Voyage en nouvelle France

« Sans mémoire, tout est nouveau » (Maurice Roche)

Mes chers lecteurs, je vous présente d’abord des excuses d’avoir négligé ce forum ces dernières semaines. J’étais en effet accaparé par un retour aux sources dont je raconterai peut-être quelques détails dans un futur article. Et peut-être verrez-vous un changement de perspective dans mes papiers suite à cette expérience. Car prendre de la distance, c’est réaliser d’une façon contradictoire l’universalité des problèmes qui se posent à des sociétés différentes mais qui se partagent un monde organisé par le même mode de production – le capitalisme mondialisé, pour aller vite – mais aussi les différences d’approche qui sont le produit d’une histoire spécifique.

Le retour dans la politique française me ramène naturellement à la « nouvelle France ». Non pas celle qu’on appelle aujourd’hui le Québec, mais celle qu’on retrouve dans les discours des « insoumis ». Il faut dire que, contrairement aux paysages magnifiques de la Belle Province, le paysage intellectuel de notre monde politique est plutôt morne. On ne voit pas souvent surgir une position originale, une analyse créative, une vision nouvelle. A droite, le discours néolibéral – celui de la « mondialisation heureuse » – s’épuise et alimente un retour à la vision conservatrice classique, celle du patron-roi et de la phobie fiscale. A gauche, le Parti socialiste s’apprête à publier un programme qui ânonne les vieilles rengaines social-démocrates et eurolâtres, et ce n’est guère mieux chez les tribus écologistes ou communistes. Ce désert offre une avenue d’opportunités pour les gens comme Mélenchon, tacticien de génie qui a bien compris l’importance de fabriquer en permanence des nouveaux concepts – ou du moins, des nouveaux syntagmes qui peuvent faire l’illusion de nouveauté. C’est lui qui, après l’invention de la « révolution citoyenne » a projeté d’abord la « nouvelle union populaire, écologique et sociale », puis le « nouveau front populaire ». Et maintenant, la « nouvelle France ».

Quel point commun entre ces syntagmes ? Et bien… on ne peut que remarquer l’usage obsessionnel du mot « nouveau » pour désigner une structure. On notera d’ailleurs que cet usage en politique est relativement récent. Si l’on parle après 1792 de « l’ancien régime », les factions qui s’affrontent parlent de république ou de monarchie constitutionnelle, mais aucune ne caractérise l’organisation révolutionnaire comme le « nouveau régime ». A la Libération, alors qu’on aurait pu parler légitimement d’une France « nouvelle », le CNR insiste au contraire sur l’objectif de « rétablir » la France dans sa souveraineté et sa grandeur. On aurait du mal à trouver dans le nom d’une structure politique un terme qui insiste sur la « nouveauté » de celle-ci avant la fin du XXème siècle : le Parti radical, le Parti socialiste, le Parti communiste, le Front national, les centristes, les différents avatars du parti gaulliste choisissent leur nom en fonction des valeurs ou des idées qu’ils portent, et insistent plus sur la continuité que sur la nouveauté. Le Parti socialiste, pourtant né sur les cendres de la SFIO, ne s’appellera pas « nouveau parti socialiste » ou « nouvelle SFIO ». FO, née d’une scission de la CGT, ne s’appellera pas « nouvelle CGT ». Les gaullistes prendront successivement les noms de Rassemblement du peuple français, Union pour la nouvelle république (notez que l’adjectif « nouvelle » s’applique à la République, et non au parti), Union des démocrates pour la république, et finalement Rassemblement pour la république. A aucun moment on n’a cru bon de souligner la « nouveauté » de l’organisation. Le but est de mettre l’accent sur le projet qu’on porte, et non de souligner la nouveauté.

Le premier parti d’une certaine importance qui met en exergue sa « nouveauté », ce sera le Nouveau parti anticapitaliste, fondé en 2009 par agglomération de différentes chapelles trotskystes (1). Et depuis, le mot fait florès à gauche. Mais il y a toujours dans le mot « nouveau » une ambigüité. S’agit-il d’un « nouveau » qui se veut un renouvellement d’un passé revendiqué, ou d’un « nouveau » qui rejette cette continuité ? Il est incontestable que dans l’expression « nouveau front populaire » on veut marquer une continuité. Le « nouveau » prétend ici continuer l’œuvre de « l’ancien », considéré comme une expérience fondatrice. Dans la « nouvelle union populaire, écologique et sociale », il y a une volonté de rupture entre les « anciennes unions », vécues plutôt comme des échecs ou tout au moins des expériences au bilan très nuancé, et cette « nouvelle union » censée finalement réussir là où les autres ont échoué.

On notera que cette dichotomie opposant l’ancien et le nouveau est le contraire de la pensée dialectique, pour qui le nouveau est le dépassement de l’ancien, et non sa négation. Elle rejoint l’imaginaire d’une gauche qui s’imagine pouvoir « du passé faire table rase », sans comprendre que, comme le signalait Marx, « Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. La tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants ».

Que penser alors de la « nouvelle France » ? Dans une note de l’Institut La Boétie publiée dans le blog de Jean-Luc Mélenchon (2) – et donc revêtue de l’imprimatur de la plus haute autorité des « insoumis », si l’on me pardonne l’oxymore – on définit la « nouvelle France » d’abord comme un objet déjà existant : « si l’on prend comme référence l’année de naissance de notre régime politique, la Ve République, la France a connu d’importantes mutations sociologiques, économiques et même anthropologiques. C’est d’abord ce simple constat que recouvre le concept de « nouvelle France » ». Le problème est qu’un observateur qui se situerait en 1960 pourrait faire le même constat : dans les soixante années qui précédèrent cette date, le pays aura connu deux guerres mondiales, la création de la sécurité sociale, le vote féminin, l’électrification, l’impôt sur le revenu, la généralisation de l’automobile, l’explosion de la bombe d’Hiroshima, les ordinateurs, la télévision, l’aviation commerciale… Des « mutations sociologiques, économiques et même anthropologiques » aussi importantes sinon plus que celles que nous avons connues depuis 1958. Et ne parlons même pas de celui qui se situerait en 1850… La France d’aujourd’hui ne serait donc pas, suivant ce raisonnement, la « nouvelle France », mais la « nouvelle nouvelle nouvelle nouvelle (…) France », avec un certain nombre de « nouvelle » à rajouter au milieu. Ce qui pose la question de savoir en quoi consiste exactement « l’ancienne France » à laquelle la « nouvelle » s’oppose.

