Lycée venere

“Nous nous efforçons de donner à nos enfants tout ce qui a manqué dans notre jeunesse
et nous négligeons de leur donner ce dont nous avons bénéficié.” (James Dobson)

J’ai entendu Jean-Luc Mélenchon commenter l’agitation lycéenne en cours. Ses mots m’ont frappé, et je les cite de mémoire : « c’est la plus grande mobilisation de jeunesse depuis mai 1968 ». Et il n’est pas le seul : la référence à cette expérience fondatrice de la gauche « libérale-libertaire » apparaît régulièrement chez les lycéens mobilisés (1).,

Ces références me plongent dans une profonde tristesse. Non pas que je donne une grande valeur à l’opinion de Mélenchon, dont on peut comprendre l’envie, alors que l’âge avance, de voir dans la situation présente la continuité de ses expériences de jeunesse. Non, ce qui m’attriste profondément, c’est que le parallèle jette une lumière crue sur ce que notre pays et sa jeunesse sont devenus à soixante ans d’intervalle. Quoi qu’on puisse penser de l’agitation de mai 1968 – et dieu sait que j’en pense beaucoup de mal – au moins une chose est incontestable : c’est l’ambition des acteurs de l’époque. La jeunesse qui en 1968 occupait les lycées et les universités, les théâtres et les rues, avait de choses à dire et des projets à défendre. Des projets qu’on peut juger utopiques ou délirants, généreux ou égoïstes, mais toujours ambitieux. Il s’agissait, du moins intellectuellement, de faire une véritable révolution, d’ébranler les bases mêmes des institutions, dont certaines multiséculaires. Les rapports au sein du couple, de la famille, de l’école, de l’université, du bureau, de l’usine et même de l’église devaient changer, et la jeunesse se percevait en agent de ce changement copernicien.

Regardons maintenant ce que nous avons aujourd’hui. Quelle est l’ambition des acteurs du mouvement « le plus important depuis mai 1968 » ? « Le Monde » nous l’explique : « On se bat contre le manque de professeurs, la surcharge dans les classes, des emplois du temps inadaptés. Et contre le manque de moyens. En pleine canicule, on ne peut plus travailler dans des classes surchauffées. On est 36 par classe, sous 40 °C », affirment les jeunes Nîmois. « Il faut aussi réformer Parcoursup », ajoutent-ils ». On peut rajouter à cette liste l’état des toilettes. Autrement dit, on demande sagement plus de confort, plus de moyens, moins de contraintes.

Pour le dire autrement, si en 1968 on pensait à la société, en 2026 on pense essentiellement à ses problèmes. En 1968, on parlait de révolutionner l’institution scolaire, et même pour certains de remettre en cause son sens, autrement dit, de poser des questions qui concernent l’ensemble de la société en tant que collectif.  Aujourd’hui, il s’agit de résoudre des questions purement pratiques, qui touchent chacun en tant qu’individualité : si je me mobilise, c’est parce que MA classe est surchauffée, parce que MON professeur est absent, parce que MON emploi du temps est inadapté, parce que MON attente à la cantine est trop longue, parce que MES toilettes sont sales, parce que JE n’ai pas envie de passer sous les fourches caudines de Parcoursup. Et si cela se devine dans les pancartes portées spontanément par les lycéens, la chose devient explicite dans les discours des dirigeants : « On va continuer à bloquer tant qu’il n’y a pas 10 milliards d’euros sur la table, prévient Suzanne Nijdam, présidente de la Fédération des associations générales étudiantes (FAGE) ». Ce ne sont pas les mots de quelqu’un qui aspire à changer la société de fond en comble.

La jeunesse étudiante qui se révolte en mai 1968 est une jeunesse qui, même si elle se rebellait contre l’ancien monde, avait été formée, éduquée et choyée par lui. Les étudiants qui manifestaient au quartier latin étaient la crème d’un système éducatif sélectif où, il faut le rappeler, seul un petit pourcentage accédait aux études supérieures. Ces étudiants étaient des personnes cultivées, qui avaient bénéficié à fond de l’éducation qu’ils contestaient. Parmi eux, beaucoup avaient fait au lycée du grec et du latin, ils lisaient des livres et pas forcément les auteurs les plus faciles, connaissaient l’histoire de leur pays et avaient réussi leurs examens. Et à l’heure de chercher des références, ils pouvaient compter sur la vue critique des grands anciens : Foucault, Derrida, Bourdieu, Sartre, Aron, Bouveresse, Aragon… Quant aux ouvriers qui à Renault et ailleurs faisaient la grève, ils étaient héritiers d’une culture ouvrière et étaient encadrés par des organisations – le PCF et la CGT pour ne pas les nommer – qui faisaient de l’éducation populaire un pilier essentiel de leur action. La « révolution » de mai 1968 – que ce fut celle des classes intermédiaires universitaires du quartier latin, ou celle des ouvriers dans les usines – était d’abord celle d’un pays cultivé et politisé.

