Un Nouveau Front qui n’a rien de “Populaire” ?

Ainsi, il n’aura pas fallu beaucoup de temps à la gauche pour s’unir. Après s’être échangé depuis deux ans des noms d’oiseau, des accusations infamantes, d’amers reproches, il a suffi de quatre jours de discussions pour que tout le monde accepte de figurer sur la photo de famille, de se distribuer les circonscriptions, et même de rédiger un programme qu’on nous annonce comme étant « de rupture ». Une « rupture » qui ne semble pas effrayer des personnages comme François Hollande, qu’on ne présente plus, ou comme Aurélien Rousseau qui fut il n’y a pas si longtemps ministre de Macron et architecte du passage de la loi sur la réforme des retraites. C’est dire si la volonté de « rupture » de cette gauche unie paraît sujette à caution.

Macron aura donc réalisé le miracle que tout le monde proclamait impossible : l’union de la gauche. Il a été bien aidé, il est vrai, par le score de Glucksmann qui permet aux socialistes de négocier avec LFI en position de force, et par le score de Bardella qui déclenche le réflexe unitaire de la gauche aussi efficacement que la clochette déclenchait la salivation chez les chiens de Pavlov… et avec aussi peu de réflexion. Mais le chien de Pavlov était plus rationnel : si la clochette sonnait sans que la nourriture fut servie, au bout d’un certain temps le réflexe disparaît. Ce qui est étonnant, c’est que compte tenu des résultats que l’union de la gauche a donné par le passé, compte tenu des fées qui se sont penchées sur le berceau du Nouveau Front Populaire – Jospin et Hollande, pour ne citer que les deux plus connus – il se trouve encore des gens pour croire à une « rupture ».

Cette « union » est plus que jamais un mariage d’intérêt plus qu’un mariage d’amour, ou même d’entente raisonnable. Il n’y a pas derrière cette « union » un projet commun, ni même un véritable accord pour mettre en œuvre un programme de gouvernement. Parce qu’il faut être très naïf pour imaginer que demain – sur un malentendu, ça peut marcher – le Nouveau Front Populaire avait une majorité, le député François Hollande voterait dans la joie et l’allégresse le SMIC à 1600 € dans les quinze jours. On connait la trajectoire de ces gens, est-il vraisemblable qu’ils aient changé à ce point ?

C’est pourquoi, comme l’ont signalé plusieurs historiens, la référence au Front Populaire est un travesti de l’histoire. Rien de commun entre le mouvement des années 1934-36 et ce que nous avons sous les yeux aujourd’hui. D’abord parce que la construction du Front Populaire n’a été possible que grâce à l’activisme unitaire du PCF, le parti situé à l’extrême gauche de la coalition. Car, n’en déplaise aux révisionnistes de tout poil, le Front Populaire, c’est le triomphe du réalisme stalinien sur l’activisme trotskyste qui, au nom de la « révolution mondiale », refusait tout accord avec les partis réformistes. La prise du pouvoir par Hitler en Allemagne, par Mussolini en Italie, et les évènements du 6 février 1934, en qui la gauche française a vu – à tort – une véritable tentative de coup d’Etat, ont convaincu les communistes français – qui ont porté le message auprès du Komintern et de Staline lui-même – que les priorités de l’heure étaient de construire des vastes rassemblements, quitte à ranger temporairement la révolution au vestiaire. A partir de 1935, ce sont les communistes qui modèrent le discours de la SFIO et lui imposent un programme finalement bien modéré, pour ne pas effrayer les radicaux. Difficile de retrouver ce pragmatisme dans l’extrême gauche d’aujourd’hui : loin de chercher à créer les conditions d’une union la plus large, LFI a au contraire sommé en permanence ses alliés potentiels de se soumettre, d’accepter ses règles, son programme et, cela va sans dire mais mieux en le disant, son candidat éternel à l’élection présidentielle.

