Mandon s’en va-t-en guerre…

« Les démocraties ne préparent la guerre qu’après l’avoir déclarée » (Georges Mandel)

De bon matin me suis levé c’était dimanche
À la carriole j’ai attelé la jument blanche
Pour m’en aller au marché
Dans le chef-lieu du comté
Paraît qu’y avait des généraux à vendre

Mais le soleil écrasait tant la route blanche
La jument s’arrêtait si souvent sous les branches
Que lorsque je fus rendu
On n’m’avait pas attendu
Et tous les généraux étaient vendus

Pourtant là-bas tout au bout du champ de foire
Par un coup d’chance il en restait encore un
Il n’était pas couvert de gloire
Mais avec un peu d’ripolin
Il pouvait faire encore très bien

Cette chanson, l’une des plus amusantes chantées par les Frères Jacques dans les années 1960, et dont les paroles doivent beaucoup à Francis Blanche (1), m’est venu à l’esprit en regardant LCI, la chaîne des obsessions ukrainiennes. On peut y voir défiler sur le plateau à toute heure du jour ou de la nuit brochette après brochette de militaires à la retraite, confrontés à l’immanquable journaliste ukrainienne – la chaîne semble avoir un stock inépuisable – et à quelques personnalités qui rappellent furieusement les vers de Boris Vian : « chantons, les joyeux compères/qui déclarent la guerre/mais qui n’y vont pas ».

C’est un bizness qui tourne depuis presque quatre ans, mais ces jours-ci, ce petit monde est encore plus excité que d’habitude. C’est l’effet du plan proposé par Donald Trump, plan qui implique pour les Ukrainiens de très lourdes concessions territoriales et politiques, et pour notre volaille médiatique l’admission qu’on aurait pu arrêter cette guerre bien plus tôt et avec moins de dégâts si les européens avaient adopté une position réaliste au lieu de préférer les principes aux réalités. On se demande d’ailleurs lequel de ces deux éléments et le plus déterminant dans le discours qu’on peut entendre sur la chaîne en question.

Quoi qu’il en soit, la proximité – tout relative – d’un règlement qui se ferait en dehors du système UE/OTAN, et qui du même coup signalerait la position subordonnée – pour ne pas dire inexistante – de l’Europe dans les affaires du monde, a eu un effet immédiat sur le discours militaire. Il paraît que la guerre est à nos portes. Un discours qui est très loin d’être désintéressé. Parce que ce n’est pas porter atteinte à l’honneur de la gens militaire que de rappeler que tout ce beau monde ne vit pas d’amour et d’eau fraîche, et qu’attiser la peur de nos concitoyens a toujours été un bon moyen pour les armées de défendre leurs budgets, défense d’autant plus indispensable dans un contexte d’austérité budgétaire. On a donc le droit de se demander si l’annonce par divers galonnés d’un conflit imminent avec la Russie – dans des termes qui évoquent irrésistiblement la paranoïa du général Jack D. Ripper dans « Docteur Folamour » (2) – ne tient plus à des calculs bassement matériels qu’à la volonté, fort légitime, de rappeler à nos concitoyens que nous vivons dans un monde dangereux, et qu’il faut s’y préparer pour y faire face.

Certains d’ailleurs se laissent porter par leur enthousiasme et finissent par faire glisser sur des peaux de banane médiatiques. Le meilleur exemple en est le discours que le général Mandon, chef d’état-major des armées, a tenu devant le congrès de l’Association des maires de France. Sa présence dans cette enceinte n’était pas en elle-même absurde. Il n’est pas inutile de rappeler aux premiers magistrats de nos villes et villages, qui sont souvent le représentant le plus proche de l’Etat auprès des citoyens, les problématiques de défense. Mais le général Mandon, plus habitué à parler dans des enceintes militaires que devant la société civile, a commis une grave erreur médiatique. Voici ce qu’il a dit : « Si notre pays flanche parce qu’il n’est pas prêt à accepter de perdre ses enfants, parce qu’il faut dire les choses, de souffrir économiquement parce que les priorités iront à de la production défense, alors on est en risque ». Ce faisant, il a fait fi à ses dépens d’une des règles d’airain de la communication politique moderne, celle que les américains résument dans une formule lapidaire : « don’t mention death » (« ne parlez pas de la mort »). Déjà évoquer le mot « sacrifices », ça casse l’ambiance, alors expliquer aux Français qu’il leur faut « accepter de perdre leurs enfants », c’est suicidaire. Cette déclaration a provoqué une tempête de réactions indignées venant de tous les quartiers. Même la porte-parole du gouvernement a dû se fendre d’une réaction pour contredire le chef d’Etat major des armées en expliquant qu’il était hors de question d’envoyer « nos enfants » se battre en Ukraine – ce qui, mais on n’est pas à une contradiction près, vide de sens tout le discours macronien sur les « garanties européennes » fournies au moyen de troupes « européennes » stationnées en Ukraine. Quelle « garantie » peut reposer sur des soldats qui ne se battent pas ?

Le général Mandon, n’en déplaise à beaucoup, fait un travail se salubrité publique – à son détriment, comme chaque fois qu’on sort de l’ambiguïté – lorsqu’il rappelle aussi bien à nos stratèges de salon, ou plutôt de plateau médiatique qu’aux nouveaux « néocons » de gauche comme de droite – n’est pas, monsieur Glucksmann ? – que faire la guerre, c’est accepter des morts. Non pas des morts anonymes, des soldats professionnels qui après tout sont payés pour cela, mais des morts qui sont bien les enfants de quelqu’un, dont les parents pleureront le restant de leur vie. Et qu’avant de s’engager dans une guerre, il faut donc être très sûr que cela en vaut le prix et la peine qu’on infligera à l’ensemble de la société. Car il semblerait qu’un certain nombre d’intervenants qui apparaissent dans nos étranges lucarnes aient oublié ce détail.

