Le triomphe de l’égo-politique

Le jours suivant l’élection, une dame bien comme il faut se présente dans une succursale du Crédit Lyonnais dans le très chic XVIème arrondissement. Elle demande à avoir accès à son coffre, et une fois la porte ouverte elle commence à vider bijoux, actions au porteur et lingots dans son sac. L’employé, inquiet de ce comportement, appelle le directeur de l’agence qui se présente et demande à la dame quel est le problème. Elle lui répond « vous ne savez pas ? La gauche est passée hier, ils vont nationaliser toutes les banques ». Ce à quoi le directeur lui répond : « vous savez, madame, le Crédit Lyonnais a été nationalisé en 1945… ».

L’anecdote se passe en 1981, et elle témoigne de l’extraordinaire tour d’illusionniste réussi par François Mitterrand : faire croire que l’ancien fonctionnaire de Vichy, l’ancien politicard opportuniste de la IVème, l’ancien défenseur de l’Algérie française, l’ami des Schueler et des Bousquet allait « rompre avec le capitalisme ». Fidèle à son mentor, Jean-Luc Mélenchon est en train de réussir le même numéro. Que ce soit chez les militants de gauche pour s’en réjouir ou chez les militants de droite pour se faire peur, tout le monde croit – ou fait semblant de croire – qu’une victoire de Mélenchon serait le début de la révolution, avec les têtes – et pas seulement celles des bourgeois – sur des piques.

On peut collectivement se rassurer : le mitterrandien fidèle, l’homme pour qui Maastricht était un « compromis de gauche », celui qui a soutenu sans broncher l’engagement de la France derrière les Etats-Unis lors de la première Guerre du Golfe, les privatisations de l’ère Jospin et la candidature de Ségolène Royal à la présidentielle n’est pas près de faire une révolution, quand bien même il entrerait à Matignon ou à l’Élysée. Contrairement à ce que pensent certains, on ne guérit jamais de sa jeunesse et de ses années de formation. A trente ans, l’identité politique et philosophique d’un homme, le prisme idéologique à travers duquel il voit le monde, sont figés. Il peut se modifier à la marge dans un processus d’ailleurs toujours très douloureux, il peut changer de parti ou de chapelle, mais il ne devient jamais le contraire de ce qu’il était à 30 ans. Celui qui connaissait le Mitterrand de 1950 n’avait aucune raison d’être surpris des œuvres du Mitterrand de 1983. Les communistes qui après Prague et Budapest ont renié leur passé stalinien – comme Annie Kriegel ou Pierre Daix, pour ne donner que deux exemples emblématiques même s’ils sont aujourd’hui oubliés – ont mis au service de l’anti-stalinisme les mêmes méthodes, la même dialectique qui les avait conduits à être des staliniens fanatiques.

Le danger ne vient pas tant de Mélenchon qui, quelle que soit sa rhétorique, ferait probablement une politique aussi conformiste que son illustre mentor, mais de ceux qui l’entourent et surtout de ceux que son mouvement est en train de mettre en selle. On ne fait pas de Danièle Obono, de Aymeric Caron, de Taha Bouhauf ou de Sandrine Rousseau des notabilités impunément. Et ceux qui en doutent feraient bien de visionner « l’apprenti sorcier », cette merveilleuse séquence de « Fantasia » faite du temps ou Disney n’était pas encore un industriel.

Qu’on me permette de rappeler une affaire parmi d’autres. En octobre 2017, après l’attentat de la Gare Saint-Charles à Marseille, attentat revendiqué par l’Etat Islamique et au cours duquel deux jeunes femmes avaient trouvé la mort par arme blanche. Réagissant à l’attentat, Sonia Nour, collaboratrice du maire PCF de La Courneuve écrit sur Twitter : « Quand un martyr égorge une femme et poignarde une autre, là ça fait du bruit. Terrorisme, du sang, civilisation Bla Bla Bla… Par contre, que le terrorisme patriarcal nous tue tous les deux jours, on l’entend moins, votre grande gueule ». Le qualificatif de « martyr » appliquée à un terroriste n’est pas passé, et l’auteur du Tweet a été dûment suspendu. Mais cette suspension a fait tiquer Zoé Desbureaux, dirigeante locale du PCF dans la Somme et suppléante de François Ruffin. Celle-ci a déclaré sa « solidarité totale » avec Sonia Nour, exprimé sa « tristesse de voir que la gauche cède à la propagande et à la désinformation fasciste », dénoncé « les pressions de la fachosphère et de la gauche cassoulet ».

Tout y est dans cette affaire. Une militante qui ne sait pas faire la différence entre un terroriste et un martyr – et qui copie bêtement une expression consacrée dans sa « communauté ». Une féministe tellement obsédée par le « patriarcat » qu’elle est prête à n’importe quel amalgame. La mise en scène d’une concurrence victimiste entre le « terrorisme islamiste » et le « terrorisme patriarcal ». Une dirigeante du PCF qui, au lieu de raisonner, préfère défendre l’indéfendable par solidarité de genre et pour qui tout ceux qui ne sont pas d’accord avec elle « cèdent à la propagande fasciste » quand ce n’est aux « pressions de la fachosphère ».

Cet incident – et ceux qui m’accusent d’avoir une dent contre Mélenchon noteront que j’ai pris pour exemple une affaire qui ne fait intervenir que des militants du PCF – illustre parfaitement à mon sens pourquoi la gauche radicale est devenue dangereuse. La gauche radicale est devenue un univers de militants “personnalisés” livrés à eux-mêmes, sans cadre idéologique et politique solide, sans formation, et armés d’un discours qui légitime moralement tout ce qui leur passe par la tête au motif qu’ils parlent au nom des opprimés, sans d’ailleurs que les opprimés aient leur mot à dire. La gauche radicale est remplie de gens qui pensent qu’ils disent la vérité parce qu’ils disent ce qu’ils pensent. En 2017, Danielle Obono avec ses outrances et ses absurdités était une exception plus ou moins sympathique. Mais depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, et ce qui apparaissait à l’époque comme l’exception est en train de devenir la règle. Une simple revue des personnalités proposés par la NUPES aux suffrages des électeurs donne une idée du désastre. Avec un peu de patience on peut y trouver dans la liste tout et son contraire : des pro-nucléaires et des gens qui jugent que le recours à l’énergie nucléaire est un crime contre l’humanité ; des qui revendiquent l’héritage universaliste des Lumières et des antivax, des complotistes, des qui ont manifesté avec les Frères Musulmans, ou traité une policière d’origine maghrébine mais parfaitement assimilée « d’arabe de service ». Des amateurs de viande et des « antispécistes », des antiracistes et des défenseurs du burkini ou des « réunions fermées aux non-racisés » (c’est-à-dire, aux blancs). Des qui veulent désobéir à l’Union européenne, et des qui considèrent le principe de la supériorité du droit européen comme essentiel à une construction européenne qu’on ne saurait rejeter. Tout et son contraire coexistent dans une foire où finalement le seul point de convergence collective est de propulser Mélenchon à Matignon. Et encore, il y en a pas mal qui ont des arrière-pensées à ce sujet… Comment imaginer qu’une telle galaxie puisse produire je ne dis pas une politique cohérente si elle était portée au pouvoir, mais même un projet cohérent qui puisse servir de guide dans l’opposition ?

On voit ci la grande cassure que constitue le remplacement des partis politiques conçus comme des entités collectives, élaborant et imposant une discipline intellectuelle, par des organisations conçues sur le modèle du « parti outil » théorisé par Robert Hue, c’est-à-dire, une organisation dont le but n’est pas de porter un projet collectif ni même un cadre idéologique, mais de permettre aux individus qui le composent de faire avancer leurs projets particuliers. Un raisonnement qu’on poussait jusqu’à considérer les adhérents du « parti outil » comme « souverains », non pas collectivement, mais individuellement (1).  C’est ainsi que les partis sont devenus des conglomérats d’activistes et de « personnalités », chacun et chacune guidé par ses marottes et libre de dire à peu près n’importe quoi sans que l’organisation ne réagisse fermement pour délimiter ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Comment le faire d’ailleurs alors qu’il n’existe pas de cadre idéologique connu et partagé (2) pour légitimer une sanction ? Du coup, lorsqu’on sanctionne, c’est le fait du prince, comme ce fut le cas lors de l’affaire du whisky tragique de Périgueux, que j’avais commentée dans ces colonnes (https://descartes-blog.fr/2014/02/16/whisky-tragique-a-perigueux/). Ces activistes pratiquent d’ailleurs largement le nomadisme institutionnel, changeant régulièrement d’organisation en fonction de leurs intérêts et des équilibres du moment. Pourquoi s’en priveraient-ils, d’ailleurs, puisque l’objectif n’est pas de porter un projet collectif, mais un projet individuel ? Pourquoi n’iraient-ils pas à l’organisation qui, à un moment précis, leur semble la plus accueillante, plus susceptible de les soutenir ?

Et dès lors que l’organisation est un « outil », qu’elle ne porte pas un corpus idéologique cohérent défini collectivement, mais que celui-ci n’est que l’addition des marottes de ses militants, l’idée même de formation politique des militants n’a plus de sens. Bien sûr, les partis continuent à fournir une formation technique : comment rédiger un tract, comment déposer une liste en préfecture. Mais dans des partis qui de plus en plus font coexister tout et n’importe quoi, comment pourrait-on transmettre une vision politique, historique, philosophique cohérente ? Et de quel droit, puisque l’organisation fait coexister des visions différentes avec le même niveau de légitimité ?

Ces « personnalités » et autres activistes qu’on trouve sur les listes de la NUPES illustrent jusqu’à l’absurde la logique de l’égo-politique. Celle-ci n’est plus réservée aux grands égo-politiciens comme Macron ou Mélenchon: elle est à la portée de tous. Combien de candidats de la NUPES sont issues d’associations ou autres mouvements « gazeux » créés par eux-mêmes et qui ont assuré leur propre promotion ? Et je ne donne pas d’exemples pour ne pas faire des jaloux…

Le côté « gazeux » de la France Insoumise était au départ la condition pour permettre à son créateur de garder le contrôle total et absolu sur l’organisation : Sans instances élues et procédures démocratiques, impossible de disputer le pouvoir au gourou et son équipe, comme le souligna dans sa lettre de démission Charlotte Girard. Un paragraphe de ce texte mérite d’ailleurs d’être cité :

« Tant qu’on est d’accord tout va bien. Mais il n’y a pas de moyen de ne pas être d’accord. Or une dynamique politique – surtout révolutionnaire – dépend de la capacité des militants à s’approprier des raisonnements, c’est-à-dire potentiellement à les contester. Cette option est obstruée pour le moment, d’autant plus que dernièrement, on a eu parfois du mal à identifier avec quoi être d’accord ou pas. »

Charlotte Girard avait parfaitement raison dans son constat, mais s’arrête à mon avis à mi-chemin dans son diagnostic. Pour que les militants puissent « s’approprier des raisonnements ou les contester », il faut un cadre idéologique qui leur soit commun, qui donne un sens au discours. Ce n’est pas le cas dans LFI, et encore moins dans une NUPES conçue largement à son image. Dans une alliance qui ne présente aucun cadre de référence cohérent, qui propose des candidats qui militent ici pour une chose et là bas pour son contraire – et le « programme » de la NUPES censé leur être commun n’est qu’un cache sexe qui d’ailleurs ne cache pas grande chose – il est très difficile « d’identifier avec quoi être d’accord ou pas ». Quand je vote un candidat NUPES, je vote pour ou contre le nucléaire ? Pour ou contre le communautarisme ? Pour ou contre la « désobéissance » à l’UE ?

Cette logique de coexistence de la carpe et du lapin conduit à laisser de côté tout raisonnement pour ne plus « penser » que par slogans. Avec un résultat qui serait comique si l’affaire n’était pas si grave : celui de voir des militants répéter des formules dont la portée leur échappe. Prenons par exemple la proposition figurant dans le programme de la NUPES de « Inscrire dans la Constitution la règle verte, qui impose de ne pas prendre plus à la nature que ce qu’elle peut reconstituer ». Il est clair que cette proposition est inapplicable : elle supposerait de cesser tout prélèvement sur les ressources minérales, dont la reconstitution nécessite des temps géologiques. Comment construire des maisons sans briques, sans ciment, sans pierre, sans métal ? Pourtant, cette faille assez évidente n’empêche pas des militants d’ânonner le slogan en question, de l’inscrire dans leurs tracts, un peu comme les paysans ont récité pendant des siècles l’Ave Maria – vous savez, “Ave Maria, gratia plena, Dominus tecum, benedicta tu in mulieribus et benedictus fructus ventris tui, Jesus” – pendant des siècles dans une langue qu’ils ne comprenaient pas. 

