En France, on n’a toujours pas de pétrole… et de moins en moins d’idées.

« Du temps que les femmes ne votaient pas, on faisait la guerre pour elles.
Maintenant qu’elles votent, on la fait pour le pétrole. Est-ce un progrès ? »
(Boris Vian)

Le prix pétrole flambe, et avec lui, celui de l’ensemble des hydrocarbures fossiles : essence, gasoil, gaz naturel. Et tout à coup, les politiques s’affolent. La dictature du court terme étant ce qu’elle est, l’élection présidentielle pourrait se jouer sur le prix à la pompe. Ceux qui exercent le pouvoir ont peur qu’on leur reproche, ceux qui aspirent à l’avoir font assaut de solutions pour démontrer aux Français que s’ils étaient aux commandes, cela ne se passera pas comme ça.

Commençons par les premiers. Et parmi eux, le méprisant de la République, qui n’hésite pas à déclarer que la crise n’est pas de son fait, qu’elle ne tient pas aux décisions prises par lui et ses gouvernements successifs. C’est là une demie-vérité, et donc un demi-mensonge. Car si le blocage du détroit d’Ormuz est pour moitié responsable de la situation, il y a un autre volet qu’on cherche à occulter, celui des sanctions contre la Russie, dont l’effet est de nous priver de la possibilité d’acheter gaz et pétrole russe. Il faut regarder l’histoire en face : les gouvernements européens ont fait le choix de pousser l’Ukraine – et autres pays de l’ancien pacte de Varsovie – à adhérer à l’OTAN, au risque de traverser la « ligne rouge » qui conduisait à la guerre. Ils ont ensuite fait le choix de sanctionner la Russie lorsque la guerre a éclaté. Il ne s’agit pas ici de discuter si ces décisions étaient ou non opportunes, mais de constater simplement qu’elles ont, comme toute décision politique, un coût. Un coût que notre président ne semble pas prêt à assumer devant les Français.

C’est là une perversion de la démocratie à laquelle on finit par s’habituer. Les princes qui nous gouvernent commandent les plats, mais ne nous parlent jamais du prix du menu. On le découvre plus tard, quand l’addition arrive. Et à ce moment-là, personne n’assume. Le calcul coût/avantage n’est jamais explicité et assumé devant les citoyens ex ante. On se contente de leur passer la facture ex post. Ceux-là même qui ont tenu les rênes de l’économie – n’est-ce pas, Bruno ? – nous expliquent que nous – j’insiste, nous, pas eux – avons été trop insouciants, trop dépensiers, et qu’il faut donc nous serrer la ceinture. Nous ne savons pas combien nous a coûté la décision de pousser l’Ukraine à adhérer à l’OTAN et l’ensemble de ses conséquences : aides directes, matériel militaire, concessions douanières, augmentation du prix de l’énergie, attaques hybrides russes, etc. Mais il nous faudra payer quand même. N’est-ce pas beau, la démocratie ?

Ceux qui n’ont pas exercé le pouvoir ont un problème différent. Pour eux, comme pour les deux explorateurs qui fuient le lion, il ne s’agit pas de courir plus vite que le lion, mais plus vite que leur camarade d’infortune. Il ne s’agit pas de résoudre le problème, mais de ne pas se faire dépasser par un concurrent à l’heure de séduire les électeurs. Et du coup, on assiste à une surenchère de propositions plus alléchantes les unes que les autres – la dernière en date, dans la bouche de l’ineffable Ségolène Royal, de ramener l’essence à 1,7 € le litre en supprimant taxes et certificats d’économie d’énergie. Mais qui ont toutes un point commun : elles distribuent de l’argent magique, ou pour le formuler d’une façon plus exacte, cherchent à donner l’illusion aux Français qu’ils peuvent  consommer un carburant qui n’existe pas.

Parce qu’au fond, c’est là le problème. Le volume d’hydrocarbures disponibles du fait de la fermeture du détroit d’Ormuz et de la guerre d’Ukraine a diminué de quelque 30% en moyenne par rapport à la situation pré-conflits. Et comme – à la gestion des stocks près, stocks qui ne sont pas infinis – on ne peut consommer des hydrocarbures qui ne sont pas produits, la consommation doit fatalement baisser globalement d’un volume équivalent à la baisse de production. C’est purement mathématique.

La situation actuelle met en relief la problématique que j’appelle celle de l’illusion monétaire, avec laquelle les lecteurs réguliers de ce blog sont familiers. Le gouvernement peut distribuer de l’argent, c’est-à-dire, des petits papiers – ou des fichiers informatiques, peu importe – avec des chiffres dessus, en quantité quasi-illimitée quitte à s’endetter. Mais il ne peut distribuer des frigos, des appartements, des voitures, des côtes de veau ou de l’essence que dans la mesure où ces biens sont produits. Et si un incident quelconque réduit la production de 30%, alors la consommation – là encore, aux stocks près – doit suivre. Et distribuer de l’argent aux consommateurs ou bloquer les prix ne changera rien à l’affaire : si la taille du gâteau se réduit, il faudra en manger moins. La question n’est donc pas comment permettre aux Français de continuer à rouler comme si de rien n’était. Il faudra qu’ils roulent moins. La seule question est de savoir comment la réduction sera partagée.

