La fin de l’abondance

« Nous assistons à une grande bascule,
nous vivons la fin de l’abondance,
la fin de l’insouciance »
(Emmanuel Macron)

Comme vous, chers lecteurs, j’ai entendu ces derniers jours un certain nombre d’hommes politiques et de commentateurs – à gauche mais aussi à droite – appeler à un blocage des prix des carburants, dont la hausse, liée à la fermeture du détroit d’Ormuz et aux destructions qu’ont subi les installations d’extraction et de raffinage dans le Golfe persique, pèse lourdement sur les Français, qu’il s’agisse de particuliers remplissant le réservoir de leur voiture ou, plus grave, des activités industrielles pour lesquelles les hydrocarbures constituent la matière première.

Ces discours, je dois dire, me consternent. Non parce que je sois très soucieux de préserver les profits considérables que cette crise permet Total et consorts de faire, mais parce qu’ils révèlent chez nos élites une incompréhension radicale d’une problématique économique de base, celle de la régulation.

La plupart de nos dirigeants ont de l’économie une vision magique. D’un côté, il y a des gens qui produisent par vocation. Celui-ci aime la campagne et son idéal est d’élever des chèvres, celui-là s’intéresse à l’informatique et aimerait développer des logiciels, un autre encore adore la mécanique et aimerait faire des voitures. Et de l’autre, il y a des gens qui ont des besoins, qui voudraient se procurer du pain, du fromage, des machines à laver. Et si on laisse les gens libres de suivre leurs inclinaisons, l’équilibre s’établira, magiquement.

Le problème, est qu’il n’y a aucune raison pour que « naturellement » les quantités et qualités de biens et services mises à disposition du consommateur correspondent aux quantités et qualités qu’il demande. Pour que cela marche, il faut mettre en place des mécanismes qui font que les producteurs sont encouragés à produire ce dont les consommateurs ont besoin en quantité suffisante pour satisfaire leur demande. Pour essayer de réconcilier production et consommation, il faut des mécanismes capables d’équilibrer l’offre et la demande, avec, accessoirement, la capacité d’assurer une allocation correcte des biens produits. Ce sont ces mécanismes qui constituent le cœur de la « régulation » et, in fine, de la politique économique.

Il existe en pratique deux catégories de mécanismes de « régulation ». La première, qu’on peut appeler « administrative », consiste à confier à une autorité le pouvoir de décider pour un bien donné des quantités et qualités produites, de fixer le prix auquel le bien sera vendu, et de son allocation des aux différents consommateurs. La seconde catégorie est celle qui confie la régulation non pas à un organisme doué de volonté, mais à un mécanisme de marché. Dans cette logique, la confrontation de l’offre et de la demande produit un indicateur, le prix. S’il y a trop d’offre par rapport à la demande, le prix baisse, ce qui encourage l’offreur à offrir moins, le demandeur à demander plus. Si la demande dépasse l’offre, le prix monte, ce qui encourage l’offreur à offrir plus, le demandeur à demander moins. Dans les deux cas, cela tend à ramener offre et demande à l’équilibre.

Alors quelle forme de régulation choisir ? La régulation de marché a un grave défaut : elle ne garantit pas une allocation optimale. En cas de pénurie, lorsque les prix augmentent, les biens iront à ceux qui auront le plus de moyens de les acheter, et non ceux qui en ont le plus besoin. Pour les biens essentiels, la logique de marché ne garantit pas que chacun puisse accéder au minimum indispensable. C’est d’ailleurs pourquoi, lorsqu’il y a une grave pénurie, les gouvernements ont recours à un moyen de régulation administrative, le rationnement. La régulation administrative, elle, permet d’assurer une répartition optimale et l’accès de tous aux biens essentiels. Mais alors, pourquoi ne pas avoir recours à la régulation administrative dans tous les domaines ? Parce que la régulation administrative, pour pouvoir bien fonctionner, est très coûteuse. Pour être efficace, il faut que l’organisme régulateur ait accès à une information complète et fiable, des leviers de décision et d’action rapides et efficaces, des moyens de contrôle pour réprimer la fraude. Et cela a un coût important, d’autant plus important qu’une activité économique est diverse et éclatée. S’il est facile de contrôler les centrales électriques, il est plus difficile d’exercer un contrôle efficace sur des dizaines de milliers de boulangeries ou de restaurants. C’est pourquoi, après quelques expériences malheureuses, il est admis que la régulation administrative est efficace à condition de la limiter dans l’espace – c’est-à-dire, à certains secteurs stratégiques – et/ou dans le temps – par exemple, lors d’une crise grave.