Cette dérive qui voit l’institution remplacée par la personnalité – ce que j’avais appelé « l’égo-politique » – conduit fatalement à la prédominance des tacticiens sur les stratèges. Dans cette société où tout va très vite, l’important est de gagner la bataille du jour, quitte à perdre la guerre plus tard. Un excellent exemple est fourni par la manière dont la gauche radicale joue de plus en plus la carte du « vote communautaire », cédant aux injonctions de groupes activistes à qui on attribue, à tort ou à raison, une influence sur le vote de telle ou telle communauté. Le cas d’un Eric Piolle cédant aux injonctions d’une association islamiste en faisant voter l’autorisation du « burkini » dans les piscines municipales à quelques semaines de l’élection législative est de ce point de vue très significatif. Car il ne faut pas être naïf : si ce vote visait à faire droit à une demande légitime, on se demande pourquoi Eric Piolle, maire de Grenoble depuis 2014, a attendu huit longues années avant d’accomplir cet acte de justice. Non, cela n’a rien à voir avec la légitimité de la demande. Piolle n’est pas né de la dernière pluie, et il sait parfaitement d’une part qu’il y a des élections législatives en vue, d’autre part que son geste aura un retentissement national. C’est donc à cette aune-là qu’il faut l’interpréter. Tout comme les clins d’œil adressés de plus en plus visiblement par les dirigeants de LFI aux différentes communautés. Quand un tacticien hors pair comme Mélenchon défile avec les Frères Musulmans, c’est qu’il a quelque chose derrière la tête.

Ce n’est pas par hasard si « militant » et « militaire » viennent de la même racine. Un militant est un homme convaincu d’être entraîné par une cause juste et disposé à combattre pour elle. De cette disposition peut sortir le pire comme le meilleur. Un militant est, potentiellement, un homme dangereux parce qu’il est porteur d’une cause qui justifie potentiellement n’importe quel excès. Et je suis bien placé pour le savoir : Je tremble quelquefois en pensant aux choses que moi et mes camarades aurions pu faire, du temps où j’étais militant, si les dirigeants du Parti nous l’avaient commandé. D’où l’énorme responsabilité qui pèse sur les épaules de ceux dont le pouvoir institutionnel ou le prestige ont mis en situation de guider les militants. C’est pourquoi il ne faut jamais accepter qu’un de ces dirigeants se lave les mains avec des formules du genre « les gens sont libres de leurs actes » ou « je ne leur ai pas demandé de me suivre ». Avec le pouvoir – qu’il soit institutionnel ou intellectuel – vient la responsabilité. Et la responsabilité du dirigeant c’est de structurer et d’institutionnaliser son mouvement de manière à maintenir les militants sous contrôle, d’empêcher que l’ivresse de la légitimité que leur cause leur confère les fasse faire des bêtises… ou pire.

Mais au fur et à mesure que le temps passe – et que le moment où Mélenchon quittera la scène s’approche – ce qui était un avantage pour lui devient un danger pour nous tous. Sans boussole idéologique, la pensée s’assèche parce que l’idéologie fournit le cadre commun au sein duquel le débat est possible. Quand l’idéologie est remplacée par des slogans – « il faut croire la parole des femmes » – ou pire, par l’exégèse de la parole d’un gourou – le dogme remplace la raison. Sans boussole idéologique, le mouvement peut dériver dangereusement. On le voit déjà dans la logique différentialiste et communautariste qui s’impose de plus en plus dans le discours de la gauche radicale, et dont il sera très difficile de revenir, tout simplement parce qu’un mouvement politique est l’otage de son électorat, et qu’une fois dépendant d’une « clientèle » communautaire, la gauche menée par les « insoumis » n’aura plus le choix. Que se passera-t-il lorsque, une fois Mélenchon disparu, chacun cherchera à tirer son épingle du jeu et aura besoin pour cela de se trouver des appuis ?

Le danger – pour le pays et pour la gauche – ne vient donc pas de ce que Mélenchon pourrait faire s’il devait gouverner, mais de ce qu’il fait en tant que chef de parti. Avec son mouvement « gazeux », il a fabriqué un monstre qu’il est le seul à pouvoir contrôler – normal, c’était fait pour. En refusant toute logique d’institutionnalisation ou même d’investir un héritier (3), il laisse derrière lui le potentiel d’une guerre civile où tous les coups seront permis – et comment ne le seraient-ils pas, puisque c’est la cause qui est en jeu ? Il est d’ailleurs drôle de constater qu’on trouve le même problème chez l’autre grand égo-politicien devant l’Eternel, Emmanuel Macron. Dans son cas, ce n’est pas l’âge qui rend sa sortie de scène inéluctable, mais l’impossibilité constitutionnelle d’une réélection en 2027. Lui aussi est confronté à un mouvement « gazeux » qui va des socialistes et des écologistes aux néolibéraux purs et durs, et qui n’a aucune capacité d’intellectuel collectif. Lui aussi est obligé à fonctionner avec des slogans plus ou moins creux pour tenir la carpe sans fâcher le lapin.

Rien à faire : le XXIème siècle sera égo-politique…

Descartes

(1) Les noms des organisations traduisent d’ailleurs cette transformation : « Parti communiste », « Parti socialiste », ce sont des noms qui annoncent un projet, un positionnement idéologique. « La France Insoumise » n’annonce qu’une posture individuelle de ses membres, celle de « l’insoumission ».

(2) La situation a d’ailleurs un côté paradoxal : alors que règne un puritanisme de plus en plus étouffant qui permet de défenestrer un militant en fonction de son COMPORTEMENT, il n’y a aucun mécanisme de contrôle quant à son expression politique. Chez LFI, personne n’avait rien à redire quant aux expressions racistes ou communautaristes d’un Taha Bouhafs. Le gourou lui-même avait pris sa plume pour le défendre lorsque les communistes se sont étonnés qu’un tel personnage soit investi. Mais du jour où l’on a appris qu’il était accusé de gestes inappropriés en matière sexuelle, son sort était scellé. Comme quoi, aujourd’hui les comportements PERSONNELS sont infiniment plus importants que les positionnements POLITIQUES…

(3) Fidèle à une méthode qui a fait ses preuves – tragiques – il en a investi deux : Alain Quatennens, qui en tant que « coordonnateur » tient la tribune, et Daniel Bompard qui tient l’appareil. Un peu la réédition de Trotski contre Staline…

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53 réponses à Le triomphe de l’égo-politique

  1. Bruno dit :

    Bonjour Descartes, 
    Merci pour ce papier. Avez-vous pris le temps (la peine) de lire exhaustivement le “programme” du NUPES?
    https://nupes-2022.fr/le-programme/
    J’entends bien votre point quand vous indiquez que les partis du NUPES s’adressent avant tout aux classes moyennes, on retrouve en bonne place leurs marottes (écologie, animalisme, VIème REP, droits LGBT…). Pourtant il y a également des marqueurs “populaires”, comme l’augmentation du SMIC et la retraite à 60 ans et … non en fait c’est tout car même les 32H je ne sais pas vraiment si on peut dire que c’est “populaire”. 
    Bref, pourquoi donc les classes populaires ne votent pas massivement pour NUPES qui leur promet de raser gratis? Elles n’y croient plus? 
     

    • Descartes dit :

      @ Bruno

      [Merci pour ce papier. Avez-vous pris le temps (la peine) de lire exhaustivement le “programme” du NUPES ?]

      Oh que oui… et croyez-moi, ce fut une tache bien pénible. J’en ai tiré deux constatations : la première, c’est que beaucoup de candidats de la NUPES – dont celui de ma circonscription, au passage – n’ont pas cru utile de s’imposer eux-mêmes cet effort. La deuxième, c’est qu’il y a dans ce programme des promesses dont l’impossibilité saute aux yeux – celle de constitutionnaliser la « règle verte » est un bon exemple – ce qui laisse penser que les gens qui ont écrit ce programme comme ceux qui le défendent ont laissé leur sens critique au vestaire.

      [Bref, pourquoi donc les classes populaires ne votent pas massivement pour NUPES qui leur promet de raser gratis ? Elles n’y croient plus ?]

      La gauche a un très lourd handicap de crédibilité à remonter. Contrairement au RN, qui n’a jamais exercé le pouvoir, la gauche a gouverné pendant vingt ans sur les quarante qui se sont écoulés depuis 1981 – et cela sans compter le fait que pour moi Macron est un homme lui aussi issu de la gauche et dont le gouvernement compte de nombreuses personnalités venues de la gauche. Autrement dit, sur les quarante dernières années, la gauche a gouverné la moitié du temps. Difficile dans ces conditions de prétendre que la désindustrialisation, les privatisations, le retrait des services publics, le saccage du code du travail, la destruction de l’école, etc. sont de la faute des autres.

      En 1992, la gauche – celle de Mélenchon – a fait Maastricht. En 2000, la gauche – toujours celle de Mélenchon – a décidé l’ouverture des marchés du gaz et de l’électricité. En 2012 la gauche – pour laquelle Mélenchon avait fait voter et dont il s’estimait « comptable de la victoire » – avait TOUS les pouvoirs : non seulement la présidence de la République, mais des majorités au Sénat et à l’Assemblée, la quasi-totalité des régions, la mairie dans les principales villes… et qu’est-ce qu’elle en a fait ? Leonarda et El-Khomri. Alors, quand on explique aux classes populaires que cette fois-ci, promis juré, ce sera différent… on peut comprendre qu’ils soient sceptiques.

      Et franchement, de vous à moi, vous y croyez, vous ?

      • Bruno dit :

        [les gens qui ont écrit ce programme comme ceux qui le défendent ont laissé leur sens critique au vestaire.] 
        Pour le coup, c’est une vraie interrogation en ce qui me concerne… Je m’explique : une part non négligeable de ce qu’on pourrait appeler “le bas clergé intellectuel” (professeurs du secondaire, fonctionnaires territoriaux…) fait partie des adhérents LFI/NUPES et a des qualifications universitaires/éducatives qui devraient pourtant lui permettre de constater l’inanité d’une bonne partie du projet (la désobéissance aux traités tout en demeurant dans l’Etat de droit, rien que ça c’est une perle…). Donc pourquoi un tel charabia? Le programme est rédigé par trois hurluberlus? Ou bien tout bonnement on a du cynisme avec des gens qui ne croient pas en ce qu’ils rédigent ou pire, des gens qui s’auto-aveuglent et veulent simplement “cocher des cases” en écrivant n’importe quoi? 
        [La gauche a un très lourd handicap de crédibilité à remonter. Contrairement au RN, qui n’a jamais exercé le pouvoir, la gauche a gouverné pendant vingt ans sur les quarante qui se sont écoulés depuis 1981] 
        Vous pensez que Mme Michu a une si longue mémoire? Qui se souvient, de nos jours, que le Gourou a été membre du gouvernement Jospin? La gauche peut toujours se cacher derrière des symboles et dire que son bilan (qu’elle n’assume d’ailleurs pas) est contrasté : peine de mort, congés payés en plus, 35H…

        [Et franchement, de vous à moi, vous y croyez, vous ?] 
        Sur ce point, je suis plutôt comme vous, je regarde la composition de l’électorat de la NUPES et je sais d’avance ce que ça va donner…
        Allez, faisons des pronostics, vous tablez sur quel résultat pour les législatives? De mon côté, je parie :
        LREM/MODEM et autres croupions : 350/375
        LR : 60/80
        NUPES : 80/100
        RN : 15/30
         

        • Descartes dit :

          @ Bruno

          [Pour le coup, c’est une vraie interrogation en ce qui me concerne… Je m’explique : une part non négligeable de ce qu’on pourrait appeler “le bas clergé intellectuel” (professeurs du secondaire, fonctionnaires territoriaux…) fait partie des adhérents LFI/NUPES et a des qualifications universitaires/éducatives qui devraient pourtant lui permettre de constater l’inanité d’une bonne partie du projet (la désobéissance aux traités tout en demeurant dans l’Etat de droit, rien que ça c’est une perle…).]

          Sur la question de la désobéissance, c’est un excellent exemple en effet de la manière dont on répète des slogans sans le moindre esprit critique. La « désobéissance » aux traités telle que l’entend Mélenchon implique à court terme un conflit avec les juridictions françaises : en effet, un gouvernement n’agit qu’à travers des actes réglementaires ou législatifs. Désobéir à un règlement ou une directive européens implique faire des décrets ou des lois contraires. Que les juges administratif ou constitutionnel sera conduit à annuler, puisqu’ils sont compétents pour statuer sur la conformité avec les règles européennes des actes réglementaires et des lois respectivement. Que fera le premier ministre Mélenchon lorsque le décret qu’il a signé ou la loi qu’il a fait voter seront annulés ? Ordonnera-t-il à son administration d’ignorer la décision du juge ? A ses policiers et gendarmes de s’opposer à son exécution ? On voit bien où cela nous conduit…

          Ce raisonnement est à la portée de n’importe quelle personne ayant un minimum de culture juridique. Et donc pour la majorité des adhérents et la totalité des élus LFI/NUPES, ou l’on trouve de très nombreux fonctionnaires des trois fonctions publiques.

          [Donc pourquoi un tel charabia ? Le programme est rédigé par trois hurluberlus ? Ou bien tout bonnement on a du cynisme avec des gens qui ne croient pas en ce qu’ils rédigent ou pire, des gens qui s’auto-aveuglent et veulent simplement “cocher des cases” en écrivant n’importe quoi ?]

          Il y a une combinaison des trois. Le programme est rédigé non pas par trois hurluberlus, mais par trois cyniques qui avaient un problème à résoudre : comment trouver un compromis qui soit attirant pour les secteurs souverainistes de l’électorat « insoumis » sans pour autant faire peur aux classes intermédiaires ? La « désobéissance » – dont on nous explique que l’objectif n’est pas une rupture avec l’Union européenne, mais d’obtenir une réorientation de la construction européenne permettant d’aller sans complexes vers encore plus de supranationalité – est ce compromis.

          Et si les militants et les électeurs de la gauche réunie sous la bannière NUPES ne sursautent pas devant l’impossibilité manifeste d’une telle politique, c’est parce qu’ils ont envie de croire. Souverainistes et eurolâtres « de gauche » s’accordent pour une abolition temporaire de l’esprit critique parce qu’ils savent que poser le problème, c’est faire éclater cette « union » devenue le totem d’une gauche en perdition idéologique.

