“Il n’y a que les dettes que l’on peut payer qui sont ennuyeuses.”
Francis Picabia
Comme chaque fois avant une élection, les Cassandres de la dette se donnent à cœur joie. Complices volontaires du « gouvernement par la peur », divers oracles prennent leurs voix les plus oraculaires pour nous prédire de sombres jours. Un discours d’autant plus suspect que la plupart de ces oracles ont applaudi à tout rompre la « politique de l’offre » mise en œuvre depuis presque quinze ans par Emmanuel Macron, d’abord comme secrétaire général adjoint de la présidence, puis comme ministre, enfin comme président de la République. Une politique qui a abouti à creuser la dette comme jamais auparavant. Mais bon, on n’est pas à une contradiction près.
On peut noter que dans l’histoire humaine on n’est jamais sorti d’un tel niveau d’endettement que par trois moyens : le défaut, qui permet d’effacer les dettes ; l’inflation, qui permet de les liquéfier ; et enfin la guerre, qui permet d’imposer aux plus riches des sacrifices qu’ils n’accepteraient pas en temps normal. La guerre étant trop chère, et l’inflation ayant été interdite par notre adhésion à la monnaie unique, il ne nous reste donc que le défaut.
En quoi consiste le défaut ? Et bien, cela veut dire tout simplement que le débiteur décide unilatéralement qu’une partie ou la totalité de la dette ne sera pas payée. Si c’est une partie, c’est un défaut partiel, si c’est la totalité, c’est un défaut total. Bien entendu, cela peut prendre différentes formes. On peut par exemple déguiser l’affaire dans une négociation dans laquelle on s’assied avec les créanciers et on explique qu’on ne peut pas payer, et qu’on leur propose de payer la moitié, ou le tiers, ou le quart de ce qu’on doit, l’alternative étant qu’on ne paye rien du tout (1). Si les créanciers acceptent, on appelle cela « restructuration », mais en pratique cela revient à la même chose, c’est-à-dire, à obliger les créanciers à passer une partie de la dette par pertes et profits. Plus rarement, le défaut peut prendre la forme d’un acte unilatéral, d’une décision de ne pas payer ou de retarder le paiement – du principal, des intérêts, voire les deux.
Mais comment cela se passe du côté du créancier ? Si le débiteur est une personne privée, il existe des moyens à l’obliger à payer ses dettes, ou du moins une partie d’entre elles. On peut faire saisir son patrimoine, on peut le mettre en faillite. Mais dans le cas d’un Etat, aucun de ces moyens n’existe. Et si les Etats continuent à payer, c’est parce qu’ils craignent une perte de confiance dans leur signature. Prenons un cas pratique : vous avez acheté un paquet de bons du trésor français avec la promesse que le jour où ils arriveront à échéance, vingt ans plus tard, l’argent que vous avez investi vous sera rendu avec des intérêts. Et tout à coup, le jour arrivé, l’Etat vous explique que non, que vous ne serez pas remboursé. Ou alors en partie. Ou alors plus tard. On pourrait comprendre que vous soyez frustré, et surtout que vous perdiez confiance. La prochaine fois que le Trésor émettra des bons, vous n’achèterez pas, ou alors vous demanderez une « prime de risque » qui se reflètera dans les taux d’intérêt. C’est en cela que le défaut est problématique : il détruit la confiance. Et la confiance est longue, très longue à rétablir…
Mais j’y pense… Considérons maintenant le cas d’un actif qui pendant toute sa vie à payé ponctuellement ses cotisations aux caisses de retraite avec la promesse que le jour de ses soixante ans cet investissement lui garantira des droits à une pension, calculée sur les dix meilleures années, sans pénalités à condition d’avoir cotisé 37 ans et demi. Et qui arrivé à cet âge se voit informé que non, qu’il doit travailler quelques années de plus, qu’il sera pénalisé à moins d’avoir 42 anuités, et que sa pension sera calculée sur les 20 meilleures années. En quoi sa situation serait-elle différente de celle décrite dans le paragraphe précédent ? En rien, évidement. Dans les deux cas vous avancez de l’argent contre la promesse d’un retour futur, dans les deux cas les conditions de ce retour sont modifiées unilatéralement par le débiteur. Et pourtant, cette situation n’est pas vue par nos brillants économistes comme un « défaut ». Non, cela s’appelle une « réforme ».
