Le mort d’une époque

“Pourquoi est-il mort ? Parce qu’il ne l’avait pas promis”
(Charles Joseph, prince de Ligne, à propos d’un ministre autrichien)

Lionel Jospin est mort. C’est toujours triste, la mort d’un homme. Et dans de pareilles circonstances, la tendance est toujours d’embellir le passé du défunt, en retenant les bonnes actions et en oubliant les mauvaises. « Des morts, rien que du bon », disait ma grand-mère, et cela s’entend. Les vivants sont là pour se défendre des reproches qu’on pourrait formuler, les morts ne peuvent se disculper que par personne interposée. Mais au risque d’offenser la mémoire de ma grand-mère, je dois dire qu’à la sagesse paysanne, qui met les morts au-delà de tout reproche, je préfère à la vision voltairienne : « nous devons des égards aux vivants, aux morts nous ne devons que la vérité ». Et c’est particulièrement vrai pour un homme public, dont la mémoire peut servir, selon les cas, de repoussoir ou d’alibi à ses héritiers.

Mais plus que revenir sur la personne de Jospin ou sur son héritage, ce sont surtout les réactions à sa mort qui sont intéressantes à examiner. Il y a les discours dithyrambiques de l’ensemble des socialistes, présents et passés. Il y a la décision du président Macron d’accorder à l’ancien premier ministre un hommage national aux Invalides, honneur dont n’ont pas bénéficié la plupart de ses prédécesseurs. Pourquoi de tels hommages ? Difficile de les justifier à partir de l’héritage du défunt. Car on ne peut pas dire que le parcours de Jospin soit jalonné de grandes réalisations. Faisant partie de ces trotskystes venus au Parti socialiste par entrisme, quand ce n’est pas séduits par la promesse mitterrandienne de liquider le PCF, il fut pendant les deux septennats de François Mitterrand au mieux un fidèle godillot du « vieux », souscrivant sans un mot critique à tous les choix, à tous les revirements du pouvoir socialiste. Concernant l’amnistie des généraux félons, le « tournant de la rigueur », le traité de Maastricht, on ne trouvera pas un seul mot dissident chez lui.  Il réclamera le « droit d’inventaire » au moment où cet « inventaire » était un moyen commode de se dégager d’un un bilan encombrant. Vint ensuite sa gestion comme Premier ministre de la « gauche plurielle ». Elle consacra, derrière des réformes sociétales, la conversion finale de la gauche française à l’idéologie libérale-libertaire. S’asseyant allègrement sur les accords signés avec ses partenaires communistes et écologistes, il battit tous les records en matière de privatisations : France Télécom, Thomson Multimédia, le GAN, le CIC, les AGF, la Société marseillaise de crédit, RMC, Air France, Crédit lyonnais, Eramet, Aérospatiale-Matra, EADS Banque Hervet sont passées dans des mains privées. Il signa, au sommet de Barcelone, l’ouverture à la concurrence de l’électricité et du gaz et donc le démantèlement de Gaz de France et d’EDF. Et je ne parle même pas de sa politique d’éducation et de recherche, qu’il plaça sous la houlette de son ami Claude Allègre…

Alors, pourquoi ? Pourquoi Macron lui rend hommage qui, par ailleurs, serait plus à sa place dans la bouche d’un premier secrétaire du Parti socialiste (1) que d’un chef d’Etat ? Pourquoi les journaux de l’establishment élèvent au rang « d’homme d’Etat » quelqu’un dont l’histoire ne retiendra probablement pas grande chose, si ce n’est qu’il a réussi l’exploit de se faire éliminer au premier tour de l’élection présidentielle de 2002 alors que la gauche était majoritaire ?

Peut-être que l’explication est à trouver moins dans ce que Jospin était que dans l’époque à laquelle il s’identifie. C’est-à-dire, la période dorée – dorée pour l’élite socialiste, s’entend – quand les « Mitterrand boys » faisaient la loi dans la politique française. Cette période où la gauche

donnait encore – malgré les déceptions de l’ère Mitterrand – l’illusion d’avoir un projet pour « changer la vie » et des cadres intègres, soucieux d’autre chose que de leur carrière personnelle, pour le porter. La « gauche plurielle » était un peu le fruit de cette illusion. Ceux qui y croyaient s’imaginaient qu’on pouvait refaire l’expérience de la gauche au pouvoir comme elle aurait dû être, « droit d’inventaire » aidant. Je me souviens d’ailleurs des débats au sein du PCF sur la décision ou non de participer au gouvernement. A ceux qui se souvenaient avec amertume de la période 1981-83, la direction répondait que « cette fois-ci, ce sera différent ». Bien entendu, ce ne fut pas le cas. Très vite, le gouvernement de la « gauche plurielle » s’est placée dans la droite ligne des politiques maastrichtiennes du quinquennat précédent. L’historien Mathieu Fulla, dans les pages du « Monde » – journal peu suspect pourtant d’hostilité envers Jospin – le résume admirablement : « Contrairement à Léon Blum en 1936 ou à Pierre Mauroy en 1981, l’austère Lionel Jospin privilégie le réalisme aux ambitions transformatrices. Par ses thématiques et sa conception de la fonction, sa déclaration de politique générale s’apparente davantage à celle de son prédécesseur, Alain Juppé, qu’à celle des chefs de gouvernement socialistes des « années Mitterrand » ». Et on sait ce que « réalisme » veut dire dans ce contexte.

