La crétinisation en marche

“Quand le sage signale la lune, l’idiot regarde le doigt” (proverbe chinois)

Une théorie habituellement soutenue chez ceux que la question intéresse – de moins en moins nombreux, il faut bien le dire – veut que la longue déchéance du PCF depuis son plus haut à la fin des années 1960, où il représentait un électeur sur cinq, jusqu’aux résultats au-dessous de 5% qui s’enchaînent depuis la fin du siècle dernier soit le résultat de mauvais choix tactiques et stratégiques. Les uns rejettent la faute sur des directions qui ont fait les mauvais choix, les autres sur la rigidité de l’appareil qui aurait refusé de mettre en œuvre les mesures salvatrices, d’autres encore sur des adhérents qui se sont arque-boutés et n’ont rien compris aux changements.

Tous ceux qui soutiennent cette théorie commettent à mon sens une erreur fondamentale. On peut observer partout en Europe un délitement progressif des partis-frères du PCF. Du parti communiste italien qui, rappelons-le, a structuré la vie politique italienne pendant des décennies, il ne reste rien ou presque. De l’influent parti communiste d’Espagne, pas grand-chose ne demeure. Et ne parlons même pas des partis communistes dans l’Est européen, tous ou presque disparus après la chute du mur de Berlin. Pourtant, tous ces partis avaient des histoires et des sociologies différentes, leurs dirigeants avaient choisi des stratégies et des tactiques différentes, certains avaient exercé le pouvoir, d’autres pas. Et pourtant, tous ont partagé un sort commun. Ils ont tous vu influence s’accroître à la même période, et se sont effondrés en même temps. Il faut donc conclure que leur succès comme leur chute ne tient pas au choix de tel ou tel dirigeant, aux comportements de telle ou telle catégorie de militants, mais à un mouvement bien plus profond, qui tient à une transformation de la structure de la société. Cela ne veut pas dire qu’un dirigeant intelligent n’ait pu mieux tirer profit de la période ascendante, ou ralentir la chute finale. Mais il y a une grande différence entre le fait de surfer une vague et de la provoquer.

Ce raisonnement, que les lecteurs réguliers de ce blog connaissent bien, peut être généralisé à d’autres domaines. Prenez par exemple la montée des partis dits d’extrême-droite. On peut toujours gloser sur les choix stratégiques des uns et des autres pour combattre ce phénomène. Mais on ne peut que constater qu’il s’agit d’un phénomène mondial, qui touche des pays aux histoires et aux structures très diverses, et dont les dirigeants n’ont pas choisi les mêmes stratégies. Ce n’est donc pas les mauvais choix de tel ou tel dirigeant, ou le comportement des citoyens dans tel ou tel pays, mais il faut chercher la racine dans une transformation structurelle touchant globalement l’ensemble de la planète. Ce n’est qu’à partir de là qu’on pourra comprendre le phénomène, et donc agir sur lui.

Ce long préambule était nécessaire pour expliquer pourquoi j’ai été exaspéré par les réactions politiques et médiatiques au résultat de l’enquête PISA. Comme d’habitude, c’est un festival d’absurdités, chacun voulant trouver dans l’étude – dans une conjoncture favorable au catastrophisme – la confirmation de ses préjugés. Alors, essayons de voir un peu plus clair dans tout cela.

D’abord, que mesure PISA ? L’étude est faite à partir de questionnaires remplis par un échantillon d’adolescents scolarisés. Ces questionnaires sont censés évaluer la capacité des adolescents en question à appliquer leurs connaissances à des situations concrètes. Mais certaines questions laissent songeur. Ainsi, par exemple, dans la catégorie « sciences » la question 3 de l’unité « parc éoliennes en mer » (1). La question présente un bord de mer divisé en quatre zones de profondeur croissante, avec la description suivante : « la zone A accueille de nombreux oiseaux marins tous les jours ; la zone B abrite des algues vertes, une source de nourriture indispensable à de nombreux organismes marins ; les zones B et C abritent des bancs de poissons d’espèces courantes ; la zone D est suffisamment profonde pour que des grands animaux marins puissent la traverser ». Et la question posée est la suivante : « si on veut trouver le meilleur compromis entre les coûts financiers et les effets sur l’environnement, dans quelle zone doit-on installer les éoliennes » ?

La seule réponse correcte d’un point de vue scientifique serait « il n’y a pas dans cet énoncé assez d’information pour répondre à la question ». En effet, pour obtenir le « meilleur compromis », il faudrait mettre un coût sur le dommage écologique causé dans chaque zone, et le comparer au coût financier de construction, qui augmente avec la profondeur. L’énoncé ne permet d’évaluer aucun des deux coûts. Pour ce qui concerne le dommage écologique, il est même impossible de hiérarchiser les dommages, et encore moins les évaluer. En zone A, les éoliennes auront un effet sur les oiseaux. Mais quelle sera l’étendue de cet effet ? Car le dommage n’est pas le même si les oiseaux sont exterminés que si les populations sont réduites de dix pour cent. Et si l’on prend la zone B, est-ce que la présence des éoliennes (rappelons que dans un parc éolien en mer les tours soutenant les éoliennes n’occupent qu’une fraction minime de la surface du fond) empêcheront les « algues vertes » de prospérer ? Rien n’est moins sûr, et rien dans l’énoncé ne permet de répondre à cette question.

Mais ce n’est pas ce raisonnement que favorise le questionnaire : dans la fiche d’évaluation, il indique que la seule réponse correcte est la C, avec l’argumentation suivante : « [l’élève] doit éliminer la zone la plus proche de la côte pour préserver la faune et la plus éloignée car bien trop coûteuse. Il est attendu qu’il privilégie le déplacement d’un lieu de vie de poissons plutôt que la suppression d’une faune constituant une source de nourriture essentielle pour de nombreux organismes marins ». La messe est dite.

On notera l’irrationalité du raisonnement. D’abord, il se fonde sur une prémisse cachée, celle de supposer que l’implantation du parc détruit nécessairement la vie dans la région concernée, ce qui est évidemment faux. Ensuite, on élimine la zone A, la plus proche de la côte « pour préserver la faune », mais on n’hésite pas à choisir la zone C en parlant du « déplacement de la zone de vie des poissons ». Les « poissons » ne seraient donc pas de la « faune » digne d’être préservée ? Et si l’on peut « déplacer » les poissons de la zone C, pourquoi ne peut on « déplacer » les oiseaux de la zone A ? Quant à l’élimination de la zone D, la plus coûteuse, là encore c’est une erreur de raisonnement : elle est qualifiée de « trop coûteuse », mais « trop coûteuse » par rapport à quoi ? Dans la mesure où l’on n’a pas évalué le « coût écologique » de la construction dans les trois autres zones, il n’y a aucun moyen de savoir si le rapport « coût/avantage » de cette quatrième zone est ou non le plus intéressant.

En fait, cette question teste fondamentalement la capacité de l’élève à donner la réponse « politiquement correcte », c’est-à-dire, à trouver la zone où l’implantation gênerait le moins. La clé est donnée par la définition des zones. Chaque zone est définie spécifiquement par une propriété, SAUF la zone C, qui est définie comme partageant le fait d’abriter des bancs de « poissons d’espèces courantes » avec la zone B. C’est donc clairement la zone de « moindre gêne » du point de vue écologique, et c’est celle-là donc qu’il faut choisir. L’optimisation économique n’est qu’un prétexte, la véritable question posée est « quelle est la zone où l’impact écologique serait minimal ». Et si être capable de donner la réponse « politiquement correcte » est une compétence fort utile et même indispensable dans le monde dans lequel nous vivons, cela n’a rien à voir avec une évaluation des capacités à penser scientifiquement.

Bien entendu, le « politiquement correct » n’est pas tout à fait le même dans tous les pays, et d’une manière générale, les cultures étant différentes les manières d’aborder les « situations concrètes » – et même les situations qu’on peut juger « concrètes » – dans les différents pays ne sont pas les mêmes. C’est pour cela que l’enquête PISA doit être considérée avec une grande prudence lorsqu’il s’agit de faire des comparaisons entre différents pays, surtout lorsqu’il s’agit de cultures très différentes. Cette fois-ci, les commentateurs n’insistent pas trop sur cet aspect, peut-être parce que les pays qui surperforment (Chine, Japon, Corée du Sud) sont extra-européens, et surtout partisans d’une école rigoureuse, avec notes, examens compétitifs, uniforme et discipline, bien loin de « l’élève au centre du système ».

Par contre, la comparaison entre les différentes campagnes PISA pour un même pays est beaucoup plus intéressante. C’est là que se trouve l’élément le plus marquant de cette enquête, dans la détérioration massive des scores de l’ensemble des pays de l’OCDE. Ces résultats étaient restés relativement stables jusqu’en 2012, ils chutent depuis et de plus en plus rapidement. En mathématiques, les adolescents nés en 2010 ont un score autour des 470, alors que ceux nés en 2007 étaient autour de 480 et ceux nés en 2003 dépassaient les 490. A titre de comparaison, on se situait au-dessus de 500 en mathématiques pour ceux nés en 1988. Pour les pays européens, certains sont au-dessus de la France, d’autres au-dessous, mais la forme de la courbe est plus ou moins la même. On est donc devant un phénomène global, qu’on peut difficilement lier à la structure des systèmes éducatifs, ou bien aux choix plus ou moins avisés de tel ou tel ministre de l’éducation.

A ce sujet, il faut souligner une ambigüité fondamentale : PISA est l’acronyme de « Programme for International Student Assessment » (« Programme pour l’évaluation internationale des élèves »). Cela donne l’impression que ce qu’on mesure est une performance liée à l’enseignement scolaire. Mais si le questionnaire est proposé à un échantillon composé de jeunes de 15 ans scolarisés, en France et dans la majorité des pays de l’OCDE l’obligation scolaire atteint cet âge. Cela aboutit donc à interroger un échantillon représentatif de l’ensemble des jeunes de 15 ans, sans singulariser les « élèves ». Cette remarque devrait sonner comme une alarme pour ceux qui, en réaction à chaque enquête de ce type pointent la responsabilité de l’école.

Il est vrai qu’en France, on a tendance à voir dans l’école une institution toute-puissante. Pourquoi ? Parce que l’école a joué un rôle fondamental dans la construction de la nation française au sens moderne du terme. Certes, l’idée de nation était présente déjà dans les élites en 1789. Mais il restait encore à la faire partager au paysan breton ou creusois. C’est l’école qui a été l’instrument politique de cette « assimilation intérieure ». C’est elle qui a fourni une langue commune dans un pays où plus de la moitié des citoyens utilisait dans la vie courante son patois local. C’est elle qui a fourni un récit commun, un « roman national » dans lequel l’ensemble des Français pouvait se reconnaître. C’est elle qui a assuré la présence de l’Etat dans chaque village, et mené avec succès le combat contre le pouvoir de l’Eglise. Et c’est finalement elle qui a fourni les instruments de la promotion sociale au mérite, inséparable de l’idée républicaine. Ce rôle central a fait croire à beaucoup de Français – et notamment aux politiciens – que l’école était toute-puissante, et qu’elle pouvait résoudre à elle seule tous les problèmes. De la sécurité routière à la transition écologique, en passant par la lutte contre le racisme ou les « violences sexistes et sexuelles », l’école doit s’occuper de tout. On en arrive même à imaginer que dans une société capitaliste et donc fondée sur une inégalité sociale structurelle, l’école peut corriger les inégalités sociales.

A l’heure d’analyser la performance intellectuelle de nos adolescents, l’école ne mérite ni cet excès d’honneur, ni cette indignité. Certes, l’école a sa part dans la formation intellectuelle de nos adolescents. Mais si elle en fut en un temps la source exclusive ou du moins dominante, si elle a disposé d’une autorité incontestée, ce n’est plus du tout le cas. Nos adolescents sont soumis à travers les médias les plus divers à un flux continu de textes, d’images, de sons, d’injonctions contradictoires et « d’informations » plus ou moins bien formulées, plus ou moins trompeuses, plus ou moins fausses. Dans leurs familles, ils sont aussi en contact avec des adultes qui donnent l’exemple en vivant avec le portable à la main et TikTok ou Instagram sur l’écran.  Dans ce flot, le discours scolaire n’occupe qu’une place de plus en plus réduite. Ce n’est plus l’école qui façonne le langage, ce n’est pas elle qui dit la vérité, ce n’est pas elle qui constitue l’exemple, et si elle exerce encore une forme de magistère, les adolescents n’hésitent pas à remettre en cause ouvertement le savoir de leurs maîtres, encouragés en cela souvent par leurs parents.

Ce que PISA mesure n’est donc pas la qualité du système éducatif « formel » qu’est l’école, mais la qualité de l’éducation – au sens large – que reçoivent nos adolescents, ce qui n’est pas du tout la même chose. Ce qui se retrouve dans les réponses aux questionnaires de PISA, c’est autant ce qui est appris sur les bancs de l’école que ce qui est acquis en écoutant la télévision ou en surfant sur TikTok. Impossible d’évaluer séparément ce qui est « scolaire » de ce qui ne l’est pas. Et la question analysée plus haut – et que j’ai choisie au hasard dans le référentiel PISA – le montre. La réponse à une telle question devra probablement plus à un documentaire regardé sur les chaines de la TNT ou à une vidéo militante sur Facebook qu’à l’enseignement structuré reçu au collège.

Il est difficilement contestable que l’enseignement se dégrade dans notre beau pays. Mais ce n’est pas cela que mesure PISA. PISA témoigne d’une dégradation du niveau intellectuel de nos adolescents, dégradation qui touche non seulement la France, mais l’ensemble des pays développés de culture européenne. Cette enquête donne raison à ceux qui depuis de longues années dénoncent ce qu’il faut bien appeler une crétinisation générale, et aux premières loges Jean-Paul Brighelli (« La fabrique du crétin », 2005), plus centré sur l’école, et plus récemment Michel Desmurget (« La fabrique du crétin numérique », 2019), qui s’attaque plutôt aux médias numériques. Cette confirmation est d’autant plus éclatante que les deux auteurs ont été en leur temps traînés dans la boue par tout ce que le pays compte de bienpensants, accusés d’être « réactionnaires », « nostalgiques », « antijeunes ».

Mais il faut se méfier des explications qui attribuent aux réseaux sociaux toute la faute. Il est vrai qu’il est séduisant de voir là l’élément commun qui peut expliquer que la chute du niveau soit simultanée aux Etats-Unis, au Canada, tout comme en France ou en Allemagne, d’autant plus que la crétinisation, si l’on croit PISA, s’est accélérée pour ceux nés au tournant du siècle, c’est-à-dire, au moment où le « téléphone intelligent » – tout le paradoxe est dans cette expression – se généralise. Mais d’un autre côté, on peut aussi constater que la crétinisation était en marche bien avant. La dégradation de l’enseignement à tous les niveaux était perceptible bien avant, tout comme la baisse de la qualité des programmes des médias audiovisuels – notamment avec l’ouverture de la radio à la concurrence après 1981, puis de la télévision après 1986. Mais avec les médias numériques, il est vrai, on change d’échelle.

Ce que les médias numériques font, c’est détruire l’un des piliers de tout apprentissage, qu’est le rapport au temps. C’est la concentration, la constance, l’effort, la discipline qui en pâtissent. En offrant une réponse facile et immédiate à toute demande, la civilisation numérique change notre perception du temps, et donc de l’effort – parce que l’effort mesure toujours une extension dans le temps. Au point que nous ne supportons plus le moindre délai, le moindre retard, la moindre attente. Or, l’attente, la patience jouent un rôle fondamental dans la construction de la pensée. Voici un exemple parmi d’autres : hier, lorsqu’un thésard avait besoin d’une référence bibliographique, il fallait aller à la bibliothèque universitaire, consulter le fichier à la main, demander le livre, qui vous était apporté après un délai qui pouvait se compter en dizaines de minutes, voire d’heures si l’ouvrage demandé se trouvait dans la réserve. Aujourd’hui, le texte est disponible sur votre écran, à la maison, en quelques minutes. Un grand progrès me direz-vous… mais est-ce que les thèses se sont améliorées en qualité pour autant ? Tous les universitaires que je connais répondent par la négative. Pourquoi en est-il ainsi ? Parce que ce processus pénible de recherche bibliographique vous obligeait à organiser votre travail, à vous demander de quoi vous aviez vraiment besoin, à aller à l’essentiel, à ne retenir que les ouvrages véritablement importants, ce qui vous donnait le temps de les lire en profondeur. Aujourd’hui, en quelques clics vous pouvez vous faire une bibliographie pléthorique, qui mélangera l’essentiel et le secondaire, l’utile et le superflu, et que vous n’aurez ni le temps, ni l’envie de lire avec attention. Et c’est ce genre de bibliographie qu’on trouve maintenant dans les thèses.

C’est Brighelli je crois qui, paraphrasant Rostand, avait écrit « c’est d’autant plus beau quand c’est difficile ». Il avait utilisé cette formule pour résumer son choix pédagogique de mettre à son programme des textes difficiles alors qu’il était chargé d’une classe en ZEP, contexte dans lequel on tend à aller vers la facilité. Moi-même, je retiens de mes années de formation cette fierté, encouragée par mes professeurs, de s’attaquer à ce qui paraissait le plus compliqué, le plus ardu dans le programme, et combien on avait la satisfaction d’avoir accompli quelque chose lorsqu’on arrivait à bout, cette satisfaction d’entrer dans le club fermé de ceux qui avait escaladé l’Everest par la face sud-ouest. Le problème est que dans le monde digital, rien n’est plus difficile. Au contraire, il faut aujourd’hui que tout soit simple, intuitif, immédiat, ludique. Il fut un temps où les appareils et les logiciels venaient avec des manuels gros comme le pouce. Plus maintenant. Personne n’aurait la patience de les lire. Il faut que tout se fasse naturellement, facilement, sans effort. Dès que cela devient un peu ardu, tout le monde abandonne. Rien ne doit demander un apprentissage systématique, une discipline. Il ne faut que quelques minutes pour apprendre à utiliser TikTok, Instagram ou Facebook, il suffit de se laisser guider, et l’algorithme fait le reste. Et de la même manière, l’intelligence artificielle – qui, rappelons-le, existe et est utilisée depuis de longues années – décolle lorsqu’on découvre qu’elle parle le langage courant, qu’il n’est plus nécessaire d’apprendre un langage formel pour lui donner des instructions.

En poussant vers ce qui est instantané et facile, qui est la marque de notre société « libérale-libertaire », les réseaux sociaux ne font qu’amplifier un mouvement qui a commencé bien avant eux, mais qu’ils accentuent jusqu’à l’absurde. Un mouvement qui, et c’est rassurant, n’a rien de naturel. Au contraire, les civilisations humaines tendent traditionnellement à exalter ceux qui sont capables de s’attaquer à des choses difficiles, ceux qui s’astreignent à des disciplines rigoureuses, même lorsque le résultat est parfaitement inutile. L’olympisme et le culte des athlètes est un bon exemple. Et les adolescents sont souvent en demande d’une véritable discipline, d’un véritable investissement : regardez ces jeunes qui s’entraînent pendant des heures sur leur planche à roulettes, répétant la même figure dix, cent, mille fois jusqu’à pouvoir la réaliser à la perfection, et je ne vous parle même pas de ceux qui vont chercher des règles dans le rigorisme religieux.

Mais avec l’approfondissement du capitalisme, l’exemple donné à la jeunesse n’est plus celui qui a réussi un exploit difficile après des années d’effort, mais celui qui a eu de la chance de voir les projecteurs s’arrêter sur lui. Nabila a eu son heure de gloire, suivie et enviée par des milieux de fans non par pour ses qualités – elle n’en a aucune – ni pour ses efforts soutenus pour accomplir quelque chose – elle n’en a fait aucun – mais parce que le hasard d’une expression sans relief particulier lui a fait accéder à la célébrité. Et des Nabila, il y a des centaines qui ont leur quart d’heure de gloire avant de retomber dans l’anonymat d’où ils n’auraient jamais dû sortir. Avec de tels exemples, avec une école affaiblie, avec des parents eux-mêmes crétinisés, comme les adolescents pourraient en échapper ? Comment pourraient-ils ne pas tomber dans la crétinisation, alors que les institutions qui sont là pour les en sortir sont défaillantes ?

Aujourd’hui, la crétinisation arrive à un tel niveau qu’elle menace la performance économique du pays et sa stabilité politique. La meilleure preuve en est que l’interdiction ou du moins la restriction de l’accès aux médias électroniques, qui aurait été impensable il y a quelques années, n’est plus un tabou. Mais si l’on veut faire les choses bien, il faut aller à la racine du problème. Interdire les « téléphones intelligents » aux moins de quinze ans, pourquoi pas. Mais faire cela suppose qu’après quinze ans on est mieux armé pour résister aux chants des sirènes électroniques. Or, les faits montrent abondamment que ce n’est pas le cas, que le « téléphone intelligent » est aussi néfaste à trente ou quarante-cinq ans qu’il ne l’est à l’adolescence – il suffit de monter dans une rame de métro et de jeter un œil sur ce que votre voisin de siège tapote sur le sien pour s’en convaincre. Personnellement, je proposerais une mesure différente. Plutôt que de tarir le flux, le ralentir. Revenir à la logique postale : les messages ne seraient délivrés et collectés qu’une fois par jour, à heure fixe. Comme ça, plus de consultation compulsive, plus de regard permanent sur l’écran. Vous voulez commenter un message ? Il vous faudra attendre une journée pour voir votre commentaire apparaître. Vous voulez voir une vidéo ? Il vous faudra attendre une journée pour voir votre requête satisfaite.

Pour l’école, il y a une révolution à accomplir, et cela d’autant plus que c’est chez nous l’institution qui construit ou déconstruit la nation. L’école, il faut le dire et le rappeler, est une institution dédiée à la transmission. Elle ne peut être donc autre chose que conservatrice, sauf à trahir son mandat. Dans un monde où tout se renouvelle en permanence, elle est un point fixe. C’est pourquoi elle doit faire preuve de prudence lorsqu’il s’agit de faire rentrer dans l’enseignement l’actualité, actualité à laquelle les élèves seront de toute façon confrontés bien trop tôt. Autrement dit, loin de la littérature contemporaine l’école doit enseigner les classiques. Dans un monde plein de calculatrices, elle doit enseigner le calcul manuel. Dans un monde qui ne regarde que le présent, elle doit enseigner le passé.

Pour dégager des moyens, l’école doit modérer ses ambitions. Sa fonction, c’est de transmettre un cadre de référence commun, une pensée logique, de former des méthodes de travail et des habitudes de pensée. C’est déjà une très grande ambition. Tout le reste – le sociétal, le moral, le pratique – ce n’est pas son affaire. La cuisine, le code de la route et le sexe, on l’apprend en famille, par essai ou erreur, ou auprès de professionnels spécialisés (rayés dans chaque cas les mentions inutiles). Les « violences sexistes et sexuelles » ou la transition écologique, cela se discute dans d’autres enceintes.

Mais l’essentiel reste le rapport au temps. Combattre la crétinisation, c’est rétablir le temps long, et donc les notions d’investissement, d’effort, de travail, d’accumulation. Rien ne peut être construit si l’on n’aligne pas nos institutions – et la famille est, elle aussi, une institution – sur cette logique. Et le combat sera rude, parce qu’il faut aussi comprendre que cette crétinisation n’arrive pas par hasard. Sans tomber dans l’idée du complot, la crétinisation est fonctionnelle à une forme de capitalisme. Pour fonctionner, le capitalisme a besoin dans l’idéal de consommateurs crétins, susceptibles d’acheter tout et n’importe quoi sur simple injonction publicitaire. Il est donc jusqu’à un certain point illusoire d’imaginer que ceux qui ont développé cette forme de capitalisme iront lutter contre la crétinisation. Bien sûr, ce même capitalisme a besoin aussi de travailleurs hautement qualifiés, capables de conduire et d’entretenir de manière optimale des machines de plus en plus complexes, ce qui suppose un minimum intellectuel relativement important. De la même manière que le capitaliste a besoin de clients solvables pour acheter ses produits, mais prétend payer les salaires les plus bas possibles. Ce sont là les contradictions structurelles du capitalisme qui, in fine (on peut rêver), conduiront à son dépassement… mais plus près de chez nous, à un sursaut salvateur.