Moralité : en économie, il ne faut jamais se laisser tromper par le vocabulaire utilisé. Des mécanismes semblables reçoivent des noms différents pour créer l’illusion qu’il s’agit de deux choses de nature différente. Et c’est bien le cas ici. La seconde moralité de cette triste histoire, c’est que le défaut n’est pas une perspective, c’est une réalité qui est déjà avec nous. Faire cotiser des gens avec la promesse d’une retraite à 60 ans et un taux plein à 37 trimestres, puis leur dire que non, qu’il faudra travailler jusqu’à 64 ans et cotiser 42 trimestres, c’est exactement la même chose que de vendre un bon du trésor à 10 ans et à 3% d’intérêt et puis décider à mi-parcours qu’on le remboursera en fait à 20 ans avec un taux d’intérêt de 1%. Dans les deux cas, le débiteur change les conditions de remboursement de manière à réduire le montant à payer. Et ceux qui conseillent chaleureusement de le faire lorsqu’il s’agit d’équilibrer les comptes du système de retraite au détriment des retraités seraient les premiers à pousser des cris d’orfraie si on faisait la même chose pour équilibrer les comptes de l’Etat au détriment des investisseurs financiers.
Pourquoi ne pas appeler un chat un chat, et présenter la réforme des retraites pour ce que c’est, à savoir, un défaut partiel sur cette dette particulière que constituent les droits à pension ? Et surtout, pourquoi ce défaut, qui est bien réel, n’inquiète guère ceux-là mêmes pour qui le défaut envers les marchés financiers serait une catastrophe de dimensions bibliques ? La raison très simple : le défaut sur la dette financière n’affecte pas la même population que celui sur les retraites. Le premier toucherait de plein fouet les banques et par leur intermédiaire les classes dominantes, dont les économies financent le déficit public. Le défaut sur les retraites touche plus lourdement les membres des couches populaires, d’une part parce que ce sont eux qui ont la plus faible espérance de vie (2), d’autre part parce qu’ils occupent les emplois les plus précaires, ce qui rend pratiquement impossible d’atteindre le nombre de trimestres suffisants pour éviter les pénalités.
Vous me direz qu’il faut à tout prix éviter de perdre la confiance des marchés financiers. Admettons. Mais que fait-on de la confiance des citoyens ? N’est-elle pas précieuse, et indispensable dans un système démocratique ? Pourtant, on n’en fait pas grand cas. L’effet d’un défaut est le même lorsque le créancier est le travailleur cotisant que lorsque c’est un investisseur financier. Après la multiplication des « réformes » qui se suivent et se ressemblent, et qui ne sont en fait que des « défauts partiels », quelle confiance pourront avoir les jeunes actifs sur le fait que les cotisations qu’ils versent constituent un bon investissement, qui leur garantit un bon retour pour leurs vieux jours ? Et d’une façon plus générale, comment pourraient-ils croire les promesses des hommes politiques puisqu’ils expliquent qu’ils ne se sentent nullement liés par les dettes contractées par leurs prédécesseurs lorsque les créanciers appartiennent au bas peuple, que seules les dettes contractées avec les investisseurs financiers sont sacrées ?
