La violence: une nouvelle façon de consommer

« La société de consommation a besoin de ses objets pour être
et plus précisément elle a besoin de les détruire. » (Jean Baudrillard)

Le 17 octobre dernier, en voyant s’effondrer le beffroi de la mairie de Limoges, j’ai ressenti une profonde tristesse. Oui, je sais, ce n’est pas un sentiment à la mode, ces jours-ci. Alors que la « colère », naguère péché capital, a remplacé pour une partie de la gauche la lutte des classes en tant que moteur de l’Histoire, et qu’elle semble pouvoir expliquer – et souvent de l’explication à la justification il n’y a qu’un pas – à peu près n’importe quoi, je revendique au contraire la tristesse, à mon sens une émotion bien plus positive. Parce que si la colère invite à laisser libre cours à ses pulsions, la tristesse pousse au contraire à la réflexion. A se poser des questions, à regarder en arrière et à se demander comment on en est arrivés là, retour indispensable si on veut pouvoir changer quelque chose.

L’effondrement du beffroi de la mairie, disais-je, m’a attristé. J’ai eu le sentiment, toutes proportions gardées, de revivre l’effondrement de la flèche de Notre-Dame de Paris. Un morceau de notre patrimoine, un monument qui nous attache à notre histoire, un bien pensé pour embellir notre quotidien qui disparaît sans retour en quelques minutes fatales. Mais cette tristesse n’est pas à la mesure de la perte en elle-même. Je ne me souviens pas l’avoir éprouvé avec la même intensité lorsque le feu provoqué par les fusées lancées lors d’une manifestation de pécheurs a consommé en 1994 le palais du Parlement de Bretagne. Et je ne suis pas le seul je pense (1) : la réaction publique avait alors été bien plus modérée. Peut-être parce qu’à l’époque cela n’apparaissait pas comme une allégorie de la lente descente aux enfers de notre pays. Au-delà de leur origine réelle, le feu de Notre-Dame hier, celui de Limoges aujourd’hui apparaissent comme des métaphores de ce qui arrive à notre pays, à notre patrimoine, à notre tissu social lui-même.

On aurait tort à mon avis à s’arrêter simplement à la journée du 17 octobre dernier. Ce serait une erreur que de ne pas comprendre que si cette journée a permis à certains phénomènes sociaux de se manifester d’une manière éruptive, ces forces travaillent notre société de manière plus ou moins souterraine depuis longtemps. Prenons par exemple la violence « politique ». Il y a eu de tous temps des idéologies qui assument l’idée que la violence est un instrument politique parfaitement acceptable, quelquefois nécessaire pour « accoucher l’histoire ». Mais au cours de notre histoire, cette vision du monde était traditionnellement réservée à des mouvements groupusculaires, qui du fait même de leur faible représentativité n’avaient guère de possibilités de peser dans une logique de contestation de masse. La violence permettait à ces groupuscules d’acquérir une visibilité et un poids sans proportion avec leurs effectifs ou l’influence de leurs idées – pensez à Action Directe et consorts.

Ce qu’il y a de nouveau dans la situation actuelle est qu’un mouvement qui prétend être un « mouvement de masse » comme LFI arrive à qualifier de « légitime » (2) l’usage de la violence sur le plan théorique, alors qu’il se place dans une perspective de conquête du pouvoir institutionnel à court terme. La formule de Bally Bagayoko, « dans certaines circonstances, la violence peut être légitime » est de ce point de vue loin d’être anecdotique. Elle doit être prise au sérieux, d’autant plus qu’aucun dirigeant de LFI n’a cru devoir la contester. Au contraire : l’expression d’autres dirigeants de LFI va dans le même sens. Comme souvent, l’exemple vient de tout en haut. Il n’y a qu’à entendre Mélenchon justifiant « dans certains contextes » la formule ACAB (acronyme anglais pour « tous les flics sont des salauds »). La formule de Bagayoko mérite donc une analyse sérieuse.

