant lesquelles les mollahs ont fait tirer à l’arme lourde sur des cortèges descendus les mains nues.]

        Mais dans ce cas, est-ce « obscène » de vouloir la survie du « régime des rabbins » à Jérusalem ? Est-ce que les massacres de civils commis par l’armée israélienne à Gaza – ou le régime de terreur imposé à la Cisjordanie dans le plus grand silence international – sont moins « obscènes » que ceux commis par le « régime des mollahs » ? Pourquoi le « régime » israélien, raciste et suprémaciste, mérite qu’on « souhaite sa survie », alors qu’il serait indécent de souhaiter la survie de celui des « mollahs ».

        La morale, la décence ne supportent pas la logique des « deux poids deux mesures ». Si le fait de tuer des civils qui viennent « les mains nues » rend « obscène » de se réjouir de sa survie, alors cela vaut autant en Israël qu’en Iran, en Russie qu’aux Etats-Unis. Quand on commence à choisir ses massacres, c’est alors que les problèmes commencent…

        [Sur ces Iraniennes et ces Iraniens qui manifestaient contre le régime, et que le régime a massacrés, par dizaines de milliers. Cette horreur mérite au moins de se tenir. Pour les morts, et pour leurs parents…”]

        C’est bien connu, certains morts – ceux qui sont tués par les gens qu’on n’aime pas – ont des parents. Les autres – ceux qui sont victimes de ceux qui font « le sale boulot » pour nous, pour reprendre la formule de Merz – ne sont que des chiffres.

        • Bob dit :

          @ Descartes
           
          [Est-ce que les massacres de civils commis par l’armée israélienne à Gaza – ou le régime de terreur imposé à la Cisjordanie dans le plus grand silence international – sont moins « obscènes » que ceux commis par le « régime des mollahs » ? Pourquoi le « régime » israélien, raciste et suprémaciste, mérite qu’on « souhaite sa survie »]
           
          J’écoutais récemment une interview de Sylvain Cypel, un bon connaisseur d’Israël puisqu’il y a vécu durant une vingtaine d’années, sur la chaine Youtube elucid. Celui-ci a fait, entre autres, deux remarques éclairantes : 1) Israël est le pays au monde qui a le plus violé les régles internationnales (je passe sur les exemples d’illustration qu’il a fourni) 2) C’est aujourd’hui le seul pays qui pratique l’apartheid et le colonialisme.
          Ce qui ne l’empêche pas de continuer à être adoubé par l’Occident.
           
          [C’est bien connu, certains morts – ceux qui sont tués par les gens qu’on n’aime pas – ont des parents. Les autres – ceux qui sont victimes de ceux qui font « le sale boulot » pour nous, pour reprendre la formule de Merz – ne sont que des chiffres.]
           
          Oui, il suffit de reprendre l’exemple de massacre du 7 octobre 2023 : les noms des Israëliens, leur statut (étudiant, employé), leur âge – tout ce qui fait d’eux des hommes – étaient relayés par nos médias, alors que que les Gazaouis ne semblent même pas avoir ne serait-ce qu’un nom, on sait juste que des dizaines de milliers sont morts.

          • Descartes dit :

            @ Bob

            [J’écoutais récemment une interview de Sylvain Cypel, un bon connaisseur d’Israël puisqu’il y a vécu durant une vingtaine d’années, sur la chaine Youtube elucid. Celui-ci a fait, entre autres, deux remarques éclairantes : 1) Israël est le pays au monde qui a le plus violé les règles internationales (je passe sur les exemples d’illustration qu’il a fourni) 2) C’est aujourd’hui le seul pays qui pratique l’apartheid et le colonialisme. Ce qui ne l’empêche pas de continuer à être adoubé par l’Occident.]

            Il faut comprendre que l’Etat d’Israël est une construction fondamentalement anachronique. A une époque où l’on ne songe plus à fonder des états sur des critères ethno-religieux, on en crée un dont la légitimité et le fonctionnement sont fondés précisément sur ce type de critères. Alors que les idéologies fondées sur la hiérarchie des « races » ont été défaites en Europe, que la ségrégation commence à être contestée dans les rares états qui la pratiquent encore, voici qu’on fonde un Etat précisément sur ce type d’idéologie. Il n’est pas étonnant qu’un Etat créé dans ces conditions, qui tire sa légitimité d’une pensée médiévale, tienne en piètre estime un droit international qui s’est construit précisément sur des principes modernes.

            Pourquoi les puissances occidentales continuent à l’adouber ? Par intérêt, bien évidemment. Merz a parfaitement résumé la chose : « les israéliens font le sale boulot ». NOTRE boulot…

            [Oui, il suffit de reprendre l’exemple de massacre du 7 octobre 2023 : les noms des Israëliens, leur statut (étudiant, employé), leur âge – tout ce qui fait d’eux des hommes – étaient relayés par nos médias, alors que que les Gazaouis ne semblent même pas avoir ne serait-ce qu’un nom, on sait juste que des dizaines de milliers sont morts.]

            Ce n’est pas vraiment nouveau. Nos morts sont des personnes, les morts des autres ne sont que des chiffres. Autrement dit, dit moi qui tu personnalises, et je te dirai quel camp tu as choisi. On voit la même chose avec l’Ukraine: on trouve d’innombrables reportages sur des combattants ukrainiens – forcément héroïques – qui ont chacun un prénom, un âge, une profession, une famille. Rien de tel sur les combattants russes, réduits à un nombre – sauf quand ils critiquent leur gouvernement, auquel cas ils redeviennent des personnes.

            Ce qui est intéressant dans le cas israélien, c’est que le choix de nos médias montre sans ambigüité de quel côté ils se situent, même lorsqu’ils prétendent à une neutralité de pacotille…

            • Bob dit :

              @ Descartes
               
              [« Un mort, c’est une tragédie, un million, c’est une statistique ». Qui a dit ça ?]
               
              Je ne connaissais pas la citation, une recherche me dit que c’est Staline. Elle est très juste.

        • Claustaire dit :

          Je vous remercie de m’avoir passé l’expression un peu agressive de la mauvaise humeur que m’inspirent les horreurs de ces temps-ci et la manière, à mon avis un peu frivole, dont certains cherchent à y trouver quelque “Freude”…
           
          Les opérations militaires en cours, en Iran, au Liban, ne peuvent qu’être perdantes pour tout le monde. De toute façon, des inqualifiables comme Trump, Netanyahu ou la mollacrature iranienne se soucient peu de démocratie ou d’intérêts communs d’une humanité commune. 

          Par contre, je m’étonne que vous cherchiez pas à distinguer un régime à la paranoïa meurtrière d’un Netanyahu (dont le pays a été et est depuis sa naissance l’objet de mortelles menaces et agressions) mais qui pourrait être renversé à la prochaine élection, et celui d’une théocratie à l’agressivité délibérée (et meurtrière tous azimuts par certaines de ses fatwas à la portée internationale) et que ne menacent que les conséquences que sa propre hubris.
           

          • Descartes dit :

            @ Claustaire

            [Je vous remercie de m’avoir passé l’expression un peu agressive de la mauvaise humeur que m’inspirent les horreurs de ces temps-ci et la manière, à mon avis un peu frivole, dont certains cherchent à y trouver quelque “Freude”…]

            Ne me remerciez pas, c’est la moindre des choses. Chacun de nous croit passionnément en certaines choses, et la passion conduit forcément à des excès. Si l’on veut un débat riche, avec des commentateurs engagés, il faut voir ces débordements, tant qu’ils restent dans certaines limites, avec bienveillance. C’est ce que je m’efforce de faire, et je demande à mes lecteurs la même indulgence à mon égard…

            [Les opérations militaires en cours, en Iran, au Liban, ne peuvent qu’être perdantes pour tout le monde. De toute façon, des inqualifiables comme Trump, Netanyahu ou la mollacrature iranienne se soucient peu de démocratie ou d’intérêts communs d’une humanité commune.]

            Je ne pense pas que la « bruxellocrature » soit beaucoup plus soucieuse de démocratie ou d’intérêts communs à l’humanité que la « mollacrature ». Simplement, pour des raisons historiques elle n’a pas besoin, pour se maintenir au pouvoir, de tuer des gens dans la rue – du moins pas sur son territoire. Mais ne vous faites aucune illusion, si demain elle en avait besoin, elle n’hésiterait pas à le faire. N’oubliez pas que Franco est mort dans son lit, et qu’aucune « démocratie » européenne n’a sanctionné son régime…

            [Par contre, je m’étonne que vous cherchiez pas à distinguer un régime à la paranoïa meurtrière d’un Netanyahu (dont le pays a été et est depuis sa naissance l’objet de mortelles menaces et agressions) mais qui pourrait être renversé à la prochaine élection, et celui d’une théocratie à l’agressivité délibérée (et meurtrière tous azimuts par certaines de ses fatwas à la portée internationale) et que ne menacent que les conséquences que sa propre hubris.]

            Pardon, pardon. Si le régime israélien fait l’objet « depuis sa naissance de mortelles menaces et agressions », c’est aussi le cas de l’Iran. Les dirigeants iraniens peuvent se souvenir d’un coup d’Etat organisé par les Américains et qui mit au pouvoir un régime autoritaire et répressif (car les Mollahs ne sont pas les premiers à faire tirer sur les foules pour rester au pouvoir), puis d’une guerre avec l’Irak provoquée et soutenue par ces mêmes Américains, sans compter les années de sanctions, de blocus, de « covert operations ». Quant aux « fatwas à la portée internationale », l’Etat d’Israël n’agit pas autrement : souvenez-vous de la décision de Golda Meir, de faire rechercher et assassiner les participants à l’attaque contre la délégation israélienne aux jeux olympiques de Munich. Voir d’un côté une « paranoïa » justifiée et de l’autre une « agressivité délibérée » me paraît pour le moins une falsification de l’histoire. Ou plutôt un renversement. A ma connaissance, la « mollahcratie » n’a cherché à aucun moment à annexer le territoire de ses voisins, à expulser les populations qui y vivaient pour placer ses colons. Son agressivité est purement défensive – et relève d’une mentalité de forteresse assiégée. Ce n’est pas le cas d’Israël, dont le projet constitutif est précisément d’annexer une terre qu’on aura vidé de ses habitants.

            Mais au-delà de ces querelles, vous semblez faire une distinction entre les deux régimes au motif que dans un cas le gouvernement « pourrait être renversé à la prochaine élection » et pas dans l’autre, comme si le génocide devenait moins grave dès lors qu’il est commis par un régime démocratique. Certes, Netanyahu peut être renversé à la prochaine élection. Mais est-ce que cela ressuscitera les Gazaouis morts sous les bombes israéliennes ? Non. Est-ce que cela effacera les destructions commises dans la bande de Gaza ? Non. Pas plus que les vies fauchées par la répression à Téhéran, les vies perdues à Gaza sont perdues pour toujours. Je ne vois donc pas de raison de faire une distinction.

  16. Bob dit :

    @ Descartes
     
    “Le Conseil de sécurité de l’ONU exige “la cessation immédiate” des attaques de l’Iran contre les Etats du Golfe ”
    https://www.franceinfo.fr/monde/iran/guerre-entre-les-etats-unis-israel-et-l-iran/le-conseil-de-securite-de-l-onu-exige-la-cessation-immediate-des-attaques-de-l-iran-contre-les-etats-du-golfe_7861382.html
     
    Mais ce même Conseil n’a pas, à ma connaissance, condamné l’attaque américaine illégitime sur l’Iran, ni réclamé l’arrêt des bombardements israéliens sur le Liban.
    Je crois que ce Conseil a fini de se décridibilisé.
     

    • Descartes dit :

      @ Bob

      [Je crois que ce Conseil a fini de se décridibiliser.]

      Le Conseil de sécurité est l’institution phare d’un monde où s’opposaient deux récits, et ou chaque camp se sentait tenu de présenter devant le monde un récit éthique et moralement acceptable pour contrer le récit de l’autre. Dès lors que cette opposition a disparu, qu’un récit unique s’est imposé, cette obligation disparaît et le Conseil de sécurité devient une enceinte vide de sens. Sa seule utilité est de rester un lieu où des gens qui par ailleurs se font la guerre peuvent continuer à discuter…

      • Bob dit :

        @ Descartes
         
        [Sa seule utilité est de rester un lieu où des gens qui par ailleurs se font la guerre peuvent continuer à discuter…]
         
        C’est là une utilité bien dérisoire, je dirais presque…inutile.

        • Descartes dit :

          @ Bob

          [C’est là une utilité bien dérisoire, je dirais presque…inutile.]

          Je trouvais moi aussi “dérisoire” cette conviction qu’ont les diplomates qu’il est essentiel de maintenir en toute circonstance des canaux de discussion. Et puis, avec l’expérience, j’ai compris l’importance de la chose. Oui, cela paraît dérisoire, mais vous noterez que dans beaucoup de conflits on n’est pas allé à une “guerre totale”. Que les deux parties se sont autolimitées, qu’elles ont renoncé à faire des choses qu’elles auraient pu faire. Et bien, ces renoncements ne viennent pas par hasard, ils se négocient, ce qui suppose d’avoir des canaux de discussion ouverts.

          • Lhaa Francis dit :

                 A propos de la guerre d’Indochine, Lartéguy disait qu’on avait toujours voulu négocier,  mais en position de force.  Or, en position de force, on ne “négocie ” pas, on impose ( ou on capitule comme Mendès à Genève ). Et toute l’Indo jusqu’à Dien Bien Phu, ça a été cette imbécile chasse au Dahu.  J’appelle ça de la schizophrénie, pour les exécutants, qui y croyaient. Les bénéficiaires ( Michelin ou Banque de l’Indochine, entre autres ), n’étaient pas aussi…euh… ” naïfs “. Ca me fait repenser à  la  ”  réclame  ” pour le recrutement  :  rentrer dans le rang pour sortir du lot, mais c’est du Devos  !!! Qu’une boîte de pub invente un truc pareil, y z’en ont fait d’autres. Mais qu’un organisme d’Etat,  dont dépend l’avenir de la Patrie subventionne ça, qui plus est avec nos sous…..

            • Descartes dit :

              @ Lhaa Francis

              [A propos de la guerre d’Indochine, Lartéguy disait qu’on avait toujours voulu négocier, mais en position de force.]

              C’est trivial. Le problème, c’est que comme tout le monde aime négocier en position de force, et que dans un conflit les deux parties ne peuvent pas être en position de force au même temps, avec ce genre de préalable on ne négocie jamais…

              [Or, en position de force, on ne “négocie ” pas, on impose (ou on capitule comme Mendès à Genève).]

              Pas forcément. Vous avez de la négociation une vision très schématique. On peut être en position de force, et rechercher un accord tout simplement parce que même en position de force parce que la poursuite du conflit a un coût, et que faire quelques concessions à celui qui est en position de faiblesse permet de les éviter. Les deux parties donc peuvent arriver à un accord qui n’est pas une « capitulation » pour l’un, pas plus que ce n’est une « victoire totale » pour l’autre. La guerre du Vietnam est un excellent exemple : il est incontestable que la force était du côté américain. Mais le coût – financier et politique – a poussé les gouvernements américains à faire des concessions puis à se retirer.

              [Et toute l’Indo jusqu’à Dien Bien Phu, ça a été cette imbécile chasse au Dahu. J’appelle ça de la schizophrénie, pour les exécutants, qui y croyaient.]

              C’est surtout un bon exemple de la manière dont la France s’est décrédibilisée pour avoir épousé la logique de guerre froide venue des Américains. Ce souvenir devrait rappeler à nos décideurs les risques de s’engager dans des guerres qui ne sont pas les nôtres.

              [Les bénéficiaires ( Michelin ou Banque de l’Indochine, entre autres ), n’étaient pas aussi…euh… ” naïfs “.]

              C’est plutôt vous qui faites preuve de naïveté. Les colonies eurent payé, mais déjà en 1945 elles avaient cessé de le faire et étaient, du point de vue économique un boulet plutôt qu’un avantage. Les hévéas rapportaient pas mal avant la guerre, mais après 1945 Michelin était passé au caoutchouc synthétique. Les Anglais, qui savent compter et qui ont moins de prétentions « civilisatrices », s’en étaient rendu compte bien avant nous et c’est pourquoi ils se sont gracieusement retirés, transformant le colonialisme politique en colonialisme économique. Il a fallu chez nous le retour de De Gaulle en 1958 pour que nos élites comprennent que l’ère de « l’Algérie de papa » était fini, et que celle de la « francafrique » commençait.

  17. Bob dit :

    @ Descartes
     
    Si vous avez 10 minutes, je vous suggère : https://www.youtube.com/watch?v=6N-BTkWFsgc
    Ecouter les propos de de Villepin m’a fait du bien.
    Il y a un gouffre entre ses vérités et les propos lénifiants de Macron. Certes, c’est plus facile à dire lorsqu’on n’est pas aux manettes, mais, tout de même, on sent la stature d’homme d’Etat chez de Villepin, la hauteur de vue, cependant qu’on a des boutiquiers aux affaires. Sa voix détonne sur les ondes nationales.

    • Descartes dit :

      @ Bob

      [Il y a un gouffre entre ses vérités et les propos lénifiants de Macron. Certes, c’est plus facile à dire lorsqu’on n’est pas aux manettes, mais, tout de même, on sent la stature d’homme d’Etat chez de Villepin, la hauteur de vue, cependant qu’on a des boutiquiers aux affaires. Sa voix détonne sur les ondes nationales.]

      Villepin a deux qualités: il est intelligent, et il prend soin de ne parler que des sujets qu’il connaît parfaitement. Du coup, son discours est consistant là où celui de nos dirigeants politiques – qui méprisent souverainement les “sachants” et ne les écoutent donc pas – est souvent creux. Je crains qu’il sous-estime le niveau de dépendance de nos pays vis-à-vis des Etats-Unis. La France de 2026 n’est pas celle de 2003. Mais il connaît le sujet certainement mieux que moi, alors je suis prudent avant de le contredire…

      Il est vrai que Villepin n’est pas au pouvoir. Mais on peut lui reconnaître un mérite certain: lorsqu’il était au pouvoir, il a fait ce qu’il prêche aujourd’hui, et il fallait beaucoup de courage pour le faire. Rares sont les politiciens qui peuvent dire la même chose.

      En tout cas, c’est une voix courageuse qu’on a toujours plaisir à entendre. Mais une voix solitaire, venue d’une autre époque…

  18. Louis dit :

    @Descartes
     

    Oui, mais aussi un être imperméable au tragique. Parce que la tragédie est issue de la conscience que la mort est notre destin à tous… conscience que les enfants n’ont pas.

     
    C’est Chesterton, je crois, qui faisait remarquer qu’aussi bien l’idée de jugement dernier impliquait l’ambigüité morale de chaque personne : nul ne peut savoir s’il a fait le bon choix, et, a fortiori, ne peut le savoir des autres. Le jugement confisqué par Dieu condamne les hommes à l’humilité, la charité… et l’humour. Avoir conscience que la mort seul permettrait de faire le bilan, et de faire le tri entre les bons et les méchants, ça oblige à ne pas se prendre trop au sérieux, ni à déchaîner les feux de l’enfer contre son prochain quand il se trompe. Là encore, on tourne autour de notre sujet : les enfants aiment rire, mais supportent assez mal l’humour, qu’ils suspectent toujours d’être une moquerie. Et Dieu sait s’il se prennent au sérieux… Quant à ces grands enfants que sont les hystériques de service, ils jouent la comédie de saint Georges contre le dragon tous les quatre matins (pardon, “l’antifascisme-contre-la-Bête-immonde”), et gare à vous si vous faites de l’humour ! 
     

    Vous connaissez l’adage que les hauts fonctionnaires désabusés sortent à chaque réunion : « faire et défaire, c’est encore faire ».

     
    Je l’ignorais tout à fait, merci. 
     

    Mais je pense que dans l’éducation vous êtes particulièrement gâtés. La raison est simple : c’est un domaine où les annonces ne coûtent en apparence pas grand-chose : le personnel est là, les bâtiments aussi, suffit de changer quelques horaires, quelques programmes, et le tour est joué. Bien sûr, le coût de la désorganisation, ce sont les élèves qui le payent. Mais qui se soucie des élèves ?

