Le monde selon Epstein

Si les empires, les grades, les places ne s’obtenaient pas par la corruption,
si les honneurs purs n’étaient achetés qu’au prix du mérite,
que de gens qui sont nus seraient couverts,
que de gens qui commandent seraient commandés.
(William Shakespeare, “Le Marchand de Venise”)

Je ne suis pas, par tempérament, très intéressé par les scandales de toute nature. Ce sentiment irrationnel qu’est l’indignation n’est pas un sentiment que j’affectionne, surtout compte tenu du fait que ces dernières années elle a servi souvent de substitut à la réflexion. « Souvent je me suis indigné de bonne heure » est devenu pour toute une classe médiatique une sorte de mantra. Mais il est difficile, pour qui s’intéresse aux affaires humaines, de rester insensible aux effets de l’affaire Epstein. En fait, ce n’est pas tant l’affaire judiciaire elle-même qui est intéressante ici. Epstein a été conduit devant les tribunaux – et au suicide pour éviter un grand déballage et une condamnation – par des actes de nature sexuelle. Ce qu’on sait fait de lui une sorte de Neron moderne – le meurtre de sa mère en moins – organisant des orgies où tout était permis, y compris les actes pédophiles avec des jeunes femmes amenées par des rabatteurs. Mais il n’y a là rien de bien nouveau. Que les riches et les puissants – c’est souvent les mêmes – se pensent au dessus des lois humaines et divines quand il s’agit de sexe, c’est vieux comme le monde. Cela ne veut pas dire que ces actes sont excusables. Que la justice passe, que Epstein et ses complices soient poursuivis et condamnés et les victimes indemnisées, cela serait juste et normal. Mais ce n’est pas là le plus intéressant.

Ce qui fait l’extraordinaire de cette affaire, c’est ce que la publication d’une masse de documents concernant Epstein et ses relations révèle du fonctionnement de notre monde. Car Epstein n’était pas actif seulement sur le plan sexuel. Il était surtout un homme d’affaires, richissime et terriblement bien connecté. Pour le dire autrement, il a fait des affaires avec toutes sortes de personnages de ce qu’on appelle – à tort – l’élite. Du politicien à la tête couronnée, de l’homme d’affaires à l’ancien ministre, du commissaire européen à l’homme d’influence, tous ont fait affaire avec lui, et souvent des affaires que l’éthique – et quelquefois la loi – reprouvent. Même en admettant que ces personnalités du Gotha mondain, politique ou financier n’aient pas participé aux orgies organisées par Epstein, ils se sont compromis en acceptant de l’argent et des cadeaux, et en livrant en échange conseils, informations réservées, passe-droits. Avec d’ailleurs un remarquable œcuménisme, puisqu’on trouve dans ceux qui ont fait des affaires – appelons un chat un chat – avec lui autant des hommes dits « de gauche » que « de droite ». Ce qui nous dit quelque chose sur l’artificialité des frontières idéologiques chez ces « élites ».

Le cas de Peter Mandelson est peut-être le plus emblématique. L’un des pères du « New Labour », il est le père Joseph de Tony Blair lorsque celui-ci est premier ministre, son homme de confiance et le préposé aux basses œuvres. Son surnom de « prince des ténèbres », il ne l’a pas volé, lui qui était qualifié sous Blair de « l’homme le plus puissant de Grande Bretagne » par un quotidien britannique. On découvre aujourd’hui, avec la publication des papiers d’Epstein, que Mandelson lui avait transmis, alors qu’il était ministre, des informations très sensibles concernant la crise de la dette de 2010 et des détails sur les mesures – à plusieurs centaines de milliards d’euros – que les institutions européennes s’apprêtaient à mettre en place. Des informations suffisamment intéressantes pour que leur transmission puisse être qualifiée aujourd’hui par Keir Starmer de « trahison à son pays ».

L’explosion de la bombe Epstein met à nu l’héritage de ce qu’on a appelé en France « les années fric », c’est-à-dire, la montée en puissance d’une élite globalisée, de plus en plus déconnectée de la réalité telle qu’elle est vécue par leurs concitoyens – si tant est que le terme de « concitoyens » puisse s’appliquer à un groupe social pour qui la « citoyenneté » n’a plus grand sens, au point qu’un ancien premier ministre français peut laisser en plan les électeurs qu’il s’était engagé à représenter, essayer le parachutage dans une grande ville espagnole, et quand l’opération rate revenir pour occuper un poste ministériel en France.

Bourdieu avait, dans l’un de ses ouvrages, parlé d’une « noblesse d’Etat ». Mais cette « noblesse » était au moins contrainte par le principe selon lequel « noblesse oblige ». Dans sa mentalité, les privilèges dont elle bénéficiait étaient la contrepartie de certaines obligations, et en particulier, celle de servir son pays et ses concitoyens. Les « élites » héritées des « années fric » ont conservé les privilèges mais se sont affranchies des obligations. Mandelson, alors qu’il est ministre, peut fournir des informations au préjudice du peuple britannique. Un Jack Lang, ancien ministre et toujours président d’un organisme public, discute avec Epstein des moyens de faire une opération immobilière dans le dos du fisc, alors qu’il participe avec lui à un projet de monter une entreprise de négoce sur le marché de l’art basée dans un paradis fiscal. Les deux bénéficieront en échange de cadeaux, de voyages en jet privé, d’invitations prestigieuses, et de la possibilité d’entrer en contact avec d’autres personnages d’influence.

Bien sûr, nous savions tout cela. Que le directeur de cabinet d’un ministre pouvait donner à un financier ami du président des « tuyaux » sur une opération que l’Etat s’apprêtait à faire, information qui lui avait rapporté des millions. Qu’un président de la République pouvait loger sa maîtresse et sa fille aux frais du trésor public et compter, pour cacher ce fait, sur le silence complaisant des élites politico-médiatiques. Les frasques d’un Loïk Le Floch-Prigent ou d’un Roland Dumas, payés avec l’argent d’une entreprise publique, ont levé un coin du voile sur les pratiques de cette classe. Quant au clan Lang, sa tendance à laisser des ardoises et à distribuer l’argent public comme si c’était le sien était vox populi – ou du moins « vox eliti ». Mais on pouvait prétendre que ces affaires n’étaient que le fait d’individus isolés et particulièrement dépravés. Avec la publication des papiers Epstein, le doute n’est plus permis. La globalisation commencée dans les années 1980 a vu se construire une « classe Epstein », une élite globalisée qui se connaît et se fréquente au-delà des frontières, qui se rend des services, qui n’estime avoir aucun devoir envers son pays ou ses concitoyens, qui vit dans un monde d’abondance où l’argent n’est jamais un problème. Une situation qui rappelle, mutatis mutandis, celle de l’aristocratie française à la fin du XVIIIème siècle. Et on sait comment cela s’est terminé.

On peut prévoir que ceux qui ont eu l’imprudence de fréquenter Epstein et qui sont maintenant éclaboussés par le scandale seront chassés dans un sursaut de vertueuse indignation – les « élites » ne peuvent pas se permettre d’apparaître complices de l’ange déchu. On l’a vu avec l’affaire Matzneff, passé en quelques mois de coqueluche de l’édition parisienne à paria dont personne ne veut serrer la main. C’est toujours le bon vieil adage journalistique : « on lèche, on lâche, on lynche ». Et cela a déjà commencé : « Le Monde », dont les commentateurs se pâmaient devant notre Jack national jusqu’au ridicule, publie maintenant un article par jour listant les torts et travers de l’ancien ministre. On y découvre sa vénalité, les libertés prises avec le fisc, les ardoises qu’il laisse derrière lui, en attendant peut-être d’évoquer ses escapades sexuelles au Maroc, toutes choses que, bien entendu, « Le Monde » ignorait jusqu’à la semaine dernière. Que voulez-vous, la suture des hymens ne se pratique pas seulement chez certaines communautés arriérées…

Mais ces virginités reconstituées ne doivent pas faire illusion. Ce que la publication des papiers d’Epstein met en évidence, c’est le caractère parasitaire des élites promues par la révolution néolibérale, c’est leur vénalité dans un monde où l’argent est tout. Et derrière les cris d’orfraie et la défenestration de quelques victimes expiatoires, ces élites n’ont aucune raison de changer. La jeune génération de dirigeants, celle des Macron ou des Attal, mais aussi des Bompard ou des Panot, fonctionne sur un principe simple : « je gratte ton dos, tu grattes le mien ». Le renvoi d’ascenseur est l’alpha et l’oméga des rapports humains. La nomination de cet éminent juriste qu’est Richard Ferrand à la présidence du Conseil constitutionnel, ou celle d’Amélie de Montchalin à la tête de la Cour des comptes, poste pour lequel sa seule qualification est d’avoir été un fidèle soutien d’Emmanuel Macron, montre à quel point cette logique est présente. Or, c’est cette logique qui est à la base du « système » monté par Epstein. Un don, en apparence gratuit, la mise à disposition d’un jet privé pour « dépanner » une connaissance, créent une dette qui vous donne la possibilité, un jour, de demander une faveur, une information, un coup de pouce sur un dossier en retour. Lénine écrivait que « un révolutionnaire n’a pas d’amis », en entendant par là que les nécessités de la politique s’imposent aux obligations de l’amitié. Nos élites renversent la formule : un politicien moderne a beaucoup d’amis, et doit les récompenser de leur soutien quand bien même il faudrait sacrifier pour cela les intérêts du pays. Nous sommes ainsi progressivement passés à un système fondé sur l’échange de faveurs plutôt que sur le dévouement à la chose publique et la compétence. Personne ne dénonce plus « les copains et les coquins », puisque c’est devenu le mode normal de fonctionnement de nos élites.

Car il ne faut pas se tromper : si Epstein est tombé, ce n’est pas à cause d’un délit d’initié ou de ses acrobaties fiscales. Ce sont là des péchés véniels à notre époque. S’il est tombé, c’est parce que, comme beaucoup de stars des années 1980, il n’a pas vu venir la vague néo-puritaine qui s’abat sur nous depuis le début du siècle. Comme Cohn-Bendit, comme Matzneff, il avait cru que le « jouir sans entraves » allait durer pour toujours. Funeste erreur… Mais le puritanisme sexuel ne s’étend pas aux questions d’argent. Si Epstein s’était contenté de faire des affaires, de rendre des petits services aux puissants, de mettre des gens riches et/ou célèbres en relation pour étoffer au passage son carnet d’adresses – et dieu sait que dans ce monde le carnet d’adresses vaut de l’or – il serait encore là, intouchable. Et on peut donc supposer qu’il reste dans l’ombre beaucoup d’autres Epsteins qui, plus prévoyants que lui ou plus habiles à cacher leurs turpitudes, continuent à faire ce métier d’entremetteur d’affaires et négociateurs d’influences. Bien entendu, des Epstein, il y en a de toutes les tailles. Un Minc ou un Attali n’ont pas les moyens d’un Epstein… mais ils font le même métier.

Mazouz Hacène écrivait que « face à un pouvoir corrompu, toute opposition devient crédible, y compris le fascisme ». Ceux qui font profession de lutter contre des populismes souvent qualifiés de fascistes devraient y réfléchir…

Descartes

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76 réponses à Le monde selon Epstein

  1. MJJB dit :

    Que les riches et les puissants – c’est souvent les mêmes – se pensent au dessus des lois humaines et divines quand il s’agit de sexe, c’est vieux comme le monde.

     
    On aimerait voir ce genre de rappel plus souvent dans nos médias (oui, je sais, je suis naïf). “Le monde naît avec moi, il mourra avec moi”, c’est là, à des très rares exceptions près, ce que beuglent en permanence nos journalistes, sans même qu’ils s’en rendent compte ; ils font du nihilisme, ils ne savent faire que cela, mais ils le font spontanément, sans penser à mal, à la petite semaine, serait-on tenté de dire ; un peu à l’instar de ce Monsieur Jourdain, qui faisait de la prose sans le savoir (qui parmi eux aura jamais entendu parler de Monsieur Jourdain ?…).

     
    Une situation qui rappelle, mutatis mutandis, celle de l’aristocratie française à la fin du XVIIIème siècle. Et on sait comment cela s’est terminé.

     
    “L’affaire Epstein” ne serait-elle pas notre “affaire du collier de la reine” à nous, “occidentaux” du XXIe siècle ?… Mais, contrairement à 1789, il n’y a pas (pas encore ?) de nouvelle classe dirigeante pour prendre le relai. “Après moi le déluge”, aurait dit Louis XV ; “Après nous, le néant”, disent Epstein, Lang et consorts ; et on ne pourra pas leur reprocher d’avoir tenu parole.

    • Descartes dit :

      @ MJJB

      [« Que les riches et les puissants – c’est souvent les mêmes – se pensent au-dessus des lois humaines et divines quand il s’agit de sexe, c’est vieux comme le monde. » On aimerait voir ce genre de rappel plus souvent dans nos médias (oui, je sais, je suis naïf). “Le monde naît avec moi, il mourra avec moi”, c’est là, à des très rares exceptions près, ce que beuglent en permanence nos journalistes, sans même qu’ils s’en rendent compte ;]

      C’est à ça que sert la culture : à mettre l’actualité en perspective. Cela nous permet de donner aux choses leur juste dimension et ne pas tomber dans l’illusion que ce qui nous arrive est « unique », « inédit », « jamais vu », et autres expressions du même type. Bien sûr, il y a beaucoup de choses nouvelles dans notre environnement. Mais les structures, il y a des structures qui, parce qu’elles sont inscrites dans notre patrimoine génétique, se répètent avec une constance remarquable.

      Personnellement, je suis fasciné par le néo-puritanisme dans lequel nous vivons. Parce que je me souviens de ce que fut la « libération sexuelle » telle que l’ont vécu mes parents. Cette « libération » s’accompagnait de l’idée qu’on pouvait banaliser l’acte sexuel, en faire quelque chose de finalement aussi ordinaire que se gratter le dos, qu’embrasser son enfant, que bronzer au soleil. Parce que, nous expliquaient ses hérauts, la sexualité a été entourée de toutes sortes d’interdits par une société qui avait peur du plaisir. Faisons donc tomber ces interdits d’un autre âge, et « jouissons sans entraves ».

      Seulement voilà, chassez le naturel, il revient au galop. La sexualité n’est pas seulement du plaisir, c’est aussi l’acte par lequel les espèces se reproduisent physiquement et donc, dans le cas de l’homme, socialement. Autour de la sexualité s’organisent des institutions aussi puissantes que la famille et la filiation. Et c’est pourquoi l’idée de « banaliser » l’acte sexuel trouve très vite ses limites. Ceux qui s’imaginaient pouvoir le faire se sont pris la porte en pleine gueule.

      [“L’affaire Epstein” ne serait-elle pas notre “affaire du collier de la reine” à nous, “occidentaux” du XXIe siècle ?… Mais, contrairement à 1789, il n’y a pas (pas encore ?) de nouvelle classe dirigeante pour prendre le relai. “Après moi le déluge”, aurait dit Louis XV ; “Après nous, le néant”, disent Epstein, Lang et consorts ; et on ne pourra pas leur reprocher d’avoir tenu parole.]

      Tout à fait. Cette génération n’aura laissé comme héritage que des ruines.

  2. Lhaa Francis dit :

         La suture des hymens…achment balèze celle-là. Du coup,  ”  nonobstant   ”  la météo pourrie, je vais voir le soleil toute la journée. Remarquez, ça fait un moment que ça dure, la  ”  suture  “, et ça marche toujours.  Alors pourquoi s’en priver  ?

  3. Capitaine Felix dit :

    Bonjour. Je vous remercie pour votre papier. Il me semblait considérant “l’émoi médiatique” de ces derniers jours que vous rédigeriez (connaissant un peu vos points de vue depuis quelques années) un texte à ce sujet. Il est vrai que par rapport à Jack LANG, la toute dernière ligne éditoriale du “Monde” est un peu cocasse. Je me souviens de certaines articles ou première page du journal sur l’individu en question d’il y a plusieurs décennies, bien plus dithyrambiques qu’aujourd’hui.
    Je me permets quand même de nuancer, le personnage, était aussi devenu controversé depuis quelques années pour son mandat à la tête de l’Institut du Monde arabe. Mandat qui n’en finissait plus….Et pour rester un peu prosaïque, les papiers Epstein s’inscrivent aussi dans un cycle de contestation mis en exergue (j’oserai dire un peu opportunément) par certains grands médias etatsuniens contre l’actuel pensionnaire de la Maison Blanche. Il y a peut-être des choses à gratter vu qu’on a déjà tout dit et tout vu sur l’agence ICE….
    Sur la question des élites (notamment des plus ou moins élites néolibérales des années 80), je permettrais de nuancer également en précisant que celles-ci s’inscrivent toujours bon an mal an dans la société dans laquelle elles évoluent. Je suis en train de lire “De Gaulle et les élites” de J-P RIOUX, S. BERSTEIN et P. BIRNBAUM, ouvrage très intéressant sur les élites gaulliennes. Celles-ci ne manquaient pas non plus de reproches ou de manquements “véniels” à l’époque (prétendument vertueuse) de MonGénéral. L’opportunisme a toujours existé, une composante de l’âme humaine (?). Idem dans ce reportage d’une des chaines youtube de l’INA (https://www.youtube.com/watch?v=7qItcxD2848&t=1735s) qui effectue plusieurs entretiens d’élèves fonctionnaires à l’ENS de la rue d’Ulm. Un des protagonistes, interrogé sur son souhait à court terme d’aller enseigner dans une grande université américaine, lâche (très consciencieusement) au journaliste qu’il convient désormais de penser “international”, d’envisager sa vie et sa carrière comme évoluant dans une sphère internationale. Alors la date du reportage est le 03 mai 1968, on pourrait penser la correspondance chronologique comme opérante….Néanmoins, cet exemple montre l’existence de comportements  opportunistes bien avant les “élites néolibérales”.
    A titre personnel, je ne vois pas trop l’affaire Epstein comme un marqueur ou un tournant; a contrario ni TRUMP et la vague populiste d’ailleurs. Le système capitalisme (ici en tant qu’institution) se caractérise par sa grande plasticité. Il saura se réinventer. Ce que n’ont pas pu faire d’autres système….Bon après je veux bien admettre = “rendez-vous dans 20 ans”
    Merci encore et bonne continuation

    • Descartes dit :

      @ Capitaine Félix

      [Il est vrai que par rapport à Jack LANG, la toute dernière ligne éditoriale du “Monde” est un peu cocasse. Je me souviens de certains articles ou première page du journal sur l’individu en question d’il y a plusieurs décennies, bien plus dithyrambiques qu’aujourd’hui.]

