Quatennens et Bayou: De la lapidation en politique

« – Je me souviens, avant de perdre la vue, j’ai visité Omnia une fois. C’était avant que les frontières soient fermées, quand vous laissiez encore les gens voyager. Et dans votre Citadelle j’ai vu une foule lapider un homme à mort dans un trou. Vous avez déjà vu ça ? »
« – Cela doit être fait », murmura Brutha, « pour que l’âme soit séparée du corps et… »
« – Je ne sais pas. Je ne m’occupe pas de l’âme, je ne suis pas ce type de philosophe », dit Didactylos. « Tout ce que je sais, c’était que c’était horrible à voir ».
« – L’état du corps n’est pas… »
« – Oh, je ne parle pas du pauvre type dans le trou », dit le philosophe. « Je vous parle des gens qui lançaient les pierres. Ils étaient convaincus, c’est vrai. Ils étaient convaincus que ce n’était pas eux qui étaient dans le trou. Vous pouviez le voir à leur regard. Ils étaient tellement contents de ne pas être dans le trou qu’ils lançaient les pierres aussi fort que possible ».
(Terry Pratchett, « Les petits dieux »)

Je sais, c’est mal de se réjouir du malheur des autres. Mais j’ai beaucoup de mal à réprimer une certaine schadenfreude devant les malheurs des sieurs Quatennens et Bayou. Et j’ai d’autant plus de mal qu’il y a dans leur chute une forme de justice immanente. Que faisaient-ils, ces deux dirigeants, lorsque leurs partis installaient des « commissions de suivi contre les violences sexistes et sexuelles », véritables tribunaux d’inquisition à la composition secrète, aux procédures occultes, ignorant les principes « bourgeois » comme celui du contradictoire ? Quand d’autres qu’eux étaient la cible des mêmes attaques, ont-ils protesté ? Non, ils ont quelquefois applaudi des deux mains et même utilisé ces mêmes méthodes pour se débarrasser de leurs adversaires ou des « gêneurs ». Quatennens n’aura qu’à méditer à l’affaire Guénolé, Bayou à l’affaire Baupin. C’est Neruda je crois qui écrivait « malheur à celui qui s’est levé pour défendre son grenier/et qui ne s’est pas levé pour défendre le blé de tous en premier ».

Mais qu’ont-ils fait, Bayou et Quatennens, pour déclencher une telle tempête ? Pour Quatennens, on sait tout ce qu’il y a à savoir : il y a un an, dans le cadre d’un divorce mouvementé, il a donné une gifle à sa femme. Ah, mais c’est grave ça ! Parce que, comme dirait Sandrine Rousseau, « qui viole un œuf, viole un bœuf » – bon, ok, elle l’a dit d’une façon moins amusante, c’était plutôt « on commence par une gifle… », mais le sens y était. Cela ne lui est pas venu à l’idée que parmi ceux qui commencent par une gifle, seule une minorité va plus loin. Pour Bayou, c’est plutôt Kafka à l’âge des réseaux sociaux. On ne sait pas ce qu’il a fait, tout ce qu’on sait c’est qu’il aurait pu commettre des actes « de nature à mettre en danger la santé morale des femmes » – non seulement de SA femme, mais « DES femmes » en général. Personne ne semble s’interroger sur ce qu’est exactement la « santé morale », mais bon, on n’est pas à ça près.

Soyons réalistes : parmi nos concitoyens, combien exigeraient la démission de leur député en apprenant qu’il a giflé la femme dont il est en train de divorcer ? Qu’une majorité d’entre eux le désapprouvent, je veux bien le croire. Mais de là à exiger la mort du pécheur, il y a une nuance. Nos concitoyens ne s’attendent pas à ce que leurs représentants soient des saints – ou des robots. Ils savent que leurs hommes politiques sont des êtres humains, qu’ils peuvent comme nous tous se laisser emporter par les passions sur le moment. Ils comprennent parfaitement que dans un instant de colère on puisse faire des choses qui ne sont pas bien, et qu’on regrette plus tard. Et que ce geste malheureux ne fait pas de vous un monstre pas plus qu’il ne vous frappe d’indignité pour occuper une charge publique. C’est cette humanité même que les dragons de vertu qui prétendent régenter le monde politique aujourd’hui refusent. L’erreur, pour elles, n’existe pas : devant tout acte « inapproprié » – ou même devant la suspicion d’un tel acte – ils réagissent comme la reine dans « Alice au pays des merveilles », en criant en toute circonstance « qu’on leur coupe la tête ». Même si ici ce n’est pas la tête qui est visée.