Aujourd’hui, ce discours tombe à plat. Expliquer que nous vivons dans un monde dangereux, qu’il faut nous mettre en capacité de nous défendre, et que pour cela il faut être prêt à sacrifier nos biens et même notre vie, une majorité de Français pourrait être d’accord. Mais pour que ce langage soit compris, il faut être clair sur qui est ce « nous », et qu’est-ce que ce « nous » est censé défendre.

Commençons par le « nous ». S’agit-il de « nous les Français » ou de « nous les Européens » ? Dans le discours médiatique, on oscille allègrement entre l’un et l’autre. Qui plus est, même si l’on donne à ce « nous » un sens « national », on sait que dans notre pays nous sommes censés être égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres. Si le sacrifice demandé n’est pas justement reparti, on peut très sérieusement douter que les Français l’acceptent. A l’heure où les couches sociales privilégiées clament à qui veut l’entendre qu’elles sont prêtes à s’expatrier si on leur demande une contribution fiscale d’un maigre 2% de leur fortune, on peut se demander si elles seraient prêtes à « perdre leurs enfants ». Et si ceux qui sont les principaux bénéficiaires des douceurs de notre pays s’excluent volontairement du « nous » auquel les sacrifices seront demandés, comment les exiger des autres ?

Il y a ensuite la question du ce que « nous » sommes censés défendre. Est-ce la France ? l’Union européenne ? l’Occident chrétien ?  L’injonction à « défendre la Patrie » n’a de sens que si l’on sait ce que « Patrie » signifie aujourd’hui. Si le général invite les Français à sacrifier leurs biens, leurs enfants, leur vie même, pour défendre l’intégrité de la France et tout ce qui fait sa liberté, sa beauté, sa grandeur, il aura mon soutien actif. Mais s’il s’agit de défendre la « construction européenne », son « marché unique » et sa « concurrence libre et non faussée », ou bien le droit de l’OTAN d’installer ses troupes et ses missiles à Kiev… désolé, mais j’ai Grand Frais. Défendre le droit de mes concitoyens, auxquels je suis lié par des liens de solidarité inconditionnelle, de décider souverainement de leurs affaires vaut tous les sacrifices. Défendre le droit des bonzes de Bruxelles à nous imposer leurs dogmes, cela ne vaut même pas qu’on se foule la cheville. La France m’a fait tel que je suis, elle m’a ouvert sa sociabilité, j’ai été protégé et instruit par ses institutions, j’ai été soigné par ses hôpitaux. J’ai une dette envers elle. Qu’est-ce que l’Union européenne a fait pour moi ? Rien, en dehors de chercher à me bourrer le crâne. Je ne lui dois donc rien. Et je suis convaincu que la plupart des Français penseront comme moi.

C’est là le grand paradoxe du temps : les eurolâtres va-t-guerre qui appellent au réarmement matériel et moral de l’Europe vont vite s’apercevoir que cet appel n’a de chances d’être entendu que s’il s’inscrit dans un objectif qui ne peut être que national. On ne réarme pas par plaisir, on réarme pour protéger des choses qu’on estime précieuses, au point de justifier tous les sacrifices. Et il est difficile de définir de telles choses autrement que dans le cadre d’une collectivité dont les membres se sentent liés par une solidarité inconditionnelle et impersonnelle, c’est-à-dire, dans le cadre de la nation. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les armées de citoyens apparaissent en même temps que les états-nations. C’est pourquoi la « défense européenne » est une utopie, et comme toute utopie qui prétend devenir réalité, une utopie dangereuse. La défense est un fardeau qui ne se partage qu’entre des gens qui se sentent solidaires au point d’être prêts à mourir les uns pour les autres. Est-ce le cas entre européens ? Lorsque le président de la République, autrefois grand agitateur de drapeaux européens, précise dans son discours annonçant l’instauration d’un « service national » – même lui n’aura pas osé le baptiser « service européen » – que les jeunes volontaires ne seront employés « que sur le territoire national », et qu’il souhaite même que cette restriction soit inscrite dans la loi, il répond sans ambigüité à la question. Et la réponse, c’est « non ».

Descartes

(1) On peut écouter la chanson complète sur https://www.youtube.com/watch?v=-a6jSciXd3M ca fait du bien. On savait s’amuser à l’époque…

(2) Pour ceux de mes lecteurs qui n’auraient pas vu le film, le personnage de Jack D. Ripper – joué par Sterling Hayden – est celui d’un général américain qui déclenche de son propre chef une frappe nucléaire sur l’URSS, persuadé de l’existence d’un complot communiste pour affaiblir les Etats-Unis en « empoisonnant les fluides corporels » des Américains par l’eau et les glaces. La fluoration de l’eau, décidée par les pouvoir publics américains dans les années 1950 pour améliorer la santé dentaire étant partie de ce complot. Le personnage est d’autant plus glaçant que le film ne fait que reprendre une théorie de complot qui a effectivement existé. Comme quoi, les réseaux sociaux n’ont rien inventé dans la matière.

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21 réponses à Mandon s’en va-t-en guerre…

  1. Lhaa Francis dit :

         Salut et fraternité.                                                                                                                                                                         Ils croient mourir pour la patrie, ils meurent pour des industriels

    • Descartes dit :

      @ Lhaa Francis

      [Ils croient mourir pour la patrie, ils meurent pour des industriels]

      Les choses ont un peu changé depuis. Diriez-vous que ceux qui se sont battu contre l’Allemagne en 1945 sont “morts pour les industriels” ?

      • Lhaa Francis dit :

             Anatole France parlait spécifiquement de la guerre de 14. Ceux qui se sont battus contre l’Allemagne en 45 sont morts contre et à cause des industriels et banquiers allemands. D’ailleurs, ils ne s’en sont pas si mal tirés que çà ( les industriels et les banquiers ).

        • Descartes dit :

          @ Lhaa Francis

          [Anatole France parlait spécifiquement de la guerre de 14.]