C’est cette culture, cette politisation qui ont disparu. Et on le voit quotidiennement dans le déroulement du mouvement. Les Assemblées générales, qui étaient le moteur du mouvement de mai 1968, le lieu où l’on apprenait la politique, ont virtuellement disparu. Avez-vous entendu une seule référence à une AG dans le mouvement en cours ? Point de débat public sur le sens du mouvement et ses revendications, point de vote. Chacun va à la manifestation en tant qu’individu, portant SA petite pancarte dans laquelle on a inscrit SA revendication, avec SON petit drapeau pour faire voir son engagement. Le mouvement lycéen en cours, encore plus que celui des « gilets jaunes » donne raison au commentaire de Marcel Gauchet sur la dépolitisation :

« Dans sa conception classique, la citoyenneté consistait à prendre en charge le point de vue du tout de la société, et à se donner une conception d’ensemble de ses orientations souhaitables. C’est ce point de vue du tout qui s’est évanoui. Rien n’illustre mieux ce changement que l’explosion associative : à chacun sa cause particulière, et aux gouvernants de se débrouiller pour la mise en œuvre de cette cacophonie de propositions spécifiques. Vous pouvez avoir dans ce cadre des gens très engagés, mais qui ne raisonnent pas politiquement, c’est-à-dire en fonction d’une cohérence programmatique d’ensemble. Mieux, cette dépolitisation s’accompagne couramment d’une radicalisation de ces causes particulières, qui ne veulent rien savoir des autres, pour s’imposer, jusqu’à la violence. La politique, c’est-à-dire, encore une fois, la conduite d’un tout, n’est plus comprise, elle ne suscite plus que de rares vocations, à tous les niveaux. Un des résultats frappants en est la vulnérabilité des institutions à la pénétration de militants radicaux. Ils entrent comme dans du beurre dans des structures sans plus de tête, qu’ils détournent au service de leurs causes. »

Mai 1968, je me répète, fut la « révolution » d’un pays qui lisait, qui discutait, qui pensait, et qui pensait politique. Et c’est ce climat qui explique pourquoi 1968 on a pu voir un déchaînement de violence verbale sans que celle-ci déborde sur de la violence physique, qui est restée finalement modérée.  Car au-delà des expressions, il y avait une véritable réflexion sur la question, et finalement un consensus large, et chacun a fait sa part du boulot. Ainsi, par exemple, lors de la « nuit des barricades » du 10-11 mai, peut-être l’épisode le plus violent, le préfet de police Maurice Grimaud avait donné des ordres précises « de garder son sang-froid et ne répondre à aucune provocation, quelle qu’elle soit », et avait mis à la tête des pelotons de CRS des officiers sûrs et connus pour leur tête froide, alors que l’UNEF avait prévu des cordons de militants sûrs pour faire tampon entre la manifestation et les forces de l’ordre et éviter tout débordement. Après un mois marqué par des manifestations massives, des occupations de bâtiments publics et des millions de grévistes, le bilan des destructions et des dommages humains de mai 1968 est resté étonnamment – du moins si l’on se réfère aux standards de notre époque – modéré.