Je suis intimement convaincu que pour la très grande majorité de nos concitoyens, le divorce de Céline et Adrien concerne d’abord Céline et Adrien, et éventuellement le procureur et le juge si un délit a été commis. Mais cela ne concerne pas le reste du monde, et cela inclut les médias, les gardiennes du dogme, et toute cette engeance qui prétend nous expliquer comment et avec qui on doit faire l’amour. Mais voilà, la gauche ne s’intéresse guère à l’opinion des citoyens. Au point que les dirigeants de la gauche parlementaire exigent de Quatennens qu’il se mette en retrait de son activité parlementaire, comme s’il tenait son mandat de député d’eux, et non des électeurs de sa circonscription, que personne n’a songé à consulter. Pire est la situation proprement kafkaïenne de Bayou, qui démissionne de son poste sous la pression médiatique… alors que ni lui ni nous ne savons de quoi on l’accuse exactement. Ce qui montre que les faits importent finalement peu. Dès lors que l’accusation sert une « bonne cause » – ici la « lutte contre les violences faites aux femmes » – elle est considérée par avance comme prouvée. Même si on ne sait pas en quoi elle consiste.

La question que je me pose et pour laquelle je ne suis pas sûr d’avoir une réponse, est « pourquoi cèdent-ils ? ». Pourquoi n’envoient-ils pas ces gardiennes des bonnes mœurs sur les roses ? Pourquoi n’appellent-ils à la bienveillance du peuple français, de leurs concitoyens, bien plus sages et moins dogmatiques que leurs petites camarades ? Pourquoi, au lieu de se battre et de vendre chèrement leur peau – car la contrition ne leur vaudra guère le salut, comme on l’a vu dans l’affaire Quatennens – les accusés se couchent misérablement devant ces dragons de vertu, présentent des excuses abjectes et acceptent leurs injonctions ? Pourquoi sont-ils incapables de défendre leur vie privée et d’ignorer les commérages ? Même Mélenchon, tout gourou qu’il est, se sent obligé à faire amende honorable en corrigeant sa première réaction de peur de déplaire à ces dames. Même le vieux lion, naguère si fier, n’ose défier ces jeunes panthères…

La réponse est pour moi évidente. Les politiciens à l’ancienne mode avaient une véritable base électorale. Ils étaient des personnalités connues et respectées. Leurs réseaux, ils les avaient forgés dans une activité professionnelle, dans la Résistance, pendant des décennies de militantisme. Ils pouvaient défier les médias parce qu’ils n’en étaient pas le produit. La nouvelle génération, elle, est un pur produit des médias, et notamment des réseaux sociaux. Et quand on a été fait par les réseaux sociaux, on peut être défait par eux. C’est pourquoi ils ne peuvent se permettre ni de les ignorer, ni de les défier. Ils en sont les esclaves. Quatennens peut-il dire « merde à Vauban » – ou plutôt « merde à Autain » – en s’appuyant sur son rapport aux électeurs de sa circonscription ? Peut-il résister à la pression des réseaux sociaux avec pour seul appui la confiance de ses concitoyens ? Lui-même ne semble pas le croire.

Avec cette nouvelle génération de politiciens, la gauche vit à l’écoute des médias et définit ses priorités en fonction d’eux. Or, les priorités des médias et celles des citoyens ne sont pas les mêmes. Dans un contexte où nos concitoyens attendent des réponses sur la situation internationale, sur la crise énergétique, sur l’inflation, sur la dégradation de l’éducation, sur la sécurité, la gauche ne parle que de ce qui intéresse les médias et fait vibrer les réseaux sociaux, c’est-à-dire, des gifles d’alcôve. Ces questions sont importantes, puisque tout le monde – le monde médiatique, s’entend – en parle. Et cela donne un pouvoir énorme, disproportionné, absolu, à ceux qui sont organisés pour chasser en meute dans les médias. Et de ce point de vue, le « gang des lesbiennes » est passé maître.