          Oui. Le problème, c’est qu’on utilise cette citation hors de son contexte. Anatole France n’a jamais écrit que dans TOUTES les guerres on « mourrait pour les industriels ». Il a dit que c’était le cas de la guerre de 1914-18. Je ne sais pas s’il aurait dit la même chose en 1946 à propos de la guerre contre l’Allemagne nazi. C’était mon point lorsque je vous posais la question par rapport à 1945.

          Anatole France est grand humaniste, mais il ne faut pas oublier que, aveuglé par la tragédie que fut la guerre de 1914-18, il alimenta un pacifisme aveugle qui joua un rôle non négligeable dans la défaite de 1940.

      • Halgand dit :

        Effectivement, ils sont aussi morts pour les banquiers et les grands bourgeois qui avaient misé sur le petit brun moustachu pour casser la dynamique des revendications populaires… La démonstration des historiens, tels que Jacques Pauwels (le mythe de la bonne guerre) ou Annie Lacroix-Ritz (plusieurs ouvrages), sont éclairantes.

        • Descartes dit :

          @ Halgand

          [Effectivement, ils sont aussi morts pour les banquiers et les grands bourgeois qui avaient misé sur le petit brun moustachu pour casser la dynamique des revendications populaires…]

          Faut pas confondre “mourir pour” et “mourir à cause de”…

  2. Bob dit :

    @ Descartes
     
    [réarmement matériel et moral]
     
    Macron avait déjà parlé il y a quelque temps d’un réarmement “démographique”.  C’est une curieuse formule.

    • Descartes dit :

      @ Bob

      [Macron avait déjà parlé il y a quelque temps d’un réarmement “démographique”. C’est une curieuse formule.]

      Je ne vois pas ce qu’il y a de “curieux” dans la formule. Pouvez-vous être plus explicite ?

      • Bob dit :

        @ Descartes
         
        [Je ne vois pas ce qu’il y a de “curieux” dans la formule. Pouvez-vous être plus explicite ?]
         
        Lorsqu’on évoque le réarmement, on pense immédiatement aux chars d’assaut, aux missiles, aux canons, aux avions. Pas aux enfants.
        Avec la démographie, les termes habituellement utilisés sont le déclin, l’évolution, le problème, etc.
        “Réarmement démographique”, je n’avais jamais entendu cette association avant le discours de Macron. Au moment où il le prononça, je me rappelle m’être demandé ce que cela voulait dire.
        Peut-être que la formule prend tout son sens maintenant que Macron veut réintroduire le service militaire, pardon, service national (c’est cocasse de remarquer que Macron n’ose pas aller explicitement au fond des choses en les nommant pour ce qu’elles sont : si on veut des jeunes formés pour nous défendre, il s’agit bien d’un service militaire) : la patrie a besoin de chair à canon.
        Le rétropédalage immédiat dès que ce discours d’enfants à sacrifier à fait bondir dans les chaumières montre la fumisterie de cette annonce. C’est risible car si l’ennemi est réellement à nos portes, ce ne sont pas 10 000 jeunes formés et opérationnels… dans 10 ans qui vont nous sauver, il faut dans ce cas rétablir dare-dare la conscription obligatoire pour tous sur-le-champ.
        Macron s’embourbe dans ses contradictions un peu plus chaque jour.
         

        • Descartes dit :

          @ Bob

          [Lorsqu’on évoque le réarmement, on pense immédiatement aux chars d’assaut, aux missiles, aux canons, aux avions. Pas aux enfants. Avec la démographie, les termes habituellement utilisés sont le déclin, l’évolution, le problème, etc. “Réarmement démographique”, je n’avais jamais entendu cette association avant le discours de Macron. Au moment où il le prononça, je me rappelle m’être demandé ce que cela voulait dire.]

          Il est difficile de savoir ce qui passe par la tête de Macron à un moment donné. Je pense que Macron est avant tout un homme qui a une vocation d’acteur dramatique. Et que permis les personnages qu’il aurait aimé jouer, il y a le chef de guerre. C’est d’ailleurs pourquoi il file la métaphore militaire à propos et hors de propos. Le 25 mars 2020, face au COVID, il déclare déjà « Mes chers compatriotes, je vous ai dit il y a quelques jours que nous étions engagés dans une guerre, une guerre contre un ennemi invisible, ce virus (…) ». C’était absurde, mais cela lui donnait une bonne opportunité de jouer son personnage. Le « réarmement démographique », c’était de la même veine.

          [Le rétropédalage immédiat dès que ce discours d’enfants à sacrifier à fait bondir dans les chaumières montre la fumisterie de cette annonce. C’est risible car si l’ennemi est réellement à nos portes, ce ne sont pas 10 000 jeunes formés et opérationnels… dans 10 ans qui vont nous sauver, il faut dans ce cas rétablir dare-dare la conscription obligatoire pour tous sur-le-champ.]

          C’est le talon d’achile du discours macronien. Il oscille en permanence entre la tentation de dramatiser (« l’ennemi est à nos portes ») pour stresser les gens, et en même temps le besoin de rassurer une population inquiète dans un contexte où elle ne lui fait plus confiance. J’avais déjà noté cette contradiction dans mon papier du 9 mars dernier (« ni sang, ni sueur, ni larmes ») lorsque le président dans une intervention télévisée nous parla d’une voix urgente de réarmement tout en nous rassurant sur le fait que cela se ferait « sans que les impôts soient augmentés ».

  3. maleyss dit :

    Quelques questions qui nn’ont rien de subsidiaire.
    – Comment les mêmes personnes peuvent-elles nous expliquer que l’armée russe est embourbée et engluée en Ukraine, incapable du moindre gain territorial, et nous affirmer une minute plus tard que nous Européens de l’Ouest sommes menacés par  les Cosaques à brève échéance ?
    – Etant donné l’archipellisation de notre société, peut-on espérer que des individus qui ne reconnaissent que leur communauté accepteront pour frères d’armes des membres d’une communauté qui leur est étrangère ?
    – Comment des individus qui ont passé le plus clair de leur temps à cracher sur la France, son histoire, son passé, peuvent-ils jouer les Déroulède en allant jusqu’à évoquer le sacrifice suprême ?
    Je suis curieux d’avoir votre avis.