Cette définition illustre le fameux dictum selon lequel « toute époque aime à se concevoir elle-même comme singulière ». Les théoriciens de la « nouvelle France » voient une rupture fondamentale à leur porte, alors qu’on pourrait en fait parler d’une continuité faite d’une succession de petites ruptures. Il n’existe pas une « ancienne France » qui s’opposerait à la « nouvelle France », mais une succession ininterrompue de « Frances », chacune « nouvelle » par rapport à la précédente. Et c’est cette succession d’états qui définit la « France » comme entité historique. Quand on parle de « la France » on ne parle pas de la France de 2026, de celle de 1958, de celle de 1789 ou de celle de 1650, mais on parle de toutes ces « Frances » en même temps, ou plus précisément, de l’entité qui contient cette succession de « Frances ». Louis XI, Richelieu, Louis XIV, Napoléon, De Gaulle, ont tous dirigé « la France », même si le pays qu’ils dirigeaient n’était pas tout à fait le même… et pas tout à fait un autre.

Mais la « nouvelle France » des « insoumis » a un deuxième aspect, et c’est là que commencent les contradictions. La note en question précise que lorsqu’on parle de la « nouvelle France », « Il s’agit aussi (4) d’un ensemble de groupes sociaux émergents, en pleine dynamique et particulièrement visés par le système économique et politique ». Autrement dit, la « nouvelle France » n’est pas un état du pays DANS SON ENSEMBLE, mais un sous-ensemble, séparé du reste de leurs concitoyens. La « nouvelle France » ne comprend que les individus qui appartiennent à certains « groupes sociaux émergents ». Et la conclusion est évidente : la France n’est plus une, deux « Frances » coexistent : la « nouvelle France » constituée de ces « groupes sociaux émergents », et ce qui reste, que par opposition on appellera « l’ancienne France ».

La note ne dit pas en quoi consistent ces groupes censés constituer la « nouvelle France », mais la note et sa conclusion laissent imaginer ce qu’ils peuvent être (notez l’ordre dans lequel ils sont listés, il n’est pas neutre) : la « nouvelle France », si l’on lit le texte, ce sont – dans cet ordre – les femmes, les « créolisés », les jeunes, la « nouvelle classe ouvrière » (5). Et on peut donc déduire ce qui constitue « l’ancienne France » : ce sont les mâles, blancs, plus si jeunes et appartenant à « l’ancienne classe ouvrière », c’est-à-dire, celle qui travaille dans l’industrie.

C’est cet aspect de la question qui permet de comprendre la démarche. La « nouvelle France » n’est pas une vision dans laquelle chaque Français aurait sa place. Ce n’est pas un projet de nation, qui implique une logique d’intégration et de solidarité inconditionnelle touchant l’ensemble de la collectivité. Elle configure au contraire une conception où un groupe, on n’ose pas dire une « communauté », est appelé à prendre le pouvoir sur l’ensemble de la société. Vous me direz que cela ressemble drôlement à la vision léniniste avec la « dictature du prolétariat ». La différence, fondamentale, est que la revendication du pouvoir par le prolétariat trouve pour les léninistes son fondement dans un élément structurel : c’est le travail qui seul produit la valeur. Il est donc normal que les travailleurs revendiquent le droit de décider comment cette valeur doit être utilisée, et notamment en empêchant ceux qui ne travaillent pas de prélever une partie de la valeur produite. On voit mal par contre au nom de quoi la « nouvelle France » pourrait revendiquer la domination sur l’ensemble de la société. Qu’est ce qui légitimerait l’exigence des femmes, des « créolisés », des jeunes, des travailleurs précaires à exercer le pouvoir ?

La réponse se trouve dans la formule que la note utilise pour caractériser ces « groupes sociaux émergents ». C’est le fait qu’ils sont « particulièrement visés par le système économique et politique ». Autrement dit, qu’ils en sont les « victimes ». Ici, on voit revenir un discours très ancien, celui de la rédemption par la souffrance, né avec le christianisme et que l’on retrouve sous différentes formes dans les discours de la gauche radicale. Ce discours est fondé sur un postulat, à savoir, que la souffrance vous confère une supériorité morale – à l’image des saints martyrs – et c’est donc parce que la « nouvelle France » souffre – de l’oppression sexiste, raciste, antijeunes, etc. – qu’elle est moralement supérieure et à ce titre digne de gouverner. Cette conception occulte bien entendu les contradictions qui traversent la « communauté souffrante ». On peut parfaitement être racisé et raciste – le massacre des Tutsis par les Hutus, ou plus près de nous les affaires récurrentes où l’on voit des « racisés » exploiter la détresse des migrants aussi « racisés » qu’eux en se faisant marchands de sommeil, passeurs ou proxénètes – fournissent de bons exemples. On peut être racisé et sexiste, et ce n’est pas les femmes musulmanes qui sont battues, forcées à porter le voile ou mariées de force « au bled » qui me contrediront. On peut même être femme et envoyer sans états d’âme ses filles se faire exciser « au pays ».

Ce sont ces contradictions qui, bien souvent, conduisent à des graves déceptions chaque fois qu’on s’illusionne sur la capacité des « souffrants » à construire un monde nouveau débarrassé des tares de l’ancien. Lorsque les « insoumis » s’imaginent que pour faire la « révolution féministe » ils peuvent compter sur le soutien des communautés « racisées », on ne sait s’il faut rire ou pleurer devant tant d’ingénuité… Et pourtant, cette croyance dans la « rédemption par les souffrants » est tenace, et reste peut-être l’un des derniers résidus de l’influence de la théologie chrétienne sur nos sociétés. En témoigne la conclusion de la note de l’Institut La Boétie : « Fédérer les différents éléments de la nouvelle France, pour qu’ils sortent la France de l’ornière dans laquelle un capitalisme oligarchique et une Vème république sclérosée l’ont mise :  c’est l’objectif de la stratégie de la Constituante ». On peut noter le sens profond de cette formulation : la « nouvelle France » est investie de la mission messianique de sortir la France, toute la France, de l’ornière.