Mais il faut aussi comprendre qu’en 1968 nous n’étions pas encore dans la « société du jetable ». Le souvenir des pénuries de la guerre était encore vivace, et si les ménages commençaient à s’équiper, les biens étaient encore relativement rares, chers, et la durabilité était une considération importante lors de l’achat. L’idée de détruire de manière gratuite des biens utiles – et encore pire, un bien public – était pour beaucoup de gens à l’époque un véritable repoussoir. En soixante ans, les choses ont bien changé. Aujourd’hui, vandaliser gratuitement un abribus, un camion de pompiers ou même un lycée – on a vu les images avec ces adolescents posant devant les caméras ravis de leur ouvrage – n’est pas un tabou, pas plus que de mettre le feu à la voiture qui pourrait être celle de votre voisin. On brûle une poubelle comme si elle n’avait pas la moindre valeur, au point que certains trouvent scandaleux que les CRS emploient la force pour empêcher la mise à feu. Et ce qui est vrai pour les biens l’est aussi pour des personnes. Je ne me souviens pas en mai 1968 d’une seule affaire où un proviseur, un professeur ou même un membre du personnel de l’éducation nationale ait été blessé volontairement. Insultés certainement, moqués oui, mais la barrière entre violence verbale et violence physique tenait, peut-être parce que le souvenir des dégâts humains des guerres était encore dans toutes les mémoires. Aujourd’hui, en à peine une semaine d’agitation, une quarantaine de proviseurs et plus d’une centaine de personnels de l’éducation nationale ont été blessés en cherchant à protéger leur lycée.

On l’avait déjà noté lors des émeutes qui avaient suivi la mort de Nahel Merzouk, et on le note encore aujourd’hui. Il y a chez nos jeunes une sorte de détachement, d’absence d’empathie, de difficulté à anticiper les conséquences de leurs actes qui rend possible des destructions qui auraient autrefois été inimaginables. Et tout est fait d’ailleurs pour faire disparaître le lien entre l’acte et les conséquences. Que ce soit vis-à-vis des biens ou des personnes, on est bien dans la « société du jetable ». Une société dans laquelle la chose détruite est vite remplacée par une autre. La poubelle qu’on brûle sera remplacée immédiatement par la mairie, l’abribus qu’on a détruit sera reconstruit le lendemain, le lycée qu’on a vandalisé sera réparé dans les semaines qui suivent, le tout payé de manière transparente par l’ensemble de la collectivité. On peut casser son jouet et en avoir un neuf le jour suivant pour le remplacer. Alors, pourquoi se gêner ? D’autant plus que ni les parents ni les institutions ne réagissent pour punir ou même condamner ceux qui dépassent les bornes.

Cette dépolitisation est visible même dans les choix symboliques. Exemple vu : Manifestation lycéenne dans les rues de Marseille, retransmise en direct par BFMTV. En tête du cortège, deux banderoles et deux drapeaux (2). Sur la première des banderoles, on peut lire « lycées veneres » (autrement dit, pour ceux qui ne lisent pas le verlan dans le texte, « lycées énervés »). Sur la seconde, « face à la répression : unité de classe », le « C » de « classe » stylisée en faucille complétée du marteau pour former le symbole bien connu. Quant aux drapeaux, l’un est le drapeau palestinien, l’autre « l’intersex progress pride flag », le nouvel emblème associant le drapeau arc-en-ciel LGBTIQ+ et les emblèmes de l’inclusivité des pratiques sexuelles.

Maintenant, que nous disent donc les drapeaux de la manifestation lycéenne de Marseille ? Finalement, pas grand-chose. Ces symboles ne font référence à aucune revendication réaliste, elles ne portent aucun message. Ce sont des signifiants vides. Appeler à « l’unité de classe » les lycéens, population qui par construction mélange toutes les classes sociales, c’est pour le moins paradoxal. Quant aux drapeaux, quel est le lien qu’on pourrait établir entre les revendications du mouvement lycéen et la question nationale palestinienne ou l’inclusivité sexuelle ?

Non, la banderole qui résume le mieux la teneur du mouvement, c’est celle du « lycée venere ». Si les lycéens se regroupent, s’ils bloquent leur lycée ou quittent les bancs de celui-ci pour manifester dans la rue, ce n’est pas pour construire quelque chose, pour faire avancer une revendication réaliste. On voit mal d’ailleurs comment une revendication pourrait être réaliste alors qu’elle s’adresse à un gouvernement sans marge de manœuvre et qui n’a que quelques semaines à vivre. Non, le but du mouvement est de crier « on n’est pas contents » (ou, pour parler jeune, « on est veneres »). Et on constate là un phénomène déjà évident lors du mouvement des « gilets jaunes » : les mouvements véritablement « politiques » sont mourants, aucune organisation politique n’a aujourd’hui le pouvoir de les convoquer ou les canaliser. On ne trouve plus que des mouvements « expressifs » (3), autrement dit, des mouvements sans leaders, sans organisation, qui coagulent spontanément un mécontentement général sans pour autant porter un projet alternatif.

