« Sans mémoire, tout est nouveau » (Maurice Roche)
Mes chers lecteurs, je vous présente d’abord des excuses d’avoir négligé ce forum ces dernières semaines. J’étais en effet accaparé par un retour aux sources dont je raconterai peut-être quelques détails dans un futur article. Et peut-être verrez-vous un changement de perspective dans mes papiers suite à cette expérience. Car prendre de la distance, c’est réaliser d’une façon contradictoire l’universalité des problèmes qui se posent à des sociétés différentes mais qui se partagent un monde organisé par le même mode de production – le capitalisme mondialisé, pour aller vite – mais aussi les différences d’approche qui sont le produit d’une histoire spécifique.
Le retour dans la politique française me ramène naturellement à la « nouvelle France ». Non pas celle qu’on appelle aujourd’hui le Québec, mais celle qu’on retrouve dans les discours des « insoumis » Il faut dire que, contrairement aux paysages magnifiques de la Belle Province, le paysage intellectuel de notre monde politique est plutôt morne. On ne voit pas souvent surgir une position originale, une analyse créative, une vision nouvelle. A droite, le discours néolibéral – celui de la « mondialisation heureuse » – s’épuise et alimente un retour à la vision conservatrice classique, celle du patron-roi et de la phobie fiscale. A gauche, le Parti socialiste s’apprête à publier un programme qui ânonne les vieilles rengaines social-démocrates et eurolâtres, et ce n’est guère mieux chez les tribus écologistes ou communistes. Ce désert offre une avenue d’opportunités pour les gens comme Mélenchon, tacticien de génie qui a bien compris l’importance de fabriquer en permanence des nouveaux concepts – ou du moins, des nouveaux syntagmes qui peuvent faire l’illusion de nouveauté. C’est lui qui, après l’invention de la « révolution citoyenne » a projeté d’abord la « nouvelle union populaire, écologique et sociale », puis le « nouveau front populaire ». Et maintenant, la « nouvelle France ».
Quel point commun entre ces syntagmes ? Et bien… on ne peut que remarque l’usage obsessionnel du mot « nouveau » pour désigner une structure. On notera d’ailleurs que cet usage en politique est relativement récent. Si l’on parle après 1792 de « l’ancien régime », les factions qui s’affrontent parlent de république ou de monarchie constitutionnelle, mais aucune ne caractérise l’organisation révolutionnaire comme le « nouveau régime ». A la Libération, alors qu’on aurait pu parler légitimement d’une France « nouvelle », le CNR insiste au contraire sur l’objectif de « rétablir » la France dans sa souveraineté et sa grandeur. On aurait du mal à trouver dans le nom d’une structure politique un terme qui insiste sur la « nouveauté » de celle-ci avant la fin du XXème siècle : le Parti radical, le Parti socialiste, le Parti communiste, le Front national, les centristes, les différents avatars du parti gaulliste choisissent leur nom en fonction des valeurs ou des idées qu’ils portent, et insistent plus sur la continuité que sur la nouveauté. Le Parti socialiste, pourtant né sur les cendres de la SFIO, ne s’appellera pas « nouveau parti socialiste » ou « nouvelle SFIO ». FO, née d’une scission de la CGT, ne s’appellera pas « nouvelle CGT ». Les gaullistes prendront successivement les noms de Rassemblement du peuple français, Union pour la nouvelle république (notez que l’adjectif « nouvelle » s’applique à la République, et non au parti), Union des démocrates pour la république, et finalement Rassemblement pour la république. A aucun moment on n’a cru bon de souligner la « nouveauté » de l’organisation. Le but est de mettre l’accent sur le projet qu’on porte, et non de souligner la nouveauté.