On notera d’ailleurs qu’il y a dans cette formulation un retour à une autre logique ancienne, largement présente dans notre histoire politique, et notamment dans ses heures les plus noires, celle de la « haine de soi ». Cette logique qui conjugue la dévalorisation de la France et la conviction que celle-ci ne peut être « sortie de l’ornière » que par l’intervention d’une force extérieure. On retrouve ici les deux éléments. La dévalorisation est évidente et on la trouve à tous les étages dans le discours « insoumis » qui parle d’une France « systémiquement » raciste, sexiste, anti-jeunes, etc. Là où la chose se corse, c’est lorsqu’il s’agit de caractériser le groupe dont viendra le salut. La « nouvelle France » est-elle une « avant-garde » interne à la France, ou s’agit-il d’un groupe extérieur à celle-ci ? Sur ce point, comme on l’a vu plus haut, le discours est très ambigu. D’un côté, on parle de la « nouvelle France » comme d’un état de la France en son entier suite aux mutations des soixante dernières années. De l’autre, on en fait une partie constituée des « groupes sociaux émergents ». Et enfin, par le biais de la « créolisation », on en fait une instance extérieure.

En fait, il n’y a rien de bien nouveau dans cette « nouvelle France ». C’est la n-ième forme que prend la recherche par le gauchisme d’un « prolétariat de substitution », avec une pincée d’haine de soi pour condimenter le tout. Encore un gadget de communication qui rejoindra dans le catéchisme mélenchonien « l’ère du peuple », la « révolution citoyenne » et autres slogans qui, sous l’apparence du renouveau, repassent encore les vieux plats. La « nouvelle France » n’a rien de bien « nouveau » à proposer…

Descartes  

(1)  Qui, suivant la tradition, ne tardent d’ailleurs pas à se diviser. Il y a depuis 2022 deux « nouveaux partis anticapitalistes », désignés respectivement par « NPA – l’anticapitaliste » et « NPA – Révolution », suivant le nom de leurs publications respectives…

(2) https://melenchon.fr/2026/03/30/quest-ce-que-la-nouvelle-france/

(4) Comme disait un de mes professeurs, il faut toujours se méfier du terme « aussi » dans une définition. En effet, définir revient à établir une correspondance univoque entre un objet et un ensemble de caractéristiques. Le terme « aussi » indique généralement que le caractère univoque de la correspondance es violé, autrement dit, qu’on regroupe sous la même définition des entités aux caractéristiques différentes…

(5) Encore un usage du terme « nouvelle » qui sert à opposer une partie de la « classe ouvrière » (les précaires, les ubérisés, les « secteurs du soin »), intégrée à la « nouvelle France » à une autre (l’ouvrier industriel), qu’on peut supposer exclue.

(6) Voir https://descartes-blog.fr/2026/03/30/de-la-lutte-des-classes-a-la-lutte-des-races/

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34 réponses à Voyage en nouvelle France

  1. Glarrious dit :

    Au sujet de “nouveauté” il y a aussi le slogan – on parle aussi de mouvement- de Trump: Make America Great Again
    Est ce que son slogan s’inscrit dans la même logique que les insoumis ?

    • Descartes dit :

      @ Glarrious

      [Au sujet de “nouveauté” il y a aussi le slogan – on parle aussi de mouvement- de Trump: Make America Great Again. Est ce que son slogan s’inscrit dans la même logique que les insoumis ?]

      Pas du tout. Ce serait plutôt tout le contraire. Le slogan « MAGA » parle d’un âge d’or situé dans le passé où l’Amérique était « great », et qu’il s’agit d’une certaine manière de retrouver. Même si le mouvement trumpiste fait étalage de sa modernité – notamment à travers les patrons de la « tech » comme Musk – il invoque des valeurs traditionnelles : la famille, la religion, l’effort, le travail, l’institution militaire. Il s’agit non pas de faire du « nouveau », mais de revenir à « l’ancien ».

  2. COUVERT Jean-Louis dit :

    Bref, “à l’ouest rien de nouveau”…

    • Descartes dit :

      @ COUVERT Jean-Louis

      [Bref, “à l’ouest rien de nouveau”…]

      C’est bien le problème: alors que le rejet de l’existant se généralise, nos dirigeants ont du mal à proposer autre chose que réchauffé. Au mieux, une fausse nouveauté déguisée en partie par le recours à des “gadgets” technologiques – souvenez-vous du “coup” de l’hologramme.

  3. Léo-Valentin dit :

    Bonjour Descartes 
    Je ne trouve pas la note (3) placée dans votre texte, vous avez du l’oublier.

    • Descartes dit :

      @ Léo-Valentin

      [Je ne trouve pas la note (3) placée dans votre texte, vous avez du l’oublier.]

      En effet, le paragraphe qui en faisait référence a disparu, laissant la référence orphéline. J’ai corrigé le texte

  4. Claustaire dit :

    Juste un point de détail : vous avez oublié le “Nouveau parti socialiste” de Vincent Peillon en 2002.

    Vincent Peillon


    Mais cela fut tellement marginal, sinon transitoire ou circonstanciel… que cela peut mériter d’avoir été oublié…
     
     
     

    • Descartes dit :

      @ Claustaire

      [Juste un point de détail : vous avez oublié le “Nouveau parti socialiste” de Vincent Peillon en 2002.]

      En effet, je l’avais oublié, mais je dois dire que c’est une expérience très oubliable… Cela étant dit, il ne reste pas moins qu’il s’agit d’une utilisation du mot « nouveau » qui se situe bien après la fin du XXème siècle. On trouve d’ailleurs quelques exemples un peu antérieurs (par exemple la « nouvelle gauche », courant des Jeunesses socialistes), mais il s’agit en général de courants internes voulant mettre l’accent sur le « renouveau » de leur parti devant les militants.