      Changer d’avis en quelques décennies, on peut comprendre. Changer d’avis en quelques semaines, cela demande déjà plus d’explications…

      [Je me permets quand même de nuancer, le personnage, était aussi devenu controversé depuis quelques années pour son mandat à la tête de l’Institut du Monde arabe. Mandat qui n’en finissait plus…]

      Franchement, c’est pour moi le moindre de ses défauts. Il y a des hommes qui à 86 ans ont encore beaucoup à donner à leur pays. Pourquoi les écarter ? Franchement, s’il y a quelque chose que je déteste, c’est le « jeunisme ». Lang à 50 ans n’était guère meilleur que Lang à 80 : déjà à l’époque il avait tendance à se comporter en marquis, à distribuer l’argent public comme si c’était le sien, à faire jouer le copinage dans les nominations… et à accepter faveurs de personnes douteuses et faire des montages fiscaux de même nature, comme le montrent les papiers d’Epstein. Parce que les cadeaux du milliardaire ne datent pas d’hier…

      Tout le prestige du personnage est en fait acheté. Qu’a fait Lang au ministère de la culture ? Il a distribué de l’argent à ses « clientèles », qui en retour lui ont tressé des couronnes. Et comme cette clientèle a table ouverte dans les médias, ils ont pu lui retourner l’ascenseur. C’est d’ailleurs pourquoi Lang a toujours préféré donner de l’argent au « spectacle vivant » : parce que les auteurs morts n’iront pas dire du bien de vous dans les médias. Mais est-ce qu’avec Lang plus de gens ont visité les musées ? Non. Est-ce qu’ils ont été plus nombreux à lire ? Non. Est-ce que le patrimoine a été mieux entretenu ? Non.

      [Et pour rester un peu prosaïque, les papiers Epstein s’inscrivent aussi dans un cycle de contestation mis en exergue (j’oserai dire un peu opportunément) par certains grands médias etatsuniens contre l’actuel pensionnaire de la Maison Blanche. Il y a peut-être des choses à gratter vu qu’on a déjà tout dit et tout vu sur l’agence ICE…]

      Qu’ils soient sortis pour cette raison, c’est possible. Mais quelque soit la raison, ces papiers nous disent quelque chose sur le fonctionnement des soi-disant « élites ». Et si je mets ce mot entre guillemets, c’est parce que je pense qu’il y a une véritable élite qui, elle, n’a pas droit aux caméras, mais grâce à laquelle le pays continue plus ou moins à fonctionner…

      [Sur la question des élites (notamment des plus ou moins élites néolibérales des années 80), je permettrais de nuancer également en précisant que celles-ci s’inscrivent toujours bon an mal an dans la société dans laquelle elles évoluent.]

      Cela dépend de ce que vous entendez par « s’inscrire dans la société ».

      [Je suis en train de lire “De Gaulle et les élites” de J-P RIOUX, S. BERSTEIN et P. BIRNBAUM, ouvrage très intéressant sur les élites gaulliennes. Celles-ci ne manquaient pas non plus de reproches ou de manquements “véniels” à l’époque (prétendument vertueuse) de MonGénéral.]

      Personne n’a jamais « prétendu » pareille chose. Même De Gaulle était sceptique sur la question. On se souvient de sa formule : « le problème en France, c’est que la gauche n’aime pas l’Etat et la droite n’aime pas la nation ; quant à mes amis, ils aiment trop l’argent ». Cela étant dit, ces élites avaient, pour une large part, le « sens de l’Etat », et comprenaient parfaitement que leurs privilèges – qu’ils soient légaux ou non – n’étaient acceptés que parce qu’ils rendaient service au pays. Les élites d’aujourd’hui ne sont pas plus vénales que celles d’hier. Mais celles d’hier se sentaient l’obligation de donner quelque chose en échange.

      [L’opportunisme a toujours existé, une composante de l’âme humaine (?). Idem dans ce reportage d’une des chaines youtube de l’INA (…) qui effectue plusieurs entretiens d’élèves fonctionnaires à l’ENS de la rue d’Ulm. Un des protagonistes, interrogé sur son souhait à court terme d’aller enseigner dans une grande université américaine, lâche (très consciencieusement) au journaliste qu’il convient désormais de penser “international”, d’envisager sa vie et sa carrière comme évoluant dans une sphère internationale. Alors la date du reportage est le 03 mai 1968, on pourrait penser la correspondance chronologique comme opérante…]

      On trouvera toujours un individu pour dire n’importe quoi. La question n’est pas de savoir si on pouvait trouver UN « protagoniste » pour dire cela en 1968, mais de savoir si une telle mentalité était représentative. Aujourd’hui, elle l’est. L’institution elle-même encourage à penser les choses de cette manière.

      [Néanmoins, cet exemple montre l’existence de comportements opportunistes bien avant les “élites néolibérales”.]

      J’insiste : cela montre seulement qu’il existait UN individu ayant ce type de comportement. On ne le répétera jamais : un exemple suffit à falsifier une théorie, mais ne prouve pas qu’une théorie est vraie. Je n’ai jamais dit que les comportements opportunistes n’existaient pas avant 1980, j’ai dit qu’ils n’étaient pas dominants, alors qu’ils le sont devenus.

      [A titre personnel, je ne vois pas trop l’affaire Epstein comme un marqueur ou un tournant;]

      Un tournant, certainement pas. Comme je l’ai dit dans mon article, les « élites » n’ont aucune raison de changer. Mais un « marqueur », oui. Ou plutôt une fenêtre qui nous expose le véritable fonctionnement des « élites mondialisées ».

      [Le système capitalisme (ici en tant qu’institution) se caractérise par sa grande plasticité. Il saura se réinventer. Ce que n’ont pas pu faire d’autres système…]

      Pardon. Les autres systèmes, eux aussi, ont eu leur plasticité. Le féodalisme de Charlemagne n’est pas le même que celui de Louis XIV. Et puis un jour ils se sont trouvés devant des contradictions bien trop grandes pour pouvoir les dépasser à l’intérieur du système…

  4. Bob dit :

    @ Descartes
     
    Le degré d’impunité dont se prévalent ces “élites” est ahurissant.
    Quelques jours avant d’être poussé vers la sortie de la présidence de l’IMA (président à 86 ans, est-ce bien raisonnable ?), Jack Lang était interrogé sur RTL. La question : “comptez-vous démissioner ?” lui parut improbable, sans doute illégitime même. Surpris par une telle charge, il fit un bon en arrière avant de s’exclamer : “c’est une blague !”, puis de plastronner qu’il se sentait “blanc comme neige”. 

    • Descartes dit :

      @ Bob

      [Le degré d’impunité dont se prévalent ces “élites” est ahurissant. Quelques jours avant d’être poussé vers la sortie de la présidence de l’IMA (président à 86 ans, est-ce bien raisonnable ?),]

      Désolé d’insister, mais je ne vois pas très bien ce que l’âge vient faire là-dedans. Il y a des hommes qui à 86 ans peuvent apporter beaucoup, et des gens de 40 ans dont l’action est toxique – et je ne donne pas des noms pour ne pas faire des jaloux. Présumer qu’à tel où tel âge il ne serait pas « raisonnable » de confier telle ou telle responsabilité me paraît absurde.

      [Jack Lang était interrogé sur RTL. La question : “comptez-vous démissioner ?” lui parut improbable, sans doute illégitime même. Surpris par une telle charge, il fit un bon en arrière avant de s’exclamer : “c’est une blague !”, puis de plastronner qu’il se sentait “blanc comme neige”.]

      Je dois dire qu’il y a dans la démission forcée de Lang une bonne dose d’hypocrisie. Parce que, soyons honnêtes, qu’est ce qu’on sait de nouveau aujourd’hui qu’on ne savait pas lorsqu’il a été nommé à la tête de l’IMA, et qui justifie qu’il soit écarté ? Sa vénalité ? Elle était vox populi – du moins parmi le « populi » qui nomme à ces postes. Ses magouilles fiscales ? Aussi. Ses relations avec Epstein ? Même là, on a de bonnes raisons de penser que nos services savaient – est s’ils ne savaient pas, on se demande à quoi ils servent. Alors ? Doit-on comprendre que c’était OK de le nommer tant que tout ça n’était pas sur la place publique, mais qu’il faut qu’il démissionne dès lors que cela se sait ?

      D’une certaine façon, à la place de Lang, je serais peut-être aussi dans l’incompréhension. Que les gens qui hier vous ont nommé en sachant qui vous êtes vous le reprochent aujourd’hui, cela a de quoi surprendre. Après, il faut se souvenir que la femme du César non seulement doit être irréprochable, mais elle doit le paraître…

      • Bob dit :

        @ Descartes

        [je ne vois pas très bien ce que l’âge vient faire là-dedans. Il y a des hommes qui à 86 ans peuvent apporter beaucoup, et des gens de 40 ans dont l’action est toxique]

        C’est vrai mais…

        […] Présumer qu’à tel où tel âge il ne serait pas « raisonnable » de confier telle ou telle responsabilité me paraît absurde]

        … il me semble que passé un certain âge, un âge certain plutôt dans ce cas, on devrait laisser la place à d’autres qui, à de rares exceptions près, ont plus d’allant, de dynamisme et toutes leurs facultés neurologiques que des vieillards. 

        A titre personnel, et même s’il peut sembler en bon état général, savoir, par exemple, que celui qui décidérait d’appuyer sur le bouton nucléaire en cas d’attaque de notre pays se rapproche des 90 ans ou les a passés ne me rassurerait guère.

        Le vieux Mitterrand malade était-il plus apte à diriger la France que le jeune Macron en bonne santé physique ? le débat est ouvert.

        Pensez-vous donc que confier des responsabilités à un centenaire est “raisonnable” ?

        [Je dois dire qu’il y a dans la démission forcée de Lang une bonne dose d’hypocrisie]

        Assurément.

        • Descartes dit :

          @ Bob

          [« […] Présumer qu’à tel où tel âge il ne serait pas « raisonnable » de confier telle ou telle responsabilité me paraît absurde » … il me semble que passé un certain âge, un âge certain plutôt dans ce cas, on devrait laisser la place à d’autres qui, à de rares exceptions près, ont plus d’allant, de dynamisme et toutes leurs facultés neurologiques que des vieillards.]

          Vous me direz que comme je risque de rejoindre bientôt – si ce n’est déjà fait – la cohorte des gens qui ont un certain âge (à moins que ce soit un âge certain), j’ai ici un conflit d’intérêt. Mais je me risque quand même à vous contredire. D’abord, oui, à un « certain âge », il faut passer la main. Mais cet âge dépend beaucoup des individus, et il peut difficilement être établi par avance. Autrement dit, il faut juger l’âge de l’arbre à ses fruits, et non pas décider que telle ou telle personne doit être jetée à la poubelle au motif qu’il a passé la date limite de vente. Ensuite, les « vieillards » comme vous dites, n’ont peut-être pas le dynamisme, l’allant (ou la santé) ou les facultés neurologiques des jeunes. Mais ils ont d’autres atouts qu’il ne faudrait pas négliger : la connaissance, l’expérience (surtout celle de s’être pris des tartes dans la gueule), le sang-froid… et surtout, un atout qui prime tous les autres, celui d’être plus libres parce qu’ils n’ont plus grande chose à perdre. Leur carrière est faite, ils savent que quoi qu’ils fassent, ils ne risquent pas grande chose. Ce n’est pas par hasard si l’on choisissait traditionnellement les vieux pour les postes de juge ou d’inspecteur…

          [A titre personnel, et même s’il peut sembler en bon état général, savoir, par exemple, que celui qui décidérait d’appuyer sur le bouton nucléaire en cas d’attaque de notre pays se rapproche des 90 ans ou les a passés ne me rassurerait guère.]

          Et bien, voyez-vous, j’aurait moins peur d’un homme de 90 ans que d’un homme de 30 ans à cette position.

          [Le vieux Mitterrand malade était-il plus apte à diriger la France que le jeune Macron en bonne santé physique ? le débat est ouvert.]

          Dieu sait que je n’aime pas Mitterrand. Mais je pense qu’il était bien plus apte a diriger le pays que Macron ne le sera jamais, quand bien même il vivrait pour être centenaire. Et ce n’est pas seulement une question de personnalité ou de charactère. A 70 ans, Mitterrand portait les cicatrices de l’histoire, et cette expérience était fondamentalement tragique. Macron est un homme a qui tout à toujours souri. A 40 ans, il ne sait toujours pas ce que c’est qu’une défaite personnelle.

          [Pensez-vous donc que confier des responsabilités à un centenaire est “raisonnable” ?]

          Je dirais que cela dépend du centenaire. J’aurais plus aisément confié des responsabilités à Marcel Boiteux centenaire qu’à Macron. Mais pour vous donner une réponse plus précise, je dirais que je confierais des responsabilités à une personne qui me semble capable de les assumer. Sans lui demander son âge.

          • Bob dit :

            @ Descartes
             
            [Mais cet âge dépend beaucoup des individus, et il peut difficilement être établi par avance. Autrement dit, il faut juger l’âge de l’arbre à ses fruits, et non pas décider que telle ou telle personne doit être jetée à la poubelle au motif qu’il a passé la date limite de vente.]
             
            Je suis d’accord.
            Je n’écarte pas d’un revers de la main tous les atouts – et pour certains ils en ont énormément –  des vieux (“vieillards” était un peu excessif). Oui, les “vieux” d’aujourd’hui sont pour certains en excellente santé, de corps et d’esprit. Se passer de leur vécu, de leur sagesse pour certains, serait dommage. Malgré cela j’estime que passé 90 ans – certes c’est subjectif -, il est temps, pour une écrasante majorité d’entre eux, de raccrocher les wagons.
            Quand je vois André Santini qui sort de 3 mois d’hospitalisation et qui se représente aux élections municipales à 95 ans, je trouve cela triste, pour lui et pour les électeurs. Quelle que soit la condition physique et mentale d’un homme de cet âge, j’ai le plus grand mal à l’imaginer prendre des décisions en se projettant vers l’avenir…
             
            [Et bien, voyez-vous, j’aurait moins peur d’un homme de 90 ans que d’un homme de 30 ans à cette position.]
             
            Tant qu’il n’a pas la main tremblante…
             
            [ je confierais des responsabilités à une personne qui me semble capable de les assumer]
             
            Vous avez trouvé la bonne posture il me semble. Je m’y range.
             

            • Descartes dit :

              @ Bob

              [Je n’écarte pas d’un revers de la main tous les atouts – et pour certains ils en ont énormément – des vieux (“vieillards” était un peu excessif). Oui, les “vieux” d’aujourd’hui sont pour certains en excellente santé, de corps et d’esprit. Se passer de leur vécu, de leur sagesse pour certains, serait dommage. Malgré cela j’estime que passé 90 ans – certes c’est subjectif -, il est temps, pour une écrasante majorité d’entre eux, de raccrocher les wagons.]

              Je pense qu’il faut une vraie gestion de la pyramide des âges. Et cela suppose de donner la possibilité de « raccrocher les wagons » lorsqu’on sent que le moment est venu sans avoir l’impression de déchoir. Créer des instances de contrôle ou de conseil qui leur sont réservées, et où l’expérience et la sagesse des « vieux » est valorisée et honorée leur permet de laisser les postes d’action à des gens plus jeunes sans drame. Mais cela suppose d’aller contre le « jeunisme » ambiant…

              C’est d’ailleurs paradoxal : d’un côté, on nous explique qu’avec l’allongement de la durée de vie il faudra travailler plus longtemps, et d’un autre côté on pousse vers la sortie ou le placard ceux qui ont encore l’envie et la capacité à faire des choses, mais qu’on juge « trop vieux » – et croyez-moi, je fais l’expérience quotidiennement.

              [Quand je vois André Santini qui sort de 3 mois d’hospitalisation et qui se représente aux élections municipales à 95 ans, je trouve cela triste, pour lui et pour les électeurs. Quelle que soit la condition physique et mentale d’un homme de cet âge, j’ai le plus grand mal à l’imaginer prendre des décisions en se projetant vers l’avenir…]

              Mais en même temps, que voulez-vous qu’il fasse ? Quelle possibilité de reclassement « digne » lui offre-t-on, où il pourra avoir l’impression de continuer à servir sa ville – à laquelle, soi dit en passant, il a consacré sa vie ? On peut rire des anciens pianistes qui ne jouent plus aussi bien qu’avant, mais qui persistent à jouer, des chanteurs qui n’ont plus la voix de leur jeunesse et continuent à chanter, mais personnellement je ne peux pas m’empêcher d’admirer leur passion.

            • Bob dit :

              @ Descartes
               
              [Mais en même temps, que voulez-vous qu’il fasse ?]
               
              Vu son état, je pense qu’on devrait lui conseiller de plier les gaules. Il a oeuvré toute sa vie pour sa ville, bravo à lui, mais pour son cas, sa santé ne lui permet clairement plus de poursuivre.
               
              [On peut rire des anciens pianistes qui ne jouent plus aussi bien qu’avant, mais qui persistent à jouer, des chanteurs qui n’ont plus la voix de leur jeunesse et continuent à chanter, mais personnellement je ne peux pas m’empêcher d’admirer leur passion.]
               
              Moi, non. Je réalise que la passion les anime toujours, mais c’est plus la pitié que l’admiration qui me gagne quand je les vois.
              Je n’ai jamais été fan, mais la déchéance publique de Renaud, par exemple, m’attriste.

  5. Rogers dit :

    bonjour René, 
    j’ai écrit un petit article sur un livre de Vivek Chibber, préfacé par Florian Gulli, La matrice des classes. je me permets de vous l’envoyer car je commence par la citation dont je vous ai demandé l’auteur. C’est la version originale ; l’autre, raccourcie, paraîtra dans l’humanité.
     