Le premier parti d’une certaine importance qui met en exergue sa « nouveauté », ce sera le Nouveau parti anticapitaliste, fondé en 2009 par agglomération de différentes chapelles trotskystes (1). Et depuis, le mot fait florès à gauche. Mais il y a toujours dans le mot « nouveau » une ambigüité. S’agit-il d’un « nouveau » qui se veut un renouvellement d’un passé revendiqué, ou d’un « nouveau » qui rejette cette continuité ? Il est incontestable que dans l’expression « nouveau front populaire » on veut marquer une continuité. Le « nouveau » prétend ici continuer l’œuvre de « l’ancien », considéré comme une expérience fondatrice. Dans la « nouvelle union populaire, écologique et sociale », il y a une volonté de rupture entre les « anciennes unions », vécues plutôt comme des échecs ou tout au moins des expériences au bilan très nuancé, et celle « nouvelle union » censée finalement réussir là où les autres ont échoué.
On notera que cette dichotomie opposant l’ancien et le nouveau est le contraire de la pensée dialectique, pour qui le nouveau est le dépassement de l’ancien, et non sa négation. Elle rejoint l’imaginaire d’une gauche qui s’imagine pouvoir « du passé faire table rase », sans comprendre que, comme le signalait Marx, « Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. La tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants ».
Que penser alors de la « nouvelle France » ? Dans une note de l’Institut La Boétie publiée dans le blog de Jean-Luc Mélenchon (2) – et donc revêtue de l’imprimatur de la plus haute autorité des « insoumis », si l’on me pardonne l’oxymore – on définit la « nouvelle France » d’abord comme un objet déjà existant : « si l’on prend comme référence l’année de naissance de notre régime politique, la Ve République, la France a connu d’importantes mutations sociologiques, économiques et même anthropologiques. C’est d’abord ce simple constat que recouvre le concept de « nouvelle France » ». Le problème est qu’un observateur qui se situerait en 1960 pourrait faire le même constat : dans les soixante années qui précédèrent cette date, le pays aura connu deux guerres mondiales, la création de la sécurité sociale, le vote féminin, l’électrification, l’impôt sur le revenu, la généralisation de l’automobile, l’explosion de la bombe d’Hiroshima, les ordinateurs, la télévision, l’aviation commerciale… Des « mutations sociologiques, économiques et même anthropologiques » aussi importantes sinon plus que celles que nous avons connu depuis 1958. Et ne parlons même pas de celui qui se situerait en 1850… La France d’aujourd’hui ne serait donc pas, suivant ce raisonnement, la « nouvelle France », mais la « nouvelle nouvelle nouvelle nouvelle (…) France », avec un certain nombre de « nouvelle » à rajouter au milieu. Ce qui pose la question de savoir en quoi consiste exactement « l’ancienne France » à laquelle la « nouvelle » s’oppose.
Cette définition illustre le fameux dictum selon lequel « toute époque aime à se concevoir elle-même comme singulière ». Les théoriciens de la « nouvelle France » voient une rupture fondamentale à leur porte, alors qu’on pourrait en fait parler d’une continuité faite d’une succession de petites ruptures. Il n’existe pas une « ancienne France » qui s’opposerait à la « nouvelle France », mais une succession ininterrompue de « Frances », chacune « nouvelle » par rapport à la précédente. Et c’est cette succession d’états qui définit la « France » comme entité historique. Quand on parle de « la France » on ne parle pas de la France de 2026, de celle de 1958, de celle de 1789 ou de celle de 1650, mais on parle de toutes ces « Frances » en même temps, ou plus précisément, de l’entité qui contient cette succession de « Frances ». Louis XI, Richelieu, Louis XIV, Napoléon, De Gaulle, ont tous dirigé « la France », même si le pays qu’ils dirigeaient n’était pas tout à fait le même… et pas tout à fait un autre.
Mais la « nouvelle France » des « insoumis » a un deuxième aspect, et c’est là que commencent les contradictions. La note en question précise que lorsqu’on parle de la « nouvelle France », « Il s’agit aussi (4) d’un ensemble de groupes sociaux émergents, en pleine dynamique et particulièrement visés par le système économique et politique ». Autrement dit, la « nouvelle France » n’est pas un état du pays DANS SON ENSEMBLE, mais un sous-ensemble, séparé du reste de leurs concitoyens. La « nouvelle France » ne comprend que les individus qui appartiennent à certains « groupes sociaux émergents ». Et la conclusion est évidente : la France n’est plus une, deux « Frances » coexistent : la « nouvelle France » constituée de ces « groupes sociaux émergents », et ce qui reste, que par opposition on appellera « l’ancienne France ».