Descartes

(1) L’ensemble du référentiel d’évaluation en sciences peut être trouvé à l’adresse https://www.education.gouv.fr/sites/default/files/document/pisa-2025-analyse-de-questions-de-culture-scientifiquepdf-520222.pdf

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46 réponses à La crétinisation en marche

  1. Cording1 dit :

    Arc-boutés, svp. 
    Au début des années 80 Philippe Robrieux avait dit à mes amis et moi que le PCF avait à coeur de surtout sauvegarder son appareil politique et son réseau d’élus. Ce qu’il a fini par perdre cependant. Il en reste un petit parti qui ne compte guère dont certains collent à tort à mon avis à la FI de JLM et des siens au point de dénier Fabien Roussel même au sein de toute la gauche dont la candidature en 2027  est vue comme un moyen de faire échouer JLM à sa quatrième tentative. 
    Autrement pour faire bref, trop sans doute, je pense que la montée des populismes partout dans le monde est le signe de la faiblesse voire des renoncements, reniements des forces politiques dites progressistes face à la globalisation financière et mondialisation néolibérales dont l’UE est la traduction régionale. Elles sont incapables d’analyser ce phénomène contemporain en dehors d’un cadre de pensée et d’analyses datant d’il y a un siècle : un présumé fascisme.  L’extrême-droite ou présumée telle compense et profite en partie de cette situation. 

    • Descartes dit :

      @ Cording1

      [Au début des années 80 Philippe Robrieux avait dit à mes amis et moi que le PCF avait à cœur de surtout sauvegarder son appareil politique et son réseau d’élus. Ce qu’il a fini par perdre cependant.]

      Jusqu’à un certain point. Si le PCF existe encore en tant que force politique nationale, c’est en partie grâce à l’appareil et à son réseau d’élus. Sans cet appareil, sans ces élus qui lui permettent de négocier des accords et créer un rapport de forces avec d’autres forces de gauche, il aurait été balayé. La direction marchaisienne a eu raison de chercher à préserver l’appareil et le réseau d’élus, n’en déplaise à certains renégats. Ce en quoi elle a eu tort, c’est de leur laisser s’autonomiser par rapport au corps militant, et de prendre le pouvoir sur le Parti. Prise de pouvoir formalisée avec l’arrivée de Robert Hue – dont il ne faut pas oublier qu’il fut auparavant président de l’association des élus communistes et républicains – à la tête du Parti.

      C’est là je pense un point fondamental. L’appareil et les élus étaient disciplinés par la logique du centralisme démocratique, qui permettait de sanctionner et d’écarter ceux qui prétendaient mettre en œuvre une politique personnelle. Cela n’a jamais été simple, et comme dans toute structure humaine il y eut des erreurs et des abus. Mais en moyenne, le système a bien fonctionné aussi longtemps que la composition sociale du Parti l’a permis. La démocratie interne n’était pas parfaite, mais les militants se sentaient représentés parce que, même en dehors des procédures formelles, les dirigeants étaient à l’écoute. Avec la prise du pouvoir par les classes moyennes, cette écoute a disparu progressivement.

      [Il en reste un petit parti qui ne compte guère dont certains collent à tort à mon avis à la FI de JLM et des siens au point de dénier Fabien Roussel même au sein de toute la gauche dont la candidature en 2027 est vue comme un moyen de faire échouer JLM à sa quatrième tentative.]

      Au plan national, je partage votre diagnostic. Au niveau local, c’est un peu différent. Il existe autant de « partis communistes » que de communes.

      [Autrement pour faire bref, trop sans doute, je pense que la montée des populismes partout dans le monde est le signe de la faiblesse voire des renoncements, reniements des forces politiques dites progressistes face à la globalisation financière et mondialisation néolibérales dont l’UE est la traduction régionale.]

      Mais pourquoi à votre avis ces « reniements » sont aussi généralisés ? Y a-t-il un seul pays occidental ou les forces progressistes ne se soient pas reniées, et d’où vient une telle unanimité ? C’est là mon point : si TOUTES ces forces se sont reniées, c’est parce qu’elles ont été victimes d’un processus global qui a conduit une classe qui avait intérêt à ce reniement à en prendre le contrôle, et que ce processus était structurel, et donc irrésistible.

  2. P2R dit :

    @ Descartes
     
    Merci pour ce billet, qui recoupe très largement (mais beaucoup plus brillament !) des réflexions que j’ai pu avoir en lisant avec consternation les ribambelles des promesses incantatoires des politiques pour remédier au problème, de l’augmentation des profs à la réduction des effectifs de classes… Mais parallèlement je trouve qu’il est un peu facile d’imputer toute la charge au numérique, même si l’idée d’un “rationnement” est fort intéressante intellectuellement (et probablement un peu délicate à mettre en oeuvre en pratique). Outre la pollution numérique et les modèles donnés aux jeunes (instagrameurs, tiktokeurs, gameurs, sportifs, rappeurs, traders cryptos… politiques ! etc), on doit aussi voir dans l’affaissement du système méritocratique les raisons d’une démotivation profonde pour l’effort scolaire. D’ailleurs, l’étude PISA montre que le taux de parents qui se déclare attentif aux résultats scolaires de leur progéniture s’effondre. Doit-on y voir une poussée individualiste, ou une certaine lucidité quant au fait que réussir à l’école n’est plus aussi important que par le passé ? Quand vous vouliez passer médecine il y a 30 ans, fallait cravacher pour être classé au concours. Aujourd’hui, si le fiston n’en branle pas une et se vautre lamentablement, vous pouvez toujours l’inscrire en fac en Roumanie et lui louer un appart, dans 8 ans il sera médecin.. Pourquoi stresser ? Ce phénomène est il me semble le motif le plus plausible de l’effondrement du niveau des élites, qui lui aussi se dégrade à vitesse grand V..
     
    Après, l’EN n’est pas non plus exempte de reproches. La doctrine pédagogique qui veut que l’effort pour l’effort soit banni et que chaque objectif soit atteint de manière ludique, à l’aide de “carottes” immédiates peut très bien fonctionner tant qu’il s’agit de choses assez basique, mais dès que la situation se corse, l’élève qui n’a jamais appris à travailler, à apprendre une leçon, à ne pas céder devant la frustration d’un premier échec, cet élève devient totalement démuni.. Et ça, on en voit les répercussions bien au-delà du niveau scolaire… Quand des gamins foutent un coup de lame à un camarade pour une broutille, ça n’y est pas totalement pour rien..

    • Descartes dit :

      @ P2R

      [Merci pour ce billet, qui recoupe très largement (mais beaucoup plus brillament !) des réflexions que j’ai pu avoir en lisant avec consternation les ribambelles des promesses incantatoires des politiques pour remédier au problème, de l’augmentation des profs à la réduction des effectifs de classes…]

      Vous me faites rougir… je ne sais pas si me réflexions sont plus « brillantes » que les vôtres, et je ne prétends pas avoir inventé quelque chose de très nouveau. Mon seul mérite est de prendre le travail de les coucher par écrit. Mais je partage bien entendu votre consternation, que je généralise à beaucoup d’autres domaines. Si l’on suit les discours des candidats, la politique se réduit aujourd’hui à la gestion d’un guichet. Faire de la politique, c’est distribuer plus de moyens. L’idée qu’on fait de la politique surtout en faisant des choix d’orientation, en fixant des objectifs de résultat et non de moyens semble avoir disparu. Lorsqu’on parle de l’école, personne ne parle des programmes, des méthodes, du choix des savoirs à transmettre, du positionnement des différents acteurs du système.

      [Mais parallèlement je trouve qu’il est un peu facile d’imputer toute la charge au numérique,]

      Vous noterez que ce n’est pas ce que je fais. Au contraire, je signale que les processus de crétinisation étaient à l’œuvre bien avant l’arrivée des médias numériques. Ce ne sont donc pas eux qui en sont à l’origine. Par contre, il me semble incontestable que les médias numériques accélèrent considérablement le processus. Leur caractère hypnotique, la facilité avec laquelle ils sont accessibles, leur quasi-gratuité fait qu’ils dévorent le temps de cerveau disponible pour d’autres activités.

      [Outre la pollution numérique et les modèles donnés aux jeunes (instagrameurs, tiktokeurs, gameurs, sportifs, rappeurs, traders cryptos… politiques ! etc), on doit aussi voir dans l’affaissement du système méritocratique les raisons d’une démotivation profonde pour l’effort scolaire.]

      Bien entendu. L’école – je l’avais souligné dans mon article – n’est pas une institution isolée par rapport à la société, et c’est la société qui érige les modèles à suivre et les contre-modèles à éviter. Lorsqu’un personnage public se vante à la télévision d’avoir été un cancre, et que cette déclaration est fêtée par les présents comme s’il s’agissait d’un badge d’honneur, la société transmet un message. Lorsqu’on peut exhiber sans complexe son ignorance – pensez à Tondelier qui ne semble pas complexée de ne pouvoir citer une seule mesure prise par les présidents Pompidou ou Giscard, et le justifie par un « je n’étais pas née » – la société transmet un message. Et ce message est dévastateur pour l’école.

      J’ai été très gêné par l’attaque de Fabien Roussel sur Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergie, lui faisant reproche de son salaire de 10 M€ par an (bruts, on le suppose, puisque le secrétaire national du PCF aura probablement choisi le chiffre le plus important pour appuyer sa démonstration), attaque copieusement applaudie par la foule. Il est vrai, il est scandaleux que certains hommes gagnent une telle somme, qui équivaut grosso modo au revenu de cent SMICards. Mais imaginons un instant qu’au lieu de Pouyanné Roussel eut fait référence à Killian Mbappé, qui touche au Real Madrid un salaire trois fois plus important, à 32 M€ bruts. Est-ce que la foule aurait applaudi l’attaque ? Est-ce que Roussel aurait d’ailleurs osé se prendre à lui ? Non, bien sur que non.

      Cette différence pose une question intéressante. Il semblerait que pour Roussel – mais il n’est pas le seul – il est insupportable qu’un homme soit payé 10 M€ l’an pour diriger une grande entreprise, dont l’activité est stratégique pour notre pays, responsabilité à laquelle il a accédé par un parcours scolaire et professionnel typiquement méritocratique – lycée public, classes préparatoires, concours, école polytechnique, corps des mines, parcours brillant d’ingénieur à ELF puis à Total. Par contre, il est parfaitement acceptable qu’on gagne trois fois plus en tapant sur un ballon pour le faire rentrer dans un filet. Les deux sont certes arrivés au top de leur professions respectives. Mais vous admettrez que l’un est socialement plus utile que l’autre. Alors, pourquoi la détestation de l’un, le culte pour l’autre ? Mystère…

      [D’ailleurs, l’étude PISA montre que le taux de parents qui se déclare attentif aux résultats scolaires de leur progéniture s’effondre. Doit-on y voir une poussée individualiste, ou une certaine lucidité quant au fait que réussir à l’école n’est plus aussi important que par le passé ?]

      C’est discutable. La réussite scolaire reste très importante, et continue à trier ceux qui vont vers le haut et ceux qui seront poussés vers le bas. Il n’est pas vrai que celui qui réussit à rentrer à Polytechnique et celui qui finit avec un bac pro « hôtesse d’accueil » ont les mêmes chances dans la vie. Ce qui à mon sens a changé, c’est que les parcours scolaires sont de moins en moins déterminés par le mérite et l’effort, et de plus en plus par l’origine sociale. A égalité de mérite, ceux qui viennent des classes intermédiaires iront dans les « bons » collèges, puis dans les « bons » lycées et finiront à Polytechnique (quitte à passer par les filières de contournement du concours, qui se multiplient ces dernières années), ceux qui viennent des couches populaires iront dans les « mauvais » collèges et les « mauvais » lycées et finiront au bac pro « hôtesse d’accueil ». Les trajectoires croisées (plutôt dans un sens montant que dans l’autre d’ailleurs) étaient naguère possibles, elles deviennent de plus en plus rares.

      [Quand vous vouliez passer médecine il y a 30 ans, fallait cravacher pour être classé au concours. Aujourd’hui, si le fiston n’en branle pas une et se vautre lamentablement, vous pouvez toujours l’inscrire en fac en Roumanie et lui louer un appart, dans 8 ans il sera médecin… Pourquoi stresser ?]

      Tout à fait. Ces mécanismes de contournement du mérite se multiplient à tous les niveaux. Presque tous les concours aux grandes écoles ont maintenant des filières « sur dossier » permettant aux étudiants incapables de passer le concours mais ayant les « bons » profils d’intégrer. Dans la fonction publique, plus besoin de passer le concours : si vous avez les bons contacts, vous pouvez être recruté comme contractuel, y compris pour les fonctions de direction, et être « CDIsé » au bout de six ans. Sans compter les filières de contournement comme celle que vous citez. Oui, les classes intermédiaires trouvent divers moyens d’assurer à leurs enfants une position sociale équivalente à la leur – tout en la fondant sur un « capital immatériel » de plus en plus mince, ce qui tôt ou tard ne peut que saper leur légitimité. Parce que les médecins, les ingénieurs, les hauts fonctionnaires recrutés par « contournement » n’ont pas le niveau de ceux recrutés par concours, et cela finit par se voir et se savoir…

      Cela étant dit, je ne suis pas persuadé que cela réduise le niveau de stress des parents. Mais le stress n’est plus mis sur les apprentissages et les résultats objectifs, mais sur le contournement. On ne gueule pas sur l’enfant pour qu’il travaille, on gueule sur le professeur pour qu’il lui mette une bonne note.

      [Ce phénomène est-il me semble le motif le plus plausible de l’effondrement du niveau des élites, qui lui aussi se dégrade à vitesse grand V…]

      Tout à fait d’accord. Mais lorsqu’on parle de PISA, on ne parle pas des « élites », mais du niveau général des adolescents. Un effondrement qui à mon avis va bien plus loin que les apprentissages purement « scolaires », comme je l’ai montré dans mon papier.

      [Après, l’EN n’est pas non plus exempte de reproches. La doctrine pédagogique qui veut que l’effort pour l’effort soit banni et que chaque objectif soit atteint de manière ludique, à l’aide de “carottes” immédiates peut très bien fonctionner tant qu’il s’agit de choses assez basique, mais dès que la situation se corse, l’élève qui n’a jamais appris à travailler, à apprendre une leçon, à ne pas céder devant la frustration d’un premier échec, cet élève devient totalement démuni.. Et ça, on en voit les répercussions bien au-delà du niveau scolaire… Quand des gamins foutent un coup de lame à un camarade pour une broutille, ça n’y est pas totalement pour rien..]

      L’école, je suis d’accord avec vous, a un rôle important. Mais on ne peut pas lui demander d’être un ilot de rationalité dans une société devenue folle. L’école ne peut fonctionner que dans le système de contraintes que la société – c’est-à-dire les parents, les politiciens, mais aussi et surtout les milieux économiques – lui fixent. Si la société ne valorise pas les « méthodes de travail », si elle maudit son passé, si elle met l’apparence avant la substance, si elle fait de la recherche de l’immédiat l’alpha et l’oméga de l’ambition humaine, l’école aura du mal à imposer d’autres valeurs, y compris dans ses murs. Je ne dis pas qu’elle ne doive essayer, mais il ne faut pas se faire trop d’illusions sur le résultat.

      La doctrine « pédagogise » a détruit l’école. Mais cette « doctrine » ne vient pas par hasard. Elle correspond à une transformation plus vaste de nos sociétés capitalistes, celle qui bascule d’une société dominée par la pensée de la production à celle dominée par la pensée de la consommation. Cela se voit bien dans l’évolution des européistes, qui sont passés de la vision « productiviste » qui était celle de la CEE à une logique qui fait des « intérêts du consommateur » le seul objectif stable de la politique européenne. Quand je suis entré en école d’ingénieurs, on nous expliquait que l’institution avait pour but « de former les ingénieurs dont la France a besoin ». Aujourd’hui, on leur explique que l’institution est là pour leur permettre de réaliser leurs projets. Autrement dit, hier l’institution produisait des ingénieurs pour satisfaire un besoin social sans s’occuper des envies de ses étudiants, aujourd’hui l’étudiant est devenu un consommateur dont les demandes doivent être satisfaites.

      C’est dans ce contexte que la crétinisation devient un objectif. L’économie a besoin d’un crétin prêt à acheter n’importe quoi sur injonction publicitaire, et le racheter demain avec la couleur changée pour maintenir la machine en fonctionnement. On pourrait imaginer demain une société dystopique divisée en deux groupes : les « producteurs », groupe minoritaire à qui on donnerait une excellente formation et une culture vaste pour leur permettre d’opérer des machines et des installations de plus en plus complexes et rechercher de nouvelles solutions technologiques ; et de l’autre côté les « consommateurs », groupe vaste et crétinisé, qui achèterait les produits fabriqués par le premier groupe, laissant des profits considérables dans la poche des propriétaires des machines et des installations. Le problème de cette dystopie, c’est qu’il est difficile d’expliquer d’où les « consommateurs » tireront les moyens pour continuer à acheter… peut-être d’un « revenu universel » ?

  3. Zéci dit :

    On relira jamais assez ces pages d’Arendt (La crise de l’éducation ; écrit en 1958 !) : “il me semble que le conservatisme, pris au sens de conservation, est l’essence même de l’éducation, qui a toujours pour tâche d’entourer et de protéger quelque chose – l’enfant contre le monde, le monde contre l’enfant, le nouveau contre l’ancien, l’ancien contre le nouveau. Même la vaste responsabilité du monde qui est assumée ici implique bien sûr une attitude conservatrice.[…] La véritable difficulté de l’éducation moderne tient au fait que, malgré tout le bavardage à la mode sur un nouveau conservatisme, il est aujourd’hui extrêmement difficile de s’en tenir à ce minimum de conservation et à cette attitude conservatrice sans laquelle l’éducation est tout simplement impossible. Il y a à cela de bonnes raisons. La crise de l’autorité dans l’éducation est étroitement liée à la crise de la tradition, c’est-à-dire à la crise de notre attitude envers tout ce qui touche au passé. Pour l’éducateur cet aspect de la crise est particulièrement difficile à porter, car il lui appartient de faire le lien entre l’ancien et le nouveau : sa profession exige de lui un immense respect du passé. Pendant des siècles, c’est-à-dire tout au long de la période de civilisation romano-chrétienne, il n’avait pas à s’aviser qu’il possédait cette qualité, car le respect du passé était un trait essentiel de l’esprit romain et le Christianisme n’a ni modifié ni supprimé cela, mais l’a simplement établi sur de nouvelles bases. […] L’éducation est le point où se décide si nous aimons assez le monde pour en assumer la responsabilité et, de plus, le sauver de cette ruine qui serait inévitable sans ce renouvellement et sans cette arrivée de jeunes et de nouveaux venus. C’est également avec l’éducation que nous décidons si nous aimons assez nos enfants pour ne pas les rejeter de notre monde, ni les abandonner à eux-mêmes, ni leur enlever leur chance d’entreprendre quelque chose de neuf, quelque chose que nous n’avions pas prévu, mais les préparer d’avance à la tâche de renouveler un monde commun.”

    • Descartes dit :

      @ Zéci

      [On relira jamais assez ces pages d’Arendt (La crise de l’éducation ; écrit en 1958 !) : (…)]

      Pages prophétiques en effet… même si on note la référence au “romano-christianisme”, expression qui permet à Arendt d’éviter le mot “judéo-christianisme”, qui serait bien plus adapté. Mais Arendt a toujours eu un petit problème de ce côté-là. En fait, on peut aller plus loin: le respect du passé est un trait marquant de TOUTES les civilisations antiques, et c’est logique compte tenu du fait que dans ces sociétés la position sociale et le pouvoir politique étaient légitimés par la lignée, autrement dit, par les ancêtres. Pour les classes dominantes dans les sociétés antiques ou féodales, cracher sur le passé, c’était cracher sur ce qui faisait sa légitimité. Aucune classe dominante ne commet cette erreur.

      C’est avec l’avènement de la bourgeoisie – et de l’idéologie libérale qui l’accompagne – que la lignée perd sa place dans notre imaginaire. Tout à coup, on ne juge plus l’individu à sa lignée, mais à son comportement personnel. Le passé n’a donc plus du tout la même fonction de légitimation. Nous n’avons plus aucune raison de chérir ou de défendre nos ancêtres morts depuis longtemps, puisque nous n’en tirons aucune légitimité. Bien sûr, la victoire de la bourgeoisie dans ce domaine n’a été ni totale ni immédiate, parce que les structures anciennes ont une inertie énorme. En témoigne encore aujourd’hui le préjugé, favorable ou défavorable, qui accompagne les “fils de”, comme la survivance de certaines dynasties dans l’administration, la banque, le théâtre… mais globalement, le rapport au passé se distend de plus en plus, posant aux éducateurs – enseignants mais aussi parents – un dilemme de plus en plus impossible, comme le souligne Arendt. Car quelque soient ses efforts pour le cacher derrière “l’enseignant copain” ou le “parent copain”, l’éducateur vient TOUJOURS du passé. Il ne peut prétendre représenter le présent et l’avenir sans trahir sa fonction.

  4. Odile F dit :

    Ah, ah, cela m’a réjouie de vous lire à  ce sujet, à savoir, “comment chercher une documentation à la bibliothèque  autrefois” : j’explique souvent cela à mes enfants qui se contentent de lire le 1er document proposé par Google  ce qui a le don de m’agacer. Il fallait chercher dans le fichier par sujet ( il s’agissait de fiches cartonnées évidemment) un premier document. Il fallait souvent tâtonner sur le choix du sujet à consulter. Puis feuilleter rapidement le 1er document trouvé et regarder si dans la bibliographie était cité un autre livre sur le même thème. Puis  aller voir dans le fichier par auteur s’il était présent à la bibliothèque. Après plusieurs itérations,  on pouvait espérer avoir enfin trouvé un livre intéressant. Bref, ce travail de recherche était en soi, déjà,  un travail d’analyse  avant même d’avoir abordé le fond du sujet. 

    • Descartes dit :

      @ Odile F

      [Après plusieurs itérations, on pouvait espérer avoir enfin trouvé un livre intéressant. Bref, ce travail de recherche était en soi, déjà, un travail d’analyse avant même d’avoir abordé le fond du sujet.]

      Tout à fait. Quelquefois, la simple difficulté de faire les choses agit comme filtre pour séparer le bon grain de l’ivraie. Dans mes jeunes années, j’ai fait un peu de journalisme étudiant. Quand il fallait taper les articles à la machine à écrire, sans possibilité de correction ou de retour en arrière, il fallait réfléchir avant d’écrire, faire un plan, des brouillons… et commencer à écrire seulement lorsqu’on savait ce qu’on allait dire. Quand l’ordinateur est arrivé, tout est devenu plus facile… et on a vu la qualité dégringoler. Parce que n’importe qui pouvait torcher un article en cinq minutes.

      Ce n’est pas par hasard si la notion d’épreuve est profondément enracinée non seulement dans notre culture, mais dans pratiquement toutes les grandes civilisations humaines. Ces civilisations ont toutes des récits dans lesquels le candidat à l’héroïsme se voit imposer de vaincre des difficultés pour montrer sa valeur. Et en écho à ces récits, on a imposé aux individus de surmonter des difficultés parfaitement artificielles, inventées précisément pour constituer une épreuve. C’est d’ailleurs le mot « épreuve » qui s’est imposé pour désigner les éléments d’un examen, d’un concours…

      Un monde ou tout est facile, ou chacun de nos désirs est satisfait immédiatement et sans effort est un monde psychotique. Dans un tel monde, rien n’aurait de valeur, puisque la valeur de tout bien, de tout service, vient précisément du fait qu’il faut un effort pour l’obtenir. Nous n’aurions besoin de personne et personne n’aurait besoin de nous… La difficulté, l’effort sont le fondement de toute civilisation.

  5. никто dit :

    Bonjour,
     
    Pour information, sur l’Everest, c’est la face sud-ouest qui est considérée la plus difficile 😉
     
    J’en profite pour encore une fois vous remercier de vos billets et commentaires (ainsi que les autres lecteurs).