Les lycéens sont donc mécontents. Cela ne surprendra personne, tant la chose est devenue banale. Connaissez-vous une seule catégorie, un seul groupe qui soit aujourd’hui content de son sort, qui affiche sa joie de vivre, sa confiance dans l’avenir, sa conviction qu’il est capable de réussir à changer le monde pour le mieux, qui ne soit pas « en colère » ou pire, « en souffrance » ? Non, bien sûr que non. Notre espace public déborde de prévisions apocalyptiques, de récriminations, de reproches. Et chacun se figure en victime innocente d’un destin funeste. Être heureux, aimer son travail, regarder le monde avec bienveillance, c’est devenu suspect. Alors pourquoi les lycéens feraient exception à la règle ? La mode, voyez-vous, est à la « colère », passion qui fut naguère considéré comme un péché capital, et qui maintenant est promu au rang de vertu révolutionnaire.

Cette colère est-elle « légitime », comme le disent nos hommes politiques quand ils veulent caresser les mécontents dans le sens du poil – c’est-à-dire, presque toujours ? Il paraît qu’il fait chaud en été et froid en hiver. Faut-il pour autant climatiser les classes et les salles d’examen ? Ces lycéens seront probablement surpris d’apprendre, le jour où ils entreront dans le monde du travail, qu’il fait chaud dans les ateliers, les usines, les chantiers, les champs, les étables, et que personne n’a songé à les climatiser. Et puis, l’accident peut toujours arriver. Je connais même un ministère à Paris, pourtant installé dans des locaux modernes, où l’hiver dernier le chauffage ne fonctionnait qu’à mi-puissance, suite à l’effondrement d’une chaudière. Avec un certain humour, le ministère a donc distribué à ses agents des vestes polaires – de fort bonne qualité, d’ailleurs – et les fonctionnaires ont continué à travailler, sans que la productivité ne s’en ressente vraiment.

Bien sûr, il est plus agréable de travailler dans un environnement accueillant. Et demander que la température dans les lycées et les salles d’examen soit agréable n’est pas en soi une demande déraisonnable. Mais n’en déplaise à tous ceux, très nombreux dans notre société permissive, qui tremblent à l’idée de devoir dire « non » à quelqu’un, une revendication raisonnable n’est pas pour autant « légitime ». Alors que les moyens sont limités, on est en droit de se demander si la climatisation des établissements scolaires est le domaine où il faut mettre en priorité des moyens. Et puis, est-il « légitime » de se mettre en colère pour ce qui, soyons raisonnables, reste un élément de confort ? De canaliser cette colère dans le blocage des établissements, la destruction du mobilier et l’agression physique des proviseurs ?

Prenons un autre exemple : les emplois du temps « à trous », qui aboutissent à des horaires de présence « 8h – 18h ». Là encore, nos jeunes révoltés risquent une grosse surprise le jour où ils entreront dans l’univers impitoyable du travail. Mais sur le fond, la demande d’un emploi du temps « compact » – c’est-à-dire, sans heures d’attente – paraît tout à fait raisonnable. Mais personne parmi les « énervés » ne semble s’interroger sur les raisons qui font qu’une demande aussi raisonnable n’est pas satisfaite. Est-ce l’incompétence des proviseurs ? La mauvaise volonté des professeurs ? La faute du ministre ? Non, la réponse est très simple : C’est la conséquence logique de la personnalisation des parcours. Cela fait des décennies que la bienpensance pédagogiste nous explique que l’ennemi, c’est l’uniformité. Pour mettre « l’élève au centre du système », il faut adapter l’enseignement à l’élève, et comme les élèves sont divers, il faut offrir des parcours personnalisés en réduisant le poids du tronc commun et en augmentant corrélativement le poids des options toujours plus diverses. Or, les parcours personnalisés font de l’élaboration des emplois du temps un cauchemar. C’est purement mécanique : quand tous les élèves suivent les mêmes enseignements en même temps, faire un emploi du temps « compact » est relativement simple parce que finalement il n’y a qu’un emploi de temps commun à tous les élèves.  Mais lorsque le « parcours » est « personnalisé », chaque étudiant a son emploi du temps, différent des autres. Faire en sorte que tous ces emplois du temps soient compatibles entre eux tout en étant « compacts » est une impossibilité. Autrement dit, pour répondre à la revendication lycéenne d’emplois du temps « compacts », il faudrait revenir au lycée de papa ou plutôt de grand papa – c’est-à-dire, celui des « sections » standardisées en nombre très limité. Personnellement, j’y serais favorable, mais qu’en pensent les lycéens ?