Ensuite, et c’est encore plus important, le Front Populaire est sans équivoque une alliance de classes. Thorez le dit sans ambages : il s’agit de fonder « l’alliance des classes moyennes avec la classe ouvrière » (discours de Nantes du 24 octobre 1934). Lorsque le Front Populaire arrive au pouvoir, il a derrière lui quatre cinquièmes du vote ouvrier. Regardons le Nouveau Front Populaire aujourd’hui. Combien d’ouvriers votent sur lui ? Moins d’un sur deux. Loin d’être une « alliance des classes moyennes avec la classe ouvrière », le Nouveau Front Populaire est un mouvement des classes intermédiaires qui prétendent parler au nom des couches populaires et de savoir, mieux qu’elles, où sont leurs intérêts.

Mais surtout, parce que le mouvement qui permet au Front Populaire de l’emporter en 1936 n’est pas le seul fait des partis, mais le résultat d’une véritable mobilisation sociale avec la participation de très nombreux acteurs, syndicaux et associatifs. La construction du Front Populaire ne fut pas seulement l’œuvre des partis, elle n’est pas une simple réaction antifasciste, mais participe d’un mouvement d’enthousiasme et de foi en l’avenir qui marquera l’expérience et qui fait que, malgré son échec matériel, elle ait marqué l’imaginaire collectif. Voici ce qu’on chantait – musique de Chostakovitch, paroles de Jules Perret – en 1935 :

Ma blonde, entends-tu dans la ville
Siffler les fabriques et les trains
Allons au devant de la vie
Allons au devant du matin

Refrain :
Debout ma blonde
Debout amie
Il va vers le soleil levant
Notre pays

Et nous saluerons la brigade
Et nous saluerons les amis
Mettons en commun camarades
Nos plans, nos travaux nos soucis

Amie l’univers nous convie
Nos coeurs sont plus clairs que le jour
Allons au devant de la vie
Allons au devant de l’amour

La joie te réveille ma blonde
Allons nous unir à ce choeur
Marchons vers la gloire et le monde
Marchons au devant du bonheur

Où voyez-vous aujourd’hui un tel enthousiasme, une telle foi dans l’avenir ? Non. Si la crainte du fascisme est un élément important de l’histoire du Front Populaire, son projet ne se réduit pas à celui de « battre l’extrême droite ». Pas plus qu’il ne se réduisait à une liste de mesurettes étudiées pour faire plaisir aux différentes catégories. Il y avait derrière le Front Populaire une utopie d’émancipation humaine, qu’on peut trouver irréaliste ou même totalitaire, mais qui, pour paraphraser François George, permettait aux gens de croire en quelque chose de grand, et cette croyance les grandissait.

Rien à voir avec le Nouveau Front Populaire, qui est d’abord l’union des peurs. De la peur de voir le Rassemblement National au pouvoir à la base, de la peur de perdre leurs positions chez les dirigeants. Il n’y a à gauche aucune utopie, aucun projet de société, aucune tendresse même pour le pays qu’il prétend gouverner. Il n’y a même pas une idée de comment résoudre les problèmes des Français. Regardez le programme du Nouveau Front Populaire : tout le projet se réduit finalement à distribuer de l’argent et des postes. Plus d’argent pour ceci, plus de postes là. Mais pour quoi faire ? Au service de quel projet ? Donner de l’argent et des postes aux écoles, pourquoi pas, mais qu’est-ce qu’on y enseigne, et comment on l’enseigne ? Donner plus d’argent et plus de postes à l’hôpital, c’est bien. Mais quelle politique sanitaire ? Le Nouveau Front Populaire propose de « voter une loi énergie-climat », mais ne dit rien du contenu d’une telle loi. Il faut abolir Parcoursup, mais aucune proposition sur la manière de réguler l’entrée à l’Université, ni des objectifs de cette régulation, à part un vague « démocratiser l’université ».