    • Descartes dit :

      @ maleyss

      [– Comment les mêmes personnes peuvent-elles nous expliquer que l’armée russe est embourbée et engluée en Ukraine, incapable du moindre gain territorial, et nous affirmer une minute plus tard que nous Européens de l’Ouest sommes menacés par les Cosaques à brève échéance ?]

      De la même manière que vous trouverez des gens pour vous expliquer que trois sont un et qu’un est trois. C’est ce qui est joli avec les dogmes : ils n’ont pas à passer des tests de cohérence interne.

      [– Etant donné l’archipelisation de notre société, peut-on espérer que des individus qui ne reconnaissent que leur communauté accepteront pour frères d’armes des membres d’une communauté qui leur est étrangère ?]

      C’est une bonne question. C’est là où le test final de la « solidarité inconditionnelle » se pose. On a vu que les riches préfèrent s’expatrier plutôt que de mettre une partie de leur fortune dans le pot commun, et qu’ils n’ont même pas honte de le dire… alors on peut être pessimiste. Par exemple, si demain on entendait sonner le clairon, combien de binationaux préfèreront se réfugier dans un autre pays pour ne pas répondre à l’appel ?

      [– Comment des individus qui ont passé le plus clair de leur temps à cracher sur la France, son histoire, son passé, peuvent-ils jouer les Déroulède en allant jusqu’à évoquer le sacrifice suprême ?
      Je suis curieux d’avoir votre avis.]

      Difficile à répondre si vous n’identifiez qui vous visez… pensez-vous par exemple à notre président, pour qui « la culture française n’existe pas » ?

  4. Dark Schwab dit :

    Je trouve ce commentaires des propos du général parfaitement pertinent.
    Le géneral a raison de parler de potentielles pertes de jeunes, car on ne fait pas la guerre avec des soldats de 40 ou 50 ans, ce sont des jeunes de 25 ans ou 30 ans qui partent au front. La moyenne d’âge du conscris pendant la première guerre mondiale (en France) était de 23 ans. J’aimerais que la France adopte une attitude non-belliciste (mais pas pacifiste !)  et se refuse à envoyer de gros contingents, mais dans l’hypothèse d’un conflit; ce sont bien sûr de jeunes hommes qui seront mobilisés. Soyons gré au général Mandon d’avoir rappelé cette vérité, qu’on soit pour ou contre la possibilité d’une guerre en Russie, si cette guerre advient, elle mobilisera les jeunes.
     
    Ce qui rend ces paroles insupportables au français moyen, c’est que ce pays tourne déjà entièrement autour des vieux : grosses retraites, gros avantages fiscaux, ils sont en permanence chouchoutés par le pouvoir; jamais les retraités ne sont mis à contribution dans aucun plan budgétaire que ce soit (depuis 40 ans !). Les jeunes actifs sont complètement essorés, ils paient la retraite et le loyer du boomer, et maintenant on leur annonce qu’il va falloir porter le casque et la baïonnette pour aller combattre en Ukraine. Avec la dégradation fulgurante des services publics et globalement du niveau de vie français ces 15 dernières années; on aura beaucoup de mal à trouver des patriotes près à s’engager pour défendre E. Macron et son mari Jean-Michel. 
     
    Néanmoins, cette guerre en Ukraine est une malheureuse opportunité de reconstruire une défense européenne, pas une défense commune partagée  (évidemment que ce concept n’a aucun sens, personne n’a envie de partager son bombarbier furtif ou sa frégate payé 50 millions) mais bel et bien un réarmement massif de la France, de l’Allemagne, de l’Italie, de la Pologne. Si l’on déplore la faiblesse européenne, la guerre est le meilleur moyen de s’armer massivement et pouvoir peser beaucoup plus dans le jeu.  Je suis à 200% pour le réarmement, pour l’ouverture des usines d’armed’obusments, pour la construction de navires, d’avions, de drones. La France et l’Allemagne armées jusqu’aux dents feraient beaucoup plus peur à la Russie, à la Chine, à la Turquie, aux USA.
     
    Et là où je déchante c’est que la France a fait le choix de la désindustrialisation et du tertiaire; et qu’il faut 25 ans pour rebatir l’outil productif délaissé. Ces histoires de guerre contre la Russie ne peuvent pas être prises au sérieux avec 3 jours de munitions disponibles et la moitié des équipements en panne. La France a fait le choix des retraités, des morts qui gouvernent les vivants.

    • Descartes dit :

      @ Dark Schwab

      [Le géneral a raison de parler de potentielles pertes de jeunes, car on ne fait pas la guerre avec des soldats de 40 ou 50 ans, ce sont des jeunes de 25 ans ou 30 ans qui partent au front.]

      Je ne sais pas s’il faut lire la formule de Mandon de cette manière. Quand il parle de « perdre nos enfants », je pense qu’il entend « enfants » comme dans la formule « enfants de la France », c’est-à-dire, l’ensemble des citoyens. Par ailleurs, la guerre moderne repose autant sur des troupes qui « vont au front » que sur des gens qui organisent une logistique, qui pilotent des drones, qui traitent des attaques cyber. Toutes choses qu’on peut faire jusqu’à un âge avancé…

      [Soyons gré au général Mandon d’avoir rappelé cette vérité, qu’on soit pour ou contre la possibilité d’une guerre en Russie, si cette guerre advient, elle mobilisera les jeunes.]

      Pourquoi « en Russie » ? C’est vrai de toutes les guerres… et la Russie n’est pas la seule menace pour notre sécurité.

      [Ce qui rend ces paroles insupportables au français moyen, c’est que ce pays tourne déjà entièrement autour des vieux : grosses retraites, gros avantages fiscaux, ils sont en permanence chouchoutés par le pouvoir; jamais les retraités ne sont mis à contribution dans aucun plan budgétaire que ce soit (depuis 40 ans !).]