     
    Permettez-moi de vous dire qu’en dix ans, je crois avoir constaté que les élèves en ont pris progressivement conscience – ce qui n’était pas le cas lorsque j’étais moi-même élève : on voyait que ça n’allait pas, mais de là à se croire variable d’ajustement, non. J’ai souvent parlé du mépris que conçoivent les élèves qui refusent d’être la dupe des adultes autour d’eux, mais leur désabusement n’en est que le pendant.
     
    C’est assez frappant, depuis la réforme Blanquer : tout le monde continue à parler de “classes” (ne serait-ce que par routine), mais les élèves ne se retrouvent en classe entière qu’en philosophie et au sport, et encore. On parle d’aménager les emplois du temps, mais – pour avoir demandé à mon ancien proviseur adjoint de m’expliquer en me le montrant comment se font les emplois du temps aujourd’hui – les marges de manoeuvres sont si minimes, que certains établissement ne peuvent en fait dresser le seul emploi du temps possible au regard de toutes les nouvelles variables. On parle d’aller en salle de permanence, mais la plupart des établissements que j’ai fréquentés la ferme tout ou partie de la journée, faute de surveillants. On parle de s’exercer au baccalauréat, mais il est pratiquement impossible d’organiser des devoirs sur table – ce que je récuse, du reste : mais il faudrait pour cela l’imposer aux collègues dont il faudrait sucrer les heures ; aux élèves auxquels on imposerait d’y venir, au personnel qui se verrait imposer la surveillance, et aux parents auxquels on imposerait le silence. Et malgré toute cette parlotte, ou à cause d’elles, les élèves prennent ce genre de discours pour de vieilles fadaises, d’un temps révolu qu’ils n’ont pas connu. 
     

    Il ne faut mas croire que les directions (à tous les niveaux de la hiérarchie) sont malveillantes. Le plus souvent, elles sont lâches, ou plutôt, elles vivent par le principe PIPE : « pas d’initiatives, pas d’emmerdes ». Mais si quelqu’un est prêt à prendre le risque, elles laissent faire.

     
    Tout à fait. Les hommes qui occupent un poste ont tendance à l’occuper comme l’institution le requiert : et si l’institution est fragile, mieux vaut ne rien faire. C’est assez difficile à faire entendre en salle des professeurs, où le proviseur est souvent tenu pour un sale type, parce qu’il fait un sale boulot. 
     

    « L’entrepreneur-qui-prend-des-risques » et qu’on encense dans les gazettes prend des risques avec l’argent des autres. L’entrepreneur qui fait faillite perd certes sa mise, mais cette mise est en général minoritaire – et dans le cas des start-up, qui sont présentées comme modèle, négligeable. Ceux qui risquent le plus, ce sont les fournisseurs qui ne seront pas payés, les prêteurs qui ne seront pas remboursés…

     
    Bien vu !
     

    Vraiment ? Je ne peux que vous féliciter de poser aux élèves des questions qui ouvrent une véritable réflexion sur des sujets qui ne sont pas réductibles au « et moi et moi et moi ».

     
    Quand j’ai posé cette question lors de ma première année, personne n’a levé la main et tout le monde m’a regardé avec de grands yeux, comme si j’avais posé la question la plus saugrenue qui soit. Pendant des années, selon les classes, certains se moquaient ouvertement de la question, ou des rares qui prenaient visiblement leur courage à deux mains pour signaler leur patriotisme. Et puis j’ai vu chaque classe avoir trois, quatre, cinq élèves qui levaient résolument la main, suivis par quelques autres, plus indécis. Plus personne ne rit de cette question. Cette année, c’est environ le tiers de chacune de mes classes – soit la moitié des garçons en général – qui a levé la main. Ce n’est pas encore beaucoup, et je ne sais combien de biais statistiques que j’ignore faussent évidemment ces décomptes, mais j’aime à me le rappeler quand ça ne va pas fort. Quelque chose est en train de changer. 

    • Descartes dit :

      @ Louis

      [Là encore, on tourne autour de notre sujet : les enfants aiment rire, mais supportent assez mal l’humour, qu’ils suspectent toujours d’être une moquerie. Et Dieu sait s’il se prennent au sérieux… Quant à ces grands enfants que sont les hystériques de service, ils jouent la comédie de saint Georges contre le dragon tous les quatre matins (pardon, “l’antifascisme-contre-la-Bête-immonde”), et gare à vous si vous faites de l’humour !]

      On peut d’ailleurs remarquer que le cinéma comique s’étiole. Bien entendu, on continue à produire des comédies gentillettes, mais peu de grands films. Le Woody Allen de « La rose pourpre du Caire », le Fellini de « Ginger et Fred », le Gilliam de « Brazil », les Monthy Python de « La vie de Brian » appartiennent au passé. Personne n’oserait aborder avec humour la vie du Prophète, et même un film comme « Les aventures de Rabbi Jacob » serait impossible à produire aujourd’hui.

      [Permettez-moi de vous dire qu’en dix ans, je crois avoir constaté que les élèves en ont pris progressivement conscience – ce qui n’était pas le cas lorsque j’étais moi-même élève : on voyait que ça n’allait pas, mais de là à se croire variable d’ajustement, non. J’ai souvent parlé du mépris que conçoivent les élèves qui refusent d’être la dupe des adultes autour d’eux, mais leur désabusement n’en est que le pendant.]

      Je pense que les élèves d’aujourd’hui sont bien plus conscients du monde dans lequel ils vivent que nous ne l’étions à leur âge. Nous avions je pense une confiance presque illimitée dans les institutions, et notamment dans le système scolaire. Et en particulier, nous avions confiance dans sa capacité à récompenser le mérite. On nous répétait que l’effort payait, et nous avions de bonnes raisons d’y croire, puisque c’était en grande partie vrai. Le système était inégalitaire, certes, et il valait mieux être né au VIIème arrondissement de Paris que dans un coron du Nord. Mais quelque fut le point de départ, le bon étudiant, le bon travailleur arrivait plus haut que les autres. Autrement dit, le monde était fondamentalement prévisible.

      Les jeunes aujourd’hui sont conscients que le monde est devenu aléatoire, qu’on ne peut pas compter sur les institutions pour récompenser la vertu et punir le vice, au contraire. Et ils ne sont pas dupes du discours institutionnel qui prétend maintenir l’illusion. Les jeunes vivent dans une jungle, et l’école leur tient le discours des bisounours. Comment pourraient-ils ignorer ce décalage ?

      [C’est assez frappant, depuis la réforme Blanquer : tout le monde continue à parler de “classes” (ne serait-ce que par routine), mais les élèves ne se retrouvent en classe entière qu’en philosophie et au sport, et encore.]

      Et c’est un schéma qu’on trouve maintenant à tous les niveaux du cursus, du secondaire au supérieur. L’individualisation des parcours fait que les étudiants ne partagent pas une expérience commune. Même dans les Grandes Ecoles, qui naguère étaient si soucieuses de former un « esprit de corps », les parcours ont atteint un tel degré d’individualisation qu’il n’existe plus de base pour une forme de solidarité institutionnelle.

      J’avoue que je trouve cette personnalisation des parcours, et la multiplication à l’infini des matières qu’on peut étudier qui en est le corollaire, parfaitement absurde. De quoi a besoin un jeune de 24 ans qui va aborder la vie professionnelle ? Il a besoin de méthodes de travail, d’une pratique du raisonnement, d’une culture générale qui lui permette d’analyser une situation et de se situer dans le contexte professionnel, et de connaissances techniques suffisantes pour pouvoir débuter dans son métier sans casser le matériel. Cela ne nécessite pas d’aller dans le détail fin avec des matières hyperspécialisées : un tronc commun solide, quelques matières à option – pour faire un « galop d’essai », pour reprendre la formule d’un pédagogue qui fut un excellent directeur d’une grande école d’ingénieurs – et le tour est joué.

      [Et malgré toute cette parlotte, ou à cause d’elles, les élèves prennent ce genre de discours pour de vieilles fadaises, d’un temps révolu qu’ils n’ont pas connu.]

      Vous touchez là un point capital. Nous les vieux on oublie souvent que les jeunes n’ont pas connu le temps dont nous parlons. Autrement dit, le monde tel qu’il est aujourd’hui leur apparaît comme le seul monde possible. Le rôle de l’enseignant, c’est aussi combattre cette « naturalisation » de l’état présent, de montrer qu’on n’a pas toujours fait comme ça, condition indispensable pour ouvrir la possibilité que demain soit différent d’aujourd’hui. C’est pourquoi je pense que l’histoire est aux sciences humaines ce que les mathématiques sont aux sciences physiques et naturelles.

      [Tout à fait. Les hommes qui occupent un poste ont tendance à l’occuper comme l’institution le requiert : et si l’institution est fragile, mieux vaut ne rien faire. C’est assez difficile à faire entendre en salle des professeurs, où le proviseur est souvent tenu pour un sale type, parce qu’il fait un sale boulot.]

      C’est là toute l’ambigüité du rapport des enseignants à l’autorité.

      [Quand j’ai posé cette question lors de ma première année, personne n’a levé la main et tout le monde m’a regardé avec de grands yeux, comme si j’avais posé la question la plus saugrenue qui soit. Pendant des années, selon les classes, certains se moquaient ouvertement de la question, ou des rares qui prenaient visiblement leur courage à deux mains pour signaler leur patriotisme. Et puis j’ai vu chaque classe avoir trois, quatre, cinq élèves qui levaient résolument la main, suivis par quelques autres, plus indécis. Plus personne ne rit de cette question. Cette année, c’est environ le tiers de chacune de mes classes – soit la moitié des garçons en général – qui a levé la main. Ce n’est pas encore beaucoup, et je ne sais combien de biais statistiques que j’ignore faussent évidemment ces décomptes, mais j’aime à me le rappeler quand ça ne va pas fort. Quelque chose est en train de changer.]

      Si seulement vous pouviez avoir raison… mais je pense que votre optimisme est au moins en partie justifié. Nos sociétés prennent conscience que nous sommes en train d’assister à la fin d’un cycle, que la révolution néolibérale commencée dans les années 1970 nous amène dans le mur et que celui-ci n’est plus très loin. Même la Commission européenne, pourtant isolée de la réalité par plusieurs couches d’ouate idéologique, commence à prendre peur. Quand Von der Leyen qualifie publiquement d’erreur l’abandon du nucléaire et parle de le réhabiliter, on peut se dire que quelque chose s’est cassé dans la machine. Et le fait que selon un sondage publié cette semaine on trouve chez nous trois-quarts des répondants qui sont favorables au recours au nucléaire pointe dans la même direction.

      Le moment approche à mon sens où il va falloir sortir de la posture critique pour proposer des alternatives. L’effondrement du programme néolibéral va laisser un vide idéologique, qu’il va falloir combler. La construction européenne néolibérale à servi d’utopie à une génération, il faudra trouver autre chose si l’on ne veut pas voir la suivante tomber dans le chacun pour soi. Et c’est là que les références au passé deviennent importantes. Il y a beaucoup de façons de dire « c’était mieux avant ». On peut le dire à la manière des réactionnaires, qui rêvent à un impossible retour à un âge d’or, mais on peut le dire aussi à la manière des révolutionnaires, qui idéalisent un passé pour donner un fondement à un projet futur. La Revolution française et l’Empire – comme l’avait fait avant eux la Renaissance – est allée chercher des références dans le classicisme grec et latin. Non pas avec l’idée de revenir aux rapports sociaux de l’antiquité, mais en les revisitant pour marier la modernité à la symbolique antique.

      • Louis dit :

        @Descartes
         

        On peut d’ailleurs remarquer que le cinéma comique s’étiole. Bien entendu, on continue à produire des comédies gentillettes, mais peu de grands films. Le Woody Allen de « La rose pourpre du Caire », le Fellini de « Ginger et Fred », le Gilliam de « Brazil », les Monthy Python de « La vie de Brian » appartiennent au passé. Personne n’oserait aborder avec humour la vie du Prophète, et même un film comme « Les aventures de Rabbi Jacob » serait impossible à produire aujourd’hui.

         
        C’est juste. Du reste, le monde de la comédie au théâtre se réduit bien souvent aujourd’hui aux tranches de vie, qui ne feront rire que ceux qui vivent le même genre de vie que le comédien. 
         

        Je pense que les élèves d’aujourd’hui sont bien plus conscients du monde dans lequel ils vivent que nous ne l’étions à leur âge. Nous avions je pense une confiance presque illimitée dans les institutions, et notamment dans le système scolaire. Et en particulier, nous avions confiance dans sa capacité à récompenser le mérite. On nous répétait que l’effort payait, et nous avions de bonnes raisons d’y croire, puisque c’était en grande partie vrai. Le système était inégalitaire, certes, et il valait mieux être né au VIIème arrondissement de Paris que dans un coron du Nord. Mais quelque fut le point de départ, le bon étudiant, le bon travailleur arrivait plus haut que les autres. Autrement dit, le monde était fondamentalement prévisible.

         
        Ce n’est pas faux. J’y croyais. Mais était-ce encore vrai quand j’y étais ? Quand situeriez-vous le point de bascule ? Pour ma part, je ne suis pas si sûr qu’à mon époque le travail payât encore tant que cela. Rétrospectivement, c’est au collège que j’ai commencé à m’en rendre compte, et pour deux raisons : d’une part, j’avais le brevet en poche sans même avoir passé les épreuves, grâce à ce qui ne s’appelait pas encore le contrôle continu, ce qui m’avait fait me demander ce qu’on pouvait examiner lors de cet examen. D’autre part, j’ai eu la chance d’avoir un excellent professeur d’anglais, qui m’a donné la vocation de l’enseignement, et qui, au milieu de la quatrième, nous annonça que nous venions de finir le programme de troisième. Il faut dire qu’elle nous faisait travailler dur, mais sans que ça nous pèse. Mais alors, que valait toutes ces notes, ces cours, ces programmes, si un tel écart entre notre classe et les autres ne se reflétait nulle part ? Evidemment, je ne me l’étais pas formulé ainsi à douze ou treize ans, mais ça m’avait fait tiquer, et j’y ai souvent repensé. 
         

        Les jeunes aujourd’hui sont conscients que le monde est devenu aléatoire, qu’on ne peut pas compter sur les institutions pour récompenser la vertu et punir le vice, au contraire. Et ils ne sont pas dupes du discours institutionnel qui prétend maintenir l’illusion. Les jeunes vivent dans une jungle, et l’école leur tient le discours des bisounours. Comment pourraient-ils ignorer ce décalage ?

         
        C’est bien résumé. Vous apprendrez au passage que chez les élèves les moins friands de politique, “de gauche” signifie généralement ce que vous appelez “bisounours”.
         

        Même dans les Grandes Ecoles, qui naguère étaient si soucieuses de former un « esprit de corps », les parcours ont atteint un tel degré d’individualisation qu’il n’existe plus de base pour une forme de solidarité institutionnelle.

         
        Et c’est parfaitement désolant. L’année dernière, je faisais travailler mes élèves sur les cours que Durkheim donnait aux aspirants professeurs, où il insistait sur l’aspect capital de cette solidarité. Les élèves ne comprenaient pas du tout ce qu’il voulait dire par là, les premiers cours. A la fin, l’un d’entre eux m’avait candidement demandé : “mais monsieur, pourquoi on n’a pas ça ?” Il est des moments où il est difficile de rester neutre, et de réprimer un soupir.
         
        C’avait du moins été une série de cours qui avait beaucoup remué les élèves, en étudiant le rapport entre l’école et la nation des Lumières aux années 60, de Condorcet à Lasch. Au passage, pour revenir sur le patriotisme, c’était une classe dans laquelle, à rebours de ce que vous ai dit, l’une des meilleures élèves m’avait soutenu mordicus qu’elles ne mourrait que pour la cause des femmes, et que, tout compte fait, les hommes pouvaient aller se faire cuire un oeuf. A ses yeux, l’idée de nation n’était que l’oripeau dont les hommes recouvrait leurs intérêt pour impliquer les femmes dont les intérêts étaient différents. Que diable… 
         

        J’avoue que je trouve cette personnalisation des parcours, et la multiplication à l’infini des matières qu’on peut étudier qui en est le corollaire, parfaitement absurde. De quoi a besoin un jeune de 24 ans qui va aborder la vie professionnelle ? Il a besoin de méthodes de travail, d’une pratique du raisonnement, d’une culture générale qui lui permette d’analyser une situation et de se situer dans le contexte professionnel, et de connaissances techniques suffisantes pour pouvoir débuter dans son métier sans casser le matériel. Cela ne nécessite pas d’aller dans le détail fin avec des matières hyperspécialisées : un tronc commun solide, quelques matières à option – pour faire un « galop d’essai », pour reprendre la formule d’un pédagogue qui fut un excellent directeur d’une grande école d’ingénieurs – et le tour est joué.

         
        D’autant plus qu’à mon échelle, je constate l’ignorance abyssale dans laquelle s’enfonce les prétendus “spécialités”. Prétendre étudier la “géopolitique” sans avoir la moindre connaissance historique (ah pardon, si : avant, il y avait les romains, le Moyen Âge, à l’époque il y avait des rois, il y a eu la Révolution et les guerres mondiales, mais depuis la lutte contre le totalitarisme a permis l’Union européenne et la décolonisation), quelle blague. Et je ne vous parle même pas de ces élèves “au profil scientifique”, qui me regardent avec de grands yeux quand je parle d’Euclide ou de Galilée… alors que je suis passé par une filière littéraire !
         
        Ce genre de “personnalisation” flatte beaucoup leur vanité – en particulier chez les enfants des classes intermédiaires, qui se projettent déjà dans le monde professionnel -, mais ne leur apprend pas grand chose. 
         

        Vous touchez là un point capital. Nous les vieux on oublie souvent que les jeunes n’ont pas connu le temps dont nous parlons. Autrement dit, le monde tel qu’il est aujourd’hui leur apparaît comme le seul monde possible. Le rôle de l’enseignant, c’est aussi combattre cette « naturalisation » de l’état présent, de montrer qu’on n’a pas toujours fait comme ça, condition indispensable pour ouvrir la possibilité que demain soit différent d’aujourd’hui. C’est pourquoi je pense que l’histoire est aux sciences humaines ce que les mathématiques sont aux sciences physiques et naturelles.

         
        Entièrement d’accord. Plus souvent qu’à l’occasion, mes élèves me demandent pourquoi je “fais du français” ou “de l’histoire” alors qu’on est “en cours de philosophie”. 
         

        C’est là toute l’ambigüité du rapport des enseignants à l’autorité.

         
        Pourquoi spécifiquement des enseignants ?
         

        La Revolution française et l’Empire – comme l’avait fait avant eux la Renaissance – est allée chercher des références dans le classicisme grec et latin. Non pas avec l’idée de revenir aux rapports sociaux de l’antiquité, mais en les revisitant pour marier la modernité à la symbolique antique.

         
        Très juste. C’est une discussion que j’ai souvent avec un ami piqué de lettres antiques. Cela dit, je n’arrive toujours pas à savoir quelle est la part de fétichisme qui consisterait à écarter d’autres sources – médiévales, modernes – au prétexte que seul vaudrait le retour à l’antique. Pour ma part, puisque tout fout le camp, je serais d’avis de faire feu de tout bois, en cherchant dans la moindre étincelle de gloire de quoi raviver le flambeau, antique ou pas. D’autre part, c’est toute notre histoire qu’il reste à réécrire, et je suis convaincu que c’est en faisant de l’Etat son fil conducteur qu’il est possible de le faire. 

        • Descartes dit :

          @ Louis

          [C’est juste. Du reste, le monde de la comédie au théâtre se réduit bien souvent aujourd’hui aux tranches de vie, qui ne feront rire que ceux qui vivent le même genre de vie que le comédien.]

          Tout à fait. On insiste d’ailleurs lourdement sur le caractère « autobiographique » de tel ou tel livre (l’autofiction m’a tuer…), de tel ou tel film. Ou à minima, sur le fait qu’il est « inspiré de faits réels ». Ce besoin de « proximité » explique la mort de la tragédie…

          [Ce n’est pas faux. J’y croyais. Mais était-ce encore vrai quand j’y étais ? Quand situeriez-vous le point de bascule ?]