    • Descartes dit :

      @ никто

      [Pour information, sur l’Everest, c’est la face sud-ouest qui est considérée la plus difficile 😉]

      Merci d’enrichir mes écrits par votre vigilance… je vous avoue que j’avais écrit “par la paroi nord” en me souciant plus de l’euphonie que de l’exactitude, mes connaissances en alpinisme étant franchement très minces !

      [J’en profite pour encore une fois vous remercier de vos billets et commentaires (ainsi que les autres lecteurs).]

      Merci de l’encouragement, mais vous pouvez m’encourager encore plus… en intervenant!

  6. antoine dit :

    Bonjour Descartes, merci pour cet excellent article ! Un commentateur sur les réseaux faisait justement remarquer au sujet de PISA que les analyses que les “experts” de plateau faisaient  des résultats étaient plus inquiétants encore que les résultats eux-mêmes.
    2 éléments de réflexion :
     
     1)Grâce au lien que tu transmets, j’ai été voir de plus près les questions de PISA. Et j’y ai constaté une chose assez intéressante. Les questions « mode éphémère Q3 » et « biodiversité Q2 » sont les deux questions pour lesquelles l’avantage français est le plus significatif (respectivement + 10 et + 8) et ce sont les deux seules qui portent directement sur l’identification de la fiabilité des sources. A contrario, les deux questions pour lesquelles la fragilité comparée de nos élèves est la plus marquante sont les deux questions de mobilisations de connaissances (« mode éphémère » Q1 et « éoliennes » Q1).  Dans les deux cas, les notions attendues figurent pourtant explicitement dans les programmes.
    Autrement dit, il semble que COMPARATIVEMENT les élèves français soient sensiblement meilleurs que leurs camarades de l’OCDE lorsqu’il s’agit d’évaluer la fiabilité d’une source mais nettement moins bon dès qu’il faut plutôt mobiliser des connaissances. Il ne faudrait pas y voir un triomphe de l’esprit critique tricolore parce que lorsqu’on demande d’identifier un peu plus précisément les failles d’un raisonnement (biodiversité Q3), les résultats redeviennent similaires à ceux de l’OCDE. Alors que conclure ? Peut-être rien à partir de ces seules questions PISA mais pour enseigner depuis 8 ans, je retrouve là, l’amour immodéré de nombre de mes collègues pour “l’éducation aux médias” et la différence entre savoir/opinion. Ces attendus sont peut-être d’autant plus intégrées par les élèves qu’ils en perçoivent l’utilité directe dans leur environnement numérique notamment. En revanche, plus personne n’exige de ses élèves de mobiliser des connaissances au-delà de la quinzaine que dure le chapitre. Si vous posez une question au mois de juin sur une notion de base apprise au mois de septembre, vous risquez d’être déçu ! 
     
    2) Dans la fin de l’article tu dis « tout le reste on l’apprend en famille ». Je nuancerais assez fortement. En regardant la conférence de presse de rentrée du ministre Jeffray avec ma femme, je me suis agacé de la nécessité d’alourdir encore le désormais traditionnel questionnaire sur le harcèlement scolaire par une partie sur les violences sexuelles et notamment intra-familiales. Ma femme, médecin en PMI, m’a au contraire fait remarquer que seul l’école pouvait jouer ce rôle indispensable d’interlocuteur et d’écoute. L’exercice est difficile, mais les enseignants sans se prendre pour des psys ou des parents d’adoption, doivent être qu’on le veuille ou non, vigilants à ces aspects. Ils devraient savoir se référer aux professionnels concernés.  Si l’école n’a pas vocation à devenir une institution générale de traitement de tous les problèmes sociaux, elle a quand même une responsabilité particulière de protection des mineurs lorsqu’elle est l’un des rares lieux où une violence familiale peut être détectée. Tous les faits «sociaux, moraux  ou pratiques » ne sont pas à mettre sur le même plan. 

    • Descartes dit :

      @ antoine

      [Autrement dit, il semble que COMPARATIVEMENT les élèves français soient sensiblement meilleurs que leurs camarades de l’OCDE lorsqu’il s’agit d’évaluer la fiabilité d’une source mais nettement moins bon dès qu’il faut plutôt mobiliser des connaissances. Il ne faudrait pas y voir un triomphe de l’esprit critique tricolore parce que lorsqu’on demande d’identifier un peu plus précisément les failles d’un raisonnement (biodiversité Q3), les résultats redeviennent similaires à ceux de l’OCDE. Alors que conclure ?]

      Peut être qu’il reste une trace cartésienne dans notre pays, et que le « doute systématique » imprime encore les esprits. Quand on travaille à l’étranger, on remarque d’ailleurs un biais très français vers le scepticisme. On est très loin du monde anglosaxon, mais aussi du monde latin. Notre rapport à la religion, avec les spécificités du catholicisme français, sont de ce point de vue assez intéressantes.

      P[eut-être rien à partir de ces seules questions PISA mais pour enseigner depuis 8 ans, je retrouve là, l’amour immodéré de nombre de mes collègues pour “l’éducation aux médias” et la différence entre savoir/opinion. Ces attendus sont peut-être d’autant plus intégrées par les élèves qu’ils en perçoivent l’utilité directe dans leur environnement numérique notamment.]

      De là ma remarque sur la difficulté de faire des comparaisons entre pays de cultures différentes. Si nombre de vos collèges ont intégré l’éducation aux médias et la différence entre savoir et opinion, c’est parce que cette différence est importante dans l’ensemble de la société.

      [Ma femme, médecin en PMI, m’a au contraire fait remarquer que seul l’école pouvait jouer ce rôle indispensable d’interlocuteur et d’écoute. L’exercice est difficile, mais les enseignants sans se prendre pour des psys ou des parents d’adoption, doivent être qu’on le veuille ou non, vigilants à ces aspects. Ils devraient savoir se référer aux professionnels concernés. Si l’école n’a pas vocation à devenir une institution générale de traitement de tous les problèmes sociaux, elle a quand même une responsabilité particulière de protection des mineurs lorsqu’elle est l’un des rares lieux où une violence familiale peut être détectée.]

      La question est complexe, et mérite un long débat. Je ne prétends pas être un spécialiste, mais après avoir beaucoup lu, je vous avoue que j’ai du mal à choisir entre deux positions qui me semblent difficilement conciliables. La première, c’est celle que vous décrivez, et qui consiste à donner à l’école un rôle de surveillance – oui, appelons un chat un chat, il s’agit bien de surveillance – des comportements privés. Selon les tenants de cette position, l’école être « vigilante » et saisir les professionnels concernés à la moindre alerte.

      Cette position contient un danger grave, celui de rompre le lien de confiance entre la famille et l’école. De la même manière qu’un accusé ne pourrait pas parler en toute confiance à son avocat si la société ne protégéait absolument ces échanges, comment un parent pourrait envoyer son enfant à l’école en toute confiance sachant que l’institution exerce sur lui une surveillance ? Sans parler du risque de procédures abusives parce que, ne nous cachons pas derrière notre petit doigt, la logique du parapluie fera que l’institution fera un signalement dès que la moindre suspicion existe.

      C’est pourquoi je choisis une voie médiane. L’école EN TANT QU’INSTITUTION ne doit pas être engagée dans ce genre de surveillance, et c’est pourquoi je pense que les « questionnaires » sont une aberration. D’un autre côté, l’instituteur en tant que citoyen peut toujours reporter aux services compétents toute situation qui lui paraîtrait suspecte. Par ailleurs, tout fonctionnaire a une obligation, aux termes de l’article 40 du code de procédure pénale, de signaler au procureur de la République tout acte délictueux dont il aurait connaissance dans l’exercice de ses fonctions.

      J’ajoute que sur la question des violences familiales, il faut garder en tête que les dispositifs qu’on met en place doivent protéger TOUS les enfants, et pas seulement ceux qui sont victimes de mauvais traitements et de violences. Pour un enfant qu’on a arraché à des parents violents, combien d’enfants on a séparé abusivement de leurs parents suite à un signalement erroné ? Ne sous-estimez pas l’intention de bien faire ou pire, le réflexe du parapluie. L’exemple anglais, où ce genre d’abus sont devenus tellement courants qu’une réforme générale du système est devenue indispensable devant la colère des populations, devrait nous alerter.

      [Tous les faits «sociaux, moraux ou pratiques » ne sont pas à mettre sur le même plan.]

      Certainement. Mais est-ce à l’école de les traiter ?

  7. Bob dit :

    @ Descartes
     
    [Vous voulez commenter un message ? Il vous faudra attendre une journée pour voir votre commentaire apparaître. Vous voulez voir une vidéo ? Il vous faudra attendre une journée pour voir votre requête satisfaite.]
     
    Je ne vois pas trop le gain apporté par ce délai imposé. Prenons l’exemple même de votre blog si vous le voulez bien. Votre réactivité et vitesse de réponse est stupéfiante sachant que ce n’est pas votre métier. Cela favorise un échange nourri. Pensez-vous que les échanges seraient de meilleure qualité avec un délai de réponse obligatoire de part et d’autre ? j’ai des doutes.
     
     
    [Dans un monde plein de calculatrices, elle doit enseigner le calcul manuel. Dans un monde qui ne regarde que le présent, elle doit enseigner le passé.]
     
     
    Vaste sujet.
    On voit souvent la critique de l’école qui enseignerait des savoirs obsolètes au profit d’une école qui doit former des gens immédiatement employables. C’est le sens des réformes des dernières années, voire des dernières décennies, pour le résultat que l’on voit. Ce qui accrédite votre thèse : le retour aux fondammentaux, à la réflexion et au labeur. J’abonde dans votre sens.
    On pourra rétorquer, cependant, qu’à l’heure actuelle, tout va vite, c’est ainsi. Préconisez-vous de former les dessinateurs industriels sur des planches à dessin qu’on irait chercher dans le grenier ? Bien sûr, rien de plus formateur, mais je vous laisse imaginer la difficulté des gens ainsi formés à se mettre à utiliser le logiciel de CAO de la boite… et qui accepterait de les embaucher d’ailleurs ?  

    • Descartes dit :

      @ Bob

      [« Vous voulez commenter un message ? Il vous faudra attendre une journée pour voir votre commentaire apparaître. Vous voulez voir une vidéo ? Il vous faudra attendre une journée pour voir votre requête satisfaite. » Je ne vois pas trop le gain apporté par ce délai imposé.]

      L’instantanéité de l’échange crée une forme de compulsion. Pensez aux échanges et discussions que vous pouvez avoir face à face. Il ne vous est jamais arrivé, dans la chaleur du moment, de dire des choses que vous avez regretté quelques minutes ou quelques heures plus tard ? Combien de fois avez-vous écrit des lettres que finalement vous n’avez pas posté ? Moi, cela m’arrive souvent. Peut-être aurais-je du préciser que dans mon idée, tant que le commentaire envoyé n’est pas publié, il peut être retiré.

      Je vais vous raconter un secret : quand j’écris un article pour ce blog, et que je le trouve prêt pour la publication, je laisse toujours passer vingt-quatre heures avant de le relire une dernière fois et le poster. Et il m’est arrivé souvent de renoncer à la publication, ou de remanier le papier de fond en comble. Je fais cela aussi lorsque j’ai une note importante ou une lettre à rédiger. Laisser passer une nuit sur un texte est pour moi une preuve de prudence.

      [Prenons l’exemple même de votre blog si vous le voulez bien. Votre réactivité et vitesse de réponse est stupéfiante sachant que ce n’est pas votre métier. Cela favorise un échange nourri. Pensez-vous que les échanges seraient de meilleure qualité avec un délai de réponse obligatoire de part et d’autre ? j’ai des doutes.]

      Là encore, je vais vous raconter un secret. Lorsque je suis devant un commentaire pour lequel la réponse me paraît relativement simple, j’essaye de répondre rapidement pour nourrir l’échange. Mais lorsque le commentaire pose des questions complexes, lorsque je détecte chez mon interlocuteur une passion que je pourrais blesser avec une réponse maladroite, je me donne en général un ou deux jours de réflexion. Et cela m’est arrivé de regretter d’avoir répondu trop vite…

      [« Dans un monde plein de calculatrices, elle doit enseigner le calcul manuel. Dans un monde qui ne regarde que le présent, elle doit enseigner le passé. » Vaste sujet. On voit souvent la critique de l’école qui enseignerait des savoirs obsolètes au profit d’une école qui doit former des gens immédiatement employables. C’est le sens des réformes des dernières années, voire des dernières décennies, pour le résultat que l’on voit. Ce qui accrédite votre thèse : le retour aux fondammentaux, à la réflexion et au labeur. J’abonde dans votre sens.]

      Je pense qu’il faut combattre l’idée même d’un « savoir obsolète ». Un INSTRUMENT peut être « obsolète », mais un SAVOIR est toujours d’actualité, même dépassé. Le modèle cosmologique de Ptolémée est obsolète en tant qu’instrument pour prévoir le mouvement des corps célestes. Mais le connaître est toujours aussi passionnant parce que cela nous dit énormément de choses sur la manière dont on concevait l’univers pendant plus de mille ans. Est-ce que l’école doit l’ignorer ? Je ne le crois pas, au contraire : l’enseigner et en faire la critique est la meilleure manière de faire comprendre aux élèves pourquoi le modèle copernicien a provoqué une révolution.

      J’appartiens à la dernière génération qui a appris à l’école l’utilisation des tables de logarithmes et de la règle à calcul. A l’époque, la règle était déjà obsolète comme instrument de calcul. Mais comme outil pédagogique, elle reste pour moi extraordinaire. Je vois des étudiants universitaires qui sortent dans leur copie un calcul d’électrotechnique avec neuf chiffres significatifs (parce que c’est ce que leur donne leur calculette). Jamais quelqu’un formé à la règle à calcul ne ferait cette erreur.

      [On pourra rétorquer, cependant, qu’à l’heure actuelle, tout va vite, c’est ainsi.]

      Raison de plus pour préserver une enceinte où l’on peut encore poser son sac à dos et réflechir.

      [Préconisez-vous de former les dessinateurs industriels sur des planches à dessin qu’on irait chercher dans le grenier ?]

      Non. Je préconise de former des étudiants sur des planches à dessin qu’on n’aurait jamais dû remiser au grenier. C’est tout à fait différent. Parce que si je forme des « dessinateurs industriels », je forme des gens qui ont besoin des instruments les plus modernes pour exercer leur profession. Par contre, si je forme des étudiants, je dois leur donner les éléments pour comprendre comment le monde fonctionne. Bien entendu, pour construire un polygone régulier ou diviser une droite en N segments, il suffit de deux clics sur le logiciel de CAO. Mais apprendre à un étudiant à le faire ne lui apporte rien en termes de compréhension. Il s’agit d’un savoir purement procédural : on clique ici et on obtient le résultat. Par contre, construire un triangle régulier, un pentagone, un hexagone, à diviser une droite en N segments identiques avec la règle et le compas, cela vous apprend plein de choses. Et après, lorsque vous allez travailler sur une CAO, vous comprenez pourquoi certaines choses sont possibles et d’autres pas… et quand je formerai ces étudiants pour en faire des dessinateurs industriels, ils seront bien plus performants.

      [Bien sûr, rien de plus formateur, mais je vous laisse imaginer la difficulté des gens ainsi formés à se mettre à utiliser le logiciel de CAO de la boite… et qui accepterait de les embaucher d’ailleurs ?]

      Mais pourquoi faire un « ou » exclusif là où la logique voudrait un « et ». Il ne s’agit pas de choisir entre la CAO et la planche à dessin, entre le calcul manuel et la calculette. Il faut commencer par le premier terme avant d’aller au second. Un dessinateur industriel qui a été au préalable formé sur la planche à dessin est infiniment plus performant. Et je vous parle d’expérience.

      Et puis, que se passe-t-il quand on change de boîte, et donc de logiciel CAO ? Il est bien plus facile de s’y mettre si l’on connaît les structures fondamentales qui se trouvent derrière les constructions, si l’on a développé sa vision dans l’espace. Et je peux vous assurer par exemple qu’en dessin industriel, celui qui sait construire à la main les intersections dans l’espace est toujours avantagé…

      Permettez-moi une incise personnelle. Je me rends compte en écrivant ces lignes combien ce que j’ai appris dans mon parcours scolaire reste gravé dans ma mémoire. Je ne pense pas avoir fait du dessin industriel depuis que j’avais 17 ans, et je me souviens encore comment on construit une projection, l’intersection dans l’espace entre deux cylindres ou les polygones réguliers avec règle et compas. De la même manière que je me souviens encore des démonstrations de géométrie (combien de polyèdres réguliers existe-t-il ?) ou de mathématiques. Et pourtant, je n’ai jamais été un élève brillant – toujous numéro deux, jamais numéro un… tiens, pour m’amuser, un problème posé par l’un de mes professeurs qui a tenu la classe entière en haleine pendant un mois :

      Supposons qu’on ait un sac contenant un mélange de boules blanches et noires. Il y a au total 100 boules, 50 sont blanches, 50 sont noires. A chaque itération, nous tirons deux boules :

      Si elles sont de couleurs différentes, nous rajoutons dans le sac une boule blanche.
      Si elles sont de même couleur, nous rajoutons une boule noire

      Maintenant, on voit bien qu’à chaque itération, le nombre de boules diminue d’un. A la fin, il ne restera donc qu’une. Quelle est la probabilité qu’elle soit noire ?

      Bon amusement !

      • Mals'Foeroad dit :

        @Descartes
        Tout juste rentré, je profite (subit ?) l’instantanéité du net en consultant compulsivement les derniers commentaires sur un certain blog.Je vois avec surprise que l’auteur délivre maintenant des problèmes mathématiques. Je peux donc prendre ma feuille et mon stylo ou aller me coucher frustré.[Une heure et quelques feuilles de brouillons plus tard, [(proposition de solution enlevée pour ne pas spoiler)]. Plus sérieusement, je pensais juste m’amuser un peu sur votre problème et ne pas laisser de commentaire (je vous laisse d’ailleurs le soin de ne pas publier ma solution entre [] ci-dessus pour ne pas gâcher le plaisir des autres lecteurs). Mais j’ai eu la curiosité de poser votre problème à Microsoft Copilot (simili chat-GPT) et il m’a sorti la réponse correcte avec le bon raisonnement en quelques secondes à peine. Il a juste cafouillé un peu dans les premières lignes en me présentant une réponse intuitive complétement fausse avant de présenter un raisonnement bien ficelé (équivalent au mien d’ailleurs) aboutissant à la bonne réponse.
        Donc plutôt que frustré, je vais me coucher triste. Car je n’imagine pas les lycéens ou même les étudiants moyens d’aujourd’hui avoir la patience de se cogner la tête sur les murs pour résoudre ce genre de problème quand chat-GPT peut le faire à leur place. Ils n’auront jamais ce plaisir d’avoir « vaincu » un tel problème par leur propre réflexion. Ils ne soupçonneront même pas que c’est possible.

        • Descartes dit :

          @ Mals’Foeroad

          [Tout juste rentré, je profite (subit ?) l’instantanéité du net en consultant compulsivement les derniers commentaires sur un certain blog.Je vois avec surprise que l’auteur délivre maintenant des problèmes mathématiques.]

          Que voulez-vous, ce blog est extrêmement éclectique… vous y trouverez de la poésie, des recettes de cuisine, des problèmes mathématiques…

          [Je peux donc prendre ma feuille et mon stylo ou aller me coucher frustré.[Une heure et quelques feuilles de brouillons plus tard, [(proposition de solution enlevée pour ne pas spoiler)].]

          Votre solution est parfaitement correcte. Vous comprendre maintenant pourquoi j’ai proposé ce problème : la plupart des étudiants part sur des calculs très compliqués, alors que la solution est extrêmement simple et très élégante, et que c’est un cas particulier d’un raisonnement très courant en mathématiques. Je dois remercier le professeur qui avait donné cette question en cours, et qui n’est pas pour rien dans mon amour des mathématiques…

          [Mais j’ai eu la curiosité de poser votre problème à Microsoft Copilot (simili chat-GPT) et il m’a sorti la réponse correcte avec le bon raisonnement en quelques secondes à peine. Il a juste cafouillé un peu dans les premières lignes en me présentant une réponse intuitive complétement fausse avant de présenter un raisonnement bien ficelé (équivalent au mien d’ailleurs) aboutissant à la bonne réponse.]

          Je ne suis pas étonné. J’ai vu ce problème publié dans la section « enigmes mathématiques » d’un grand journal, donc je suppose que n’importe quelle intelligence artificielle arrivera à vous le déterrer. Cela ne veut pas dire que ChatGPT soit capable de raisonner pour résoudre le problème.

          [Donc plutôt que frustré, je vais me coucher triste. Car je n’imagine pas les lycéens ou même les étudiants moyens d’aujourd’hui avoir la patience de se cogner la tête sur les murs pour résoudre ce genre de problème quand chat-GPT peut le faire à leur place. Ils n’auront jamais ce plaisir d’avoir « vaincu » un tel problème par leur propre réflexion. Ils ne soupçonneront même pas que c’est possible.]

          C’est une question intéressante. J’ai connu des passionnés de mécanique qui construisaient eux-mêmes des pendules à la main, alors qu’on peut en acheter une fabriquée industriellement pour un prix très raisonnable. J’ai connu des passionnés d’électronique qui montaient leur propre récepteur radio alors qu’on en trouvait dans le commerce des appareils tout à fait convenables. Je connais des gens qui font des confitures ou des gâteaux maison, alors que ceux du supermarché ou de la boulangerie sont tout aussi bons – et quelquefois meilleurs. Le plaisir très humain de fabriquer soi même des choses même lorsqu’on pourrait se les procurer à moindre effort ailleurs est pour moi quelque chose qui est en chacun de nous. Je n’ai pas – à mon grand regret – eu beaucoup d’occasions d’enseigner. Mais mes rares expériences ont toujours confirmé cette conviction. Mais cultiver ce plaisir implique sortir les étudiants de la logique de crétinisation, leur apprendre à gérer la frustration qui les envahit quand la matière – qu’elle soit matérielle ou intellectuelle – résiste à l’outil. Un problème comme celui que je vous ai proposé demande à l’étudiant moyen entre une demie heure et une heure de réflexion, mais il sortira de ce travail enrichi et, et c’est là l’essentiel, émerveillé. Et une fois que vous les avez émerveillés, la partie est gagnée…

          Je me rends compte en écrivant ces lignes combien j’ai eu de la chance dans mon parcours scolaire. Je garde de mes souvenirs du collège et du lycée une longue suite d’émerveillements, que ce soit dans les cours théoriques où à l’atelier (j’ai fait une partie de mon parcours dans l’enseignement technique). Je le dois pour beaucoup à mes parents, mais aussi à mes enseignants qui pour beaucoup étaient formidables, et tout particulièrement mes enseignants en mathématiques…

          • P2R dit :

            Il est je pense utile de préciser que le problème posé ne nécessite aucunement d’avoir fait un doctorat de math, ni même d’avoir de notions théoriques particulières. La solution est une astuce logique qui s’explique très bien à un élève de CM2.. ça peut pousser les candidats à forcer un peu plus que moi avant de baisser les bras et d’aller bêtement chercher la solution…!

            • Descartes dit :

              @ P2R

              [Il est je pense utile de préciser que le problème posé ne nécessite aucunement d’avoir fait un doctorat de math, ni même d’avoir de notions théoriques particulières. La solution est une astuce logique qui s’explique très bien à un élève de CM2.. ça peut pousser les candidats à forcer un peu plus que moi avant de baisser les bras et d’aller bêtement chercher la solution…!]

              En fait, ce n’est pas une simple “astuce”. C’est un raisonnement très courant en mathématiques. Je donnerai la solution dans deux ou trois jours – pour laisser à mes lecteurs le temps de chercher. Pour ceux qui l’ont trouvé, la question suivante est de généraliser le raisonnement au cas où l’on partirait d’un sac avec P boules noires et Q boules blanches…

      • Simon dit :

        Cher Descartes,
         
        Je mise sur le raisonnement suivant : si je tire deux boules blanches, j’ai une boule blanche. Pas d’impact sur les noires. Si je tire deux boules noires, j’ai une boule blanche. Je perds deux noires. Si je tire une boule blanche et une boule noire, j’ai une boule noire. Pas d’impact sur les noires. Donc la parité du nombre de noires ne change pas. 50 est pair. Donc il ne peut pas en rester une seule. Donc c’est une boule blanche, obtenue à partir de deux blanches ou de deux noires. Si je commence avec un nombre impair, je resterai en impair. Donc n’atteindrai pas zéro. Or il ne restera qu’une boule. Donc elle sera noire. Au départ j’étais parti de la question “comment les populations évoluent au début” avant de noter ce détail.
         