La note ne dit pas en quoi consistent ces groupes censés constituer la « nouvelle France », mais la note et sa conclusion laissent imaginer ce qu’ils peuvent être (notez l’ordre dans lequel ils sont listés, il n’est pas neutre) : la « nouvelle France », si l’on lit le texte, ce sont – dans cet ordre – les femmes, les « créolisés », les jeunes, la « nouvelle classe ouvrière » (5). Et on peut donc déduire ce qui constitue « l’ancienne France » : ce sont les mâles, blancs, plus si jeunes et appartenant à « l’ancienne classe ouvrière », c’est-à-dire, celle qui travaille dans l’industrie.
C’est cet aspect de la question qui permet de comprendre la démarche. La « nouvelle France » n’est pas une vision dans laquelle chaque Français aurait sa place. Ce n’est pas un projet de nation, qui implique une logique d’intégration et de solidarité inconditionnelle touchant l’ensemble de la collectivité. Elle configure au contraire une conception où un groupe, on n’ose pas dire une « communauté », est appelé à prendre le pouvoir sur l’ensemble de la société. Vous me direz que cela ressemble drôlement à la vision léniniste avec la « dictature du prolétariat ». La différence, fondamentale, est que la revendication du pouvoir par le prolétariat trouve pour les léninistes son fondement dans un élément structurel : c’est le travail qui seul produit la valeur. Il est donc normal que les travailleurs revendiquent le droit de décider comment cette valeur doit être utilisée, et notamment en empêchant ceux qui ne travaillent pas de prélever une partie de la valeur produite. On voit mal par contre au nom de quoi la « nouvelle France » pourrait revendiquer la domination sur l’ensemble de la société. Qu’est ce qui légitimerait l’exigence des femmes, des « créolisés », des jeunes, des travailleurs précaires à exercer le pouvoir ?
La réponse se trouve dans la formule que la note utilise pour caractériser ces « groupes sociaux émergents ». C’est le fait qu’ils sont « particulièrement visés par le système économique et politique ». Autrement dit, qu’ils en sont les « victimes ». Ici, on voit revenir un discours très ancien, celui de la rédemption par la souffrance, né avec le christianisme et que l’on retrouve sous différentes formes dans les discours de la gauche radicale. Ce discours est fondé sur un postulat, à savoir, que la souffrance vous confère une supériorité morale – à l’image des saints martyrs – et c’est donc parce que la « nouvelle France » souffre – de l’oppression sexiste, raciste, antijeunes, etc. – qu’elle est moralement supérieure et à ce titre digne de gouverner. Cette conception occulte bien entendu les contradictions qui traversent la « communauté souffrante ». On peut parfaitement être racisé et raciste – le massacre des Tutsis par les Hutus, ou plus près de nous les affaires récurrentes où l’on voit des « racisés » exploiter la détresse des migrants aussi « racisés » qu’eux en se faisant marchands de sommeil, passeurs ou proxénètes – fournissent de bons exemples. On peut être racisé et sexiste, et ce n’est pas les femmes musulmanes qui sont battues, forcées à porter le voile ou mariées de force « au bled » qui me contrediront. On peut même être femme et envoyer sans états d’âme ses filles se faire exciser « au pays ».