Déclarer qu’il peut y avoir une violence « légitime » en dehors de celle exercée par l’Etat revient à contester l’un des principes fondateurs de l’Etat moderne. Car l’Etat n’a pas toujours eu « le monopole de la violence légitime », pour reprendre la formule de Max Weber : dans les sociétés prémodernes, la violence exercée par des acteurs privés était parfaitement légitime, codifiée et réglée par des traditions ayant force de loi. Pensez à la tradition de la « vendetta » dans les sociétés claniques, ou la place donnée dans le droit médiéval à la vengeance ou le conflit armé entre membres de la noblesse. A la renaissance, le duel, qui permettait de régler par la violence des querelles entre individus ou entre familles, restait parfaitement accepté. Ces formes de violence privée « légitime » disparaissent progressivement à la fin de la Renaissance, quand l’Etat s’affirme comme entité autonome. Ainsi, le duel privé – qui provoquait sous Henri IV des centaines, voire des milliers de morts dans l’aristocratie, une perte de capital humain loin d’être négligeable – fait l’objet de plusieurs interdictions à partir du XVIème siècle qui ne sont pas vraiment appliquées. Ce n’est pas par hasard si les interdictions deviennent effectives sous Richelieu, avec mes prémisses de l’Etat moderne.

Vous me direz que tous ces révolutionnaires dont j’ai fait l’éloge ici, que ce soit en Angleterre au XVIIème siècle, en France au XVIIIème, et partout au XIXème et XXème siècle, ont admis l’usage de la violence en dehors de l’Etat et même contre lui. Mais il faut faire ici une différence fondamentale entre violence NECESSAIRE et violence LEGITIME. Je ne conteste nullement que dans certaines circonstances la violence puisse être nécessaire. Le cas de légitime défense en fournit un très bon exemple (3). Mais la question que se sont posés ces révolutionnaires vis-à-vis de l’usage de la violence est celle de sa nécessité, et non celle de sa légitimité. A ma connaissance, aucune révolution moderne n’a admis comme principe qu’il y ait une violence légitime en dehors de l’Etat. Même celles qui ont admis la nécessité d’user de violence contre l’Etat existant aspiraient, une fois la révolution accomplie, à fonder un régime où le monopole de la violence légitime appartiendrait qu’à celui-ci. Ni Cromwell, ni Robespierre, ni Lénine n’auraient souscrit au commentaire de Bagayoko.

Reste à se demander si Bagayoko réalise lui-même ce qu’il est en train de dire. A-t-il réfléchi au sens des mots qu’il emploie ? A cette question, il est logique de répondre « oui ». D’abord, parce qu’on risquerait le procès en mépris, et aussi probablement en racisme, si l’on répondait par la négative. Ensuite, parce que l’intéressé lui-même n’a pas retiré ces mots malgré les protestations. Enfin, parce que Bally Bagayoko est, si je crois sa biographie officielle, « diplômé en géopolitique » d’une prestigieuse université parisienne. Difficile d’imaginer que la problématique du « monopole de la violence légitime », énoncée par Max Weber en 1919 et qui est au cœur de la définition moderne de l’Etat, lui soit inconnue. Il faut donc voir dans sa formule – qui s’insère parfaitement dans le discours de LFI – le reflet de la conception de l’Etat que me mouvement fait sienne. Un Etat qui n’aurait pas, ontologiquement, le monopole de la violence légitime.

Ce qui ouvre la question, fort inquiétante, de savoir qui décide des circonstances qui rendent la violence légitime. Sur ce point, Bally Bagayoko pas plus que ses amis ne fournissent de véritable indication. Ce serait déjà problématique dans une organisation institutionnalisée, ayant des organes de décision collective. Mais cela l’est d’autant plus dans un mouvement « gazeux », ou chacun est censé détenir individuellement le pouvoir de décider de son engagement. Et on le voit chaque fois que la gens mélenchonesque se trouve mêlée à l’usage de la violence – comme ce fut le cas lors de l’affaire Deranque. A chaque fois, la position du gourou est la même : « je ne suis pas responsable de ce que font les gens, chacun fait ce qu’il veut ». C’est donc chaque individu, chaque militant, qui décide si les « circonstances » rendent « légitime » l’usage de la violence légitime. On voit tout de suite où ce genre de vision nous mène. Tiens, prenez la tuerie raciste de Trappes. Kevin T. a de toute évidence jugé que les « circonstances » rendaient sa violence « légitime ». Si j’étais son avocat, je ne manquerais pas de citer Bagayoko à la barre. Après tout, s’il est vrai que les discours racistes peuvent pousser certains au passage à l’acte, cela est aussi vrai de ceux qui disent que « dans certaines circonstances le recours à la violence est légitime », non ? Curieusement, personne ne semble avoir fait le lien…