Alors, comment ce raisonnement s’applique à la situation actuelle sur le marché pétrolier ? Essayons de poser le problème. La fermeture du détroit et les dommages subis par les installations de production impliquent une baisse de la production totale disponible sur le marché qui va de 10% à plus de 30% selon les produits. Il s’ensuit un déséquilibre entre l’offre et la demande, cette dernière n’ayant, toutes choses égales par ailleurs, aucune raison de baisser. Mais toutes les choses ne demeurent pas égales par ailleurs : le déséquilibre entre offre et demande fait augmenter fortement le prix des hydrocarbures. Ce qui en retour devrait encourager certains pays producteurs à produire plus – mais les réserves de capacité sont relativement faibles – et surtout les consommateurs à consommer moins. En théorie donc les prix devraient augmenter jusqu’à ce que la réduction de la consommation, qui en est la conséquence, compense celle de la production (1).

Mais supposons maintenant que l’autorité administrative bloque les prix. Dans ces conditions, alors que la production de pétrole brut a baissé de 12% par rapport à l’équilibre de l’avant-fermeture, les consommateurs continueront à consommer autant. Pourquoi changeraient-ils leurs habitudes, puisque les prix restent bloqués ? Or, on peut voir aisément qu’une telle situation est intenable : si on produit 88 et qu’on consomme 100, une fois les stocks épuisés, il y aura pénurie de carburant. Une pénurie qui affectera les consommateurs aléatoirement, à moins que l’Etat ne décide de mettre en place un système de rationnement.

Le cas du transport aérien fournit un bon exemple de cette problématique. Si la quantité de kérosène disponible est réduite de 30%, il y aura 30% de moins d’avions qui voleront. C’est mécanique. Qui décidera quels avions voleront et lesquels resteront cloués au sol ? Si l’on laisse faire le marché, il est clair que les compagnies aériennes augmenteront les prix des billets et supprimeront les vols les moins rentables. Ce qui veut dire que les cadres supérieurs, qui peuvent payer le surcoût et qui prennent les lignes au meilleur remplissage, continueront à voyager. Par contre, les vols vers certains territoires d’outre-mer qui emportent des passagers modestes et en petite quantité mais qui sont un poumon économique indispensable, seront certainement supprimés. A moins que l’Etat intervienne pour réserver du carburant à ces derniers…

Ce que nos élites politiques ne semblent pas comprendre est que, dès lors que la production baisse, la consommation DOIT baisser. C’est là une réalité physique. Ce qui veut dire qu’il faudra dissuader les Français de prendre l’avion ou de remplir leur réservoir. Qu’on les dissuade en augmentant les prix ou en rationnant le carburant par décret, peu importe. L’idée qu’un blocage des prix permettrait à l’ensemble des Français de continuer à consommer comme si de rien n’était est tout simplement absurde. Et les mesures de régulation administrative ne peuvent que changer la distribution de la pénurie. On peut par exemple subventionner la consommation de certaines catégories, censées avoir un besoin plus pressant que les autres, ce qui leur permet de ne pas réduire leur consommation, mais cela implique que les autres consommateurs devront supporter une réduction plus forte de la leur, et donc une hausse de prix plus importante qu’elle n’aurait été si tout le monde devait participer à l’effort.

Bien entendu, le marché pétrolier étant un marché international, on pourrait imaginer que la France, qui peut payer – en s’endettant, mais c’est là une autre histoire – puisse continuer à consommer comme d’habitude, par exemple en détournant vers elle le pétrole disponible et en faisant reposer la réduction de consommation sur les pays pauvres. Mais on peut difficilement imaginer que les politiciens généreux qui demandent le blocage des prix aient en tête une option aussi égoïste… et dès lors qu’on renonce à ce type de solutions, les élites politico-médiatiques devraient prendre leurs responsabilités et expliquer au peuple qu’on ne peut pas faire apparaître du pétrole par magie, et qu’il faudra donc que certains, ceux qui en ont le moins besoin, se serrent la ceinture. Ce qu’aucun politicien ne dira aujourd’hui, et on peut le comprendre. Dans le climat de surenchère démagogique permanent inséparable de la société de communication, le peuple exige des politiciens qu’ils annoncent seulement des bonnes nouvelles. Personne n’applaudira aujourd’hui celui qui dirait « je n’ai à vous proposer que du sang, de la sueur et des larmes ».