          Vous comprendrez donc pourquoi j’utilise l’exemple de la « règle verte » plutôt que celui de la désobéissance pour illustrer la tendance à « penser par slogans ». Le cas de la « règle verte » est plus pur au sens qu’il n’y a aucune raison tactique qui nécessite une abolition du sens critique.

          [« La gauche a un très lourd handicap de crédibilité à remonter. Contrairement au RN, qui n’a jamais exercé le pouvoir, la gauche a gouverné pendant vingt ans sur les quarante qui se sont écoulés depuis 1981 » Vous pensez que Mme Michu a une si longue mémoire ? Qui se souvient, de nos jours, que le Gourou a été membre du gouvernement Jospin ?]

          Peu de monde, c’est vrai. Mais si la mémoire des détails manque à Mme Michu, sa mémoire globale est plus grande que vous le croyez. Elle se souviendra que « la gauche » – dont Mélenchon est un vieux routier – a été plusieurs fois au pouvoir, qu’elle a promis de changer la vie, et qu’elle a finalement fait la même chose que les autres. Et Mélenchon en est parfaitement conscient, au point qu’il a soigneusement effacé toute référence qui pourrait rappeler ce passé : le mot « gauche » ne figure plus dans les documents de LFI ou de la NUPES, le rouge a été banni au profit du vert et de l’arc-en-ciel, et les logos des partis membres de la NUPES bannis.

          [La gauche peut toujours se cacher derrière des symboles et dire que son bilan (qu’elle n’assume d’ailleurs pas) est contrasté : peine de mort, congés payés en plus, 35H…]

          Pensez-vous que ce discours ait beaucoup de résonance auprès des couches populaires ? Le « bilan » de la gauche se réduit à trois ou quatre mesures prises il a quarante ans, dont la plupart sont purement symboliques. Les 35h sont une réforme trop ambiguë dans leurs effets vis-à-vis des couches populaires pour apparaître comme une grande avancée. Et a côté, il faut faire face à la face obscure du bilan, et notamment la désindustrialisation et le recul des services publics, deux revendications prioritaires des couches populaires…

          [Allez, faisons des pronostics, vous tablez sur quel résultat pour les législatives? De mon côté, je parie : LREM/MODEM et autres croupions : 350/375 ; LR : 60/80 ; NUPES : 80/100 ; RN : 15/30]

          Franchement, si je vous donnais un pronostic, ce serait au doigt mouillé. Je regarde quand même les projections des instituts de sondages, qui sont plus favorables à NUPES et plus pessimistes quant au parti présidentiel que vous : NUPES 155/180 ; LREM/MODEM 275/315 ; LR/UDI 40/65 ; RN 35/65 (sondage Elabe 30 mai-1er juin).

  2. Gugus69 dit :

    Brillant… et désespérant.
    Vous aviez raison de m’inciter à voter Roussel à la présidentielle.
    Mais si c’était pour en arriver là…
    J’aurais préféré que les communistes présentent des candidats dans toutes les circonscriptions, quitte à y laisser des plumes.
    Avec la Nupes, ils sauveront peut-être quelques députés ; mais ils seront invisibles.

    • Descartes dit :

      @ Gugus69

      [J’aurais préféré que les communistes présentent des candidats dans toutes les circonscriptions, quitte à y laisser des plumes. Avec la Nupes, ils sauveront peut-être quelques députés ; mais ils seront invisibles.]

      Personnellement, je suis pragmatique: si le PCF arrive à sauver son groupe, alors la NUPES aura été une bonne affaire… à condition de se dégager vite fait et reprendre son indépendance. Si l’on perd le groupe, alors je serai d’accord avec vous: il aurait mieux valu y aller seul. En tout cas, je ne voterai pas pour le candidat NUPES dans ma circonscription – c’est un ancien homme de droite devenu écologiste. Je le ferais si je pensais que les militants et électeurs EELV voteraient pour un candidat communiste. Mais je ne le pense pas.

  3. BolchoKek dit :

    @ Descartes
     
    [Mais du jour où l’on a appris qu’il était accusé de gestes inappropriés en matière sexuelle, son sort était scellé. Comme quoi, aujourd’hui les comportements PERSONNELS sont infiniment plus importants que les positionnements POLITIQUES…]
     
    Je ne sais pas si c’est une conséquence de l’américanisation, mais ça y ressemble drôlement. Et c’est venu très vite quand on y pense : Bill Clinton, ce n’est pas si loin, et pourtant virtuellement tout le monde en France trouvait parfaitement saugrenu et puéril d’avoir un scandale national sur des histoires de turluttes dans un bureau. O tempora, o mores…

    • Descartes dit :

      @ BolchoKek

      [Je ne sais pas si c’est une conséquence de l’américanisation, mais ça y ressemble drôlement.]

      Je me pose la question, mais j’avoue que l’explication ne me satisfait pas. La ressemblance dans les discours et les conséquences existe, mais je pense que le sens est différent. Aux Etats-Unis, l’idée que l’homme politique doit être vertueux, et qu’un homme ne saurait être un bon dirigeant s’il n’est pas aussi un bon père, un bon mari, un bon paroissien est profondément ancrée dans la vision puritaine que les « pilgrim fathers » ont amené en Amérique en quittant leur Angleterre natale. C’est une vision qui n’admet pas l’idée de séparation entre la sphère publique et la sphère privée.

      Notre tradition est très différente : en France, on n’a jamais exigé de nos grands hommes qu’ils soient vertueux. Ni Richelieu, ni Colbert, ni Louis XIV, ni Napoléon, ni Clemenceau n’ont été – ni ont été présentés dans le « roman national » – comme des modèles de comportement privé. N’importe quel lycéen sait que Louis XIV et Napoléon avaient des maîtresses, que Richelieu aimait le luxe. On veut des dirigeants qui soient savants et aient le sens de l’Etat. Ce qu’ils font dans la chambre à coucher ou dans leur appartement privé n’a jamais été un critère de choix.

      Pour moi, ce n’est pas l’américanisation qui est en cause, mais la personnalisation. On n’élit plus les gens pour leurs idées, mais pour leur « personnalité ». Et c’est d’ailleurs pourquoi on trouve dans les listes de candidats des personnages dont les idées sont orthogonales les unes avec les autres, mais qui ont en commun le fait d’être des « personnalités » connues et ayant une clientèle. C’est pourquoi la contestation de Taha Bouhafs sur la base de ses idées n’a pas eu le même effet que la contestation de sa personnalité. Des gens qui votent pour Mélenchon-qui-défile-avec-les-islamistes ne voteraient pas pour Mélenchon-qui-caresse-les-fesses-d’une-secrétaire… Le personnel devient bien plus important que le politique.

  4. Benoit EUGENE dit :

    Certes.
    Mais ne partagez-vous pas l’illusion que la révolution vient d’en haut ?
    Après tout, les “essentiels” ont peut-être appris qu’ils peuvent bloquer le pays et qu’ils y ont intérêt, car laminés économiquement et méprisés comme jamais.
    En 1936, personne n’avait vu venir la victoire de cette coalition de partis opportunistes et auto-centrés qu’on a appelé le Front Populaire. Qui n’aurait pas fait grand chose si le pays ne s’était pas mobilisé.
    Et ça ne manque pas d’autres genres de militants infatigables qui depuis 1995 sont toujours sur le terrain et ont toujours revendiqué l’autonomie du mouvement social par rapport aux partis et ont une carte à jouer.
    Et si les centrales syndicales sont devenues ce qu’elles sont devenues, ça ne manque pas de militants syndicaux, y compris des jeunes, qui savent à quoi s’en tenir.

    • Descartes dit :

      @ Benoit EUGENE

      [Mais ne partagez-vous pas l’illusion que la révolution vient d’en haut ?]

      Cela dépend de ce que vous appelez « la révolution ». Les mouvements révolutionnaires sont souvent la conjonction d’une transformation profonde de la société – et notamment du mode de production – et d’une organisation capable de lui donner une traduction politique et institutionnelle. Le mouvement qui détruit l’existant peut éventuellement « venir d’en bas », mais celui qui construit du nouveau vient toujours « d’en haut », ne serait-ce que parce qu’elle demande des outils dont seule une élite dispose. Un mouvement spontané peut détruire la Bastille, mais ne peut pas rédiger un Code civil… Et si certains ont théorisé la révolution « par le bas », aucun mouvement de ce type n’a réussi à déboucher sur quelque chose de nouveau en pratique.

      [Après tout, les “essentiels” ont peut-être appris qu’ils peuvent bloquer le pays et qu’ils y ont intérêt, car laminés économiquement et méprisés comme jamais.]

      Je n’ai pas compris cette remarque. Qui sont les « essentiels » pour vous ?

      [En 1936, personne n’avait vu venir la victoire de cette coalition de partis opportunistes et autocentrés qu’on a appelé le Front Populaire.]

      Je ne vois pas d’où vous sortez cette idée. La victoire du Front Populaire n’a pas été une surprise. Il était porté par le puissant mouvement antifasciste en réaction aux évènements de 1934, et avait réussi à faire l’unité non seulement des trois principaux partis de gauche (radicaux, socialistes, communistes) mais aussi d’une foule d’organisations diverses, dont les principaux syndicats. Dire que « personne ne l’a vu venir » me semble très excessif, d’autant plus qu’en février 1936 le Front Populaire avait gagné les élections en Espagne…

      [Qui n’aurait pas fait grand-chose si le pays ne s’était pas mobilisé.]

      Possible. Mais pourquoi à votre avis le pays s’est « mobilisé » en 1936, et pas en 1934 ou en 1938 ? Pourquoi a-t-il fallu que les « partis opportunistes et autocentrés » gagnent l’élection pour que les gens se mettent en grève ?

      Mais surtout, vous oubliez que si les grèves de 1936 – comme celles de 1968 d’ailleurs – ont été aussi massives, c’est parce qu’elles ont bénéficié de la bienveillance du pouvoir du jour. Les grévistes de 1936 savaient que Blum – contrairement à Clemenceau ou à Ramadier – ne ferait pas tirer sur les grévistes. Réduire le Front Populaire à une « coalition de partis opportunistes et autocentrés » qui auraient été obligés à faire des concessions sous la menace des grèves est à mon avis une erreur. Ce sont ces « partis opportunistes et autocentrés » qui ont rendu, par leur victoire, les grèves « spontanées » possibles. Ce sont eux qui ont amorcé la dialectique qui a conduit aux conquêtes sociales que nous connaissons.

      On oublie un peu vite que des grandes grèves, il y en a eu avant et après 1936 (pensez aux grandes grèves de 1920, et celles encore plus massives de 1947) qui ont été réprimées bien plus sévèrement par des gouvernements qui sont restés inflexibles. Les grèves de 1936 ont poussé la « coalition de partis opportunistes et autocentrés » à faire des choses qu’ils n’auraient pas faites sans. Mais c’est la victoire de la « coalition de partis opportunistes et autocentrés » qui a rendu ces grèves possibles.

      Faire de 1936 un mouvement venu « du bas » est trompeur. Si les grèves ont été « spontanées », elles auraient été impossibles sans la bienveillance des partis au pouvoir, et sans la participation de militants ouvriers qui, au plan local et avec ou sans instruction de leurs organisations, en ont été les animateurs. Et ces gens ne se sont pas faits d’eux-mêmes, mais sont le produit d’une formation politique que les organisations ouvrières avaient mis en place depuis longtemps. Ce n’est pas un hasard d’ailleurs si les revendications « spontanées » des grévistes reprenaient des demandes soutenues et théorisées par les organisations politiques depuis de longues années.

      [Et ça ne manque pas d’autres genres de militants infatigables qui depuis 1995 sont toujours sur le terrain et ont toujours revendiqué l’autonomie du mouvement social par rapport aux partis et ont une carte à jouer.]

      Oui, mais cette carte, c’est un deux de cœur. Et avec de telles cartes, on ne gagne pas une partie.

      Le problème avec ceux qui revendiquent « l’autonomie du mouvement social », c’est qu’ils prennent rarement la peine de constituer sérieusement l’objet dont ils revendiquent « l’autonomie ». Pour qu’on puisse parler « d’autonomie », il faut que le « mouvement social » soit en mesure d’exprimer une volonté, puisque seul les êtres doués de volonté peuvent être « autonomes ». Or, comment le « mouvement social » fait-il connaître sa volonté ? Comment savoir si telle ou telle personne, qui prétend parler au nom du « mouvement social », reflète l’authentique volonté de celui-ci, ou seulement ses propres intérêts ?

      Pour résoudre ce problème, il faudrait « constituer » le « mouvement social », c’est-à-dire, lui donner des règles, des procédures de décision et d’un consensus sur le fait que les décisions issues de ces procédures représentent la volonté du « mouvement social », de la même manière que les lois votées conformément aux règles constitutionnelles sont réputées représenter la volonté générale. Autrement dit, il faut définir des INSTITUTIONS. Des institutions qu’on pourrait appeler… tiens, pourquoi pas « partis politiques » ? Et une fois que vous avez fait ça, que reste-t-il de votre « autonomie » ?