  5. Claustaire dit :

    A propos de cette France, toujours nouvelle et éternelle d’être sans cesse revivifiée, qui nous aime et qu’on aime, qui change sans s’altérer, j’ai pensé au poème de Verlaine :
    “Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
    D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime,
    Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même
    Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend. 
    […]
    Son regard est pareil au regard des statues,
    Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
    L’inflexion des voix chères qui se sont tues. “
     
    Question “regard de statue”, et incarnation outragée,  je pense à la déterminée Marianne de l’Arc de triomphe, hélas saccagée par des Gilets jaunes en décembre 2018, un des derniers et aussi nouveaux qu’éphémères mouvements sociaux de notre pauvre pays (qui ne se trouve plus de représentation qui lui semble légitime), dont me semblent aussi définitivement s’être tues les voix chères de nos anciens partis politiques soucieux à la fois de construire dans la durée un intellectuel commun et de mettre en débat devant le pays un programme politique cohérent construit sur autre chose que des slogans populistes.
     

    • Descartes dit :

      @ Claustaire

      [A propos de cette France, toujours nouvelle et éternelle d’être sans cesse revivifiée, qui nous aime et qu’on aime, qui change sans s’altérer, j’ai pensé au poème de Verlaine : (…)]

      Très belle référence en effet… même s’il est peu probable que le poème de Verlaine ait été inspiré par une vision patriotique (il date de 1866, bien avant que la IIIème République fasse revenir Marianne dans les mairies…).

      [Question “regard de statue”, et incarnation outragée, je pense à la déterminée Marianne de l’Arc de triomphe, hélas saccagée par des Gilets jaunes en décembre 2018, un des derniers et aussi nouveaux qu’éphémères mouvements sociaux de notre pauvre pays (qui ne se trouve plus de représentation qui lui semble légitime),]

      Le saccage de la Marianne de l’Arc de Triomphe restera je pense un symbole de la disparition progressive du « cadre commun » qui réunissait l’ensemble des Français. Pour les manifestants qui sont entrés dans l’Arc de Triomphe, il est clair que la signification de cette tête de femme leur était inconnue, sans quoi on voit mal comment ils auraient pu la briser…

      [dont me semblent aussi définitivement s’être tues les voix chères de nos anciens partis politiques soucieux à la fois de construire dans la durée un intellectuel commun et de mettre en débat devant le pays un programme politique cohérent construit sur autre chose que des slogans populistes.]

      Il y a pire que l’épuisement des partis politiques dans leur capacité à « construire un intellectuel commun ». Il y a la destruction progressive de l’appareil d’Etat et notamment de la haute fonction publique, et d’une façon plus générale des capacités à agir du pays. Sans ces relais, n’importe quel gouvernement est réduit à l’impuissance. Je dois dire que suite aux échanges ici avec quelques commentateurs sur la différence d’esprit entre nos jeunes étudiants et ceux de la Chine, j’ai commencé à regarder cette question avec des yeux changés. Et effectivement, il y a de quoi s’alarmer.

  6. maleyss dit :

    Ce qui m’inquiète un peu, c’est que cette opposition entre “nouveaux” et “anciens” a été utilisée telle quelle dans une histoire relativement récente. Je veux parler des Khmers Rouges, qui fondaient leur pouvoir sur les “nouveaux”, par opposition aux “anciens”, dont beaucoup connurent le triste sort qu’on sait. Je ne soupçonne pas Mélenchon et ses sbires de vouloir se livrer à des massacres de masse. Quoique…
    Par ailleurs, je ne comprends pas forcément en quoi les femmes font partie de cette supposée “nouvelle France”, puisque, s’il faut en croire Alexandre Vialatte, “la femme remonte à la plus haute antiquité.”

    • Descartes dit :

      @ maleyss

      [Ce qui m’inquiète un peu, c’est que cette opposition entre “nouveaux” et “anciens” a été utilisée telle quelle dans une histoire relativement récente. Je veux parler des Khmers Rouges, qui fondaient leur pouvoir sur les “nouveaux”, par opposition aux “anciens”, dont beaucoup connurent le triste sort qu’on sait.]

      Je pense que vous faites là un mauvais procès. Chez les Khmers Rouges, comme souvent chez les héritiers plus ou moins dissipés du léninisme, la question est moins celle de la « nouveauté » que celle de l’orthodoxie. Il y a celui qui est « dans la ligne », et celui qui s’en écarte. Et la question fondamentale est comment on combat l’hétérodoxie.

      [Je ne soupçonne pas Mélenchon et ses sbires de vouloir se livrer à des massacres de masse. Quoique…]

      J’aurais tendance à vous renvoyer à la citation de Jouhandeau adressée aux « enragés » de 1968 : « rentrez chez vous, dans vingt ans vous serez tous notaires ». Quand « Mélenchon et ses sbires » seront installés dans les ministères – si tant est que cela doive arriver – vous verrez qu’ils deviendront de bons bourgeois, à l’image du Mitterrand « anticapistaliste » des années 1970…

      [Par ailleurs, je ne comprends pas forcément en quoi les femmes font partie de cette supposée “nouvelle France”, puisque, s’il faut en croire Alexandre Vialatte, “la femme remonte à la plus haute antiquité.”]

      C’est simple : Mélenchon – dont on peut d’ailleurs remarquer le comportement machiste tout au long de sa carrière – a compris le parti qu’il peut tirer du soutien de la galaxie militante féministe, et accessoirement, de leur pouvoir de nuisance. Après tout, il a été obligé de leur sacrifier son dauphin désigné. Mettre « les femmes » dans la « nouvelle France » lui permet de faire plaisir à ce secteur.

      • Léo-Valentin dit :

        Le comportement machiste de Jean-Luc Mélenchon ? J’ai pu lui trouver plusieurs aspects dérangeants mais celui-ci ne m’était jamais apparu. Vous veillez ma curiosité…

        • Descartes dit :

          @ Leo-Valentin

          [Le comportement machiste de Jean-Luc Mélenchon ? J’ai pu lui trouver plusieurs aspects dérangeants mais celui-ci ne m’était jamais apparu. Vous veillez ma curiosité…]

          Je pourrais vous raconter des histoires… mais je n’aime pas étaler la vie personnelle des gens. Il suffit je pense de rappeler que dans le courant du PS qu’animaient à l’époque Mélenchon et Dray les blagues salaces, la drague lourde, le côté viril « club de mecs » était très présent, dans la meilleure tradition trotskyste. Dans la garde rapprochée de Mélenchon, l’entrée des femmes dans des rôles autres que techniques est un phénomène relativement récent.