    «  Partir de ce que les gens ont dans la tête » et non pas considérer que ce sont de « foutus imbéciles ». C’est, en termes de militantisme politique, la conclusion qui s’impose à la lecture de ce stimulant travail de Vivek Chibber, professeur de sociologie à l’université de New-york. Il s’agit pour l’auteur de répondre au « tournant culturel » que prend la théorie sociale, et la gauche, à partir de la seconde moitié du XXème siècle. Ce tournant se caractérise principalement par une relativisation du modèle d’intelligibilité marxiste qui privilégie, dans l’approche de l’ordre social, la « théorie de la structure de classes ». En quoi consiste consiste cette théorie? Quelles sont les insuffisances qui l’affectent et qui pourraient justifier que l’on y renonce au profit d’une autre approche, celle qu’incarne, en l’occurrence le fameux « tournant culturel »?
    La théorie marxiste établit que la structure capitaliste de la société moderne porte en elle une instabilité du fait de sa dimension fondamentalement conflictuelle. Elle s’organise en effet sur l’exploitation d’une classe par une autre, du prolétariat qui ne dispose que de sa force de travail et de la bourgeoisie qui dispose du capital et des instruments de production. Le premier est structurellement contraint de vendre sa force de travail à la seconde et d’accepter les conditions de celle-ci. Le conflit est donc inhérent à la structure de classe qui façonne la société. Pour les théoriciens marxistes, cette position de la classe des travailleurs au sein de cette structure doit engendrer une prise de conscience de leurs intérêts communs, ce qui doit les conduire à créer des organisations afin de lutter pour leurs intérêts et, in fine, à renverser le système. On passerait ainsi par un processus inéluctable de la classe en soi à la classe pour soi : de la classe sur le papier à ce que Vivek Chibber appelle la « constitution en classe », à savoir le processus par lequel des acteurs aux intérêts communs s’engagent dans une action collective pour défendre leurs intérêts communs.
    C’est bien entendu cette dimension prédictive qui constitue la faiblesse de la théorie : force est de constater que le capitalisme se porte plutôt bien. Comment donc le capitalisme, que sa structure de classe conflictuelle condamne à l’instabilité, fait-il pour durer? C’est cette question, légitime, qui constitue le point de départ du « tournant culturel » : pour rendre compte de la stabilité manifeste du capitalisme, alors même que ses mécanismes sont déstabilisateurs, il faut trouver à l’extérieur de cette structure ce qui garantit sa stabilisation. C’est dans la culture ou l’idéologie que semble se trouver la réponse : il y a un processus de fabrication du consentement qui produit, via des « industries culturelles », des individus conditionnés qui, dès lors, ne songeront plus à la révolution.
    Pour Vivek Chibber, il ne s’agit pas de réfuter cette explication – dont il montrera d’ailleurs l’intérêt dans la constitution d’un ethos de classe – mais de montrer qu’elle se fonde sur une mécompréhension de la théorie de la structure de classe, mécompréhension qu’elle partage avec les théoriciens marxistes. L’idée est la suivante : le mécanisme de stabilisation du capitalisme est dans la structure de classes elle-même. Celle-ci est tellement asymétrique et comporte donc de tels risques que, dans la défense de leurs intérêts matériels, les travailleurs auront plutôt tendance à privilégier l’action individuelle plutôt que collective. Ceux-ci ne sont pas bêtes et endoctrinés : ils font juste preuve d’une appréciation lucide des rapports de force. Ils sont résignés.
    Ainsi, ce qui est étonnant au final, ce n’est pas que la révolution n’ait pas eu lieu, mais bien plutôt que, dans cette situation défavorable qui tend à dissuader – par les conséquences en cas d’échec – de mener une action collective – les travailleurs aient pu s’organiser en institutions de défense de leurs intérêts matériels communs, au lieu d’en rester à la défense individuelle de ces intérêts matériels. Au lieu d’en rester à la résignation. Là-dessus, Chibber écrit des pages décisives sur la construction d’un ethos de solidarité qui s’appuie sur les intérêts matériels des travailleurs. Un tel ethos ne se résume pas à un endoctrinement ou en simples discours visant à convaincre les travailleurs de leurs vrais intérêts.
    C’est peut-être à une telle pratique politique de transformation de la défense individuelle des intérêts en défense collective de ces intérêts que devrait se consacrer la gauche au lieu de se scandaliser, comme le font certains, de ces travailleurs décidément irrécupérables qui ne votent pas comme il faut.

    • Descartes dit :

      @ Rogers

      [j’ai écrit un petit article sur un livre de Vivek Chibber, préfacé par Florian Gulli, La matrice des classes. je me permets de vous l’envoyer car je commence par la citation dont je vous ai demandé l’auteur. C’est la version originale ; l’autre, raccourcie, paraîtra dans l’humanité. (…)]

      Merci de ce texte très intéressant. Je ne connaissais pas Vivek Chibber, mais le résumé que vous en faites me fait penser au « paradoxe de la grève », un phénomène bien connu de tous étudiant de Sciences-Po qui se respecte. Le problème est le suivant : prenons un ouvrier qui se trouve devant un appel à la grève lancé par le syndicat pour de meilleurs salaires. Si la grève est un succès, il bénéficiera d’une augmentation qu’il participe ou non à la grève. Par contre, en participant il risque de se mettre mal avec son patron, de subir des brimades ou même le licenciement, alors qu’en continuant le travail il aura le résultat inverse. Il est donc clairement de l’intérêt INDIVIDUEL du travailleur de ne pas participer à la grève. Et si l’on généralise ce raisonnement… la grève ne devrait pas exister.

      Or, il est clair que cette conclusion est empiriquement fausse. Il faut donc admettre – et c’est ce que fait Marx lorsqu’il parle d’un « intérêt de classe » – que l’intérêt individuel n’est pas le seul moteur de l’action humaine. Autrement dit, qu’il existe des mécanismes innés ou acquis qui nous permettent de transcender ces intérêts. Que ces mécanismes existent, c’est incontestable : l’homme qui va dans les tranchées pour préserver un avenir qu’il ne connaîtra pas ou celui qui essaye de protéger la victime d’une agression de rue au péril de sa vie répondent à ce type de mécanismes. Là où je suis plus méfiant, c’est à l’idée que ces mécanismes seraient purement idéologiques. Je pense que ces mécanismes se construisent sur une base génétique : nous sommes à la base des animaux sociaux, et nos chances de survie en tant qu’espèce sont démultipliées si des individus sont prêts à sacrifier leur vie à l’avenir du groupe. La sélection naturelle elle-même tend donc à privilégier ce type de comportement.

  6. SCIPIO dit :

    L’article ne met pas en évidence un fait important de l’affaire: celui de la représentation du monde de ces gens là. Que la soit disant élite soit un petit monde d’interconnaissances qui se renvoient les ascenseurs est bien connu, les Pinçons Charlot le disent depuis bien longtemps. ce qui est nouveau et très inquiétant dans cette affaire est justement les crimes de droit communs (sexuels etc..).
    Tout se passe comme ci ces gens là se considéraient comme tellement supéreirurs que les autres personnes, qui sont comme eux des êtres humains, sont ramenés au statu d’objet. En latin: res.
    Je convoque le latin et donc les romains car c’est bien eux qui ont définis juridiquement ce qu’était un esclave. Servus res est. L’esclave était désigné comme une chose et était une possession mancipium. La notion de violer ou de le torturer pour le plaisir un esclave était absurde car violer et torturer une chose est absurde.
    Ceci se voit bien dans le fait suivant: le sultan Ahmed bin Sulayem a du quitter la compagnie émirienne DP World le vendredi 13 février car l’un des e-mails où son nom apparait évoque une « vidéo de torture » qu’il et Epstein auraient aimé. (article de RFI et du site independant, Newsweek entre autres)
    Il y a bien le monde selon Epstein: celui des maîtres et celui des esclaves servant au bonheur des maîtres qui peuvent les faire travailler comme bon leur semble ou s’en servir selon leurs bons plaisir.

    • Descartes dit :

      @ SCIPIO

      [L’article ne met pas en évidence un fait important de l’affaire : celui de la représentation du monde de ces gens-là. Que la soi-disant élite soit un petit monde d’interconnaissances qui se renvoient les ascenseurs est bien connu, les Pinçons Charlot le disent depuis bien longtemps.]

      Oui et non. Les travaux scientifiques – je laisse de côté leur prose militante, qui n’a guère d’intérêt – des Pinçon-Charlot concernent exclusivement la grande bourgeoisie. Ici, il ne s’agit pas de cela. L’affaire Epstein ne concerne finalement que marginalement cette bourgeoisie, peut-être justement parce que celle-ci est beaucoup plus conservatrice et méfiante lorsqu’il s’agit d’individus venus de l’extérieur. Ce dont on parle ici c’est des « élites » politico-médiatiques. Jack Lang ou sa fille ne sont pas des « grands bourgeois »…

      [ce qui est nouveau et très inquiétant dans cette affaire est justement les crimes de droit communs (sexuels etc..).]

      Pourquoi ? Saccager l’école de la République ou mettre des millions de travailleurs au chômage me paraît bien plus grave, dans l’ordre des conséquences, que coucher avec des mineurs, non ? Pourquoi les « crimes de droit commun » seraient-ils par essence plus graves que les « crimes en col blanc » ? Je pense justement que l’affaire Epstein est un bon cadre pour réfléchir à la responsabilité des « élites », responsabilité qui ne se limite pas au respect de la loi pénale.

      [Tout se passe comme si ces gens-là se considéraient comme tellement supérieurs que les autres personnes, qui sont comme eux des êtres humains, sont ramenés au statu d’objet. En latin : res.]

      Oui, mais c’est là le propre de tout criminel. Le trafiquant de drogue qui vend la mort en poudre considère ses clients comme des êtres humains, à votre avis ? Considérer que votre supériorité vous permet de vous mettre au-dessus des lois humaines et considérer les autres comme des objets n’est pas réservé aux « élites », vous savez… j’aurais même tendance à dire que c’est une caractéristique générale dans toute mentalité criminelle. Et je ne compte même pas ceux qui ne passent pas à l’acte, mais qui n’en pensent pas moins…

      Le problème, je pense, n’est pas là. Ce n’est pas tant que ces « élites » réduisent les autres au statut d’objet que le fait qu’elles ne se sentent aucune obligation envers eux. C’est là le nœud de l’affaire, parce que l’existence même d’une élite – et je suis de ceux qui sont convaincus que c’est là une nécessité – dépend, comme l’impôt, du consentement de ceux qui payent les privilèges de cette élite. Et ce consentement est intimement lié à la conviction que ces élites servent à quelque chose, qu’en échange de leurs privilèges elles ont un éthos de service public. Quand cette conviction est contredite par les faits, on arrive à une situation de rupture où les élites ne peuvent plus compter sur la confiance du peuple, avec des effets dévastateurs : l’homme politique ne peut plus agir, le médecin ne peut plus vacciner, l’ingénieur ne peut plus construire…

      [Je convoque le latin et donc les romains car c’est bien eux qui ont définis juridiquement ce qu’était un esclave. Servus res est. L’esclave était désigné comme une chose et était une possession mancipium. La notion de violer ou de le torturer pour le plaisir un esclave était absurde car violer et torturer une chose est absurde.]

      La conclusion me paraît pour le moins abusive. Il y a des enfants qui s’amusent à torturer des chats ou arracher les ailes des mouches, et pourtant il s’agit bien « d’objets » en droit, au même titre que l’étaient les esclaves dans la Rome antique… je pense que vous confondez le statut juridique avec le statut affectif. Un homme libre pouvait tomber amoureux d’un esclave, et ce rapport n’était pas le même que celui qui tombait amoureux d’un tabouret.

      [Ceci se voit bien dans le fait suivant : le sultan Ahmed bin Sulayem a dû quitter la compagnie émirienne DP World le vendredi 13 février car l’un des e-mails où son nom apparait évoque une « vidéo de torture » qu’il et Epstein auraient aimé. (article de RFI et du site independant, Newsweek entre autres)]

      Eh oui. Dans notre monde moderne on peut regarder avec ses enfants les combats de MMA, ou deux hommes se saignent mutuellement pour de l’argent, mais si on écrit aimer une vidéo de torture, on se fait virer. Etonnant, non ? Que voulez-vous, chaque société définit des interdits, plus ou moins arbitrairement, dont la fonction est souvent de marquer l’appartenance ou non à un groupe. On a le droit de mutiler le prépuce d’un enfant, mais pas de lui couper la dernière phalange du petit doigt. Pourquoi ? Mystère. Introduire un crayon dans l’anus est un viol et l’introduire dans le trou du nez non. Pourquoi ? Mystère. Il y a des cultures où les femmes se baladent seins nus, et d’autres où ce genre de comportement vous conduit en prison, et de même des civilisations où les hommes magnifient leurs atouts virils à l’aide d’étuis péniens, et d’autres ou cela serait inconvenant. Pourquoi ? Mystère.

      En fait, il n’y a rien de « mystérieux » là-dedans. Ces règles existent justement pour délimiter les communautés humaines. « Chez nous, on fait comme ça », c’est la logique qui permet aux communautés de rester unies. C’est sur cette base qu’on fabrique ensuite une symbolique commune, qu’on appuie les institutions, qu’on fait vivre une certaine conception de la vie sociale. Mais il n’y a aucune raison rationnelle de saluer en serrant la main plutôt qu’en se frottant le nez.

      Et dans notre société, oui, il y a des façons « acceptables » de jouir de la souffrance de l’autre – par exemple, en regardant un match de MMA – et d’autres moins acceptables – par exemple, de regarder une vidéo de torture. Dans les deux cas, il y a une forme « d’objectification », mais l’une est admissible, l’autre pas. Et elles ne sont pas réservées aux Epstein de ce monde… si vous voulez voir des vidéos de torture, il suffit de se balader sur Internet. Croyez-vous vraiment que ces vidéos sont regardées seulement par les princes saoudiens ?

      [Il y a bien le monde selon Epstein: celui des maîtres et celui des esclaves servant au bonheur des maîtres qui peuvent les faire travailler comme bon leur semble ou s’en servir selon leurs bons plaisir.]

      Je pense que vous regardez le mauvais bout de la lorgnette. Faire de l’autre un objet, ce n’est pas réservé à Epstein et compagnie. Nous sommes dans une société dont la structure est fondée sur cette transformation, puisque dès lors que l’argent peut tout acheter – y compris les hommes – nous sommes tous des objets.

  7. cdg dit :

    Je dois reconnaitre que j ai ete impressioné par le revirement du monde (le journal). Juste avant la demission de Lang on avait une tonalité pro Lang puis une semaine plus tard un long article qui explique que celui ci est un pique assiette de la pire espece, interdit au festival de cannes pour cause de factures impayees. Un petit effort et le monde va publier un article evoquant l interet de Jack pour les enfants
    Bon il n est pas le seul a avoir viré sa cutu. J ai le souvenir de l auteur  de ce blog qui a defendu Jack quand j avais evoque son litige avec le restaurateur de l IMA (ou jack ne payait evidement pas)
    Pour le reste, je trouve que Descartes ici est victime du syndrome “c etait mieux avant”. Par ce que les elites qui se servent c est pas neuf. Pensez a l argent espagnol qui financait les frondeurs ou les officiers qui ont lutté contre la France de Napoleon (https://fr.wikipedia.org/wiki/Alexandre_Louis_Andrault_de_Langeron). La franc maconnerie etait tres developpé a l epoque et assurait a un officier de l armee X d etre bien traité s il etait prisonnier de l armee Y
     

    • Descartes dit :

      @ cdg

      [Je dois reconnaitre que j’ai été impressionné par le revirement du monde (le journal). Juste avant la démission de Lang on avait une tonalité pro Lang puis une semaine plus tard un long article qui explique que celui-ci est un pique assiette de la pire espèce, interdit au festival de cannes pour cause de factures impayées. Un petit effort et le monde va publier un article évoquant l’interet de Jack pour les enfants]

      « De l’arbre tombé, tout le monde fait du bois » dit le dicton espagnol. C’est plus joli que le « on lèche, on lâche, on lynche », mais c’est un peu la même chose. La génération Mitterrand avait beaucoup de défauts, mais avec au moins une qualité : la fidélité en amitié. Quand on avait fréquenté un homme, quand on avait échangé des faveurs avec lui, on ne le reniait jamais. Il semblerait que cette vertu ait disparu : quand vous avez la meute derrière vous, toutes les portes se ferment. Et ce qui est moralement pire, tout le monde joue les étonnés. Matzneff ? Personne ne savait pas qu’il abusait des mineurs – même si le type l’avait écrit noir sur blanc dans ses livres publiés. Mais peut-être que les éditeurs ne lisent pas les livres qu’ils publient, que les commentateurs ne lisent pas les textes qu’ils commentent ?

      [Bon il n’est pas le seul a avoir viré sa cutu. J’ai le souvenir de l’auteur de ce blog qui a défendu Jack quand j’avais évoqué son litige avec le restaurateur de l IMA (ou jack ne payait évidemment pas)]

      Votre « souvenir » vous trahit. Vous aviez écrit : « Par contre J Lang par ex est connu pour ne pas payer quand il va au restaurant » suivi d’une référence à un article du « Parisien ». Et voici ma réponse : « Si vous lisez l’article en question, vous noterez que J. Lang a payé (l’article parle d’arrangement amiable) et que le traiteur le traine quand même devant les tribunaux. On verra s’il est ou non condamné. ». Je me suis donc limité à rappeler que l’article que vous citez contredit la conclusion que vous en tirez. Je ne vois pas en quoi cela constituerait une « défense de Jack Lang »…

      [Pour le reste, je trouve que Descartes ici est victime du syndrome “c’était mieux avant”. Par ce que les élites qui se servent ce n’est pas neuf. Pensez à l’argent espagnol qui finançait les frondeurs ou les officiers qui ont lutté contre la France de Napoléon]

      Mais qui a dit le contraire ? Avant de diagnostiquer chez moi des « syndromes », lisez avec attention ce que j’écris. Je n’ai jamais dit que les élites d’hier ne se « servaient » pas. Bien sur qu’elles le faisaient. Elles le faisaient même au vu et au su de tout le monde. Et les citoyens l’acceptaient. Pourquoi ? Parce qu’en échange, les élites se faisaient un point d’honneur à les servir. Pensez par exemple à Jacques Médecin, l’ancien maire de Nice. Qu’il se servait dans la caisse, c’était su et connu de tous ses électeurs. Et pourtant, ils votaient systématiquement pour lui. Au point que lorsqu’on l’a mis en prison, le ministère de la justice a « délocalisé » sa détention de peur qu’il arrive à se faire réélire du fond de sa cellule. Pourquoi ? Parce que – comme le disaient tous les niçois à l’époque – « il a volé, mais il a beaucoup fait pour la ville ». Et c’était vrai : quand vous vous baladez à Nice, vous tombez souvent sur des ouvrages, des institutions, des programmes initiés par Jacques Médecin.