      Le discours antivieux commence à me le briser menu. Où sont les « gros avantages fiscaux » des vieux ? Je n’en vois pas beaucoup. Quant à leur contribution, les retraites payent au même titre que les autres citoyens l’impôt sur le revenu, les taxes sur l’essence et les cigarettes, la TVA. Et chaque fois que ces taxes augmentent, ils en subissent l’augmentation comme tout le monde. Sans compter que les « vieux » d’aujourd’hui sont ceux qui ont travaillé 39 heures au lieu de 35, qui ont eu pendant une bonne partie de leur vie quatre semaines de congés payés au lieu de cinq, qui ont donné une année de leur vie à la patrie sous forme de service militaire, qui ont connu le chômage de masse, qui ont fait des études à une époque où on ne vous donnait pas votre bac dans un paquet bonux. Alors, faut arrêter. Oui, les vieux ont de bonnes retraites. Et les jeunes ont des études gratuites.

      [Les jeunes actifs sont complètement essorés,]

      Les pauvres petits… vous savez, l’idée que les quadras d’aujourd’hui ont un niveau de vie inférieur aux quadras d’il y a un demi-siècle est un mythe. Quand j’avais vingt ans et que je voulais voir un film, il fallait que j’attende que ça passe au cinéma. Mes parents n’ont jamais eu de voiture, et j’ai eu la mienne à 26 ans.

      [ils paient la retraite et le loyer du boomer, et maintenant on leur annonce qu’il va falloir porter le casque et la baïonnette pour aller combattre en Ukraine.]

      Personne ne leur a demandé pareille chose.

      [Avec la dégradation fulgurante des services publics et globalement du niveau de vie français ces 15 dernières années; on aura beaucoup de mal à trouver des patriotes près à s’engager pour défendre E. Macron et son mari Jean-Michel.]

      Paradoxalement, ce ne sont pas ceux dont le niveau de vie a le plus souffert qui sont les plus réticents à faire des sacrifices. Pensez à tous ces milliardaires qui nous menacent de s’expatrier si on les taxe. Alors, imaginez si on leur demandait de risquer leurs vies…

      [Néanmoins, cette guerre en Ukraine est une malheureuse opportunité de reconstruire une défense européenne, pas une défense commune partagée (évidemment que ce concept n’a aucun sens, personne n’a envie de partager son bombardier furtif ou sa frégate payé 50 millions) mais bel et bien un réarmement massif de la France, de l’Allemagne, de l’Italie, de la Pologne. Si l’on déplore la faiblesse européenne, la guerre est le meilleur moyen de s’armer massivement et pouvoir peser beaucoup plus dans le jeu.]

      Mais… dans quel jeu ? Quels seraient les objectifs militaires de la France, de l’Allemagne, de l’Italie ou de la Pologne ?

      [Je suis à 200% pour le réarmement, pour l’ouverture des usines d’armements, pour la construction de navires, d’avions, de drones. La France et l’Allemagne armées jusqu’aux dents feraient beaucoup plus peur à la Russie, à la Chine, à la Turquie, aux USA.]

      Peut-être. Mais leur faire peur pour quoi faire ? Les armes peuvent servir d’instruments à une politique, mais ne peuvent pas se substituer à elle.

  5. P2R dit :

    @ Descartes
     
    Merci pour ce billet. Je n’avais pas pensé à faire un lien avec la chanson des Frère Jacques mais c’est fort à propos ! Gageons que les généraux de plateau se vendent un peu plus cher qu’un cageau de pommes pas mûres, pour reprendre la chanson, mais leurs analyses ne valent guère plus ! Néanmoins la récente sortie de Luc Ferry sur cette même chaine montre aussi que le doute commence à poindre un peu partout. Il y a deux ans, je ne sais pas si on aurait donné tribune à des Pierre Lellouche et consorts..
     

    Pour notre volaille médiatique l’admission qu’on aurait pu arrêter cette guerre bien plus tôt et avec moins de dégâts si les européens avaient adopté une position réaliste au lieu de préférer les principes aux réalités. On se demande d’ailleurs lequel de ces deux éléments et le plus déterminant dans le discours qu’on peut entendre sur la chaîne en question.

    Dans le discours médiatique Et dans le discours politique, j’en ai bien peur..

    Il paraît que la guerre est à nos portes. Un discours qui est très loin d’être désintéressé. (…) Attiser la peur de nos concitoyens a toujours été un bon moyen pour les armées de défendre leurs budgets

     
    La question est là: est-ce que cette sortie du général Mandon est une sortie de l’armée en quête de budgets, ou une sortie pilotée par le politique pour tétaniser l’opinion publique et donner du poids à la rhétorique “l’ennemi est à nos portes” ? Cette dernière hypothèse semble être celle d’Henri Guaino, qui, à juste titre si c’est avéré, estime que le procédé est absolument scandaleux.
     
    Par ailleurs, cette idée de “sacrifier nos enfants”, pour une puissance nucléaire, me semble relever d’une erreur stratégique sur le plan de la dissuasion, insinuant qu’on puisse s’en prendre à la France en ne risquant qu’une riposte conventionnelle…

    Même la porte-parole du gouvernement a dû se fendre d’une réaction pour contredire le chef d’Etat major des armées en expliquant qu’il était hors de question d’envoyer « nos enfants » se battre en Ukraine

     
    Prenant au passage l’opinion publique pour des demeurés qui auraient compris qu’on allait envoyer des enfants se battre…

    Le général Mandon, n’en déplaise à beaucoup, fait un travail se salubrité publique – à son détriment, comme chaque fois qu’on sort de l’ambiguïté – lorsqu’il rappelle aussi bien à nos stratèges de salon, ou plutôt de plateau médiatique qu’aux nouveaux « néocons » de gauche comme de droite – n’est pas, monsieur Glucksmann ? – que faire la guerre, c’est accepter des morts.

    Certes. Mais l’a-t’il fait en conscience ou dans le cadre d’un plan com’ mal ficelé ? C’est toute la question. N’empêche que le résultat est là, et qu’on a pu voir ce que l’opinion en pensait.