         

        • Descartes dit :

          @ Simon

          [Je mise sur le raisonnement suivant : si je tire deux boules blanches, j’ai une boule blanche. Pas d’impact sur les noires. Si je tire deux boules noires, j’ai une boule blanche. Je perds deux noires. Si je tire une boule blanche et une boule noire, j’ai une boule noire. Pas d’impact sur les noires. Donc la parité du nombre de noires ne change pas. 50 est pair. Donc il ne peut pas en rester une seule.]

          Je rappelle le problème, pour ceux qui l’auraient raté le coche :

          Supposons qu’on ait un sac contenant un mélange de boules blanches et noires. Il y a au total 100 boules, 50 sont blanches, 50 sont noires. A chaque itération, nous tirons deux boules :
          Si elles sont de couleurs différentes, nous rajoutons dans le sac une boule blanche.
          Si elles sont de même couleur, nous rajoutons une boule noire
          Maintenant, on voit bien qu’à chaque itération, le nombre de boules diminue d’un. A la fin, il ne restera donc qu’une. Quelle est la probabilité qu’elle soit noire ?

          Votre raisonnement est juste, à ceci près que vous avez inversé les boules blanches et noires. A chaque tirage, la parité du nombre de boules blanches ne change pas : si vous en extrayez une (cas où les boules sont différentes) vous en remettez une. Si vous en extrayez deux, vous ajoutez une boule noire. Autrement dit, les boules blanches sont nécessairement en nombre pair après chaque tirage, puisque le nombre de départ est pair. Et donc, lorsqu’il ne reste qu’une boule, elle ne peut être que noire…

          Ce petit problème illustre – c’est ainsi que mon professeur l’utilisait – pour montrer un raisonnement très courant en mathématiques, celui d’une opération qui laisse invariant un sous ensemble, et de l’intérêt que présente la caractérisation de ce sous-ensemble. Et il permet de montrer un deuxième raisonnement courant en mathématiques, la généralisation. Autrement dit, une fois qu’on a fait le raisonnement pour un ensemble de 50 boules blanches et 50 boules noires, peut on faire un raisonnement général avec P boules blanches et Q boules noires ?

          La réponse est oui. On voit bien que si P est pair, le résultat sera le même quelque soit Q. Mais que se passe-t-il si P est impair ? Le raisonnement continue à fonctionner : comme la parité du nombre de boules blanches est conservée après chaque itération, les boules blanches seront toujours en nombre impair. Le cas où la dernière boule serait noire est donc impossible, puisque cela reviendrait à dire que le nombre de boules blanches serait zéro, qui est un nombre pair. La dernière boule est donc nécessairement blanche.

          Conclusion : la couleur de la dernière boule ne dépend que de la parité de P. Et cela QUELQUE SOIT LE NOMBRE DE BOULES NOIRES. Mais au-delà du résultat, ce qui m’avait impressionné à posteriori est la richesse qu’un bon professeur peut tirer d’un problème relativement simple comme celui-ci pour émerveiller les élèves et leur présenter plein de notions mathématiques. L’idée de parité, le raisonnement par l’absurde, le procédé de généralisation, l’idée qu’un ensemble de choix aléatoires peut conduire à un effet certain…

  8. Erwan dit :

    [Voici un exemple parmi d’autres : hier, lorsqu’un thésard avait besoin d’une référence bibliographique, il fallait aller à la bibliothèque universitaire, consulter le fichier à la main, demander le livre, qui vous était apporté après un délai qui pouvait se compter en dizaines de minutes, voire d’heures si l’ouvrage demandé se trouvait dans la réserve. Aujourd’hui, le texte est disponible sur votre écran, à la maison, en quelques minutes. Un grand progrès me direz-vous… mais est-ce que les thèses se sont améliorées en qualité pour autant ? Tous les universitaires que je connais répondent par la négative. Pourquoi en est-il ainsi ? Parce que ce processus pénible de recherche bibliographique vous obligeait à organiser votre travail, à vous demander de quoi vous aviez vraiment besoin, à aller à l’essentiel, à ne retenir que les ouvrages véritablement importants, ce qui vous donnait le temps de les lire en profondeur. Aujourd’hui, en quelques clics vous pouvez vous faire une bibliographie pléthorique, qui mélangera l’essentiel et le secondaire, l’utile et le superflu, et que vous n’aurez ni le temps, ni l’envie de lire avec attention. Et c’est ce genre de bibliographie qu’on trouve maintenant dans les thèses.]
     
    C’est pire que ça. Depuis l’arrivée de l’IA générative, on trouve de plus en plus de « travaux » bibliographiques imprécis et approximatifs. Là aussi, cet outil peut être bien utilisé, par exemple pour faire une pré-sélection des articles, pour comprendre plus rapidement certains passages difficiles, etc. Mais j’ai l’impression qu’une part grandissante des chercheurs copie des paragraphes entiers depuis l’interface de Claude et Gemini. C’est particulièrement pénible quand on est relecteur pour une revue ou une conférence, parce que les auteurs ne sont pas bêtes et restent bien dans l’espace entre ce qui est clairement généré par ces outils et ce qui est clairement écrit par un être humain. Pour le coup, cela demande un grand effort, parce qu’on se demande à chaque phrase si ce qu’on lit a été écrit par ces outils. En tout cas, cela fait 4 ans que je n’arrive pas à faire abstraction de cela et que je souffre à chaque relecture.
     
    Il y a aussi un autre facteur : il y a beaucoup plus de publications aujourd’hui qu’hier, là aussi, surtout depuis l’arrivée de l’IA générative. En fait, on arrive à un stade où trop d’articles sont soumis pour trouver suffisamment de relecteurs. Les éditeurs de revues et les organisateurs de conférence ont donc tendance à donner beaucoup d’articles à relire à la fois, et à demander à des chercheurs de moins en moins qualifiés de faire le travail. Et en réaction, les relecteurs utilisent de plus en plus l’IA générative pour au mieux gagner du temps, au pire faire tout le travail à leur place. Et c’est un problème à l’échelle internationale, à mon avis cela pollue très fortement toute la recherche.

    • Descartes dit :

      @ Erwan

      [C’est pire que ça. Depuis l’arrivée de l’IA générative, on trouve de plus en plus de « travaux » bibliographiques imprécis et approximatifs. Là aussi, cet outil peut être bien utilisé, par exemple pour faire une pré-sélection des articles, pour comprendre plus rapidement certains passages difficiles, etc. Mais j’ai l’impression qu’une part grandissante des chercheurs copie des paragraphes entiers depuis l’interface de Claude et Gemini.]

      Franchement, cela me gêne moins chez des « chercheurs ». L’évaluation par les publications, pratique qui nous vient des Etats-Unis d’ailleurs, m’a toujours parue un truc stupide. Si l’IA aide à dynamiter cette méthode, tant mieux. Moi, ce qui me gêne, c’est la crétinisation des élèves, qui est à mon sens bien plus dangereuse. Que les adultes rusent avec un système idiot, tant mieux si je peux dire. Et puis, si un chercheur publie un papier qui vous semble utile, original, inventif… quelle importance s’il a été écrit personnellement par l’auteur, ou par ChatGPT à son instigation ? Un relecteur juge la qualité du texte qui lui est soumis, pas les méthodes utilisées pour l’écrire.

      [Et en réaction, les relecteurs utilisent de plus en plus l’IA générative pour au mieux gagner du temps, au pire faire tout le travail à leur place. Et c’est un problème à l’échelle internationale, à mon avis cela pollue très fortement toute la recherche.]

      Pour cela, la solution est simple : arrêter d’évaluer les chercheurs au nombre de publications ou au nombre de citations… Le système fondé sur ce type d’évaluation va s’effondrer de lui-même : de plus en plus on fera écrire des papiers par ChatGPT qui ne seront lus que par ChatGPT…

  9. SEYER Patrick dit :

    Bonjour Descartes,
    Je suis un lecteur assidu et ‘et admiratif” de votre blog. J’avais décidé de vous contacter suite à ce papier pas tant pour discuter tel ou tel point précis, de cet article,  que de vous transmettre (c’est tout de même relié au contenu de votre texte) la réponse que m’a faite Chat GPT lorsque je lui ai demandé de me donner son avis (algorithmique) sur le Blog de Descartes.  Je lui demandais notamment de m’indiquer quelles étaient les orientations politiques, idéologique  et philosophique  de Descartes. J’ai eu une très longue réponse fort intéressante et j’aurais aimé avoir VOTRE commentaire sur ce que Chat GPT dit de vous. J’avais donc joint  la réponse (longue) de cette “I”A. Hélas votre système a refusé mon “commentaire” car il était, avec le copié/collé de ChatGpt , trop long (sic). J’ai essayé alors de vous l’envoyer par une autre voie-contact en allant sur le site, mais je n’ai pas trouvé d’autres moyens de vous contacter autre que de passer par  les “commentaires” qui suivent vos articles. C’est pourquoi je vous écris ici maintenant. Si cela vous agrée, j’aimerais bien avoir votre avis sur ce que ChatGpt dit de vous. Pour cela soit vous lui poser la question vous-même, soit vous me dite comment je peux vous faire parvenir le fichier où j’ai conservé sa réponse. Bien-sûr si ma proposition ne vous intéresse aucunement , nous en resterons là.
    Bien cordialement
    Patrick
    PS/ J’ai 78 ans (bientôt) et il me semble que mon itinéraire politique et intellectuel ainsi que ma façon de voir désormais le monde et la chose politique sont  assez semblables aux vôtres. 

    • Descartes dit :

      @ SEYER Patrick

      Il y a un bouton “contact” qui se trouve dans la barre noire qui est au dessus du titre de l’article. Il vous permettra de m’envoyer le texte en question… si cela ne marche pas, dites-le moi, et je vous enverrai un lien à votre adresse mel.

  10. GDAT13 dit :

    Bien sur qu’un savoir peut être obsolète. L’art de la taille des silex du Mésolithique n’est plus guère enseigné. C’est sans doute dommage quand on voit la beauté de certains exemplaires dans les musées et qu’on imagine l’habileté et pourquoi ne pas la qualifier ainsi, la science pour les produire. De même savoir allumer un feu avec deux bouts de bois (bien choisis quand même) peut être qualifié d’obsolète.
     
    Une remarque sur :
    [La doctrine « pédagogise » a détruit l’école. Mais cette « doctrine » ne vient pas par hasard. Elle correspond à une transformation plus vaste de nos sociétés capitalistes, celle qui bascule d’une société dominée par la pensée de la production à celle dominée par la pensée de la consommation. ]
     
    Les grands penseurs du pédagogisme français comme  Philippe Meirieu, François Dubet et autres ne me semblent pas vraiment des tenants de la société capitaliste, je crois même que ce serait plutôt l’inverse.
     
    Enfin un petit hors sujet, quoique… qui m’a ‘amusé’. Lors d’une émission télévisée récente, j’ai appris que l’Observatoire des inégalités avait déterminé le niveau du riche en France : 4292 € net/mois (soit le double du salaire médian).Ce qui m’a fait sourire c’est que je connais au moins 1006 riches (et même plutôt très riches), à savoir :

    577 députés français à 5953,34 € net (plus indemnité de résidence 177,96€, de fonction 1527,48€, dotations de frais 7238€et crédit collaborateurs 11463€)

    81 députés européens français à 8772 € net (ultra-riches ?) + frais généraux 4950€/mois, indemnité journalière 350€/jour, frais de collaborateurs de 28000€/mois

    348 sénateurs à 5676 € net

    Je cite pour mémoire le Président de la République à 9400€ net par mois et les ministres avec 8000€ net et le premier au niveau du Président.

    J’ai eu la flemme de regarder pour le Conseil d’État, la Banque de France et quelques autre institutions de moindre éclat.
    Ma remarque ne porte pas sur la justesse des rémunérations en fonction des responsabilités et des compétences, juste sur le fait qu’on peux les traiter de riches, l’injure à la mode. Pour les pauvres il faut dire moins aisés
    Et si cela m’amuse, c’est que je dois être populiste.

    • Descartes dit :

      @ GDAT13

      [Bien sur qu’un savoir peut être obsolète. L’art de la taille des silex du Mésolithique n’est plus guère enseigné.]

      Encore une fois, la TECHNIQUE de la taille du silex telle que pratiquée au mésolithique est « obsolète ». Mais un SAVOIR ne le devient jamais, tout simplement parce que la catégorie « obsolète » ne s’applique pas à un savoir. Il faut faire la différence : une technique peut devenir obsolète, soit parce que son objet n’a plus d’actualité (comme la taille du silex), soit parce qu’on a trouvé une technique plus efficace pour l’atteindre. Mais un « savoir » n’est pas soumis à la condition d’utilité. Un savoir inutile reste un savoir. Connaître la liste des empereurs byzantins est aussi « utile » aujourd’hui qu’il y a cinq siècles. Diriez-vous qu’un tel savoir est « obsolète » ?

      [De même savoir allumer un feu avec deux bouts de bois (bien choisis quand même) peut être qualifié d’obsolète.]

      Non. La TECHNIQUE d’allumer un feu avec deux bouts de bois a été substituée par d’autres moyens plus efficaces, et est donc devenue obsolète. Mais le SAVOIR, lui, ne l’est pas. On enseigne encore dans certains camps scouts à le faire, et les archéologues l’apprennent aussi.

      [« La doctrine « pédagogise » a détruit l’école. Mais cette « doctrine » ne vient pas par hasard. Elle correspond à une transformation plus vaste de nos sociétés capitalistes, celle qui bascule d’une société dominée par la pensée de la production à celle dominée par la pensée de la consommation. »
      Les grands penseurs du pédagogisme français comme Philippe Meirieu, François Dubet et autres ne me semblent pas vraiment des tenants de la société capitaliste, je crois même que ce serait plutôt l’inverse.]

      Vous savez, ce qui est écrit dans la boite ne reflète pas toujours la réalité de ce qui se trouve à l’intérieur. Il n’est pas difficile de trouver des mouvements ou des personnages qui, au nom de l’anticapitalisme, ont énoncé des idées ou accompli des actions qui n’ont fait que renforcer le capital. Mai 1968 fournit des exemples à la pelle.

      [Enfin un petit hors sujet, quoique… qui m’a ‘amusé’. Lors d’une émission télévisée récente, j’ai appris que l’Observatoire des inégalités avait déterminé le niveau du riche en France : 4292 € net/mois (soit le double du salaire médian).]

      Cela veut dire quoi « déterminer le niveau du riche » ? Pour pouvoir déterminer à partir de quel niveau de revenu on est « riche », il faut d’abord définir ce qu’est un « riche ». Quelle est la définition utilisée par l’Observatoire des inégalités ? Si l’Observatoire s’est contenté de poser qu’on est riche à partir de deux fois le revenu médian, alors il n’a rien « déterminé », le niveau en question est contenu dans la définition.

      [Ce qui m’a fait sourire c’est que je connais au moins 1006 riches (et même plutôt très riches), à savoir: (…)]

      Si l’on fixe la limite de richesse à ce niveau-là, vous trouverez beaucoup de « riches » : cela fait autour de 15% de la population, si l’on se tient aux chiffres de l’INSEE, soit quelque dix millions d’habitants. Je note tout de même que vous ne citez parmi les « riches » de votre connaissance aucun patron, aucun financier… un oubli, sans doute. Je trouve curieux que la richesse des députés, des sénateurs, du président ou des hauts fonctionnaires vous frappe autant, alors que celle des rentiers, des patrons, des financiers vous laisse semble-t-il indifférent.

      Personnellement, je proposerais une définition du « riche » très différente. On est riche à partir du moment où l’on n’a pas besoin de regarder le prix de ce qu’on achète.

      • P2R dit :

        @ Descartes et GDAT13
         

        [Personnellement, je proposerais une définition du « riche » très différente. On est riche à partir du moment où l’on n’a pas besoin de regarder le prix de ce qu’on achète.]

         
        Je pensais que la définition était: “on est riche quand on gagne plus que ce que sa femme dépense” 🙂
         
        Blague à part, votre définition me semble un peu trop simple pour être crédible. En particulier elle passe sur le fait que nous adaptons de manière plus au moins automatique et inconsciente notre niveau de vie à notre pouvoir d’achat. En gros, je ne regarde pas le prix des pâtes parce que mes revenus me permettent de ne pas être à 10 ou 20 euros près quand je fais mes commisions hebdomadaires, par contre si je veux acheter une côte de boeuf ou une bouteille de vin, là je regarde. Et je n’envisage même pas d’acheter une boite de caviar ou une bouteille de Don Perignon. Mais celui qui achète caviar et champagne sans regarder le prix, vous dira qu’il regarde le prix des yacht et des diamants… ça me rappelle une anecdote sur le catalogue Rolls Royce (je ne sais pas si elle est vraie), qui, à la grande époque, ne mentionnait ni la puissance moteur ni le prix. Si vous demandiez l’un, c’est que vous n’aviez pas compris ce que vous achetiez. Si vous demandiez l’autre, c’est que ce n’était pas pour vous !
         
        D’autres vont plutôt vous dire qu’est riche celui qui n’est pas obligé de travailler pour vivre. Cette définition est intéressante en ce qu’elle inclus la catégorie des héritiers de petite bourgeoisie bohême qui, bien que n’ayant pas un train de vie fastueux, voire parfois vivant de manière carrément modeste, ne sont pas tenus de travailler pour subvenir à leurs besoins. 
         
        Une notion que j’aime bien pour déterminer la richesse, ou plutôt les paliers de richesse, c’est celle de la capacité à faire face à une perte financière unique et ponctuelle sans altérer votre niveau de vie. Cette méthode a l’avantage de tenir compte non seulement du flux (revenus) mais aussi du stock (patrimoine). Il suffit de faire l’expérience de pensée: de quelle somme puis-je être amputé une fois sans changer mon quotidien ? Au doigt mouillé: jusqu’à 10€ : misère; 100€: grande précarité; 1000€; précarité; 5000€: très modeste; 10000€: modeste; 50000€: aisé; 100.000€: très aisé; 500.000€: riche; 1 million: très riche; au-delà: grandes fortunes.
         
        C’est la méthode la plus objective qui me soit venu à l’esprit à ce jour. Mais elle demande certainement à être affinée. Malheureusement ce n’est pas simple d’en faire un outil fiscal !
         

        • Descartes dit :

          @ P2R

          [« Personnellement, je proposerais une définition du « riche » très différente. On est riche à partir du moment où l’on n’a pas besoin de regarder le prix de ce qu’on achète. » Je pensais que la définition était : “on est riche quand on gagne plus que ce que sa femme dépense” 🙂]

          Si Sandrine Rousseau lit ce blog, son esprit viendra vous hanter !

          [Blague à part, votre définition me semble un peu trop simple pour être crédible. En particulier elle passe sur le fait que nous adaptons de manière plus au moins automatique et inconsciente notre niveau de vie à notre pouvoir d’achat.]

          Une définition – dès lors qu’elle est logiquement cohérente et non ambigüe – n’est jamais bonne ou mauvaise en soi. Elle sert à définir une catégorie, et cette délimitation est ou non adaptée à l’usage que vous voulez en faire dans une théorie donnée. Si vous voulez faire de la démagogie en appelant à « taxer les riches », la meilleure définition de « riche » est « celui qui a plus d’argent que les membres de votre auditoire ». Si vous voulez caractériser un groupe social par ses habitudes de consommation, la définition que je propose me paraît relativement utile…

          [En gros, je ne regarde pas le prix des pâtes parce que mes revenus me permettent de ne pas être à 10 ou 20 euros près quand je fais mes commisions hebdomadaires, par contre si je veux acheter une côte de boeuf ou une bouteille de vin, là je regarde. Et je n’envisage même pas d’acheter une boite de caviar ou une bouteille de Don Perignon.]

          Autrement dit, ma définition vous donne une vision de la richesse relative. On est « un peu riche » quand on ne regarde pas les prix des pâtes, « plus riche » si l’on ne regarde pas le prix de la côte de bœuf ou de la bonne bouteille, « très riche » si l’on ne regarde pas le prix de la boite de caviar ou de Dom Pérignon, et « richissime » lorsqu’on ne regarde pas le prix de la Lamborghini ou du Picasso avant de l’acheter. Pour le dire autrement, la « richesse » se mesure pour moi au fait de se poser la question « est ce que je peux me le permettre ? » avant d’acheter. Et plus l’achat en question est d’un niveau élevé, plus on est haut dans l’échelle des « riches ».

          Vous me direz que cette définition contient une part de subjectivité. Il y a des gens qui ne se posent pas la question du « est-ce que je peux me le permettre » alors qu’ils devraient, et tombent dans le surendettement, et d’autres qui, ayant été élevés dans une relative précarité, se posent toujours la question alors qu’ils pourraient s’en dispenser… mais globalement, je pense que c’est une définition qui se tient.

          [Mais celui qui achète caviar et champagne sans regarder le prix, vous dira qu’il regarde le prix des yacht et des diamants… ça me rappelle une anecdote sur le catalogue Rolls Royce (je ne sais pas si elle est vraie), qui, à la grande époque, ne mentionnait ni la puissance moteur ni le prix. Si vous demandiez l’un, c’est que vous n’aviez pas compris ce que vous achetiez. Si vous demandiez l’autre, c’est que ce n’était pas pour vous !]

          L’anecdote est exacte. Et elle montre bien que Rolls-Royce partage ma définition de la richesse. Le produit s’adresse aux « ultrariches », c’est-à-dire, ceux qui sont à un tel niveau que lorsqu’ils voient une voiture qui leur plait peuvent dire « je la prends » sans avoir à regarder leur compte en banque.

          [D’autres vont plutôt vous dire qu’est riche celui qui n’est pas obligé de travailler pour vivre. Cette définition est intéressante en ce qu’elle inclus la catégorie des héritiers de petite bourgeoisie bohême qui, bien que n’ayant pas un train de vie fastueux, voire parfois vivant de manière carrément modeste, ne sont pas tenus de travailler pour subvenir à leurs besoins.]

          Autrement dit, pour vous les clochards sont riches, puisqu’OBJECTIVEMENT ils ne sont pas obligés de travailler pour vivre… Votre définition pèche par le fait qu’elle est purement subjective. Si vous ne demandez pas grande chose, vous pouvez toujours espérer vivre de l’aumône.

          [Une notion que j’aime bien pour déterminer la richesse, ou plutôt les paliers de richesse, c’est celle de la capacité à faire face à une perte financière unique et ponctuelle sans altérer votre niveau de vie. Cette méthode a l’avantage de tenir compte non seulement du flux (revenus) mais aussi du stock (patrimoine).]

          Autrement dit, vous associés la richesse à la possibilité de constituer des réserves. Cela marche dans une société purement individualiste, mais c’est mal adapté à des sociétés où les risques sont mutualisés. Par exemple, considérez vous le fait de bénéficier d’un dispositif d’assurance sociale (sécurité sociale, assurance chômage…) comme un élément de richesse ? Il est clair qu’il contribue fortement à vous permettre de faire face à « une perte financière unique et ponctuelle ».

          [C’est la méthode la plus objective qui me soit venu à l’esprit à ce jour. Mais elle demande certainement à être affinée. Malheureusement ce n’est pas simple d’en faire un outil fiscal !]

          Le problème de votre définition est que, comme celle fondée sur « l’obligation de travailler pour vivre » est qu’il y a un fort élément de subjectivité dans la définition. A revenu et patrimoine égal, tout le monde ne dépense pas la même chose. Il y a des gens naturellement frugaux, et des gens très dépensiers. Et il est clair qu’une « perte financière unique et ponctuelle » n’a pas le même effet sur les uns que sur les autres.

          Au fond, on peut dire aussi que la « richesse » est un état d’esprit. Qui d’ailleurs s’éduque très tôt. Je pense en fait que les premières années sont de ce point de vue extrêmement importants. Les gens qui sont élevés dans des foyers modestes, même lorsqu’ils accèdent à une relative aisance, n’ont pas le même comportement devant l’argent que les gens qui, à même niveau de revenu et de patrimoine, ont été élevés dans des foyers très aisés. Le rapport à l’argent est aussi très conditionné par le comportement des parents.