      Nous avons fait en France le choix d’avoir des serviteurs publics mal payés. Le président de la République touche 15.000 € par mois. Cela peut paraître beaucoup, mais comparé à ce que gagne un patron – avec des responsabilités et des contraintes bien inférieures – ce n’est rien. Quant à son départ, le patron peut compter sur des juteuses stock-options et des parachutes dorés de plusieurs millions d’euros, alors que nos présidents bénéficient en tout et pour tout d’une voiture de fonction et de quelques collaborateurs payés par l’Etat. Alors, pendant longtemps on a trouvé normal que nos serviteurs publics bénéficient d’à-côtés : faire tondre sa pelouse par un employé municipal, voyager un peu aux frais du ministère… et le peuple regardait ces comportements avec bienveillance, aussi longtemps qu’ils restaient raisonnables… ET QUE LE CITOYEN EN TIRAIT QUELQUE CHOSE EN ECHANGE. Je doute que quelqu’un se soit scandalisé du fait que mongénéral faisait payer l’essence pour aller à sa maison de campagne par l’Etat. Aujourd’hui, on lui reprocherait peut-être…

      [La franc maconnerie etait tres developpé a l epoque et assurait a un officier de l armee X d etre bien traité s il etait prisonnier de l armee Y]

      Les officiers étaient des professionnels, et à l’intérieur d’une profession il y a toujours une forme de solidarité bien comprise, parce que chacun sait qu’il pourrait être à la place de l’autre. Je ne pense pas que cela ait un quelconque rapport avec la maçonnerie…

      • Bob dit :

        @ Descartes
         
        [Matzneff ? Personne ne savait pas qu’il abusait des mineurs – même si le type l’avait écrit noir sur blanc dans ses livres publiés. Mais peut-être que les éditeurs ne lisent pas les livres qu’ils publient, que les commentateurs ne lisent pas les textes qu’ils commentent ?]
         
        On pourrait citer Frédéric Mitterrand qui a fait exactement la même chose, en étant en plus ministre de la Culture, c’est dire… Et personne ne semblait trouver à y redire ; toujours pas aujourd’hui apparemment. 

        • Descartes dit :

          @ Bob

          [On pourrait citer Frédéric Mitterrand qui a fait exactement la même chose, en étant en plus ministre de la Culture, c’est dire… Et personne ne semblait trouver à y redire ; toujours pas aujourd’hui apparemment.]

          Je ne pense pas que Frédéric Mitterrand “ait fait la même chose”. Frédéric Mitterrand allait assouvir ses mauvais instincts à l’étranger, et faisait tout son possible pour les cacher. Ce n’est que sur le tard qu’il a décrit dans un livre, d’ailleurs plutôt triste, ses penchants. Matzneff, au contraire, a toujours satisfait ses pulsions au vu et au su de tout le monde, les fait figurer dans ses écrits en temps réel, et en était très fier. Je ne pense pas que les deux cas soient comparables.

          • Bob dit :

            @ Descartes
             
            [Je ne pense pas que les deux cas soient comparables.]
             
            Je n’ai pas lu le livre de Mitterrand, et je n’ai aucune envie de le faire.
            Je corrige ma remarque : Mitterrand n’a pas fait * exactement* la même chose.
            Mais les deux sont à mon avis très proches, et comparables : dans les deux cas, il s’agit d’assouvir des pulsions sexuelles sur des mineurs et de le raconter dans un livre. 

            • Descartes dit :

              @ Bob

              [Je n’ai pas lu le livre de Mitterrand, et je n’ai aucune envie de le faire.]

              Je l’ai parcouru. C’est un livre terriblement triste, même effrayant. Le vice sans la moindre trace de joie. Par certains côtés, on peut dire que c’est un homme qui s’est puni lui-même de ses fautes. Tout le contraire d’un Matzneff.

              [Mais les deux sont à mon avis très proches, et comparables : dans les deux cas, il s’agit d’assouvir des pulsions sexuelles sur des mineurs et de le raconter dans un livre.]

              Désole de devoir vous contredire, mais les deux cas sont très différents. Matzneff se vante là où Mitterrand se flagelle. L’un revendique ses actes – comme le Don Giovanni de Mozart – là où l’autre vit dans la honte de ne pas pouvoir s’empêcher.

            • Bob dit :

              @ Descartes
               
              [Désole de devoir vous contredire, mais les deux cas sont très différents. Matzneff se vante là où Mitterrand se flagelle. L’un revendique ses actes – comme le Don Giovanni de Mozart – là où l’autre vit dans la honte de ne pas pouvoir s’empêcher.]
               
              Oui, l’attitude de l’un et de l’autre n’est pas la même. Là où je vois une similarité, c’est que les deux ont assouvi leurs pulsions sur des mineurs et l’ont consigné (avoué serait peut-être plus juste) par écrit.

            • Bob dit :

              @ Descartes
               
              Je découvre Jacques Ellul. Connaissez-vous son oeuvre et ses théories, et si oui, qu’en pensez-vous ?

            • Descartes dit :

              @ Bob

              [Je découvre Jacques Ellul. Connaissez-vous son oeuvre et ses théories, et si oui, qu’en pensez-vous ?]

              Je l’ai pas relu depuis très longtemps… mais je dois dire que je n’ai jamais accroché. Le mélange entre marxisme, christianisme et anarchisme ne prend pas…

            • Lhaa Francis dit :

                   Et un avis sur Clouscard, peut-être  ?  On m’a passé  ”  La bête sauvage  “, le bonhomme est aussi pénible à lire que  ”  Salaire, prix, profit  “. ( Enfin, pénible pour moi ).

            • Descartes dit :

              @ Lhaa Francis

              [Et un avis sur Clouscard, peut-être ? On m’a passé ” La bête sauvage “, le bonhomme est aussi pénible à lire que ” Salaire, prix, profit “. ( Enfin, pénible pour moi ).]

              J’aime beaucoup Clouscard, mais vous n’avez pas choisi son livre le plus simple. Essayez plutôt “le capitalisme de la séduction”. Mais il est vrai que Clouscard est difficile à lire, parce que son texte est dense et peuplé de références philosophiques qui ne sont pas toujours évidentes.

            • Candide dit :

              A propos de la difficile compréhension de Clouscard, j’ai bien compris que vous n’aimez pas trop les vidéos, mais je suggère à Lhaa Francis de visionner celle que l’on peut  sur une chaine assumée de droite (TV Liberté), ou Loïc Chaigneau présente de façon très claire sa thèse de doctorat sur Michel Clousard, présentant une grille de compréhension qui permet de relire certain livres de Clouscard avec une boussole qui permet de comprendre où il veut en venir…

            • Descartes dit :

              @ Candide

              [je suggère à Lhaa Francis de visionner celle que l’on peut sur une chaine assumée de droite (TV Liberté), ou Loïc Chaigneau présente de façon très claire sa thèse de doctorat sur Michel Clousard, présentant une grille de compréhension qui permet de relire certain livres de Clouscard avec une boussole qui permet de comprendre où il veut en venir…]

              Effectivement, une très bonne présentation… c’est triste d’être réduit à regarder une chaine cataloguée “à droite” pour accéder à ce genre d’explication, à un moment où la gauche est devenue un désert théorique, et ne jure que sur des penseurs de seconde zone.

      • cdg dit :

        @descartes
        “Je ne vois pas en quoi cela constituerait une « défense de Jack Lang »…”
        Quand meme. Se retrouver en proces pour ne pas avoir payé les repas c est quand meme symptomatique. Apres oui le restaurateur a du transiger car il etait en affaire avec l IMA et donc difficile pour lui de conserver le marché en faisant un proces a son chef
        “ET QUE LE CITOYEN EN TIRAIT QUELQUE CHOSE EN ECHANGE”
        il faut faire attention, parce que “faire quelque chose pour ces concitoyens” et se servir au passage ca peut se traduire par faire plein de projet peu utile aux citoyens mais remunerateurs pour l’edile comme le fit Balkany. Voire faire de l emploi fictif qui ne sert a rien comme l a fait par ex Gaudin
        Mais je vous ł accorde l electeur est souvent pas tres sensible au rapport cout/benefice. C est pour ca que Gaudin ou Balkany fut reelu ou que Carignon peut redevenir maire de Grenoble
         
        en ce qui concerne la franc maconnerie et l armee napoleonienne : https://www.histoire-pour-tous.fr/dossiers/2771-les-franc-macons-de-la-grande-armee.html

        • Descartes dit :

          @ cdg

          [« Je ne vois pas en quoi cela constituerait une « défense de Jack Lang »… » Quand même. Se retrouver en procès pour ne pas avoir payé les repas c’est quand même symptomatique. Apres oui le restaurateur a dû transiger car il était en affaire avec l IMA et donc difficile pour lui de conserver le marché en faisant un procès a son chef]

          Je ne sais pas. Dans ces affaires je suis très prudent tant que la justice ne s’est pas prononcée, et ne connaissant pas l’affaire je n’ai aucune raison de penser que Lang est en tort et pas le restaurateur. Mais respecter la présomption d’innocence n’est pas une « défense »…

          [“ET QUE LE CITOYEN EN TIRAIT QUELQUE CHOSE EN ECHANGE” il faut faire attention, parce que “faire quelque chose pour ces concitoyens” et se servir au passage ça peut se traduire par faire plein de projet peu utile aux citoyens mais rémunérateurs pour l’édile comme le fit Balkany.]

          Mais si les projets en question étaient « peu utiles » aux citoyens, pourquoi les citoyens ont persisté à voter pour lui ?

          [Voire faire de l’emploi fictif qui ne sert a rien comme l’a fait par ex Gaudin]

          Il sert à ceux qui occupent ces emplois… ça s’appelle « clientélisme ».

  8. GDAT13 dit :

    [Que voulez-vous, la suture des hymens ne se pratique pas seulement chez certaines communautés arriérées… ]
     
    A mon tour de vous remercier de m’avoir bien fait rire, il est vrai qu’actuellement les occasions sont rares.
     
    |Bourdieu avait, dans l’un de ses ouvrages, parlé d’une « noblesse d’Etat ». Mais cette « noblesse » était au moins contrainte par le principe selon lequel « noblesse oblige ».]
    J’aimerai à ce sujet citer la totalité du texte dont a été extrait ce ‘noblesse oblige’ qui souffre quelque peu du fait qu’il est le titre du (d’ailleurs excellent) film de Robert Hamer : il exprime parfaitement pour moi ce que fut ou aurait du être l’état d’esprit de la noblesse. Maintenant on peut comparer avec les motivations de la classe politique actuelle, enfin d’au moins celle des 50 dernières années…
    « Lorsqu’on est issu d’une famille illustre, l’on doit apprendre à ses enfants que, si le public est disposé à honorer en eux le mérite de leurs parents, il s’attend à en trouver les traces chez leurs descendants ; car rien n’est moins gratuit que le respect que l’on accorde à la naissance : noblesse oblige. » Pierre Marc-Gaston de Levis, 1808

    [Que les riches et les puissants – c’est souvent les mêmes – se pensent au dessus des lois humaines et divines quand il s’agit de sexe, c’est vieux comme le monde. Cela ne veut pas dire que ces actes sont excusables. Que la justice passe, que Epstein et ses complices soient poursuivis et condamnés et les victimes indemnisées, cela serait juste et normal. ]
    J’adhère tout à fait, c’est pourquoi j’ai regretté certains de vos propos concernant l’affaire Polanski.

    Pour apporter un peu d’eau au moulin (expression malheureuse en période d’inondations…) un point de vue qui semble être un décalque du votre, mais ce qui est intéressant c’est que Tyler Durden lui est américain, et semble tout à fait lucide :
    https://www.zerohedge.com/political/unsettling-truths-epstein-files-reveal-about-power-and-privilege

    • Descartes dit :

      @ GDAT13

      [« Que voulez-vous, la suture des hymens ne se pratique pas seulement chez certaines communautés arriérées… » A mon tour de vous remercier de m’avoir bien fait rire, il est vrai qu’actuellement les occasions sont rares.]

      Et pour une fois, c’est moi qui l’ai inventée… ce n’est même pas une citation !

      [J’aimerai à ce sujet citer la totalité du texte dont a été extrait ce ‘noblesse oblige’ qui souffre quelque peu du fait qu’il est le titre du (d’ailleurs excellent) film de Robert Hamer : il exprime parfaitement pour moi ce que fut ou aurait dû être l’état d’esprit de la noblesse. Maintenant on peut comparer avec les motivations de la classe politique actuelle, enfin d’au moins celle des 50 dernières années…
      « Lorsqu’on est issu d’une famille illustre, l’on doit apprendre à ses enfants que, si le public est disposé à honorer en eux le mérite de leurs parents, il s’attend à en trouver les traces chez leurs descendants ; car rien n’est moins gratuit que le respect que l’on accorde à la naissance : noblesse oblige. » Pierre Marc-Gaston de Levis, 1808]

      Il n’est pas inutile de rappeler qui était ce de Levis. Issu d’une famille de la vieille aristocratie française, il était plutôt conservateur et défenseur de l’ancien régime. Une partie de sa famille ayant été raccourcie, il rejoindra l’émigration et ne reviendra en France que sous l’empire. J’imagine que son avertissement s’adressait à la noblesse exilée. On peut supposer que de Levis voyait dans l’oubli de ce principe l’une des raisons de la chute de l’ancien régime.

      [« Que les riches et les puissants – c’est souvent les mêmes – se pensent au dessus des lois humaines et divines quand il s’agit de sexe, c’est vieux comme le monde. Cela ne veut pas dire que ces actes sont excusables. Que la justice passe, que Epstein et ses complices soient poursuivis et condamnés et les victimes indemnisées, cela serait juste et normal. » J’adhère tout à fait, c’est pourquoi j’ai regretté certains de vos propos concernant l’affaire Polanski.]

      Je pense que le parallèle n’est pas légitime. Polanski a été effectivement poursuivi, il a passé un accord avec le procureur, conformément à la loi américaine, et a été condamné à une peine qu’il a purgé. C’est lorsque le juge s’est ravisé sous la pression de l’opinion publique bigote et a décidé de le rejuger que Polanski s’est considéré trahi et a quitté le sol américain. On notera d’ailleurs que cette irrégularité a provoqué le dessaisissement du juge en question pour « inconduite judiciaire ». Mais la justice américaine a toujours refusé de clore le dossier tant que Polanski ne se présente pas devant une cour américaine, et Polanski n’a jamais voulu prendre ce risque. Aujourd’hui, même la victime dans cette affaire trouve la position de la justice américaine ridicule, et a accepté les excuses de Polanski. On ne peut donc pas dire que Polanski « se considère au-dessus des lois divines et humaines », même si on peut juger qu’il se considère au-dessus de la bigoterie de l’opinion américaine.

      [Pour apporter un peu d’eau au moulin (expression malheureuse en période d’inondations…) un point de vue qui semble être un décalque du votre, mais ce qui est intéressant c’est que Tyler Durden lui est américain, et semble tout à fait lucide : (…)]

      Ce n’est pas tout à fait étonnant qu’on tombe d’accord, puisque Durden comme moi est un lecteur de Lasch… mais l’article est tout à fait excellent. Il dit la même chose que le mien, mais est bien mieux écrit ! Je pense utile, pour les lecteurs qui ne lisent pas l’anglais, de traduire un ou deux paragraphes :

      « Aujourd’hui, le détachement des élites est non seulement économique, il est aussi existentiel, et cela n’est pas seulement vrai aux Etats-Unis. Les classes dirigeantes des démocraties avancées habitent de plus en plus dans un monde défini par la mobilité, l’abstraction, et l’indifférence aux conséquences. Leurs loyautés sont professionnelles plutôt que civiques, globales et non nationales, et managériales plutôt que morales. Ils voient la société moins comme un héritage partagé que comme un ensemble de problèmes à administrer à distance. Dans ce monde, être attaché à un lieu, à une mémoire, à un destin commun vous fait paraître localiste et même suspect, alors que le sentiment d’appartenance est discrètement redéfini comme un obstacle au progrès.

      « Ceux qui conçoivent les politiques qui régulent l’immigration, la police, l’éducation, la santé publique et la sécurité nationale subissent rarement eux-mêmes les conséquences de ces politiques. Ils n’envoient pas leurs enfants aux écoles en ruine, ils ne vivent pas dans les voisinages ou la criminalité est rampante, ils n’ont pas à compétir pour les logements, ils n’ont pas recours aux institutions publiques détériorées. Leurs vies sont protégées par l’argent, la ségrégation géographique, les servies privés, et de plus en plus par la loi elle-même.

      Les dossiers Epstein soulignent cette réalité parce qu’ils révèlent non seulement l’hypocrisie, mais l’impunité. Malgré une documentation foisonnante, malgré des alertes répétées, malgré les témoignages crédibles, l’exigence de rendre des comptes n’est arrivée que lentement et de manière incomplète. Non pas parce que les crimes étaient ambigus, mais parce que les accusés agissaient à l’intérieur d’une sphère protégée où les conséquences étaient négociables et l’application de la loi facultative. La justice, comme la morale, était quelque chose faite pour les autres.

      Le scandale resonne parce qu’il confirme chez les gens ordinaires la suspicion croissante qu’il y a un univers moral pour la classe gouvernante, et un autre pour les autres. Les élites prêchent la sobriété, la soutenabilité et la responsabilité, tout en vivant des vies d’un extraordinaire niveau de consommation et de laisser-aller. Elles urgent les autres au sacrifice social, tout en se dispensant de leur coût. Ils parlent le langage du progrès tout en pratiquant une forme raffinée de décadence.

      Lasch nous avant prévenu qu’une telle classe dominante finirait par perdre sa légitimité, non pas à cause de l’idéologie, mais par manque de caractère. Une société ne peut être gouvernée indéfiniment par des gens qui ne pensent pas en être membres. Quand les élites deviennent touristes dans leur propre pays, globalisées financièrement, déracinées culturellement et moralement dans attaches, leur autorité n’a guère d’autre support que la coercition et le spectacle.