Ce qui frappe dans le débat programmatique aujourd’hui, c’est que les mesures qui y figurent ne sont plus conçues comme les moyens pour réaliser un projet, mais des buts en soi. On n’expose pas une conception de la société qu’on veut construire, on se contente de caresser l’électeur au sens du poil en lui promettant de supprimer un impôt ou une procédure, de créer ou augmenter une allocation. Ceux qui promettent la retraite à 60 ans ne nous expliquent pas quel est le projet de société, quelle est la conception des âges de la vie qui préside à ce choix. Ceux qui parlent de 32 heures ne développent pas leur conception de l’équilibre entre le travail et le loisir, et comment il s’insère dans une vision de société. On flatte plutôt l’électeur sur le mode « nous, on vous fera travailler moins ».

Et pour flatter l’électeur, certaines mesures qui font partie d’une sorte de prêt à penser de la gauche, et qu’on ne réinterroge jamais. Prenez par exemple le SMIC à 1600 €. D’où sort ce chiffre ? Pourquoi 1600 € et non pas 2000 € ? Mystère. Mais derrière cette proposition, il y a une volonté d’utiliser le SMIC comme instrument de politique salariale. Et c’est une erreur pour deux raisons. La première, c’est que le SMIC est un instrument global, qui agit dans toutes les branches de l’économie. Or, la capacité à payer un salaire donné n’est pas la même partout. Dans une activité où la productivité du travail est élevée, l’employeur trouvera son avantage à employer quelqu’un même s’il doit lui payer 1600 € par mois. Mais dans les branches à très faible productivité du travail, où chaque travailleur produit moins que cette somme, quel serait l’intérêt du patron à l’employer ? Mettre le SMIC à 1600 €, c’est faire disparaître toutes les activités où la productivité du travail est en dessous d’un certain seuil. Est-ce cela qu’on veut ? Que vaut-il mieux pour un travailleur, toucher un SMIC de 1400 € comme maintenant, ou toucher des allocations chômage ? Non, il faut rappeler les fondamentaux : le SMIC est un « filet de sécurité » pour empêcher les employeurs d’abuser de leur pouvoir de négociation, qu’il faut fixer à un niveau permettant au travailleur une vie digne, mais pas plus. La politique salariale ne peut se faire qu’au niveau des branches, en tenant compte de la productivité de chacune.

Tout cela, les travailleurs qui touchent le SMIC et leurs syndicats le savent parfaitement. Ils sont les plus au fait de l’état financier de l’entreprise qui les emploie, et connaissent fort bien ses capacités à payer ou non de meilleurs salaires. Ils ont très bien compris que dans le contexte de libre circulation des capitaux – contexte que la gauche a beaucoup contribué à créer, ne l’oublions pas – et disposant de réservoirs de main d’œuvre bon marché dans d’autres pays, demander des hausses de salaire au-dessus d’un certain point c’est compromettre leur propre avenir. C’est pourquoi, contrairement à ce que les dirigeants de la gauche imaginent, la promesse d’un SMIC à 1600€ ne suscite qu’un intérêt fort limité chez les premiers concernés. Plus qu’attirer le vote populaire, cette promesse sert dans les querelles internes de la gauche, dans la course à l’échalote du « plus social que moi tu meurs » entre militants qui, pour la grande majorité, ne touchent pas le SMIC.

On en est là parce que, au fond, la gauche a intégré la logique des classes intermédiaires. La politique ne consiste plus à « faire nation » en bâtissant des projets communs, mais de promettre à chaque « communauté » de grappiller le plus possible dans le pot commun. C’est pour cette raison qu’il est impossible d’avoir un débat rationnel sur les sujets qui fâchent – je pense notamment à la question de la dette et du déséquilibre des échanges. Dès qu’il s’agit de distribuer non pas des allocations mais de partager un fardeau, il n’y a plus personne. Quant il s’agit de promettre des augmentations du SMIC, on les dit à l’euro près : ce sera 1600 € net. Quand il s’agit d’expliquer des hausses d’impôt, on est d’une timidité de violette : on nous promet d’établir un impôt sur la fortune « avec une composante écologique »… et on ne saura rien de plus. Quelle assiette ? Quel taux ? En quoi consiste la « composante écologique » ? Mystère…