  11. Carloman dit :

    Bonsoir Descartes,
     
    Je pense qu’à ce que vous écrivez, il faudrait ajouter un autre fléau: la médicalisation de la paresse, qui devient franchement insupportable. On constate dans les classes une multiplication des “aménagements” (comprenez “allègements”) qui ne se justifient pas systématiquement. Il faut dire qu’il y a là un business, et les orthophonistes comme les médecins signent des papiers de PAP (Plan d’Accompagnement Personnalisé) sans être trop regardant… Le parent-client est roi, et s’il a décrété que petit chéri a une pathologie – que dis-je, un handicap – on ne va pas le contrarier. C’est tellement commode: la raison de l’échec est déjà trouvée, soit petit chéri n’est pas capable de faire l’exercice, soit le méchant enseignant ne lui a pas accordé les aménagements auxquels il avait droit.
     
    On voit ainsi de plus en plus d’élèves se réfugier derrière une difficulté, réelle ou supposée, pour surtout ne pas faire d’effort. Certes, il existe des élèves réellement dyslexiques et qui ont besoin d’aménagements. Mais on voit aussi une inflation de pseudo-dyslexiques qui cachent leur mauvaise maîtrise de la langue derrière un diagnostic que j’ose qualifier de bidon. Me vient en mémoire ce passage du film “Les Morfalous” (film un peu décevant d’ailleurs) lorsque les légionnaires (Belmondo et Constantin) découvrent un soldat (Villeret) qui s’est caché – l’action se passe pendant la campagne d’Afrique du Nord durant la Seconde Guerre Mondiale. Villeret déclare aux autres qu’il allait être évacué pour raisons médicales car il est atteint de dysenterie. Et Belmondo de lui rétorquer goguenard que “dysenterie”, ça fait technique, ça fait sérieux, c’est dans les manuels, et ça évite de dire “la chiasse” ou “la trouille”. Nous en sommes un peu là.
     
    On voit maintenant la multiplication des dyspraxiques, des dysorthographiques (je n’ai à ce jour toujours pas compris la nature exacte de cette pathologie, une allergie à l’orthographe peut-être?) et des dyscalculiques (qui me laissent tout aussi perplexes). Mais je suis d’accord avec le personnage de Belmondo: ces termes techniques recouvrent, en tout cas en certaines occasions, un manque d’appétence pour les apprentissages. Je vais être méchant, mais je me demande: et si, au lieu des termes techniques susdits, le médecin ou l’orthophoniste cochait “attardé”, “crétin” ou “feignasse”, est-ce que ça ne découragerait pas certains parents de demander des aménagements qui ne se justifient pas nécessairement?
     
    Après, sur la crétinisation, je pense qu’il convient de ne pas généraliser. Le phénomène existe et il touche un nombre non-négligeable de jeunes. Mais il y en a d’autres qui aiment encore lire, ou qui recherchent un accomplissement dans la pratique d’un sport ou d’un instrument de musique. Il y a encore des jeunes qui prennent le temps de réfléchir. Par contre, et c’est ce qui rend la gestion de classe parfois difficile, le fossé se creuse entre les élèves qui, de par l’éducation reçue à la maison, résistent à la crétinisation et ceux que cette dernière a happés. Ce que l’on voit – et mon chef, ancien professeur de mathématiques, l’observe sur ses statistiques – c’est la disparition progressive du “ventre mou” dans les classes, c’est-à-dire une catégorie d’élèves moyens qui s’en sortaient à peu près, sans briller. De plus en plus, on a soit de bons élèves, soit de mauvais voire très mauvais élèves. 

    • Descartes dit :

      @ Carloman

      [Je pense qu’à ce que vous écrivez, il faudrait ajouter un autre fléau: la médicalisation de la paresse, qui devient franchement insupportable. On constate dans les classes une multiplication des “aménagements” (comprenez “allègements”) qui ne se justifient pas systématiquement. Il faut dire qu’il y a là un business, et les orthophonistes comme les médecins signent des papiers de PAP (Plan d’Accompagnement Personnalisé) sans être trop regardant… Le parent-client est roi, et s’il a décrété que petit chéri a une pathologie – que dis-je, un handicap – on ne va pas le contrarier. C’est tellement commode : la raison de l’échec est déjà trouvée, soit petit chéri n’est pas capable de faire l’exercice, soit le méchant enseignant ne lui a pas accordé les aménagements auxquels il avait droit.]

      C’est un point intéressant. Il y a toujours eu des élèves plus doués et des élèves plus ou moins doués dans telle ou telle discipline scolaire. Et pendant longtemps – sauf lorsqu’il y avait un problème pathologique évident – on a fait un lien entre la performance scolaire et l’attitude et l’effort fourni par l’élève. Cette position était quelquefois injuste – après tout, nous ne choisissons pas comment nous sommes, ou le foyer dans lequel nous naissons – mais avait la vertu de pousser tous les élèves à se dépasser, à travailler plus. On ne transformait pas un rosse en pur-sang, mais même les cancres arrivaient à un niveau raisonnable, qu’ils n’auraient pas atteint sans ce stimulus.

      Depuis la fin des années 1960, les classes intermédiaires sont partis dans l’excès inverse. La bonne performance scolaire d’un élève n’est pas liée à son travail et son effort, mais à son origine sociale ou à la chance. Et corrélativement, la mauvaise performance scolaire ne peut avoir son origine dans l’attitude de l’élève ou un soutien insuffisant des parents, elle est nécessairement le résultat d’un handicap social ou intellectuel. Personne n’est donc à blâmer, c’est tellement commode…

      Comme le handicap est devenu valorisant, on fait des pseudo-handicapés à la pelle. Triste époque…

      [On voit ainsi de plus en plus d’élèves se réfugier derrière une difficulté, réelle ou supposée, pour surtout ne pas faire d’effort.]

      Sans compter avec les parents à qui cette pensée dispense de s’occuper de leur enfant au retour de l’école…

      [Je vais être méchant, mais je me demande : et si, au lieu des termes techniques susdits, le médecin ou l’orthophoniste cochait “attardé”, “crétin” ou “feignasse”, est-ce que ça ne découragerait pas certains parents de demander des aménagements qui ne se justifient pas nécessairement ?]

      Probablement. Parce qu’une des raisons pour lesquelles la vision « pathologique » rencontre autant de succès, c’est qu’elle excuse par avance les parents. Si votre gosse ne fait pas ses devoirs, ne travaille pas ses exercices ou ne respecte pas l’enseignant, c’est votre faute. Par contre, s’il est malade…

      [Après, sur la crétinisation, je pense qu’il convient de ne pas généraliser. Le phénomène existe et il touche un nombre non-négligeable de jeunes. Mais il y en a d’autres qui aiment encore lire, ou qui recherchent un accomplissement dans la pratique d’un sport ou d’un instrument de musique.]

      Bien entendu. PISA est une étude statistique, qui ne rend pas compte des réalités individuelles. Mais il est difficile de contester que les jeunes qui aiment lire, qui se concentrent sur une pratique sportive ou musicale sont de plus en plus rares, et tendent à se concentrer dans certains groupes sociaux.

      [Par contre, et c’est ce qui rend la gestion de classe parfois difficile, le fossé se creuse entre les élèves qui, de par l’éducation reçue à la maison, résistent à la crétinisation et ceux que cette dernière a happés. Ce que l’on voit – et mon chef, ancien professeur de mathématiques, l’observe sur ses statistiques – c’est la disparition progressive du “ventre mou” dans les classes, c’est-à-dire une catégorie d’élèves moyens qui s’en sortaient à peu près, sans briller. De plus en plus, on a soit de bons élèves, soit de mauvais voire très mauvais élèves.]

      Je pense que cela tient au rapport à l’effort. Il y a un siècle, le niveau de connaissances pour beaucoup d’écoliers était relativement faible comparé à celui des écoliers d’aujourd’hui. Mais la capacité de concentration, d’effort soutenu, de résistance à la frustration étaient beaucoup plus répandues. Et avec un minimum de concentration, d’effort, de persistance on arrive à « s’en sortir à peu près ». Le problème aujourd’hui est que ces qualités sont réservées à une petite élite, celle des bons élèves. Les autres en sont dépourvues, et sans cela il est difficile même d’être médiocre…

    • P2R dit :

      @ Carloman et Descartes
       
      [On voit maintenant la multiplication des dyspraxiques, des dysorthographiques (je n’ai à ce jour toujours pas compris la nature exacte de cette pathologie, une allergie à l’orthographe peut-être?) et des dyscalculiques (qui me laissent tout aussi perplexes). Mais je suis d’accord avec le personnage de Belmondo: ces termes techniques recouvrent, en tout cas en certaines occasions, un manque d’appétence pour les apprentissages. ]
       
      Dans une soirée pleine de profs, je m’étais aventuré à dire que je trouvais étrange que les résultats en orthographe sur la même dictée réalisée en fin de CM2 (etude de la DEPP) se soient dégradés de manière dramatique entre 1987 et 2021 alors même qu’on a pas cessé de mettre en place de plus en plus de dispositifs d’accompagnement spécifiques pour toutes sortes de “dys”. Je vous raconte pas comment j’ai eu les gros yeux de mon épouse. Je suis allé finir la soirée dans mon atelier 🙂

      • Descartes dit :

        @ P2R

        [Dans une soirée pleine de profs, je m’étais aventuré à dire que je trouvais étrange que les résultats en orthographe sur la même dictée réalisée en fin de CM2 (etude de la DEPP) se soient dégradés de manière dramatique entre 1987 et 2021 alors même qu’on a pas cessé de mettre en place de plus en plus de dispositifs d’accompagnement spécifiques pour toutes sortes de “dys”. Je ne vous raconte pas comment j’ai eu les gros yeux de mon épouse. Je suis allé finir la soirée dans mon atelier]

        Il faut dire que pour lancer un tel pavé dans la mare il faut avoir une solide pulsion de mort. En disant cela, vous piétinez les hosties, et une hostie en particulier, celle qui veut que tous les problèmes de l’éducation nationale se résolvent avec la baguette magique des moyens…

        Il y a quand même un point positif dans votre anecdote. Elle révèle que les enseignants se sentent responsables de la situation. S’ils étaient capables de se dire « après tout, ce n’est pas notre faute, c’est la société qui a changé et contre cela l’école est impuissante », votre saillie n’aurait aucun effet corrosif. Mais les enseignants ne peuvent pas – et c’est une bonne chose – se résigner à n’être qu’un rouage – ni plus ni moins important qu’un autre – dans la formation des jeunes. En s’émouvant des commentaires comme les vôtres, ils revendiquent un rôle essentiel dans la formation des jeunes, et on peut donc toujours jouer sur la responsabilité qui va avec, même s’ils cherchent à l’atténuer avec le discours des moyens.

        C’est là à mon avis quelque chose de positif. Rien de grand n’est fait par les gens qui ne sont pas persuadés de pouvoir changer quelque chose…

        • Lhaa Francis dit :

               Un passage d’un bouquin de Roger Vailland, je crois, mais pas sûr. Suis tombé dessus par hasard. Ca se passe au tout début de l’école obligatoire jusqu’à seize ans, soit fin des années cinquante. Deux gars de la ” basse classe ” ouvriers ou paysans s’échangent des nouvelles d’une collégienne  :  elle est drôlement intelligente, elle calcule avec des lettres. Ca m’a laissé pensif, et même…songeur.

  12. Lafleur dit :

    Bonjour Descartes,
    Je n’oublie pas les précédents échanges : particulièrement le vote des femmes. Mais, le temps passe. Et la fédération des Alpes Maritimes a suspendu Collette Mô et Robert Injey. Elle a saisit la commission nationale des conflits le 27 août 2026. Affaire à suivre. Tout processus de reconstruction est lent et difficile.
    Votre article est particulièrement stimulant parce qu’il a le mérite de refuser les explications individualistes de la dégradation scolaire et intellectuelle : ni mauvais ministre, ni mauvais professeur, ni simplement « jeunes qui ne veulent plus travailler ».  Vous cherchez, à très juste titre selon moi, la détermination structurelle. Je prolongerais cependant votre analyse ayant des nuances entre structure et matérialisme.
    Vous montrez très bien que le capitalisme contemporain produit une contradiction : il a besoin à la fois de consommateurs toujours plus captifs de la marchandise et de travailleurs toujours plus qualifiés pour mettre en œuvre des forces productives complexes. Nous sommes d’accord avec Michel Clouscard. Mais cette contradiction mériterait d’être placée au centre de votre raisonnement sur la « crétinisation ». Le smartphone, les réseaux sociaux, l’économie de l’attention et la culture de l’immédiateté ne sont pas seulement des causes culturelles autonomes : ils sont aussi des médiations d’un rapport social dans lequel le capital cherche à valoriser non seulement le travail, mais le temps disponible, l’attention, les comportements et jusqu’aux capacités cognitives. Il en découle des contradictions pour l’Occident global.
    C’est là que le matérialisme historique permet peut-être d’aller plus loin que la seule opposition entre école exigeante et société numérique. Le problème n’est pas simplement que les jeunes auraient perdu le goût de l’effort : c’est que les conditions sociales dans lesquelles ils vivent organisent différemment les objets, les finalités et les récompenses de cet effort. Vous le montrez vous-même avec l’exemple du skateboard : la capacité de concentration, de répétition et de discipline n’a nullement disparu. Elle se manifeste lorsque l’activité donne un sens à l’effort. La question devient donc : quelles institutions, quelles relations sociales et quel projet collectif permettent de transformer cette énergie en puissance humaine consciente ?
    Domenico Losurdo nous invite à ne pas naturaliser des comportements produits historiquement par une société déterminée. Il permet aussi d’ajouter la dimension idéologique : la bataille porte aussi sur la capacité de notre classe à se réapproprier son histoire, ses savoirs, son langage et sa puissance collective, contre une idéologie qui réduit de plus en plus l’individu à son rôle de consommateur, d’utilisateur ou de cible.
    Cela permet aussi de nuancer votre  opposition entre transmission et transformation. C’est un de nos débats qui relèvent une différence d’appréciation. L’école doit évidemment transmettre : connaissances, langue, sciences, histoire, littérature, méthodes, exigence intellectuelle. Mais, pour moi, la transmission et l’émancipation ne sont pas contradictoires. Une véritable politique communiste de la culture devrait précisément transmettre aux nouvelles générations les outils intellectuels leur permettant de comprendre le monde afin de pouvoir le transformer. Le passé n’est pas un refuge : il est une matière à s’approprier.
    La même dialectique vaut pour la technique. Le problème n’est pas seulement que le smartphone accélère le temps. C’est que le capital organise cette technique selon ses propres finalités. La réponse à mon sens communiste, soit marxiste-léniniste de tradition Thorézienne, ne peut donc pas se limiter à ralentir les flux : elle doit poser la question du contrôle social de la technique, de la propriété des infrastructures numériques, de l’économie de l’attention et, plus largement, de la maîtrise collective des forces productives. 
    C’est également ce qui permet de relire autrement votre parallèle entre le déclin des partis communistes européens. En cela, Nicos Poulantzas et Domenico Losurdo devraient être étudier dans les formations du PCF pour dépasser le réductionnisme idéaliste de l’eurocommunisme qui a emporté plusieurs partis.
    Vous avez raison de rechercher des déterminations structurelles communes, mais structure ne signifie jamais destin mécanique. Vous savez ma réticence au structuralisme. L’histoire du PCI, notamment telle que l’analyse Guido Liguori, montre bien que la transformation du capitalisme et la crise du mouvement communiste ont rencontré des choix idéologiques et organisationnels déterminés. La chute de l’URSS a accéléré et légitimé une évolution réformiste déjà engagée ; elle ne l’a pas créée à elle seule. Une structure ouvre un champ de possibilités et de contraintes, mais les organisations agissent à l’intérieur de ce champ.
    C’est aussi pourquoi la mutation engagée en 1994 ne s’est véritablement achevée qu’en 2018, même si sa phase la plus virulente fut celle de Robert Hue, que l’on pourrait qualifier de « phase khrouchtchévienne ». Reste alors une question : la phase « brejnévienne », incarnée par Marie-George Buffet puis Pierre Laurent, conduira-t-elle à une liquidation mélenchoniste ou permettra-t-elle au contraire un sursaut avec Fabien ?
    Car Robert Hue n’est lui-même devenu possible qu’au terme d’un processus plus ancien, engagé dès les années 1960 et qui avait notamment nourri l’eurocommunisme du PCE et du PCI, avec les impasses que l’on connaît. C’est pourquoi la période Marchais, de 1976 à 1994, doit être analysée pour elle-même, dans son contexte historique, sans rétrospection simplificatrice. Il faut en dresser le bilan contradictoire : ce qui relevait d’une dynamique de recul et de réformisation, mais aussi ce qui constituait encore des acquis politiques, théoriques et organisationnels du mouvement communiste français. Autrement dit, ne jetons pas l’eau du bain avec le bébé — et notamment avec des apports théoriques comme ceux de Nicos Poulantzas et celles des expériences marxistes en Inde, qui méritent d’être réexaminés plutôt que rejetés en bloc.
    C’est a leçon marxiste-léniniste essentielle pour moi : ne pas opposer structure et action, mais penser leur unité contradictoire. Les conditions objectives ne produisent pas automatiquement une conscience révolutionnaire – je sais que nous sommes d’accord ; encore faut-il une organisation capable de transformer l’expérience dispersée en conscience, la conscience en décision et la décision en action collective.
    Aujourd’hui, nous ne pouvons être enkysté dans la reproduction des structures analysée par Pierre Bourdieu qui partait de loin avec Raymond Aron et fut finalement un social-démocrate critique de son époque. Il ne s’agit donc ni de revenir nostalgiquement à une école d’hier, ni de regretter un monde sans smartphone, ni de demander simplement davantage de discipline individuelle. Il s’agit de reprendre la question au niveau des rapports sociaux pour renouer avec le marxisme : qui maîtrise la production ? qui maîtrise la technique ? qui maîtrise le temps ? qui décide de l’utilisation des connaissances ? et au service de quelles finalités ?
    Le véritable enjeu n’est donc peut-être pas seulement de lutter contre la « crétinisation », mais de créer les conditions sociales dans lesquelles l’intelligence collective puisse se développer. La division producteur/consommateur de l’impérialisme contemporain engendre une contradiction exterministe pour la classe ouvrière et celle intermédiaire en supprimant ayant dévitaliser y compris les qualifications, voire la valeur des diplômes. Et cela suppose donc de renouer précisément avec ce que le capitalisme sépare : le producteur et la décision, le savoir et le pouvoir, la technique et sa finalité, l’individu et le collectif.
    En cela, Mélenchon est une belle escroquerie avec son effacement des 18% de la dette française détenue par la BCE via la banque de France.  Il refuse la production et créé l’illusion d’une planche à billet infini. Il fait perdre du temps. C’est l’idiot utile de la bourgeoisie et il incarne la fuite en avant des classes intermédiaires.
    Enfin, votre conclusion contient, à mon sens, déjà la contradiction décisive : le capitalisme (de séduction et de gadgets) a besoin de travailleurs toujours plus intelligents tout en développant des mécanismes qui marchandisent et fragmentent l’attention. Le temps de cerveau disponible. Ce n’est pas une anomalie du système : c’est une contradiction de ses rapports sociaux. Le dépassement consisterait précisément à faire des forces productives — matérielles, scientifiques, techniques et intellectuelles — non plus des instruments de valorisation du capital, mais des moyens du développement universel des capacités humaines.
    C’est en cela que j’espère que le PCF pourra se relever et constituer un front de classe productif pour 2027, étape essentielle pour envisager ensuite un rassemblement populaire relevant les défis contemporains.
    Tout un programme ! Et un processus qui sera long vu l’état d’anomie et de décomposition électoraliste. 
     
     

    • Descartes dit :

      @ Lafleur

      [Je n’oublie pas les précédents échanges : particulièrement le vote des femmes. Mais, le temps passe. Et la fédération des Alpes Maritimes a suspendu Collette Mô et Robert Injey. Elle a saisit la commission nationale des conflits le 27 août 2026. Affaire à suivre. Tout processus de reconstruction est lent et difficile.]

      Vous remarquerez que dans cette affaire non seulement le comité départemental a beaucoup tardé à agir, mais surtout qu’il a fait usage de sa « souveraineté » pour sortir du cadre des procédures statutaires. Car si les statuts prévoient qu’un adhérent puisse saisir la commission des conflits lorsqu’une décision qu’il estime injuste a été prise contre lui, la saisine par une instance à l’encontre d’un adhérent n’est pas prévue. Maintenant, on attendra de voir ce que dira la commission des conflits. Quelque chose me dit que cela se perdra dans les méandres de la procédure…

      J’ajoute que j’ai beaucoup ri en lisant la réaction d’Injey sur son blog. Il y a une manière absolument certaine de détecter les anciens huistes : l’utilisation de l’adjectif « mortifère » à chacune de leurs interventions. Et celle-ci ne fait pas exception…

      [Votre article est particulièrement stimulant parce qu’il a le mérite de refuser les explications individualistes de la dégradation scolaire et intellectuelle : ni mauvais ministre, ni mauvais professeur, ni simplement « jeunes qui ne veulent plus travailler ».]

      Je pense, en effet, qu’il faut se méfier du réflexe du bouc émissaire, qui consiste à rechercher un coupable qu’il suffirait de défenestrer pour que l’équilibre soit rétabli. C’est une tentation oh ! combien humaine, mais très dangereuse lorsqu’on veut comprendre le monde pour le changer.

      [Vous montrez très bien que le capitalisme contemporain produit une contradiction : il a besoin à la fois de consommateurs toujours plus captifs de la marchandise et de travailleurs toujours plus qualifiés pour mettre en œuvre des forces productives complexes. Nous sommes d’accord avec Michel Clouscard. Mais cette contradiction mériterait d’être placée au centre de votre raisonnement sur la « crétinisation ». Le smartphone, les réseaux sociaux, l’économie de l’attention et la culture de l’immédiateté ne sont pas seulement des causes culturelles autonomes : ils sont aussi des médiations d’un rapport social dans lequel le capital cherche à valoriser non seulement le travail, mais le temps disponible, l’attention, les comportements et jusqu’aux capacités cognitives. Il en découle des contradictions pour l’Occident global.]

      Attention à ne pas tomber dans une vision téléologique de la contradiction. Le capitalisme contient des contradictions, mais la manière dont ces contradictions sont gérées ont un certain degré d’autonomie en fonction de contextes culturels et historiques différents. Le smartphone aujourd’hui, c’est un peu comme l’alcool ou la religion hier. Les capita les a utilisés comme moyens de contrôle de la classe ouvrière, et cet usage a généré lui-même des contradictions : dans certains contextes les patrons ont combattu résolument l’alcoolisme, entendant que celui-ci dégradait la discipline au travail, dans d’autres ils l’ont plutôt favorisé, préférant un ouvrier moins discipliné mais aussi plus dépendant.

      [C’est là que le matérialisme historique permet peut-être d’aller plus loin que la seule opposition entre école exigeante et société numérique. Le problème n’est pas simplement que les jeunes auraient perdu le goût de l’effort : c’est que les conditions sociales dans lesquelles ils vivent organisent différemment les objets, les finalités et les récompenses de cet effort. Vous le montrez vous-même avec l’exemple du skateboard : la capacité de concentration, de répétition et de discipline n’a nullement disparu. Elle se manifeste lorsque l’activité donne un sens à l’effort.]

      Non. Elle se manifeste lorsque la SOCIETE donne un sens à l’effort. Le sens ne se trouve pas dans l’activité elle-même, c’est l’interaction sociale qui le crée. Pour reprendre l’exemple de la planche à roulettes, si les jeunes s’échinent à répéter chaque geste jusqu’à la perfection, c’est parce que cela leur permettra plus tard de briller devant des pairs qui reconnaissent cette habileté. Le défi ne prend un sens que dans le regard de l’autre – ou dans son internalisation, le surmoi.

      Les jeunes n’ont pas perdu le goût de l’effort parce qu’ils sont génétiquement plus bêtes que ceux qui les ont précédés, mais parce que l’autre a cessé de donner un sens à cet effort. La question, pour utiliser les termes matérialistes, est de savoir pourquoi les classes dominantes aujourd’hui n’estiment plus utile de donner un sens au travail, à l’effort, à la constance.