Mais au-delà des questions de confort comme les emplois du temps ou la vétusté des locaux, la question qui provoque un véritable stress et qui pèse le plus lourd dans la mobilisation d’aujourd’hui est celle liée à l’évaluation et l’orientation, qui se cristallise autour de Parcoursup et du contrôle continu. C’est là, en fait, que se trouve le cœur de la question. Parce que dans notre société, où l’école joue – du moins dans l’imaginaire, parce que c’est de moins en moins le cas dans les faits – un rôle fondamental dans la construction et la légitimation des hiérarchies sociales, parler de l’évaluation et de l’orientation c’est parler de la manière dont la société se reproduit. Et surtout, de la manière dont les classes intermédiaires, qui n’existent que par lui, peuvent renouveler leur capital immatériel de génération en génération.

Disons-le tout net : la concomitance entre le niveau d’éducation et le statut social, qui était assez étroite chez nous jusqu’à la fin du XXème siècle, est de moins en moins une réalité. S’il fut un temps où le professeur pauvre avait socialement le pas sur le commerçant riche, c’est de moins en moins le cas.  La Révolution puis l’Empire ont substitué à l’aristocratie du sang, décapitée ou émigrée, une aristocratie légitimée par le savoir. Avec la révolution néolibérale, l’argent a largement remplacé le savoir ou les capacités intellectuelles comme élément déterminant ou légitimant du statut social, et ce remplacement continue au fur et à mesure que nous devenons une société de faible croissance, c’est-à-dire, une société d’héritiers. Avec le déclin de la sélection méritocratique, l’école joue de moins en moins le rôle d’ascenseur social qu’on lui reconnaissait naguère. Mais comme les mentalités changent plus lentement que les réalités, les jeunes – et les parents – demandent toujours au système éducatif de jouer ce rôle dans la promotion sociale, alors que les conditions objectives qui lui permettaient de le faire ont disparu. C’est cela qui explique pourquoi autant de tensions autour de Parcoursup : les gens sont convaincus que ne pas être retenu dans la filière universitaire de ses rêves, c’est rater sa vie. Ce qui n’empêche pas ceux qui finalement sont orientés là où ils le souhaitent de déchanter rapidement, devant une réalité qui ne correspond que très moyennement aux fantasmes qu’entourent les études universitaires. A l’arrivée, tout le monde a des raisons d’être « en colère ».

Mais la « colère » ne changera rien : il y a là une dissonance cognitive qui ne peut se résoudre par la simple abolition de Parcoursup. D’un côté, il y a les intérêts collectifs qui structurent le système éducatif en fonction des besoins sociaux. De l’autre, des individus persuadés que le système est là pour satisfaire LEURS désirs. Le conflit entre ces deux systèmes est inévitable, et il est difficile de voir comment on pourrait magiquement l’éviter, quel algorithme pourrait à la fois satisfaire les désirs de tout le monde et assurer que l’on produit les diplômés dont le pays a besoin, en qualité mais aussi en quantité. Ce qui suppose – sauf à imaginer que le nombre de candidats à une formation correspondra magiquement aux besoins – à instaurer une forme de sélection. Et dès lors que la sélection au mérite est exclue – et elle l’est parce qu’en rebattant les cartes à chaque génération, elle ne garantirait pas aux classes intermédiaires la possibilité de transmettre à coup sûr à leurs enfants leur statut – comment réguler les effectifs dans l’enseignement supérieur en adaptant la production de diplômés aux besoins sociaux ? Lorsque cette question est posée, on n’entend aucune réponse rationnelle.