          Je ne sais pas si l’on peut situer un « point de bascule » précis. J’aurais tendance à penser que la bascule s’est faite graduellement, et pas en même temps partout et à tous les niveaux sociaux. A la fin des années 1970 et début des années 1980, le système a beaucoup aidé le petit immigré que j’étais à l’époque de bénéficier de l’ascenseur social et d’intégrer les « élites » (en toute modestie). Aujourd’hui, je me dis que ce serait beaucoup plus difficile, voire impossible. Mais ce qui était vrai encore à Paris l’était-il en banlieue ? Ou dans le Nord-Pas de Calais ?

          Rétrospectivement, j’ai l’impression d’avoir été porté par la dernière vague de la méritocratie. J’ai passé mon bac juste avant que les mathématiques perdent leur statut de matière reine, j’ai passé mes concours juste avant que le concours commence à être remplacé par les « voies parallèles », j’ai eu la chance d’avoir des professeurs formés avant mai 1968…

          [Pour ma part, je ne suis pas si sûr qu’à mon époque le travail payât encore tant que cela.]

          Cela coïncide avec mon observation. A mon époque, le travail payait – et j’en suis la preuve vivante. Mais on voyait bien les nuages noirs à l’horizon. J’ai eu mon bac à la fin des années 1970. Je pense que vous êtes au moins dix ans plus jeunes que moi. Vous aurez eu donc des enseignants formés après 1968. Cela fait une grande différence…

          [« Même dans les Grandes Ecoles, qui naguère étaient si soucieuses de former un « esprit de corps », les parcours ont atteint un tel degré d’individualisation qu’il n’existe plus de base pour une forme de solidarité institutionnelle. » Et c’est parfaitement désolant. L’année dernière, je faisais travailler mes élèves sur les cours que Durkheim donnait aux aspirants professeurs, où il insistait sur l’aspect capital de cette solidarité. Les élèves ne comprenaient pas du tout ce qu’il voulait dire par là, les premiers cours. A la fin, l’un d’entre eux m’avait candidement demandé : “mais monsieur, pourquoi on n’a pas ça ?” Il est des moments où il est difficile de rester neutre, et de réprimer un soupir.]

          Vous conviendrez que donner au Lycée le cours de Durkheim, ce n’est pas la solution de facilité… ni pour les élèves, ni pour le professeur ! Et je comprends la difficulté de vos élèves, éduqués dans l’idéal de l’individu-île, à comprendre ce que peut être la « solidarité de corps », et pourquoi elle est fondamentale. J’ai d’ailleurs beaucoup travaillé avec des militaires, probablement l’un des groupes sociaux qui conserve encore jalousement cet esprit. Et on comprend rapidement pourquoi : dans une corporation où la cohésion est une nécessité vitale, on n’a rien inventé de mieux depuis la Rome antique.

          [C’avait du moins été une série de cours qui avait beaucoup remué les élèves, en étudiant le rapport entre l’école et la nation des Lumières aux années 60, de Condorcet à Lasch.]

          Je vois que vous avez été prudent, en arrêtant les compteurs aux années 1960…

          [Au passage, pour revenir sur le patriotisme, c’était une classe dans laquelle, à rebours de ce que vous ai dit, l’une des meilleures élèves m’avait soutenu mordicus qu’elles ne mourrait que pour la cause des femmes, et que, tout compte fait, les hommes pouvaient aller se faire cuire un oeuf. A ses yeux, l’idée de nation n’était que l’oripeau dont les hommes recouvrait leurs intérêt pour impliquer les femmes dont les intérêts étaient différents. Que diable…]

          C’est de leur âge… moi-même, j’étais prêt à mourir pour la révolution internationale, et certainement pas pour telle ou telle « nation ». Déjà, c’est bien qu’elle ait réfléchi sur ce que cela veut dire « mourir pour une cause ». Cela étant dit, une telle position est difficile à soutenir rationnellement. Le point faible du raisonnement, c’est de faire des « femmes » une catégorie unique ayant des « intérêts » propres. Quels sont les « intérêts » qui réunissent la femme PDG et la femme de ménage, et qui justifieraient qu’on « meure » pour eux ?

          [D’autant plus qu’à mon échelle, je constate l’ignorance abyssale dans laquelle s’enfonce les prétendus “spécialités”. Prétendre étudier la “géopolitique” sans avoir la moindre connaissance historique (ah pardon, si : avant, il y avait les romains, le Moyen Âge, à l’époque il y avait des rois, il y a eu la Révolution et les guerres mondiales, mais depuis la lutte contre le totalitarisme a permis l’Union européenne et la décolonisation), quelle blague. Et je ne vous parle même pas de ces élèves “au profil scientifique”, qui me regardent avec de grands yeux quand je parle d’Euclide ou de Galilée… alors que je suis passé par une filière littéraire !]

          C’est drôle. Un de mes chefs – qui avait travaillé avec Frédéric Joliot dans sa jeunesse – me racontait qu’à son époque les grands pontes de la physique enseignaient souvent en faculté au niveau du tronc commun. Langevin, Perrin, Joliot faisaient les amphis de première et deuxième année, parce qu’ils étaient convaincus que c’était dans les connaissances de base que tout se jouait. Qu’il fallait mettre le paquet sur les étudiants du premier cycle, c’est-à-dire, au moment où ils ne sont pas encore autonomes. Aujourd’hui, les grands pontes se réservent pour les enseignements les plus spécialisés, pour les étudiants en thèse…

          [« C’est là toute l’ambigüité du rapport des enseignants à l’autorité. » Pourquoi spécifiquement des enseignants ?]

          Parce que de toutes les figures d’autorité, l’enseignant est l’une des rares qui ne s’insère pas, dans sa pratique professionnelle, dans un cadre hiérarchique. Et qui peut par conséquence vivre dans l’illusion que son autorité émane de lui-même, et non de l’institution qui maintient ce cadre. Un policier sait parfaitement que son autorité émane de l’institution, et que sans elle il n’est rien. Il travaille sous l’œil de collègues qui le jugent en permanence, et il a un supérieur dont les ordres ne sauraient être discutées que dans des cas exceptionnels.

          [« La Revolution française et l’Empire – comme l’avait fait avant eux la Renaissance – est allée chercher des références dans le classicisme grec et latin. Non pas avec l’idée de revenir aux rapports sociaux de l’antiquité, mais en les revisitant pour marier la modernité à la symbolique antique. » Très juste. C’est une discussion que j’ai souvent avec un ami piqué de lettres antiques. Cela dit, je n’arrive toujours pas à savoir quelle est la part de fétichisme qui consisterait à écarter d’autres sources – médiévales, modernes – au prétexte que seul vaudrait le retour à l’antique.]

          L’antique a un grand avantage : il est loin. Et nous ne le connaissons que par des sources fragmentaires. Il a donc une « plasticité » à l’heure de le réinterpréter et de lui faire dire ce qui nous arrange que le moyen-âge ou la modernité n’ont pas. On peut facilement réutiliser les textes grecs pour défendre la « démocratie », en oubliant qu’il n’y a qu’une parenté lointaine entre la démocratie aristocratique de la société grecque et la démocratie fondée sur le suffrage universel. Même chose avec la République romaine : la « res publica » de nos sociétés universalistes est très différente de celle d’une société où une bonne partie des travailleurs étaient des choses.

          Cela étant dit, la République moderne n’a pas écarté totalement les sources modernes. Pendant des décennies on a donné en exemple à nos chères têtes blondes des personnages comme Richelieu ou Colbert, là encore en « lissant » certaines aspérités. Le moyen-âge pose des problèmes politiques plus complexes, parce que c’est de cette époque que l’aristocratie française prétendait tenir sa légitimité. Les régimes issus de la Révolution française pouvaient donc difficilement valoriser les figures de cette époque… même si certaines d’entre elles l’ont été – pensez à Jeanne d’Arc – parce qu’il n’était pas question d’en laisser le monopole à l’Eglise…

          [Pour ma part, puisque tout fout le camp, je serais d’avis de faire feu de tout bois, en cherchant dans la moindre étincelle de gloire de quoi raviver le flambeau, antique ou pas. D’autre part, c’est toute notre histoire qu’il reste à réécrire, et je suis convaincu que c’est en faisant de l’Etat son fil conducteur qu’il est possible de le faire.]

          Je fais ici une distinction entre l’histoire et le récit. Je ne suis pas persuadé que notre histoire – au sens de la discipline scientifique, j’insiste – soit « à réécrire ». Beaucoup de travaux sérieux et de qualité sont produits, qui s’ajoutent aux travaux des historiens du passé. Ce qui à mon sens est à réécrire, c’est le récit national, c’est-à-dire, la construction à partir de cette histoire d’un cadre partagé qui sert de fondation à une identité, à une solidarité présente et à la conscience d’un avenir commun. Ce récit n’est jamais exact – au sens historique du terme – et ne prétend pas à l’exactitude. Il fait partie des « fictions nécessaires ».

          Il est clair en tout cas que ce récit ne peut avoir comme fil conducteur que la construction de l’Etat. Cela tient à la nature même de notre histoire. La France est un pays trop divers pour trouver un « il conducteur » dans la langue, dans les caractéristiques ethniques, dans le droit, dans la religion, dans les frontières, dans les institutions. Notre langue commune, c’est d’abord la langue de l’Etat. Notre droit commun, c’est celui imposé par l’Etat. La laïcité, qui permet la coexistence des différents credo, c’est l’invention de l’Etat. Nos frontières sont celles que l’Etat à établi au cours des guerres et des négociations avec les autres pouvoirs. Nos institutions traditionnelles ont été remplacées par celles voulues par l’Etat. La centralisation n’est pas chez nous un choix politique contingent, c’est une constante de notre histoire, qui fait notre identité en ce qu’elle nous distingue de l’ensemble de nos voisins. Notre « passion pour l’égalité » est intimement liée à cette centralisation.

          • Frank dit :

            Une modeste contribution à cet échange très intéressant.
            “Je ne sais pas si l’on peut situer un « point de bascule » précis. J’aurais tendance à penser que la bascule s’est faite graduellement, et pas en même temps partout et à tous les niveaux sociaux. A la fin des années 1970 et début des années 1980, le système a beaucoup aidé le petit immigré que j’étais à l’époque de bénéficier de l’ascenseur social et d’intégrer les « élites » (en toute modestie). Aujourd’hui, je me dis que ce serait beaucoup plus difficile, voire impossible. Mais ce qui était vrai encore à Paris l’était-il en banlieue ? Ou dans le Nord-Pas de Calais ?
            Rétrospectivement, j’ai l’impression d’avoir été porté par la dernière vague de la méritocratie. J’ai passé mon bac juste avant que les mathématiques perdent leur statut de matière reine, j’ai passé mes concours juste avant que le concours commence à être remplacé par les « voies parallèles », j’ai eu la chance d’avoir des professeurs formés avant mai 1968…”
            Le véritable point de bascule, à mon avis, c’est le début des années 2000.
            J’ai moi-même passé le BAC à la fin des années 80, donc 10 ans avant vous, et la méritocratie fonctionnait encore à ce moment-là, j’en suis la preuve vivante (j’étais dans un petit lycée du sud de la France, avec des origines sociales très défavorisées – pour vous donner une idée, personne dans ma famille ne savait que des classes prépas, ou des grandes écoles, existaient !). J’ai eu la chance d’avoir un Professeur de mathématiques qui était une agrégée brillante pendant mes deux dernières années de lycée. Les meilleurs élèves de sa classe s’entraînaient sur les annales des années 60 et 70.
            On ne ressentait donc pas tellement le changement dans ce qu’on apprenait, à cette époque : ni au lycée, ni en prépas, ni par la suite. Certaines notions avaient été supprimées des programmes, mais dans l’esprit, ça tenait encore la route. Et je pouvais sans difficulté résoudre les problèmes des décennies précédentes.
            Ce qui avait changé, par contre, de manière visible, c’était le niveau des évaluations au BAC.
            Je vais vous donner une anecdote à ce sujet. Après que les résultats du BAC sont sortis, ma fameuse Prof. de mathématiques me téléphone à la maison, chose extraordinaire, pour me féliciter (j’avais eu 20/20). Je me rappelle très vivement de ce coup de téléphone. J’étais extrêmement honoré qu’elle prenne le temps de me féliciter comme cela personnellement. J’admirais cette femme et jamais un professeur ne m’avait contacté chez moi avant. Mais je me rappelle aussi très bien ce que je lui avais répondu. Je lui avais dit très clairement que je ne méritais pas ses félicitations sur ce coup-là, que les sujets avaient été ridicules, tout particulièrement celui de maths, que les réponses aux questions qui auraient pu être un peu difficile avaient en fait été insérées dans l’énoncé, et que c’était une mauvaise blague. Elle était désolé de m’entendre dire cela, je l’entends encore essayer de me convaincre, en vain, que non, que c’était très bien,  que je ne devais pas dévaloriser ce que j’avais fait. Je l’avais chaleureusement remercié de m’avoir aussi bien formé, que c’était la seule chose qui comptait, qu’on allait oublier ces épreuves grotesques du BAC et que j’essaierai de faire de mon mieux pour la suite.
            C’est elle qui avait expliqué à ma famille qu’il y avait des classes prépas et qu’il fallait absolument que j’y aille. Je me rappelle du regard incrédule de mes parents… Ils ne comprenaient pas. Elle avait fini par dire «c’est la voie royale» et ils n’ont plus discuté. Je dois beaucoup à cette femme.

            • Descartes dit :

              @ Franck

              [Le véritable point de bascule, à mon avis, c’est le début des années 2000. J’ai moi-même passé le BAC à la fin des années 80, donc 10 ans avant vous,(…)]

              J’imagine que vous voulez dire « après moi »…

              [(…) On ne ressentait donc pas tellement le changement dans ce qu’on apprenait, à cette époque : ni au lycée, ni en prépas, ni par la suite. Certaines notions avaient été supprimées des programmes, mais dans l’esprit, ça tenait encore la route. Et je pouvais sans difficulté résoudre les problèmes des décennies précédentes.]

              Tant qu’on trouvait parmi les professeurs des gens qui avaient été formés dans l’esprit de l’avant-68, cela tenait, je suis d’accord avec vous. Le système éducatif a en effet une grande inertie : on peut faire une réforme radicale, mais les gens qui seront chargés de l’appliquer sont les gens qui ont été formés sous l’ancien système. Et de la même manière que la dégradation organisé par le haut a mis un certain temps à arriver en bas, une réforme qui chercherait à rétablir la situation aura le même problème…

              [Ce qui avait changé, par contre, de manière visible, c’était le niveau des évaluations au BAC. (…) Elle était désolé de m’entendre dire cela, je l’entends encore essayer de me convaincre, en vain, que non, que c’était très bien, que je ne devais pas dévaloriser ce que j’avais fait. Je l’avais chaleureusement remercié de m’avoir aussi bien formé, que c’était la seule chose qui comptait, qu’on allait oublier ces épreuves grotesques du BAC et que j’essaierai de faire de mon mieux pour la suite.]

              Vous étiez drôlement mur pour votre âge… Votre anecdote me touche, parce que j’ai eu moi aussi une enseignante en mathématiques qui m’a marqué de la même manière. Oui, on trouvait encore des enseignants de ce niveau à l’époque, mais c’était un reste des splendeurs passées. Je me risquerait à dire que votre professeur n’était probablement plus très jeune, non ?

              [C’est elle qui avait expliqué à ma famille qu’il y avait des classes prépas et qu’il fallait absolument que j’y aille. Je me rappelle du regard incrédule de mes parents… Ils ne comprenaient pas. Elle avait fini par dire «c’est la voie royale» et ils n’ont plus discuté. Je dois beaucoup à cette femme.]

              J’ai eu la même expérience. L’enseignant était venu voir mes parents (on n’était pas en France depuis très longtemps) pour leur expliquer qu’il fallait que je fasse une classe préparatoire. Mes parents étaient plutôt dans l’idée de m’envoyer à l’université, ou j’aurais beaucoup plus de liberté. Je me souviendrai toujours de la formule que le professeur a utilisée : « Madame, vous ne comprenez pas comment les choses se passent en France ». Je ne sais si un enseignant aujourd’hui aurait osé utiliser cette formule… et cela, pour de très mauvaises raisons !

            • Frank dit :

              «J’imagine que vous voulez dire « après moi »…»
              Oui absolument !…
              «Tant qu’on trouvait parmi les professeurs des gens qui avaient été formés dans l’esprit de l’avant-68, cela tenait, je suis d’accord avec vous. Le système éducatif a en effet une grande inertie : on peut faire une réforme radicale, mais les gens qui seront chargés de l’appliquer sont les gens qui ont été formés sous l’ancien système. Et de la même manière que la dégradation organisé par le haut a mis un certain temps à arriver en bas, une réforme qui chercherait à rétablir la situation aura le même problème…»
              Je suis 100% d’accord. Cette inertie a fait qu’on a tenu pas mal de temps. C’est malheureusement terminé. Et je ne vois pas de solution à l’intérieur du système.
              «Vous étiez drôlement mur pour votre âge…»
              Je ne crois pas. J’ai été élevé dans un milieu modeste par des gens très modestes et discrets qui n’avaient jamais vraiment reçu de compliments dans leur vie, malgré beaucoup d’efforts, de travail et d’honnêteté; et de sacrifices pour la France aussi. J’ai, sans doute en partie pour cette raison, toujours eu du mal à recevoir des compliments moi-même. Lorsqu’ils étaient objectivement bien justifiés, ça passait et j’ai même appris à l’apprécier avec le temps. Mais lorsqu’ils ne le sont pas, ça a toujours déclenché une réaction épidermique chez moi.
              «Je me risquerait à dire que votre professeur n’était probablement plus très jeune, non ?»
              Pas tellement en fait, je pense qu’elle devait avoir 40 ans, pas plus, quand je passais le BAC… Elle avait donc dû passer le BAC elle-même aux alentours de 68… sans doute un peu avant.
              «Je me souviendrai toujours de la formule que le professeur a utilisée : « Madame, vous ne comprenez pas comment les choses se passent en France ». Je ne sais si un enseignant aujourd’hui aurait osé utiliser cette formule… et cela, pour de très mauvaises raisons !»
              Le parallèle avec mon histoire est frappant en effet, et votre cas est encore plus intéressant, pour la raison que vous indiquez. Ce serait aujourd’hui très mal vu, de dire la vérité telle qu’elle est…
              Où va-t-on ?… Moi, je me rapproche de plus en plus de la Chine…
               

            • Descartes dit :

              @ Frank

              [Je suis 100% d’accord. Cette inertie a fait qu’on a tenu pas mal de temps. C’est malheureusement terminé. Et je ne vois pas de solution à l’intérieur du système.]

              Quand un système est totalement verrouillé, il faut attendre que quelque chose casse. C’est d’ailleurs une constante de notre histoire, qui a fait la réputation de la France dans le monde. En France on a périodiquement des révolutions, parce que notre culture fait que les systèmes qui au départ permettent d’avancer vite et bien ralentissent progressivement, et à un certain moment cessent de fonctionner tout en refusant de changer. Seule une révolution – qui est quelquefois une contre-révolution d’ailleurs – peut remettre le système en marche. Si en 1940 la France avait repoussé l’attaque allemande, aurions-nous eu les réformes de la Libération ? J’en doute…

              [Je ne crois pas. J’ai été élevé dans un milieu modeste par des gens très modestes et discrets qui n’avaient jamais vraiment reçu de compliments dans leur vie, malgré beaucoup d’efforts, de travail et d’honnêteté; et de sacrifices pour la France aussi. J’ai, sans doute en partie pour cette raison, toujours eu du mal à recevoir des compliments moi-même.]