La question de la régulation est d’ailleurs une difficulté théorique que les penseurs à gauche ont toujours préféré éviter. Ainsi, les communistes utopiques caractérisaient leur société idéale par l’adage « de chacun selon ses possibilités, à chacun ses besoins » sans jamais se demander par quelle magie les deux termes de l’équation allaient s’équilibrer. Que se passe-t-il si l’ensemble des « possibilités » n’équilibre pas l’ensemble des « besoins » ? Le refus de penser cette question a entraîné des conséquences dramatiques. Arrivés au pouvoir, ceux qui ont rompu avec le capitalisme s’y sont trouvés confrontés sans avoir les instruments théoriques pour y répondre. Certains, comme les guévaristes, ont poussé l’idéalisme jusqu’à croire à une « régulation spontanée » reposant sur les sens de la responsabilité de « l’homme nouveau » éduqué sous le socialisme. D’autres, plus pragmatiques, ont cherché à bâtir une régulation administrative intégrale, qui à l’usage s’est révélée trop coûteuse pour être efficace (2). Finalement, les expériences qui ont le mieux marché sont celles qu’on appelle des « capitalismes d’Etat », qui ont associé une régulation administrative des secteurs où la régulation par le marché est inefficiente, et une régulation par le marché pour les autres secteurs.

Penser en termes de régulation permettrait à la gauche d’éviter bien des bêtises. Un exemple classique est celui de notre système universitaire. Dans une université où chacun a le droit de choisir librement sa filière, la « production » de diplômés n’est régulée que par le hasard des choix individuels. On pourrait imaginer que les étudiants, lorsqu’ils choisissent leurs filières, prennent en compte les débouchés offerts par chacune d’entre elles. Mais cela supposerait, outre une capacité des individus de prévoir ce que seront les débouchés à l’horizon d’une dizaine d’années ou plus, que les individus laissent de côté d’autres facteurs de choix, sont faiblement corrélés avec les débouchés : effort à fournir pour décrocher le diplôme, critères géographiques, tradition familiale, effets de mode… De l’autre côté, les activités économiques, ou se trouvent les « consommateurs » de ces diplômés, ont des besoins déterminés par leur activité. Y a-t-il une raison dans ces conditions pour que l’offre et la demande de diplômés soit en phase ? Absolument aucune. Il est donc logique qu’un grand nombre de diplômés n’arrivent pas à trouver un emploi dans la filière qu’ils ont suivie, ou correspondant à leur niveau de diplôme, puisqu’aucun mécanisme n’existe pour concilier offre et demande.

Cet état de fait est un problème pour les diplômés concernés, mais c’est aussi un énorme gâchis pour la collectivité, qui supporte des coûts de formation de personnes qui n’auront jamais la possibilité de mettre en œuvre les connaissances qu’elles auront acquises. Et pourtant, chaque fois qu’on parle de réguler ce secteur – autrement dit, d’instaurer un mode de sélection qui tienne compte des réalités de l’économie – c’est l’unanimité à gauche pour lever le bouclier. Et cela quelque soient les critères qui pourraient fonder une telle sélection (3). Parce que ce que l’idéologie libérale-libertaire dominante à gauche conteste, c’est l’idée même qu’une régulation soit légitime.

Ce n’est pas là un hasard. L’idée de régulation est une idée foncièrement matérialiste. Admettre que la régulation est nécessaire revient à admettre qu’il y a une contrainte matérielle qui s’impose à nous et qui est indépendante de notre volonté, autrement dit, que la satisfaction de nos désirs a des limites, et que pour accéder au royaume de la liberté il faut passer par celui de la nécessité. Les libéraux-libertaires ne veulent pas admettre qu’on ne peut pas avoir son gâteau et le manger, qu’on ne peut pas continuer à consommer autant d’hydrocarbures alors qu’on en produit moins, qu’on ne peut pas choisir librement ses études et exiger d’avoir ensuite un emploi correspondant à ce choix. L’idée de régulation traduit la finitude du monde, et le fait que cette finitude s’impose à nos désirs.