      Les dossiers Epstein doivent dont être regardés moins comme une aberration que comme un symptôme. Ils révèlent une classe gouvernante qui a perdu l’habitude d’auto-contrôle qui naguère justifiait son pouvoir, et le sens d’un destin commun qui en ce temps là liait les leaders et les citoyens.

      Pour beaucoup de gens, le point essentiel des dossiers Epstein est le scandale. Je pense que c’est plus exact de les voir comme une révélation.

      Le danger principal n’est pas que ces élites sont corrompues, mais qu’elles sont blasées. Blasées des limites, blasées des normes, blasées de la transparence, et finalement blasées de la démocratie elle-même. Cet ennui, disait Lasch, est la précondition de la révolte, non pas des masses, mais de ceux qui ne se sentent plus aucune responsabilité envers elles.

      Si l’affaire Epstein provoque la colère, c’est parce qu’elle crystalise une vérité que beaucoup de citoyens perçoivent déjà : que les gens qui déterminent le futur vivent dans un monde a part, gouverné par des règles différentes, et sont incapables d’une conduite morale sérieuse. Aucune société ne peut soutenir cette séparation sans dommage.

      La question n’est pas de savoir si de nouvelles révélations risquent d’émerger. C’est de savoir si le public va finalement insister pour que les élites reviennent vivre sous les mêmes conditions morales et civiques que ceux qu’ils prétendent diriger. »

  9. Glarrious dit :

    [Nos élites renversent la formule : un politicien moderne a beaucoup d’amis, et doit les récompenser de leur soutien quand bien même il faudrait sacrifier pour cela les intérêts du pays.]
     
    A vos yeux “les élites” en place semble être des pseudo-élites. Mais qu’est ce qu’une élite selon vous ?

    • Descartes dit :

      @ Glarrious

      [A vos yeux “les élites” en place semble être des pseudo-élites. Mais qu’est ce qu’une élite selon vous ?]

      “élite” vient de la même racine que le verbe “élire”. Le mot “élite” désigne au sens propre ceux qui sont sélectionnés pour leurs mérites. Un “soldat d’élite”, c’est un soldat que ses qualités militaires met parmi les meilleurs. Je ne pense pas que ce qu’on appelle “les élites” dans la France d’aujourd’hui correspondent à cette définition. On y trouve un grosse proportion d’héritiers, qui pour avoir le statut se sont juste donné la peine de naître. D’autres, à leur capacité à épouser telle ou telle mode, ou à choisir le bon cheval. A votre avis, à quelle éminente compétence doit Richard Ferrand sa nomination à la tête du Conseil constitutionnel ?

      • Glarrious dit :

        [ A votre avis, à quelle éminente compétence doit Richard Ferrand sa nomination à la tête du Conseil constitutionnel ?]
         
        D’avoir été l’un premier soutien de Macron.
         
        Mais Macron n’est pas le seul à faire. Ses prédécesseurs l’ont fait, Mitterand avec Badinter et Dumas ou Chirac avec Jean-Louis Debré. Donc ces derniers sont aussi des pseudo-élites ? 

        • Descartes dit :

          @ Glarrious

          [Mais Macron n’est pas le seul à faire. Ses prédécesseurs l’ont fait, Mitterand avec Badinter et Dumas ou Chirac avec Jean-Louis Debré. Donc ces derniers sont aussi des pseudo-élites ?]

          Avec certaines limites. En nommant Badinter ou Dumas, Mitterrand nommait deux juristes de bon niveau. Bien sûr, parmi tous les juristes disponibles, Miterrand a choisi ces deux-là parce qu’ils étaient proches de lui. Même chose dans le cas de Debré, qui est un ancien magistrat. Mais au moins il a choisi parmi des gens qui ont fait une thèse en droit. Richard Ferrand a raté ses études de droit pour devenir journaliste puis communiquant avant d’entrer aux Mutuelles de Bretagne par copinage.

          • Bob dit :

            @ Descartes
             
            [Richard Ferrand a raté ses études de droit pour devenir journaliste puis communiquant avant d’entrer aux Mutuelles de Bretagne par copinage.]
             
            Et d’y avoir été inquiété par la justice pour détournement de fonds. Pour présider le Conseil constitutionnel, ça fait un peu tâche.

          • CVT dit :

            @Descartes,

            [Même chose dans le cas de Debré, qui est un ancien magistrat]

            Je me souviens d’une époque où J-L Debré était surnommé “Debré zéro”, faisant pâle figure devant son illustre père, l’Amer Michel, et de son frère jumeau Bernard, éminent chirurgien. C’était il y a trente ans…
            A côté du personnel politique français de 2026, le regretté J-L Debré fait figure de phare, surtout comparé à son successeur au Conseil Constitutionnel Ferrand…
             
            Toute idée de reconstruction de la Nation passera d’abord par le rétablissement du niveau du personnel politique français, qui est en ce moment d’une nullité et d’une vénalité abyssales. C’est probablement ce qui me rend le plus pessimiste sur le sort de la France…

            • Descartes dit :

              @ CVT

              [« Même chose dans le cas de Debré, qui est un ancien magistrat » Je me souviens d’une époque où J-L Debré était surnommé “Debré zéro”, faisant pâle figure devant son illustre père, l’Amer Michel, et de son frère jumeau Bernard, éminent chirurgien. C’était il y a trente ans… A côté du personnel politique français de 2026, le regretté J-L Debré fait figure de phare, surtout comparé à son successeur au Conseil Constitutionnel Ferrand…]

              Bonne remarque. J-L Debré paraissait médiocre par contraste avec la génération précédente, on le regrette lorsqu’on le compare avec la suivante. Cela souligne combien le niveau intellectuel et de formation du personnel politique s’est dégradé ces quarante dernières années. Quelqu’un disait qu’avant on était gouvernés par des énarques, et que maintenant on était gouverné par ceux qui on raté le concours de l’ENA. Ce n’est pas tout à fait faux.

              Sans tomber dans le fétichisme du diplôme, il est incontestable que le parcours de formation, incluant les études mais aussi les premières expériences professionnelles, nous marquent durablement. C’est dans ce processus que se forme en grande partie notre weltanschauung. Faites votre examen de conscience, et vous verrez que si vous avez pu hésiter avant trente ans, après cet âge elle est à peu près figée et vous accompagnera le reste de votre vie… Ce n’est pas par hasard si toutes les révolutions dans notre histoire ont fait de l’éducation un domaine capital.

              [Toute idée de reconstruction de la Nation passera d’abord par le rétablissement du niveau du personnel politique français, qui est en ce moment d’une nullité et d’une vénalité abyssales. C’est probablement ce qui me rend le plus pessimiste sur le sort de la France…]

              Plus que se morfondre dans le pessimisme, il faut chercher les voies pour préparer ce « rétablissement ». D’abord, comme je l’ai écrit plus haut, il y a la question de l’éducation. Il est illusoire de penser à « rétablir le niveau » dans un système qui ne récompense que très marginalement la discipline intellectuelle, l’effort, la curiosité, le travail. Quand le diplôme devient un droit, quand il ne certifie plus un niveau de connaissances mais le simple fait d’avoir passé un certain nombre d’années sur les bancs de l’école ou de l’université, il devient impossible ensuite de sélectionner les individus les plus qualifiés, les plus compétents, et donc de constituer une véritable élite. Mais une fois formés, il faut pouvoir garder les meilleurs dans le service public. Et cela suppose une revalorisation symbolique des fonctions politiques ou administratives, et des rémunérations qui vont avec.

              La difficulté, c’est que ces deux conditions sont impossibles à remplir dans la phase actuelle du capitalisme. L’idée de sélection au mérite implique en effet pour les classes intermédiaires d’accepter que les cartes soient rebattues à chaque génération, que leurs enfants n’héritent pas la position sociale qui est la leur. Cela pouvait être acceptable lorsque la croissance était forte et que cela permettait de promouvoir le fils de l’ouvrier ans pour autant que le fils du médecin cède sa place. Mais dans une logique de croissance faible, les classes intermédiaires ne l’accepteront jamais. Quant à la revalorisation des fonctions publiques, cela va à l’encontre du mouvement voulu par le capital pour déplacer les centres de décision de la sphère publique vers la sphère privée…

  10. Rogers dit :

    Bonjour René, 
    Je me demande de plus en plus dans quel monde on vit. J ai des amis de gauche qui se réjouissent de la mort du nazillon Quentin Deranque. J ai également entendu un post dit humoristique de Pierre emmanuel Barré sur radio nova, il réduit à de la merde littéralement des personnes qui ne sont pas à gauche. Même les barrières du langage sautent. Je suis désespéré. Heureusement c est les vacances… 

    • Descartes dit :

      @ Rogers

      [Je me demande de plus en plus dans quel monde on vit. J’ai des amis de gauche qui se réjouissent de la mort du nazillon Quentin Deranque.]

      Je pense qu’il faut faire attention aux mots qu’on emploie. J’aurais compris que vous mettiez « nazillon » entre guillemets, si tel est le mot utilisé par vos « amis de gauche ». Mais si c’est vous qui le qualifiez ainsi, je pense que vous faites erreur. Quentin Deranque était certainement un ultra-conservateur, un catholique traditionnaliste, mais je ne vois pas très bien ce qui permettrait de la qualifier de « nazillon ». Vous savez certainement que l’un des caractères marquants du nazisme est le rejet de toute vision religieuse, de toute église constituée qui pourrait remettre en cause la centralité du « volk ». Pour le nazisme, la seule transcendance admissible est celle du « peuple », conçu comme une entité définie d’abord sur une base raciale. C’est d’ailleurs pourquoi le nazisme reprend une symbolique néopaïenne. Pensez-vous qu’on puisse classer Quentin Deranque dans cette mouvance ?

      Quand j’entends des gens se réjouir de la mort de quelqu’un, je ne peut que penser aux mots du général franquiste Milan-Astray, celui qui avait crié « Vive la mort » d’une conférence donné par le grand intellectuel Miguel de Unamuno (il faut dire que ce dernier lui avait jeté à la figure une formule resté célèbre : « vous pouvez vaincre, mais pas convaincre »). Faire de la mort un motif de joie est une émotion qu’on peut raisonnablement qualifier de « fasciste », puisque ce sont les régimes héritiers du fascisme qui ont largement eu recours à cette symbolique. On se souvient par exemple qu’une section de la SS a choisi pour symbole un crâne décharné, et pour nom « tête de mort » (Totenkopf). Dans le mouvement ouvrier, aucun parti n’a jamais eu recours à ce genre de symbolique. Ce n’est qu’à l’extrême gauche qu’on trouve des références qu’on peut raisonnablement appeler thanatiques (culte du martyr, célébration de la mort).

      [J’ai également entendu un post dit humoristique de Pierre Emmanuel Barré sur radio nova, il réduit à de la merde littéralement des personnes qui ne sont pas à gauche. Même les barrières du langage sautent. Je suis désespéré. Heureusement c’est les vacances…]

      Moi, ce qui m’effraie dans ces affaires, c’est la généralisation de la bonne conscience. L’immense majorité des commentateurs – qu’ils soient journalistes, humoristes, « experts » de tout et de rien – parlent comme si leur position morale relevait de l’évidence, comme si toute vision concurrente était le signe soit d’une perversion morale, soit d’une stupidité terminale. Les gens – je pense par exemple à Henri Guaino – qui reconnaissent douter et qui assument le fait que le discours qu’ils tiennent est une pensée personnelle et non une vérité révélée sont de plus en plus rares…

      • Cocorico dit :

        J’avoue que je m’interroge beaucoup sur le rapport qu’avaient les nazis avec la religion. Lorsque vous écrivez qu’ils étaient néo-païens, cela veut dire qu’ils croyaient aux dieux nordiques ? Croyaient-ils en une vie après la mort ? Et si c’était effectivement aux divinités vikings qu’ils se référaient, en quoi ces dernières s’assimilaient-elles au << volk >> ? Leurs vouaient-ils un culte ? Les autres mouvements fascistes partageaient-ils cette perception là ? Et dans une perspective matérialiste, en quoi le développement du néo-paganïsme répondait aux intérêts des classes dominantes ?
        Et peut-on vraiment comparer les groupuscules violents actuels au fascisme ou la comparaison s’arrête à la fascination pour la violence et la mort ?
         

        • Descartes dit :

          @ Cocorico

          [J’avoue que je m’interroge beaucoup sur le rapport qu’avaient les nazis avec la religion. Lorsque vous écrivez qu’ils étaient néo-païens, cela veut dire qu’ils croyaient aux dieux nordiques ? Croyaient-ils en une vie après la mort ?]

          C’est très difficile à savoir, dans la mesure où le nazisme a laisse relativement peu de textes théoriques exposant sa vision sur ces questions. A titre personnel, Hitler a reçu une éducation catholique mais a rompu très tôt avec toute forme d’église constituée, voyant dans les églises de simples institutions politiques à ménager ou à attaquer en fonction de choix tactiques. Il voyait dans Jésus un brillant leader politique, mais ne lui accordait aucun statut transcendant. Après la prise de pouvoir, il se réfère souvent à la « providence » sous une forme qui rappelle le déisme de Hegel. Mais on peut difficilement dire qu’il fut « néopaïen ».

          Le nazisme agrège par contre autour de lui toute une zoologie de mouvements mystiques néopaïens qui, depuis le XIXème siècle, étaient relativement présents en Allemagne (pensez à la Tétralogie de Wagner…). Un personnage aussi important qu’Erich Ludendorff fonde en 1925 le Tannenbergbund, mouvement païen qui prétend à la « connaissance des dieux » – et qui existe encore aujourd’hui. Himmler est attiré autant par l’ésotérisme que par le paganisme. Il crée en 1935 un institut « scientifique », l’Ahnenerbe Forschungs und Lehrgemeinschaft (« Société pour la recherche et l’enseignement sur l’héritage ancestral »), dont le but est de démontrer que les anciens « ariens », ancêtres du peuple allemand, constituaient une civilisation aussi brillante que la civilisation gréco-latine.

          [Et si c’était effectivement aux divinités vikings qu’ils se référaient, en quoi ces dernières s’assimilaient-elles au <> ? Leurs vouaient-ils un culte ?]

          Plus qu’aux « divinités », le néopaganisme germanique dans lequel le nazisme puise ses sources est plutôt mystique et ésotérique. Il s’agit moins de rendre un culte à un panthéon de divinités bien identifiées que d’établir un lien avec le monde des esprits.

          [Les autres mouvements fascistes partageaient-ils cette perception-là ?

          De ce que je sais, ce néopaganisme est caractéristique du monde germanique. En fait, les nazis ne se situent pas en rupture, mais en continuité du romantisme allemand. C’est pourquoi le nazisme fait référence à une spiritualité et une esthétique qui n’ont rien à voir avec ceux des mouvements « fascistes » en France ou en Italie.

          [Et dans une perspective matérialiste, en quoi le développement du néo-paganïsme répondait aux intérêts des classes dominantes ?]

          Je n’ai pas travaillé le sujet, mais il est clair que pour la bourgeoisie triomphante avait des relations difficiles avec les églises constituées, et surtout avec l’église catholique dont l’appareil mental était lié à une vision aristocratique de la société. En France, ce conflit aboutira à l’anticléricalisme et la séparation des églises et de l’Etat. En Allemagne, la tradition protestante conduira plutôt à une floraison de croyances ésotériques.

          [Et peut-on vraiment comparer les groupuscules violents actuels au fascisme ou la comparaison s’arrête à la fascination pour la violence et la mort ?]

          Pour moi, la comparaison avec le « fascisme » est absurde, et ne sert qu’à obscurcir le propos parce qu’elle prétend expliquer le phénomène par un contexte qui n’est plus du tout le nôtre. Les fascismes sont nés de la Grande Peur qui a suivi la révolution bolchévique. Cette peur a conduit les classes dominantes à soutenir des régimes forts et des leaders capables de tenir en respect les « rouges ». Ces régimes ont été contraints de développer une idéologie qui leur permette de détourner les couches populaires des tentations communistes, c’est-à-dire, une forme de populisme. Aucun mécanisme de ce type n’est à l’œuvre aujourd’hui, et la meilleure preuve en est que les « fascistes » d’aujourd’hui sont regardés avec la plus grande méfiance par les classes dominantes.

          D’un point de vue plus formel, les régimes autoritaires sont apparus dans des pays dont l’unité nationale était relativement récente et fragile, et l’Etat central faible : l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, mais aussi la Pologne et les états issus de la dissolution de l’empire Austro-Hongrois. Les « vieilles nations » dont les structures étatiques centralisées étaient fortes et anciennes (France, Grande Bretagne) n’ont pas basculé. Le « fascisme » français – car il y eut des « vrais » fascistes en France – est resté très marginal. Même à Vichy ils n’ont pas réussi à s’imposer.

          Personnellement, j’ai toujours pensé que le meilleur aliment du fascisme, c’est la faiblesse de l’Etat. Et que le meilleur antidote contre lui, c’est un Etat puissant.

          • Léo-Valentin dit :

            [Le « fascisme » français – car il y eut des « vrais » fascistes en France – est resté très marginal. Même à Vichy ils n’ont pas réussi à s’imposer.]
            Bonjour Descartes,
            Vous m’interrogez. Vichy ne tombe pas un peu dans le fascisme ? Culte du chef, anticommunisme sévère, nostalgie du passé, infériorisation des femmes, recherche de pureté nationale, désignation de boucs émissaires… j’aurais du mal à ne pas tirer une conclusion.
            Mais j’avais aussi entendu que le franquisme n’était pas réellement du fascisme. Y aurait-il un parallèle à établir ? 

            • Descartes dit :

              @ Léo-Valentin

              [« Le « fascisme » français – car il y eut des « vrais » fascistes en France – est resté très marginal. Même à Vichy ils n’ont pas réussi à s’imposer. » Vous m’interrogez. Vichy ne tombe pas un peu dans le fascisme ? Culte du chef, anticommunisme sévère, nostalgie du passé, infériorisation des femmes, recherche de pureté nationale, désignation de boucs émissaires… j’aurais du mal à ne pas tirer une conclusion.]

              Si les fascistes avaient le « culte du chef » ou bien la recherche de boucs émissaires, ils partageaient ces tendances avec beaucoup d’autres mouvements politiques… Macron serait-il « fasciste » ?