Vous me direz qu’il faut réformer les retraites pour ramener le système à l’équilibre ? Je suis d’accord. Mais si l’on veut qu’une telle réforme soit acceptable, il faut que le « défaut » soit partagé par tous. Si on peut « rétablir l’équilibre » du système de retraites en réduisant ou retardant le remboursement de la dette contractée envers les cotisants, on ne voit pas pourquoi on ne pourrait aussi « rétablir l’équilibre » des finances publiques en réduisant ou retardant les remboursements dus aux investisseurs financiers. Mais c’est bien connu, les riches sont bien plus difficiles à convaincre de payer que les pauvres. Alors, on peut s’attendre à ce que nos élites continuent à justifier le système dans lequel les retraités toucheront moins que ce qu’on leur avait promis, alors que les promesses faites aux investisseurs financiers seront sacrées, et les montants dus payés rubis sur l’ongle. Et on continuera à éviter de parler de « défaut » lorsque ce sont les pauvres qui sont lésés. « Reforme », cela sonne tellement mieux…
Descartes
(1) Ce procédé est fondé sur l’adage cité naguère par un ministre de l’économie argentin : « si je dois un million, c’est un problème pour moi; si je dois mille milliards, c’est un problème pour le banquier ».
(2) En effet, reculer l’âge de la retraite de 60 à 64 ans n’a pas le même effet pour les couches sociales qui ont une espérance de vie de 65 ans que pour celles qui ont une espérance de vie de 80 ans. Dans le premier cas, on jouit de sa retraite en moyenne un an au lieu de cinq ans, soit une perte de 80%, alors que dans le second on jouit 16 ans au lieu de 20, soit une perte de 18%.
C’est même avant d’arriver à l’âge de la retraite que le cotisant est informé qu’il devra travailler plus d’annuités et un âge plus tardif de la retraite. Reculer l’âge de la retraite de 60 à 62 puis 64 ans voire plus c’est la certitude qu’il y aura moins de retraites à payer étant donné que les couches sociales pauvres ont une faible espérance de vie au-delà. En ce qui me concerne je connais bien 5 anciens collègues qui sont déjà morts, et 5 amis, et connaissances. Même mon frère cadet est mort à 61 ans mais c’est une histoire tragique en tous domaines que je ne souhaite à personne.
La vraie solution c’est de dire les causes de cette situation : la liquidation de l’agriculture et des pans entiers de notre industrie qui fournissaient des emplois en nombre et bien rémunérés donc des cotisants et de bonnes cotisations. Sans compter les emplois indirects perdus qui pèsent gravement eux aussi sur tous les comptes publics. Donc recréer une agriculture et réindustrialiser le pays ce qui ne peut avoir lieu qu’en s’émancipant des règles européennes en douceur dans la mesure où nous sommes contributeurs nets à l’UE ou plus franchement par au moins une sortie de l’euro voire de l’UE.
@ Cording1
[C’est même avant d’arriver à l’âge de la retraite que le cotisant est informé qu’il devra travailler plus d’annuités et un âge plus tardif de la retraite.]
Oui, mais combien d’années avant ? Les « clauses du grand père » servent justement à cela : à éviter que les gens soient prévenus trop près de l’âge légal, ce qui rendrait très évident qu’il s’agit d’un véritable défaut.
[La vraie solution c’est de dire les causes de cette situation : la liquidation de l’agriculture et des pans entiers de notre industrie qui fournissaient des emplois en nombre et bien rémunérés donc des cotisants et de bonnes cotisations. Sans compter les emplois indirects perdus qui pèsent gravement eux aussi sur tous les comptes publics. Donc recréer une agriculture et réindustrialiser le pays ce qui ne peut avoir lieu qu’en s’émancipant des règles européennes en douceur dans la mesure où nous sommes contributeurs nets à l’UE ou plus franchement par au moins une sortie de l’euro voire de l’UE.]
Exact. Mais il y a quand même un aspect qu’il faut prendre en compte : la réduction du rapport entre la durée de vie et la durée de la vie active. On rentre de plus en plus tard dans le monde du travail, et on vit de plus en plus vieux. Il ne serait donc pas scandaleux de demander à ceux qui ont les travaux les moins pénibles – qui sont souvent les mieux rémunérés – de travailler plus longtemps.
excellent article, je n’avais pas vu les réformes des retraites sous cet angle là. Lumineux
Merci de vos encouragements, ca fait plaisir de se sentir apprécié!