Ce que nous dit ce mouvement, c’est que la jeunesse va mal. Mais ce n’est pas là une question matérielle : difficile de retrouver dans l’histoire une génération qui ait été autant choyée de ce point de vue. Pour commencer, l’entrée dans les mœurs de l’avortement et de la contraception fait qu’il s’agit d’une génération d’enfants désirés, ce qui n’est pas rien. Elle a bénéficié d’une médecine de qualité, d’une nourriture dont la qualité sanitaire et nutritionnelle n’a rien à voir avec ce qui se faisait avant, d’études exceptionnellement longues dans une école dont les moyens feraient pâlir d’envie ceux qui ont été scolarisés dans les années 1960-70. Elle a accès potentiel à la littérature, à la musique, aux voyages et à la mobilité comme aucune génération avant elle. Elle n’a pas – et cela a tout de même son importance – la perspective de risquer de se faire malencontreusement trouer la peau en défendant son pays.

Mais alors, pourquoi cette jeunesse est-elle « en colère » ? Pourquoi est-elle si angoissée ? Pourquoi se sent-elle victime, alors qu’elle bénéficie d’une situation incomparablement meilleure par rapport aux générations précédentes, au point qu’elle en est à revendiquer la climatisation dans les salles de classe ? Est-il plus dur d’avoir 18 ans en 2026 que cela ne l’était en 1914, en 1929, en 1939, en 1945, en 1956, en 1960, en 1973, en 1983 ?

La réponse est, malheureusement, « oui ». Le problème n’est pas matériel, il est social et je me risquerais même à dire identitaire. Jusqu’à la fin des années 1970, les jeunes arrivaient dans un monde structuré, avec ses règles, ses hiérarchies, ses permissions et ses interdits. On savait ce qu’était un homme, ce qu’était une femme, ce qu’était un adulte et ce qu’était un jeune, et chacun avait une place à la fois désignée et réservée. Il y avait un chemin balisé pour la promotion sociale, qui était certes escarpé et difficile, mais réel. Et dans ce monde, on pouvait se rebeller parce que la rébellion avait un sens, parce qu’il y avait quelque chose en face qui réagissait à cette rébellion. Le jeune qui arrive au monde aujourd’hui arrive dans un monde déstructuré, où l’on ne sait plus très bien qui est qui, qui peut faire quoi et ce qu’on doit aux uns et aux autres. Où la différence entre le professeur et le copain s’efface dans le tutoiement, le père et la mère sont censés jouer les mêmes rôles, où la société condamne le policier et absout le délinquant. Et dans ce monde il est impossible de se rebeller, parce que pour qu’il y ait rébellion, il faut qu’il y ait une règle. Pour pouvoir « tuer le père », encore faut-il qu’il y ait un père. « Là où tout est permis, rien n’est subversif » disait, très justement, Lacan.

Cette impossibilité de se rebeller contient un énorme potentiel de destruction. Car le jeune prend conscience des limites que la société fixe en les testant. Mais que se passe-t-il quand il n’y a plus de règle impérative, quand la société ne réagit plus à la transgression ? Et bien, le jeune ira de plus en plus loin dans la violence et le danger à la recherche d’une réaction sociale. Ce qui détricote le tissu social est moins l’autoritarisme que l’indifférente. Un ami qui y a vécu me racontait que dans les années 1960, dans la cité des 4000 à La Courneuve, les adolescents qui marchaient sur les pelouses se voyaient infliger une amende de 5 F par le gardien de l’immeuble. C’était un geste pédagogique qui montrait aux jeunes où étaient les limites. Aujourd’hui, le même jeune peut mettre le feu à une poubelle ou à une voiture – ou à son lycée – et il ne lui arrive pas grande chose : l’assurance paye, le propriétaire remplace, et la vie continue. Et personne n’ira lui dire qu’il a mal agi, au contraire : on lui trouvera toutes les circonstances atténuantes car, voyez-vous, c’est une « victime ».