      Le spontanéisme a toujours existé et existera probablement toujours… preuve que l’expérience ne donne ses leçons qu’à ceux qui veulent bien l’écouter. Nous avons eu une expérience récente grandeur nature, celle des « Gilets Jaunes ». Un mouvement qui dès le départ revendiquait son « autonomie » par rapport à toute institution. Et on a bien vu le résultat…

      [Et si les centrales syndicales sont devenues ce qu’elles sont devenues, ça ne manque pas de militants syndicaux, y compris des jeunes, qui savent à quoi s’en tenir.]

      Mais « les centrales syndicales sont devenues ce qu’elles sont devenues » surtout depuis qu’elles se sont éloignées des partis politiques au nom de la sacro-sainte « indépendance syndicale », c’est à dire de « l’autonomie du mouvement social ». Alors, faudrait savoir ce qu’on veut. On ne peut pas d’un côté demander “l’autonomie du mouvement social”, et de l’autre prétendre que les partis politiques trouvent au “mouvement social” une issue politique…

  5. Luc dit :

    Dans cette catégorie des Ego politiciens faut il y ranger Taha Bouhaf?Le lundi 9 mai, Taha Bouhafs est convoqué par la commission antisexisme de la France insoumise. Au moins trois femmes l’accusent de harcèlement et de violences sexuelles, selon les informations des TV.De quoi écarter le jeune homme de la campagne des législatives. Les personnes en question ne souhaiteraient pas porter plainte contre Taha Bouhafs pour empêcher tout risque de récupération politique – d’où qu’elle vienne.Depuis ces révélations, la France insoumise a réagi : « Après cette confrontation et avant même la fin de notre procédure interne, Taha Bouhafs a fait le choix de renoncer de lui même à l’investiture pour les élections législatives. Suite à ce retrait, le travail du comité de suivi se poursuit pour accompagner et orienter vers les structures adaptées les femmes qui ont parlé. Il se tient à disposition pour recevoir les éventuels témoignages d’autres femmes. »Les accusations à l’encontre de Taha Bouhafs pourraient avoir de lourdes conséquences. D’abord pour la France insoumise et pour la gauche dans son ensemble car le journaliste était issu d’une nouvelle génération, celle qui a vu passer #MeToo et qui a su condamné un lourd héritage dissimulé de domination, de violences sexistes et sexuelles.Mais il aura aussi des conséquences pour les habitants et les habitantes des quartiers populaires pour lesquels Taha Bouhafs était devenu peut être un symbole important. Une vraie colère s’était exprimée dans ces quartiers et qui avait trouvé un débouché dans le vote Mélenchon. Or ce sont eux-mêmes qui s’estiment désormais peu représentés par les investitures aux législatives sans même connaitre Taha Bouhafs,d’après Lfi.Lfi ne confond elle pas les Ego politiciens avec un communautarisme supposé alors que le score de JLM dans les quartiers contredit l’idée d’ethnicisme dans le chois des électeurs ‘racisés’? Le vrai danger n’est il pas l’islamisation galopante de la société toute ethnie confondue plus que les ethnies?

    • Descartes dit :

      @ Luc

      [Dans cette catégorie des Ego politiciens faut il y ranger Taha Bouhafs ?]

      Oui, au sens que son objectif n’est pas de servir un projet collectif, mais de faire avancer une vision individuelle.

      [Les accusations à l’encontre de Taha Bouhafs pourraient avoir de lourdes conséquences. D’abord pour la France insoumise et pour la gauche dans son ensemble car le journaliste était issu d’une nouvelle génération, celle qui a vu passer #MeToo et qui a su condamné un lourd héritage dissimulé de domination, de violences sexistes et sexuelles.]

      Je ne vois pas où sont les « lourdes conséquences » qui frapperaient « la gauche dans son ensemble ». Ce serait plutôt le contraire : Taha Bouhafs était une pomme de discorde avec le PCF, qui était prêt à présenter une candidate dissidente contre lui. En l’écartant avec un bon prétexte, LFI évite une confrontation sans avoir à perdre la face. Quant à LFI, oui, c’est un coup dur parce qu’il met le projecteur sur les dysfonctionnement internes de LFI, et notamment à l’indulgence dont bénéficient certaines figures censées représenter la « diversité »…

      [Mais il aura aussi des conséquences pour les habitants et les habitantes des quartiers populaires pour lesquels Taha Bouhafs était devenu peut être un symbole important.]

      S’il était devenu « peut-être » un symbole important, alors il faudrait écrire « il aura PEUT-ETRE des conséquences… ». Je ne vois pas d’ailleurs quelle « conséquence » l’éviction de Bouhafs pourrait avoir pour les « habitants et habitantes » des quartiers populaires.

      [Une vraie colère s’était exprimée dans ces quartiers et qui avait trouvé un débouché dans le vote Mélenchon. Or ce sont eux-mêmes qui s’estiment désormais peu représentés par les investitures aux législatives sans même connaitre Taha Bouhafs, d’après Lfi.]

      Je ne comprends rien : LFI estime que les quartiers populaires ne se sentent pas représentés par les investitures aux législatives choisies par LFI ?

      [Lfi ne confond-elle pas les Ego politiciens avec un communautarisme supposé alors que le score de JLM dans les quartiers contredit l’idée d’ethnicisme dans le choix des électeurs ‘racisés’ ? Le vrai danger n’est-il pas l’islamisation galopante de la société toute ethnie confondue plus que les ethnies?]

      La question n’est pas ethnique, mais culturelle. Ce que JLM caresse dans le sens du poil, c’est un type de communautarisme victimiste qui n’a rien d’ethnique.

  6. Jean François DELAHAIS dit :

    J’apprécie votre billet et je partage votre point de vue pour l’essentiel. Toutefois vous écrivez « On peut collectivement se rassurer : le mitterrandien fidèle, l’homme pour qui Maastricht était un « compromis de gauche », celui qui a soutenu sans broncher l’engagement de la France derrière les Etats-Unis lors de la première Guerre du Golfe, ».
    Or si votre remarque à propos de Maastricht est très juste puisque dans son discours enflammé au Sénat il allait même jusqu’à se réjouir que « pour la première fois, citoyenneté et nationalité sont dissociées »et que « l’intégration représente un plus pour nous ; la construction de la nation européenne est un idéal qui nourrit notre passion. Nous sommes fiers, nous sommes heureux de participer à cette construction. ». Par contre en ce qui concerne la guerre du Golfe je suis très réservé. Je n’ai pas gardé d’archives et ma mémoire me trahit de plus en plus mais je reste persuadé qu’il a voté contre au Sénat. D’ailleurs à l’Assemblée Nationale nous avons été 7 membres du groupe socialiste à voter contre le 16 janvier 1991 et parmi nous figuraient Julien Dray alors fidèle acolyte de Jean-Luc Mélanchon et Marie-Noëlle Lienemann qui s’alignait sur lui à cette époque.

    • Descartes dit :

      @ Jean-François DELAHAIS

      [J’apprécie votre billet et je partage votre point de vue pour l’essentiel.]

      Merci. J’apprécie d’autant plus votre remarque que nous ne fréquentons pas la même crémerie…

      [Or si votre remarque à propos de Maastricht est très juste puisque dans son discours enflammé au Sénat il allait même jusqu’à se réjouir que « pour la première fois, citoyenneté et nationalité sont dissociées »et que « l’intégration représente un plus pour nous ; la construction de la nation européenne est un idéal qui nourrit notre passion. Nous sommes fiers, nous sommes heureux de participer à cette construction. ».]

      Si l’on me permet une digression, je dirais que ce discours à lui seul le disqualifie définitivement. Vous me direz que tout le monde peut se tromper, et qu’il a d’ailleurs reconnu assez vite sinon qu’il avait eu tort, au moins que Chevènement avait eu raison. Admettons un instant que cette répéntance soit sincère – ce que je ne crois personnellement pas un instant, mais passons. Cela ne me suffit pas. Le vote de 1992, c’était plus qu’une simple décision: c’était un point d’inflexion de l’histoire. A quelques centaines de milliers de voix près, l’histoire aurait pris une autre direction. Un politique qui prétend être un homme d’Etat et marquer l’histoire peut faire beaucoup d’erreurs, mais pas celui-là. Mélenchon votant “oui” à Maastricht, c’est De Gaulle choisissant en 1940 de rester en France et servir Vichy. Même s’il avait découvert son erreur en 1942, le moment de grâce serait passé et De Gaulle serait resté un général parmi d’autres.

      L’homme d’Etat, c’est celui qui sait reconnaître les points d’inflexion de l’histoire. Melenchon a raté ce test. Tacticien hors pair mais piètre stratège, Mélenchon restera à jamais parmi les hommes qui ont ouvert – volontairement ou par leurs erreurs – les portes aux privatisations, au règne du “marché libre et non faussé”, à l’abandon des instruments de souveraineté.

      [Par contre en ce qui concerne la guerre du Golfe je suis très réservé. Je n’ai pas gardé d’archives et ma mémoire me trahit de plus en plus mais je reste persuadé qu’il a voté contre au Sénat.]

      J’ai relu le compte rendu intégral de séance. Malheureusement, il n’y a pas eu de vote nominal, il est donc impossible de savoir ce qu’il a voté. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’il n’est pas intervenu une seule fois dans le débat, et qu’une recherche rapide dans la toile ne trouve aucune manifestation de son opposition à l’alignement de la France sur les Etats-Unis datant de cette époque. D’autres socialistes ont marqué leur désaccord ou même démissionné pour marquer leur opposition – je pense notamment à Jean-Pierre Chevènement. Pas Mélenchon. Ce n’est que beaucoup plus tard, à partir de 2014, que Mélenchon affirme avoir voté contre la guerre en 1991.

      Il se peut donc que Mélenchon ait voté, comme vous le pensez, contre la déclaration du gouvernement concernant l’engagement de la France dans la guerre du golfe. Mais il n’a certainement pas fait campagne ou alerté l’opinion sur la question.

      • Jean-François DELAHAIS dit :

        [Merci. J’apprécie d’autant plus votre remarque que nous ne fréquentons pas la même crémerie…]
        Comme j’avais commis deux « péchés mortels » en votant contre la guerre du golfe en 1991 et contre la révision constitutionnelle en 1992, je n’ai pas été candidat aux législatives de 1993 et j’ai démissionner du parti socialiste. Aujourd’hui je n’ai plus de « crémerie » mais j’ai toujours mes convictions que je m’applique à approfondir, autant que ce qui me reste de capacités me le permettent
         

        • Descartes dit :

          @ Jean-François DELAHAIS

          [Aujourd’hui je n’ai plus de « crémerie » mais j’ai toujours mes convictions que je m’applique à approfondir, autant que ce qui me reste de capacités me le permettent]

          Je ne voulais pas vous offenser, et si je l’ai fait, je m’en excuse. D’autant plus que j’imagine qu’il fallait du courage en 1992 pour voter contre Maastricht. Quand je parlais de “crémerie”, j’entendais moins le fait d’avoir sa carte dans tel ou tel parti – mon parti m’a quitté, à moi aussi – mais d’avoir une certaine formation politique. Et je suis toujours intéressé par ce que peuvent écrire des gens qui n’ont pas du tout le même cheminement que le mien. C’est pourquoi vous êtes bien entendu le bienvenu sur ce blog!

  7. marc.malesherbes dit :

     
    Bonjour,
     
    je profite de ce billet pour attirer votre attention et vos commentaires sur ce qui me paraît une évolution majeure de la “gauche” d’aujourd’hui (représentée par le Nupes) : la gauche ne défend plus les “exploités” dans la tradition marxiste d’autrefois, mais défend désormais (majoritairement) les “racisés”, les discriminés.Cela me paraît une évolution majeure, liée à l’évolution démographique: à la suite de l’émigration massive des 50 dernières années les “racisés”, les discriminés sont devenus un groupe social important, et surtout un groupe social qui a conscience de lui-même (pas tous, mais la grande majorité). Conscient de son ennemi, le “blanc”.La position de JLM sur la police est symbolique à l’occasion du refus d‘obtempérer d’un “racisé” et de l’attitude de la police qui a cherché à s’y opposer.En résumé, il me semble que c’est une évolution inévitable et bénéfique de la gauche d’aujourd’hui: prendre la défense des groupes sociaux les plus démunis.
    Il faut être lucide sur le monde politique d’aujourd’hui.
    nb1: sur votre billet. Vous soulignez “l’égo politique” et l’absence de ligne politique de la “gauche”. Certes il y a des dissonances, mais quasi unanimité sur la défense des “racisés”. La ligne politique existe bien. En ce sens l’évolution de JLM est significative de sa prise en compte de cette nouvelle orientation. Dans les livres d’histoire il sera considéré comme le grand homme politique qui a impulsé cette “renaissance” de la gauche.
    nb2: bien qu’étant persuadé du bienfondé de la ligne politique actuelle de la gauche, je ne peux m’y rallier, étant blanc et pas masochiste.

    • Descartes dit :

      @ marc.malesherbes

      [je profite de ce billet pour attirer votre attention et vos commentaires sur ce qui me paraît une évolution majeure de la “gauche” d’aujourd’hui (représentée par le Nupes) : la gauche ne défend plus les “exploités” dans la tradition marxiste d’autrefois, mais défend désormais (majoritairement) les “racisés”, les discriminés. Cela me paraît une évolution majeure, liée à l’évolution démographique: à la suite de l’émigration massive des 50 dernières années les “racisés”, les discriminés sont devenus un groupe social important, et surtout un groupe social qui a conscience de lui-même (pas tous, mais la grande majorité).]