    Mais pour que ce langage soit compris, il faut être clair sur qui est ce « nous », et qu’est-ce que ce « nous » est censé défendre.

    C’est à peu près mot pour mot la teneur du discours de JD Vance à Munich. Qui osera lever cette question cruciale en France ? Pour l’instant, personne… Pourquoi ?
     

    Si le général invite les Français à sacrifier leurs biens, leurs enfants, leur vie même, pour défendre l’intégrité de la France et tout ce qui fait sa liberté, sa beauté, sa grandeur, il aura mon soutien actif. Mais s’il s’agit de défendre la « construction européenne », son « marché unique » et sa « concurrence libre et non faussée », ou bien le droit de l’OTAN d’installer ses troupes et ses missiles à Kiev… désolé, mais j’ai Grand Frais.

    La réponse est pourtant assez limpide et s’analyse à l’aube de ce que la Russie menace effectivement. En veut-elle à notre mode de vie, à notre vision de la laïcité, à l’universalisme des Lumières ? Je ne le crois pas. A nos intérêts vitaux et stratégiques ? Possiblement. Mais bizarrement, quand la Russie agit en sous-main pour nous chasser de notre zone d’influence en Afrique, on file la queue entre les jambes, preuve que ce n’est pas ce qui dérange notre sphère politico-médiatique. Reste donc la deuxième option.
     

    Qu’est-ce que l’Union européenne a fait pour moi ? Rien, en dehors de chercher à me bourrer le crâne. Je ne lui dois donc rien. Et je suis convaincu que la plupart des Français penseront comme moi.

     
    Certes, à condition qu’ils résistent au bourrage de crâne concernant la menace existentielle que la Russie nous ferait courir. Mais oui, en ce sens, la sortie du Général Mandon pousse les gens à s’interroger de manière plus profonde sur ce qui mérite sacrifice.
     

    C’est pourquoi la « défense européenne » est une utopie, et comme toute utopie qui prétend devenir réalité, une utopie dangereuse.

    Le point positif de l’histoire, c’est qu’avec le narratif de “la guerre à nos portes”, ces questions sont analysées avec plus de sérieux que si ce projet avait été propulsé en temps de paix. Aujourd’hui il existe une opposition solide à cet “idéal” et c’est tant mieux. Ce qu’on peut craindre c’est que les eurolâtres se mettent en tête que l’UE ayant besoin d’un événement tragique fondateur pour passer la vitesse supérieure, ils ne jouent contre les peuples en poussant aussi loin que possible la rhétorique guerrière, et provoquent l’escalade jusqu’à l’affrontement, qui n’est jamais exclu.

    Pour ceux de mes lecteurs qui n’auraient pas vu le film, le personnage de Jack D. Ripper – joué par Sterling Hayden – est celui d’un général américain qui déclenche de son propre chef une frappe nucléaire sur l’URSS

    Film qui met en scène un joyau de realpolitik, le président américain prenant l’initiative d’informer l’URSS de la position des bombardiers pour les faire abattre avant l’issue fatale.. Evidemment tout ne se passe pas comme prévu. Une autre leçon à retenir…

    • Descartes dit :

      @ P2R

      [Merci pour ce billet. Je n’avais pas pensé à faire un lien avec la chanson des Frère Jacques mais c’est fort à propos ! Gageons que les généraux de plateau se vendent un peu plus cher qu’un cageot de pommes pas mûres, pour reprendre la chanson, mais leurs analyses ne valent guère plus !]

      Ne croyez pas ça. Quand on n’est plus aux affaires, le fait qu’on vous demande votre avis et qu’on vous donne une tribune est souvent suffisant. Certains sont même prêts à payer pour pouvoir passer à la télé…

      [« Il paraît que la guerre est à nos portes. Un discours qui est très loin d’être désintéressé. (…) Attiser la peur de nos concitoyens a toujours été un bon moyen pour les armées de défendre leurs budgets » La question est là: est-ce que cette sortie du général Mandon est une sortie de l’armée en quête de budgets, ou une sortie pilotée par le politique pour tétaniser l’opinion publique et donner du poids à la rhétorique “l’ennemi est à nos portes” ? Cette dernière hypothèse semble être celle d’Henri Guaino, qui, à juste titre si c’est avéré, estime que le procédé est absolument scandaleux.]

      La déclaration devant le congrès de l’association des maires n’était pas sa première sortie. Souvenez-vous il y a quelques semaines de ses vaticinations sur une « confrontation de haute intensité » dans les années qui viennent. Il y a là je pense une campagne destinée à obtenir des moyens pour les armées, et il faut dire que Mandon n’est pas le premier CEMA à se livrer à ce petit jeu. Je pense que son intervention devant les maires avait au départ le même objectif.

      Maintenant, je pense que la formule sur les « enfants », elle, est un dérapage. Mandon est probablement très habitué à intervenir devant des auditoires composés de militaires ou de hauts fonctionnaires, chez qui ce langage « sacrificiel » est habituel, parce que la notion de « sacrifice » personnel fait partie de la culture du métier. Mais livré à l’opinion publique sans anesthésie, cela a eu l’effet contraire à celui que poursuivait le reste du discours. Loin de « tétaniser l’opinion » dans le sens de la rendre réceptive au discours militaire, elle réveille au contraire la réaction « pacifiste » du refus du sacrifice.

      [Par ailleurs, cette idée de “sacrifier nos enfants”, pour une puissance nucléaire, me semble relever d’une erreur stratégique sur le plan de la dissuasion, insinuant qu’on puisse s’en prendre à la France en ne risquant qu’une riposte conventionnelle…]

      Là, je ne vous suis pas. On peut concevoir que la France ait des intérêts qui méritent qu’on fasse la guerre, mais qui ne relèvent pas nécessairement des « intérêts vitaux » qui justifieraient l’utilisation de l’arme nucléaire. Mais lorsqu’on pèse l’intérêt de faire la guerre pour défendre nos intérêts, il faut bien être conscient que faire la guerre, c’est accepter l’éventualité de la mort de « nos enfants » – et aussi de la nôtre.