Ce sont ces contradictions qui, bien souvent, conduisent à des graves déceptions chaque fois qu’on s’illusionne sur la capacité des « souffrants » à construire un monde nouveau débarrassé des tares de l’ancien. Lorsque les « insoumis » s’imaginent que pour faire la « révolution féministe » ils peuvent compter sur le soutien des communautés « racisées », on ne sait s’il faut rire ou pleurer devant tant d’ingénuité… Et pourtant, cette croyance dans la « rédemption par les souffrants » est tenace, et reste peut-être l’un des derniers résidus de l’influence de la théologie chrétienne sur nos sociétés. En témoigne la conclusion de la note de l’Institut La Boétie : « Fédérer les différents éléments de la nouvelle France, pour qu’ils sortent la France de l’ornière dans laquelle un capitalisme oligarchique et une Vème république sclérosée l’ont mise : c’est l’objectif de la stratégie de la Constituante ». On peut noter le sens profond de cette formulation : la « nouvelle France » est investie de la mission messianique de sortir la France, toute la France, de l’ornière.
On notera d’ailleurs qu’il y a dans cette formulation un retour à une autre logique ancienne, largement présente dans notre histoire politique, et notamment dans ses heures les plus noires, celle de la « haine de soi ». Cette logique qui conjugue la dévalorisation de la France et la conviction que celle-ci ne peut être « sortie de l’ornière » que par l’intervention d’une force extérieure. On retrouve ici les deux éléments. La dévalorisation est évidente et on la trouve à tous les étages dans le discours « insoumis » qui parle d’une France « systémiquement » raciste, sexiste, anti-jeunes, etc. Là où la chose se corse, c’est lorsqu’il s’agit de caractériser le groupe dont viendra le salut. La « nouvelle France » est-elle une « avant-garde » interne à la France, ou s’agit-il d’un groupe extérieur à celle-ci ? Sur ce point, comme on l’a vu plus haut, le discours est très ambigu. D’un côté, on parle de la « nouvelle France » comme d’un état de la France en son entier suite aux mutations des soixante dernières années. De l’autre, on en fait une partie constituée des « groupes sociaux émergents ». Et enfin, par le biais de la « créolisation », on en fait une instance extérieure.
En fait, il n’y a rien de bien nouveau dans cette « nouvelle France ». C’est la n-ième forme que prend la recherche par le gauchisme d’un « prolétariat de substitution », avec une pincée d’haine de soi pour condimenter le tout. Encore un gadget de communication qui rejoindra dans le catéchisme mélenchonien « l’ère du peuple », la « révolution citoyenne » et autres slogans qui, sous l’apparence du renouveau, repassent encore les vieux plats. La « nouvelle France » n’a rien de bien « nouveau » à proposer…
Descartes
(1) Qui, suivant la tradition, ne tardent d’ailleurs pas à se diviser. Il y a depuis 2022 deux « nouveaux partis anticapitalistes », désignés respectivement par « NPA – l’anticapitaliste » et « NPA – Révolution », suivant le nom de leurs publications respectives…
(2) https://melenchon.fr/2026/03/30/quest-ce-que-la-nouvelle-france/
(3) L’illustration de cette « créolisation » est particulièrement amusante. Ainsi, la note affirme que « Le progrès du bilinguisme constitue un fait marquant. En 1958, le fait de savoir parler une langue en plus du français concernait 5 à 10 % des français. Cette proportion se monte aujourd’hui à 25 à 30 %. » Il est probable que ce « progrès » soit d’abord le fait de l’anglais, qui n’est pas vraiment une langue apportée par l’immigration dans notre pays !
(4) Comme disait un de mes professeurs, il faut toujours se méfier du terme « aussi » dans une définition. En effet, définir revient à établir une correspondance univoque entre un objet et un ensemble de caractéristiques. Le terme « aussi » indique généralement que le caractère univoque de la correspondance es violé, autrement dit, qu’on regroupe sous la même définition des entités aux caractéristiques différentes…
(5) Encore un usage du terme « nouvelle » qui sert à opposer une partie de la « classe ouvrière » (les précaires, les ubérisés, les « secteurs du soin »), intégrée à la « nouvelle France » à une autre (l’ouvrier industriel), qu’on peut supposer exclue.
(6) Voir https://descartes-blog.fr/2026/03/30/de-la-lutte-des-classes-a-la-lutte-des-races/