      Je pense que votre constate est très juste, mais que vous faites une erreur fondamentale d’analyse. Le passage d’une gauche qui défendait l’exploité à une gauche qui défend le discriminé n’a rien à voir avec un changement démographique. Vous noterez que cette transformation concerne autant la défense des « racisés » que la défense des minorités sexuelles ou des femmes. Et on ne peut pas dire que pour ces groupes-là la démographie ait beaucoup changé depuis cinquante ans… ou même plus longtemps.

      Non, je pense que la racine de ce changement se trouve ailleurs. C’est le rapport de classe qui a changé. La gauche classique était construite sur une convergence d’intérêts entre la classe ouvrière qui apportait le muscle, et les classes intermédiaires qui apportaient les idées. C’est pourquoi intellectuels, écrivains, artistes portaient au pinacle le prolétaire, sous un angle à la fois doloriste et libérateur. Au tournant des années 1970, les choses changent. Les transformations de l’économie font que les classes intermédiaires partagent non plus les intérêts du prolétariat mais celui de la bourgeoisie. Le prolétaire devient alors pour l’intellectualité « de gauche » sujet de moquerie – le « beauf » de Cabu en est un excellent exemple – et les classes intermédiaires se trouvent des « opprimés de substitution » : la femme, l’homosexuel, l’immigré, le taulard (toujours injustement condamné, puisque la société est injuste). Relisez « Libération » de l’époque, et vous verrez cette transformation se faire. Ces « opprimés de substitution » ont par rapport au prolétariat un très gros avantage : n’étant pas constitués en classe, n’ayant pas d’intérêt commun qui pourrait les pousser à s’organiser, on peut parler en leur nom sans craindre un retour de flamme.

      La gauche politique est dominée par les classes intermédiaires, et suit donc cette ligne avec une remarquable constance. Les couches populaires l’ont d’ailleurs parfaitement compris, et sont parties dans l’abstention ou dans le vote du seul parti qui montre pour eux un peu de respect.

      [Conscient de son ennemi, le “blanc”. La position de JLM sur la police est symbolique à l’occasion du refus d‘obtempérer d’un “racisé” et de l’attitude de la police qui a cherché à s’y opposer. En résumé, il me semble que c’est une évolution inévitable et bénéfique de la gauche d’aujourd’hui: prendre la défense des groupes sociaux les plus démunis.]

      Mais… ces groupes sociaux ne sont pas « les plus démunis ». On vit bien plus mal à Béthune ou Hénin-Beaumont qu’en banlieue parisienne… quant aux LGBTQ+ dont la gauche prend la défense systématiquement, on voit mal en quoi il serait en situation de difficulté. Pour ce qui concerne la position de JLM – qui est d’ailleurs une position classique dans le gauchisme français – elle tient à un raisonnement simple : puisque la société est injuste, tout acte d’une autorité quelle qu’elle soit est réputée injuste et celui qui se rebelle contre elle bénéficie d’une présomption positive.

      [nb1: sur votre billet. Vous soulignez “l’égo politique” et l’absence de ligne politique de la “gauche”. Certes il y a des dissonances, mais quasi-unanimité sur la défense des “racisés”. La ligne politique existe bien.]

      La question serait de savoir si le discours « diversitaire » est le résultat d’une réflexion politique, ou une question purement tactique. Autrement dit, il ne faut pas confondre « ligne politique » et « discours ». L’idéologie « diversitaire » est aujourd’hui devenue l’idéologie dominante, et on la trouve autant à gauche qu’à droite. Regardez la publicité des grandes entreprises – qui ne penchent ni à droite ni à gauche, mais suivent leur portefeuille. Et de la même manière, la gauche suit son électorat. Vous croyez vraiment qu’un Eric Piolle trouve normal de se baigner habillé ?

      [En ce sens l’évolution de JLM est significative de sa prise en compte de cette nouvelle orientation.]

      Elle est significative à mon sens du fait qu’une fois que la gauche a renoncé à conquérir l’électorat ouvrier – pour cela il lui faudrait faire des concessions que les classes intermédiaires ne sont pas prêtes à faire – il lui faut aller chasser l’électorat communautaire.

      [Dans les livres d’histoire il sera considéré comme le grand homme politique qui a impulsé cette “renaissance” de la gauche.]

      C’est possible. Mais tout aussi possible que l’histoire retienne en lui celui qui a rassemblé une gauche en perdition… pour l’envoyer dans le mur. Avec l’histoire, on ne sait jamais. A quarante ans de son élection triomphale, Mitterrand apparaît moins comme le refondateur de la gauche que comme son fossoyeur.

      [nb2: bien qu’étant persuadé du bienfondé de la ligne politique actuelle de la gauche, je ne peux m’y rallier, étant blanc et pas masochiste.]

      Excusez-moi, mais là vous en avez trop dit ou pas assez. En quoi êtes-vous « persuadé du bienfondé de la ligne politique actuelle de la gauche » ? Et d’abord, en quoi consiste-t-elle exactement à votre avis ?

      • Bruno dit :

        @Descartes                                                                                      [Regardez la publicité des grandes entreprises – qui ne penchent ni à droite ni à gauche, mais suivent leur portefeuille.] En quoi l’incorporation de l’idéologie diversitaire, que ce soit en entreprise (les grandes boites n’ont de cesse de communiquer en ce sens) ou dans les nouveaux médias (Netflix et plus récemment Disney!) permet-il selon vous de gagner des sous? L’exemple de Disney est en ce sens intéressant, pendant très longtemps ils ont pris garde de rester « neutres » sur ce sujet mais depuis quelques années ça part à vau-l’eau ! On fait même une « pride » à Disney land Paris ce week-end.. Ne pensez-vous pas plutôt que des classes intermédiaires activistes ont pris le pouvoir dans ces boîtes ou bien que les groupes de pression et autres lobbys les poussent à aller en ce sens, parfois au détriment des intérêts économiques ? Je me pose la question…

        • Descartes dit :

          @ Bruno

          [Ne pensez-vous pas plutôt que des classes intermédiaires activistes ont pris le pouvoir dans ces boîtes ou bien que les groupes de pression et autres lobbys les poussent à aller en ce sens, parfois au détriment des intérêts économiques ? Je me pose la question…]

          Non, je ne pense pas. Je pense que vous négligez la puissance d’une idéologie devenue dominante. La « diversité » n’est pas seulement l’idéologie des classes intermédiaires, même si ce sont elles qui l’ont fabriquée et qu’elle sert leurs intérêts. C’est devenu l’idéologie dominante. Nous sommes en permanence appelés à regarder le monde à travers le prisme des identités raciales, ethniques ou sexuelles. Nous sommes bombardés d’injonctions dans ce sens par la radio, par la télévision, par la presse écrite qui nous explique à longueur d’émissions et d’articles que nous devons nous reconnaître en tant que membres d’une « communauté », seul moyen d’être protégés dans une société qui devient chaque jour plus dure. Même l’école s’y met : quand on enjoint les enfants d’être « fiers » de leurs origines, on alimente cette machine.

          Aujourd’hui, qu’on l’aime ou pas, beaucoup de nos concitoyens voient le monde à travers ce prisme. Car il n’y a pas que les activistes : la société dans son ensemble considère aujourd’hui ce prisme comme « normal ». Quand on utilise l’écriture inclusive, y compris dans le Journal Officiel, personne ne se rebelle. Quand l’Education nationale diffuse une circulaire surréaliste sur la prise en compte des élèves transgenres, cela ne provoque aucune réaction. Quand la NUPES propose que chacun puisse choisir son « genre » dans les documents administratifs librement, cela en fait tousser personne.

          Les grandes entreprises l’ont très bien compris : dans une société ou chacun est prié de se reconnaître dans une « communauté », la publicité « communautaire » fait vendre. L’enfant qui va voir un film de Disney s’attend à voir un personnage « positif » qui appartienne à sa communauté, parce que l’école lui a expliqué qu’il ne peut s’identifier qu’avec un tel personnage. Et le parent qui amène son enfant – et qui est celui qui achètera le DVD ou l’entrée à Disneyland – lui aussi a été convaincu que son enfant ne peut s’épanouir qu’à la condition de se reconnaître dans un personnage qui lui ressemble ethniquement.

          Je pense que nous avons tendance à sous-estimer les reculs de l’universalisme et ses effets sur la culture. La capacité à se reconnaître dans des archétypes qui ne nous ressemblent pas est un trait fondamental de la culture occidentale. On n’avait pas besoin d’être juif pour être ému par Shylock, ni même pour écrire « Le marchand de Venise »…

          • @ Descartes,
             
            [Aujourd’hui, qu’on l’aime ou pas, beaucoup de nos concitoyens voient le monde à travers ce prisme. Car il n’y a pas que les activistes : la société dans son ensemble considère aujourd’hui ce prisme comme « normal ». […] Quand la NUPES propose que chacun puisse choisir son « genre » dans les documents administratifs librement, cela en fait tousser personne.]
            Je voudrais apporter une petite nuance à votre propos. Je me trompe peut-être, mais je pense que beaucoup de nos concitoyens font un calcul qui n’est pas illogique: est-ce que ça vaut le coup d’ “ouvrir sa gueule” quand on en tirera des problèmes et aucun bénéfice? Car il ne faut pas sous-estimer le terrorisme intellectuel qui sévit par les temps qui courent. Dans de nombreux endroits, de petits policiers de la pensée veillent. Et des gens d’accord au fond avec vous ne vous défendront pas. Je pense donc que beaucoup de gens la ferment et n’en pensent pas moins (la preuve, en privé, on entend souvent des propos qui s’éloignent de la pensée dominante). D’ailleurs, je ne jette la pierre à personne: chacun est bien légitime dans son aspiration à une forme de tranquillité. Après tout, on ne peut pas demander aux gens d’être des héros alors qu’ils sont sûrs d’avoir les emmerdes sans les lauriers.
             
            De plus, les institutions vont dans le sens de cette idéologie dominante et j’ai l’impression que les garde-fous sautent au fur et à mesure que les anciennes générations laissent la place à des plus jeunes, totalement décomplexés, et partie prenante de cette espèce de néopuritanisme bienpensant. Vous avez évoqué l’Education Nationale: avec Jean-Michel Blanquer, on était déjà dans le diversitaire, l’inclusif, le différentialisme, mais, reconnaissons-le, il y avait encore certaines lignes rouges, et le ministre s’opposait fermement aux excès du “wokisme”(1). A présent que le même président a nommé Pap Ndiaye au Ministère de l’Education Nationale, il n’y aura plus de limites. En tant que fonctionnaire de l’enseignement, je ne me permettrais pas de cracher sur le nouveau ministre (un historien comme moi), mais le fait est que je tremble à l’idée du contenu des prochains programmes d’histoire et d’enseignement moral et civique.
             
            (1) Emission intéressante sur France Culture hier samedi 11/06, Alain Finkielkraut consacrait “Répliques” à la question “qu’est-ce que le wokisme?”. L’intervenant “woke” valait le détour. Sa façon de parler était déjà tout un programme…
             
            [L’enfant qui va voir un film de Disney s’attend à voir un personnage « positif » qui appartienne à sa communauté, parce que l’école lui a expliqué qu’il ne peut s’identifier qu’avec un tel personnage. Et le parent qui amène son enfant – et qui est celui qui achètera le DVD ou l’entrée à Disneyland – lui aussi a été convaincu que son enfant ne peut s’épanouir qu’à la condition de se reconnaître dans un personnage qui lui ressemble ethniquement.]
            Oui, enfin… si l’enfant en question appartient à une minorité (noire, homosexuelle, transgenre…), hein, parce que le petit enfant (surtout garçon) blanc normal, lui, est prié d’admirer tout ce qui est différent. Lorsqu’une série (ou un film) est essentiellement peuplée de gays ou de noirs, on n’entend pas grand-monde crier que ça manque de mâles blancs hétéro. Personnellement, je ne comprends pas cette façon de penser qui conduit de manière assez ridicule à coller des personnages noirs dans des films/séries censés se passer au Moyen Âge ou à la Renaissance en Europe.
             
            Par exemple, j’ai beaucoup aimé le film d’animation Disney “Raya et le dernier dragon” qui se passe dans un monde imaginaire mais très typé sud-est asiatique (Thaïlande ou Cambodge). Tous les personnages appartenaient au même groupe ethnique, différent du mien, mais ça ne m’empêchait pas de les trouver attachants. Il y avait justement un côté exotique assez séduisant. Et vérification faite, le réalisateur comme les scénaristes ne sont pas d’origine asiatique pour la plupart. Comme quoi…
             
            [La capacité à se reconnaître dans des archétypes qui ne nous ressemblent pas est un trait fondamental de la culture occidentale. On n’avait pas besoin d’être juif pour être ému par Shylock, ni même pour écrire « Le marchand de Venise »…]
            Je suis d’accord. Cette escroquerie intellectuelle appelée “appropriation culturelle” veut mettre fin à ce génie occidental qui consiste précisément à essayer de se mettre à la place des autres, à s’inspirer des autres, à s’intéresser aux autres tout simplement. Eschyle dans les Suppliantes met en scène des Egyptiennes. Quel texte littéraire égyptien ou perse met en scène des Grecs? Quand on pense que Montesquieu avec ses Lettres persanes, Racine avec sa tragédie Bajazet (consacrée à un prince ottoman de ce nom) ou même Mozart avec son morceau la marche turque seraient aujourd’hui accusés de racisme… 
             
            Mais j’en viens à ce qui est l’essentiel c’est-à-dire une attaque en règle contre votre rhétorique, cher Descartes: aujourd’hui quand un universitaire, un journaliste, un politique, qu’il soit de la NUPES (Nouvelle Utopie Propre à Exaspérer le Souchien) ou de LREM, pour ne citer que les deux formations arrivées largement en tête aux législatives ce soir, parlent de “république”, neuf fois sur dix ils songent en fait à une république “post-nationale”, diversitaire, communautarisée, décoloniale. Il faut bien comprendre que le mot “république”, (comme d’ailleurs les mots “liberté”, “égalité”, “fraternité”, et de plus en plus “laïcité”) a été vidé de sons sens originel, totalement dénaturé et reformaté si je puis dire. Je le déplore, mais la république (on omet d’ailleurs de plus en plus l’adjectif “français”) aujourd’hui est un concept qui n’est plus acceptable ni utilisable pour un authentique patriote, un jacobin, un assimilationniste. Rappelons quand même, pour l’exemple, que les deux partis qui tiennent le discours le plus assimilationniste, à savoir le RN et Reconquête, sont considérés comme des mouvements “fachos” et antirépublicains!
             