              Il est vrai que le compliment était, il n’y a pas si longtemps, quelque chose de rare. Je me souviens d’avoir eu des professeurs qui nous répétaient « vous êtes nuls », et je les en remercie, parce que je partage le diagnostic de Brighelli : pour pouvoir apprendre, l’élève doit être conscient qu’il ne sait pas. Pour avoir des félicitations, il fallait se lever de bonne heure. Quand j’ai commencé ma vie professionnelle, j’ai eu d’excellents chefs, souvent très exigeants, mais avares en compliments. Que le travail soit bien fait, c’était pour eux normal. Seul l’exceptionnel méritait louanges…

              Cela a bien changé. Aujourd’hui, tous les manuels de management vous le disent, il faut en permanence passer la pommade, remercier ses collaborateurs, « reconnaître » leur travail. Et du coup, le compliment n’a plus aucune valeur, parce qu’il va presque de soi. Personne ne sait plus si son travail est vraiment exceptionnel ou juste dans la moyenne, puisqu’il n’y a plus de hiérarchie entre ceux qui sont complimentés et ceux qui ne le sont pas. Personnellement, je n’ai jamais adhéré à cette méthode : j’ai toujours eu le compliment rare et gradué. Je me souviens une fois avoir reçu un collaborateur qui est venu se plaindre chez moi que son travail – pourtant très moyen – n’était pas « reconnu ». Je me souviens de lui avoir demandé si son salaire tombait sur son compte à la fin de chaque mois. Et lorsqu’il m’eut répondu « oui », je lui ai dit : « voilà votre reconnaissance ».

              [«Je me risquerait à dire que votre professeur n’était probablement plus très jeune, non ?» Pas tellement en fait, je pense qu’elle devait avoir 40 ans, pas plus, quand je passais le BAC… Elle avait donc dû passer le BAC elle-même aux alentours de 68… sans doute un peu avant.]

              Autrement dit, elle s’est formé au contact de professeurs « à l’ancienne », et avant que les méthodes et les catégories de 68 s’imposent. Et je pense que c’est là que la transition s’est faite. Pour préparer mon bac, j’avais déjà un mélange de vieux professeurs, qui étaient rigoureux et méthodiques, et des jeunes professeurs imprégnés de la logique soixante-huitarde, qui faisaient un peu n’importe quoi. Je me souviens en particulier de mon professeur d’histoire-géographie, qui devait alors avoir la soixantaine, et qui était capable encore de dessiner au tableau une carte avec de la craie, en plaçant les montagnes, les fleuves, les villes… pendant qu’il parlait. C’est à lui que je dois d’avoir découvert l’histoire de France et sa géographie. Et puis, j’avais une professeure de philosophie qui, au premier cours, nous avait déclaré être « marxiste chrétienne », sans même se rendre compte de la contradiction.

              [Moi, je me rapproche de plus en plus de la Chine…]

              C’est drôle, la semaine dernière, j’ai dîné avec un ami qui, outre le fait d’être une excellente personne et un patriote, enseigne au Collège de France. Il est professeur associé dans une université chinoise, et revenait justement d’un petit séjour pour faire ses cours. Et bien, son discours m’a rappelé le vôtre : le climat d’optimisme des enseignants et des étudiants, la confiance dans leurs propres capacités et celles de leur pays, le respect pour le savoir scientifique et la conviction que c’est là que se trouvent les chances de promotion sociale… le tout comparé à la pleurnicherie permanente de nos élites.

            • Frank dit :

              “Quand un système est totalement verrouillé, il faut attendre que quelque chose casse. C’est d’ailleurs une constante de notre histoire, qui a fait la réputation de la France dans le monde. En France on a périodiquement des révolutions, parce que notre culture fait que les systèmes qui au départ permettent d’avancer vite et bien ralentissent progressivement, et à un certain moment cessent de fonctionner tout en refusant de changer. Seule une révolution – qui est quelquefois une contre-révolution d’ailleurs – peut remettre le système en marche. Si en 1940 la France avait repoussé l’attaque allemande, aurions-nous eu les réformes de la Libération ? J’en doute…”
               
              100 % d’accord, je répète souvent cette analyse à mes amis. Mais la question est : est-ce que ce mécanisme, qui a permis à la France de se relever brillamment plusieurs fois dans l’histoire, peux encore fonctionner aujourd’hui, en tenant compte de l’évolution des conditions aux limites (peuple différent, mondialisation économique, capitalisme néolibérale déchaîné qui a détruit les âmes, etc., etc.). ?
               
              «Il est vrai que le compliment était, il n’y a pas si longtemps, quelque chose de rare. Je me souviens d’avoir eu des professeurs qui nous répétaient « vous êtes nuls » […] Pour avoir des félicitations, il fallait se lever de bonne heure. […] Et lorsqu’il m’eut répondu « oui », je lui ai dit : « voilà votre reconnaissance ».
               
              En effet, j’ai exactement la même expérience. Les meilleurs professeurs ont toujours été ceux qui étaient avares dans leurs compliments. Et ce qui a de la valeur est toujours rare.
               
              J’ai toujours très fortement associé cette manière de se comporter à la France. Les choses étaient très différentes aux États-Unis, où on a l’habitude de passer la pommade aux étudiants depuis toujours (en partie parce que ce sont des clients, en partie pour leur donner confiance…). 
               
              «Autrement dit, elle s’est formé au contact de professeurs « à l’ancienne », et avant que les méthodes et les catégories de 68 s’imposent. Et je pense que c’est là que la transition s’est faite. Pour préparer mon bac, j’avais déjà un mélange de vieux professeurs, qui étaient rigoureux et méthodiques, et des jeunes professeurs imprégnés de la logique soixante-huitarde, qui faisaient un peu n’importe quoi. […] Et puis, j’avais une professeure de philosophie qui, au premier cours, nous avait déclaré être « marxiste chrétienne », sans même se rendre compte de la contradiction.»
               
              J’ai exactement la même expérience. Oui, il y avait un drôle de mélange déjà dans les années 80, et des différences abyssales de niveau entre les enseignants. Heureusement, il restait de solides piliers, et ils exerçaient souvent dans les matières qui comptent (le français, les mathématiques, l’histoire-géo).
               
              Aujourd’hui, c’est terminé. À travers ce qu’ont vécu ou vivent mes enfants (j’ai encore une petite fille de 12 ans…) et des enfants d’amis, je peux dire qu’il reste cependant quelques «héros» qui, envers et contre tout, essaie, encore, de transmettre. Mais ils sont en voie de disparition. Et ils sont en général haïs par leurs collègues comme par beaucoup d’élèves, et écrasés par leur hiérarchie.
               
              «C’est drôle, la semaine dernière, j’ai dîné avec un ami qui, outre le fait d’être une excellente personne et un patriote, enseigne au Collège de France. Il est professeur associé dans une université chinoise, et revenait justement d’un petit séjour pour faire ses cours. Et bien, son discours m’a rappelé le vôtre : le climat d’optimisme des enseignants et des étudiants, la confiance dans leurs propres capacités et celles de leur pays, le respect pour le savoir scientifique et la conviction que c’est là que se trouvent les chances de promotion sociale… le tout comparé à la pleurnicherie permanente de nos élites.»
               
              Je ne suis pas étonné. Je viens d’accepter un tel poste à Tsinghua pour la quasi-totalité de l’année académique prochaine. Je vous en dirai des nouvelles…

            • Descartes dit :

              @ Frank

              [Mais la question est : est-ce que ce mécanisme, qui a permis à la France de se relever brillamment plusieurs fois dans l’histoire, peux encore fonctionner aujourd’hui, en tenant compte de l’évolution des conditions aux limites (peuple différent, mondialisation économique, capitalisme néolibérale déchaîné qui a détruit les âmes, etc., etc.). ?]

              Nous ne le saurons que si nous essayons. On revient à l’optimisme méthodologique… Cela étant dit, je partage votre inquiétude. Après le désastre de 1940, le pays était occupé, les institutions politiques écroulées… mais le capital humain et les institutions civiles étaient largement intacts. La France libre, la Résistance et la Libération avait pu compter pour la reconstruction du pays avec des cadres, des techniciens, des ouvriers de tout premier niveau et des institutions civiles solides. Le désastre d’aujourd’hui est bien plus grave à mon sens, parce qu’il touche au capital humain et institutionnel bien plus profondément. Nous ne formons plus des citoyens, nous formons des consommateurs…

              [En effet, j’ai exactement la même expérience. Les meilleurs professeurs ont toujours été ceux qui étaient avares dans leurs compliments. Et ce qui a de la valeur est toujours rare. J’ai toujours très fortement associé cette manière de se comporter à la France. Les choses étaient très différentes aux États-Unis, où on a l’habitude de passer la pommade aux étudiants depuis toujours (en partie parce que ce sont des clients, en partie pour leur donner confiance…).]

              Le récit « national américain » fait la part belle à la toute-puissance de la volonté individuelle. Si vous voulez vraiment réussir, vous réussirez. Dans ce contexte, la « confiance en soi » devient une valeur déterminante, bien plus que la discipline, l’effort ou le savoir. La « mauvaise note » est donc bannie et le compliment recommandé, parce qu’il faut avant tout soutenir cette « confiance en soi ». C’est ce récit que nos « pédagogistes » ont importé chez nous, alors que notre « récit national » mettait plutôt l’accent sur l’effort, le travail, le dévouement. On expliquait à nos chères têtes blondes que Colbert « plus il avait du travail, plus il était content ». Je ne me souviens pas qu’on m’ait jamais dit qu’il « croyait à son destin », comme on peut le voir à propos des héros américains.

              [Aujourd’hui, c’est terminé. À travers ce qu’ont vécu ou vivent mes enfants (j’ai encore une petite fille de 12 ans…) et des enfants d’amis, je peux dire qu’il reste cependant quelques «héros» qui, envers et contre tout, essaie, encore, de transmettre. Mais ils sont en voie de disparition. Et ils sont en général haïs par leurs collègues comme par beaucoup d’élèves, et écrasés par leur hiérarchie.]

              Ces gens-là méritent un monument, parce qu’il faut la foi chevillée au corps pour aller jour après jour contre le courant…

              [Je ne suis pas étonné. Je viens d’accepter un tel poste à Tsinghua pour la quasi-totalité de l’année académique prochaine. Je vous en dirai des nouvelles…]

              Vous nous quittez donc ? C’est dommage… mais je vous comprends. Essayez de nous revenir en emportant au retour un peu de l’optimisme chinois…

            • Frank dit :

              “Vous nous quittez donc ? C’est dommage… mais je vous comprends. Essayez de nous revenir en emportant au retour un peu de l’optimisme chinois…”
              Curieusement, je le vis de manière inverse.
              C’est parce que j’ai retrouvé là-bas précisément ce que nous avons perdu ici que j’ai été bouleversé au point d’envisager de transformer totalement ma vie. Je pars non pas pour l’exotisme et la nouveauté, mais, *au contraire*, pour retrouver le sens qui a disparu ici mais qui renaît là-bas. C’est très curieux. Je me suis senti plus «chez moi» à Tsinghua pendant les quelques mois que j’y ai passé l’année dernière, qu’ici à l’heure actuelle. J’ai retrouvé une ambiance, une énergie, une rationalité, qui était la nôtre ! Une flamme dans le regard des étudiants, un respect, une envie de très bien faire, de se donner à fond. Et aussi la conscience de faire partie d’une grande nation et de travailler dans l’intérêt général. Le sens de la responsabilité. La devise de l’université est «self-discipline and social commitment», et c’est pris très au sérieux.
              Nous verrons si toutes ces impressions se confirment sur du plus long terme.

  19. Cocorico dit :

    Petite réflexion qui me vient à l’esprit : Trump est un dirigeant milliardaire, un peu comme Crésus, ancien roi de Lydie, et on sait comment ça s’est terminé quand il s’est confronté à l’empire perse… Si il perd la guerre, au moins aura-t-il gagné la sagesse.
    Pour revenir sur le matérialisme, lorsque vous faites une distinction entre la bourgeoisie financière et la bourgeoisie industrielle, cela reprend un peu le schéma de Lénine qui séparait la bourgeoisie comprador de la bourgeoisie nationale. Vous admettez donc qu’il y’a déjà une fracture au sein du bloc dominant, à l’intérieur même de la classe bourgeoise ? Un petit bourgeois ( un boulanger par exemple ), où classez-vous ses intérêts ? Techniquement, il est propriétaire des moyens de production et ne peut pas être catégorisé dans les classes intermédiaires.
    Peut-on considérer que sous la domination de la bourgeoisie comprador, les intérêts du prolétariat convergent naturellement avec ceux de la bourgeoisie nationale ?

    • Descartes dit :

      @ Cocorico

      [Petite réflexion qui me vient à l’esprit : Trump est un dirigeant milliardaire, un peu comme Crésus, ancien roi de Lydie, et on sait comment ça s’est terminé quand il s’est confronté à l’empire perse… Si il perd la guerre, au moins aura-t-il gagné la sagesse.]

      L’analogie est amusante, en effet…

      [Pour revenir sur le matérialisme, lorsque vous faites une distinction entre la bourgeoisie financière et la bourgeoisie industrielle, cela reprend un peu le schéma de Lénine qui séparait la bourgeoisie comprador de la bourgeoisie nationale. Vous admettez donc qu’il y’a déjà une fracture au sein du bloc dominant, à l’intérieur même de la classe bourgeoise ?]

      Et pas qu’une. Si l’on pense que les classes sont des ensembles compacts, dont tous les membres ont individuellement les mêmes intérêts, alors le concept « d’intérêt de classe » n’aurait plus aucune utilité. Il suffirait de prendre en compte l’intérêt individuel des membres de la classe, puisqu’il leur est commun. Le concept « d’intérêt de classe » n’a une utilité que si l’on suppose que les membres d’une même classe peuvent avoir à titre individuel des intérêts différents et potentiellement opposés. C’est à ce moment là que l’idée d’un intérêt attaché à une classe et qui transcende l’intérêt individuel de chacun de ses membres devient utile…

      [Un petit bourgeois ( un boulanger par exemple ), où classez-vous ses intérêts ? Techniquement, il est propriétaire des moyens de production et ne peut pas être catégorisé dans les classes intermédiaires.]

      Tout dépend s’il a un employé. Si tel est le cas, alors on peut dire que sa possession des moyens de production lui permet d’extraire de la plus-value, et il doit être considéré comme un bourgeois. Le cas est plus difficile s’il travaille seul. Dans ce cas, il n’extrait pas de plus-value, mais il n’en fournit pas non plus. Il peut donc être classé parmi les classes intermédiaires.

      Ma définition des classes s’ajuste à la logique marxiste, c’est-à-dire, au rapport de production. Il y a ceux qui vendent leur force de travail à un prix inférieur à la valeur qu’elle produit, ce sont les couches populaires. Il y a ceux qui achètent cette force de travail, et empochent la différence entre la valeur qu’elle produit et le salaire qu’ils versent (la plus-value), ce sont là les bourgeois. Et entre les deux, il y a ceux qui détiennent assez de capital – matériel et immatériel – pour ne pas avoir à vendre leur force de travail, mais pas suffisamment pour pouvoir acheter celle des autres. Ce sont les classes intermédiaires…

      [Peut-on considérer que sous la domination de la bourgeoisie comprador, les intérêts du prolétariat convergent naturellement avec ceux de la bourgeoisie nationale ?]

      Les intérêts de classe du prolétariat et de la bourgeoisie – dans toutes ses branches – sont structurellement antagoniques : l’intérêt de classe de la bourgeoisie est d’extraire le plus possible de plus-value, l’intérêt de classe du prolétariat est au contraire de récupérer autant que possible la valeur produite par le travail. Ils ne peuvent donc pas « converger ». C’est là qu’il est important de distinguer les « intérêts de classe » des intérêts particuliers de tel ou tel groupe de la bourgeoisie (ou du prolétariat, d’ailleurs). La bourgeoisie « nationale » a un intérêt propre, qui est de préserver au niveau national un certain équilibre, ce qui suppose de trouver une forme de consensus avec les prolétaires de son pays. Elle a donc avec le prolétariat national un rapport de forces relativement équilibré. A l’inverse, la bourgeoisie « comprador » peut se permettre de mettre en concurrence le prolétariat des différentes nations, ce qui fait que le rapport de forces que peut créer le prolétariat national est beaucoup plus déséquilibré.

      Et parce que le rapport de forces avec la bourgeoisie nationale est plus équilibré, cela permet des accords – comme le “gaullo-communisme” qui peuvent donner l’illusion d’une convergence d’intérêts, alors qu’il faut plutôt parler d’un compromis d’intérêts…

  20. Louis dit :

    @Descartes
     

    Ce besoin de « proximité » explique la mort de la tragédie…

    J’avoue ne pas saisir ce raccourci.
     

    Vous aurez eu donc des enseignants formés après 1968. Cela fait une grande différence…

     
    Je vous le confirme ! Dans la lignée de vos anecdotes, Frank et vous, permettez que je parle de mon professeur de philosophie. Celle-ci m’avait fortement déconseillé d’aller en classes préparatoires, parce qu’elles étaient élitistes. Par ailleurs, surpris un jour de découvrir au crayon de papier à peine gommé une note supérieure à celle que nous avions reçu, mes camarades et moi étions allés la voir pour lui demander la raison d’un tel écart. Elle nous avait tranquillement expliqué que nous étions des héritiers, et qu’à ce titre, nous ne méritions pas de si bonnes notes, car nous n’avions fait que profiter de l’habitus familial. La réciproque était vraie : ceux qu’elle estimait défavorisés par le sort voyaient leur note gonflée. Si bien que l’une de nos amies, qui jouait auprès d’elle la comédie de la fille d’immigrée, se voyait dispensée de certains devoirs, sa moyenne modifiée, ses absences excusées. Fille d’immigrée, elle l’était. Sa mère était styliste, et son père chercheur au C.N.R.S., mais cette vieille baderne l’ignorait sans doute. 
     

    Vous conviendrez que donner au Lycée le cours de Durkheim, ce n’est pas la solution de facilité… ni pour les élèves, ni pour le professeur !

     
    A vaincre sans péril !… Il est vrai que j’ai eu cette année-là une classe de bonne composition. 
     

    Je vois que vous avez été prudent, en arrêtant les compteurs aux années 1960…

    Incluses ! Mais il est vrai que je n’ai fait que leur indiquer qu’ils pouvaient tirer par eux-mêmes les conséquences de ce que Lasch expliquait. Il se trouve que cette classe disposait de quelques heures libres par semaine, et que je les conviais à une sorte de ciné-club informel où je diffusais les films que je recommandais à mes élèves, pour mieux en discuter ensuite. Ce fut très intéressant de les voir tiraillés entre la claque que “If….” (un excellent film au passage, si vous ne l’avez pas vu) leur avait mise, et le contraste avec le cours sur Lasch qu’ils venaient d’avoir. Un élève m’avait peu ou prou dit : “j’ai adoré, mais je ne sais pas : même si c’est du cinéma, en venir à brûler l’école et tuer des professeurs… J’aurais bien aimé aller dans ce genre d’école, ils avaient l’air d’apprendre des choses sérieuses. Mais ça n’existe plus, non ?”
     

    C’est drôle. Un de mes chefs – qui avait travaillé avec Frédéric Joliot dans sa jeunesse – me racontait qu’à son époque les grands pontes de la physique enseignaient souvent en faculté au niveau du tronc commun. Langevin, Perrin, Joliot faisaient les amphis de première et deuxième année, parce qu’ils étaient convaincus que c’était dans les connaissances de base que tout se jouait. Qu’il fallait mettre le paquet sur les étudiants du premier cycle, c’est-à-dire, au moment où ils ne sont pas encore autonomes. Aujourd’hui, les grands pontes se réservent pour les enseignements les plus spécialisés, pour les étudiants en thèse…

     
    Je l’ignorais tout à fait, et je dois dire que je souscris entièrement à cette ancienne manière de voir. C’est même, à ma petite échelle, la raison pour laquelle je suis heureux d’enseigner au lycée, plutôt que de briguer les classes préparatoires ou l’université. 
     

    Parce que de toutes les figures d’autorité, l’enseignant est l’une des rares qui ne s’insère pas, dans sa pratique professionnelle, dans un cadre hiérarchique. Et qui peut par conséquence vivre dans l’illusion que son autorité émane de lui-même, et non de l’institution qui maintient ce cadre.