Mais il serait injuste de singulariser le rôle de LFI dans la légitimation de la violence politique, alors que c’est un phénomène qui traverse la société toute entière. Sarkozy avait imprudemment jugé que le fait que « désormais, quand il y a une grève en France, personne ne s’en aperçoit » était un signe de modernité. Il n’a pas vu que si la grève devient imperceptible – y compris pour le gouvernement – alors cela alimente l’idée que seule une action plus radicale – et donc plus violente – est susceptible d’attirer l’attention. De ce point de vue, Emmanuel Macron a fait beaucoup mieux. Ce n’est pas ici les mots qu’il faut regarder, mais les actes. Le règne de Macron poussa jusqu’à ses dernières limites l’abandon du « principe de réactivité », cher à Pierre Rosanvallon, qui veut que les gouvernants soient à l’écoute du peuple et prennent en compte ses demandes même lorsqu’aucun texte ne les y oblige. C’est en vertu de ce principe que François Mitterrand a retiré le projet de loi Savary alors qu’il avait une majorité pour la voter, que Jacques Chirac n’a pas promulgué le texte instituant le CPE alors qu’il avait été voté par le Parlement, et que d’autres gouvernements tout au long de notre histoire ont fait des concessions plus ou moins importantes sans en être juridiquement contraints. Ce n’est pas parce qu’on peut faire quelque chose que c’est une bonne idée de le faire. Macron, au contraire, a pris exemple sur Juppé : il a cru que rester « droit dans ses bottes » en toute circonstance est une qualité, alors que pour un politique c’est le plus grave des défauts. Macron s’est donc fait un point d’honneur à ne jamais reculer, quitte à jouer les matamores – souvenez-vous de ce sommet de puérilité que fut son « qu’ils viennent me chercher » – quitte à violenter la société. Pour ensuite devoir tout céder piteusement lorsque les manants sont « venus le chercher ». L’exemple du mouvement des « gilets jaunes », traité au départ avec le plus grand mépris, et à qui on finit par céder à hauteur de 15 Md€ après une nuit d’émeute, en fournit un excellent exemple. Cette logique – refus initial de toute concession aux demandes de la société, puis capitulation en rase campagne dès que la violence sociale se manifeste – a apporté de l’eau au moulin de ceux qui affirment que la violence est le seul moyen aujourd’hui d’être entendu.

Par la violence symbolique de ses méthodes de gouvernement, Macron a légitimé la réponse violente de la société. C’est que Macron, en bon énarque eurolâtre de la fin du XXème siècle – le parallèle avec le Juppé de 1995 est ici révélateur – a confondu le droit et la réalité. Ou plutôt, il a pensé que le premier primait sur la seconde. Il a oublié que le pouvoir d’un gouvernant est issu non pas d’un texte, fut-il constitutionnel, mais du consensus des gouvernés. Là où ses prédécesseurs avaient une conscience de la précarité de leur pouvoir – Sarkozy disait même « qu’il ne faut jamais oublier que le peuple français est un peuple essentiellement régicide » – et que cette conscience les poussait à écouter attentivement les réactions de la société et a en tenir compte, Macron a cru que du moment où il était protégé par la Constitution, que le texte lui donnait le pouvoir de faire, il pouvait ignorer le peuple.

Vouloir une présidence « jupitérienne » peut être une bonne chose, mais se prendre pour Jupiter c’est pousser le bouchon un peu loin. Dès lors qu’on n’a pas le pouvoir de foudroyer ceux qui s’opposent à vous, il faut les écouter un minimum et éviter de les provoquer si l’on ne veut pas qu’ils sortent les fourches. Parce qu’il n’a pas compris cela, Macron a cassé le délicat équilibre qui fait que les citoyens reconnaissent l’autorité d’un dirigeant même lorsqu’ils en sont mécontents. Sa fin de règne crépusculaire, parsemée de discours que personne n’écoute, de promesses auxquelles personne ne croît, des critiques de ceux qui ont été ses plus proches collaborateurs, sont la sanction – trop tardive, hélas ! – de cette erreur.

La légitimation de la violence chez les politiques n’apparaît pas par opération du Saint Esprit. Elle traduit une demande sociale. Elle est aussi intimement contenue dans la perspective victimiste qui traverse notre société. Car si chacun de nous est une « victime », alors la colère que nous inspire notre condition est parfaitement justifiée. Et dès lors que la colère est justifiée, difficile de refuser le même statut à la violence qui en est la manifestation. Ce raisonnement conduit à justifier non seulement des actes de violence purement gratuits, mais même des situations où la violence va clairement à l’encontre des intérêts que les sujets prétendent défendre. On excuse ceux qui mettent le feu à la bibliothèque ou le gymnase du quartier pour protester contre le manque d’équipements, à ceux qui dégradent le lycée pour protester contre la vétusté des bâtiments.