            Alors Descartes, toujours républicain?

            • Descartes dit :

              @ nationaliste-ethniciste

              [Je voudrais apporter une petite nuance à votre propos. Je me trompe peut-être, mais je pense que beaucoup de nos concitoyens font un calcul qui n’est pas illogique: est-ce que ça vaut le coup d’ “ouvrir sa gueule” quand on en tirera des problèmes et aucun bénéfice? Car il ne faut pas sous-estimer le terrorisme intellectuel qui sévit par les temps qui courent. Dans de nombreux endroits, de petits policiers de la pensée veillent.]

              Je pense que ce que vous dites est vrai dans certains milieux. Il est clair que dans l’enseignement, contester le dogme « diversitaire » est à peu près aussi dangereux – mutatis mutandis – que ne pas se découvrir devant une procession au temps du Chevalier de la Barre. Mais je pense que l’idéologie dominante va bien plus loin que cela. Prenez le cas de la parité : je pense qu’une majorité de Français est aujourd’hui convaincu – contre toute évidence – que c’est là un objectif désirable.

              [De plus, les institutions vont dans le sens de cette idéologie dominante et j’ai l’impression que les garde-fous sautent au fur et à mesure que les anciennes générations laissent la place à des plus jeunes, totalement décomplexés, et partie prenante de cette espèce de néopuritanisme bienpensant.]

              Tout à fait. Mais au-delà du constat, il faut se demander quel est le pourquoi de ce changement, autrement dit, quelle est la FONCTION de ce néopuritanisme bienpensant. Personnellement, je pense que c’est une réaction : les parents boivent, les enfants trinquent. La génération antérieure avait jeté les tabous et les projets collectifs aux orties, la génération suivante a peur de l’anomie et du manque de sens. Du coup, le terrain est fertile pour toutes sortes de petits dictateurs en herbe, pour tous les fondamentalismes.

              [A présent que le même président a nommé Pap Ndiaye au Ministère de l’Education Nationale, il n’y aura plus de limites. En tant que fonctionnaire de l’enseignement, je ne me permettrais pas de cracher sur le nouveau ministre (un historien comme moi), mais le fait est que je tremble à l’idée du contenu des prochains programmes d’histoire et d’enseignement moral et civique.]

              On peut le voir d’une manière plus optimiste. Souvent, on choisit des ministres pour avoir un alibi lorsqu’on fait la politique contraire à celle qu’ils sont censés représenter. Ainsi, notre président dont l’écologie est le cadet des soucis à mis au ministère de l’Ecologie des personnalités au parcours écologiste impeccable (Hulot, De Rugy, Pompilli) qui n’ont rien fait… Mais je suis au fond d’accord avec vous : même s’il ne fait rien, le symbole a son importance.

              [(1) Emission intéressante sur France Culture hier samedi 11/06, Alain Finkielkraut consacrait “Répliques” à la question “qu’est-ce que le wokisme?”. L’intervenant “woke” valait le détour. Sa façon de parler était déjà tout un programme…]

              L’émission de Finkielkraut reste l’une des meilleures du service public…

              [Oui, enfin… si l’enfant en question appartient à une minorité (noire, homosexuelle, transgenre…), hein, parce que le petit enfant (surtout garçon) blanc normal, lui, est prié d’admirer tout ce qui est différent.]

              Mais non, mais non : il est invité à s’identifier comme Alsacien, Breton ou Corse. S’il est gros, il se reconnaîtra dans les livres pour enfants qui critiquent la grossophobie, s’il est maigre il trouvera bien un livre sur la maigrophobie. Et ainsi de suite. A chacun sa « communauté ». Le temps des histoires comme « le vilain petit canard », qui parle de la différence à travers d’une métaphore est derrière nous… car comment un enfant pourrait s’identifier à un canard ? Le dogme selon lequel on ne peut se reconnaître qu’en celui qui nous ressemble ne tolère aucune contestation.

              [Personnellement, je ne comprends pas cette façon de penser qui conduit de manière assez ridicule à coller des personnages noirs dans des films/séries censés se passer au Moyen Âge ou à la Renaissance en Europe.]

              Souvenez-vous de la prophétie d’Orwell : « qui contrôle le présent contrôle le passé ; qui contrôle le passé contrôle l’avenir ». Dans une génération, vous trouverez des adultes qui croiront sincèrement que si Philippe Auguste ou Charlemagne ont été grands, c’est grâce à leurs conseillers noirs, gays ou femmes. Dont le rôle a bien entendu été occulté par le méchant « partriarcat ».

              [Par exemple, j’ai beaucoup aimé le film d’animation Disney “Raya et le dernier dragon” qui se passe dans un monde imaginaire mais très typé sud-est asiatique (Thaïlande ou Cambodge). Tous les personnages appartenaient au même groupe ethnique, différent du mien, mais ça ne m’empêchait pas de les trouver attachants. Il y avait justement un côté exotique assez séduisant. Et vérification faite, le réalisateur comme les scénaristes ne sont pas d’origine asiatique pour la plupart. Comme quoi…]

              Profitez-en, parce que bientôt ce genre de films deviendra impossible. Les gardiens de la vertu veillent à cette hérésie néocoloniale qu’ils appellent « l’appropriation culturelle ». Malheur à celui qui, n’appartenant pas à une culture, se permet d’en reprendre certains de ses éléments dans sa création.

              [Je suis d’accord. Cette escroquerie intellectuelle appelée “appropriation culturelle” veut mettre fin à ce génie occidental qui consiste précisément à essayer de se mettre à la place des autres, à s’inspirer des autres, à s’intéresser aux autres tout simplement. Eschyle dans les Suppliantes met en scène des Egyptiennes. Quel texte littéraire égyptien ou perse met en scène des Grecs ? Quand on pense que Montesquieu avec ses Lettres persanes, Racine avec sa tragédie Bajazet (consacrée à un prince ottoman de ce nom) ou même Mozart avec son morceau la marche turque seraient aujourd’hui accusés de racisme…]

              Vous mettez là le doigt sur un thème qui m’est cher, et sur lequel nous avons déjà échangé. La spécificité de la culture grecque – ce n’est pas à mon avis excessif de parler de miracle – réside justement que c’est l’une des rares cultures qui se soit intéressée aux autres. Les autres grandes civilisations – chinoise, indienne, égyptienne – se sont fort peu intéressés à ceux qui ne faisaient pas partie de leur culture. On trouve, comme vous le signalez, fort peu de textes chinois mettant en scène des personnages occidentaux, alors que l’exotisme fait partie de la littérature occidentale depuis l’antiquité.

              Derrière ce fait on trouve l’humanisme universaliste. La culture occidentale repose en effet sur cette idée qu’il existe des archétypes humains, et que ces archétypes sont universels. Nous pouvons nous reconnaître dans Shylock le Juif, Othello le Maure, Bajazet le Perse parce qu’ils sont humains d’abord, et Perse, Maure ou Juif ensuite. « Homo sum… »…

              Et c’est bien l’humanisme universaliste qui est dans le viseur des « communautaristes » comme de ceux qui conchient « l’appropriation culturelle ». Et il est particulièrement triste de constater que ceux qui devraient être ses premiers défenseurs, c’est-à-dire les enseignants, sont finalement parmi les moins militants sur cette question.

              [Mais j’en viens à ce qui est l’essentiel c’est-à-dire une attaque en règle contre votre rhétorique, cher Descartes: aujourd’hui quand un universitaire, un journaliste, un politique, qu’il soit de la NUPES (Nouvelle Utopie Propre à Exaspérer le Souchien) ou de LREM, pour ne citer que les deux formations arrivées largement en tête aux législatives ce soir, parlent de “république”, neuf fois sur dix ils songent en fait à une république “post-nationale”, diversitaire, communautarisée, décoloniale.]

              Ce n’est pas parce que ces gens-là dévoient le mot que le concept perd de sa valeur. La République, c’est la « res publica » opposée à la « res privata ». Et la « res publica » implique une communauté de citoyens abstraits, qui sont des purs sujets de droit. C’est pourquoi la République est par essence indifférente à la couleur de peau, aux origines, à tout ce qui fait de nous des citoyens concrets, différents les uns des autres. En République, ces différences appartiennent à la sphère privée.

              Que ces gens se remplissent la bouche du mot « République » tout en trahissant l’esprit est une forme d’hommage du vice à la vertu. L’idée de République reste si forte que tout le monde s’en réclame. Mais comme dit une célèbre publicité, il ne suffit pas de ressembler pour être.

              [Il faut bien comprendre que le mot “république”, (comme d’ailleurs les mots “liberté”, “égalité”, “fraternité”, et de plus en plus “laïcité”) a été vidé de son sens originel, totalement dénaturé et reformaté si je puis dire. Je le déplore, mais la république (on omet d’ailleurs de plus en plus l’adjectif “français”) aujourd’hui est un concept qui n’est plus acceptable ni utilisable pour un authentique patriote, un jacobin, un assimilationniste.]

              Je ne suis pas d’accord. Je ne vois pas pourquoi les patriotes, les jacobins, les assimilationnistes devraient renoncer à leur vocabulaire parce que d’autres cherchent à le vider de son sens. Au contraire. Le combat idéologique c’est aussi dénoncer ce type d’imposture. Leur laisser le mot « République », ce serait leur concéder une victoire. Personnellement, je m’y refuse. Quand j’étais plus jeune, j’étais parmi ceux qui ont mené les combats homériques au PCF pour convaincre mes camarades qu’il ne fallait pas laisser la Marseillaise et le drapeau tricolore au Front National. Ce n’est pas pour laisser maintenant le mot « République » à Macron ou à Mélenchon !

              [Rappelons quand même, pour l’exemple, que les deux partis qui tiennent le discours le plus assimilationniste, à savoir le RN et Reconquête, sont considérés comme des mouvements “fachos” et antirépublicains !]

              « Considérés » par qui ? Vous savez, quelques décennies au PCF m’ont vacciné contre la tentation de prendre trop au sérieux ce qu’écrivent certains plumitifs. 42% des votants – et plus de 60% des ouvriers – ont voté pour Marine Le Pen. Et je suis convaincu que ces Français sont très attachés à la République…

              [Alors Descartes, toujours républicain?]

              Toujours. Passionnément !

            • @ Descartes,
               
              [La génération antérieure avait jeté les tabous et les projets collectifs aux orties, la génération suivante a peur de l’anomie et du manque de sens. Du coup, le terrain est fertile pour toutes sortes de petits dictateurs en herbe, pour tous les fondamentalismes.]
              D’accord, mais on ne voit guère “les projets collectifs” refaire surface… Les tabous, oui, c’est vrai. En même temps, je me dis que la génération 68 est allée un peu loin dans le laisser-faire. Personnellement, je suis assez favorable à l’existence de normes sociales, mais sans verser non plus dans une forme de puritanisme qui engendre au final plus d’hypocrisie qu’autre chose à mon avis. C’est pourquoi je me méfie autant des libertaires que des intégristes. Cela étant, l’équilibre n’est pas toujours facile à trouver.
               
              [Souvent, on choisit des ministres pour avoir un alibi lorsqu’on fait la politique contraire à celle qu’ils sont censés représenter.]
              C’est bien possible. Je ne me fais pas d’illusion: le nouveau ministre ne va sans doute pas relever le niveau d’exigence scolaire. Mais les mesures ou les directives symboliques qu’il prendra peuvent avoir un effet désastreux qu’il ne faut pas sous-estimer. Je ne voudrais pas voir apparaître par exemple un “comité de prévention du racisme structurel à l’école” que les parents pourraient saisir, si vous voyez ce que je veux dire…
               
              [L’émission de Finkielkraut reste l’une des meilleures du service public…]
              Oui, et il faut dire pourquoi: parce que, s’il a ses idées et parfois ses marottes, Finkielkraut est l’un des rares intellectuels qui accepte encore de parler (et plus important peut-être, d’écouter) avec des gens qui ne sont pas de son avis.
               