C’est le mécanisme de marché qui, dans l’état actuel des choses, régule la répartition. La réduction massive de l’offre alors que la demande reste constante provoque logiquement la montée des prix, et cela aura deux effets : d’une part, la production augmente, puisque des champs pétroliers ou des raffineries qui n’étaient pas rentables avec un baril à 50 $ le sont lorsque celui-ci est à 100 $. La hausse de production rapportée à la hausse du prix est ce qu’on appelle en économie « l’élasticité-prix » de l’offre de carburants. Elle est, au moins à court terme, faible. On ne met pas en production un nouveau champ pétrolier, on ne construit pas une raffinerie en quelques mois.

Le deuxième effet, plus important et rapide, est la baisse de la consommation. Devant un prix qui monte, les consommateurs iront chercher des alternatives lorsqu’elles existent, et se priveront lorsqu’elles n’existent pas. Ceux qui prenaient leur voiture choisiront la marche à pied ou les transports en commun, ou resteront chez eux.

Ces deux mécanismes aboutiront à un équilibre, qui correspondra à un prix plus élevé et une quantité de carburant consommé inférieure à ceux de l’équilibre initial. ET IL NE PEUT PAS EN ETRE AUTREMENT, je le répète, puisqu’on ne peut pas consommer du pétrole qui n’existe pas. C’est là qu’on comprend l’inanité de toute mesure générale, que ce soit le blocage des prix, la réduction des taxes ou la subvention. Pour le comprendre, considérons ce qu’on appelle la « courbe de la demande », et qui associe à chaque prix la demande associée. Cette courbe est décroissante : Plus le prix monte, et plus la demande se réduit.

Imaginons que le point d’équilibre pour lequel l’offre et la demande s’équilibrent soit de 3 €. Autrement dit, lorsque le propriétaire de la station de service affiche 3 € à la pompe, les clients qui se présentent pour charger chaque jour équilibrent exactement ce qu’il reçoit de la raffinerie. Maintenant, imaginons que le gouvernement réduit les taxes, et que cela aboutit à afficher un prix de 2 € à la pompe. Il y aura alors plus de clients qui se présenteront, et on ne pourra pas tous les satisfaire… et le propriétaire de la station aura tout intérêt à remonter le prix, puisque cela lui permettra de gagner plus d’argent sans perdre de clients, et cela jusqu’à ce que le prix affiché atteigne le point où la demande équilibre l’offre, c’est-à-dire, revienne à 3 €. Autrement dit, le fait de baisser les taxes ne fera pas baisser le prix affiché. Le seul effet sera de transférer l’argent prélevé auparavant par l’Etat dans la poche du vendeur de carburants… amusant lorsqu’on constate que certains parmi ceux qui proposent cette solution se présentent en adversaires du Grand Kapital.

La conclusion de ce raisonnement simples est évidente : lorsque les quantités disponibles sont fixées (autrement dit, lorsque l’élasticité-prix de l’offre est nulle), dans une régulation de marché le prix facial vu par le consommateur correspond au point où la demande équilibre l’offre, et cela quel que soit l’impôt prélevé. Bien entendu, on pourrait imaginer de s’affranchir de la régulation de marché, et lui préférer une régulation administrative, par exemple, par blocage des prix. Mais cela ne permet pas de s’affranchir de la contrainte matérielle : dans tous les cas, on ne peut pas consommer plus de carburant que celui qui est disponible.

Le véritable objectif n’est donc pas de permettre aux Français de continuer à consommer comme d’habitude. Cela est tout bonnement impossible. Le seul objectif réaliste est donc de partager du mieux qu’on le peut la pénurie, de choisir qui continuera à accéder au carburant, et qui devra limiter sa consommation. Ce qui revient soit à imposer une régulation administrative – c’est-à-dire, le rationnement, et donc à réserver des quotas de carburant à chaque catégorie – soit à manipuler le marché en accordant des tarifs préférentiels – par le biais de subventions ou de réductions d’impôts, peu importe – à certaines catégories, et donc à pénaliser les autres puisqu’il faut qu’au final on arrive à l’équilibre entre l’offre et la demande.

Cette régulation ne peut se faire en fonction des intérêts de tel ou tel lobby. Car il ne faut pas oublier que l’énergie est le sang qui irrigue l’ensemble de l’économie, et que les hydrocarbures représentent – dans le cocorico écologiste on a tendance à l’oublier – un peu moins de deux tiers de la consommation finale d’énergie. La pénurie énergétique se transmet forcément à l’ensemble de l’économie, avec des effets potentiellement bien plus graves que la simple montée des prix à la pompe qui semble obséder nos politiciens. Et j’insiste lourdement sur ce point : le véritable problème est la pénurie d’énergie, et non le prix, qui n’est qu’un indicateur qui mesure cette pénurie. C’est cette question qui devrait être la préoccupation du gouvernement et de ceux qui prétendent demain y être, et non le prix à la pompe. Il est certainement très triste que les enfants de Mme. X soient privés d’excursion, que M. Y doive rallonger son trajet quotidien d’une demie heure en prenant le train, que Mme. Z perde des clients parce qu’elle ne peut plus aller faire les ongles à domicile. Mais beaucoup plus grave serait que les transporteurs ne puissent plus approvisionner les usines, que les ambulances ne puissent plus aller chercher les malades.