Et c’est là le deuxième élément qui empoisonne la tête de nos jeunes : le victimisme. En 1968, les jeunes se voyaient comme acteurs de leur avenir. Ils n’en avaient pas peur, parce qu’ils avaient confiance dans leur capacité à changer le monde. Il faut dire que le « récit national » dans lequel ils étaient éduqués les poussait dans ce sens : de Napoléon à De Gaulle, l’histoire qu’on enseignait était parsemée d’exemples d’hommes qui ont forcé le destin, à la tête d’un peuple qui avait su se relever de toutes les catastrophes et rayonner sur le monde. En 2026, le récit est très différent. Sous l’influence des historiens « révisionnistes », l’école a envoyé aux oubliettes le culte des héros et avec lui le volontarisme dont il était le fondement. Elle lui a substitué le culte des victimes, autrement dit, l’hommage à ceux qui n’ont pu rien faire pour changer leur condition. Au-delà du débat sur la place de la vérité historique dans l’enseignement, se pose une question logique : comment les jeunes pourraient avoir confiance dans leur capacité à faire face collectivement aux difficultés réelles qui se poseront à eux alors qu’on ne leur propose comme référence que des « victimes » – ou bien des exemples de réussite individuelle ?  

Permettez-moi ici d’insister sur un point capital. Il ne s’agit pas de dévaloriser la jeunesse, mais de lui redonner une juste place. Si la jeunesse est dépolitisée, si elle se complait dans le rôle de « victime », si elle regarde d’abord son confort – et, il faut bien le dire, son nombril, qui reste un nombril même si on le regarde sur TikTok – ce n’est pas tout à fait sa faute. La jeunesse n’est pas le fruit de quelque Immaculée conception, venue au monde libre de toute attache et de tout péché. Les jeunes arrivent dans une société qui prééxiste leur naissance, et c’est cette société qui leur fournit, à travers les parents et l’école (de moins en moins), des médias et réseaux sociaux (de plus en plus), le cadre de référence dans lequel ils fonctionnent mentalement. Il n’y a aucune raison que les jeunes ne soient pas sensibles au « victimisme » ambiant, d’autant plus que les adultes – souvent nostalgiques de leur propre jeunesse – jouent à fond la carte de la démagogie, parant ce qui autrefois était appelé « l’âge bête » de toutes les vertus. Les jeunes vivent dans un monde largement imaginaire, parce que depuis quarante ans, on a beaucoup menti aux jeunes. On leur a menti sur leurs notes. On leur a menti sur la valeur des diplômes. On leur a menti en leur disant qu’on peut apprendre en jouant. On leur a menti en leur présentant l’effort, le travail, la discipline comme des repoussoirs. On leur a menti en les livrant aux marchands de superficiel à travers les réseaux sociaux. On leur a menti quand on leur a dit qu’il pouvait y avoir des droits sans devoirs. On leur a menti quand on les laisse imaginer qu’ils ont des choses à dire, alors qu’ils ont surtout des choses à apprendre. On leur a menti en leur expliquant qu’ils étaient victimes du passé plutôt que ses héritiers et ses continuateurs. On leur a menti en leur cachant les vérités du monde du travail. Et tous ces mensonges les ont enfermés dans une logique où, pour reprendre la belle formule de Clouscard, « tout est permis mais rien n’est possible ». Et on s’étonne que les jeunes aillent mal ?

Descartes

(1) sous une forme largement mythifiée d’ailleurs : ainsi, dans un débat organisé sur une grande chaine d’information un militant lycéen a affirmé qu’en mai 1968 « les jeunes avaient fait démissionner De Gaulle » et que celui-ci « était parti en hélicoptère » (1). Les efforts d’Yves Tréard, rédacteur en chef du « Figaro », pour lui expliquer qu’au contraire, mai 1968 avait abouti à un raz de marée de la droite aux élections législatives, et que De Gaulle n’était parti qu’un an plus tard, poussé dehors non pas par les « enragés » mais par les centristes, ont été parfaitement vains

(2) Quiconque connaît un peu le rituel de la manifestation sait l’importance que revêtent les drapeaux et les banderoles de tête. Elles sont censées résumer les messages les plus importants, l’identité des organisateurs, les revendications fondamentales de ceux qui manifestent. Le cortège peut ensuite être jalonné d’autres banderoles, développant les positions ou les revendications de tel ou tel groupe, de telle ou telle catégorie. Mais le drapeau et la banderole de tête occupent une place particulière. Ce n’est pas pour rien qu’un Daniel Cohn-Bendit, du temps où il n’appelait pas encore à voter Macron, considérait comme l’un des meilleurs moments de sa vie militante le fait d’avoir « fait défiler la CGT derrière le drapeau noir ».

(3) Pour la définition d’un mouvement « expressif », voir https://descartes-blog.fr/2018/12/01/gilets-jaunes-laventure-continue/

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