      [Certes. Mais l’a-t-il fait en conscience ou dans le cadre d’un plan com’ mal ficelé ? C’est toute la question. N’empêche que le résultat est là, et qu’on a pu voir ce que l’opinion en pensait.]

      Comme je l’ai dit, je pense qu’il s’agit d’une erreur de communication. Mandon a utilisé un langage « sacrificiel » qui est celui d’une collectivité professionnelle, sans réaliser que le public n’apprécie pas ce langage de la même manière.

      [« Mais pour que ce langage soit compris, il faut être clair sur qui est ce « nous », et qu’est-ce que ce « nous » est censé défendre. » C’est à peu près mot pour mot la teneur du discours de JD Vance à Munich. Qui osera lever cette question cruciale en France ? Pour l’instant, personne… Pourquoi ?]

      Parce que si la question est simple, la réponse est très compliquée. Nous vivons dans une société très fragmentée, et ce qui est pire, cette fragmentation a été acceptée ou même voulue par les élites intellectuelles, politiques, médiatiques. Braquer les projecteurs sur la question du « nous » ne peut que mettre en lumière les calculs sordides des uns et des autres, et in fine, mettre en évidence le « séparatisme » du bloc dominant vis-à-vis du reste de la société. C’est pourquoi ce terrain est un terrain miné, et personne n’osera s’y aventurer – en dehors des francs-tireurs qui n’ont plus rien à perdre, comme Guaino.

      [La réponse est pourtant assez limpide et s’analyse à l’aube de ce que la Russie menace effectivement. En veut-elle à notre mode de vie, à notre vision de la laïcité, à l’universalisme des Lumières ? Je ne le crois pas. A nos intérêts vitaux et stratégiques ? Possiblement. Mais bizarrement, quand la Russie agit en sous-main pour nous chasser de notre zone d’influence en Afrique, on file la queue entre les jambes, preuve que ce n’est pas ce qui dérange notre sphère politico-médiatique. Reste donc la deuxième option.]

      Vous le savez, j’appartiens à l’école réaliste. Dès lors que les ressources de la planète sont finies, il y a nécessairement des rivalités d’intérêts entre les différents pays, et encore plus lorsque ces pays ont une vision de « puissance » qui les conduit à s’occuper de ce qui se passe en dehors de leurs frontières. Qu’il y ait une rivalité entre la France et la Russie – comme il y a d’ailleurs une rivalité entre la France et les Etats-Unis, c’est logique et normal. Mais qui dit « rivalité » ne dit pas nécessairement « guerre ». Les rivalités se gèrent historiquement aussi par des accords où l’on se partage les cordes et les pendus. Et lorsque ces accords sont équilibrés, la rivalité n’empêche pas des coopérations fructueuses et mutuellement profitables. De Gaulle n’aimait pas particulièrement le régime soviétique, et il savait parfaitement que sur certaines questions leurs intérêts et les nôtres étaient opposés. Cela ne l’a pas empêché d’établir d’excellents rapports avec le gouvernement soviétique, avec de très nombreuses coopérations – notamment dans le domaine, pourtant sensible, du nucléaire. La base de cette entente ? La reconnaissance mutuelle des « sphères d’influence », la renonciation de chacun à chercher à changer le régime de l’autre.

      La politique de la Russie est la même depuis plus d’un siècle : constituer un glacis d’états amicaux ou neutres autour de ses frontières qui lui donnent une profondeur stratégique. On peut parfaitement comprendre que cette politique gêne les intérêts des états voisins de la Russie, parce qu’elle cherche à leur imposer un système d’alliances. Mais cette politique menace-t-elle les intérêts de la France ? Non. Est-ce qu’une Ukraine – ou même des pays baltes – gouvernée par des gens affines à Moscou seraient une menace pour nos intérêts ? Non. A partir de là, on devrait pouvoir s’entendre avec la Russie.

      [Certes, à condition qu’ils résistent au bourrage de crâne concernant la menace existentielle que la Russie nous ferait courir. Mais oui, en ce sens, la sortie du Général Mandon pousse les gens à s’interroger de manière plus profonde sur ce qui mérite sacrifice.]

      Je pense que la réaction quasi unanime aux propos de Mandon montre que le « bourrage de crâne » a des limites. Je n’imagine pas les Français partant la fleur au fusil pour défendre l’Ukraine – ou d’ailleurs les pays baltes ou la Pologne – comme ce fut le cas en 1914.

      [Le point positif de l’histoire, c’est qu’avec le narratif de “la guerre à nos portes”, ces questions sont analysées avec plus de sérieux que si ce projet avait été propulsé en temps de paix. Aujourd’hui il existe une opposition solide à cet “idéal” et c’est tant mieux. Ce qu’on peut craindre c’est que les eurolâtres se mettent en tête que l’UE ayant besoin d’un événement tragique fondateur pour passer la vitesse supérieure, ils ne jouent contre les peuples en poussant aussi loin que possible la rhétorique guerrière, et provoquent l’escalade jusqu’à l’affrontement, qui n’est jamais exclu.]

      Tout à fait, et c’est pourquoi il est si important de faire entendre un autre son de cloche. Mais je ne suis pas très inquiet. La capacité de l’UE à faire dans le tragique me semble très limitée, sinon nulle. Leur spécialité, c’est plutôt le grotesque…

      [Film qui met en scène un joyau de realpolitik, le président américain prenant l’initiative d’informer l’URSS de la position des bombardiers pour les faire abattre avant l’issue fatale.. Evidemment tout ne se passe pas comme prévu. Une autre leçon à retenir…]

      Film à voir et à revoir, parce qu’il pose des problèmes très actuels. La scène où l’officier joué par Peter Sellers a besoin urgent d’une pièce pour téléphoner et sauver le monde, et demande à un « marine » de casser le distributeur de Coca-Cola et celui-ci refuse parce que c’est une atteinte à la propriété privée mérite à elle seule le déplacement.