      [Domenico Losurdo nous invite à ne pas naturaliser des comportements produits historiquement par une société déterminée. Il permet aussi d’ajouter la dimension idéologique : la bataille porte aussi sur la capacité de notre classe à se réapproprier son histoire, ses savoirs, son langage et sa puissance collective, contre une idéologie qui réduit de plus en plus l’individu à son rôle de consommateur, d’utilisateur ou de cible.]

      Certainement.

      [Cela permet aussi de nuancer votre opposition entre transmission et transformation.]

      Je ne vois pas où vous trouvez chez moi une « opposition » entre transmission et transformation. Pour moi, il y a une dialectique entre les deux.

      [C’est un de nos débats qui relèvent une différence d’appréciation. L’école doit évidemment transmettre : connaissances, langue, sciences, histoire, littérature, méthodes, exigence intellectuelle. Mais, pour moi, la transmission et l’émancipation ne sont pas contradictoires.]

      Il y a certainement une contradiction entre les deux. L’émancipation, par définition, implique une autonomie de l’individu par rapport au monde qui l’entoure, et ce monde est en grande partie hérité. La seule façon de dépasser cette contradiction, c’est par la dialectique.

      [Une véritable politique communiste de la culture devrait précisément transmettre aux nouvelles générations les outils intellectuels leur permettant de comprendre le monde afin de pouvoir le transformer. Le passé n’est pas un refuge : il est une matière à s’approprier.]

      Ce n’est pas aussi simple. Transmettre les outils intellectuels, c’est aussi transmettre des règles, des normes, des interdits. Or, comment imaginer qu’on puisse facilement s’affranchir de ces règles ? Peut-on penser le monde en des termes différents de ceux qui ont présidé à notre formation ? Seulement jusqu’à un certain point.

      [La même dialectique vaut pour la technique. Le problème n’est pas seulement que le smartphone accélère le temps. C’est que le capital organise cette technique selon ses propres finalités.]

      Encore une fois, méfiez-vous des raisonnements téléologiques. Les CAPITALISTES peuvent se concerter, faire des plans, organiser des choses, se poser des objectifs – qui n’ont d’ailleurs aucune raison de coïncider d’un capitaliste à l’autre. Mais le CAPITAL est une entité abstraite, sans volonté, sans capacité de planifier ou d’exécuter.

      [La réponse à mon sens communiste, soit marxiste-léniniste de tradition Thorézienne, ne peut donc pas se limiter à ralentir les flux : elle doit poser la question du contrôle social de la technique, de la propriété des infrastructures numériques, de l’économie de l’attention et, plus largement, de la maîtrise collective des forces productives.]

      Poser l’un revient à poser l’autre. Parce que dès lors que vous décidez qu’il faut « ralentir les flux », vous vous apercevez très vite que pour cela il vous faut un rapport de forces, parce qu’il y a des secteurs qui auraient beaucoup à perdre. Et pour créer ce rapport de forces, il vous faut changer la manière dont les forces productives s’organisent.

      [Vous avez raison de rechercher des déterminations structurelles communes, mais structure ne signifie jamais destin mécanique. Vous savez ma réticence au structuralisme. L’histoire du PCI, notamment telle que l’analyse Guido Liguori, montre bien que la transformation du capitalisme et la crise du mouvement communiste ont rencontré des choix idéologiques et organisationnels déterminés. La chute de l’URSS a accéléré et légitimé une évolution réformiste déjà engagée ; elle ne l’a pas créée à elle seule. Une structure ouvre un champ de possibilités et de contraintes, mais les organisations agissent à l’intérieur de ce champ.]

      Oui, mais si la structure ne détermine pas mécaniquement la superstructure, elle fixe quand même des contraintes très importantes. Je ne crois pas qu’il y aurait eu ces quarante dernières années un stratégie qui aurait assuré à un parti communiste occidental de garder sa puissance politique et électorale. Il y avait des stratégies plus ou moins satisfaisantes, plus ou moins rationnelles, aux choix de classe plus ou moins affirmés. Mais toutes conduisaient à un affaiblissement plus ou moins rapide.

      [Car Robert Hue n’est lui-même devenu possible qu’au terme d’un processus plus ancien, engagé dès les années 1960 et qui avait notamment nourri l’eurocommunisme du PCE et du PCI, avec les impasses que l’on connaît. C’est pourquoi la période Marchais, de 1976 à 1994, doit être analysée pour elle-même, dans son contexte historique, sans rétrospection simplificatrice. Il faut en dresser le bilan contradictoire : ce qui relevait d’une dynamique de recul et de réformisation, mais aussi ce qui constituait encore des acquis politiques, théoriques et organisationnels du mouvement communiste français.]

      C’est intéressant de voir comment vous insistez sur les processus idéologiques, et non les processus sociaux qui les sous-tendent. Oui, Robert Hue est devenu possible suite à un processus engagé dès les années 1960. Mais ce processus n’est pas tant celui d’une « reformisation » que celui de la prise du pouvoir dans l’ensemble de la société par les classes intermédiaires, prise de pouvoir à laquelle le PCF pouvait difficilement échapper. La période Marchais est marquée par cette prise de pouvoir. Les hésitations idéologiques et les incohérences de la période tiennent en grande partie à la volonté de la direction marchaisienne de conserver l’ancienne base ouvrière tout en ouvrant les portes du Parti à ces nouvelles classes sociales…

      [Autrement dit, ne jetons pas l’eau du bain avec le bébé — et notamment avec des apports théoriques comme ceux de Nicos Poulantzas et celles des expériences marxistes en Inde, qui méritent d’être réexaminés plutôt que rejetés en bloc.]

      Moi, je ne rejette rien en bloc. Je regarde au contraire tout ce qui se fait, en France et ailleurs. Mais je suis très prudent lorsqu’il s’agit d’importer des expériences, notamment celles qui se font dans des environnements historiques et culturels très différents du notre.

      [Aujourd’hui, nous ne pouvons être enkysté dans la reproduction des structures analysée par Pierre Bourdieu qui partait de loin avec Raymond Aron et fut finalement un social-démocrate critique de son époque. Il ne s’agit donc ni de revenir nostalgiquement à une école d’hier, ni de regretter un monde sans smartphone, ni de demander simplement davantage de discipline individuelle. Il s’agit de reprendre la question au niveau des rapports sociaux pour renouer avec le marxisme : qui maîtrise la production ? qui maîtrise la technique ? qui maîtrise le temps ? qui décide de l’utilisation des connaissances ? et au service de quelles finalités ?]

      Je pense que votre tendance à vouloir aller tout de suite aux questions structurelles en oubliant les problèmes concrets vous perdra. On ne peut pas, en tant que parti politique, expliquer aux gens qui voient les prix à la pompe monter qu’il faut se poser les grandes questions de notre temps. Il faut avoir un projet qui lie la résolution des problèmes d’aujourd’hui aux grandes questions. C’est cela qui a fait la force du PCF dans les temps passés. Autrement dit, il nous faut nous poser la question de la meilleure école que nous pourrions construire hic et nunc, en attendant celle qu’on construira le jour où l’on aura résolu les questions que vous posez. Et c’est d’ailleurs l’inflexion que prend Roussel lorsqu’il recommence de parler de « socialisme », quitte à défriser ceux qui, dans la continuité de Sève, proposaient de proposer tout de suite un projet « communiste ».

      [Le véritable enjeu n’est donc peut-être pas seulement de lutter contre la « crétinisation », mais de créer les conditions sociales dans lesquelles l’intelligence collective puisse se développer.]

      On n’avancera pas en expliquant aux gens que le problème qui se pose à eux n’est pas « le véritable enjeu ». La crétinisation est un véritable enjeu, non seulement parce qu’elle est entrée dans le quotidien des gens, mais parce que si vous voulez changer le monde, il vous faudra le faire avec des militants de plus en plus « crétinisés ». Je ne dis pas qu’il ne faille pas se poser la question que vous évoquez. Mais cette réflexion ne se substitue pas à l’autre.

      [En cela, Mélenchon est une belle escroquerie avec son effacement des 18% de la dette française détenue par la BCE via la banque de France. Il refuse la production et créé l’illusion d’une planche à billet infini. Il fait perdre du temps. C’est l’idiot utile de la bourgeoisie et il incarne la fuite en avant des classes intermédiaires.]

      Tout à fait. La logique de Mélenchon conduit à effacer la dette… pour pouvoir continuer à s’endetter. Elle n’est accompagnée d’aucun projet permettant d’équilibrer les comptes.

      [C’est en cela que j’espère que le PCF pourra se relever et constituer un front de classe productif pour 2027, étape essentielle pour envisager ensuite un rassemblement populaire relevant les défis contemporains.]

      Je dois vous dire que j’ai été TRES DECU par le discours de Roussel à la fête de l’Humanité. Entre l’injonction gauchiste à « occuper les lieux de pouvoir » et l’attaque populiste sur Total et son PDG, franchement, je dois dire que les bras m’en sont tombés. Ce n’est pas avec ce genre de surenchère qu’on va reprendre pied.

      • Lafleur dit :

        @ Descartes
        [Vous remarquerez que dans cette affaire non seulement le comité départemental a beaucoup tardé à agir, mais surtout qu’il a fait usage de sa « souveraineté » pour sortir du cadre des procédures statutaires. Car si les statuts prévoient qu’un adhérent puisse saisir la commission des conflits lorsqu’une décision qu’il estime injuste a été prise contre lui, la saisine par une instance à l’encontre d’un adhérent n’est pas prévue. Maintenant, on attendra de voir ce que dira la commission des conflits.]
        Sur ce premier point, oui, mais mieux vaut un peu tard que jamais.
        Je pense en outre qu’il faut distinguer deux choses : la compétence pour prononcer une sanction et la capacité (souveraineté pour le mot statutaire) d’une instance à prendre, sous contrôle de l’instance compétente, une mesure conservatoire.
        Les statuts du 39e Congrès sont assez précis : la commission nationale de médiation et de règlement des conflits « tient du congrès et de lui seul sa légitimité et, de ce fait, est seule à pouvoir décider d’une sanction ». Mais le même dispositif prévoit explicitement, dans le cadre de « Stop violences », qu’un avis peut être transmis afin que la commission puisse « statuer en urgence lorsqu’il apparaît nécessaire d’écarter le·la mis·e en cause dans l’attente d’une décision définitive ».
        La distinction me paraît importante. Une suspension conservatoire n’est pas nécessairement une sanction définitive. Elle peut avoir pour fonction de protéger temporairement le fonctionnement collectif, les personnes concernées ou la sérénité de l’examen du dossier, sans préjuger de la décision finale de la commission.
        Il faut donc éviter deux conceptions également erronées de la capacité des instances (souveraineté).
        La première consisterait à dire : une instance locale ou fédérale peut tout faire parce qu’elle est souveraine. Ce serait de l’arbitraire d’appareil.
        La seconde consisterait à dire : ce qui n’est pas écrit littéralement dans tel article est nécessairement interdit. Ce serait une conception juridique excessivement littérale et réductionniste des statuts : le silence d’un texte ne vaut pas, à lui seul, interdiction. L’absence de disposition expresse n’implique pas automatiquement l’interdiction. Il faut regarder l’ensemble du texte statutaire, les compétences attribuées aux instances, les principes généraux d’organisation et, surtout, s’il existe une disposition qui réserve explicitement une compétence à une autre instance.
        La capacité communiste doit être une capacité organisée : chaque instance exerce les responsabilités que les statuts lui confient, tandis que les décisions susceptibles de constituer des sanctions relèvent de l’instance compétente et demeurent contrôlables.
        C’est d’ailleurs une illustration assez concrète du mandat militant : la décision doit pouvoir être prise, mise en œuvre, contrôlée et, si nécessaire, corrigée. La capacité d’une instance n’est donc ni l’impuissance procédurale, ni bien sûr l’arbitraire.
        Dans cette affaire, je trouve donc plutôt encourageant que la fédération ait pris une mesure de protection tout en saisissant la commission nationale.
        La commission devrait se prononcer car sinon la suspension serait sine die. Le fédéral Julien Picot fait à mon sens œuvre utile et crée ainsi un précédent. 
        Cette décision me paraît juridiquement statutaire et je ne souscris pas à l’analyse d’Injey que la fédération ne respecterait pas les statuts. 
        [J’ajoute que j’ai beaucoup ri en lisant la réaction d’Injey sur son blog. Il y a une manière absolument certaine de détecter les anciens huistes : l’utilisation de l’adjectif « mortifère » à chacune de leurs interventions. Et celle-ci ne fait pas exception…]
        Oui « la stratégie mortifère à l’œuvre depuis des années qui a déjà entraîné la chute des effectifs de 25% depuis 2018.»  
        Alors qu’entre 1994 et 2018, la direction mutationniste de Hue et celles post-mutationnaire de  Buffet et Laurent ont réduit le nombre de militants revendiqués officiellement de 590 000 à 49 231, soit une diminution de 540 769 (environ -92 %).
        [Je pense, en effet, qu’il faut se méfier du réflexe du bouc émissaire, qui consiste à rechercher un coupable qu’il suffirait de défenestrer pour que l’équilibre soit rétabli.]
        Sur ce point, je suis entièrement d’accord. 
        [Attention à ne pas tomber dans une vision téléologique de la contradiction. Le capitalisme contient des contradictions, mais la manière dont ces contradictions sont gérées ont un certain degré d’autonomie en fonction de contextes culturels et historiques différents. Le smartphone aujourd’hui, c’est un peu comme l’alcool ou la religion hier. Les capita les a utilisés comme moyens de contrôle de la classe ouvrière, et cet usage a généré lui-même des contradictions : dans certains contextes les patrons ont combattu résolument l’alcoolisme, entendant que celui-ci dégradait la discipline au travail, dans d’autres ils l’ont plutôt favorisé, préférant un ouvrier moins discipliné mais aussi plus dépendant.]
        Je suis d’accord sur la mise en garde contre une lecture téléologique. Une contradiction structurelle ne produit pas mécaniquement une seule forme historique : ses médiations ont une autonomie relative, et l’exemple de l’alcool le montre bien.
        Mais autonomie relative ne signifie pas indépendance. La question dialectique n’est donc pas, selon moi, de savoir si le smartphone est en lui-même un instrument de domination. Elle est de comprendre dans quels rapports sociaux il est produit, organisé et valorisé, et quelles pratiques ces rapports favorisent.
        Il y a d’ailleurs une différence avec l’alcool : le smartphone tend à devenir une infrastructure générale de la reproduction sociale — travail, consommation, information, communication, sociabilité, loisirs. L’attention et le temps deviennent ainsi eux-mêmes des ressources valorisables. La contradiction est alors intéressante : le capitalisme peut avoir besoin à la fois de consommateurs captifs et de travailleurs hautement qualifiés, concentrés et capables de raisonner. Il peut donc produire simultanément des mécanismes qui dispersent l’attention et des secteurs qui exigent des capacités cognitives toujours plus développées. Le smartphone n’est donc ni une cause autonome de la crétinisation, ni un phénomène social indifférent aux rapports de production. Il constitue une médiation matérielle historiquement déterminée, dont les effets doivent être analysés concrètement.
        [Non. Elle se manifeste lorsque la SOCIETE donne un sens à l’effort. Le sens ne se trouve pas dans l’activité elle-même, c’est l’interaction sociale qui le crée.]
        Je trouve votre correction très juste, et du coup je la pousserais même un peu plus loin. La capacité de concentration, de répétition et d’effort n’a manifestement pas disparu. Le skateboard en constitue un très bon exemple : certains jeunes sont capables de répéter mille fois un même geste pour atteindre une maîtrise ou une perfection qui leur procurera reconnaissance, appartenance et estime de soi.
        Le problème n’est donc pas simplement que « les jeunes ne veulent plus travailler ». Elle serait : quels efforts notre société actuelle récompense-t-elle, quels efforts rend-elle invisibles et quelles formes de réussite propose-t-elle comme modèles sociaux ?
        Et c’est peut-être là que la question devient une question de classe. Un système social peut demander énormément d’efforts à un individu tout en dévalorisant socialement le travail qui produit la richesse réelle. L’ouvrier, le technicien, le soignant, l’ingénieur ou le chercheur peuvent fournir une somme considérable d’intelligence et d’effort sans obtenir la reconnaissance sociale accordée à certaines formes de célébrité ou de consommation. Vous l’avez déjà décrit dans plusieurs de vos papiers.
        Le sujet n’est donc pas de réhabiliter abstraitement « l’effort ». Il faudrait déterminer quel travail, pour quelle finalité sociale et sous quelle forme de reconnaissance.
        [Il y a certainement une contradiction entre les deux. L’émancipation, par définition, implique une autonomie de l’individu par rapport au monde qui l’entoure, et ce monde est en grande partie hérité. La seule façon de dépasser cette contradiction, c’est par la dialectique.]
        Sur ce point, je pense que nous disons finalement la même chose avec deux formulations différentes. L’émancipation n’est pas l’absence de détermination sociale. Elle est la capacité croissante de comprendre et de maîtriser les déterminations qui nous constituent. Un enfant ne s’émancipe pas de la langue en refusant de l’apprendre, au contraire. Il s’émancipe en la maîtrisant suffisamment pour pouvoir ensuite l’utiliser, la critiquer et éventuellement la transformer.
        Même chose pour les mathématiques, l’histoire, la littérature, les sciences. C’est pourquoi la transmission est une condition de l’émancipation et non une aliénation.
        Mais elle ne doit pas devenir simple reproduction. C’est cette vision figée et parfois mécanique que je reproche au structuralisme qui manque donc de dialectique.
        [Transmettre les outils intellectuels, c’est aussi transmettre des règles, des normes, des interdits. Or, comment imaginer qu’on puisse facilement s’affranchir de ces règles ? Peut-on penser le monde en des termes différents de ceux qui ont présidé à notre formation ? Seulement jusqu’à un certain point.]
        Oui, et c’est justement pourquoi l’éducation est une question de pouvoir. La classe qui maîtrise les instruments intellectuels maîtrise en partie la capacité de définir le monde, ses catégories et ses limites. Mais il ne faudrait pas en conclure que la transmission condamne nécessairement à la reproduction structurelle immuable.
        L’histoire des mouvements révolutionnaires démontre précisément que les hommes peuvent utiliser les instruments intellectuels qu’ils ont reçus pour critiquer les rapports sociaux qui les ont produits. Karl Marx lui-même n’aurait pu critiquer la philosophie allemande sans en maîtriser profondément les catégories.
        Lénine n’aurait pu dépasser certaines formes du marxisme de son époque sans connaître intimement Marx, Engels et les débats de la social-démocratie. Le dépassement ou le processus  de continuité et de prolongement suppose par conséquent une appropriation suffisamment profonde de ce qui doit être dépassé.
        [Encore une fois, méfiez-vous des raisonnements téléologiques. Les CAPITALISTES peuvent se concerter, faire des plans, organiser des choses, se poser des objectifs – qui n’ont d’ailleurs aucune raison de coïncider d’un capitaliste à l’autre. Mais le CAPITAL est une entité abstraite, sans volonté, sans capacité de planifier ou d’exécute.]
        Je vous rejoins sur la critique du téléologisme : il serait effectivement faux d’attribuer au « Capital » une volonté consciente et un projet unifié. Il n’existe pas un sujet collectif « Capital » qui se réunirait pour décider de la trajectoire de la société.
        Mais je ne pense pas que cela invalide pour autant ma formulation. Lorsque je dis que « le capital organise » une technique, je ne parle pas d’une volonté consciente du Capital comme sujet. Je parle des rapports sociaux du capital et des contraintes qu’ils exercent sur les décisions de producteurs, d’entreprises et d’investisseurs qui, eux, ont bien des stratégies et des intérêts particuliers. C’est justement là que Karl Marx permet de dépasser l’opposition entre intention et déterminisme : les capitalistes prennent consciemment des décisions, mais les effets globaux de leurs décisions ne sont pas nécessairement conscients ni coordonnés. La concurrence produit une forme de contrainte impersonnelle : chacun poursuit son intérêt particulier, mais tous sont soumis à la nécessité de valoriser leur capital. Je vous propose donc de reformuler ma phrase ainsi pour être plus précis : le capital ne « décide » pas de la technique ; les rapports sociaux capitalistes orientent, sélectionnent et contraignent les trajectoires techniques à travers les décisions de capitalistes concrets.
        Cela permet d’éviter le téléologisme « le Capital a voulu le smartphone » et, à l’inverse, une conception purement neutre de la technique, comme si ses formes de production et ses usages étaient indépendants des rapports sociaux.
        Je suis donc parfaitement d’accord avec votre avertissement contre le téléologisme. La dialectique consiste donc à tenir ensemble les deux niveaux : le capital comme rapport social contraignant ; les capitalistes comme agents conscients agissant dans ce rapport. C’est justement parce que les individus ne sont ni tout-puissants ni totalement passifs qu’une politique révolutionnaire est possible.
        [Je pense que votre tendance à vouloir aller tout de suite aux questions structurelles en oubliant les problèmes concrets vous perdra. On ne peut pas, en tant que parti politique, expliquer aux gens qui voient les prix à la pompe monter qu’il faut se poser les grandes questions de notre temps.]
        Là, je pense que vous touchez un point essentiel. Et je ne suis pas du tout un adepte de Lucien Sève. Bien au contraire. J’approuve tout à fait l’idée du comment faire.
        Bien sûr, une politique communiste qui répondrait à une mère qui ne peut plus payer son plein ou son chauffage : « le véritable problème est la propriété des forces productives » aurait raison théoriquement et tort politiquement. Mais, j’échange avec vous d’un point de vue théorique de militant à ancien militant expérimentée ; nous devons lier la théorie à la pratique et la pratique à la théorie comme process itératif. 
        Notre dialectique matérialiste n’est pas une méthode permettant d’éviter les problèmes immédiats au nom des contradictions générales. Elle consiste précisément à relier le problème immédiat à sa détermination sociale générale. Le prix de l’essence doit donc être combattu comme problème immédiat, mais il faut également montrer comment il résulte de la formation des prix, de la fiscalité, des profits, de la structure énergétique, de la propriété des infrastructures, de la politique industrielle et des rapports internationaux. Et aujourd’hui, des conséquences de guerres réelles.
        C’est ainsi qu’on passe de la revendication à la conscience de classe.
        Et c’est probablement une des grandes leçons historiques du PCF : sa force ne venait pas seulement de sa capacité à expliquer le capitalisme, mais de sa capacité à être présent dans les problèmes quotidiens et à leur donner une signification politique.
        [C’est cela qui a fait la force du PCF dans les temps passés. Il nous faut nous poser la question de la meilleure école que nous pourrions construire hic et nunc, en attendant celle qu’on construira le jour où l’on aura résolu les questions que vous posez.]
        Je suis d’accord, avec une précision : il ne faut pas opposer le hic et nunc au dépassement historique. La politique du PCF devrait être capable de dire : voici l’école que nous pouvons améliorer immédiatement ; voici les rapports sociaux qui limitent cette amélioration ; voici les luttes ou moyens concrets permettant de les modifier ; et voici la société vers laquelle cette transformation peut nous conduire.
        Autrement dit, la réforme (révolutionnaire) n’est pas nécessairement réformiste. Elle devient réformiste lorsqu’elle est pensée comme une fin en soi et détachée de la lutte de classes. Et de réformiste, elle peut devenir contre-réformiste, si elle est abstraite. Elle peut au contraire devenir un terrain d’organisation et de conquête lorsqu’elle augmente les capacités collectives d’action pour démocratiser l’Etat en profondeur. 
        [On n’avancera pas en expliquant aux gens que le problème qui se pose à eux n’est pas « le véritable enjeu ». La crétinisation est un véritable enjeu, non seulement parce qu’elle est entrée dans le quotidien des gens, mais parce que si vous voulez changer le monde, il vous faudra le faire avec des militants de plus en plus « crétinisés ».]
        Je suis d’accord sur le fond, mais je remplacerais peut-être « crétinisés » par une formulation plus précise. Le problème est celui de la diminution ou de la désorganisation de certaines capacités intellectuelles nécessaires à l’action collective : concentration, mémoire, raisonnement abstrait, lecture longue, capacité de comparaison, argumentation, patience et organisation du travail.
        Ce sont des capacités politiques.
        Et là, nous rejoignons directement la question du Parti. Il ne peut pas demander aux travailleurs de transformer le monde sans être lui-même capable de former des militants capables de lire, d’étudier, de discuter, de raisonner, de convaincre, d’organiser et de rendre compte. La question éducative devient donc aussi une question d’organisation. J’en ai bien conscience. La formation militante n’est pas un supplément culturel : elle est une condition de la capacité révolutionnaire du Parti.
        [Tout à fait. La logique de Mélenchon conduit à effacer la dette… pour pouvoir continuer à s’endetter. Elle n’est accompagnée d’aucun projet permettant d’équilibrer les comptes.]
        Oui, le problème n’est pas seulement de savoir si une proposition « efface » ou non une dette. Mélenchon apporte une réponse populiste donc consummériste. 
        Il ne veut pas le socialisme, y compris par la voie démocratique. C’est un Mandel. Il ignore Poulantzas. Il veut juste donner encore du carburant au capitalisme : lutter contre la loi de la baisse tendancielle du taux de profit par de la nouvelle dette. 
        La question fondamentale devrait être celle de la production et de la répartition de la valeur : qui produit, qui possède, qui investit, qui décide et qui reçoit ? Une politique de crédit ou de financement monétaire ne peut pas créer indéfiniment des ressources réelles. Les capacités productives, le travail disponible, les infrastructures, les matières premières, l’énergie et les qualifications constituent des contraintes objectives. C’est pourquoi la question de la dette doit être articulée à celle de la production. Et c’est justement là que je trouve pertinent l’idée d’un front de classe productif : il ne s’agit pas simplement de redistribuer une richesse produite dans les rapports existants, mais de transformer les conditions dans lesquelles cette richesse est produite et utilisée. La monnaie et la dette sont des médiations ; elles ne remplacent pas la production. Une politique de création monétaire peut financer de l’investissement si elle s’accompagne d’une transformation productive réelle. Mais si elle sert principalement à repousser la contrainte financière, comme le veut la LFI, sans accroître les capacités productives, elle ne fait que déplacer le problème.
        Autrement dit, le débat sur la dette ne peut être séparé du débat sur la production. On pourrait modifier la dette par une décision monétaire si la BCE veut bien désobéir au TFUE ; mais, de toute manière, on ne peut pas créer par décret les richesses matérielles nécessaires à la société. C’est bien toutes les limites actuelles du système productif occidental confronté particulièrement à ceux de la Russie et de la Chine.
        [Je dois vous dire que j’ai été TRES DECU par le discours de Roussel à la fête de l’Humanité. Entre l’injonction gauchiste à « occuper les lieux de pouvoir » et l’attaque populiste sur Total et son PDG, franchement, je dois dire que les bras m’en sont tombés. Ce n’est pas avec ce genre de surenchère qu’on va reprendre pied.]
        Je comprends la réserve sur la forme, mais je serais beaucoup plus nuancé sur le fond. L’injonction est à la mobilisation sociale en raison de la passivité et de la résignation. Mais, elle ne se décrète pas. Il est dans l’optimisme de la volonté +++. 
        Le PCF doit tracer son propre chemin et refuser la surenchère avec le gauchisme insoumis. 
        Mais, il faut lire le discours dans son ensemble. Fabien ne s’est pas contenté d’appeler à « occuper » des lieux de pouvoir. Il a explicitement articulé lutte, pouvoir d’achat, salaires, production, industrie, énergie, démocratie dans l’entreprise et réappropriation de l’outil de production. Il a particulièrement proposé que les salariés disposent d’une représentation égale à celle des actionnaires dans les conseils d’administration et posé explicitement les questions : « Comment on produit ? Pourquoi on produit ? Comment on répartit les richesses ? »
        Ce passage est beaucoup plus intéressant du point de vue marxiste, y compris marxiste-léniniste ou aussi poulantaziste que la seule rhétorique sur Total. Nous pouvons discuter la formulation « occuper les lieux de pouvoir ». Mais, il en avait déjà parlé en 2023 après les émeutes de l’été exploitées par LFI et qui avaient causé des troubles et des destructions d’équipements publics: école maternelle, salle sportive ou médiathèque, comme à Amiens. Le contexte social était l’échec du mouvement social contre la réforme des retraites et déjà ou encore des hausses importantes du coût de l’énergie. En ciblant les préfectures, Fabien pointait du doigt la responsabilité directe du gouvernement, qualifiant l’État d’« impuissant » face aux multinationales de l’agroalimentaire et de l’énergie. L’objectif affiché de ces rassemblements était de faire pression sur les représentants locaux de l’État pour exiger des mesures d’urgence sociale. Il faut donc lui reconnaître qu’il pose simultanément la question de la propriété, du pouvoir et de la production.
        Et c’est peut-être justement là que notre discussion devrait porter. Le risque n’est pas seulement le « populisme » au sens rhétorique. Le risque véritable serait qu’une dénonciation des « riches » se substitue à une analyse des rapports de production.
        Mais l’antidote n’est pas de renoncer à parler de lutte de classes. C’est au contraire de pousser cette logique jusqu’au bout : ne pas seulement dénoncer ceux qui possèdent ; expliquer comment ils possèdent ; ne pas seulement dénoncer les profits ; expliquer comment ils sont produits ; ne pas seulement réclamer une redistribution ; poser la question du pouvoir sur la production ; ne pas seulement vouloir prendre le pouvoir politique ; construire le pouvoir social des producteurs. C’est là que je pense que la notion de « front de classe productif » pourrait avoir une portée réelle conséquente.
        Enfin, À la Fête de l’Huma 2026, Fabien a également parlé de :-rétablissement de l’ISF ; -cotisations sur les revenus financiers et les dividendes ; -taxation des gros héritages ;-nationalisation bancaire et pôle public du crédit ; -financement public à taux bonifiés, voire nuls ou négatifs, selon des critères sociaux et écologiques ; -50 % de représentants des salariés dans les conseils d’administration, à égalité avec les actionnaires ; -nationalisation-sanction de Total et pôle public de l’énergie en lien avec le Plan Climat Empreinte 2050.
         