Bien sûr, ce qui se joue ici n’a rien à voir avec la défense des femmes. C’est une pure question de pouvoir. En abattant Quatennens et en faisant reculer Mélenchon, le « gang » en question a montré qu’il dispose d’un droit de véto sur la nomination du successeur du Gourou à la tête de LFI. Quant à Bayou, sa démission décapite EELV à un moment où Sandrine Rousseau est la seule figure écologiste ayant une certaine surface médiatique. Bien sûr, c’est bien connu, « celui qui porte le poignard ne portera pas la couronne ». Mais être faiseur de rois, c’est déjà pas mal.

Mais plus le « gang » prendra du pouvoir, plus la gauche sera en apesanteur, occupée à se regarder le nombril plutôt que de rétablir le contact avec les citoyens. Une gauche dirigée par Sandrine Rousseau et Clémentine Autain a autant de chances d’arriver au pouvoir qu’un chameau de passer par le chas d’une aiguille. Pour la gauche, les lendemains risquent de beaucoup déchanter.

Alors, cher Adrien, cher Julien – si vous me pardonnez cette petite familiarité qui traduit la fraternité des porteurs de pénis – et bien sur, vous les lâches qui devant leur défenestration regardez vos chaussures ou, pire, hurlez avec la meute pour en tirer profit ou en imaginant que celle-ci vous épargnera quand votre heure sera arrivée – laissez-moi vous adresser ce message : Il est grand temps de démontrer que les attributs que la nature vous a donnés n’ont pas qu’une fonction décorative, et que vous les avez toujours. Vous n’avez pas à vous excuser à chaque pas d’être ce que vous êtes. Vous n’avez pas à accepter le jugement des inquisiteurs auto-désignés, pas plus que vous n’avez l’obligation de leur rendre compte ou de justifier vos actes devant eux. Vous n’avez pas à lancer les pierres dans le trou pour bien montrer que vous n’y êtes pas. Vous expliquer, vous excuser, vous abaisser, c’est admettre leur pouvoir sur vous, et donc d’avoir perdu la bataille. C’est votre vie privée, c’est votre humanité, ayez le courage de la défendre.

Descartes

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74 réponses à Quatennens et Bayou: De la lapidation en politique

  1. Luc dit :

    Qui se soucie de ‘la santé morale’ de Céline,et des femmes ? Tout les médias.Qui se soucie de ‘la santé morale’ de Quatenens ? Vous Descartes,moi et Mélenchon et bien d’autres mais qui se taisent..J’ai été giflé des dizaines de fois par mon ex femme en 17ans..Mais c’est moi qui était
    Diabolisé dans nos 2 familles et nos amis pour l’avoir rabroué et bousculé j’étais tellement fatigué et excédé..J’ai fait une tentative de suicide après,ait souffert, culpabilisé et 25 ans après ça me taraude encore.
    Ça. Vous fait quoi cher Descartes que Mélenchon pense comme vous et le dise?
     

    • Descartes dit :

      @ Luc

      [Qui se soucie de ‘la santé morale’ de Céline,et des femmes ? Tout les médias.Qui se soucie de ‘la santé morale’ de Quatenens ?]

      Ah… mais vous, moi et Quatennens sommes des Hommes, des vrais, et nous sommes supposés être forts et avoir une “santé morale” d’acier. Il n’y a que les femmes dont la “santé morale” peut être irréparablement endommagée par une remarque méchante…

      Je blague, bien sur – maintenant il faut préciser, au cas où une admiratrice de Sandrine Rousseau viendrait sur mon blog. Mais derrière la blague, il y a une réalité: les néoféministes reproduisent sans en être conscientes le modèle victorien d’un homme “fort”