Le même argument sert pour justifier le pillage des commerces, qui serait le fait de jeunes des quartiers victimes de toutes sortes de discriminations et « en colère » de voir l’exposition insolente de tous ces biens auxquels notre société inégalitaire leur refuse l’accès. On avait déjà entendu ce raisonnement lors des émeutes qui ont suivi la mort de Nahel Marzouk, émeutes qui ont très vite perdu tout lien avec la mort du jeune en question. A chaque fois le raisonnement est le même : ces jeunes sont des victimes, ils ont donc raison d’être « en colère », et la violence est donc le produit – excusable – de cette colère. La boucle est bouclée.

Certains commentateurs tiennent à faire une différence entre une violence vue comme « politique » et une autre qui serait purement économique ou ludique. Mais il y a un élément qui réunit toutes ces formes de violence et leur donne une cohérence. C’est le fait que la violence est devenue une forme de consommation. On pourrait même dire, la forme ultime de la consommation, celle qui repose sur l’illusion que le bien que vous consommez est gratuit. Notre société de consommation est bâtie sur la production de biens interchangeables, destinés à être rapidement détruits et remplacés par d’autres dans une noria sans fin. La violence qui se développe depuis quelques années s’inscrit dans ce comportement. L’abribus que vous cassez, la poubelle que vous brûlez aujourd’hui seront remplacés demain par des objets équivalents et de manière apparemment gratuite. Celui qui pille un magasin se procure un bien gratuitement sans que symboliquement cela ne coûte à personne – on pouvait voir à la télévision un pillard consolant le commerçant présent sur les lieux en ces termes : « ne vous en faites pas, votre assurance va vous rembourser ». Autrement dit, je me sers mais je ne fais du mal à personne. L’assurance, l’Etat, ou n’importe quelle autre vache à lait magique paieront.

C’est cela pour moi l’aspect le plus frappant dans les mobilisations en cours : la perte de la notion de la valeur des biens, qui est le corollaire évident de la société de consommation. Que pense le lycéen qui met le feu à une poubelle ? A-t-il conscience de détruire gratuitement un objet qui a été fabriqué et payé par l’effort humain ? Comment justifierait-il la destruction de cet objet dont l’utilité est incontestable ? Que dirait-il si la poubelle de son immeuble disparaissait définitivement ? Sur ce sujet, le moins qu’on puisse dire est que la réflexion est inexistante. On pouvait ainsi voir lors de la manifestation une pancarte exhibant le slogan suivant : « vos poubelles s’en remettront, pas vous ». Mais qui est ce « vous » qui serait propriétaire des « poubelles » ? Ce ne sont pas « vos » poubelles qui brûlent, ce sont NOS poubelles. Celui qui porte cette pancarte voit les services publics – dont les poubelles font partie – non pas comme une propriété commune, mais comme le bien de quelqu’un d’extérieur/

Ces questions ne se posent pas parce que le lycéen en question vit dans un monde magique d’abondance. La poubelle qu’il a brûlée sera remplacée le lendemain par une poubelle neuve sans que, en apparence, personne ne soit lésée. Et ce qui est vrai de la poubelle est vrai de tout. Dès l’émeute terminée, on se dépêche à faire disparaître les traces, les abribus détruits sont réparés, les poubelles brûlées remplacées, les lycées endommagés remises en état, les carcasses de voitures noircies retirées et leurs propriétaires dédommagés par les assurances. Lorsqu’on met le feu à un bus, le service ne s’arrête pas. Lorsqu’on dégrade un distributeur automatique de billets, on peut y retirer son argent d’un distributeur tout neuf une semaine plus tard.

La violence aujourd’hui est fondamentalement consumériste. C’est une manière gratuite – du moins en apparence – de se faire plaisir, de satisfaire ses désirs ou son égo. Et parce qu’elle devient une manière de consommer presque normale, elle ne fait plus vraiment peur. En témoignent ces passants attablés paisiblement aux terrasses des cafés et regardant avec bonhomie le magasin d’en face se faire piller. Brûler une poubelle est presque devenu une activité normale, comme en témoigne l’étonnement de cet enseignant qui pestait contre les forces de l’ordre qui auraient chargé des lycéens « alors qu’ils ne faisaient que brûler des poubelles ». Et surtout, cette violence ne fait pas peur aux classes dominantes, qui regardent tout ça avec un certain amusement. Parce que ne vous faites aucune illusion, le pillage d’un magasin Nike ou de la FNAC ne terrorise nullement Bolloré.