     
    Oui et non. Sans vous donner entièrement tort, je pense que c’est une illusion dans laquelle les professeurs se complaisent eux-mêmes. Nous sommes insérés dans un cadre hiérarchique : administrativement, notre supérieur est le proviseur, et nous répondons de notre pratique à des inspecteurs. A cet égard, pour se cantonner à la direction de l’établissement, nous devons nous plier à des directives prises en vue de l’intérêt de l’établissement lui-même, quitte à prendre sur soi des décisions qui nous gênent personnellement. Mais c’est à la condition que le lycée tienne la route, qu’une classe peut tenir la route. Il faut de l’huile dans les rouages, et accepter de n’être qu’un rouage au regard des autres. Lorsque le mécanisme grippe, lorsqu’il tourne à vide ou lorsqu’il s’emballe, l’autorité de tel professeur s’évanouit.
     
    Il n’y a d’autorité que par délégation, et l’autorité n’est forte que de la force des institutions elles-mêmes. Prétendre à l’autorité sans l’adosser à ces dernières est au mieux une illusion fragile, au pire une forme de connivence coupable avec les élèves, sur le dos de l’institution elle-même. Il arrive d’ailleurs à ceux qui choisissent cette dernière option le même sort que vous évoquiez au sujet des partis : ils deviennent otages de ceux dont ils cherchent le soutien. 
     

    L’antique a un grand avantage : il est loin. Et nous ne le connaissons que par des sources fragmentaires. Il a donc une « plasticité » à l’heure de le réinterpréter et de lui faire dire ce qui nous arrange que le moyen-âge ou la modernité n’ont pas.

     
    La modernité, j’en conviens. Le Moyen Âge ? Je n’en suis pas si sûr. Péguy n’avait pas tort quand il faisait dire à Clio : “Quand il s’agit d’histoire ancienne, on ne peut pas faire d’histoire parce qu’on manque de références. Quand il s’agit d’histoire moderne on ne peut pas faire d’histoire parce qu’on regorge de références.” Si l’argument de la plasticité me paraît vrai, il me semble qu’il vaut aussi bien pour le Moyen Âge. C’est d’ailleurs ce qui lui valut sa vogue des réactionnaires des Lumières aux réactionnaires du XIXe siècle, en passant par la contre-révolution. 
     

    Le moyen-âge pose des problèmes politiques plus complexes, parce que c’est de cette époque que l’aristocratie française prétendait tenir sa légitimité. Les régimes issus de la Révolution française pouvaient donc difficilement valoriser les figures de cette époque…

     
    “Pose”, ou “posait” ? Soyons sérieux : nous ne sommes plus menacés par les rejetons de l’aristocratie, et les sages précautions d’hier me semblent des préventions sans fondement aujourd’hui. Pourquoi se priver de piocher dans l’idéal chevaleresque de quoi revivifier un certain dépassement de soi ? Philippe le Bel écrasant les templiers et le pape sous le poids de l’Etat n’est-il pas un modèle ? Que dire de la politique étrangère de saint Louis, conscient de sa relative faiblesse, jouant de la fiabilité de sa parole et de la recherche d’un équilibre entre les puissances pour hisser la France au rang des puissances qui comptent ? Clovis et ses fils prenant la relève de l’Etat romain méritent-ils qu’on les oublie ? Que dire de l’impitoyable guérilla de Du Guesclin, qui vaut bien les exploit de Guingouin ou Rémy, et ces Normands qui s’enfoncèrent dans les forêts comme on s’enfonça plus tard dans les maquis ? Non, je crois que si on le veut bien, mille ans de notre histoire regorge de modèles, d’exemples, de contre-exemples, de mises en garde, qui valent qu’on les ait en mémoire à l’heure de sauver ce qui doit l’être. 
     

    Je fais ici une distinction entre l’histoire et le récit. Je ne suis pas persuadé que notre histoire – au sens de la discipline scientifique, j’insiste – soit « à réécrire ». Beaucoup de travaux sérieux et de qualité sont produits, qui s’ajoutent aux travaux des historiens du passé. Ce qui à mon sens est à réécrire, c’est le récit national, c’est-à-dire, la construction à partir de cette histoire d’un cadre partagé qui sert de fondation à une identité, à une solidarité présente et à la conscience d’un avenir commun. Ce récit n’est jamais exact – au sens historique du terme – et ne prétend pas à l’exactitude. Il fait partie des « fictions nécessaires ».

     
    Pardonnez-moi de n’avoir pas été clair, dans ce cas. Je partage entièrement ce point de vue. 
     

    Et de la même manière que la dégradation organisé par le haut a mis un certain temps à arriver en bas, une réforme qui chercherait à rétablir la situation aura le même problème…

     
    Vous me donnez des frissons… C’est, en quelque sorte, le même problème qui s’était posé lors de la Restauration, au sujet de l’armée. Que faire des ces gens inemployables, vu leur état d’esprit ? Quand il me vient l’envie de virer beaucoup de monde – si l’on m’en donnait les moyens -, un ami me rappelle d’ordinaire que Gouvion Saint-Cyr avait licencié une bonne partie de la Grande Armée… qu’il avait fallu bon an mal an réintégrer quelques années plus tard, et les raisons ne manquaient pas : pas assez de monde pour assurer la relève, une masse de déclassés jetés dans l’opposition… 

    • Descartes dit :

      @ Louis

      [« Ce besoin de « proximité » explique la mort de la tragédie… » J’avoue ne pas saisir ce raccourci.]

      Le récit tragique concerne des êtres lointains par rapport à l’expérience du spectateur : il s’agit de rois, de dieux, de héros. Ce qui arrive à votre voisine peut être un drame, mais pas une tragédie. Cette distance entre le personnage et nous est indispensable pour que le récit parle à la raison, et non aux sentiments. On peut pleurer sur le sort de Cosette, mais il est difficile de verser des larmes sur le sort d’Œdipe.

      [Je vous le confirme ! Dans la lignée de vos anecdotes, Frank et vous, permettez que je parle de mon professeur de philosophie. Celle-ci m’avait fortement déconseillé d’aller en classes préparatoires, parce qu’elles étaient élitistes. Par ailleurs, surpris un jour de découvrir au crayon de papier à peine gommé une note supérieure à celle que nous avions reçu, mes camarades et moi étions allés la voir pour lui demander la raison d’un tel écart. Elle nous avait tranquillement expliqué que nous étions des héritiers, et qu’à ce titre, nous ne méritions pas de si bonnes notes, car nous n’avions fait que profiter de l’habitus familial. La réciproque était vraie : ceux qu’elle estimait défavorisés par le sort voyaient leur note gonflée.]

      Votre récit est très intéressant, car c’est un exemple de la manière dont la signification de la note a évolué dans le temps. Pendant longtemps, la note était considérée comme le reflet d’une situation objective, c’est-à-dire, du niveau de connaissance de l’évalué. Il y avait des élèves brillants qui arrivaient à tout apprendre en s’amusant, et certains pour qui atteindre le même niveau nécessitait des heures de pénibles efforts. Et les deux obtenaient la même note. Elle ne reflétait pas l’effort, mais le résultat de celui-ci. Bien sûr, certains professeurs tendaient à noter le deuxième plus généreusement que le premier, comme une forme d’encouragement, mais cela restait marginal. D’ailleurs, l’obsession française pour la notation anonyme montre l’attachement que notre système éducatif avait pour l’évaluation objective. C’est pourquoi dans les bulletins on distinguait la note – qui évaluait le niveau atteint – et l’appréciation, qui pouvait encourager l’étudiant quand bien même la note n’était pas à la hauteur.

      Ce que votre enseignante faisait, c’est de donner une valeur subjective à la note. Qui n’évalue plus un niveau de connaissance, mais un niveau de « mérite » social. Elle prétend de mesurer non pas le résultat en termes d’apprentissage, mais l’effort fourni. Et en faisant cela, elle perd une grande partie de son utilité. Parce que lorsque je confie mon corps à un chirurgien, peut me choit qu’il ait appris son art en s’amusant ou en transpirant. Ce qui m’importe, c’est qu’il sache distinguer le rein du pancréas, quelque soit l’effort que cet apprentissage lui ait coûté.

      [« Vous conviendrez que donner au Lycée le cours de Durkheim, ce n’est pas la solution de facilité… ni pour les élèves, ni pour le professeur ! » A vaincre sans péril !… Il est vrai que j’ai eu cette année-là une classe de bonne composition.]

      Loin de moi l’idée de vous décourager, au contraire. « C’est d’autant plus beau quand c’est difficile », et je suis persuadé – là encore, je suis d’accord avec Brighelli – sur le fait que pour motiver une classe il faut mettre la barre raisonnablement haut, plutôt que de la baisser au prétexte que « c’est trop dur pour les élèves » ou pire, parce que « tout le monde ne peut pas suivre ».

      [Incluses ! Mais il est vrai que je n’ai fait que leur indiquer qu’ils pouvaient tirer par eux-mêmes les conséquences de ce que Lasch expliquait. Il se trouve que cette classe disposait de quelques heures libres par semaine, et que je les conviais à une sorte de ciné-club informel où je diffusais les films que je recommandais à mes élèves, pour mieux en discuter ensuite. Ce fut très intéressant de les voir tiraillés entre la claque que “If….” (un excellent film au passage, si vous ne l’avez pas vu) leur avait mise, et le contraste avec le cours sur Lasch qu’ils venaient d’avoir. Un élève m’avait peu ou prou dit : “j’ai adoré, mais je ne sais pas : même si c’est du cinéma, en venir à brûler l’école et tuer des professeurs… J’aurais bien aimé aller dans ce genre d’école, ils avaient l’air d’apprendre des choses sérieuses. Mais ça n’existe plus, non ?”]

      Décidément, vous prenez des risques ! Bien sûr, j’ai vu ce film. C’était il y a très longtemps, et je ne suis pas sûr de me souvenir de l’ensemble du récit. Mais je suis convaincu qu’on ne peut sans un véritable effort le regarder aujourd’hui comme l’ont vu les spectateurs de 1968 – ou même ceux qui l’ont réalisé. A l’époque, « brûler l’école et tuer des professeurs » n’était qu’un fantasme, et les situations du film étaient d’ailleurs qualifiées par les critiques de l’époque de « surréalistes ». Aujourd’hui – et la réaction que vous citez de votre élève le montre – on n’est plus tellement sûr qu’une telle situation ne puisse pas être réelle. Après un certain nombre d’incendies criminels de collèges, après la mort de Samuel Paty, on ne peut regarder le film avec les mêmes yeux : le meurtre symbolique du père et le parricide sont deux choses très différentes…

      [« Parce que de toutes les figures d’autorité, l’enseignant est l’une des rares qui ne s’insère pas, dans sa pratique professionnelle, dans un cadre hiérarchique. Et qui peut par conséquence vivre dans l’illusion que son autorité émane de lui-même, et non de l’institution qui maintient ce cadre. » Oui et non. Sans vous donner entièrement tort, je pense que c’est une illusion dans laquelle les professeurs se complaisent eux-mêmes. Nous sommes insérés dans un cadre hiérarchique : administrativement, notre supérieur est le proviseur, et nous répondons de notre pratique à des inspecteurs.]

      Je crois que nous n’entendons pas l’adjectif « hiérarchique » dans le même sens. Pour ma part, je l’utilisais dans le sens que lui donne le statut du fonctionnaire dans l’expression « obéissance hiérarchique ». Cela suppose pour tout fonctionnaire d’obéir à tout ordre de son supérieur, sauf dans le cas exceptionnel d’un ordre « manifestement illégal et de nature à compromettre gravement l’intérêt public ». Oui, en théorie, l’enseignant est soumis hiérarchiquement au proviseur. Mais quelles sont les ordres que ce dernier peut donner à un enseignant ? Sauf erreur ou omission de ma part, son pouvoir est un pouvoir d’organisation : il fixe les horaires, distribue les salles, autorise des activités hors-programme, compose les classes. Mais sur la PRATIQUE professionnelle de l’enseignant, les contenus qu’il aborde, les textes qu’il choisit, la méthode ou l’organisation de son travail, ses choix de notation, son pouvoir est quasi-nul. Quant aux inspecteurs, je vous avoue que je ne sais pas qu’ils aillent un véritable pouvoir pour imposer autre chose que le respect de la réglementation.

      [A cet égard, pour se cantonner à la direction de l’établissement, nous devons nous plier à des directives prises en vue de l’intérêt de l’établissement lui-même, quitte à prendre sur soi des décisions qui nous gênent personnellement.]

      Pourriez-vous donner un exemple ? On parle bien de décisions relatives à la pratique professionnelle de l’enseignant, et non aux questions d’organisation.

      [Il n’y a d’autorité que par délégation, et l’autorité n’est forte que de la force des institutions elles-mêmes. Prétendre à l’autorité sans l’adosser à ces dernières est au mieux une illusion fragile, au pire une forme de connivence coupable avec les élèves, sur le dos de l’institution elle-même. Il arrive d’ailleurs à ceux qui choisissent cette dernière option le même sort que vous évoquiez au sujet des partis : ils deviennent otages de ceux dont ils cherchent le soutien.]

      Je suis tout à fait d’accord. Mais « l’illusion fragile » dont vous parlez est partagée par beaucoup de mes amis enseignants. Vous me direz que je choisis mal mes amis, et je ne prétends pas qu’ils constituent un groupe représentatif. Mais je suis toujours étonné de voir avec quelle facilité ils sont prêts à critiquer, y compris devant les élèves, l’institution qu’ils représentent, en s’imaginant que cela n’affaiblit nullement leur autorité, car vous comprenez, celle-ci est issue de leur savoir…

      [« Le moyen-âge pose des problèmes politiques plus complexes, parce que c’est de cette époque que l’aristocratie française prétendait tenir sa légitimité. Les régimes issus de la Révolution française pouvaient donc difficilement valoriser les figures de cette époque… » “Pose”, ou “posait” ? Soyons sérieux : nous ne sommes plus menacés par les rejetons de l’aristocratie, et les sages précautions d’hier me semblent des préventions sans fondement aujourd’hui.]

      Oui et non. Le moyen-âge n’est pas seulement l’âge d’or invoqué par l’aristocratie, c’est aussi l’âge d’or de l’institution cléricale… et là, on ne peut pas dire que la chose soit totalement soldée. La mentalité de l’antique nous apparaît plus accessible, plus compréhensible que la mentalité médiévale, toute empreinte de religiosité. L’empire romain tels que le concevaient les juristes romains était beaucoup plus proche de la vision moderne de l’Etat-nation que ne le sont les principes de la société féodale. Bien sûr, il y a dans cette proximité une part d’anachronisme, mais il est assez facile de faire de Napoléon un César, ou de voir dans le sénat romain un ancêtre du notre.

      [« Pourquoi se priver de piocher dans l’idéal chevaleresque de quoi revivifier un certain dépassement de soi ? Philippe le Bel écrasant les templiers et le pape sous le poids de l’Etat n’est-il pas un modèle ? Que dire de la politique étrangère de saint Louis, conscient de sa relative faiblesse, jouant de la fiabilité de sa parole et de la recherche d’un équilibre entre les puissances pour hisser la France au rang des puissances qui comptent ? Clovis et ses fils prenant la relève de l’Etat romain méritent-ils qu’on les oublie ? Que dire de l’impitoyable guérilla de Du Guesclin, qui vaut bien les exploits de Guingouin ou Rémy, et ces Normands qui s’enfoncèrent dans les forêts comme on s’enfonça plus tard dans les maquis ?]

      Il ne vous aura pas échappé je pense que les valeurs chevaleresques ne sont plus à la mode… et que Philippe le Bel a rejoint le champ des infréquentables depuis que les Templiers ont accédé au statut enviable de victimes. Clovis, lui, porte sans jeu de mots la croix d’avoir accompli « le baptême de la France », ce qui pose le problème de la laïcité.

      [Non, je crois que si on le veut bien, mille ans de notre histoire regorge de modèles, d’exemples, de contre-exemples, de mises en garde, qui valent qu’on les ait en mémoire à l’heure de sauver ce qui doit l’être.]

      Personnellement, je ne suis pas contre. Je partage la vision napoléonienne : « Vous devez comprendre que je ne me sépare pas de mes prédécesseurs, et que, depuis Clovis jusqu’au Comité de salut public, je me tiens solidaire de tout, et que le mal qu’on dit de gaieté de cœur contre les gouvernements qui m’ont précédé, je le tiens comme dit dans l’intention de m’offenser. Je sais qu’il est venu de mode, parmi de certaines gens, de faire mon éloge et de décrier la France ; mais ceux qui n’aiment pas la France ne m’aiment pas, ceux qui disent du mal de mes peuples, je les tiens pour mes plus grands ennemis. » (Napoléon Ier, lettre du 20 décembre 1808 à son frère, roi de Hollande). Et on peut bâtir un récit inspirant en prenant des exemples à toutes les époques, à condition d’accepter une dose d’anachronisme. Mais il y a des périodes plus faciles que d’autres, parce que les mentalités et les institutions nous paraissent plus proches des nôtres.

      [« Et de la même manière que la dégradation organisé par le haut a mis un certain temps à arriver en bas, une réforme qui chercherait à rétablir la situation aura le même problème… » Vous me donnez des frissons… C’est, en quelque sorte, le même problème qui s’était posé lors de la Restauration, au sujet de l’armée. Que faire des ces gens inemployables, vu leur état d’esprit ? Quand il me vient l’envie de virer beaucoup de monde – si l’on m’en donnait les moyens -, un ami me rappelle d’ordinaire que Gouvion Saint-Cyr avait licencié une bonne partie de la Grande Armée… qu’il avait fallu bon an mal an réintégrer quelques années plus tard, et les raisons ne manquaient pas : pas assez de monde pour assurer la relève, une masse de déclassés jetés dans l’opposition…]

      C’est bien le sens de ma réflexion. On peut toujours imaginer de former les gens, de changer leur état d’esprit, et je pense que dans le contexte d’une véritable volonté politique, d’une véritable dynamique de progrès, c’est possible. Mais il restera une masse non négligeable d’irrécupérables, dont on ne pourra pas se débarrasser pour les raisons que vous mentionnez, et qui seront un boulet pendant des années. De toute façon, l’homme politique qui se lance à réformer l’éducation doit savoir qu’il travaille pour l’avenir… et que ce sont d’autres qui goûteront aux fruits de son travail!

      • Bob dit :

        @ Descartes
         
        [ Elle ne reflétait pas l’effort, mais le résultat de celui-ci. Bien sûr, certains professeurs tendaient à noter le deuxième plus généreusement que le premier, comme une forme d’encouragement, mais cela restait marginal. D’ailleurs, l’obsession française pour la notation anonyme montre l’attachement que notre système éducatif avait pour l’évaluation objective.].
         
        L’obsession française pour la note anonyme, qui se fiche bien de savoir si le devoir jugé l’est après des heures de labeur ou pas, me semble juste : on note ce qu’on note, pas le contexte, dont peu importe.
        Je trouverais logique que cette obsession soit transposée telle quelle en matière judiciaire : on juge un suspect pour les faits, et que celui-ci ait eu une enfance difficile ou provienne du 7e arrondissement parisien ne devrait avoir aucune incidence sur la décision rendue.
        Or ce n’est pas le cas : l’obsession pour la note objective de l’Ecole ne l’est pas pour la Justice qui trouve toujours mille excuses aux délinquants.
        Y voyez-vous une contradiction ? De manière générale, comment voyez-vous la chose ?
         
        [ceux qui disent du mal de mes peuples, je les tiens pour mes plus grands ennemis. » (Napoléon Ier)]
         
        Macron, qui est plus à l’étranger, quant à lui, traite son peuple de “Gaulois réfractaires au changement”. Ite missa est.
         
        [mille ans de notre histoire regorge de modèles, d’exemples]
         
        Pour reprendre une phrase de Louis. Et pour nommer le futur porte-avions (dont on peut d’ailleurs se demander de l’intérêt à l’ère des drones pas chers), Macron choisit : “France libre”. Même si la référence à la Résistance y est plus ou moins, je ne peux m’empêcher de trouver ce choix ridicule, vaseux. N’y avait-il donc personne qui aurait mérité d’avoir son nom choisi comme symbole de la puissance française ? De Richelieu à Clémenceau, le choix était pourtant facile.
        Au-delà de Macron qui rate tout ce qu’il fait, j’y vois la volonté de ne pas glorifier notre passé. Un peu comme avec les billets de banques européens qui sont parés de ponts ou de bâtiments. J’ai lu que la banque d’Angleterre souhaite faire de même (et que cela aurait l’aval d’une majorité d’Anglais) : mettre des animaux, comme des loutres, en lieu et place d’illustres Anglais du passé, afin de célébrer la biodiversité. Tout fout le camp ! 
         