              Le fascisme partage avec l’idéologie vichyssoise un certain nombre d’éléments que vous avez mentionné. Mais il y en a beaucoup d’autres qui sont absents : ainsi, on trouve chez les fascistes une fascination de la technique qui est absente dans la « révolution nationale ». De même, il y a un anticléricalisme chez les fascistes qu’on ne retrouvera pas à Vichy. A mon sens, il y a une différence fondamentale qui sépare les deux conceptions. Les fascistes se voyaient comme des révolutionnaires qui allaient construire un monde nouveau – et il n’y a chez eux aucune « nostalgie ». La logique de Vichy était une logique réactionnaire de retour vers un passé fantasmé.

              [Mais j’avais aussi entendu que le franquisme n’était pas réellement du fascisme. Y aurait-il un parallèle à établir ?]

              Le régime de Franco est par beaucoup de côtés plus proche idéologiquement de celui de Pétain que d’un Mussolini ou un Hitler. Franco est fondamentalement un réactionnaire clérical.

          • Cocorico dit :

            Mais lorsqu’ Hitler fait référence à la << providence >>, lorsque les nazis s’en remettent au monde des esprits, n’admettent-ils pas une autre transcendance que celle du << Volk >> ?
            Et les pays tels que l’Italie et l’Allemagne ont-ils encore aujourd’hui des problèmes en ce qui concerne l’unité nationale ? Peut-on réellement parler de nation dans ce cadre là ?
            Excusez-moi pour ces successions de questions. J’ai conscience que ce blog est avant tout conçu pour le débat. Mais étant donné que vous savez beaucoup de choses, j’essaye de saisir toutes les perches qu’on me tend.

            • Descartes dit :

              @ Cocorico

              [Mais lorsqu’ Hitler fait référence à la << providence >>, lorsque les nazis s’en remettent au monde des esprits, n’admettent-ils pas une autre transcendance que celle du << Volk >> ?]

              Pour ce qui concerne le monde des esprits, les deux convergent. Parce que les « esprits » en question sont entre autres les esprits des ancêtres, et donc les racines du « Volk ». Par contre, la référence de Hitler à la « providence » peut se rattacher plus à un retour à une croyance « déiste ». Mais vous noterez que ces références à la « providence » apparaissent très tard dans le discours nazi – si ma mémoire ne me trompe pas, Kershaw situe ces références après novembre 1939, quand Hitler échappe par miracle à l’attentat de la brasserie Burgerbraukeller à Munich. Cet évènement aura un poids important sur la psyché de Hitler, qui se sent désormais « élu » par une puissance supérieure.

              [Et les pays tels que l’Italie et l’Allemagne ont-ils encore aujourd’hui des problèmes en ce qui concerne l’unité nationale ? Peut-on réellement parler de nation dans ce cadre-là ?]

              La question se pose. Ainsi, par exemple, Markus Söder, président du land de Bavière, déclare que « Il est inacceptable que certains Länder soient à peine viables et doivent être financés par la Bavière et d’autres régions ». Imagine-t-on le président du conseil régional d’Ile de France ou de Auvergne-Rhône-Alpes (les deux régions excédentaires dans notre système de péréquation) tenir un semblable discours ?

              Il faut je pense faire attention lorsqu’on se penche sur cette question sur ce qu’on entend par « nation ». Car lorsqu’on parle de la « nation allemande » et de la « nation française », on parle de deux objets très différents. La « nation allemande » est théorisée d’abord comme une collectivité réunie par l’affinité – de langue, d’origine ethnique. La France, qui est au départ beaucoup moins homogène ethniquement et linguistiquement, se constitue d’abord comme communauté politique autour de l’Etat. Dans la vision nationale allemande, ce qui fait l’allemand c’est la langue et la race – et on l’a vu avec la politique hitlérienne – qui bénéficiait d’un appui unanime dans la société allemande – qui considérait comme « allemands » les Autrichiens ou les minorités allemandes en Tchéquie, en Pologne ou en Hongrie. Jamais en France on n’a considéré « français » les Suisses francophones, les Wallons… ni même les Monégasques !

              C’est pourquoi la notion « d’unité nationale » n’a pas la même signification des deux côtés du Rhin. Chez nous, c’est une unité essentiellement politique, alors que chez les Allemands c’est un concept beaucoup plus complexe, parce qu’il mélange une conception historique basée sur « le sang et les morts » qui est devenue difficile à formaliser en tant que telle après la défaite de 1945, et une conception politique imposée d’une certaine manière par les alliés, mais qui est en partie artificielle.

              [Excusez-moi pour ces successions de questions. J’ai conscience que ce blog est avant tout conçu pour le débat. Mais étant donné que vous savez beaucoup de choses, j’essaye de saisir toutes les perches qu’on me tend.]

              Ne vous excusez pas, les questions que vous me posez m’obligent à réfléchir et à rechercher des références, et la réflexion alimente la discussion.

          • maleyss dit :

            [ Le « fascisme » français – car il y eut des « vrais » fascistes en France ]
            Pouvez-vous donner des exemples ? 

            • Descartes dit :

              @ maleyss

              [Pouvez-vous donner des exemples ?]

              Je pensais au “Francisme” de Boucard, ou au Parti populaire français de Doriot. On trouve dans ces organisations ce qui fait l’essence du fascisme: antiparlementarisme, unanimisme, corporatisme, fascination pour la technique…

          • Lhaa Francis dit :

                 Sacré bonhomme, que cet Himmler. Il avait envoyé quelques équipes de bras cassés faire des fouilles à Montségur, entre autres, parce que les Cathares devaient être Aryens. Et alors que les Ariégeois lui avaient rien demandé…

  11. Rogers dit :

    Je voulais bien entendu mettre nazillon entre guillemets 

  12. Rogers dit :

    Il me semble en effet que l anti fascisme est une prétexte à laisser s exprimer des pulsions tout en gardant bonne conscience.

    • Descartes dit :

      @ Rogers

      [Il me semble en effet que l anti fascisme est une prétexte à laisser s exprimer des pulsions tout en gardant bonne conscience.]

      Oui, mais il ne faut pas oublier un autre côté de la chose. Si vous ne l’avez pas lu, je ne peux que vous recommander “La guerre des boutons” de Louis Pergaud (le livre, pas les films: celui de 1962 par Yves Robert donne une version certes poétique mais très édulcorée, et les autres sont franchement nulles). Il montre bien comment la violence infligée – et subie – dans une perspective qui mêle le ludique et le sérieux est constructrice d’une identité partagée.

      Au fond, pour beaucoup de gens qui fréquentent ces groupuscules, l’idéologie est secondaire. L’essentiel, c’est ce plaisir si particulier d’être membre d’une “tribu” dont les membres se doivent une solidarité totale “à la vie à la mort” et le prouvent dans un contexte extrême en affrontant une autre “tribu” pour un territoire, pour un trophée. Quand les choses se passent bien, on sublime cette violence dans une activité sportive ou un défi politique. Quand cela se passe mal, cela se traduit par une violence incontrôlée et meurtrière.

      Mais encore une fois, l’idéologie est secondaire. Vous avez des “antifas” qui ne savent même pas ce que “fasciste” veut dire. Je connais des gens qui ont rejoint leurs copains dans des groupes “autonomes” et qui auraient parfaitement pu militer dans des milices d’extrême droite si leurs copains avaient été de ce côté-là.

  13. Rogers dit :

    Re bonjour René, 

    Il y a une tribune qui vient de paraître dans l humanité, affirmer notre anti fascisme, le devoir du moment. Là encore, je me sens seul ou je ne comprends rien. Je n ai pas l impression, mais sans doute que je me trompe,  que le fascisme est LE danger du moment. Je vois Le danger dans la desindustrialisation et la disparition de pans entiers de notre souveraineté.  Selon vous, y a t il un danger fasciste en France?

    • Descartes dit :

      @ Rogers

      [Il y a une tribune qui vient de paraître dans l humanité, affirmer notre anti fascisme, le devoir du moment.]

      Oui, elle est très intéressante. D’abord, par la qualité de ses signataires : sur les 180 personnalités qui signent la pétition, pas un seul ingénieur, pas un seul mathématicien, et un « chercheur en physique » qui doit se sentir bien seul. Pourquoi cette absence des praticiens des « sciences dures » au bas d’une pétition qui finalement concerne tout le monde ? Pourquoi les ¾ (à la louche) des signataires sont soit des sociologues, soit des historiens ?

      Ensuite, le texte. On se permet d’abord d’énoncer une thèse que rien n’accrédite mais qui a pour objet évident de rejeter la faute du crime… sur la victime ! Voici ce que disent les auteurs de la pétition : « Le 12 février dernier, à Lyon, un drame a eu lieu : la mort d’un militant d’extrême droite, manifestement venu participer à une rixe contre des militants antifascistes ». Or, l’affirmation inscrite ici n’a rien de « manifeste » : il n’apparaît pas à ce stade de l’enquête que Deranque soit « venu participer » à une « rixe » quelconque. Ni son habillement, ni son équipement, ni son attitude ne permet de tirer une telle conclusion. Contrairement à ses agresseurs qui, eux, sont bien cagoulés.

      Pour le reste, on retrouve la logique habituelle du contrefeu, qui consiste à occulter ses méfaits sous le discours de la victimisation. Un recours dont use et abuse d’ailleurs l’extrême droite, ce qui donne à cette pétition un petit côté paradoxal. Mais ce que je trouve particulièrement critiquable dans cette position, c’est qu’elle revient à une logique « camp contre camp ». Ainsi, il y aurait un « camp antifasciste » qui devrait rester « solidaire » sous peine de voir les affreux prendre le pouvoir. Et être « solidaire », dans le cas présent, c’est bien taire toute critique. C’est d’ailleurs écrit noir sur blanc : « Notre devoir n’est pas de crier avec les loups pour accabler le mouvement antifasciste ou la France insoumise ». Admettons. Mais « notre devoir », c’est aussi de dénoncer un mouvement qui, du fait de l’irresponsabilité et l’inconséquence de ses dirigeants, offre sur un plateau d’argent une victoire signalée à l’extrême droite. Les « antifascistes » imbéciles de la « Jeune Garde » ont en effet offert au RN un merveilleux cadeau. Et il faudrait être « solidaires » avec eux ?

      [Là encore, je me sens seul ou je ne comprends rien. Je n’ai pas l’impression, mais sans doute que je me trompe, que le fascisme est LE danger du moment. Je vois Le danger dans la désindustrialisation et la disparition de pans entiers de notre souveraineté. Selon vous, y a-t-il un danger fasciste en France ?]

      Bien sur que non. Le fantasme du « fascisme » est agité depuis 1968 – souvenez-vous du « CRS = SS » et autres joyeusetés du même ordre – et reste toujours aussi fantasmatique. Et cela pour une simple raison : le fascisme, le vrai, a pu s’installer au pouvoir dans plusieurs pays européens dans les années 1920-30 parce qu’il pouvait compter sur le soutien des classes dominantes effrayées par la révolution bolchévique et ses répliques nationales. Ce contexte n’existe tout simplement pas aujourd’hui, et on peut le constater chaque jour : la montée des extrêmes droites « populistes » aujourd’hui ne se fait pas avec le soutien des classes dominantes, mais CONTRE elles. Le jour où le MEDEF préfèrera Le Pen à Macron, on pourra peut-être parler de « danger fasciste » – et encore.

      Si le fantasme du « fascisme » est ainsi agité, c’est pour une raison très différente. C’est là l’un des rares totems autour desquels l’ensemble de la gauche peut communier aujourd’hui. Incapable de définir un projet attractif, la gauche ne peut se retrouver qu’autour d’un repoussoir partagé. C’est toute la différence entre le Front Populaire et le « Nouveau Front Populaire ». Le premier avait réussi à accoucher d’un projet, le second n’a d’autre objectif que de « barrer la route au RN ».

      • Bob dit :

        @ Descartes
         
        [« Le 12 février dernier, à Lyon, un drame a eu lieu : la mort d’un militant d’extrême droite, manifestement venu participer à une rixe contre des militants antifascistes »].
         
         
        Cette phrase est manifestement – au vu des premiers éléments, on peut quasiment à coup sûr le dire – honteuse.
        Rien que pour ça, je suis content de n’avoir de ma vie versé un seul euro ou franc au journal l’Humanité.
         
        [Le jour où le MEDEF préfèrera Le Pen à Macron, on pourra peut-être parler de « danger fasciste » – et encore].
         
        Heureux que vous ayez mis ce bémol du “et encore”. Qualifier le RN de mouvement fasciste – soutien du MEDEF ou pas – me semble tout à fait ridicule. 

        • Descartes dit :

          @ Bob

          [Rien que pour ça, je suis content de n’avoir de ma vie versé un seul euro ou franc au journal l’Humanité.]

          C’est absurde. Que l’Humanité soit aujourd’hui devenu un journal gauchiste mou et conformiste n’implique pas qu’il l’ait été “de toute votre vie”. Il fut un temps où l’Humanité était le seul média ou l’on pouvait lire un discours de défense des intérêts de la classe ouvrière, et l’un des rares qui portait haut les valeurs de la nation et de la République…

          [“Le jour où le MEDEF préfèrera Le Pen à Macron, on pourra peut-être parler de « danger fasciste » – et encore” Heureux que vous ayez mis ce bémol du “et encore”. Qualifier le RN de mouvement fasciste – soutien du MEDEF ou pas – me semble tout à fait ridicule.]

          Cela dépend le contenu que vous donnez au mot “fasciste”. Si l’on se réfère à ce qu’était l’idéologie fasciste, il est clair qu’attribuer ce qualificatif au RN est absurde. Le RN se rattache à la tradition d’un national-conservatisme, là où le fascisme est résolument moderniste et prône la rupture avec le passé. Par contre, si vous vous placez d’un point de vue fonctionnel – c’est à dire, du rôle qu’il joue dans le rapport de forces entre les classes – le fait qu’il soit soutenu par le MEDEF est déterminant.

      • BolchoKek dit :

        @ Descartes
        Ce que je trouve intéressant, c’est que le PCF a émis la semaine dernière un communiqué d’une teneur fort différente :
        https://www.pcf.fr/mort_de_quentin_deranque

        • Descartes dit :

          @ BolchoKek

          [Ce que je trouve intéressant, c’est que le PCF a émis la semaine dernière un communiqué d’une teneur fort différente :(…)]

          Cela ne m’étonne guère. Il y a longtemps que l’Humanité a cessé d’être “l’organe central du Parti communiste français” pour devenir une sorte de ventre mou. Quant au communiqué du PCF, je dois dire qu’il m’a très agréablement surpris. Enfin un texte qui s’élève au dessus des bisbilles tactiques pour réaffirmer des principes – et qui plus est, des principes léninistes. Je suis ravi de constater qu’il y a encore à gauche des gens pour rappeler que le sujet des combats politiques ce sont les masses, et non les groupuscules fussent-ils “éclairés”; pour dénoncer l’amalgame absurde entre la résistance au nazisme – le vrai – et l’antifascisme d’opérette; pour dénoncer le discours de déshumanisation de l’adversaire politique.

          Je n’ai pas été avare de critiques envers le PCF quand j’ai estimé qu’il les méritait. Il est juste donc que j’exprime ma satisfaction devant ce texte, très bien ficelé. Dommage que l’Humanité ne s’en inspire pas. J’aimerais d’ailleurs savoir si le journal a publié ce communiqué.

  14. Rogers dit :

    J ai donc une question/hypothèse. Si le fascisme n est pas la principale menace politique, la lutte contre le fascisme ne remplace t elle pas, pour une partie de la gauche, une politique finalement beaucoup plus radicale, de récupération de notre souveraineté et de sortie des traités européens? Le premier combat, celui contre le fascisme, étant au final beaucoup plus facile que le second? Désolé pour toutes ces questions…

    • Descartes dit :

      @ Rogers

      [J ai donc une question/hypothèse. Si le fascisme n est pas la principale menace politique, la lutte contre le fascisme ne remplace t elle pas, pour une partie de la gauche, une politique finalement beaucoup plus radicale, de récupération de notre souveraineté et de sortie des traités européens ?]

      J’irai même beaucoup plus loin. De la même manière que l’échec des gauchistes en mai 1968 à arracher le contrôle de la classe ouvrière a abouti à une substitution symbolique dans laquelle le marginal, le taulard, le sans-papiers a remplacé le prolétaire dans son rôle rédempteur, de la même manière le « fasciste » a remplacé le capitaliste dans le panthéon de la gauche. L’objectif de la gauche n’est plus de vaincre le capitaliste – et donc de dépasser le capitalisme – mais de défaire le Rassemblement national.

      • Bob dit :

        @ Descartes
         
        [de la même manière le « fasciste » a remplacé le capitaliste dans le panthéon de la gauche. L’objectif de la gauche n’est plus de vaincre le capitaliste – et donc de dépasser le capitalisme – mais de défaire le Rassemblement national.]
         
        Oui, sauf qu’on voit mal ce qui permet de sérieusement qualifier le Rassemblement national de fasciste. On s’invente les ennemis qu’on peut.

        • Descartes dit :

          @ Bob

          [Oui, sauf qu’on voit mal ce qui permet de sérieusement qualifier le Rassemblement national de fasciste. On s’invente les ennemis qu’on peut.]

          Je dirai plutôt qu’on reprend les références dont on dispose. Le mot “fasciste” parle à tout le monde à gauche, alors que qualifier le RN de “national-conservateur” ou de “social-souverainiste”, qui serait une description plus exacte, ne dirait rien à personne.

          • Bob dit :

            @ Descartes
             
            Plutôt que de se faire comprendre et de “parler à tout le monde”, je pense que l’objectif est avant tout de faire peur. En associant le mot fasciste et ainsi implicitement la référence à l’Allemagne nazie au RN, le message est : attention à qui vous allez confier les rênes du pays, souvenez-vous des leçons de l’Histoire, etc. 
             

            • Descartes dit :

              @ Bob

              [Plutôt que de se faire comprendre et de “parler à tout le monde”, je pense que l’objectif est avant tout de faire peur. En associant le mot fasciste et ainsi implicitement la référence à l’Allemagne nazie au RN, le message est : attention à qui vous allez confier les rênes du pays, souvenez-vous des leçons de l’Histoire, etc.]