          • Léo-Valentin dit :

            Ah oui ! Je vois tout a fait ce dont vous voulez parler… Rien de surprenant, mais tout cela transparaît beaucoup moins désormais ; ça n’est plus guère à la mode. On préfère le prendre en défaut chez ceux d’en face. Cela dit, quand on voit le niveau de Panot, Autain, Keke et conseurs, il y a de quoi se poser des questions…

            • Descartes dit :

              @ Leo-Valentin

              [Cela dit, quand on voit le niveau de Panot, Autain, Keke et conseurs, il y a de quoi se poser des questions…]

              Malheureusement, le niveau est très bas partout, avec de très rares et honorables exceptions. Et c’est logique. Avec la décentralisation et la construction européenne, on a dilué considérablement les pouvoirs et les responsabilités. Et du coup, le service de l’Etat – que ce soit comme politicien ou comme fonctionnaire – qui était naguère la voie royale pour ceux qui voulaient bâtir quelque chose, n’attire plus les meilleurs. Parce que, soyons honnêtes, si vous voulez aujourd’hui construire un hôpital, un institut de recherche, un barrage, une institution d’enseignement, vous avez beaucoup plus de possibilités en allant dans le privé. Si vous voulez le faire dans le public, vous vous heurterez immédiatement aux restrictions budgétaires, à la réglementation européenne, aux autorités administratives indépendantes, aux collectivités qui gardent jalousement les compétences qu’elles n’exercent pas, aux pressions politiques des ONG. Et croyez-moi, je sais de quoi je parle.

              Le champ politique est aujourd’hui une scène de théâtre – les plus méchants diront un Guignol. Les personnages se croisent, s’engueulent, s’embrassent, mais tout cela n’est que des mots. On vote des motions sans effet, on tamponne des décisions prises ailleurs – les fameuses lois portant « diverses dispositions d’adaptation au droit de l’Union européenne » ou DDADUE. Le but du débat parlementaire n’est plus de faire la loi, mais de « marquer des points », et on le voit à chaque « niche parlementaire », où chaque parti présente les textes avec l’objectif de mettre en difficulté ses adversaires plutôt que d’obtenir un résultat.

              Pas étonnant dans ces conditions de constater que la carrière politique attire des personnalités comme Panot ou Attal, qui n’ont jamais rien construit de leur vie et dont le seul projet personnel est de monter, monter, monter…

      • maleyss dit :

        Chez les Khmers Rouges, comme souvent chez les héritiers plus ou moins dissipés du léninisme, la question est moins celle de la « nouveauté » que celle de l’orthodoxie. ]
        Il n’en reste pas moins que Pol Pot et les siens utilisaient bien les termes d'”anciens”, qu’il s’agissait d’éliminer, et de “nouveaux”, qui étaient appelés au pouvoir.

        • Descartes dit :

          @ maleyss

          [Il n’en reste pas moins que Pol Pot et les siens utilisaient bien les termes d’”anciens”, qu’il s’agissait d’éliminer, et de “nouveaux”, qui étaient appelés au pouvoir.]

          Auriez-vous une référence à proposer ?

  7. Claustaire dit :

    Merci de nous avoir mis un lien vers cette contribution sur la “Nouvelle France” telle que présentée/expliquée par LFI. Merci aussi pour la cohérence de votre critique de cette contribution.
     
    On notera que, dans sa conclusion, avec le recours au “en soi” à distinguer d’un “pour soi”, LFI n’hésite pas devant les grands mots de la philosophie allemande telle que lue et revue naguère  par Sartre :
     
    “S’il y a une « nouvelle France en soi », avec des caractéristiques, des positions sociales objectives communes, il y a aussi une « nouvelle France pour soi », c’est-à-dire comme sujet politique. “
     
    Bonne chance à tous vos lecteurs qui prendraient le temps de revoir ou réviser leur compréhension de ces notions sur les sites philosophiques qu’ils ne manqueront pas de trouver sur le net.
     
     

    • Descartes dit :

      @ Claustaire

      [On notera que, dans sa conclusion, avec le recours au “en soi” à distinguer d’un “pour soi”, LFI n’hésite pas devant les grands mots de la philosophie allemande telle que lue et revue naguère par Sartre : “S’il y a une « nouvelle France en soi », avec des caractéristiques, des positions sociales objectives communes, il y a aussi une « nouvelle France pour soi », c’est-à-dire comme sujet politique. “ Bonne chance à tous vos lecteurs qui prendraient le temps de revoir ou réviser leur compréhension de ces notions sur les sites philosophiques qu’ils ne manqueront pas de trouver sur le net.]

      Pour être honnête, je n’ai jamais compris cette affaire de « en soi » opposé au « pour soi ». Mais je dois dire que la philosophie existentialiste ne m’a jamais trop intéressé au point de chercher à la comprendre…

      • Cocorico dit :

        C’est plutôt un concept hégélien à la base, non ? L’ existentialisme n’apparaît qu’au XXème siècle et puise son inspiration dans la pensée de Kirekegaard qui, de ce qu’il me semble, s’opposait plutôt à Hegel. Je trouve donc que c’est assez étonnant que Sartre ait réutilisé ces notions.

        • Descartes dit :

          @ Cocorico

          [C’est plutôt un concept hégélien à la base, non ?]

          Oui, mais chez Hegel (et Marx) c’est assez facile de comprendre de quoi il s’agit. Les existentialistes utilisent ce vocabulaire dans un sens très différent.