         

        • Descartes dit :

          @ Bob

          [L’obsession française pour la note anonyme, qui se fiche bien de savoir si le devoir jugé l’est après des heures de labeur ou pas, me semble juste : on note ce qu’on note, pas le contexte, dont peu importe.]

          Je suis bien d’accord pour les examens publics. Pour la notation dans les classes, je serais plus nuancé : un petit « plus » donné aux élèves qui se donnent beaucoup de mal, même si les résultats ne sont pas tout à fait au rendez-vous est de nature à encourager. Mais il faut que cela reste marginal.

          [Je trouverais logique que cette obsession soit transposée telle quelle en matière judiciaire : on juge un suspect pour les faits, et que celui-ci ait eu une enfance difficile ou provienne du 7e arrondissement parisien ne devrait avoir aucune incidence sur la décision rendue.]

          Là, je ne suis plus du tout d’accord. La peine n’est pas une simple évaluation, elle a une fonction – dissuasive, rétributive, pédagogique. Et ces effets dépendent beaucoup du caractère du condamné, de son parcours, de sa santé mentale. Une peine de prison qui paraîtra terrible à un cadre du VIIème élevé dans du coton glissera comme les goutes sur les plumes d’un canard chez un délinquant endurci habitue à la violence dans son entourage. C’est pourquoi le principe d’adaptation des peines a sa logique.

          [« mille ans de notre histoire regorge de modèles, d’exemples » Pour reprendre une phrase de Louis. Et pour nommer le futur porte-avions (dont on peut d’ailleurs se demander de l’intérêt à l’ère des drones pas chers), Macron choisit : “France libre”.]

          J’avoue que cela me fait bien rigoler, parce que je me souviens du débat qui avait animé la première promotion de l’ENA pour choisir leur nom. Les uns proposaient « France libre », les autres « France combattante »… c’est ce dernier nom qui l’a emporté. Franchement, je trouve que c’est un non-choix, lâchement consensuel…

          [Même si la référence à la Résistance y est plus ou moins, je ne peux m’empêcher de trouver ce choix ridicule, vaseux. N’y avait-il donc personne qui aurait mérité d’avoir son nom choisi comme symbole de la puissance française ? De Richelieu à Clémenceau, le choix était pourtant facile.]

          Pas si facile que ça, en fait. Richelieu ça fait réac (et puis je ne suis pas sûr que Trump sache qui c’est). Clémenceau, ça pourrait faire de la peine aux Boches, pardon, à nos amis Allemands…

          [Au-delà de Macron qui rate tout ce qu’il fait, j’y vois la volonté de ne pas glorifier notre passé.]

          Plus banalement, je pense qu’il a cherché un nom consensuel pour ne se fâcher avec personne.

          [Un peu comme avec les billets de banques européens qui sont parés de ponts ou de bâtiments.]

          Oui, là aussi, il fallait ne pas se fâcher avec personne.

          [J’ai lu que la banque d’Angleterre souhaite faire de même (et que cela aurait l’aval d’une majorité d’Anglais) : mettre des animaux, comme des loutres, en lieu et place d’illustres Anglais du passé, afin de célébrer la biodiversité. Tout fout le camp !]

          Là encore, quelque soit le personnage que vous choisissez, vous aurez une « communauté » qui sortira du bois pour gueuler. Une loutre ou un dauphin, c’est la garantie de pas être emmerdé.

          • Lhaa Francis dit :

                 Pour moi, Clémenceau, c ‘est le gars qui avait roulé Marcelin Albert dans la farine. Si vous me passez l’expression.

            • Descartes dit :

              @ Lhaa Francis

              [Pour moi, Clémenceau, c ‘est le gars qui avait roulé Marcelin Albert dans la farine. Si vous me passez l’expression.]

              Clemenceau n’était certainement pas un saint… mais il a fait bien d’autres choses pour la République que de rouler Marcelin Albert. Cela étant dit, même si la fin d’Albert fut tragique, il ne fut pas si “roulé” que ça. La loi contre la fraude, qui était sa principale revendication, a bien été voté par la Chambre alors que Clémenceau était président du conseil. Et si les crises de surproduction liées à la monoculture de la vigne dans le midi se sont répétées cycliquement, elles ont finalement été résolues… par l’équipement. La construction du canal du bas-Rhone-Languedoc (qui porte aujourd’hui le nom de Philippe Lamour, qui fut son promoteur et accessoirement le père de l’aménagement du territoire) a permis la diversification agricole…

          • Bob dit :

            @ Descartes
             
            [ Pour la notation dans les classes, je serais plus nuancé : un petit « plus » donné aux élèves qui se donnent beaucoup de mal, même si les résultats ne sont pas tout à fait au rendez-vous est de nature à encourager. Mais il faut que cela reste marginal].
             
            Pour moi, la note doit évaluer la qualité de la copie, et uniquement ça. Est-ce que le fait qu’un élève doive partager sa chambre avec ses frères ou que ses parents ont divorcé il y a 2 mois sont des critères valides pour dire qu’il se “donne plus de mal” qu’un autre qui a sa chambre à lui tout seul pour réviser et dont les parents sont ensemble et justifie ainsi d’attribuer quelques points en plus au premier ? 
             
            [C’est pourquoi le principe d’adaptation des peines a sa logique.]
             
            Je comprends cette logique mais je n’y adhère pas.
            En Finlande, l’amende pour excès de vitesse est proportionnelle aux revenux du coupable (le PDG de Nokia en avait reçu une équivalente à plusieurs centaines de milliers d’euros avait révélé la presse il y a quelques années).
            Je suis opposé à cette logique de modulation de la peine en fonction de… de quoi d’ailleurs ?
            La condamnation de Nicolas Sarkozy devait-elle être adaptée pour tenir compte du fait que 20 jours de prison pour lui aurait le même effet que 2 ans pour un caïd des cités ?

            • Descartes dit :

              @ Bob

              [« Pour la notation dans les classes, je serais plus nuancé : un petit « plus » donné aux élèves qui se donnent beaucoup de mal, même si les résultats ne sont pas tout à fait au rendez-vous est de nature à encourager. Mais il faut que cela reste marginal » Pour moi, la note doit évaluer la qualité de la copie, et uniquement ça.]

              Cela dépend de quelle note. S’il s’agit d’une note dans un examen national comme le bac ou dans un concours, la note ne doit refléter que les connaissances acquises, et donc la qualité de la copie. Mais je fais une nuance pour les notes mises en classe, c’est-à-dire, au cours du processus d’apprentissage. A ce moment-là, la note à bien pour fonction d’illustrer l’élève sur son propre niveau, mais elle a aussi un effet collatéral, celui d’encourager ou de décourager certains comportements. Et ce dernier effet justifie qu’on puisse s’écarter légèrement de la simple notation au niveau au bénéfice de ceux qui fournissent un effort conséquent même s’il n’est pas couronné de succès, à condition que cet écart reste marginal et ponctuel.

              [C’est pourquoi le principe d’adaptation des peines a sa logique.]

              [Je comprends cette logique mais je n’y adhère pas. En Finlande, l’amende pour excès de vitesse est proportionnelle aux revenus du coupable (le PDG de Nokia en avait reçu une équivalente à plusieurs centaines de milliers d’euros avait révélé la presse il y a quelques années).]

              Cela n’a aucun rapport avec l’adaptation des peines. Le principe d’adaptation donne une latitude au juge pour adapter la peine en fonction de la personnalité, du parcours, de l’attitude du condamné. Il s’oppose justement aux peines automatiques. Or, le calcul que vous citez est un bon exemple de peine automatique : on prend le revenu, et on calcule l’amende. Le juge n’a aucun pouvoir d’appréciation là-dessus.

              J’ajoute que je trouve ce type de proportionnalité me paraît tout à fait louable, et qu’elle devrait être adaptée chez nous aussi. L’une des fonctions des peines est d’être dissuasives, et il faut en toute logique qu’elles soient également dissuasives pour tous. Or, il est clair qu’une amende pour excès de vitesse de 90 € n’a pas le même effet dissuasif pour un smicard que pour un milliardaire.

              [Je suis opposé à cette logique de modulation de la peine en fonction de… de quoi d’ailleurs ?]

              Des trois fonctions de la sanction pénale, qui sont la rétribution, la dissuasion et la réadaptation. Le juge, en décidant de la peine, doit maintenir un équilibre entre ces trois fonctions. Lors de la Révolution française, la méfiance envers l’arbitraire des juges – il faut dire que les Parlements d’ancien régime étaient des nids à corruption – était telle que les premiers projets de code pénal visaient des peines automatiques : dès lors que le délit était constaté, le juge n’avait pas le choix de la peine. Cela conduisait à des aberrations. Ainsi, par exemple, parce qu’ils estimaient la peine hors de proportion avec la situation réelle de l’accusé, les juges préféraient prononcer la relaxe. Ou bien on envoyait aux galères quelqu’un pour avoir volé un quignon de pain pour nourrir sa famille. Car on s’est vite aperçu que si la loi devait prendre en compte tous les cas possibles, elle serait extraordinairement compliquée.

              [La condamnation de Nicolas Sarkozy devait-elle être adaptée pour tenir compte du fait que 20 jours de prison pour lui aurait le même effet que 2 ans pour un caïd des cités ?]

              Probablement oui. En fait, derrière notre débat se cache une question de fond : doit-on privilégier la fonction rétributive (c’est-à-dire, celle qui par la punition publique du coupable satisfait la victime que justice a été faite) ou bien la fonction dissuasive ? Si vous privilégiez la dissuasion, alors ce qui est recherché est l’effet, et si l’effet dissuasif de 20 jours sur un Sarkozy (ou ceux qui voudraient l’imiter) est le même que 2 ans pour un caïd de cité, l’adaptation se justifie. Par contre, si pour vous l’important est la rétribution, il est clair que 20 jours pour Sarkozy et 2 ans pour le caïd, cela pose problème.

            • Bob dit :

              @ Descartes
               
              [Ou bien on envoyait aux galères quelqu’un pour avoir volé un quignon de pain pour nourrir sa famille.]
               
              Si cela a réellement existé, à savoir une sentence aussi sévère pour un délit aussi minime, il y avait clairement un problème dans la loi.
              Je n’avais jamais réfléchi en ces termes, cela me fait prendre conscience que je suis favorable à l’automaticité de la peine.
               
              [doit-on privilégier la fonction rétributive (c’est-à-dire, celle qui par la punition publique du coupable satisfait la victime que justice a été faite) ou bien la fonction dissuasive ?]
               
              Là encore je n’avais jamais vraiment pensé la question en ces termes ni réalisé  les “trois fonctions de la sanction pénale”. Sans le savoir, je donnais (et je donne toujours) plus de poids à la fonction rétributive.
               

            • Descartes dit :

              @ Bob

              [« Ou bien on envoyait aux galères quelqu’un pour avoir volé un quignon de pain pour nourrir sa famille. » Si cela a réellement existé, à savoir une sentence aussi sévère pour un délit aussi minime, il y avait clairement un problème dans la loi.]

              Mais ce genre de problème est inévitable : un législateur capable de prévoir, au moment où l’on fait la loi, TOUTES, absolument TOUTES les situations qui pourraient se présenter à l’avenir serait un législateur extralucide. C’est précisément pour cette raison qu’on a fini par comprendre qu’il fallait laisser au juge une marge d’appréciation…

              [Là encore je n’avais jamais vraiment pensé la question en ces termes ni réalisé les “trois fonctions de la sanction pénale”. Sans le savoir, je donnais (et je donne toujours) plus de poids à la fonction rétributive.]

              Sans vouloir vous offenser, ce choix nous ramène à l’antiquité, c’est-à-dire, à la loi du Talion, qui est peut-être la plus ancienne forme de droit pénal…

            • Bob dit :

              @ Descartes
               
              [A ce moment-là, la note à bien pour fonction d’illustrer l’élève sur son propre niveau, mais elle a aussi un effet collatéral, celui d’encourager ou de décourager certains comportements. Et ce dernier effet justifie qu’on puisse s’écarter légèrement de la simple notation]
               
              L’argument est tout à fait entendable même si je ne suis pas convaincu. Pour moi cela revient – même avec des intentions louables – à tricher, et aussi à mentir à l’élève sur son niveau réel.

            • Descartes dit :

              @ Bob

              [L’argument est tout à fait entendable même si je ne suis pas convaincu. Pour moi cela revient – même avec des intentions louables – à tricher, et aussi à mentir à l’élève sur son niveau réel.]

              Vous vous placez du point de vue du principe, et de ce point de vue vous avez raison. Moi, je me place du point de vue de l’efficacité. Si en “trichant” un peu, je peux obtenir qu’un élève travailleur ne se décourage pas – et que cela lui permet d’atteindre à l’avenir le niveau plus élevé, bénie soit la tricherie. Cela étant dit, je ne suis pas aveugle aux effets négatifs qu’une telle “tricherie” peut avoir si elle devient systématique, ou bien si elle conduit à un écart trop grande entre le niveau de la note et le niveau réel. C’est pourquoi il ne faut pas en user de manière indiscriminée.

            • Bob dit :

              @ Descartes
               
              [Sans vouloir vous offenser, ce choix nous ramène à l’antiquité].
               
              Point d’offense, j’ai toujours eu des goûts “vintage”.

        • Louis dit :

          @Descartes ?
           

          Le récit tragique concerne des êtres lointains par rapport à l’expérience du spectateur : il s’agit de rois, de dieux, de héros. Ce qui arrive à votre voisine peut être un drame, mais pas une tragédie. Cette distance entre le personnage et nous est indispensable pour que le récit parle à la raison, et non aux sentiments. On peut pleurer sur le sort de Cosette, mais il est difficile de verser des larmes sur le sort d’Œdipe.

           
          Mais à votre avis, pourquoi ?
           

          Décidément, vous prenez des risques !

           
          Sauf votre respect, je croirais entendre ma compagne qui craint que ça me retombe sur le bout du nez un jour. Si vous êtes animé, comme je le crois, d’une vocation pour le service public, vous comprenez bien la joie qu’on retire d’avoir poussé un peu plus loin que prévu la limite, en espérant que ce soit dans l’intérêt général. 
           

          Bien sûr, j’ai vu ce film. C’était il y a très longtemps, et je ne suis pas sûr de me souvenir de l’ensemble du récit. Mais je suis convaincu qu’on ne peut sans un véritable effort le regarder aujourd’hui comme l’ont vu les spectateurs de 1968 – ou même ceux qui l’ont réalisé. A l’époque, « brûler l’école et tuer des professeurs » n’était qu’un fantasme, et les situations du film étaient d’ailleurs qualifiées par les critiques de l’époque de « surréalistes ». Aujourd’hui – et la réaction que vous citez de votre élève le montre – on n’est plus tellement sûr qu’une telle situation ne puisse pas être réelle. Après un certain nombre d’incendies criminels de collèges, après la mort de Samuel Paty, on ne peut regarder le film avec les mêmes yeux : le meurtre symbolique du père et le parricide sont deux choses très différentes…

           
          Exactement. Pour mes élèves, grisés par l’idéal soixante-huitard – comme je l’étais à leur âge, nul n’étant parfait -, faire de la moto, embrasser des filles (ou se faire embrasser par des motards), dire merde au dirlo et faire ce que l’on veut avec panache, ça les fait rêver. Mais le prix à payer leur apparaît peut-être plus nettement qu’à nous : dans un lycée de béton d’acier, à peine moins laid qu’un supermarché, où les derniers latinistes ne savent rien traduire, où le chahut est de règle chez certains collègues, qui savent désespérément que les dés sont pipés à l’heure de “parcoursup”, que le baccalauréat ne vaut rien, et dont les rapports entre garçons et filles est triste à pleurer ; voir les héros du film bazarder une école médiévale, où l’on peut s’adresser en latin aux élèves, où l’on peut suivre un cours dans le calme pour y apprendre des choses compliquées, dans un sérieux qui rappelle sans cesse que c’est une voie royale vers un avenir assuré ; ça les a mis mal à l’aise. D’autant plus mal à l’aise que, comme vous le rappelez à juste titre, l’égorgement d’un professeur ou le massacre de fêtards leur paraît horrible, mais naturel. Que l’école soit respectable, que le professeur soit respecté, que le sang ne coule pas dans les rues, “c’était avant, monsieur, à l’époque !”. 
           

          Je crois que nous n’entendons pas l’adjectif « hiérarchique » dans le même sens.

          A vous lire, je constate que c’est en effet le cas. Sans doute aurais-je dû trouver un autre mot. 
           

          Pour ma part, je l’utilisais dans le sens que lui donne le statut du fonctionnaire dans l’expression « obéissance hiérarchique ». Cela suppose pour tout fonctionnaire d’obéir à tout ordre de son supérieur, sauf dans le cas exceptionnel d’un ordre « manifestement illégal et de nature à compromettre gravement l’intérêt public ». Oui, en théorie, l’enseignant est soumis hiérarchiquement au proviseur. Mais quelles sont les ordres que ce dernier peut donner à un enseignant ? Sauf erreur ou omission de ma part, son pouvoir est un pouvoir d’organisation : il fixe les horaires, distribue les salles, autorise des activités hors-programme, compose les classes. Mais sur la PRATIQUE professionnelle de l’enseignant, les contenus qu’il aborde, les textes qu’il choisit, la méthode ou l’organisation de son travail, ses choix de notation, son pouvoir est quasi-nul. Quant aux inspecteurs, je vous avoue que je ne sais pas qu’ils aillent un véritable pouvoir pour imposer autre chose que le respect de la réglementation.

           
          Vous avez parfaitement raison. Néanmoins, l’organisation même du lycée joue son rôle sur le déroulement de la classe. Par exemple, s’il ne tenait qu’à moi de le faire, je n’accepterai pas le moindre élève en retard. Quelque soit l’établissement dans lequel j’ai tenté de le faire, on m’a tôt ou tard demandé d’arrêter, puisque cela demandait de mobiliser des surveillants que l’on jugeait mieux employer ailleurs. Accepter les retards, c’est déjà revenir sur la politesse – dont je pense qu’elle est une pierre angulaire de l’enseignement -, et c’est se résigner à ce que la classe commence toujours plus tard que prévu, au gré de la nonchalance de certains, au détriment des autres. 
           

          Pourriez-vous donner un exemple ? On parle bien de décisions relatives à la pratique professionnelle de l’enseignant, et non aux questions d’organisation.

           
          Je crois vous avoir répondu ci-dessus, mais il est possible que j’entende mal la distinction que vous faites, et que mon exemple tombe à côté. Cela dit, je dois vous dire qu’en mes jeunes années, il m’est arrivé qu’un proviseur casse mes notes – les supprime -, et il m’arrive presque tous les ans qu’il me demande de les revoir à la hausse, ou de changer mes appréciations.
           

          Je suis tout à fait d’accord. Mais « l’illusion fragile » dont vous parlez est partagée par beaucoup de mes amis enseignants. Vous me direz que je choisis mal mes amis, et je ne prétends pas qu’ils constituent un groupe représentatif.

           
          Je ne me permettrais certainement pas de vous dire cela. Et puis, qui serions-nous pour reprocher à nos amis les défauts que nous voyons en eux, quand ils ont la gentillesse de détourner le regard sur les nôtres ? Sur un autre plan, si cette illusion est si répandue, c’est qu’elle sert à quelque chose. Il y a tout de même de quoi réfléchir, en pensant que c’est ce qui conduit la main à scier la branche sur laquelle on est soi-même assis… 
           

          Oui et non. Le moyen-âge n’est pas seulement l’âge d’or invoqué par l’aristocratie, c’est aussi l’âge d’or de l’institution cléricale… et là, on ne peut pas dire que la chose soit totalement soldée. La mentalité de l’antique nous apparaît plus accessible, plus compréhensible que la mentalité médiévale, toute empreinte de religiosité.