        • Descartes dit :

          @ Lafleur

          [Vous remarquerez que dans cette affaire non seulement le comité départemental a beaucoup tardé
          Je pense en outre qu’il faut distinguer deux choses : la compétence pour prononcer une sanction et la capacité (souveraineté pour le mot statutaire) d’une instance à prendre, sous contrôle de l’instance compétente, une mesure conservatoire.]

          Vous noterez que rien dans les statuts ne confère aux comités départementaux la faculté de prendre des « mesures conservatoires ». Il faudrait m’expliquer pourquoi il faudrait une disposition statutaire pour prendre une sanction, mais pas pour prendre une « mesure conservatoire ».

          [Les statuts du 39e Congrès sont assez précis : la commission nationale de médiation et de règlement des conflits « tient du congrès et de lui seul sa légitimité et, de ce fait, est seule à pouvoir décider d’une sanction ». Mais le même dispositif prévoit explicitement, dans le cadre de « Stop violences », qu’un avis peut être transmis afin que la commission puisse « statuer en urgence lorsqu’il apparaît nécessaire d’écarter le·la mis·e en cause dans l’attente d’une décision définitive ».]

          Sauf que cette faculté est donnée à la commission des conflits, et non aux comités départementaux. Soyez cohérent : si vous défendez l’idée que seuls les statuts peuvent prévoir des mesures de nature disciplinaire, vous ne pouvez pas tout à coup admettre qu’un comité départemental prenne une telle mesure sans qu’elle soit prévue par les statuts. Et si la suspension est prévue dans le cas de candidatures concurrentes à la candidature officielle, il n’est pas prévu qu’elle soit ordonnée par le comité départemental, pas plus qu’elle n’est prévue en réponse aux « remises en cause publiques et répétées des décisions adoptées par les instances du Parti », motivation évoquée dans la lettre envoyée à Injey.

          J’ajoute que la saisine de la commission est, du point de vue statutaire, illégale. Il n’est pas prévu en effet que la commission puisse être saisie par un comité départemental. Le texte des statuts est de ce point de vue très clair : la commission est saisie « si un·e adhérent·e est confronté·e à une décision
          qu’elle ou il considère comme injustifiée à son égard ». Aucun autre cas n’est prévu.

          [La distinction me paraît importante. Une suspension conservatoire n’est pas nécessairement une sanction définitive. Elle peut avoir pour fonction de protéger temporairement le fonctionnement collectif, les personnes concernées ou la sérénité de l’examen du dossier, sans préjuger de la décision finale de la commission.]

          Cette distinction n’est admissible que sous deux conditions : la première, que la suspension soit de courte durée, autrement c’est une sanction déguisée. La seconde, encore plus essentielle, est que l’urgence s’impose. Ce n’est à l’évidence pas le cas, puisque le CD a mis des mois à réagir…

          [La seconde consisterait à dire : ce qui n’est pas écrit littéralement dans tel article est nécessairement interdit. Ce serait une conception juridique excessivement littérale et réductionniste des statuts : le silence d’un texte ne vaut pas, à lui seul, interdiction. L’absence de disposition expresse n’implique pas automatiquement l’interdiction.]

          [La capacité communiste doit être une capacité organisée : chaque instance exerce les responsabilités que les statuts lui confient, tandis que les décisions susceptibles de constituer des sanctions relèvent de l’instance compétente et demeurent contrôlables.]

          Mais justement, dès lors que le comité national est dit « l’instance souveraine entre deux congrès », elle se voit donc confier la plénitude des compétences qu’implique la souveraineté… encore une fois, une fois que vous avez écrit qu’une instance est « souveraine », aucune règle ne s’impose à elle en dehors des règles qu’elle fait elle-même.

          [Dans cette affaire, je trouve donc plutôt encourageant que la fédération ait pris une mesure de protection tout en saisissant la commission nationale.]

          Je vois mal en quoi cette mesure serait une mesure de protection. Les élections municipales sont passées et oubliées, Injey n’est candidat à rien, et la « suspension » prise à son égard ne l’empêche nullement de continuer à continuer avec les publications qui lui ont valu la décision. En tant que « mesure conservatoire », elle ne « conserve » rien du tout. Et je suis persuadé que la commission ne fera rien, et certainement pas un exemple. Je trouve très bien que le comité départemental prenne position – et à l’unanimité – contre de tels agissements. Mais la nature même des mesures prises montre l’impuissance dans laquelle se trouvent les instances à agir.

          [La commission devrait se prononcer car sinon la suspension serait sine die. Le fédéral Julien Picot fait à mon sens œuvre utile et crée ainsi un précédent.]

          Oui, mais un précédent de quoi ? De fermer la porte de l’écurie après que le cheval se soit échappé ? Une telle mesure aurait peut-être eu un sens lorsque Injey et Mo ont confirmé leurs candidatures sur une liste opposée à la liste supportée par les communistes, mais le faire des mois plus tard n’a pas trop de sens. L’idée que la suspension devienne « sine die » est profondément choquante, puisque dans ce cas le CD aurait pris de facto une sanction sans l’assumer.

          [Cette décision me paraît juridiquement statutaire et je ne souscris pas à l’analyse d’Injey que la fédération ne respecterait pas les statuts.]

          Elle n’est pas statutaire au sens où aucune disposition ne prévoit qu’un CD puisse saisir la commission des conflits et encore moins décider une suspension.

          [L’attention et le temps deviennent ainsi eux-mêmes des ressources valorisables. La contradiction est alors intéressante : le capitalisme peut avoir besoin à la fois de consommateurs captifs et de travailleurs hautement qualifiés, concentrés et capables de raisonner. Il peut donc produire simultanément des mécanismes qui dispersent l’attention et des secteurs qui exigent des capacités cognitives toujours plus développées. Le smartphone n’est donc ni une cause autonome de la crétinisation, ni un phénomène social indifférent aux rapports de production. Il constitue une médiation matérielle historiquement déterminée, dont les effets doivent être analysés concrètement.]

          Tout à fait.

          [Le sujet n’est donc pas de réhabiliter abstraitement « l’effort ». Il faudrait déterminer quel travail, pour quelle finalité sociale et sous quelle forme de reconnaissance.]

          Je pense qu’il y a dans votre commentaire un malentendu. Lorsqu’on parle de « réhabiliter l’effort », il ne s’agit pas de « réhabiliter » n’importe quel effort concret, mais au contraire de réhabiliter l’effort (abstrait) comme moyen d’émancipation et de promotion sociale. Autrement dit, c’est dire que l’effort est un moyen de progresser, et non de faire l’éloge de tel ou tel effort concret.

          [Oui, et c’est justement pourquoi l’éducation est une question de pouvoir. La classe qui maîtrise les instruments intellectuels maîtrise en partie la capacité de définir le monde, ses catégories et ses limites. Mais il ne faudrait pas en conclure que la transmission condamne nécessairement à la reproduction structurelle immuable.]

          Non, mais elle détermine en grande partie les évolutions. Autrement dit, même lorsque l’individu s’émancipe de ce qui lui a été transmis en inventant du nouveau, ce « nouveau » est en partie déterminé par ce qui lui a été transmis. C’est ce que Marx dit quand il parle du poids des générations mortes sur les vivants.

          [Karl Marx lui-même n’aurait pu critiquer la philosophie allemande sans en maîtriser profondément les catégories.]

          Oui. Mais sa critique ELLE-MEME est fortement influencé par les catégories héritées de la philosophie allemande…

          [Mais je ne pense pas que cela invalide pour autant ma formulation. Lorsque je dis que « le capital organise » une technique, je ne parle pas d’une volonté consciente du Capital comme sujet. Je parle des rapports sociaux du capital et des contraintes qu’ils exercent sur les décisions de producteurs, d’entreprises et d’investisseurs qui, eux, ont bien des stratégies et des intérêts particuliers.]

          Nous sommes d’accord. Mon point était qu’il faut éviter le piège qui consiste à croire que les évolutions du capitalisme résultent d’une « volonté du capital » alors qu’il s’agit au contraire d’un mécanisme qui d’ailleurs contraint tout le monde, les capitalistes comme les prolétaires. La conséquence de ce raisonnement est très importante : elle permet de comprendre que le changement de société n’est pas une question MORALE – finir avec les méchants capitalistes – mais une question politique.

          [Je suis d’accord, avec une précision : il ne faut pas opposer le hic et nunc au dépassement historique. La politique du PCF devrait être capable de dire : voici l’école que nous pouvons améliorer immédiatement ; voici les rapports sociaux qui limitent cette amélioration ; voici les luttes ou moyens concrets permettant de les modifier ; et voici la société vers laquelle cette transformation peut nous conduire.]

          Tout à fait d’accord. Il ne s’agit pas d’opposition, mais de dialectique.

          [Elle peut au contraire devenir un terrain d’organisation et de conquête lorsqu’elle augmente les capacités collectives d’action pour démocratiser l’Etat en profondeur.]

          « Démocratiser » ? Que vient faire la « démocratie » là-dedans ? Encore les mots-valises ?

          [Je suis d’accord sur le fond, mais je remplacerais peut-être « crétinisés » par une formulation plus précise. Le problème est celui de la diminution ou de la désorganisation de certaines capacités intellectuelles nécessaires à l’action collective : concentration, mémoire, raisonnement abstrait, lecture longue, capacité de comparaison, argumentation, patience et organisation du travail.
          Ce sont des capacités politiques.]

          Je ne comprends pas très bien en quoi elles seraient « politiques ». Elles sont tout aussi politiques, sociales, économiques… elles conditionnent en fait la capacité de l’être humain à vivre en citoyen et acteur dans une société complexe. Et je ne vois pas en quoi « crétinisation » ne serait pas assez précis comme mot…

          [Et là, nous rejoignons directement la question du Parti. Il ne peut pas demander aux travailleurs de transformer le monde sans être lui-même capable de former des militants capables de lire, d’étudier, de discuter, de raisonner, de convaincre, d’organiser et de rendre compte. La question éducative devient donc aussi une question d’organisation. J’en ai bien conscience. La formation militante n’est pas un supplément culturel : elle est une condition de la capacité révolutionnaire du Parti.]

          Certes. Mais le Parti peut-il être un ilôt de militants éduqués dans une mer de crétins ? Je ne le pense pas. Un parti de masse doit tenir compte de l’état dans lequel se trouve la masse. Et le risque est que le Parti ait le choix cornélien entre parler le langage de l’intelligence, avec le risque de se marginaliser, ou utiliser le langage du crétin, au risque de « crétiniser » son discours.

          [La question fondamentale devrait être celle de la production et de la répartition de la valeur : qui produit, qui possède, qui investit, qui décide et qui reçoit ? Une politique de crédit ou de financement monétaire ne peut pas créer indéfiniment des ressources réelles. Les capacités productives, le travail disponible, les infrastructures, les matières premières, l’énergie et les qualifications constituent des contraintes objectives. C’est pourquoi la question de la dette doit être articulée à celle de la production.]

          Tout à fait d’accord.

          [Et c’est justement là que je trouve pertinent l’idée d’un front de classe productif : il ne s’agit pas simplement de redistribuer une richesse produite dans les rapports existants, mais de transformer les conditions dans lesquelles cette richesse est produite et utilisée.]

          Pourriez-vous expliciter ce que vous entendez par « un front de classe productif » ?

          [« Je dois vous dire que j’ai été TRES DECU par le discours de Roussel à la fête de l’Humanité. Entre l’injonction gauchiste à « occuper les lieux de pouvoir » et l’attaque populiste sur Total et son PDG, franchement, je dois dire que les bras m’en sont tombés. Ce n’est pas avec ce genre de surenchère qu’on va reprendre pied. » Je comprends la réserve sur la forme, mais je serais beaucoup plus nuancé sur le fond. L’injonction est à la mobilisation sociale en raison de la passivité et de la résignation. Mais, elle ne se décrète pas. Il est dans l’optimisme de la volonté +++.]

          Non. L’optimisme de la volonté, ce serait proposer des cibles justes quand bien même le rapport de forces ne permettrait pas de les atteindre. Mais ici, on n’est pas sur ce registre. Quand bien même le rapport de forces permettrait « d’occuper les lieux de pouvoir », cela ne changerait absolument rien. Ce n’est pas parce que vous mettez le feu à une préfecture – ou même à l’Elysée – que vous avez avancé dans un sens progressiste, tout au contraire. Il faut tirer les leçons des « gilets jaunes » : avec un degré de mobilisation remarquable, le résultat politique a été quasi-nul. Qu’est-ce que les « gilets jaunes » ont obtenu ? 15 Md€ en cadeaux financés par l’endettement, et encore, une bonne partie ont été repris par la suite. Au vu de ce bilan, appeler depuis une tribune à recommencer la même chose, c’est de la démagogie pure. Quant au reproche fait à Patrick Pouyanné sur son salaire de 10M€ par an… je reste songeur. Killian Mbappé gagne trois fois autant, et personne ne semble s’en émouvoir au PCF. Lequel des deux est plus scandaleux ?

          [Mais, il faut lire le discours dans son ensemble. Fabien ne s’est pas contenté d’appeler à « occuper » des lieux de pouvoir. Il a explicitement articulé lutte, pouvoir d’achat, salaires, production, industrie, énergie, démocratie dans l’entreprise et réappropriation de l’outil de production. Il a particulièrement proposé que les salariés disposent d’une représentation égale à celle des actionnaires dans les conseils d’administration et posé explicitement les questions : « Comment on produit ? Pourquoi on produit ? Comment on répartit les richesses ? »]

          Mais ce genre de proposition, c’est idiot. C’est de croire que le véritable pouvoir vient du fait d’occuper un siège au conseil d’administration. Imaginez-vous que vous soyez un capitaliste. Investiriez-vous votre argent dans une entreprise sachant que la moitié du conseil qui gouverne l’entreprise représente non pas les intérêts du capital – c’est-à-dire les vôtres – mais ceux du travail ? Et quelle marge de décision auraient les administrateurs salariés, sachant qu’une décision contraire à l’intérêt du capital entraînerait le retrait de celui-ci ?

          Roussel a certes posé toute une série de questions fort pertinentes. Mais les réponses qu’il a proposées sont franchement très décevantes. Aujourd’hui, une politique de relance de la production passe par, par le contrôle du crédit et de la monnaie, par une politique protectionniste. Et une telle politique ne peut aujourd’hui s’appuyer de manière réaliste que sur une alliance avec le capital industriel contre le capital financier. Dans cette logique, Total et Pouyanné sont des alliés potentiels, pas des ennemis. Attaquer l’une des rares multinationales industrielles françaises qui, en plus, a une politique relativement patriote, c’est transmettre un très mauvais message.

          [Nous pouvons discuter la formulation « occuper les lieux de pouvoir ». Mais, il en avait déjà parlé en 2023 après les émeutes de l’été exploitées par LFI et qui avaient causé des troubles et des destructions d’équipements publics: école maternelle, salle sportive ou médiathèque, comme à Amiens. Le contexte social était l’échec du mouvement social contre la réforme des retraites et déjà ou encore des hausses importantes du coût de l’énergie. En ciblant les préfectures, Fabien pointait du doigt la responsabilité directe du gouvernement, qualifiant l’État d’« impuissant » face aux multinationales de l’agroalimentaire et de l’énergie.]

          Je vois mal en quoi cibler les préfectures « pointe le doigt la responsabilité du gouvernement ». Les préfets ne représentent pas le gouvernement, ils représentent l’Etat. Je trouve indigne d’un secrétaire national du PCF de confondre les deux. Je trouve désolant ce zigzag entre gauchisme et progressisme.

          [L’objectif affiché de ces rassemblements était de faire pression sur les représentants locaux de l’État pour exiger des mesures d’urgence sociale. Il faut donc lui reconnaître qu’il pose simultanément la question de la propriété, du pouvoir et de la production.]

          Mais les préfets n’ont aucun pouvoir à l’heure de « prendre des mesures d’urgence sociale ». Votre discours montre d’ailleurs à quel point on confond l’Etat et le gouvernement. Plus haut, vous dites que Roussel ciblait les préfectures « pour dénoncer le gouvernement ». Ici, vous dites qu’on fait pression sur « les représentants de l’Etat ». Faudrait savoir : qui décide dans ce pays des « mesures d’urgence sociale » ? L’Etat ou le gouvernement ?

          Et puis, sil e but est de poser la question de la propriété, du pouvoir et de la production, quel est le sens d’une attaque sur les préfectures, qui n’ont aucun pouvoir ni sur la propriété, ni sur le pouvoir, ni sur la production ?

          [Mais l’antidote n’est pas de renoncer à parler de lutte de classes. C’est au contraire de pousser cette logique jusqu’au bout : ne pas seulement dénoncer ceux qui possèdent ; expliquer comment ils possèdent ; ne pas seulement dénoncer les profits ; expliquer comment ils sont produits ; ne pas seulement réclamer une redistribution ; poser la question du pouvoir sur la production ; ne pas seulement vouloir prendre le pouvoir politique ; construire le pouvoir social des producteurs.]

          Mais quel rapport avec « l’occupation des liens de pouvoir » ? En quoi occuper une préfecture ou l’Elysée permettrait de « expliquer comment ils possèdent, comment les profits sont produits, poser la question du pouvoir sur la production » ?

          [C’est là que je pense que la notion de « front de classe productif » pourrait avoir une portée réelle conséquente.]

          Je ne sais pas vous dire, je ne sais pas en quoi consiste précisément ce « front de classe productif ».

          [Enfin, À la Fête de l’Huma 2026, Fabien a également parlé de :-rétablissement de l’ISF ; -cotisations sur les revenus financiers et les dividendes ; -taxation des gros héritages ;-nationalisation bancaire et pôle public du crédit ; -financement public à taux bonifiés, voire nuls ou négatifs, selon des critères sociaux et écologiques ; -50 % de représentants des salariés dans les conseils d’administration, à égalité avec les actionnaires ; -nationalisation-sanction de Total et pôle public de l’énergie en lien avec le Plan Climat Empreinte 2050.]