  6. NG dit :

    “Défendre le droit des bonzes de Bruxelles à nous imposer leurs dogmes, cela ne vaut même pas qu’on se foule la cheville.” : excellent ! Comme tout le texte.

  7. Claustaire dit :

    Dans votre réflexion et illustration de votre notion de “solidarité inconditionnelle” qui empêcherait en quelque sorte un vrai Français d’être jamais (ou pas avant longtemps) un vrai Européen, pourriez-vous développer vos propres réflexions sur la notion de “préférence nationale” ?

    • Descartes dit :

      @ Claustaire

      [Dans votre réflexion et illustration de votre notion de “solidarité inconditionnelle” qui empêcherait en quelque sorte un vrai Français d’être jamais (ou pas avant longtemps) un vrai Européen, pourriez-vous développer vos propres réflexions sur la notion de “préférence nationale” ?

      Je vous avoue que suis toujours fasciné par les débats autour d’une notion qui pour moi relève de l’évidence. Toute collectivité pratique une forme de « préférence » envers ses membres. Si votre frère se présente à votre porte, même sans être invité, et vous demande s’il peut partager votre repas, vous lui direz oui. Si un inconnu se présente et demande la même chose, il y a de grandes chances que vous lui fermiez la porte au nez. Il faut bien parler ici de « préférence familiale ».

      Cette conduite est parfaitement rationnelle, et à une base matérielle. Elle tient à cette « solidarité inconditionnelle » qui pour moi est un principe fondamental. Vous ne refusez pas un repas à votre frère parce que vous savez que votre frère est tenu de vous accueillir si la situation inverse se présentait. Et ce n’est pas une obligation purement sociale. Certaines obligations familiales sont écrites dans la loi, ainsi par exemple l’obligation alimentaire réciproque entre certains membres d’une même famille figure à l’article 205 sq. du code civil.

      Alors, si cette « préférence familiale » est parfaitement admissible dans une collectivité – la famille – où la règle est la solidarité inconditionnelle (« on ne choisit pas sa famille », dit le proverbe), pourquoi serait-elle scandaleuse lorsqu’elle est projetée sur une autre collectivité qui fonctionne sur le même principe, la nation ? C’est d’autant plus curieux comme question que la « préférence nationale » a été historiquement pratiquée et inscrite dans la loi par des gouvernements de droite comme de gauche. Ainsi, par exemple, le statut du fonctionnaire élaboré par Maurice Thorez – qu’on peut difficilement considérer d’extrême droite – prévoyait que la qualité de fonctionnaire était réservée aux citoyens français. Cette loi a été votée par le Parlement à la quasi-unanimité, et mise en œuvre pendant quarante-ans sans qu’aucun syndicat, aucun parti politique ne la remette en question sur ce point. N’est-ce pas là, à l’évidence, une manifestation d’une « préférence nationale » ?

      Si l’idée de « préférence nationale » est contestée aujourd’hui, c’est peut-être aussi parce que la contrainte que représente la « solidarité inconditionnelle », et qui ne repose que sur les citoyens français, n’apparaît pas évidente dans la vie quotidienne. Or c’est là la contrepartie nécessaire aux avantages que peut donner une telle « préférence ». Hier, le service militaire et le rappel des deux guerres mondiales et de la guerre d’Algérie rendait évidemment légitime le fait que ceux qui étaient susceptibles d’être appelés à donner leur vie pour le pays bénéficient de certaines « préférences ». Aujourd’hui, la citoyenneté est vue comme ouvrant toutes sortes d’avantages et aucun devoir. On a le droit de manger chez son frère sans être pour autant obligé à l’accueillir chez soi. Dans ces conditions, il est normal que la « préférence » apparaisse injuste…

      • Claustaire dit :

        Pourquoi selon vous cette si évidente et compréhensible notion de préférence nationale est elle si couramment présentée comme un infamie d’extrême droite ?

        • Descartes dit :

          @ Claustaire

          [Pourquoi selon vous cette si évidente et compréhensible notion de préférence nationale est-elle si couramment présentée comme un infamie d’extrême droite ?]

          Je ne peux que hasarder une explication. La gauche soixante-huitarde et post-soixante-huitarde s’est largement construite sur le rejet de l’idée de devoir – il ne vous aura pas échappé que ce verbe appartient à la même famille que le mot « dette ». Cette gauche favorise la vision d’un individu-île, qui se génère de lui-même et qui n’a donc pas de dette envers quoi que ce soit et qui que ce soit. On va même plus loin : l’individu n’est plus un produit de l’histoire et des institutions qu’elle a créées, mais cette histoire, ces institutions sont un carcan qui l’empêchent au contraire de se construire. L’individu véritable se fait donc CONTRE la société. Et il ne lui doit donc rien.

          Cette construction amène la gauche à renier une institution qu’elle a elle-même créée, la nation. Parce que la nation est construite sur la logique d’une dette intergénérationnelle, qui oblige l’individu à une solidarité inconditionnelle et impersonnelle avec ceux qui partagent cette dette. Nier cette dette conduit la gauche à nier le fondement même de la distinction entre l’étranger et le national, c’est-à-dire, la dette qui oblige l’un et pas l’autre. C’est ainsi que la nation disparaît du champ mental de la gauche… pour devenir l’apanage exclusif de l’extrême droite.

          Quand la gauche critique l’idée de « préférence nationale », la véritable cible de l’attaque est en fait la nation. Et on le voit bien dans les tentatives qu’on trouve à gauche pour effacer toute distinction entre nationaux et étrangers. De la régularisation automatique des sans papiers au droit de vote donné aux étrangers, de l’accès à la fonction publique des non-citoyens à la suppression des associations étrangères, la gauche s’est systématiquement attaquée à tout ce qui pouvait fonder une distinction – et accessoirement, rendre désirable pour l’individu l’assimilation.

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