En 1973, quand le choc pétrolier est arrivé, on ne s’est pas contenté de débattre de la baisse des taxes sur les carburants, on n’a pas cherché à caresser l’électeur en lui expliquant qu’il n’y avait pas de problème. Le gouvernement a pris des mesures immédiates pour réduire la consommation : abaissement de la vitesse sur les routes, extinction de l’éclairage public et arrêt des émissions de télévision à 23h (1), réduction de l’offre du transport aérien, réduction de la température dans les bâtiments, et une grande campagne pour réduire le gaspillage dont le slogan a marqué les esprits : « en France, on n’a pas du pétrole mais on a des idées ». Le gouvernement a aussi accéléré des programmes structurels comme le programme nucléaire… il a expliqué et défendu sa politique en appelant les Français à consommer moins. Ecoutons Georges Pompidou s’exprimant à l’ORTF le 20 décembre 1973 :

« il est certain que si la pénurie de pétrole devait se prolonger pendant des mois et des années, tous les pays finiraient par en subir les conséquences, directes ou indirectes, et que, par conséquent, le devoir du gouvernement est de se préparer à prendre, le cas échéant, des mesures sérieuses, des mesures graves. Il s’y prépare. Il n’est pas dit qu’il les prendra et il n’a besoin, en tout cas, de personne pour l’inciter à les prendre. Néanmoins, nous avons nommé un Délégué général à l’Énergie. Nous avons pris un certain nombre de textes qui nous donnent les moyens d’intervenir. Mais avant d’en arriver à ce type de mesures, je fais appel, et nous faisons appel avant tout à cette vertu traditionnelle, paraît-il, du peuple français qui est l’esprit d’économie. Économisons l’essence. Économisons l’électricité. Économisons le chauffage. Et cela, seul, suffira à diminuer notre consommation et par là même à parer à quelques difficultés d’importation et aussi à atténuer les effets sur la hausse des prix et sur notre commerce extérieur. Que tous les Français veuillent bien, en pareille matière, aider l’action gouvernementale, et mon Dieu, nous arriverons bien, je l’espère, à surmonter les difficultés. »(2)

Les Français ne semblent pas en avoir voulu à Pompidou ou lui avoir fait reproche : moins d’un an plus tard, ils élisaient à la présidence son ministre des finances…

C’est ce discours-là que nos hommes politiques hésitent à tenir. Faire de la pédagogie pour expliquer à l’électeur qu’on n’a qu’à lui offrir du sang, de la sueur et des larmes, ce n’est pas dans l’air du temps. Mieux vaut lui cacher les problèmes et surtout ne pas lui demander d’efforts. Qui osera expliquer aux français que la seule réponse rationnelle à la crise est réduire la consommation, et qu’il faut répartir la pénurie en fonction des intérêts de la nation, et non de ceux de tel ou tel groupe ? Et pourtant, en choisissant la facilité, nos hommes politiques scient la branche sur laquelle ils sont assis. A force de mentir aux Français, à force de cacher les dérapages qu’on ne découvre que lorsqu’ils explosent, à force d’occulter le coût des guerres qu’on engage et celui des décisions qu’on prend – ou qu’on ne prend pas – on a non seulement dévalorisé la parole politique, on a fait douter de la compétence de nos gouvernants. Si l’on veut que notre peuple se comporte comme un peuple adulte, il faut le traiter en adulte. Le rassurer quant à ses capacités à faire face à la crise, oui. Lui cacher que la crise est là et qu’il faudra des efforts pour y faire face, non.

Descartes

(1) Pour mesurer la portée de ces campagnes, il faut se souvenir qu’à l’époque plus de la moitié de l’électricité était produite en France à partir d’hydrocarbures. Réduire la consommation d’électricité était donc une bonne manière de réduire la facture pétrolière. C’est précisément le programme électronucléaire qui a radicalement changé la donne, en découplant le coût de l’électricité de celui des hydrocarbures. L’ouverture à la concurrence du domaine de l’électricité et la création d’un marché européen à rétabli en partie ce couplage, puisque beaucoup de nos « partenaires » européens produisent l’électricité en pointe à partir d’hydrocarbures – essentiellement du gaz – et que ce sont ces installations qui en général établissent le prix marginal à la pointe.

(2) L’entretien complet, qu’il est intéressant de comparer aux entretiens donnés par les présidents de la République plus récents, est disponible ici: https://www.georges-pompidou.org/portail-archives/entretien-journaliste-lortf-20-decembre-1973

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