      • Le Diderotien dit :

        Comme l’entend Claustaire, c’est d’abord Hegel qui a écrit sur cette distinction. Par exemple :
        l’homme se constitue pour soi par son activité pratique, […] en changeant les choses extérieures, qu’il marque du sceau de son intériorité et dans lesquelles il ne retrouve que ses propres déterminations.
        https://philosophie-initiation-cours.over-blog.com/article-extrait-de-esthetique-ecrit-par-hegel-la-conscience-de-soi-entre-l-en-soi-et-le-pour-soi-45946727.html
        Je comprends cette notion de pour-soi comme le fondement dialectique de la conscience et de l’histoire humaine. Le lecteur de Marx en retrouve l’écho dès les Thèses sur Feuerbach.

        • Descartes dit :

          @ Le Diderotien

          [Comme l’entend Claustaire, c’est d’abord Hegel qui a écrit sur cette distinction.]

          Tout à fait. Mais comme je l’ai indiqué dans un autre commentaire, les existentialistes (et notamment Heidegger) ont donné à cette distinction un sens très différent (que, j’avoue, je ne suis pas sûr de comprendre totalement). Je pense que les auteurs de la note citée par Mélenchon soient plus proches de Sartre que de Marx.

          [Je comprends cette notion de pour-soi comme le fondement dialectique de la conscience et de l’histoire humaine. Le lecteur de Marx en retrouve l’écho dès les Thèses sur Feuerbach.]

          Tout à fait. Marx reste sur ce point dans la droite ligne de son maître Hegel.

  8. Claustaire dit :

    Désolé de revenir encore sur cette notion de “Nouvelle France”, qui semble soudain inspirer bien des réflexions (preuve que JLM a toujours l’art d’attirer l’attention par ses provocations).
    Je ne voudrais abuser ni de votre patience ni de votre hospitalité, mais il se trouve que sur un site social-démocrate que je consulte souvent :

    Message à la jeunesse


    on  a droit à une assez longue contribution d’un certain Attali (oui, oui, le même que depuis toujours, allais-je dire) concluant lui aussi sur cette notion de “Nouvelle France”, avec autant de pertinence que de démagogie (notamment europhile qui ne peut que vous déplaire :- ).
     

    • Descartes dit :

      @ Claustaire

      [Désolé de revenir encore sur cette notion de “Nouvelle France”, qui semble soudain inspirer bien des réflexions (preuve que JLM a toujours l’art d’attirer l’attention par ses provocations).
      Je ne voudrais abuser ni de votre patience ni de votre hospitalité, mais il se trouve que sur un site social-démocrate que je consulte souvent : (Message à la jeunesse). On a droit à une assez longue contribution d’un certain Attali (oui, oui, le même que depuis toujours, allais-je dire) concluant lui aussi sur cette notion de “Nouvelle France”, avec autant de pertinence que de démagogie (notamment europhile qui ne peut que vous déplaire :- ).]

      Qui disait que « les vieillards donnent de bons conseils pour se consoler de ne plus pouvoir donner de mauvais exemples » ?

      Ce texte est un bon exemple de la manière démagogique dont on prétend resservir, sous prétexte de nouveauté, des vieux plats réchauffés. Qu’est ce qu’il y a dans ce long « message » qui n’ai été déjà mille fois dit et promis par les gouvernements « de gauche » qui se sont succédés au pouvoir ? Mais ce que je trouve de plus significatif dans ce plaidoyer, c’est que si l’auteur admet que la gauche au pouvoir a failli (sur l’école, sur l’immigration, sur la fiscalité, sur le logement…) il n’a pas un mot pour expliquer le POURQUOI de cet échec. Et c’est logique. Bernard Attali demande à la jeunesse de faire confiance aux mêmes, dans l’espoir que « cette fois ci, ce sera différent ». Si l’on cherchait les causes de l’échec, on comprendrait aisément que « cette fois ci, ce sera pareil », parce que les mêmes causes provoquent les mêmes effets.

      Tout ce que Bernard Attali propose est très joli, mais traduire les bonnes intentions en actes implique une rupture radicale avec ce qui se fait aujourd’hui. L’Europe de la « concurrence libre et non faussée » ne peut devenir un « espoir », pas plus qu’une « politique de compétitivité » dans la logique libre-échangiste ne pourra assurer à nos jeunes des emplois qualifiés et bien payés. Or, je doute fort que la base sociale des partis de gauche aujourd’hui – les classes intermédiaires, pour aller vite – soient prêtes à une révolution.

  9. Ainuage dit :

    Un détail : il faut vraiment arrêter de dire que le PS est un parti de gauche.
    Même les politiciens américains mainstream le considère comme comme un parti de “centre gauche”, mais pas de gauche.
    Ce qui veut dire qu’en vérité le PS est un parti de “centre droit”.

    • Descartes dit :

      @ ainuage

      [Un détail : il faut vraiment arrêter de dire que le PS est un parti de gauche. Même les politiciens américains mainstream le considère comme comme un parti de “centre gauche”, mais pas de gauche. Ce qui veut dire qu’en vérité le PS est un parti de “centre droit”.]

      Je vous avoue que les querelles d’étiquettes ne m’intéressent guère. Je laisse le débat sur qui est « de gauche » et qui n’est pas « de gauche » aux lecteurs de « l’Obs », qui ont ce genre d’obsession. La question n’a d’importance que pour ceux qui ont l’instinct tribal qui leur fait préférer « la gauche », même quand elle tient un discours ou fait une politique inepte, à « la droite » même lorsqu’elle tient un discours ou fait une politique rationnelle. Ceux qui appelaient à voter « oui » à Maastricht parce que c’était un « compromis de gauche », et qui préféraient Mitterrand à De Gaulle parce qu’un « homme de gauche » vaut toujours mieux qu’un « homme de droite », si vous voyez ce que je veux dire.

      Pour moi, « la gauche » n’a d’intérêt qu’en tant que concept historique, puisqu’on peut constater empiriquement qu’il existe une forme de solidarité « tribale » entre les individus et les organisations qui se réclament d’une filiation avec le mouvement ouvrier, c’est-à-dire, des anciennes organisations qui prenaient le parti du travail contre celui du capital. Mais cette solidarité ne se fonde pas sur une véritable communauté d’analyses, de vision ou de projet. « La gauche » historique regroupe aujourd’hui des matérialistes et des idéalistes, des industrialistes et des décroissants, des défenseurs et des adversaires de la laïcité, des égalitaristes et des différentialistes. Essayer de définir « la gauche » d’une perspective idéologique est impossible. Essayez, et vous verrez : qu’est ce que pour vous définit un « parti de gauche » ?