          Oui. Et alors ? l’ISF ou la taxation des gros héritages, pourquoi pas, mais ce sont des mesures qui ne changeront pas grande chose. Dans le meilleur des cas, cela rapportera une dizaine de milliards qui iront dans le trou du déficit. Si, comme vous-même l’admettez, la véritable question est celle de la production, on voit mal en quoi ces mesures changeront quelque chose. Sur le 50% des représentants salariés dans les conseils d’administration, j’ai déjà montré plus haut que cela ne peut avoir qu’un résultat, le retrait des investisseurs privés des entreprises françaises. La nationalisation-sanction de Total est une proposition ridicule, reposant sur l’assimilation de Total 2026 à Renault 1945, assimilation qui n’a ni queue ni tête. Quant au « financement à taux bonifiés, voire nuls ou négatifs, selon des critères sociaux et écologiques », je suis étonné que vous souteniez cette mesure : c’est vous-même qui écrivez que la bataille essentielle est celle de la production, et ici vous soutenez une mesure dans laquelle on oriente l’investissement sur des critères n’ont rien à voir avec la production…

          Finalement, de toutes ces mesures que vous listez, la seule qui pourrait sérieusement conduire à des changements sur la question de la production, c’est la nationalisation du crédit. Tout le reste est un fatras de fausses bonnes idées qui montrent le manque de colonne vertébrale idéologique.

      • Lhaa Francis dit :

             La République n’a pas besoin de chimistes. En foi de quoi, on raccourcit Lavoisier d’une tête. Il eût peut-être mieux valu lui laisser tondre quelques paysans en échange  de ses  ”  bidouilles alambiquées  “, qui auraient été vitales pour le plus grand nombre, et pourquoi pas mettre sur pied un programme de RD financé par l’Etat. On aurait devancé les  ”  cosaques  ” d’un siècle et demi.

  13. MJJB dit :

    “Ce que les médias numériques font, c’est détruire l’un des piliers de tout apprentissage, qu’est le rapport au temps. C’est la concentration, la constance, l’effort, la discipline qui en pâtissent. En offrant une réponse facile et immédiate à toute demande, la civilisation numérique change notre perception du temps, et donc de l’effort – parce que l’effort mesure toujours une extension dans le temps. Au point que nous ne supportons plus le moindre délai, le moindre retard, la moindre attente. Or, l’attente, la patience jouent un rôle fondamental dans la construction de la pensée.”

     
    N’est-ce pas Socrate qui gémissait contre l’invention de l’écriture, et de ses effets néfastes sur la mémoire et les capacités de réflexion ? Mais il n’avait pas entièrement tort, n’est-ce pas ? Pour toute innovation technique majeure (hier l’écriture, aujourd’hui les médias numériques), il faut en passer par une phase plus ou moins longue “d’essuyage des plâtres”… A court terme, il en résulte plus de dégâts qu’autre chose. A plus long terme, tout le monde s’en trouve mieux, l’humanité a accompli un progrès décisif. La crétinisation est inéluctable, mais elle ne sera que temporaire. Il ne faut pas croire que le monde finit, uniquement parce que nous avons la malchance de faire partie de ces générations qui perdront plus à ce bouleversement qu’elles y gagneront. Qui a dit que le progrès devait être nécessairement affectueux et câlin (en jargon actuel, ne dirait-on pas plutôt “bienveillant”) ?…

    • Descartes dit :

      @ MJJB

      [N’est-ce pas Socrate qui gémissait contre l’invention de l’écriture, et de ses effets néfastes sur la mémoire et les capacités de réflexion ?]

      Franchement, cela m’étonnerait beaucoup que Socrate ait « gémit contre l’invention de l’écriture ». D’une part, parce que c’aurait été un gémissement un peu décalé, compte tenu du fait qu’à l’époque de Socrate l’écriture existait dans la région depuis un millénaire. Et d’autre part, parce que nous connaissons les dits de Socrate grâce au fait que Platon les a couchés par écrit. Je vois mal Platon, qui se voyait en scribe de Socrate, reproduire une diatribe contre l’invention de l’écriture…

      Que Socrate ait pu souligner les effets de l’invention de l’écriture sur les capacités de mémorisation, c’est possible, d’autant plus que ces effets sont réels. Mais je demande à voir un texte où Socrate apparaît « gémissant contre l’invention de l’écriture »…

      [Pour toute innovation technique majeure (hier l’écriture, aujourd’hui les médias numériques), il faut en passer par une phase plus ou moins longue “d’essuyage des plâtres”…]

      Vous me rappelez les gens qui énoncent des propositions absurdes, et qui ensuite se défendent en disant « Einstein aussi est paru absurde à son époque ». Ce n’est pas parce que certaines propositions vraies ont été taxées d’absurdes que toute proposition absurde est vraie. Il y a des innovations techniques qui, après une période « d’essuyage des plâtres », se sont révélées fécondes. Mais d’autres se sont traduites par des effets négatifs sans contrepartie suffisante, et ont été abandonnées.

      [A court terme, il en résulte plus de dégâts qu’autre chose. A plus long terme, tout le monde s’en trouve mieux, l’humanité a accompli un progrès décisif.]

      Des fois oui, et des fois non. Et quelquefois on ne s’est trouvés mieux qu’à partir du moment où l’on a pu imposer à « l’innovation » en question des contraintes majeures. Pensez au nucléaire : depuis les deux bombes américaines sur le japon, personne n’a jamais plus lancé une arme nucléaire, pourtant pensée pour être utilisée. Il faut croire que les « plâtres à essuyer » dépassent de très loin les avantages que les civilisations humaines peuvent en tirer…

      [La crétinisation est inéluctable, mais elle ne sera que temporaire.]

      Ou pas. Peut-être que dans un siècle le smartphone sera comme l’arme nucléaire : personne ne s’en servira pour faire ce pourquoi il a été conçu…

      [Il ne faut pas croire que le monde finit, uniquement parce que nous avons la malchance de faire partie de ces générations qui perdront plus à ce bouleversement qu’elles y gagneront. Qui a dit que le progrès devait être nécessairement affectueux et câlin (en jargon actuel, ne dirait-on pas plutôt “bienveillant”) ?…]

      Personnellement, je continue à croire à la capacité de l’être humain à résoudre les problèmes. Soit l’habitude permettra aux utilisateurs de dépasser par eux-mêmes les problèmes introduits par la nouvelle technologie, soit – et je pense que c’est le plus probable – on imposera les restrictions indispensables pour empêcher ces technologies de nous crétiniser. Et de ce point de vue, les gagnants seront ceux qui imposeront ces restrictions le plus tôt…

  14. P2R dit :

    @ Descartes
     
    Je ne sais pas si vous êtes amateur de littérature horrifique, mais je vous recommande chaudement la lecture de ce petit texte: ça dure 2 minutes, mais ça vous glace le sang pour la journée…
    https://www.lesechos.fr/politique-societe/education/temps-de-travail-des-enseignants-vacances-tutorat-11-milliards-par-an-pour-repenser-lecole-de-fond-en-comble-2253752

    • Descartes dit :

      @ P2R

      [Je ne sais pas si vous êtes amateur de littérature horrifique, mais je vous recommande chaudement la lecture de ce petit texte: ça dure 2 minutes, mais ça vous glace le sang pour la journée…]

      Il faudrait lire en détail le rapport, parce qu’il faut se méfier des résumés faits par les journalistes, souvent très orientés. Mais si le résumé est fidèle, ce ne serait qu’un n-ième rapport qui va dans le sens d’une entrée en force du « soin » dans l’école, à l’image de ce qui se fait dans les pays anglosaxons. Il est vrai que dans ces systèmes les enfants n’apprennent pas grande chose à l’école, mais ils s’y sentent comme à la maison. L’idée que l’école consacrerait du temps au « contrôle des émotions » et à « l’estime de soi » des élèves, la proposition de former les enseignants au « secourisme en santé mentale », l’idée d’inclure dans l’infirmerie scolaire toute une variété de « thérapeutes » relève de ce registre.

      Cette proposition, là encore, sous réserve que le résumé soit fidèle, pose quand même une question sur la vision que nous avons de l’avenir de la société. Il y a bien entendu la question de la toute-puissance du « soin », qui fait de chacun de nous un malade. Mais il y a aussi le fait que l’ambition intellectuelle se trouve de toute évidence mise de côté. Les « enseignements disciplinaires » (il est clair que le dernier mot de l’expression ne suscite guère l’enthousiasme) cède le pas devant les « compétences » qualifiées de « techniques et pratiques » (électricité, informatique, jardinage, nage, cuisine) ou des capacités à « communiquer ». L’élève est perçu non comme un adulte en formation qu’il faut stimuler à développer pleinement ses capacités, mais comme une sorte de malade qu’il ne faut surtout pas brusquer, sous peine de « l’angoisser ».

      J’aimerais qu’on m’explique quel est l’intérêt d’enseigner le « jardinage » ou la « cuisine » à l’école. Ce n’est pas que ces techniques ne soient pas utiles et respectables, mais n’est ce pas la famille le lieu logique de cette transmission ? N’est-ce pas là des activités que parents et enfants peuvent partager, et où se transmet une forme de patrimoine familial ? Et plus généralement, n’est ce pas aux parents que de soigner « l’estime de soi » et le « contrôle des émotions » de leur progéniture ? En fait, ce projet est traversé par un non-dit : l’école doit suppléer à l’absence, la paresse ou au désintêret des parents. C’est là une réalité qu’on préfère, de toute évidence, ne pas aborder.

      Réformer l’école ? Pourquoi pas. Mais cela passe par une réflexion d’abord sur ce que l’école doit faire – et donc en creux de ce qu’elle ne doit pas ou ne peut pas faire. L’école ne peut pas se substituer aux parents, à l’hôpital, à la police, au club social ou sportif. Une institution ne peut être efficace si elle n’est pas spécialisée, si elle est censée réparer tous les maux de la société. L’école est le lieu de la transmission d’un certain nombre de connaissances, de savoirs, et d’un certain cadre de référence qui permet aux citoyens de dialoguer entre eux. C’est cela sa mission, et rien d’autre. Le jardinage ou la santé mentale, ce n’est pas son problème.

      • antoine dit :

        Vous avez attisé ma curiosité et j’ai parcouru le rapport en lien aussi avec notre échange plus haut.
        Au-delà de la seule question du « soin », le rapport part du principe qu’il faut « mettre l’élève au centre » (ce qui figure déjà dans la loi) et donc s’adapter à la diversité des profils d’élèves. C’est pour moi une aberration dans la mesure où cela fragilise la transmission d’un monde commun mais il semble que cela ne soit plus une priorité pour grand monde. Et même si on garde les objectifs formulés par les auteurs du rapport eux-mêmes, il y a très peu de chance que leurs lubies aboutissent !Je note 3 impasses évidentes mais on pourrait sans doute allonger la liste.La réduction de la place des familles :  le rapport souhaite absolument mieux les intégrer mais si c’est l’élève qui est au centre, les parents ne peuvent être que des satellites, marginalement intégrés à une communauté éducative de plus en plus élargie et donc de plus en plus nébuleuse. Cela apparaît très clairement dans le rapport où les parents sont une ressource et en même temps un vecteur d’inégalités à éloigner. L’avantage c’est que la responsabilité d’éduquer et de transmettre est largement diluée. Plus personne ne pourra donc craindre aucun reproche en cas d’échec.

        -l’engraissement du mammouth : Alors que les dépenses publiques sont contraintes, les auteurs réclament 11 milliards en plus des sommes déjà dégagées par la baisse démographique. Toujours plus d’argent, toujours plus de personnel, toujours plus de procédures et de formations, mais toujours aussi peu d’objectifs clairs. Le temps consacré à coordonner, accompagner et individualiser finit par concurrencer le cœur même de la mission scolaire. Qui s’imagine vraiment que ça peut devenir autre chose que des usines à gaz au sein desquelles seuls les plus dotés en capital culturel peuvent naviguer ?

          – la hausse des inégalités Le rapport entend élargir les compétences reconnues par l’École afin que ce ne soit pas tjrs les mêmes qui soient valorisés (cad ceux qui savent poser des équations et réciter des poésies). C’est notamment ainsi que sont justifiés les enseignements du jardinage et de la couture. Or les compétences acquises en dehors de l’École sont parmi les plus inégalement réparties socialement (aisance orale, pratiques culturelles, capacité à travailler en projet, confiance face aux adultes, familiarité avec certaines formes de langage, expériences artistiques ou sportives…). L’École risque donc en valorisant des compétences acquises hors d’elle, de renforcer la reproduction sociale. C’est déjà un peu le cas avec la nouvelle épreuve dite du grand oral.J’ai l’impression que les Anglo-saxons (auxquels les auteurs du rapport ne se réfèrent d’ailleurs jamais) ont su garder une forme d’exigence et d’autorité dans leurs systèmes. Je déplore moins l’intégration du soin, que son absolutisation et que la disparition concomitante de devoirs et des exigences claires vis-à-vis des élèves ET de leurs parents.
         

        • Descartes dit :

          @ Antoine

          [Vous avez attisé ma curiosité et j’ai parcouru le rapport en lien aussi avec notre échange plus haut.]

          Je dois dire que j’ai essayé de le lire, mais que j’ai vite décroché. Je l’ai trouvé de bien piètre qualité, non seulement dans les propositions, qui n’ont rien de bien nouveau, mais surtout qu’elles ne sont justifiées par aucun raisonnement. Sans compter avec les contradictions comme celle qui consiste à demander à l’école de « construire du commun » et dans la même phrase de « valoriser les différences ».

          [Au-delà de la seule question du « soin »,]

          C’est quand même une question fondamentale. Faire de l’école un « lieu de soin » et non plus un « lieu de transmission », c’est une évolution qui change fondamentalement l’école. Non seulement dans son fonctionnement, mais aussi dans son rôle social. Il ne faut tout de même pas oublier que le soin est la fonction qui structure la famille.

          [le rapport part du principe qu’il faut « mettre l’élève au centre » (ce qui figure déjà dans la loi) et donc s’adapter à la diversité des profils d’élèves. C’est pour moi une aberration dans la mesure où cela fragilise la transmission d’un monde commun mais il semble que cela ne soit plus une priorité pour grand monde.]

          Il y a là je pense un problème idéologique de fond. Le mot « transmission » figure en fait très peu dans le rapport : j’ai compte quatre occurrences (hors bibliographie), toutes dans un contexte négatif. On parle de « développer », de « construire », de « créer », de « former », mais jamais de « transmettre ». Ainsi, on trouve des formules comme « L’un des défis majeurs pour l’institution (…) consiste à honorer la promesse de produire du commun ». Comme si l’école pouvait fabriquer – et fabriquer ex nihilo, notez le bien – un cadre de référence. C’est cette opération intellectuelle qui permet de mettre « l’élève au centre du système ». Car dès lors que l’école transmet, l’élève (qui ne sait pas) est forcément placé en position subordonnée par rapport à l’enseignant (qui sait) et à l’institution (qui décide ce qui doit être appris). Ce n’est qu’en éliminant la transmission des objectifs de l’école qu’on arrive à changer son « centre ».

          Les auteurs du rapport assument en fait une position ultra-individualiste. Ainsi ils écrivent : « Prendre en compte la diversité des élèves de manière bienveillante suppose d’évoluer d’un système scolaire normatif, dans lequel le jeune doit s’adapter à un cadre rigide prédéterminé, vers un modèle flexible, centré sur le développement de chaque jeune. » Sauf qu’on comprend mal ce que pourrait être le « développement d’un jeune » en dehors d’un cadre normatif. Car un jeune arrive dans un monde qui existait avant lui, et si l’on veut « faire du commun », il comprenne que c’est à lui d’intégrer les règles qui font que ce monde fonctionne, et non l’inverse. La « bienveillance » à laquelle appellent les auteurs du rapport conduit tout droit à fermer la porte à tout ce qui pourrait ressembler à une règle commune. Car comment avoir des règles communes sans un « système normatif » ?

          C’est là la principale contradiction du rapport : les auteurs veulent « faire du commun », mais aussi « mettre l’élève au centre du système ». La contradiction est évidente, et elle l’est d’autant plus que « l’élève » en question n’est pas un élève abstrait, qui subsumerait l’ensemble des élèves, mais un élève concret avec son histoire, ses origines, ses handicaps réels ou supposés. Comment un système aussi polycentrique pourrait « faire du commun » ?

          [Et même si on garde les objectifs formulés par les auteurs du rapport eux-mêmes, il y a très peu de chance que leurs lubies aboutissent ! Je note 3 impasses évidentes mais on pourrait sans doute allonger la liste.]

          Les propositions concrètes ont peu de chances d’être mises en œuvre. Mais ce rapport viendra certainement renforcer idéologiquement la dérive vers une « école du soin ».

          [- La réduction de la place des familles : (…) Cela apparaît très clairement dans le rapport où les parents sont une ressource et en même temps un vecteur d’inégalités à éloigner. L’avantage c’est que la responsabilité d’éduquer et de transmettre est largement diluée. Plus personne ne pourra donc craindre aucun reproche en cas d’échec.]

          Le rapport illustre assez bien la position ambigüe qui est celle des partisans de l’école « inclusive » vis-à-vis des parents. D’un côté, ils sentent bien qu’il est difficile à l’école – quelle qu’elle soit – de fonctionner contre les parents. D’un autre, faire monter les parents à bord, c’est créer un système de surveillance qui limite sévèrement l’autonomie de l’enseignant…

          [-l’engraissement du mammouth : Alors que les dépenses publiques sont contraintes, les auteurs réclament 11 milliards en plus des sommes déjà dégagées par la baisse démographique. Toujours plus d’argent, toujours plus de personnel, toujours plus de procédures et de formations, mais toujours aussi peu d’objectifs clairs.]

          Au fond, le modèle idéal pour les auteurs du rapport est l’enseignement individuel, où chaque enfant aurait un précepteur comme cela se faisait à une époque pour les enfants des classes supérieures. Problème : ce système est impossible de généraliser à une éducation de masse à un coût raisonnable.

          [– la hausse des inégalités Le rapport entend élargir les compétences reconnues par l’École afin que ce ne soit pas tjrs les mêmes qui soient valorisés (cad ceux qui savent poser des équations et réciter des poésies). C’est notamment ainsi que sont justifiés les enseignements du jardinage et de la couture. Or les compétences acquises en dehors de l’École sont parmi les plus inégalement réparties socialement (aisance orale, pratiques culturelles, capacité à travailler en projet, confiance face aux adultes, familiarité avec certaines formes de langage, expériences artistiques ou sportives…). L’École risque donc en valorisant des compétences acquises hors d’elle, de renforcer la reproduction sociale.]

          Plus généralement, il y a une bonne dose d’utopie dans la croyance que dans une société structurellement inégale, l’école pourrait effacer les inégalités. D’ailleurs, ce n’est pas ce que veulent les parents, qui tiennent absolument – et cela quelque soit d’ailleurs leur niveau social – à ce que leurs enfants héritent de leur statut, et demandent à l’école de faire précisément cela. Celui qui n’a pas vu un enseignant faire des pieds et des mains pour s’assurer que son enfant puisse aller au “bon” collège ou au “bon” lycée malgré la carte scolaire, n’a rien vu. Et c’est sur ces enseignants qu’il faut compter pour faire de “l’égalité” le principe cardinal de l’école ?

      • Bob dit :

        @ Descartes
         
        [ à l’image de ce qui se fait dans les pays anglosaxons. Il est vrai que dans ces systèmes les enfants n’apprennent pas grande chose à l’école, mais ils s’y sentent comme à la maison]
         
        C’est ce que je croyais aussi, mais la surprise de voir le Royaume-Uni premier européen (si l’on excepte la petite Estonie) et à une honorable 8e place après les pays asiatiques me fait reconsidérer ce point de vue.
         
        [Mais cela passe par une réflexion d’abord sur ce que l’école doit faire – et donc en creux de ce qu’elle ne doit pas ou ne peut pas faire]
         
        Il me semble significatif que le ministère chargé de transmettre ces savoirs ait changé de nom en 1932. Jusque-là, tout était clair : on transmet des connaissances aux élèves au sein du ministère de l’Instruction publique. Pour quelle raison fut-il décidé de le renommer Education nationale ? je l’ignore. Mais à cet instant, le ver était dans le fruit. Car l’éducation est le rôle de parents, pas du professeur qui instruit et transmet un savoir, et seulement cela (c’est déjà beaucoup). L’intitulé du ministère – Education nationale – a donc contribué à brouiller les cartes, si bien que de nos jours, on ne sait plus qui est censé faire quoi. Avec l’efficacité et les résultats que l’on sait.

        • Descartes dit :

          @ Bob

          [« à l’image de ce qui se fait dans les pays anglosaxons. Il est vrai que dans ces systèmes les enfants n’apprennent pas grande chose à l’école, mais ils s’y sentent comme à la maison » C’est ce que je croyais aussi, mais la surprise de voir le Royaume-Uni premier européen (si l’on excepte la petite Estonie) et à une honorable 8e place après les pays asiatiques me fait reconsidérer ce point de vue.]

          Au risque de me répéter, et excusez-moi si je crie, mais il faut bien enfoncer cette idée dans la tête des lecteurs : PISA EVALUE LES COMPETENCES DES ADOLESCENTS, ET NON PAS LA QUALITE DE L’ECOLE. Les « compétences » évaluées par PISA sont développées à l’école, mais en partie seulement. Elles sont aussi développées en regardant les médias, dans le contact avec les parents et les pairs. Prenez la question des pourcentages : bien avant qu’on voit cela à l’école, ma mère m’avait expliqué ce que représentaient les écriteaux « réduction de 10% » au supermarché. Alors, quand PISA constate que les enfants du pays X ont plus de difficulté à calculer une réduction que ceux du pays Y, doit on attribuer cette différence aux systèmes scolaires, ou à la transmission dans la famille ?

          Les Britanniques ont une culture financière – et les compétences qui vont avec – que les Français n’ont pas. Mais cette culture n’est pas acquise à l’école. Elle est acquise dans le milieu familial, mais aussi en regardant une télévision qui est bien plus pédagogique que la nôtre sur ces questions. C’est pourquoi PISA n’est pas un bon thermomètre du système scolaire : parce qu’il teste des compétences qui ne sont pas transmises uniquement par le système scolaire.

          [« Mais cela passe par une réflexion d’abord sur ce que l’école doit faire – et donc en creux de ce qu’elle ne doit pas ou ne peut pas faire » Il me semble significatif que le ministère chargé de transmettre ces savoirs ait changé de nom en 1932. Jusque-là, tout était clair : on transmet des connaissances aux élèves au sein du ministère de l’Instruction publique. Pour quelle raison fut-il décidé de le renommer Education nationale ? je l’ignore.]

          Au départ, c’est pour de bonnes raisons. D’une part, il acte une réalité qui était en fait présente depuis Jules Ferry mais qu’on avait du mal à assumer : l’école ne pouvait pas se contenter de transmettre des savoirs, elle fournit aussi un cadre de référence commune à tous les Français : un « roman national », une vision rationaliste et cartésienne du monde, un attachement aux institutions républicaines… Mais il y avait un deuxième objectif, qui était de casser le système dual, celui d’une école pour le peuple (l’école primaire de Ferry, à qui on réservait le mot « instruction ») et une autre pour la bourgeoisie (le Lycée, qui en fait commençait dès les petites classes, et qui avait droit au mot « éducation »).

          [Mais à cet instant, le ver était dans le fruit. Car l’éducation est le rôle de parents, pas du professeur qui instruit et transmet un savoir, et seulement cela (c’est déjà beaucoup).]

          C’est une vision qui ne correspond pas – et ne peut correspondre – à la réalité. Quand l’école développe un « roman national », transmet-elle un « savoir » ? Bien sur que non. Prenons par exemple le « roman national ». Celui-ci est construit en sélectionnant les épisodes de l’histoire, mettant certains faits et personnages en valeur, occultant d’autres. Et ce choix a pour objet de fournir non pas un « savoir », mais un cadre de référence civique et moral. De la même manière, lorsque l’école proclame que le seul « savoir » légitime est le savoir scientifique, elle prend une position qui dépasse la simple transmission d’un « savoir », pour rentrer dans le domaine de l’idéologie.
          L’école n’a pas seulement une fonction de transmission de savoirs. Elle transmet aussi un cadre de référence commun à tous les citoyens, qui leur permet de dialoguer et de constituer une nation. Elle impose une langue qui, historiquement, n’a pas toujours été la langue des parents. Elle impose une vision du monde rationaliste et cartésienne qui, historiquement, ne correspondait pas non plus.

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