           
          C’est juste, mais pour ma part, je refuse d’abdiquer ce qui nous revient en partage à ceux qui voudraient se l’accaparer. Tout comme il est ridicule qu’une partie de la gauche ait renoncé à nos trois couleurs au prétexte qu’elles se trouvaient plus souvent à l’extrême-droite, je trouverais ridicule de céder une telle part de notre histoire. A nous de la rendre “accessible” et “compréhensible” !
           

          Il ne vous aura pas échappé je pense que les valeurs chevaleresques ne sont plus à la mode… et que Philippe le Bel a rejoint le champ des infréquentables depuis que les Templiers ont accédé au statut enviable de victimes. Clovis, lui, porte sans jeu de mots la croix d’avoir accompli « le baptême de la France », ce qui pose le problème de la laïcité.

           
          Eh quoi ! Rien n’est éternel… à condition de préparer l’avenir ! S’il nous est utile de réhabiliter pareil esprit, oui tel roi, pourquoi se le refuser au prétexte qu’il est aujourd’hui pendable de le faire ? Ce n’est pas comme si l’on prenait de gros risques. 
           

          Et on peut bâtir un récit inspirant en prenant des exemples à toutes les époques, à condition d’accepter une dose d’anachronisme. Mais il y a des périodes plus faciles que d’autres, parce que les mentalités et les institutions nous paraissent plus proches des nôtres.

           
          Bien sûr, mais c’est le propre d’un récit que de gommer les différences trop saillantes avec notre époque, et de fournir un cadre dans lequel s’inscrivent alors mieux tel ou tel événement qui paraîtrait étranger sans cela, tout comme de fournir un fil directeur qui donne un sens – le nôtre, et sans doute pas celui des contemporains – à ce que l’on raconte. S’il fallait attendre que les mentalités aient changé pour se mettre à l’ouvrage, on risquerait d’attendre longtemps. 
           

          C’est bien le sens de ma réflexion. On peut toujours imaginer de former les gens, de changer leur état d’esprit, et je pense que dans le contexte d’une véritable volonté politique, d’une véritable dynamique de progrès, c’est possible. Mais il restera une masse non négligeable d’irrécupérables, dont on ne pourra pas se débarrasser pour les raisons que vous mentionnez, et qui seront un boulet pendant des années.

           
          Il m’arrive de me demander si fonder en parallèle de l’institution scolaire telle qu’elle est, une institution scolaire d’élite, ne serait pas une solution. Il s’agirait dans un premier temps de former un nombre plus restreint de professeurs – et nul doute que certains ont déjà ce qu’il faut – , pour un moins d’élèves, mais qui par leur exemple paverait la voie à de plus amples réformes. Cela fait gagner du temps – le temps que certains prennent leur retraite -, et ce serait l’occasion de fonder quelque chose, au lieu de réformer la dernière réforme sur la réforme des réformes précédentes. 
           

          • Descartes dit :

            @ Louis

            [« Le récit tragique concerne des êtres lointains par rapport à l’expérience du spectateur : il s’agit de rois, de dieux, de héros. Ce qui arrive à votre voisine peut être un drame, mais pas une tragédie. Cette distance entre le personnage et nous est indispensable pour que le récit parle à la raison, et non aux sentiments. On peut pleurer sur le sort de Cosette, mais il est difficile de verser des larmes sur le sort d’Œdipe. » Mais à votre avis, pourquoi ?]

            Justement, parce que la tragédie parle de personnages exceptionnels, avec lesquels on ne peut s’identifier sentimentalement. On peut rationnellement comprendre la souffrance d’Œdipe, mais elle ne nous émeut pas, parce que nous ne pouvons pas nous identifier à lui.

            [« Décidément, vous prenez des risques ! » Sauf votre respect, je croirais entendre ma compagne qui craint que ça me retombe sur le bout du nez un jour. Si vous êtes animé, comme je le crois, d’une vocation pour le service public, vous comprenez bien la joie qu’on retire d’avoir poussé un peu plus loin que prévu la limite, en espérant que ce soit dans l’intérêt général.]

            Bien sur que je la comprends ! Ne voyez pas ma remarque comme une tentative de vous décourager, au contraire !

            [Vous avez parfaitement raison. Néanmoins, l’organisation même du lycée joue son rôle sur le déroulement de la classe. Par exemple, s’il ne tenait qu’à moi de le faire, je n’accepterai pas le moindre élève en retard. Quelque soit l’établissement dans lequel j’ai tenté de le faire, on m’a tôt ou tard demandé d’arrêter, puisque cela demandait de mobiliser des surveillants que l’on jugeait mieux employer ailleurs.]

            Que ce serait-il passé si vous aviez refusé « d’arrêter » ?

            [Je crois vous avoir répondu ci-dessus, mais il est possible que j’entende mal la distinction que vous faites, et que mon exemple tombe à côté. Cela dit, je dois vous dire qu’en mes jeunes années, il m’est arrivé qu’un proviseur casse mes notes – les supprime -, et il m’arrive presque tous les ans qu’il me demande de les revoir à la hausse, ou de changer mes appréciations.]

            Que se passe-t-il, encore une fois, si vous réfusez ?

            [Sur un autre plan, si cette illusion est si répandue, c’est qu’elle sert à quelque chose. Il y a tout de même de quoi réfléchir, en pensant que c’est ce qui conduit la main à scier la branche sur laquelle on est soi-même assis…]

            Je suis ravi de voir que nous avons le même raisonnement : l’idée qu’en matière sociale, tout ce qui existe a une fonction est la base de toutes mes analyses. Oui, cette illusion a – ou plutôt, a eu – une fonction. Elle permettait aux enseignants d’avoir le meilleur des deux mondes du temps où l’institution scolaire était encore puissante : en s’imaginant que leur autorité était personnelle et non institutionnelle, cela les permettait aux enseignants de s’affranchir des obligations institutionnelles tout en bénéficiant de sa protection. Le problème est que cette attitude a affaibli l’institution au point qu’elle ne peut plus les protéger…

            [C’est juste, mais pour ma part, je refuse d’abdiquer ce qui nous revient en partage à ceux qui voudraient se l’accaparer. Tout comme il est ridicule qu’une partie de la gauche ait renoncé à nos trois couleurs au prétexte qu’elles se trouvaient plus souvent à l’extrême-droite, je trouverais ridicule de céder une telle part de notre histoire. A nous de la rendre “accessible” et “compréhensible” !]

            Je suis d’accord, bien sur… mais il me semble difficile de rendre la pensée médiévale accessible. Et il ne faut pas oublier qu’un « roman national » doit parler à tous. Après, il est vrai qu’il y a des figures – Jeanne d’Arc, Philippe Auguste – qu’on peut rattacher à la construction de notre pays sans trop de difficultés. Je pense par exemple à l’exemple de Charlemagne, qui pendant très longtemps a été une figure tutélaire…

            [Il m’arrive de me demander si fonder en parallèle de l’institution scolaire telle qu’elle est, une institution scolaire d’élite, ne serait pas une solution. Il s’agirait dans un premier temps de former un nombre plus restreint de professeurs – et nul doute que certains ont déjà ce qu’il faut – , pour un moins d’élèves, mais qui par leur exemple paverait la voie à de plus amples réformes. Cela fait gagner du temps – le temps que certains prennent leur retraite -, et ce serait l’occasion de fonder quelque chose, au lieu de réformer la dernière réforme sur la réforme des réformes précédentes.]

            C’est une très bonne idée. C’est d’ailleurs ce qu’on fait à plusieurs reprises dans notre histoire. Quand l’ancien régime veut former des ingénieurs pour développer et entretenir les routes du royaume, il ne cherche pas à faire entrer les sciences de l’ingénieur dans l’Université de Paris, institution conservatrice et désespérément ankylosée, mais crée l’Ecole royale des ponts et chaussées. La révolution et l’Empire ne chercheront pas à réformer l’Université, mais préfèrent créer des institutions nouvelles : Ecole polytechnique, Ecole normale supérieure… en effet, il est souvent plus efficace de créer une nouvelle institution que d’en réformer une ancienne…

            • Louis dit :

              @Descartes
               

              Justement, parce que la tragédie parle de personnages exceptionnels, avec lesquels on ne peut s’identifier sentimentalement. On peut rationnellement comprendre la souffrance d’Œdipe, mais elle ne nous émeut pas, parce que nous ne pouvons pas nous identifier à lui.

               
              Tout de même, vous n’éprouvez rien devant les souffrances de Bérénice ? Et les tourments de Rodrigue n’agitent-ils rien en vous ? J’entends votre argument, et je le trouve en principe valable, mais je ne serais pas aussi tranché que vous semblez l’être. 
               

              [Je crois vous avoir répondu ci-dessus, mais il est possible que j’entende mal la distinction que vous faites, et que mon exemple tombe à côté. Cela dit, je dois vous dire qu’en mes jeunes années, il m’est arrivé qu’un proviseur casse mes notes – les supprime -, et il m’arrive presque tous les ans qu’il me demande de les revoir à la hausse, ou de changer mes appréciations.]
              Que se passe-t-il, encore une fois, si vous refusez ?

               
              Une discussion pénible, et qui finit par être plus pénible pour le proviseur que pour moi. C’est pour ça que j’ai cessé de reculer sur ce terrain. De la même manière, j’ai découvert après quelques années qu’on ne perdait rien à jeter un froid en conseil de classe – la cérémonie de distribution de médailles en chocolat -, chose que je n’aurais pas osé en début de carrière. 
               

              [Vous avez parfaitement raison. Néanmoins, l’organisation même du lycée joue son rôle sur le déroulement de la classe. Par exemple, s’il ne tenait qu’à moi de le faire, je n’accepterai pas le moindre élève en retard. Quelque soit l’établissement dans lequel j’ai tenté de le faire, on m’a tôt ou tard demandé d’arrêter, puisque cela demandait de mobiliser des surveillants que l’on jugeait mieux employer ailleurs.]
              Que ce serait-il passé si vous aviez refusé « d’arrêter » ?

               
              Je peux vous le dire d’expérience : on me renvoie sempiternellement les élèves en retard dans les pattes, ce qui ralentit d’autant plus le cours. Mais pire que ça : les élèves n’étant pas des imbéciles, ils repèrent très vite la brèche où s’engouffrer. Certains se font donc un malin plaisir d’arriver en retard, pour mieux revenir goguenards et triomphants, marquer qu’ils ont gagné sur les deux tableaux. Non seulement ils peuvent arriver quand bon leur semble, mais en plus leur inconduite monte la vie scolaire contre le professeur.
               
              J’ai la faiblesse de croire qu’il vaut mieux dans ce cas ne pas exposer les contradictions de l’institution aux yeux des élèves, et ronger mon frein. Par ailleurs, je prends désormais grand soin d’être toujours en très bon termes avec l’ensemble des membres de la surveillance, ce qui me permet à l’occasion d’en obtenir des faveurs, qui par définition ne changent pas l’ordinaire, mais me permettent de remporter d’autres victoires l’heure venue. 
               

              Je suis ravi de voir que nous avons le même raisonnement : l’idée qu’en matière sociale, tout ce qui existe a une fonction est la base de toutes mes analyses.

               
              Que voulez-vous : tout ce qui est rationnel est réel, tout ce qui est réel est rationnel… 

              Oui, cette illusion a – ou plutôt, a eu – une fonction. Elle permettait aux enseignants d’avoir le meilleur des deux mondes du temps où l’institution scolaire était encore puissante : en s’imaginant que leur autorité était personnelle et non institutionnelle, cela les permettait aux enseignants de s’affranchir des obligations institutionnelles tout en bénéficiant de sa protection. Le problème est que cette attitude a affaibli l’institution au point qu’elle ne peut plus les protéger…

               
              Tout à fait. Sans que je me l’explique – et je peux me tromper -, je date du retour en classe après l’épidémie le point de bascule où cette contradiction a pu devenir l’objet de discussion. Pas en ces termes, bien sûr, mais tout de même. On n’en est pas encore à poser le problème, mais on reconnaît qu’il existe. 
               

              C’est une très bonne idée. C’est d’ailleurs ce qu’on fait à plusieurs reprises dans notre histoire. Quand l’ancien régime veut former des ingénieurs pour développer et entretenir les routes du royaume, il ne cherche pas à faire entrer les sciences de l’ingénieur dans l’Université de Paris, institution conservatrice et désespérément ankylosée, mais crée l’Ecole royale des ponts et chaussées. La révolution et l’Empire ne chercheront pas à réformer l’Université, mais préfèrent créer des institutions nouvelles : Ecole polytechnique, Ecole normale supérieure… en effet, il est souvent plus efficace de créer une nouvelle institution que d’en réformer une ancienne…

               
              C’est bien ce que j’ai en tête. D’autant plus que le nombre restreint permet par conséquent de plus amples essais. Par exemple, on parle parfois de “l’uniforme” – il va sans dire qu’il faudrait commencer par l’uniforme des professeurs, ou du moins une certaine tenu dans l’habillement -, mais pas de ce qui va avec. A quoi rime un costume dans un bâtiment beau comme un supermarché ? Il me paraît important de redonner aux écoles leur lustre, en faisant sentir aux élèves qu’ils se rendent en un lieu à nul autre pareil. La France regorge de manoirs, de folies, de châteaux, de toutes ces vieilles gloires architecturales que le tourisme parvient à peine à maintenir à flot, et ce dans chaque département. Certaines d’entre elles sont assez grandes pour accueillir quelques classes, et les dépendances nécessaires pour l’intendance et l’administration… 

            • Descartes dit :

              @ Louis

              [Tout de même, vous n’éprouvez rien devant les souffrances de Bérénice ? Et les tourments de Rodrigue n’agitent-ils rien en vous ? J’entends votre argument, et je le trouve en principe valable, mais je ne serais pas aussi tranché que vous semblez l’être.]

              Bien sur que j’éprouve quelque chose. Mais pas la même chose que je peux éprouver quand je lis l’histoire de Cosette, ou bien la dernière scène des « Lumières de la ville », de Chaplin, que je trouve pourtant magistrale. Les souffrances de Bérénice ou les tourments de Rodrigue parlent plus à ma raison qu’à mes émotions. Ils me touchent, mais ils ne me tirent pas des larmes.

              [Une discussion pénible, et qui finit par être plus pénible pour le proviseur que pour moi. C’est pour ça que j’ai cessé de reculer sur ce terrain. De la même manière, j’ai découvert après quelques années qu’on ne perdait rien à jeter un froid en conseil de classe – la cérémonie de distribution de médailles en chocolat -, chose que je n’aurais pas osé en début de carrière.]

              Autrement dit, et c’était bien mon point, ce n’est pas là une question de subordination hiérarchique. Votre proviseur peut vous faire passer un mauvais quart d’heure, mais ne peut pas vous sanctionner, contrairement à un fonctionnaire quelconque qui aurait manqué au devoir d’obéissance hiérarchique.

              [Par ailleurs, je prends désormais grand soin d’être toujours en très bon termes avec l’ensemble des membres de la surveillance, ce qui me permet à l’occasion d’en obtenir des faveurs, qui par définition ne changent pas l’ordinaire, mais me permettent de remporter d’autres victoires l’heure venue.]

              Vous avez raison, il faut choisir ses combats.

              [« Oui, cette illusion a – ou plutôt, a eu – une fonction. Elle permettait aux enseignants d’avoir le meilleur des deux mondes du temps où l’institution scolaire était encore puissante : en s’imaginant que leur autorité était personnelle et non institutionnelle, cela les permettait aux enseignants de s’affranchir des obligations institutionnelles tout en bénéficiant de sa protection. Le problème est que cette attitude a affaibli l’institution au point qu’elle ne peut plus les protéger… » Tout à fait. Sans que je me l’explique – et je peux me tromper -, je date du retour en classe après l’épidémie le point de bascule où cette contradiction a pu devenir l’objet de discussion. Pas en ces termes, bien sûr, mais tout de même. On n’en est pas encore à poser le problème, mais on reconnaît qu’il existe.]

              J’imagine que lorsque vous parlez de discussion, vous sous-entendez « en salle des professeurs », autrement dit, entre membres du corps enseignant. Effectivement, si j’en crois mes amis enseignants, on dirait que la secousse que fut l’épidémie et la menace qu’elle a fait peser sur le fonctionnement de l’école a conduit pas mal d’enseignants à une forme d’introspection, à se poser des questions sur la fonction de l’enseignement et sur sa légitimité. Je n’ai pas l’impression que depuis lors la discussion sur ces problématiques ait beaucoup avancé. Mais c’est probablement parce que je connais l’institution de l’extérieur, alors que vous la voyez fonctionner en direct.

              [C’est bien ce que j’ai en tête. D’autant plus que le nombre restreint permet par conséquent de plus amples essais. Par exemple, on parle parfois de “l’uniforme” – il va sans dire qu’il faudrait commencer par l’uniforme des professeurs, ou du moins une certaine tenue dans l’habillement -, mais pas de ce qui va avec. A quoi rime un costume dans un bâtiment beau comme un supermarché ? Il me paraît important de redonner aux écoles leur lustre, en faisant sentir aux élèves qu’ils se rendent en un lieu à nul autre pareil. La France regorge de manoirs, de folies, de châteaux, de toutes ces vieilles gloires architecturales que le tourisme parvient à peine à maintenir à flot, et ce dans chaque département. Certaines d’entre elles sont assez grandes pour accueillir quelques classes, et les dépendances nécessaires pour l’intendance et l’administration…]

              Je suis d’accord avec votre raisonnement – qui était d’ailleurs celui de Jules Ferry et de ses contemporains : l’école doit être un palais. Je ne sais pas si on peut si facilement reconvertir d’anciens bâtiments, mais si on en construit des nouveaux, il faut qu’ils soient beaux et dignes – comme ceux construits par la IIIème République en son temps. Cela étant dit, même si le bâtiment est moche, les enseignants devraient s’astreindre, dans leur tenue, dans leur habillement, dans leur langage, à une discipline exigeante. Qu’un enseignant vienne en survêtement, c’est inacceptable quelque soit l’état du bâtiment. Ce n’est pas parce qu’on travaille dans une porcherie qu’il faut se comporter comme un porc.

  21. gdat13 dit :

    [Je ne suis pas persuadé que ce soit dans la nature humaine. Comment expliquer qu’on soit passé de la France du « système D » des années 1950-60 à la France ou « rien n’est possible » de 2026 ?]
    Je disconviens. Jules Claretie (1840-1913) c’est la fin du XIXe siècle, bien avant la période que vous évoquez. Et si j’avais la patience (et l’habileté), je suis certain de trouver des réflexions de ce type au cours de ces deux derniers millénaires.
    Parce que c’est la nature humaine sauf à de (trop) rares moments où un élan collectif la dépasse, obtenant des résultats qu’il faut, et vous avez raison de le faire, mettre en valeur.
    Mais au quotidien… Ne me dites pas, je ne le croirai pas, que vous n’avez jamais eu l’occasion de faire le constat de Claretie.

    • Descartes dit :

      @ gdat13

      [« Je ne suis pas persuadé que ce soit dans la nature humaine. Comment expliquer qu’on soit passé de la France du « système D » des années 1950-60 à la France ou « rien n’est possible » de 2026 ? » Je disconviens. Jules Claretie (1840-1913) c’est la fin du XIXe siècle, bien avant la période que vous évoquez. Et si j’avais la patience (et l’habileté), je suis certain de trouver des réflexions de ce type au cours de ces deux derniers millénaires.]

      Mon interrogation ne porte pas tant sur le commentaire de Claretie, qui constate une tendance qui, comme vous le signalez, est probablement universelle, que sur ses effets. Que dit Claretie ? « Tout homme qui dirige, qui fait quelque chose, a contre lui ceux qui (…) ». Mais « avoir contre soi » telle ou telle catégorie est une chose, et que ces catégories aient le pouvoir effectif de bloquer l’action c’en est une autre. Oui, ceux qui « font quelque chose » ont probablement rencontré de tout temps des oppositions. Ce qui pour moi est nouveau, c’est que ces oppositions ont le pouvoir d’empêcher de faire presque tout.