  10. MJJB dit :

    Vous parlez de “haine de soi”. Je dirais plutôt que les intérêts matériels des classes dirigeantes sont devenus structurellement antagonistes à ceux de la Nation. Il n’y aucune névrose à haïr une institution dont les intérêts sont en tout point opposés aux vôtres…
     
    Je dois vous avouer que je ne crois plus guère que la solution aux maux dont souffre notre pays viendra de nous-mêmes, au moins dans un premier temps. La sortie de l’Union européenne (ainsi que de l’Euro) devrait être une urgence absolue ; elle est aujourd’hui moins probable que jamais. Notre seule chance de salut, c’est que l’Allemagne se lasse la première de la situation actuelle, et reprenne ses billes en nous mettant devant le fait accompli. Nous en sommes là.
     
    Il y a franchement de quoi être frappé de terreur quand à l’ampleur et à la gravité de la crise qui s’annonce, dans à peine quelques semaines. Il est malheureusement probable que les classes dirigeantes françaises chercheront à profiter de cette crise pour mettre en œuvre une “stratégie du choc” dont le but sera de liquider une bonne fois pour toute tout ce qui n’a encore pu l’être, sur le modèle de Milei, ou de la Grèce de 2015.
     
    Le réarmement de l’Allemagne semble laisser nos dirigeants de marbre. Il ne s’agit peut-être que d’un exemple de plus de la frivolité dont notre classe politique semble de plus en plus friande. A moins qu’une partie croissante des “élites” (sic) économiques (ainsi que de leurs relais politiques) ne soient, d’ores et déjà, de nouveau tentées de voir dans le soldat allemand leur “ultima ratio” face à une population qui, décidément, se signale par sa mauvaise volonté à être mise au pas, malgré tout ce qu’on lui aura fait subir depuis quelques décennies au nom de “l’Europe”. Le travailleur français est trop revêche, trop revendicatif, il faut le mater “quoi qu’il en coûte”, et si le prix à payer est la disparition pure et simple de la France, eh bien qu’il en soit ainsi.
     
    Il y a une ambiance étrange. Nous sommes, en ce moment, dans une espèce de 9 mai 1940 mou. Au moins, le 9 mai 1940, les Français savaient qu’ils étaient en guerre…

    • Descartes dit :

      @ MJJB

      [Vous parlez de “haine de soi”. Je dirais plutôt que les intérêts matériels des classes dirigeantes sont devenus structurellement antagonistes à ceux de la Nation. Il n’y aucune névrose à haïr une institution dont les intérêts sont en tout point opposés aux vôtres…]

      Que les intérêts matériels des classes dominantes se soient détachés de ceux de la nation, c’est je crois un fait difficilement contestable. Mais quel intérêt auraient-elles à faire de la publicité à ce fait ? Pourquoi le proclamer sur tous les toits ? Au contraire, leur intérêt serait plutôt de l’occulter, de tenir un discours moins provocateur…

      Non, je pense que c’est bien de « haine de soi » qu’il s’agit. C’est d’ailleurs un trait culturel bien installé dans notre histoire politique. C’est un peu le côté négatif de l’ouverture de notre pays sur le monde, de notre vision plutôt positive de l’étranger, sans nécessairement avoir la culture et la connaissance suffisante de la réalité des autres pour en faire une analyse équilibrée.

      [Je dois vous avouer que je ne crois plus guère que la solution aux maux dont souffre notre pays viendra de nous-mêmes, au moins dans un premier temps. La sortie de l’Union européenne (ainsi que de l’Euro) devrait être une urgence absolue ; elle est aujourd’hui moins probable que jamais. Notre seule chance de salut, c’est que l’Allemagne se lasse la première de la situation actuelle, et reprenne ses billes en nous mettant devant le fait accompli. Nous en sommes là.]

      Je suis moins pessimiste que vous. Je pense, oui, que la situation est bloquée par la coalition des peurs. La peur des couches populaires de perdre le peu qu’elles ont réussi à conquérir et à garder après un demi-siècle de néolibéralisme, la peur des classes intermédiaires de perdre leur statut avec le naufrage du modèle fondé sur l’endettement et l’arrivée des nouvelles technologies. C’est pourquoi personne dans le monde politique ne s’attaquera à l’Euro ou à l’UE aussi longtemps qu’une crise ne l’obligera. Mais cette crise peut venir de beaucoup de choses, et pas seulement d’un retrait de l’Allemagne…

      [Il y a franchement de quoi être frappé de terreur quand à l’ampleur et à la gravité de la crise qui s’annonce, dans à peine quelques semaines. Il est malheureusement probable que les classes dirigeantes françaises chercheront à profiter de cette crise pour mettre en œuvre une “stratégie du choc” dont le but sera de liquider une bonne fois pour toute tout ce qui n’a encore pu l’être, sur le modèle de Milei, ou de la Grèce de 2015.]

      L’objectif des classes dominantes reste bien entendu la liquidation de ce qui a été construit et conquis pendant les « trente glorieuses ». Mais il y a des limites qu’il est difficile de dépasser. La France n’est ni l’Argentine de Milei, ni la Grèce de 2015. Elle a une culture politique et administrative qui rend très difficile une quasi-dictature à la Milei, et son poids économique est trop important pour qu’on puisse appliquer les recettes qu’on a imposé à la Grèce.

      [Le réarmement de l’Allemagne semble laisser nos dirigeants de marbre.]

      Tant que ce réarmement ne touche pas le nucléaire… personnellement, je ne pense pas que le réarmement allemand soit une menace, en tout cas une menace sérieuse. Je serais bien plus inquiet des tentatives de mettre les armées françaises sous commandement supranational au nom d’une hypothétique « souveraineté européenne ». Pour moi, c’est surtout notre dépendance technologique qui est notre principale faiblesse.