              [il est invité à s’identifier comme Alsacien, Breton ou Corse. S’il est gros, il se reconnaîtra dans les livres pour enfants qui critiquent la grossophobie, s’il est maigre il trouvera bien un livre sur la maigrophobie. Et ainsi de suite.]
              Certes, mais tout de même, il me paraît difficile de mettre les “communautés” que vous citez sur le même plan: un Breton ou un Alsacien a une histoire (même si elle réécrite), une langue (même si elle est réinventée), des traditions (même si elles sont en fait récentes). Et surtout, il revendique un ancrage territorial, des racines. Mais les gros et les roux? Il y a quand même une hiérarchie dans les identités, certaines sont un peu plus glorieuses que d’autres. Tout simplement parce que certaines communautés, en réalité, cherchent à reproduire le modèle “national” qui est inégalable pour faire vibrer la corde sensible. Une “nation bretonne”, ça peut séduire, mais une nation de gros? Bof…
               
              [Malheur à celui qui, n’appartenant pas à une culture, se permet d’en reprendre certains de ses éléments dans sa création.]
              Mais ne trouvez-vous pas qu’il y a là une contradiction flagrante avec l’injonction quasi-permanente à “se métisser”, et pas seulement biologiquement mais aussi culturellement? Comment une culture peut-elle être métisse (ou “créolisée”) si chaque groupe ethnique a interdiction de s’inspirer de ce que font les autres? Il y a là un paradoxe qui m’échappe.
               
              [La République, c’est la « res publica » opposée à la « res privata ».]
              Je ne parlais pas de la république au sens premier, mais de l’acception du terme dans le débat politique en France en 2022.
               
              [Et la « res publica » implique une communauté de citoyens abstraits, qui sont des purs sujets de droit. C’est pourquoi la République est par essence indifférente à la couleur de peau, aux origines, à tout ce qui fait de nous des citoyens concrets, différents les uns des autres. En République, ces différences appartiennent à la sphère privée.]
              C’est beau… Mais à mon avis – et c’est le fond de notre désaccord – c’est une fiction, parce que cette conception repose en réalité sur un préalable implicite, à savoir que les citoyens appartiennent à une nation dont les membres partagent, sinon la même origine au sens strict, du moins des références culturelles, religieuses, historiques communes ainsi qu’un puissant enracinement territorial. Mais si vous prenez des gens de partout, que vous les bombardez “citoyens”, vous ne fabriquez pas une nation. Vous me répondrez bien sûr: assimilation! Mais l’assimilation, en réalité, ne règle qu’une partie du problème: elle transmet les références culturelles et historiques mais l’enracinement territorial ne peut venir qu’avec le temps. Et ce n’est pas un processus facile. Vous pouvez, je pense, en témoigner: certains immigrés venus du même espace géographique que vous n’ont pas réussi à faire de la France leur patrie au fond de leur cœur.
               
              Quant à la couleur de peau, je ne peux que constater qu’hormis quelques exceptions (Antillais, Guyanais, juifs d’Algérie), la France n’a généralement pas accordé à ses sujets noirs et arabes le statut de “citoyens abstraits, purs sujets de droit”. Comme quoi, entre la théorie et la pratique… Cela montre à mon sens qu’il y a historiquement un non-dit dans la construction de la “citoyenneté à la française”: la République était indifférente à la couleur de peau, à l’origine parce que, justement, tous ses citoyens ou presque, étaient blancs et d’origine européenne… Du jour où la France est devenue un melting-pot à l’américaine, la sacro-sainte indifférence a été jetée aux orties. Et il était difficile qu’il en soit autrement. J’ai tendance à penser qu’il y a un “seuil” de diversité raciale, ethnique, religieuse au-delà duquel la sphère publique ne peut rester imperméable à ces questions. 
               
              [En République, ces différences appartiennent à la sphère privée.]
              C’est à mon avis le côté utopique et idéaliste de l’authentique idéologie républicaine. Je pensais un peu comme vous il y a quelques années, mais je crois aujourd’hui que cet idéalisme est une erreur, et qu’il va nous coûter très cher. Qu’on le regrette ou qu’on s’en réjouisse, le démon des origines ne peut être éradiqué. C’est un invariant de l’être humain. Quand on parle de nation, on parle d’héritage, d’histoire, d’enracinement, d’identité. Les origines ou la race, qu’on le veuille ou non, ne peuvent être totalement étrangères à ces questions.
               
              [L’idée de République reste si forte que tout le monde s’en réclame. Mais comme dit une célèbre publicité, il ne suffit pas de ressembler pour être]
              Mais qui donc est propriétaire de l’idée de République? Qui donc a le monopole de l’interprétation du concept? Après tout, les idées évoluent avec le temps, non? On n’est pas catholique en 2022 comme on l’était en 1600. Pourquoi devrait-on être républicain en 2022 comme on l’était en 1905 ou en 1793? Les autres vous diront que votre vision de la République sent singulièrement le moisi, et que “le monde a changé”. Que leur répondrez-vous?
               
              [« Considérés » par qui ? Vous savez, quelques décennies au PCF m’ont vacciné contre la tentation de prendre trop au sérieux ce qu’écrivent certains plumitifs.]
              Par qui? Mais par l’ensemble du spectre politique allant de l’extrême gauche trotskyste jusqu’à la droite dite “républicaine”. Je ne parle pas seulement des journalistes et des pseudo-intellectuels.
               
              [Et je suis convaincu que ces Français sont très attachés à la République…]
              Peut-être. Mais 60 % de leurs compatriotes les considèrent comme des “fachos” tout en pensant eux-mêmes être les “vrais” républicains. Qui est légitime pour distribuer les brevets de bon républicanisme?
               
              [Toujours. Passionnément !]
              Perseverare diabolicum… Mais je ne renonce pas à sauver votre âme!

            • Descartes dit :

              @ nationaliste-ethniciste

              [D’accord, mais on ne voit guère “les projets collectifs” refaire surface…]

              Si l’histoire nous enseigne quelque chose, c’est que les révolutions sont imprévisibles. On peut souvent les expliquer à posteriori, mais difficile de les prédire… C’est là la racine de mon « optimisme méthodologique ». Il faut continuer à se battre même lorsque la situation paraît désespérée, parce que le miracle est toujours possible. Et en plus, cela fait du bien au moral !

              [« Souvent, on choisit des ministres pour avoir un alibi lorsqu’on fait la politique contraire à celle qu’ils sont censés représenter. » C’est bien possible. Je ne me fais pas d’illusion: le nouveau ministre ne va sans doute pas relever le niveau d’exigence scolaire.]

              Probable. Mais Blanquer, plus proche pourtant d’une vision républicaine de l’école, ne l’a pas fait non plus. Souvenez-vous : « les hommes font l’histoire, mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils font ». Et un ministre ne fait pas le printemps, surtout lorsque l’ensemble de la « communauté éducative » pousse à la baisse des exigences. Cependant, vous noterez que le système « école des fans » commence à provoquer une certaine lassitude chez les acteurs du problème. Je note en particulier une réaction des jeunes, qui réalisent que leur revendication « animale » à travailler moins finit par détruire la valeur de leur diplôme…

              [Mais les mesures ou les directives symboliques qu’il prendra peuvent avoir un effet désastreux qu’il ne faut pas sous-estimer. Je ne voudrais pas voir apparaître par exemple un “comité de prévention du racisme structurel à l’école” que les parents pourraient saisir, si vous voyez ce que je veux dire…]

              Sur ce point, nous sommes d’accord…

              [« L’émission de Finkielkraut reste l’une des meilleures du service public… » Oui, et il faut dire pourquoi: parce que, s’il a ses idées et parfois ses marottes, Finkielkraut est l’un des rares intellectuels qui accepte encore de parler (et plus important peut-être, d’écouter) avec des gens qui ne sont pas de son avis.]

              Tout à fait. Dans notre paysage intellectuel, c’est l’un des rares qui maintient la tradition de la « disputatio ». Et aussi l’un des rares qui traite avec courtoisie et déférence ses contradicteurs.

              [« il est invité à s’identifier comme Alsacien, Breton ou Corse. S’il est gros, il se reconnaîtra dans les livres pour enfants qui critiquent la grossophobie, s’il est maigre il trouvera bien un livre sur la maigrophobie. Et ainsi de suite. » Certes, mais tout de même, il me paraît difficile de mettre les “communautés” que vous citez sur le même plan: un Breton ou un Alsacien a une histoire (même si elle réécrite), une langue (même si elle est réinventée), des traditions (même si elles sont en fait récentes). Et surtout, il revendique un ancrage territorial, des racines. Mais les gros et les roux?]

              Si je mets ces « communautarismes » sur le même plan, ce n’est pas parce que je pense qu’ils ont la même STRUCTURE – et j’adhère de ce point de vue à votre remarque – mais parce que je pense qu’elles remplissent la même FONCTION. C’est-à-dire, de fournir aux individus un groupe d’appartenance fait de gens qui vous ressemblent – et qui de ce fait sont théoriquement solidaires avec vous. Peu importe comment cette ressemblance est construite. L’important, c’est que pour paraphraser le président Peron, pour un XXX il n’y a rien de meilleur qu’un autre XXX (remplacez XXX par la communauté de votre choix).

              [Il y a quand même une hiérarchie dans les identités, certaines sont un peu plus glorieuses que d’autres. Tout simplement parce que certaines communautés, en réalité, cherchent à reproduire le modèle “national” qui est inégalable pour faire vibrer la corde sensible. Une “nation bretonne”, ça peut séduire, mais une nation de gros? Bof…]

              Non, justement. Le propre de la nation, tout du moins dans la conception française, c’est que c’est un groupe fait de gens DIFFERENTS. Il y a des Français maigres et des Français gros, des Français catholiques et des Français protestants, des Français blancs et des Français noirs, des Français de sexe masculin et des Français de sexe féminin. Etre Français, c’est accepter la contrainte de la solidarité inconditionnelle et impersonnelle envers les autres Français.

              Les autres « identités » se fondent au contraire sur une ressemblance, un caractère commun qui fait d’une certaine partie de votre essence – au sens qu’il ne dépend pas de votre choix. On ne choisit pas sa couleur de peau, son sexe, pas plus qu’on ne choisit ses ancêtres ou sa région de naissance. D’ailleurs, vous pouvez devenir Français – sans l’être au départ et par un acte de volonté. Vous ne pouvez pas devenir roux, femme ou noir par acte de volonté… ou alors vous êtes magicien !

              C’est pour cela que la « communauté » nationale est structurellement différente de toutes les autres. En ce sens, oui, il y a une hiérarchie : il y a d’un côté la nation, qui est – dans la conception française du moins – une « communauté de différents », et les autres, qui sont des « communautés des identiques ».

              [« Malheur à celui qui, n’appartenant pas à une culture, se permet d’en reprendre certains de ses éléments dans sa création. » Mais ne trouvez-vous pas qu’il y a là une contradiction flagrante avec l’injonction quasi-permanente à “se métisser”, et pas seulement biologiquement mais aussi culturellement? Comment une culture peut-elle être métisse (ou “créolisée”) si chaque groupe ethnique a interdiction de s’inspirer de ce que font les autres? Il y a là un paradoxe qui m’échappe.]

              Je pense qu’il y a un paradoxe profond qui dépasse le cadre des « woke ». Au fonds, notre société est devenue pessimiste : de plus en plus de gens pensent qu’on ne peut vivre harmonieusement qu’avec des gens qui vous ressemblent. La différence, c’est le germe de la guerre civile. Une société harmonieuse ne peut donc être qu’une société sans différences. Et comment aboutit-on à une telle société ? Soit par le « nettoyage ethnique » et l’expulsion des « différents » (solution d’extrême droite), soit par l’apartheid ou chacun vit au sein de sa communauté – mais cela ne fait que reporter la question de la guerre civile du plan individuel au plan communautaire, soit on « métisse » tout le monde de façon que nous soyons tous « métis » et donc identiques. Et vous entendez d’ailleurs souvent chez les « antiracistes » l’antienne « de toute façon, nous sommes tous métis ». Au fonds, je pense qu’il a derrière un non-dit : tous ces gens qui portent aux nues « la différence » en ont finalement très peur…

              Pour moi, c’est la négation de l’esprit des Lumières, qui soutenait au contraire la possibilité de constituer une communauté de citoyens MALGRE leurs différences. Vous me direz que c’est une vision idéaliste… et c’est surement vrai.

              [« La République, c’est la « res publica » opposée à la « res privata ». » Je ne parlais pas de la république au sens premier, mais de l’acception du terme dans le débat politique en France en 2022.]

              « Débat » ? Quel « débat » ? Les politiques se remplissent la bouche du mot « République » et « républicain », souvent dans des sens très différents et sans véritable réflexion sur ce que cela veut dire. Le mot consensuel, alors on en use et on abuse. Mais on ne peut pas dire qu’il y ait une véritable réflexion, un véritable débat à son sujet. Quant aux intellectuels, la plupart se garde bien d’utiliser ce mot. Je ne l’ai guère retrouvé chez les postmodernes ou les « woke ». Seuls les indécrottables traditionnalistes l’utilisent encore, et dans un sens qui est assez proche de celui que je lui donne.

              [C’est beau… Mais à mon avis – et c’est le fond de notre désaccord – c’est une fiction, parce que cette conception repose en réalité sur un préalable implicite, à savoir que les citoyens appartiennent à une nation dont les membres partagent, sinon la même origine au sens strict, du moins des références culturelles, religieuses, historiques communes ainsi qu’un puissant enracinement territorial.]