              Je ne sais pas si on peut parler de “peur”. La plupart des gens qui ont vraiment connu le “fascisme” sont morts, et contrairement au mot “nazisme” le fascisme a un contenu assez vague. Je persiste à penser que l’utilisation du mot “fascisme” est une référence à l’histoire de la gauche. Rappelons que ce sont des institutions comme “l’union des intellectuels antifascistes” qui, dans les années 1930, préfigurent l’union de la gauche qui aboutit au Front Populaire.

  15. Paul dit :

    Cher Descartes, voici ce que j’ai pu poster sur mes réseaux. Je me suis inspiré en grande partie de ce que tu peux écrire sur ton blog, et t’en suis donc redevable. J’espère que tu me le pardonneras.
    Je suis en outre en accord avec le côté tribal de ces ultra- machins.
     
    Ce qu’il s’est passé à Lyon est bien sûr un évènement grave: le lynchage d’un homme en raison de ses convictions. 
     
    Mais c’est loin d’être un cas isolé; il révèle, si besoin était, une brutalisation de la vie sociale, politique. 
     
    Mais d’où vient principalement la violence progressive de notre société?
     
    C’est le pacte hobbesien qui est atteint dans ses fondements. Ce pacte que concluent les individus en attribuant à une structure, telle l’Etat pour nous, le monopole de la violence légitime. Mais fort justement, l’Etat doit être vécu comme une instance légitime.
     
    Le fait est que l’Etat est devenu ingouvernable. Le problème n’est pas l’absence de majorité absolue. Bien des gouvernements, de gauche comme de droite, ont su  dans ces conditions trouver des majorités, parce que les partis avaient en premier lieu l’intérêt général comme ambition. Des compromis pouvaient s’élaborer. Le pouvoir savait également entendre le peuple, par des référendums ou dans la rue. Mitterrand a su retirer le projet de loi (Savary) sur l’enseignement privé, face au mécontentement de la population. Ce n’est qu’un exemple.
     
    Aujourd’hui, le parlement, avec la tactique de front républicain, a une majorité qui n’a pour programme que le refus du RN. Donc aucun projet politique, quand on marie carpe et lapin.
     
    L’ego-politique domine les « partis », à commencer par notre président, Macron. Melenchon n’est pas en reste avec son parti « gazeux », ce qui ne signifie rien d’autre que la non-démocratie. Il a transformé ce qui était au départ un parti « creuset » voulant réunir les différentes composantes d’une gauche républicaine, après être passé par un populisme de gauche, en une structure communautariste et clientéliste. Fin de l’histoire d’un parti républicain.
     
    Mais ceci n’est que le reflet d’une transformation profonde de la représentation. Lors des trente glorieuses, les classes intermédiaires se solidarisaient avec les classes populaires dans la foulée du programme du conseil National de la Résistance. La crise qui a suivi les chocs pétroliers, puis la mondialisation des échanges,  a entrainé la désolidarisation de ces classes sociales. Les classes intermédiaires, soucieuses de leurs propres intérêts et de ceux de leurs enfants, ont délibérément cassé l’ascenseur social, notamment en détruisant le système scolaire. Elles se sont emparé des partis, éliminant ceux qui défendaient les classes populaires, et appliqué la doctrine « terra nova ». Calcul politique aidant ( Mitterrand promouvant le FN en installant la proportionnelle aux législatives pour affaiblir la droite conservatrice), la gauche libérale a décidé de laisser les classes populaires se tourner vers l’extrême-droite de l’échiquier politique. De son côté, Marine Le Pen a entrepris un travail d’acceptabilité du RN comme parti républicain. Son parti est devenu incontournable. Plus aucun « barrage » ne peut l’arrêter à présent.
     
    Le fameux théoricien communiste Gramsci préconisait, pour accéder au pouvoir, l’établissement préalable de l’hégémonie culturelle. Dans les années 60, en France comme dans l’ensemble des pays occidentaux, le libéralisme a développé la contre-culture libérale-libertaire, pour promouvoir l’individu-roi. « Il est interdit d’interdire » en étant le principal argument. Ce à quoi répondait par ailleurs Jacques Lacan : « Il n’y a pas de subversion possible sans Loi ». Cette contre-culture a rencontré un écho important dans les milieux universitaires. Étudiants comme enseignants.
     
    Ce mouvement atteint son apogée avec l’éloge de la diversité ( versus ce qui nous unit ), sous toutes ses formes, notamment par la promotion de « communautés » diverses: raciales, sexuelles, etc, développant le « tous contre tous » cher au capitalisme libéral.
     
    En association avec la règle de l’Union Européenne, à savoir la « concurrence libre et non faussée », le citoyen a été transformé en consommateur. Avec une injonction, « librement » consentie, d’acheter le moins cher. Ce qui a notamment conduit à la destruction de notre industrie et à la mort de la paysannerie. 
     
    Et culturellement et politiquement, s’ensuit l’ignorance de la seule communauté qui soit reconnue en République, la communauté nationale. N’oublions pas que c’est l’Etat révolutionnaire qui a créé la Nation, que nous commémorons chaque 14 juillet. La nation comme lieu de la solidarité inconditionnelle et anonyme entre les citoyens. La République, dans sa constitution, ne reconnait des droits qu’aux individus, pas à quelque communauté que ce soit.
     
    Avec une telle imprégnation culturelle libérale-libertaire, il ne pouvait qu’y avoir une réaction d’importance. La bataille est à présent menée par les milieux conservateurs pour regagner ce terrain. Nicolas Sarkozy l’avait entamée afin de se faire élire. Avec succès.
     
    Ce qui est plus important actuellement, c’est que la droite s’empare de thèmes qui ont été abandonnés par la gauche: nation, frontières, sécurité sont des principes essentiels au peuple. Il en va de sa survie. 
     
    Mais peut-on penser que la droite, qu’elle soit extrême ou bonapartiste, puisse tenir ses engagements ? Certes, le RN sera tenu par son électorat, qui est loin d’être fasciste. Que se passera-t-il quand il le trahira ?
     
    Comment imaginer que notre société ne soit pas devenue violente ? Comment ne pas craindre que cet ensauvagement  s’aggrave ?
     
    Comment réagir ?
     
    Comment construire une alternative à la destruction programmée du bien le plus cher au peuple, la Nation ?
     
    Repartir des principes de la République, leur redonner leur valeur, si l’on veut bien considérer qu’elle est toujours la solution. Transmettre ces principes aux jeunes générations , atteintes par l’individualisme-roi.
     
    « Nous sommes ce que nous devons ». 
    Endettés envers la génération précédente, d’une dette dont nous nous libérons par la transmission de la culture, du savoir, des principes, à la génération suivante.
     
    L’alternative à cette société inféodée au capital financier mondialisé demande de la sueur, du sang et des larmes. Pour dire que redevenir citoyen suppose de se serrer la ceinture. Impossible de continuer à consommer autant qu’actuellement.
     
    Restaurer liberté,  égalité et fraternité impose de retrouver notre indépendance. Cela suppose des investissements importants dans l’énergie, qui doit être accessible et abondante pour rebâtir une industrie, et notamment dans les domaines stratégiques. Se libérer de la dépendance aux GAFAM et donc aux USA demande un investissement technologique coûteux dans les systèmes d’exploitation ou les Data Center. 
     
    Ce ne sont que quelques exemples permettant d’expliciter l’ampleur du projet politique à construire pour sortir de l’impasse actuelle. Ce projet ne peut s’inscrire que dans le temps long.
     
    Ce sera par l’ambition, la force d’un projet collectif, l’union…. Et non par la violence.
     
     

    • Descartes dit :

      @ Paul

      [Cher Descartes, voici ce que j’ai pu poster sur mes réseaux. Je me suis inspiré en grande partie de ce que tu peux écrire sur ton blog, et t’en suis donc redevable. J’espère que tu me le pardonneras.]

      Pardonné par avance. On dit que l’imitation est la plus sincère des flatteries…

      [Ce qu’il s’est passé à Lyon est bien sûr un évènement grave: le lynchage d’un homme en raison de ses convictions.]

      Je pense qu’il y a là une nuance importante à garder en tête. Si Deranque a été tué, c’est moins pour ses « convictions » que pour son « appartenance ». On est en effet dans une forme d’affrontement qu’on peut qualifier de « tribale ». C’est le « nous » contre « eux ». Il est d’ailleurs révélateur que les groupes violents à gauche ne se définissent pas comme porteurs d’un projet, mais au contraire par opposition à une autre « tribu ». Qu’est ce qui définit les « antifas », si ce n’est leur opposition à la « tribu » des « fascistes » ?

      [Mais d’où vient principalement la violence progressive de notre société?
      C’est le pacte hobbesien qui est atteint dans ses fondements. Ce pacte que concluent les individus en attribuant à une structure, telle l’Etat pour nous, le monopole de la violence légitime. Mais fort justement, l’Etat doit être vécu comme une instance légitime. (…)]

      Je partage globalement cette analyse, mais je pense qu’il faut faire la distinction entre différents types de violence. Il y a, oui, une forme de violence sociale qui se développe dans le vide laissé par le retrait de l’Etat en tant que détenteur du monopole de la force légitime. Mais je ne crois pas que ce soit applicable à la violence d’un groupuscule comme la Jeune Garde. Je pense qu’il y a là une question totalement différente, celle d’une jeunesse – ou plutôt d’une adolescence prolongée – qui vit dans une société qui n’offre plus de parcours balisé, avec ses cérémonies de passage et d’initiation, pour accéder au monde adulte.

      Il faut aujourd’hui lire et relire « la guerre des boutons » de Louis Pergaud, un livre extraordinaire dans sa simplicité, qui montre bien comment la violence infligée et subie permet la construction d’un groupe. Ce processus est à mon sens indispensable pour la construction de la personnalité et l’intégration au groupe. Et c’est à la société de canaliser cette violence de manière à réduire la casse, de la sublimer à travers des cérémonies et des rituels pour lui retirer une partie de ses dangers. C’est l’incapacité des institutions à faire ce travail qui fait que des évènements qui étaient banals il y a quelques années – une soirée étudiante, un bizutage, un match de football, une fête en plein air – font des morts et des blessés.

      [« Nous sommes ce que nous devons ».]

      J’ai beaucoup aimé cette formule. Connaissez-vous le nom de son auteur ?

      [L’alternative à cette société inféodée au capital financier mondialisé demande de la sueur, du sang et des larmes. Pour dire que redevenir citoyen suppose de se serrer la ceinture. Impossible de continuer à consommer autant qu’actuellement.]

      Ca dépend qui… tout le problème est là : quand on parle de « serrer la ceinture », c’est de la ceinture de qui qu’on parle ?

      [Restaurer liberté, égalité et fraternité impose de retrouver notre indépendance. Cela suppose des investissements importants dans l’énergie, qui doit être accessible et abondante pour rebâtir une industrie, et notamment dans les domaines stratégiques. Se libérer de la dépendance aux GAFAM et donc aux USA demande un investissement technologique coûteux dans les systèmes d’exploitation ou les Data Center.]

      Je pense que parmi les investissements, vous avez omis l’éducation – au sens large du terme. Et sur cette question, l’investissement n’est pas tant matériel que culturel. Il s’agit non pas de donner plus de moyens, mais de mieux utiliser les moyens existants – qui sont considérables – dans le bon sens.

    • Claustaire dit :

      Intéressante et cohérente réflexion. Merci pour votre échange avec notre hôte.
       
      Il pourrait être utile que soit développé, illustré ce que vous entendez par un “projet collectif d’union”.
       
      Pour ma part, depuis que s’est encore aggravé le fossé (sinon les tranchées) entre diverses forces ou mouvements, partis ou particules de gauche,  je commence à me demander si, pour échapper l’an prochain au sinistre dilemme entre LFI (Mélenchon) et le RN (Bardella), il ne faudrait pas consentir à une Nouvelle Union Démocrate et Sociale (la NUDES) entre la social-démocratie (genre PS et proches) et la libérale-démocratie (genre Modem et Renaissance), permettant, pourquoi pas, de mettre face à Bardella un Attal, deux jeunes loups aux dents aussi longues l’un que l’autre. 
       
      En tout cas, faute de la primaire sérieuse qu’auraient pu organiser entre eux de vrais partis politiques (s’ils ne s’étaient pas suicidés ou déconsidérés), il me semble que, faute d’un candidat présenté par le genre de NUDES que j’évoque, seuls des sondages répétés pourraient permettre de faire émerger le candidat rassemblant le maximum de consensus médiatico-politique et susceptible d’éviter l’élection d’un candidat du LRN (LR + RN).

      • Descartes dit :

        @ Claustaire

        [Pour ma part, depuis que s’est encore aggravé le fossé (sinon les tranchées) entre diverses forces ou mouvements, partis ou particules de gauche, je commence à me demander si, pour échapper l’an prochain au sinistre dilemme entre LFI (Mélenchon) et le RN (Bardella), il ne faudrait pas consentir à une Nouvelle Union Démocrate et Sociale (la NUDES) entre la social-démocratie (genre PS et proches) et la libérale-démocratie (genre Modem et Renaissance), permettant, pourquoi pas, de mettre face à Bardella un Attal, deux jeunes loups aux dents aussi longues l’un que l’autre.]

        Et ensuite ? Une fois que vous aurez votre « NUDES », que son candidat aura gagné l’élection présidentielle et obtenu une majorité à l’Assemblée – j’imagine que c’est là votre objectif, car on voit mal l’intérêt de monter une telle alliance pour qu’elle se fasse battre – on fait quoi ? Quelle serait la politique qu’une alliance « entre la social-démocratie et la libérale-démocratie » pourrait mettre en œuvre ?

        Ce que vous proposez aboutirait à rester dans la continuité des trente dernières années, et plus précisément de prolonger la politique du chien crevé au fil de l’eau du couple Hollande-Macron. Jamais une telle alliance ne remettra en cause les principes de l’Europe maastrichtienne, et dans ce cadre aucune politique de réindustrialisation et de revitalisation du secteur productif n’est possible. Aucune chance non plus qu’une telle alliance mette en place une véritable politique d’immigration fondée sur l’assimilation – cela ferait trop de peine au patronat. En ne parlons même pas de la politique fiscale : on ne peut compter sur une alliance dont la base sociologique est constituée des classes intermédiaires et bourgeoises pour remettre en cause le statu quo.

        Et c’est précisément ce statu quoi qui alimente l’extrême droite. Quelle serait à votre avis la réaction des couches populaires à l’élection d’un Attal, ce pur produit du VIIème arrondissement parisien, à l’Elysée ? Pensez-vous que cela les pousserait à abandonner le vote RN ?

        [En tout cas, faute de la primaire sérieuse qu’auraient pu organiser entre eux de vrais partis politiques (s’ils ne s’étaient pas suicidés ou déconsidérés),]

        Je ne vois pas très bien comment une telle « primaire » aurait pu résoudre le problème. Vous noterez d’ailleurs que lorsqu’il existait de « vrais partis politiques », les candidats n’étaient JAMAIS désignés par une mécanique de cette nature. Parce que les « vrais partis politiques » négocient de puissance à puissance, s’entendent sur les noms et les programmes. Le système de la primaire est vicié par construction : il consiste à présenter devant un corps électoral restreint un ensemble de candidats qui portent des lignes différentes, en supposant que les électeurs du candidat qui ne sera pas retenu – et les candidats en question – reporteront leur soutien sur celui qui sera désigné. Mais c’est là une absurdité : imaginez une primaire entre Roussel, Mélenchon, Glucksmann et Tondelier. Je pourrais participer parce que j’ai envie que Roussel soit candidat. Mais s’il n’est pas retenu à l’issue de la primaire, JAMAIS, vous entendez, JAMAIS je ne voterai pour les autres. Plutôt me couper une main que de mettre un bulletin pour eux dans l’urne. Et j’imagine que les partisans de Glucksman, de Tondelier ou de Mélenchon agiraient probablement de même si Roussel était retenu. Alors, à quoi sert la primaire ?

        [il me semble que, faute d’un candidat présenté par le genre de NUDES que j’évoque, seuls des sondages répétés pourraient permettre de faire émerger le candidat rassemblant le maximum de consensus médiatico-politique et susceptible d’éviter l’élection d’un candidat du LRN (LR + RN).]

        Et une fois élu, ce candidat ferait quelle politique ? Vous semblez oublier que l’élection n’est pas un concours de beauté. Qu’une fois un candidat élu, il lui faut gouverner…

  16. Basset-Chercot dit :

    “la vague néo-puritaine qui s’abat sur nous depuis le début du siècle”
    A l’évidence l’affaire Epstein a trouvé une caisse de résonance dans une époque marquée par #MeToo. Si vous faites allusion à cela, il me semble que c’est singulièrement méjuger la portée et les motivations profondes des  femmes qui ont porté dans le débat public tout un pan de violences que la société patriarcale tenait commodément sous couvert depuis des lustres.

    • Descartes dit :

      @ Basset-Chercot

      [“la vague néo-puritaine qui s’abat sur nous depuis le début du siècle” A l’évidence l’affaire Epstein a trouvé une caisse de résonance dans une époque marquée par #MeToo. Si vous faites allusion à cela, il me semble que c’est singulièrement méjuger la portée et les motivations profondes des femmes qui ont porté dans le débat public tout un pan de violences que la société patriarcale tenait commodément sous couvert depuis des lustres.]

      Je ne m’intéresse pas vraiment aux « motivations profondes » de tel ou tel acteur, qui ne sont accessibles objectivement qu’à ceux qui sont capables de lire dans les pensées, ce que ni vous ni moi je pense ne sommes en mesure de faire. Mais je voudrais m’arrêter un instant sur un point qui peut paraître trivial mais qui est révélateur, à savoir, le nom du « mot-dièse » choisi par ce mouvement, « #MeToo ». Qui se traduit mot à mot par « moi aussi », mais qui a un sens qui s’apparente plus à notre expression « et moi, et moi, et moi ». Un choix qui évoque l’existence d’une « communauté » dont l’admission est conditionnée au statut de victime des « violences de la société patriarcale ». Compte tenu des avantages symboliques et réels qu’une telle appartenance emporte avec elle, il n’est pas étonnant que beaucoup de personnes cherchent désespérément dans leur histoire un événement qui leur ouvre les portes de cette communauté. Quitte à « réinterpréter » un épisode banal ou bien à l’inventer de toutes pièces. Et ce processus n’est pas nécessairement volontaire, il peut parfaitement être inconscient, ou induit à des fins thérapeutiques.