Le gouvernement qui arrivera au pouvoir dans les semaines qui viennent se trouvera devant des défis énormes. Cela fait plus de trente ans que la France est gouvernée sans projet national. Le seul véritable projet qui guide l’action de notre gouvernement, c’est celui de la Commission à Bruxelles, celui qui consiste à imposer partout et sur tout le règne du marché. En dehors de cela, on a empilé des réformettes pour boucher les trous, toujours sur le mode réactif, mais sans jamais se poser la question d’un projet qui donne cohérence à tout ça. Les mêmes qui ont fermé Fessenheim appellent aujourd’hui à construire tout un programme de nouveaux réacteurs. Qu’est-ce qui a changé ? Qu’on a été au bord de la coupure de courant pendant l’hiver 2022-23. Parce que les agences de notation risquent de changer la note de la France, tout à coup on découvre que le déficit, que le gouvernement creuse allégrement depuis sept ans sans se soucier de rien, est un problème. Parce qu’on fait dans le réactif, on a raté tous les trains de modernisation, et on a laissé se dégrader nos infrastructures, qui étaient le fondement même de notre compétitivité.

Le gouvernement qui arrivera au pouvoir, disais-je, aura l’opportunité de rompre avec cette détestable habitude de gouverner à vue. La saisira-t-il ? Si ce gouvernement est celui du Nouveau Front Populaire, la réponse est presque certainement « non ». Le programme qu’il nous propose, loin d’une « rupture », s’inscrit dans une parfaite continuité qui, de Mitterrand à Hollande en passant par Jospin, nous a amené là où nous sommes. Oui, il y a en France de la place pour un mouvement fraternel, qui porte haut la devise de la République et les intérêts du monde du travail. Mais la gauche politique, avec ses petits calculs et ses petites rancœurs, est mal placée pour le faire.

Descartes

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92 réponses à Un Nouveau Front qui n’a rien de “Populaire” ?

  1. Glarrious dit :

    Pour justifier leur “programme économique et social”, ils font appel à des figures d’autorité comme Thomas Piketty, Julia Cagé et compagnie. Cependant même avec la mise en avant de ces personnalités cela ne semble pas être très sérieux. Par l’exemple dans un article de l’Humanité où le journaliste insiste sur ces sujets, l’économiste reste flou (dettes, déficit, balance commerciale, budget).

    • Descartes dit :

      @ Glarrious

      [où le journaliste insiste sur ces sujets, l’économiste reste flou (dettes, déficit, balance commerciale, budget).]

      En tout cas, je constate que l’économiste fait sur le SMIC le même raisonnement que moi pour ce qui concerne la problématique de l’adaptation aux différentes branches. A part ça, le discours est très vague. Lorsqu’on parle de “taxer les ménages fortunés”, on évite soigneusement de dire à quel niveau commence cette taxation… et c’est logique: si l’on veut tirer 95 Md€, comme écrit dans l’article, il faut commencer relativement bas (pour donner une idée, l’impôt sur le revenu rapporte en tout 94 Md€), et ca risque de faire peur aux classes intermédiaires!

  2. Dell Conagher dit :

    Bonjour Descartes,
    Vous écrivez :
    [ Lorsque le Front Populaire arrive au pouvoir, il a derrière lui quatre cinquièmes du vote ouvrier. Regardons le Nouveau Front Populaire aujourd’hui. Combien d’ouvriers votent sur lui ? Moins d’un sur deux. ]
    Avez-vous une référence quand à ces quatre cinquièmes du vote ouvrier ? (qui me semblent plausibles, mais je me demande comment ils ont été évalués).
    Quand au “moins d’un sur deux” ouvriers votant pour le Nouveau Front Populaire, vous êtes généreux 😉 Les sondages (Ipsos par ici par exemple : https://www.ipsos.com/fr-fr/legislatives-2024/legislatives-anticipees-la-majorite-presidentielle-en-difficulte) leurs annoncent plutôt un quart du vote ouvrier, mais près de 40% chez les cadres. Il faudrait appeler ça le Nouveau Bloc Élitaire…