Eh bien, j’ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer : Macron avait raison lorsqu’il annonçait la fin de l’abondance, la fin de l’insouciance. Non pas pour pour les couches populaires, pour qui l’abondance et l’insouciance est finie depuis très longtemps. La phrase de Macron s’adressait, comme tout ce qu’il dit, aux classes intermédiaires. Et pour elles, c’est une nouveauté. En 1973, la baisse de production pétrolière avait atteint 9%, et cela avait provoqué une crise mondiale. Aujourd’hui, la baisse est de 12%. Et ceux qui s’imaginent qu’il s’agit d’un phénomène de court terme et qu’il suffirait de bloquer les prix et débloquer les stocks pour passer à travers les gouttes ont tort. A supposer même que le détroit soit ouvert dans les jours qui viennent, la production ne redeviendra normale avant plusieurs années. Un certain nombre d’infrastructures d’extraction, de raffinage et de transport ont été endommagées, et il faudra des années pour les remettre en état. Les puits existants dont on a arrêté l’extraction connaissent un phénomène de sédimentation, et il faudra là aussi du temps et de l’argent pour les remettre en production. Et cela ne se ressentira pas seulement dans les prix à la pompe ou dans celui des billets d’avion. Beaucoup d’activités économiques reposent sur les hydrocarbures : l’agriculture (à travers les engrais produits à partir d’ammoniac, dont la production est réduite de 40%), la chimie (avec les plastics en première ligne), l’électronique (avec la pénurie d’hélium, dont la production est réduite de 35%), la production d’électricité (qui dépend dans beaucoup de pays européens du gaz, et dont le prix détermine donc le prix de l’électricité) … et la liste est interminable.

Notre élite politico-médiatique ne s’en est pas encore aperçu, mais dans quelques semaines, dans quelques mois tout au plus, elle sera probablement appelée à gérer une crise aussi grave, sinon plus, que celle de 1973. Et pour gérer cette crise, il est indispensable d’arrêter de vivre dans le monde où il suffit de désirer pour avoir, et de comprendre que gouverner, c’est d’abord agir sous les contraintes du réel, et donc de réguler. Nos élites en sont-elles capables ? Ont-elles ce qu’il faut – dans le pantalon et dans la tête – pour montrer aux citoyens qu’elles savent où elle vont et qu’on peut leur faire confiance pour y aller ? Sont-elles capables de prendre les décisions difficiles et qui ne feront plaisir à personne, mais qui sont indispensables ? Ont-elles la capacité technique – ou du moins l’intelligence d’aller la chercher là où elle se trouve ? Et plus important, sont-elles capables de mettre de côté leurs petites querelles et leurs petits intérêts, et se penser en tant qu’élites du pays, avec les devoirs qu’une telle position implique ?

La réponse est non, bien entendu. On imagine mal les Attal, les Philippe, les Faure, les Mélenchon ou les Bardella avoir le mélange de vision et de pragmatisme des hommes du CNR. Comme à chaque fois dans notre histoire, les crises ont balayé les élites en place et permis la promotion d’hommes nouveaux. On dit que les crises révèlent les potentialités des grands hommes et des grands pays, et que ces potentialités existent toujours chez nous. Je prie pour que ce soit vrai.

Descartes

(1) A court terme, ce raisonnement n’est pas tout à fait juste. En effet, les compagnies pétrolières et les Etats disposent de réserves de pétrole qui permettent de compenser partiellement et pendant un certain temps la baisse de la production. La libération de ces stocks permet donc d’atténuer la hausse des prix et donc la baisse de la consommation.

(2) Il ne faut pas être trop sévère avec ces gens-là. Après tout, il leur a fallu reconstruire sur les cendres d’une guerre civile une « économie de guerre », dans un pays où la tradition libérale était inexistante, et sous la menace permanente d’une intervention militaire occidentale. Lénine a bien essayé une forme de régulation « mixte », associant planification et marché, avec la NEP. Si cet essai a permis d’améliorer partiellement la situation économique, elle s’est vite enlisée, notamment sous les abus des « nepman ». Dans une situation qui restait critique, le retour à une régulation administrative à partir des années 1930 et le succès des deux premiers plans quinquennaux ont rendu très difficile politiquement le retour vers une dose de régulation par le marché. Pour ceux qui voudraient une peinture humoristique de cette époque, voir « Le veau d’or » d’Ilya Ilf et Evgueni Pétrov, très bien traduit en français même si la version annotée souffre du parti pris anticommuniste du traducteur.

(3) On peut relever ici une contradiction amusante. Dès lors qu’il n’y a pas de sélection, et donc pas de régulation de la « production » de diplômés, la logique voudrait que l’enseignement universitaire se spécialise de moins en moins, produisant donc des diplômés polyvalents pouvant ensuite s’adapter à l’état du marché du travail. Or, c’est le mouvement inverse qu’on constate, avec la multiplication des diplômes de licence et de master de plus en plus spécialisés et couvrant des domaines de plus en plus étroits, censés permettre une meilleure « professionnalisation » des diplômés… autrement dit, les formations les plus sélectives produisent des généralistes qu’il est ensuite facile de caser dans l’emploi, alors que celles où il n’y a pas de sélection produisent des spécialistes dont l’emploi dépend du hasard…

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