Et c’est parce qu’il s’agit d’une violence « consumériste » que la barrière entre la violence contre les choses et la violence contre les personnes tient. Parce que si la magie de la société de consommation opère lorsqu’il s’agit de remplacer ou de réparer les objets cassés ou détruits, cette magie ne tiendrait pas s’il fallait faire face à des morts ou des blessés. C’est d’ailleurs pourquoi, dans l’imaginaire, seule la violence étatique fait des blessés, des vrais, avec nom et prénom, âge et personnalité – souvent racontée par leur famille en pleurs. La violence des manifestants ou des pillards n’en fait pas. Les policiers, les personnels de l’éducation nationale blessés ne sont qu’un chiffre. Sauriez-vous me citer le nom d’un de ces proviseurs blessés ? L’avez-vous entendu à la télé raconter son malheur ? Non, bien sûr que non. Pour le citoyen lambda, ils n’ont pas de nom ni prénom, pas de famille, et personne ne vient raconter leur triste histoire ou leurs souffrances.

C’est pourquoi j’ai du mal à croire qu’on puisse traiter le problème de la violence avec les instruments répressifs. On le sait, la violence légitime de l’Etat n’est efficace que lorsqu’il s’agit de faire face à des comportements que la société rejette majoritairement. Et pour ceux qui en douteraient, l’efficacité très relative de la lutte contre la consommation de stupéfiants est là pour le rappeler. Mais que faire lorsque la violence devient elle-même une forme de consommation ? Que faire lorsqu’elle devient jeu pour les uns, spectacle pour les autres, et pour d’autres encore une manière de faire les courses sans passer par la caisse ?

Descartes

(1) Qu’on me permette ici une digression. La réaction à l’incendie de la mairie de Limoges fournit un excellent exemple de ce qu’est une nation – et de ce qui ne l’est pas. Lorsque la destruction de l’édifice fut connue, la première réaction de notre premier ministre a été de déclarer que l’Etat financerait la reconstruction. Autrement dit, que l’argent versé dans leurs impôts par Marseillais et Parisiens, Aquitains et Alsaciens, Normands et Bretons, serait utilisé pour reconstruire un bâtiment que la plupart d’entre eux n’ont jamais vu et ne verront jamais. Et pourtant personne n’a réagi. Aucun représentant politique n’a protesté. Il n’y a eu personne pour crier « pas avec mes impôts ».

Cette réaction illustre parfaitement ce que j’appelle la « solidarité inconditionnelle et impersonnelle » qui définit pour moi la nation. La plupart des Français n’est jamais allé à Limoges, et encore moins à son hôtel de ville. Mais l’édifice fait partie d’un passé, d’une histoire, d’un patrimoine qui nous est commun, et qu’il nous semble important de préserver collectivement même si nous n’en jouissons pas individuellement. Et notre aide est donc acquise automatiquement, sans conditions. Vous noterez qu’aucune voix européenne ne s’est levé pour proposer son aide. Pas un seul Commissaire européen n’a proposé d’aider à la reconstruction, pas un seul parlementaire européen n’a proposé que l’argent des contribuables européens soit utilisé dans ce but. Et si une aide avait été proposée, il y a fort à parier de des voix se seraient élevés pour contester l’utilisation des moyens communs. Pourquoi ce qui est vrai à Paris ne l’est pas à Bruxelles ? Parce que la France est une nation, et que ses citoyens sont donc liés par cette « solidarité impersonnelle et inconditionnelle ». Les Européens, eux, ne le sont pas…

(2) Je rappelle que le mot « légitime » n’est pas un jugement de valeur, mais décrit une condition objective. Est « légitime » ce qui est conforme aux normes admises, aux lois, aux réglements.

(3) Il faut souligner que dans l’expression « légitime défense », ce qui est « légitime » c’est la « défense », et non l’acte accompli dans ce but. Tuer quelqu’un en état de légitime défense reste un crime. Le fait qu’il ait été accompli en état de « légitime défense » n’efface pas ce fait, ne rend pas l’homicide « légitime », il ne fait que l’excuser, que vous dispenser de peine.

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