      [Il y a une ambiance étrange. Nous sommes, en ce moment, dans une espèce de 9 mai 1940 mou. Au moins, le 9 mai 1940, les Français savaient qu’ils étaient en guerre…]

      Je pense qu’il y a surtout une ambiance de 10 juin 1940. Parce que la défaite a DEJA eu lieu. L’Europe est sortie de l’Histoire, et on en prend finalement conscience avec le génocide des Gazaouis puis la guerre déclenchée contre l’Iran. Au risque de me répéter, la construction européenne a émasculé la politique étrangère des états, sans pour autant construire une logique de puissance à l’échelle européenne. Conséquence : la France, la Grande Bretagne et même l’Allemagne ne pèsent plus rien, je ne dis pas en tant que grandes puissances, mais même pas au niveau d’une puissance intermédiaire. Dans les affaires du monde, Israël, l’Iran ou l’Ukraine pèsent aujourd’hui plus lourd que la France ou la Grande Bretagne. La Russie, avec un PIB équivalent à l’Allemagne, dialogue d’égal à égal avec les grandes puissances. Et l’Europe, avec son « marché de 450 millions de consommateurs » ne pèse rien. Von der Leyen allant baiser les babouches de Trump en Ecosse et acceptant sans broncher le diktat américain en a donné une éclatante illustration.

  11. Lhaa Francis dit :

         Au grand moment de l’Union de la Gauche,  Hara Kiri, le Charlie Hebdo de l’époque, avait titré  :  le programme  (  commun  )  de la gauche, faire ch… la droite. Un peu plus  ”  intello  “, le film  ”  le Président  “, avec Gabin, et dialogues d’Audiard.  A consommer sans modération.

    • Descartes dit :

      @ Lhaa Francis

      [Au grand moment de l’Union de la Gauche, Hara Kiri, le Charlie Hebdo de l’époque, avait titré : le programme ( commun ) de la gauche, faire ch… la droite.]

      A l’époque, c’était une boutade. Aujourd’hui…

  12. CVT dit :

    @Descartes,

    [Non, je pense que c’est bien de « haine de soi » qu’il s’agit. C’est d’ailleurs un trait culturel bien installé dans notre histoire politique. C’est un peu le côté négatif de l’ouverture de notre pays sur le monde, de notre vision plutôt positive de l’étranger, sans nécessairement avoir la culture et la connaissance suffisante de la réalité des autres pour en faire une analyse équilibrée.]
    Je ne suis pas certain que ce “travers” soit une spécialité bien française, ou alors, c’est devenu un produit d’exportation…
    Regardez ce qu’il se passe en Angleterre , voire aux Etats-unis: la haine de soi, dont on pensait que les si fiers Rosbifs, et les si arrogants Ricains étaient vaccinés, se noient également dans cette “névrose”: sinon, comment expliquer la persistance des ignobles grooming gangs pakistanais, dont les victimes réprésentent un tribut payé à l’anti-racisme? Qu’est-ce qui empêché la justice de sévir, si ce n’est la haine de soi britannique? Rien que la présence de l’effroyable Starmer à la tête du gouvernement britannique montre que l’anglophobie des élites n’est pas un vain mot…
    Quant aux démocrates américains, que Trump combat comme il peut (plutôt mal, en ce moment en fautant des guerres impérialistes…), je préfère ne pas me lancer dans la discussion, sauf à rappeler que Hillary Clinton avaient qualifié les prolos yankees de “basket of deplorables”…
     
    En France, la haine de soi de nos élites est souvent le reflet d’une guerre de classes contre la plèbe, et surtout d’un refus de communauté de destin avec le reste des concitoyens, ce qui est fort problématique pour maintenir une Res Publica… Bizarrement, ceux qui se prévalent de la supériorité morale et/ou intellectuelle par rapport à leurs “égaux” (en gros, ils sont adeptes du “tous des salauds sauf moi…”) sont les derniers à vouloir mettre leurs actes en accord avec leurs idées: pourquoi donc rester au milieu de gens qu’on méprise, voire qu’on hait?

    • Descartes dit :

      @ CVT

      [Je ne suis pas certain que ce “travers” soit une spécialité bien française, ou alors, c’est devenu un produit d’exportation… Regardez ce qu’il se passe en Angleterre , voire aux Etats-unis: la haine de soi, dont on pensait que les si fiers Rosbifs, et les si arrogants Ricains étaient vaccinés, se noient également dans cette “névrose”: sinon, comment expliquer la persistance des ignobles grooming gangs pakistanais, dont les victimes représentent un tribut payé à l’anti-racisme?]

      Quel rapport ? En Grande Bretagne, comme aux Etats-Unis, on peut critiquer son pays, mais seule une infime minorité insinue que c’est mieux ailleurs, et qu’il faudrait aller chercher la solution de ses problèmes chez les autres – voire prie pour qu’on vienne de l’extérieur imposer de telles solutions. Par ailleurs, si l’on trouve en Grande Bretagne ou aux Etats-Unis des groupes pour cracher sur l’histoire de leur pays, ces groupes sont très minoritaires. Je doute qu’on trouve beaucoup d’Américains pour refuser de chanter l’hymne national, de Britanniques pour refuser le « god save the king », alors que chez nous c’est monnaie courante. Non, la « haine de soi » reste un produit très français…

      [Qu’est-ce qui empêché la justice de sévir, si ce n’est la haine de soi britannique?]

      L’indifférence, plutôt. Que les pauvres se battent entre eux, cela n’a jamais préoccupé les élites britanniques, dans un pays où les barrières de classe restent très importantes…

      [Rien que la présence de l’effroyable Starmer à la tête du gouvernement britannique montre que l’anglophobie des élites n’est pas un vain mot…]

      Pourriez-vous développer ? Starmer peut difficilement être qualifié « d’anglophobe »…

      [En France, la haine de soi de nos élites est souvent le reflet d’une guerre de classes contre la plèbe, et surtout d’un refus de communauté de destin avec le reste des concitoyens, ce qui est fort problématique pour maintenir une Res Publica…]

      Oui, mais pas seulement. La « haine de soi » ne consiste pas seulement en une vision négative de sa propre histoire, mais surtout d’une vision qui proclame que tout est mieux ailleurs, et que par conséquent notre salut viendra de l’étranger. Et ça, c’est une spécificité très française.

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