      Après, on peut regarder la « portée » de cette action. Quand on regarde ce que sont devenues les relations humaines entre les sexes, marquées par la rhétorique du soupçon, de la concurrence victimaire, de la dialectique de l’offense, j’ai du mal à y voir un progrès. On va vers une société où l’on n’osera plus caresser un enfant dans la rue, ou l’on n’osera pas embrasser une collègue, où l’on n’osera pas faire l’amour sans un acte notarié constatant le consentement. On le voit d’ailleurs dans toutes les enquêtes : les jeunes ont de moins en moins de contacts physiques. C’était Catherine Sauvage, une femme donc, qui chantait « j’aime les baisers volés ». Qui aujourd’hui se risquerait à « voler » un baiser, au risque de se retrouver entre deux gendarmes ?

  17. Roman dit :

    Bonjour Descartes,
     
    Allez-vous faire un article sur la dernière séquence ? 
    Cette gauche qui exalte la violence à condition que celle-ci soit exercée à l’encontre de pseudo-fascistes me répugne profondément, le terme de “facho” étant particulièrement vague et permettant d’englober une grande partie de ceux qui les contredisent. Je trouve que le dernier article de Lordon, à la fois pitoyable et plein de verve la résume bien : https://blog.mondediplo.net/les-collaborateurs
    Entre cela et cette fuite en avant racialiste (Obono, Hassan et surtout Bilongo qui poussent tous à voter pour des candidats sur des bases raciales), jamais recadrée par Mélenchon, LFI est en passe de devenir le parti le plus détestable possible. 
    Néanmoins je trouve absolument ridicule de consacrer une minute de silence à l’assemblée nationale à ce jeune homme, je ne vois pas ce qui le placerait au dessus des autres homicides. Comme pour l’affaire Nahel, l’AN cède à la pression médiatique en imaginant apaiser une France à feu et à sang.

    • Descartes dit :

      @ Roman

      [Allez-vous faire un article sur la dernière séquence ?]

      Cela va de soi. Pour qui s’intéresse à la politique française, difficile de faire l’impasse.

      [Cette gauche qui exalte la violence à condition que celle-ci soit exercée à l’encontre de pseudo-fascistes me répugne profondément, le terme de “facho” étant particulièrement vague et permettant d’englober une grande partie de ceux qui les contredisent.]

      Je pense que vous voyez ici une unité entre des groupuscules violents, qui ont toujours existé dans notre longue histoire politique autant à gauche qu’à droite, avec une formation politique, LFI pour ne pas la nommer. Je pense qu’il y a là une erreur d’analyse. Le problème ici n’est pas que LFI « exalte la violence ». Le meurtre de Quentin Deranque n’a pas été organisé ni même voulu par LFI, qui risque d’ailleurs d’en être la première victime politique. Le problème – et c’est un problème politique, au sens le plus noble du terme – est que LFI cultive, pour des raisons logistiques et électorales, des liens avec un certain nombre de ces groupuscules, sans pour autant avoir sur eux le moindre contrôle politique. Et qui sont donc libres de choisir leurs cibles, leurs méthodes, leurs actions. Et forcément, lorsque cela dérape, on se trouve obligé de cautionner n’importe quoi.

      C’est un ancien du service d’ordre du PCF qui vous le dit : quand on arme des gens, quand on les autorise à utiliser de la violence – et dans certains contextes, c’est indispensable – il faut s’assurer que ces gens sont soumis à un contrôle politique de fer sur eux. L’exigence doit être totale, et en cas de dérapage la sanction immédiate. C’est ce que fait n’importe quel Etat lorsqu’il soumet la police ou les armées à une discipline particulière. Lorsqu’on a des « chiens de guerre », il faut les tenir en laisse et très court, sans quoi ils finissent par faire des bêtises, voire à se retourner contre vous. Seulement, cela suppose une structuration interne que LFI, mouvement gazeux dont la hiérarchie repose sur l’allégeance inconditionnelle au chef tout-puissant, n’a pas.

      Ici, c’est une organisation gauchiste qui dérape. Mais c’est de la drague d’organisations islamistes qui vient le plus grand danger pour LFI. Après avoir défilé avec des organisations liées aux Frères Musulmans, quelle serait la situation si l’une de ces organisations apparaissait liée à des actes de terrorisme ou au trafic de drogue, par exemple ?

      [Je trouve que le dernier article de Lordon, à la fois pitoyable et plein de verve la résume bien : (…)]

      L’article en question est effectivement pitoyable. D’abord, parce qu’il établit une hiérarchie entre les morts selon leurs opinions politiques, sujet qui reste très glissant. Ensuite, parce qu’en formulant l’idée « qu’il existe des antifascistes parce qu’il existe des fascistes », outre le fait que c’est une tentative très maladroite de justification (« c’est lui qui a commencé… »), il fait une très sérieuse erreur d’analyse. Lordon voit des « fascistes » partout mais, soyons sérieux, le poids des « hordes fascistes » dans la politique française est nul ou presque. Ecrire que « la société est abandonnée à des milices, tolérées par tout l’appareil d’État, depuis les bas-fonds de sa police jusqu’aux sommets de l’administration et du gouvernement, préfets et ministres », c’est du pur délire. Ce délire n’est pas innocent. En présentant la gauche comme une sorte de forteresse assiégée par des « milices », qui plus est tolérées au plus haut niveau, ce discours justifie tous les dérapages. Si les « milices » peuvent se pointer chez vous avec le soutien de la police, des préfets, des ministres, alors il est normal de s’armer clandestinement, d’organiser des expéditions punitives contre ces « miliciens », et même de les abattre dans la rue. Après tout, on a le droit de se défendre, non ?

      LFI a fait un faux-pas, c’est incontestable. Et ses adversaires en profitent, ce qui est de bonne guerre. Si les collaborateurs d’un député RN avait participé à l’assassinat d’un membre de la Jeune Garde, on aurait vu le gourou développer les mêmes discours que les autres utilisent aujourd’hui contre lui, et Lordon aurait été le premier à se fendre d’un article dans ce sens.

      Lorsque Mélenchon, pour caresser son électorat « jeune » dans le sens du poil, chante les louanges d’une organisation dont le moins qu’on peut dire est que l’idéologie est dangereuse, les méthodes brutales, et le contrôle politique inexistant, il prend un risque. De la même manière qu’il prend un risque en faisant des mamours, toujours pour des raisons électorales, à des organisations proches de la galaxie islamiste. On ne peut pas ensuite jouer les victimes lorsque la bombe qu’on a soi-même contribué à fabriquer explose, au motif qu’on n’avait pas l’intention de la faire exploser.

      [Entre cela et cette fuite en avant racialiste (Obono, Hassan et surtout Bilongo qui poussent tous à voter pour des candidats sur des bases raciales), jamais recadrée par Mélenchon, LFI est en passe de devenir le parti le plus détestable possible.]

      Mais vous noterez qu’à chaque fois le problème est le même : l’absence d’instances qui puissent définir une ligne politique, exercer un contrôle sur ceux qui la portent, et sanctionner ceux qui s’en écartent. Autrement dit, pour utiliser une expression qui vient de l’organisation du PCF, l’exercice d’un « contrôle politique » au sein de l’organisation. La logique populiste du gourou, qui cherche à flatter chaque groupuscule activiste, fait le reste. Obono, Hassan ou Bilongo parlent à « leur » électorat, sans qu’il y ait une corde de rappel pour éviter qu’en cherchant à gagner cet électorat on en perde un autre.

      [Néanmoins je trouve absolument ridicule de consacrer une minute de silence à l’assemblée nationale à ce jeune homme, je ne vois pas ce qui le placerait au-dessus des autres homicides. Comme pour l’affaire Nahel, l’AN cède à la pression médiatique en imaginant apaiser une France à feu et à sang.]

      Je serais plus nuancé. L’homicide motivé par un conflit politique – et il ne fait pas de doute que Quentin Deranque a été assassiné pour sa position politique, et non pour lui voler son portefeuille – est une question politique, et il n’est pas déraisonnable de discuter l’affaire dans l’enceinte de l’Assemblée ou même de faire une minute de silence. Dans le cas de Nahel, la « politisation » de l’affaire était purement tactique.

  18. Rogers dit :

    Merci René pour vos réponses, 
    Auriez-vous qqs livres à me conseiller sur le fascisme et son histoire? J ajoute en dessous un extrait de Vivek Chibber qui me semble plutôt proche de votre analyse.
    Il est très peu probable que le fascisme soit à l’ordre du jour politique en Europe et aux ÉtatsUnis. Je doute même qu’il se profile à l’horizon en Inde, le pays où il représente la plus grande menace. Mais ce n’est pas une raison pour nous reposer sur nos lauriers. Même si une menace fasciste réelle est peu probable, une érosion profonde et durable de la culture démocratique est à l’ordre du jour partout dans le monde. Notre capacité à y faire face et à reconstruire les outils nécessaires à la participation démocratique dépend d’une analyse sans complaisance de la conjoncture, sans s’adonner à l’hyperbole ou l’hystérie, ce que la gauche a tendance à faire chaque fois qu’un conservateur gagne une élection.

    Vivek Chibber est sociologue à l’université de New York (NYU) et a récemment publié The ABCs of Capitalism chez Verso (2018). Il est également rédacteur en chef de Catalyst Magazine.

    Le fascisme est le nom donné à la forme de gouvernance qui s’est développée dans les deux décennies qui ont suivi la Première Guerre mondiale; l’Italie et l’Allemagne étant les cas les plus connus. Il est associé à beaucoup de choses et il n’existe pas de consensus quant à son essence. Mais, la plupart des gens s’accordent à dire que l’une de ses principales caractéristiques est le démantèlement des libertés démocratiques, la suspension des droits politiques, une idéologie nationaliste féroce et une notion de communauté politique fondée sur une forte dose de racisme et de xénophobie. Certains de ces éléments se retrouvent aujourd’hui chez les partis de droite, notamment la xénophobie et le racisme. Et c’est ce qui conduit beaucoup de personnes à suggérer que ces partis sont une nouvelle incarnation du fascisme de l’entre-deux-guerres. Mais, si les similitudes sont tout à fait réelles, il y a lieu cependant d’être sceptique à l’égard des affirmations les plus enflammées.
    La raison fondamentale pour laquelle ces partis ne représentent pas une menace fasciste est qu’il n’y a aucun signe indiquant que les classes dirigeantes les soutiennent. Dans toute démocratie moderne, remporter des sièges au gouvernement exige un succès électoral et il ne fait aucun doute que la droite a miné la base électorale des principaux partis, y compris celle des partis de gauche. Mais, pour réussir à gouverner le monde et à réaliser le genre de transformations politiques associées au fascisme de l’entre-deux-guerres, il faudrait obtenir l’assentiment et le soutien des groupes qui comptent vraiment, c’est-à-dire les banquiers et les industriels qui contrôlent l’économie et financent les campagnes électorales des partis. Pendant l’entre-deux-guerres, les élites économiques se sont tournées vers les fascistes en grande partie parce qu’elles considéraient la gauche comme une menace pour leur survie et que tous les autres stratagèmes destinés à détruire la gauche avaient échoué. Elles étaient prêtes à se plier à la restructuration radicale de l’État parce que cela semblait être la seule solution à un problème politique insoluble. C’était une tentative désespérée de maintenir leur pouvoir, sans doute une surestimation de la menace posée par les partis communistes, même si cette perception n’ait pas été sans fondement.
    Aujourd’hui, la situation est très différente. Le succès actuel de la droite se produit dans un contexte d’implosion de la gauche et de repli massif du mouvement syndical. Il n’y a de menace ni pour les profits et la stabilité économique, ni pour l’ordre politique. Même si la croissance s’est ralentie dans tous les secteurs, la répartition entre les salaires et les bénéfices est massivement favorable à ces derniers. En effet, même le resserrement des marchés du travail ne semble pas donner d’impulsion durable aux augmentations de salaires. Pour les employeurs, la situation est donc presque aussi idéale qu’au cours du dernier demi-siècle. L’une des raisons pour lesquelles l’envol des salaires ne s’est pas produit est que l’ère néolibérale, même si elle semble maintenant s’essouffler, a légué un environnement institutionnel dans lequel tous les mécanismes traditionnels de pression des travailleurs sur les employeurs ont été abolis: syndicats, partis politiques, communautés culturelles, etc. Les travailleurs sont maintenant confrontés à leurs employeurs en tant qu’individus, en tant que porteurs atomisés de la force de travail, privés de tout soutien social et de toute solidarité de classe. Le résultat de cette érosion des institutions sociales est une chute catastrophique de la capacité d’action collective, à agréger des intérêts individuels en revendications collectives.
    Fondamentalement, les pauvres jouissent de toute la gamme des droits politiques, mais sont de moins en moins en mesure de les exercer. Ils peuvent voter, mais ne peuvent avoir beaucoup d’influence sur les programmes des partis: ils peuvent choisir des députés, mais n’ont pas la capacité de les tenir pour responsables; ils ont le droit à la parole, mais le débat politique est entièrement dominé par les élites qui l’abreuvent de déclarations formelles et préfabriquées. Il en résulte une tendance croissante au cynisme et au désespoir, au sentiment que toute tentative de participation est inutile et que le système est entièrement truqué. Ils abandonnent la politique et essaient simplement d’acheter leur liberté en devenant plus individualistes dans le monde du travail.
    Dans cette situation, il n’y a tout simplement aucune raison d’éradiquer les droits politiques et de démanteler la démocratie, comme l’ont fait les fascistes dans les années 1930. Ce serait contreproductif. Ce que les classes dirigeantes cherchent à faire, c’est dominer le processus politique. Mais, il n’est pas nécessaire que cela passe par l’exclusion formelle des citoyens. Cela reste bien sûr une option. Mais, si les pauvres et les classes travailleuses choisissent de quitter simplement l’arène politique ou d’aller volontairement à droite, le fascisme ne devient pas seulement inutile, il peut aussi nuire aux intérêts des élites. Comme Noam Chomsky l’a souligné à maintes reprises, enlever des droits aux gens a tendance à susciter une réaction: ils veulent les récupérer, même s’ils n’en ont fait qu’un usage intermittent. La meilleure option est de continuer avec les oripeaux formels de la démocratie, tout en érodant la capacité et la volonté des gens à les utiliser. La meilleure stratégie n’est donc pas d’éradiquer les droits, mais de les rendre inapplicables.
    Cela ne veut pas dire que tout est sous contrôle pour les élites dirigeantes. L’échec économique du néolibéralisme, qui a permis le développement de ces partis de droite, a conduit dans le même temps à son effondrement idéologique. Dans un grand nombre de pays, les citoyens considèrent aujourd’hui ce modèle comme profondément illégitime. Et, faute d’autres moyens pour exprimer leur mécontentement, ils canalisent leurs frustrations dans l’arène électorale. Ils votent pour la droite parce qu’à l’heure actuelle, c’est la formation politique qui stimule le plus la demande économique, alors que la gauche traditionnelle est totalement compromise et que c’est elle qui, trop souvent, a imposé l’austérité aux travailleurs. La droite radicale, jusqu’à présent en marge du système, a su capitaliser ce mécontentement. Mais, c’est précisément parce que les banquiers et les industriels ne voient aucunement leur pouvoir profondément menacé, qu’ils n’encouragent aucune initiative visant à démanteler l’État démocratique. Ils continuent simplement à réduire la portée de la participation politique des citoyens.
    Et c’est là que réside la véritable menace. L’obsession du fascisme obscurcit la capacité de la gauche à voir que nous sommes confrontés à un développement nouveau du capitalisme, à une situation dans laquelle une forme oligarchique de gouvernement est consolidée alors même que les institutions démocratiques formelles restent en place. Ce qui cimente une exclusion politique fondée, non pas sur une répression ouverte, mais sur l’augmentation des obstacles à la participation politique, sur l’atomisation de la population par les forces du marché et sur la diabolisation des petits groupes. Cela conduit à une forme nouvelle et plus subtile de contrôle politique, où la violence est exercée de manière plus judicieuse, où les tribunaux et la loi sont utilisés pour disperser tout signe de protestation collective, où la nature même de la participation politique est réduite à la ratification de décisions déjà prises à huis clos. C’est cela qui est à l’ordre du jour de la nouvelle droite. Une situation bien différente de celle des années 1930, mais tout aussi dangereuse.
     

    • Descartes dit :

      @ Rogers

      [Auriez-vous qqs livres à me conseiller sur le fascisme et son histoire ?]

      En France, où le mot « fasciste » est mis à toutes les sauces, on trouve finalement assez peu d’historiens qui se soient vraiment penché sur la question, peut-être justement parce que les idées « fascistes » au sens strict du terme n’ont jamais pesé vraiment sur la politique française. J’ai beaucoup aimé les livres d’Emilio Gentile, dont beaucoup sont traduits au Français. Prenez par exemple « Qu’est-ce que le fascisme ? : Histoire et interprétation ». Ou bien, si vous préférez une vision anglo-saxonne, qui a le défaut d’être plus moralisante, prenez « Anatomie du fascisme » de Paxton.

      [La raison fondamentale pour laquelle ces partis ne représentent pas une menace fasciste est qu’il n’y a aucun signe indiquant que les classes dirigeantes les soutiennent.]

      Exactement mon point. Ce qui a rendu le fascisme dangereux, ce qui lui a permis d’arriver au pouvoir et de faire une politique réellement « fasciste », c’est le soutien des classes dirigeantes. Un soutien acquis en grande partie parce que ces classes voyaient dans le fascisme une protection efficace contre le danger communiste, danger d’autant plus vivace après l’échec des interventions occidentales du début des années 1920 contre le régime bolchévique. Il est clair qu’aujourd’hui le contexte est tout autre, et on l’a bien vu en 2017 puis en 2022 : les classes dominantes se sont quasi unanimement rangées du côté de Macron contre Le Pen.

      Dans les années 1930, l’idéologie « fasciste » était le moyen pour les classes dominantes de stériliser la participation politique des classes populaires en captant leur vote et en les détournant du socialisme ou du communisme. Aujourd’hui, la capacité de l’extrême droite à capter le vote des couches populaires est précisément ce qui effraie les classes dominantes.

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