      [Parce que c’est la nature humaine sauf à de (trop) rares moments où un élan collectif la dépasse, obtenant des résultats qu’il faut, et vous avez raison de le faire, mettre en valeur.]

      C’est là que nos visions ne concordent pas. Je me demande s’il y a eu dans notre histoire républicaine une époque où la capacité publique à faire des choses ait été aussi entravée par une sorte de mouvement anti-tout…

  22. Trublion dit :

    « Je pense que les Américains et les Israéliens sont victimes d’une vision « hollywoodienne » de la politique, celle qui consiste à croire que le tyran – au sens original du terme – se maintient au pouvoir de par sa personnalité, et qu’une fois le tyran mort le système ne peut que s’effondrer. »
    Les juifs ont pensé qu’en tuant Jesus le mouvement s’effondrerait. C’est une constante de la culture hébraïque que de croire que tuer une personne résout le problème.
     
    Ma haine de l’état d’Israel a fortement grandi ces dernières années. Je ne vois plus de différences entre ce pays et un régime fasciste.
    La politique d’Israel est de détruire tout ce qui les entoure. Ce pays est la tumeur du Moyen-Orient.
    Après avoir réduit en poussière les batiments de Gaza, le plan – qui remonte à Ben Gourion – est d’envahir le sud Liban. Naftali Bennett explique qu’une fois terminé avec l’Iran, la prochaine cible sera la Turquie. Israel est l’un des pays les plus ignobles qu’il m’ait été donné de voir dans ma vie, bien pire que la Rhodésie ou l’Afrique du Sud de l’Apartheid. Ils devraient être mis au ban des nations.
     

    • Descartes dit :

      @ Trublion

      [« Je pense que les Américains et les Israéliens sont victimes d’une vision « hollywoodienne » de la politique, celle qui consiste à croire que le tyran – au sens original du terme – se maintient au pouvoir de par sa personnalité, et qu’une fois le tyran mort le système ne peut que s’effondrer. » Les juifs ont pensé qu’en tuant Jesus le mouvement s’effondrerait. C’est une constante de la culture hébraïque que de croire que tuer une personne résout le problème.]

      Je vous rappelle que ce ne sont pas les juifs qui ont tué Jesus, mais les romains. Il n’y a d’ailleurs dans l’ensemble des textes traditionnels du judaïsme, la moindre indication que les juifs aient pu croire, à aucune époque, pareille chose. Ce serait plutôt le contraire : la Torah est pleine d’exemples de génocides commis précisément parce que les israélites étaient convaincus qu’il ne suffisait pas de tuer les dirigeants pour faire disparaître le danger.

      [Ma haine de l’état d’Israel a fortement grandi ces dernières années. Je ne vois plus de différences entre ce pays et un régime fasciste.]

      Le régime israélien porte aujourd’hui une vision racialiste et suprémaciste, et une fascination pour la force. Mais on peut difficilement le qualifier de « fasciste », dans le sens où il lui manque un élément essentiel du fascisme, qui est l’idée d’unanimisme autour de l’Etat par le biais d’un parti unique. La société israélienne est une société profondément archipélisée, avec un Etat ayant une légitimité toute relative.

      • Bob dit :

        Pour ceux intéressés par une analyse qui dénonce sans détour l’immense danger représenté conjointement par Israël et les Etats-Unis :
        https://www.youtube.com/watch?v=eH8wMNS1TW0&t=27s
        Je partage la vidéo car Sachs n’est pas le premier venu.

        • Descartes dit :

          @ Bob

          [Pour ceux intéressés par une analyse qui dénonce sans détour l’immense danger représenté conjointement par Israël et les Etats-Unis : (…)]

          Je ne parlerais pas d’une « analyse ». Il se contente de constater des faits et de prédire des catastrophes. La traduction est très mauvaise (à un moment, il confond le détroit de Gibraltar et celui d’Ormuz). Quant à ses propositions, franchement…

  23. Trublion dit :

    Certaines sources que je suis pensent que les US larguent à présent des bombes nucléaires pénétrantes (RNEP : robust nuclear earth penetrators) sur l’Iran

    • Descartes dit :

      @ Trublion

      [Certaines sources que je suis pensent que les US larguent à présent des bombes nucléaires pénétrantes (RNEP : robust nuclear earth penetrators) sur l’Iran]

      Je ne peux que vous recommander de changer de sources. Votre détecteur de bobards devrait être en train de biper à toute berzingue… posez-vous la question: à supposer qu’une telle arme existe – ce n’est pas le cas – quel intérêt pourraient avoir les Américains à l’utiliser ? Il est impossible d’utiliser une arme nucléaire discrètement: le réseau de mesure de la radioactivité dans l’air créerait très vite une suspicion que les données sismographiques auraient vite fait de confirmer. Ce serait donc un énorme risque politique: cela reviendrait à affirmer publiquement que les Etats-Unis sont disposés à utiliser des armes nucléaires unilatéralement. Même Trump n’oserait aller aussi loin.

      Par ailleurs, si le projet d’étude d’une RNEP existe, aucune n’a jamais été construite. Le projet est aujourd’hui considéré par les experts militaires comme abandonné.

  24. Louis dit :

    @Descartes

    Autrement dit, et c’était bien mon point, ce n’est pas là une question de subordination hiérarchique. Votre proviseur peut vous faire passer un mauvais quart d’heure, mais ne peut pas vous sanctionner, contrairement à un fonctionnaire quelconque qui aurait manqué au devoir d’obéissance hiérarchique.

     
    Absolument. Et quelles conclusions pratiques en avez-vous tiré d’expérience, dont vos lecteurs, moi le premier, pourraient profiter ?
     

    J’imagine que lorsque vous parlez de discussion, vous sous-entendez « en salle des professeurs », autrement dit, entre membres du corps enseignant. Effectivement, si j’en crois mes amis enseignants, on dirait que la secousse que fut l’épidémie et la menace qu’elle a fait peser sur le fonctionnement de l’école a conduit pas mal d’enseignants à une forme d’introspection, à se poser des questions sur la fonction de l’enseignement et sur sa légitimité. Je n’ai pas l’impression que depuis lors la discussion sur ces problématiques ait beaucoup avancé. Mais c’est probablement parce que je connais l’institution de l’extérieur, alors que vous la voyez fonctionner en direct.

     
    Vous avez raison, du moins de ce que je peux voir. J’ajouterai cependant qu’il est désormais possible d’avancer à découvert, quoique à petit pas. C’est encore très lent, mais de temps à autre, quelques sujets – pas forcément directement liés à l’enseignement – peuvent être abordés sans qu’il faille en dire les banalités d’usage, à moins de subir la réprobation générale. C’est bien peu, hélas.
     

    Je suis d’accord avec votre raisonnement – qui était d’ailleurs celui de Jules Ferry et de ses contemporains : l’école doit être un palais. Je ne sais pas si on peut si facilement reconvertir d’anciens bâtiments, mais si on en construit des nouveaux, il faut qu’ils soient beaux et dignes – comme ceux construits par la IIIème République en son temps.

     
    Moi non plus. Mon raisonnement repose sur trois raisons : je ne voudrais pas voir disparaître ces belles bâtisses, qui dépérissent à moins d’être livrées au tourisme ; j’ignore parfaitement ce qu’il en coûterait de bâtir de nouveau – et je n’aime guère ce qu’on bâtit aujourd’hui – et si cela coûterait moins cher que de mettre en l’état ce qui existe déjà ; c’est un moyen d’inscrire cette institution nouvelle dans l’histoire ancienne, et de poursuivre l’histoire à travers cette institution. 
     

    Cela étant dit, même si le bâtiment est moche, les enseignants devraient s’astreindre, dans leur tenue, dans leur habillement, dans leur langage, à une discipline exigeante. Qu’un enseignant vienne en survêtement, c’est inacceptable quelque soit l’état du bâtiment. Ce n’est pas parce qu’on travaille dans une porcherie qu’il faut se comporter comme un porc.

     
    Ce n’est pas moi qui vous dirais le contraire. Vous savez, à certains égards, ma profession me fait penser aux parlementaires de l’ancien régime : une corporation persuadée d’être toujours lésée, victime d’un exécutif forcément tyrannique, rempart des libertés, garant de l’ordre social, que seul un coup de majesté pourrait mettre au pas… 

    • Descartes dit :

      @ Louis

      [« Autrement dit, et c’était bien mon point, ce n’est pas là une question de subordination hiérarchique. Votre proviseur peut vous faire passer un mauvais quart d’heure, mais ne peut pas vous sanctionner, contrairement à un fonctionnaire quelconque qui aurait manqué au devoir d’obéissance hiérarchique. » Absolument. Et quelles conclusions pratiques en avez-vous tiré d’expérience, dont vos lecteurs, moi le premier, pourraient profiter ?]

      Le but de ma remarque n’était pas de conduire à une « conclusion pratique » mais à expliquer un comportement, à savoir, le rapport particulier qu’entretiennent les enseignants à l’autorité. Un fonctionnaire ordinaire ne peut entretenir l’illusion qu’il est indépendant : le principe d’obéissance hiérarchique et l’organisation pyramidale lui rappellent à tout instant qu’il n’est qu’un rouage d’une grande machine, et que son statut, son autorité, son prestige dérive de la machine elle-même, et non de sa personne. L’enseignant, lui, dispose d’une marge de liberté beaucoup plus grande, et s’il est soumis à la logique hiérarchique pour certains actes, une grande partie de sa pratique professionnelle échappe à cette logique – et au contrôle qui vient avec.

      Attention, je ne dis pas qu’il faille soumettre les enseignants à un contrôle plus étroit, ou limiter leur liberté académique. Cette liberté est probablement nécessaire pour motiver l’enseignant dans un métier qui reste très difficile, et pour permettre à l’enseignant d’adapter sa pratique à son public. Mais il faut être conscient des effets pervers que cella entraîne, et les mettre sous contrôle. C’est je pense pour cela qu’il est si important que l’école ait une idéologie, une mystique qui s’impose aux enseignants comme le fait dans d’autres administrations le fait hiérarchique.

      [Vous avez raison, du moins de ce que je peux voir. J’ajouterai cependant qu’il est désormais possible d’avancer à découvert, quoique à petit pas. C’est encore très lent, mais de temps à autre, quelques sujets – pas forcément directement liés à l’enseignement – peuvent être abordés sans qu’il faille en dire les banalités d’usage, à moins de subir la réprobation générale. C’est bien peu, hélas.]

      On peut espérer que ces petits glissements soient annonciateurs d’une avalanche à venir…

      [Ce n’est pas moi qui vous dirais le contraire. Vous savez, à certains égards, ma profession me fait penser aux parlementaires de l’ancien régime : une corporation persuadée d’être toujours lésée, victime d’un exécutif forcément tyrannique, rempart des libertés, garant de l’ordre social, que seul un coup de majesté pourrait mettre au pas…]

      La comparaison est excellente… !

  25. Trublion dit :

    Bonjour 
    l’invasion du Sud Liban par Israël montre le niveau de depravité de l’ensemble de la population israélienne. 
    Hier un énième journaliste fut tué : Ali Shuaib.
    pour justifier le meurtre, Tsahal expliqua qu’il faisait partie des forces Radwan du Hezbollah. Quand les journalistes occidentaux leur demandèrent des preuves, Tsahal expliqua cyniquement qu’ils n’avaient qu’un montage Photoshop à leur disposition. 
    Tsahal c’est l’armée d’une société malade. Les US ont armé jusqu’aux dents une société de psychopathes et sociopathes. Une armée qui ne respecte aucun principe, qui se torche le derrière avec la Convention de Genève, qui se complait dans la torture et le meurtre de nourrissons, qui détruit les cimetières de Gaza pour les transformer en bases militaires. J’ai rarement vu un état descendre aussi bas, on est au niveau de Pol Pot. 
    ***After killing Ali Shuaib, the IDF accused him of being part of Hezbollah’s Radwan forces, releasing a photo of the Al Manar reporter in military garb.
    “Unfortunately there isn’t really a picture of it, it was photoshopped,” the IDF told Fox News about the source of the photo.***

    • Descartes dit :

      @ Troublion

      [l’invasion du Sud Liban par Israël montre le niveau de depravité de l’ensemble de la population israélienne.]

      « Dépravité » (attention, c’est un anglicisme, en français ce serait plutôt « dépravation ») est un mot qui appartient au registre de la morale. Et je me méfie des analyses de politique internationale qui sont faites au nom de principes moraux. Ce qu’on voit aujourd’hui en Israël, c’est la matérialisation d’un phénomène qui avait amené beaucoup de penseurs juifs à se méfier de la logique sioniste. Ils pensaient – et l’histoire leur donne raison – que l’humanisme juif ne survivrait pas à la raison d’Etat. La singularité du peuple juif est d’avoir conservé une forme d’unité culturelle tout en étant privé de la force. C’est cette singularité qui a obligé les philosophes et les écrivains juifs à penser une éthique, une culture particulièrement élaborée, tout simplement parce que ne pouvant vaincre il leur fallait convaincre.

      Grâce à un occident ravi que quelqu’un fasse le « sale boulot à sa place », pour citer un chancelier d’Allemagne, Israël se trouve aujourd’hui en position de force écrasante sur tous les fronts. Et cela a un effet évident : cela dispense de toute réflexion qui aille au-delà de « qui je vais attaquer aujourd’hui ». On voit d’ailleurs le même appauvrissement chez les Américains : il n’y a plus de place pour la réflexion subtile d’un Kissinger…

      [Hier un énième journaliste fut tué : Ali Shuaib. Pour justifier le meurtre, Tsahal expliqua qu’il faisait partie des forces Radwan du Hezbollah. Quand les journalistes occidentaux leur demandèrent des preuves, Tsahal expliqua cyniquement qu’ils n’avaient qu’un montage Photoshop à leur disposition.]

      De toute manière, personne n’y croit. A chaque fois que l’action israélienne fait des victimes civiles, on a droit au communiqué expliquant qu’en fait c’était des « terroristes ». C’est devenu une forme de figure imposée, à laquelle les militaires tiennent parce qu’ils sont conscients du risque d’être accusés de crimes de guerre. Les politiques sont moins prudents : certains ministres israéliens affirment sans complexe que « tous les Palestiniens sont des terroristes », ce qui les rend des cibles admissibles.

      [Tsahal c’est l’armée d’une société malade. Les US ont armé jusqu’aux dents une société de psychopathes et sociopathes. Une armée qui ne respecte aucun principe, qui se torche le derrière avec la Convention de Genève, qui se complait dans la torture et le meurtre de nourrissons, qui détruit les cimetières de Gaza pour les transformer en bases militaires.]

      La société israélienne n’est pas plus « malade » que la société américaine, où l’on voit un président faire des pas de danse en parlant d’une guerre, ou l’on publie une vidéo officielle mélangeant des scènes de guerre et des fils hollywoodiens pour expliquer que la guerre est un jeu. Il y a une dégradation générale du rapport au réel. Il est d’ailleurs intéressant de constater que dans les pays de « vieille culture » – Europe, Russie, Chine – cette dérive, si elle existe, est beaucoup plus lente. Mais allez vous promener dans les Amériques ou en Afrique, et vous serez étonné du nombre de délirants aux manettes, et de l’insouciance avec laquelle on va vers la guerre civile ou la guerre tout court…

      [J’ai rarement vu un état descendre aussi bas, on est au niveau de Pol Pot.]

      N’exagérons rien. Pol Pot avait déporté et assassiné ses propres concitoyens. Ce n’est pas encore le cas en Israël…

      • Dell Conagher dit :

        Bonjour Descartes,Vous écrivez :”La société israélienne n’est pas plus « malade » que la société américaine, où l’on voit un président faire des pas de danse en parlant d’une guerre, ou l’on publie une vidéo officielle mélangeant des scènes de guerre et des fils hollywoodiens pour expliquer que la guerre est un jeu. Il y a une dégradation générale du rapport au réel. Il est d’ailleurs intéressant de constater que dans les pays de « vieille culture » – Europe, Russie, Chine – cette dérive, si elle existe, est beaucoup plus lente. Mais allez vous promener dans les Amériques ou en Afrique, et vous serez étonné du nombre de délirants aux manettes, et de l’insouciance avec laquelle on va vers la guerre civile ou la guerre tout court…”Ce paragraphe m’intrigue, pourriez-vous vous étendre sur ce sujet ? Je partage cette impression de la dégradation du rapport au réel, et d’autres commentateurs, américains notamment, la mentionnent également, mais je suis curieux de savoir ce que vous mettez derrière, et pourquoi, selon vous, on la retrouve aussi dans les Amériques et en Afrique. En Occident, vous pourriez nous dire après tout que c’est en raison des classes intermédiaires (même si Trump est plutôt leur adversaire que leur représentant – mais il baigne dans leur culture) ; en revanche je suis surpris que cela se retrouve dans les autres continents, et j’ignore la forme que cela prend.

        • Descartes dit :

          @ Dell Conagher

          [Ce paragraphe m’intrigue, pourriez-vous vous étendre sur ce sujet ? Je partage cette impression de la dégradation du rapport au réel, et d’autres commentateurs, américains notamment, la mentionnent également, mais je suis curieux de savoir ce que vous mettez derrière, et pourquoi, selon vous, on la retrouve aussi dans les Amériques et en Afrique.]

          Cela nous ramène au « capitalisme de la séduction ». De plus en plus, nous sommes entourés de simulacres, c’est-à-dire, de gens qui prétendent ne se soucier que de notre bonheur, mais qui au fond ne cherchent qu’à nous vendre des choses. Ce conseiller financier de votre banque, dont la publicité vante le fait qu’il est là pour « vous permettre de réaliser vos projets » est payé pour vous fourguer les produits les plus intéressants… pour la banque. Cet artiste qui prétend vous cultiver avec ses écrits ou sa musique ne vient en fait dans votre émission préférée que pour faire la promotion de son dernier opus. Ce politicien qui prétend défendre vos intérêts vous dit en fait ce que vous voulez entendre – et si demain vous changez d’avis, il vous dira exactement le contraire de ce qu’il dit aujourd’hui. Nous sommes en contact avec la réalité à travers un système de médiations qui la déforment dans un sens bien précis avec l’objectif de faire de nous des consommateurs.

          Prenez par exemple Trump: c’est un commerçant qui applique à la politique les règles de la publicité. Il “vend” la guerre en Iran affirmant que le “regim change” a déjà eu lieu, comme d’autres “vendent” un produit de beauté qui “efface 90% des rides”, chiffre inventé qui ne s’appuie sur aucune mesure scientifique. Parce que lorsqu’il s’agit de vendre, la “réalité” c’est ce que le consommateur croit.

          C’est pourquoi la dérive est universelle, et touche toutes les régions du monde au fur et à mesure que le « capitalisme de la séduction » les pénètre. Mais la propagation n’est pas uniforme. Dans les sociétés plus anciennes, la coutume et la tradition créent des rigidités qui s’opposent à ces mécanismes. Ce n’est pas le cas dans les sociétés plus « neuves », qui sont beaucoup plus plastiques. On imagine mal par exemple un homme comme Milei arrivant au pouvoir en France, non pas à cause de ses idées, mais parce qu’on exige chez nous d’un homme politique une certaine tenue, le respect de certaines formes – et parmi elles un certain rapport à la réalité.

          [En Occident, vous pourriez nous dire après tout que c’est en raison des classes intermédiaires (même si Trump est plutôt leur adversaire que leur représentant – mais il baigne dans leur culture) ; en revanche je suis surpris que cela se retrouve dans les autres continents, et j’ignore la forme que cela prend.]

          C’est une erreur de croire que les classes intermédiaires ne sont puissantes que dans les pays développés. Elles sont bien plus puissantes dans le tiers-monde, parce que leur « capital immatériel » est bien plus rare dans ces pays. Au Chili, en Argentine, en Afrique du Sud les classes intermédiaires font la loi. Mais dans la question du rapport à la réalité, je ne crois pas que les classes intermédiaires jouent un rôle fondamental. Non, ce détachement est intimement lié à une étape du capitalisme de consommation.

      • Bob dit :

        @ Descartes
         
        [certains ministres israéliens affirment sans complexe que « tous les Palestiniens sont des terroristes »]
         
        L’un d’entre eux avait qualifié les Palestiniens d’animaux.

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