Tout ça est oublié. De Jospin, on retient ce qui est personnel, on oublie ce que fut sa politique. Comme ce fut le cas lors de la mort de Badinter, on insiste sur sa « rectitude » et sa « droiture », qualités semble-t-il devenues si rares dans le milieu politique qu’elles assurent à celui qui les pratique un hommage national. Et on préfère oublier que cet homme « droit » a trahi les promesses qu’il avait fait à ses alliés de la « gauche plurielle », notamment sur les privatisations.

Ceux qui pleurent Jospin, qu’ils s’appellent Lang, Mélenchon ou Hollande, pleurent en fait sur eux-mêmes. Ce sont des nostalgiques d’une période où ils étaient jeunes et beaux et tout, absolument tout, leur était permis. C’est à ce moment-là qu’ils ont commis un crime qui devrait être impardonnable : celui de choisir la solution de facilité d’accompagner le nouveau crédo « libéral-libertaire » plutôt que de le combattre. C’est cette capitulation idéologique dont la gauche n’arrive pas à se relever : ayant trahi les principes universalistes, ayant tourné le dos aux couches populaires et réservé tous ses soins aux classes intermédiaires, elle ne peut plus prétendre défendre l’intérêt général. Ayant trahi ses convictions, elle ne pense plus qu’en termes d’alliances, de candidatures, de prébendes.

C’est cette descente aux enfers qui conduit à embellir rétrospectivement le passé. Et peu leur importe au fond que ce passé contienne les racines de son présent, que ce soient les choix de cette période qui ont ruiné le pays, détruit l’école, sapé les fondations même du pacte républicain. Et pour ne pas avoir à se regarder, la gauche a cassé tous les miroirs. Chez Mélenchon, il est interdit de jeter un regard critique sur la période Mitterrand ou celle de la gauche plurielle. Prononcer le mot « Maastricht » dans l’entourage du gourou vous assure d’être envoyé en Sibérie – et si vous ne me croyez pas, vous n’avez qu’à consulter la littérature des « insoumis ». Alors que les « insoumis » pilonnent régulièrement le Parti socialiste, on dirait que ce Parti n’est devenu détestable… que depuis que Mélenchon l’a quitté. Tout ce qui s’est passé avant est couvert par le manteau de l’oubli. Et chez les socialistes, ce n’est pas mieux. Le « tournant de la rigueur » n’existe pas et n’a jamais existé. Maastricht non plus. Et Mitterrand est né un jour de 1972 vierge de tout péché. On cultive à gauche une amnésie collective, qui permet de faire de la période 1981-2002 un âge d’or, peuplé de « grandes figures » – Badinter, Jospin, Lang, même si l’étoile de ce dernier a un peu pâli depuis que ses fricotages avec Epstein sont devenus publics – dont le nom est finalement attaché à des réalisations dérisoires. On ne peut pas dire que l’abolition de la peine de mort ait fondamentalement modifié la vie des Français, pas plus que la fête de la musique.

Lionel Jospin était un honnête homme. C’est déjà beaucoup, mais cela ne justifie pas qu’on lui rende un hommage national, hommage qui, il faut le rappeler, fut refusé à un homme comme Marcel Boiteux dont le parcours et l’héritage est autrement plus consistant. Jospin n’était pas un homme d’Etat, parce que ce statut suppose une vision originale de l’avenir du pays et un courage, un esprit de sacrifice exceptionnel pour la mettre en œuvre. Je mets au défi quiconque de m’expliquer ce que pouvait être la « vision » de Jospin, au-delà des généralités du genre « contre tout ce qui est mauvais, pour tout ce qui est bon ». Quant au courage et l’esprit de sacrifice… Macron a très bien résumé la question : « Pour Lionel Jospin, l’esprit de rigueur fut toujours inséparable de l’esprit de sacrifice ». De quel « sacrifice » parlait-il ? Du fait qu’il a accepté en 1981, à la demande de Mitterrand, de rester premier secrétaire du Parti socialiste plutôt que de devenir ministre. Tout est dit.

Descartes

(1) La vidéo de ce discours est disponible sur le site de l’Elysée. Il est intéressant à regarder, parce que ce discours montre que, contrairement à l’analyse qui est souvent faite, le creuset intellectuel et politique de Macron se situe bien au Parti socialiste, et non à droite. Macron parle de Jospin non pas comme d’un homme politique, mais comme d’un camarade de parti. Avec au passage un hommage appuyé à François Hollande, tout un programme…

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