              Pourquoi dites-vous que c’est là le fond de notre désaccord ? Je suis tout à fait d’accord avec vous : la République repose implicitement sur une nation. Pour que les citoyens acceptent de remiser leurs différences dans la sphère privée, il faut qu’ils puissent compter sur la solidarité inconditionnelle de leurs concitoyens qui, eux aussi, acceptent de faire le même geste. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard si les Républiques au sens moderne du terme apparaissent en corrélation avec la constitution des états-nation…

              Là où est notre désaccord est sur la capacité de la nation – et donc de la République – à se constituer par assimilation, autrement dit, par incorporation de gens qui au départ ne partagent pas grande chose. J’ai une grande confiance – par expérience personnelle et familiale – dans la capacité des hommes à adopter références culturelles, religieuses, historiques et même, avec le temps, l’enracinement territorial. Pensez à l’amour avec lequel un certain Jean Tenenbaum a chanté l’Ardèche… Bien sûr, pour cela il faut des préalables : une société fière de ce qu’elle est, à la fois accueillante et exigeante. Mais là c’est un autre problème.

              [Mais si vous prenez des gens de partout, que vous les bombardez “citoyens”, vous ne fabriquez pas une nation. Vous me répondrez bien sûr: assimilation! Mais l’assimilation, en réalité, ne règle qu’une partie du problème: elle transmet les références culturelles et historiques mais l’enracinement territorial ne peut venir qu’avec le temps. Et ce n’est pas un processus facile.]

              Il vient beaucoup plus rapidement que vous ne le pensez. Je vous ai donné plus haut l’exemple de Jean Tenebaum (plus connu sous son nom de scène : Jean Ferrat). Pensez à son poème « Ma France » :

              Du grand soleil d’été qui courbe la Provence
              Des genêts de Bretagne aux Bruyères d’Ardèche
              Quelque chose dans l’air a cette transparence
              Et ce goût du bonheur qui rend la lèvre sèche
              Ma France

              En lisant ces lignes, diriez-vous qu’elles ont été écrites par un immigré de la deuxième génération, né d’un père fraîchement naturalisé ? Je ne le crois pas.

              [Vous pouvez, je pense, en témoigner: certains immigrés venus du même espace géographique que vous n’ont pas réussi à faire de la France leur patrie au fond de leur cœur.]

              Oui. Mais la plupart d’entre eux sont vite repartis, soit pour retourner « au pays », soit pour aller dans des pays dont la culture, la langue, les mœurs étaient plus proches. Parce qu’à l’époque, la pression assimilatoire était encore relativement forte : on ne pouvait guère progresser dans la vie sans s’assimiler.

              [Quant à la couleur de peau, je ne peux que constater qu’hormis quelques exceptions (Antillais, Guyanais, juifs d’Algérie), la France n’a généralement pas accordé à ses sujets noirs et arabes le statut de “citoyens abstraits, purs sujets de droit”. Comme quoi, entre la théorie et la pratique…]

              Je ne vois pas à quoi vous faites allusion. Pour les nés en France métropolitaine, il n’y a pas depuis la Révolution de différence entre « sujets » et « citoyens ». Lors de la colonisation, la France a dérogé à ce principe en laissant subsister les « statuts personnels », mais vous remarquerez que c’était là une revendication des communautés locales elles-mêmes, qui souhaitaient garder un certain nombre de traditions – et notamment la polygamie – et continuer à appliquer leurs lois en matière civile. La France a d’ailleurs ouvert les portes à l’accession à la « citoyenneté abstraite » en plusieurs occasions. Ainsi, par exemple, le décret du 21 avril 1866, pris en application du senatus-consulte du 14 juillet 1865 ouvre la naturalisation française aux « indigènes d’Algérie » et même aux étrangers installés durablement sur ce territoire. Très peu en feront usage : 150 juifs et 110 musulmans. Les deux décrets dits « Crémieux » du 24 octobre 1870 imposent pour l’un la nationalité aux juifs, qui perdent ainsi leur « statut personnel », donne pour l’autre aux musulmans la possibilité d’accéder au même bénéfice à condition de renoncer au « statut personnel ».

              Paradoxalement, pour le lecteur d’aujourd’hui la disposition concernant les musulmans était bien plus « libérale » (puisqu’elle leur accordait un droit sans rien leur imposer) que celui concernant les juifs, qui étaient privés de leur « statut personnel » sans avoir le choix. Et pourtant, les décrets Crémieux ont abouti à assimiler les juifs algériens, et pas les musulmans. Un exemple signalé du fait que l’assimilation ne peut être un acte purement volontaire.

              [Cela montre à mon sens qu’il y a historiquement un non-dit dans la construction de la “citoyenneté à la française”: la République était indifférente à la couleur de peau, à l’origine parce que, justement, tous ses citoyens ou presque, étaient blancs et d’origine européenne…]

              Pour vous les juifs sont « d’origine européenne » ? Et même sans parler des juifs, les textes que j’ai cité plus haut vous montrent que la République – comme l’Empire, d’ailleurs – n’avaient pas de prévention particulière à accorder le statut de « citoyen abstrait » à des gens d’origines fort différentes…

              [Du jour où la France est devenue un melting-pot à l’américaine, la sacro-sainte indifférence a été jetée aux orties. Et il était difficile qu’il en soit autrement. J’ai tendance à penser qu’il y a un “seuil” de diversité raciale, ethnique, religieuse au-delà duquel la sphère publique ne peut rester imperméable à ces questions.]

              Je pense que vous vous trompez. Ce n’est pas parce que la France est devenue « un melting-pot à l’américaine » qu’on a jeté aux orties les valeurs républicaines. C’est parce que les classes dominantes – et notamment les classes intermédiaires – ont décidé que l’assimilation coûtait trop cher, et avaient un intérêt au fractionnement de la société en communautés.

              [Qu’on le regrette ou qu’on s’en réjouisse, le démon des origines ne peut être éradiqué. C’est un invariant de l’être humain. Quand on parle de nation, on parle d’héritage, d’histoire, d’enracinement, d’identité. Les origines ou la race, qu’on le veuille ou non, ne peuvent être totalement étrangères à ces questions.]

              C’est là notre point de désaccord. Pour moi, l’héritage, l’histoire, l’identité sont des constructions, et non des essences. On a pu faire répéter « nos ancêtres les gaulois » – et faire croire, ce qui est encore plus important – à des gens qui n’ont certainement pas une goutte de sang gaulois dans leurs veines. La question pour moi est moins de savoir si les individus possèdent ces éléments que si la société est prête à les donner en référence – et, si nécessaire, à les imposer à ce titre.

              [Mais qui donc est propriétaire de l’idée de République? Qui donc a le monopole de l’interprétation du concept?]

              Personne, bien entendu. Mais ceux qui utilisent aujourd’hui le mot ne font aucune « interprétation ». Ils font de la propagande, pas de la philosophie. Mais si vous admettez que l’interprétation du mot République de Macron est aussi valable que la mienne, vous devez symétriquement admettre que la mienne est aussi valable que celle de Macron…

              [Après tout, les idées évoluent avec le temps, non? On n’est pas catholique en 2022 comme on l’était en 1600.]

              L’exemple est mal choisi. Etre catholique, c’est adhérer au dogme de l’église catholique. Que ce dogme ait changé ne change pas le fait que le terme « catholique » désigne aujourd’hui exactement ce qu’il désignait en 1600, même si les conséquences de cette appartenance ne sont plus les mêmes.

              [Pourquoi devrait-on être républicain en 2022 comme on l’était en 1905 ou en 1793? Les autres vous diront que votre vision de la République sent singulièrement le moisi, et que “le monde a changé”. Que leur répondrez-vous?]

              Je leur réponds que quand on invente de nouveaux concepts, il faut inventer de nouveaux mots pour les désigner. Utiliser le même mot pour désigner deux choses différentes, c’est de la malhonnêteté intellectuelle. Si la République de 2022 n’a rien à voir avec celle de 1793, invoquer les gloires et les œuvres de la République de 1793 pour parler de la République de 2022 est une manipulation. Soit il y a entre les deux une continuité, une filiation qui permet d’établir un lien, soit ce sont deux choses totalement différentes, et alors il faut des mots différents. Si « le concept a moisi et le monde a changé » au point que ce qui caractérise la République aujourd’hui n’est plus ce que la caractérisait hier, alors autant choisir un nouveau mot pour désigner une nouvelle chose.

              Cela est d’ailleurs le cas dans les débats de fond. Mais les propagandistes jouent volontairement sur la confusion, utilisant le prestige du mot « République », ce prestige acquis du temps où ce mot signifiait quelque chose, pour défendre une chose totalement différente.

              [« Toujours. Passionnément ! » Perseverare diabolicum… Mais je ne renonce pas à sauver votre âme!]

              Vous aimez la difficulté !

            • CVT dit :

              @Descartes et N-E,

              [[Vous pouvez, je pense, en témoigner: certains immigrés venus du même espace géographique que vous n’ont pas réussi à faire de la France leur patrie au fond de leur cœur.]
              Oui. Mais la plupart d’entre eux sont vite repartis, soit pour retourner « au pays », soit pour aller dans des pays dont la culture, la langue, les mœurs étaient plus proches. Parce qu’à l’époque, la pression assimilatoire était encore relativement forte : on ne pouvait guère progresser dans la vie sans s’assimiler.]

               
              Messieurs, vous avez peut-être mis le doigt sur l’essentiel! 
              Jadis en France (c’est à dire avant mai 81…), et nous avions déjà évoqué ce sujet par ailleurs, les étrangers n’avaient pas du tout les mêmes droits que les nationaux.
              Le taulier avait bien connu l’époque où la validité du titre de séjour n’était que de cinq ans, et encore, celui-ci était bien plus facilement révocable qu’aujourd’hui.  
              Autres exemples frappants: je songe à l’impossibilité pour les étrangers de présider une association loi 1901; ou bien encore, le fait qu’un grand nombre de postes administratifs n’étaient réservés qu’aux citoyens français, y compris au niveau de la commune.
              Sans compter que pour réussir dans la société française, particulièrement dans le cas des descendants d’immigrés, il fallait être cultivé et connaître les codes implicites des classes dominantes; or la seule possibilité pour y parvenir, outre la compétence professionnelle, était donc une parfaite assimilation (le critère de culture général s’applique également aux “de souche”, mais la discussion nous emmènerait trop loin…).
              Aujourd’hui, le discours diversitaire vend du rêve à tous, surtout aux immigrés de fraîche date, et particulièrement à ceux qui ne font strictement AUCUN effort pour comprendre les codes de la société dans laquelle ils vont évoluer.
              Mais soyons juste, l’anti-racisme a privé justement l’école ET la société française des moyens d’accéder à la compréhension de ces codes, impossible sans un minimum de connaissance des …moeurs françaises (oh, le gros mot que voilà😬😈).
              La véritable escroquerie de l’idéologie libérale-libertaire aura été de faire croire au tout-venant que, sans avoir acquis une connaissance intime des moeurs françaises, on pouvait arriver à réussir à appartenir à l’élite du pays; or rien n’est plus faux: les codes des classes sociales dominantes sont plus discriminants que jamais ! Les rares réussites issues des “diversités”, à l’instar du nouveau ministre de l’Education Woke Pape N’Diaye, sont le fruit de l'”ancien monde”, soit celui d’une France en état de marche. Pour les autres “réussites” issues de la “diversité”, ces derniers ont été payés en monnaie de singe, puisqu’ils arrivent le plus souvent au sommet grâce à une politique de quota, et pas vraiment pour leurs qualités propres et valeurs individuelles.
              La politique “diversitaire” qu’est un cautère sur une jambe de bois qui cache mal la stagnation, voire la régression, dans la pauvreté d’une masse croissante, non seulement des classes populaires “de souche”, mais également celle des descendants d’immigrés. En effet, on voit mal comment des gens refusant l’assimilation (ou, ce qui revient au même, à qui on refuse l’assimilation…) pourrait réussir “comme les autres” alors qu’ils ne sont pas outillés pour évoluer sereinement dans toutes les sphères sociales du pays…
              Cela me rappelle un constat fait par un journaliste danois dans un article sur l’immigration dans son pays, de l’incapacité à sortir de la pauvreté des derniers arrivants, en l’occurence sur les immigrés musulmans. Dans ce texte, il affirmait que, contrairement à l’intuition, ce n’était pas la politique stricte de séjour des Danois qui appauvrissait ces immigrés et leurs enfants, mais plutôt le refus de ceux-ci de s’acclimater à la culture et aux moeurs danoises… 
              Le même constat peut être fait pour les Français: ce sont bien l’ACCEPTATION des moeurs qui permettent de sortir du cercle vicieux de la pauvreté, et non une politique clientéliste et communautariste. Je soupçonne fortement les frères siamois P’tit Cron-MéchantCon d’en être parfaitement conscient, mais de persister dans la politique mortifère de “diversité”🤬

            • Descartes dit :

              @ CVT

              [Messieurs, vous avez peut-être mis le doigt sur l’essentiel ! Jadis en France (c’est à dire avant mai 81…), et nous avions déjà évoqué ce sujet par ailleurs, les étrangers n’avaient pas du tout les mêmes droits que les nationaux. Le taulier avait bien connu l’époque où la validité du titre de séjour n’était que de cinq ans, et encore, celui-ci était bien plus facilement révocable qu’aujourd’hui.]

              Pire : j’ai vécu sept ans avec un titre de séjour d’étudiant, d’une durée d’un an. Et à l’époque, le renouvellement n’était nullement garanti.

              [Autres exemples frappants: je songe à l’impossibilité pour les étrangers de présider une association loi 1901; ou bien encore, le fait qu’un grand nombre de postes administratifs n’étaient réservés qu’aux citoyens français, y compris au niveau de la commune.]

              Vous pouvez ajouter que dans les formations accessibles par concours, il y avait des concours particuliers qui ne donnaient pas accès à la qualité d’élève, mais à celle de « auditeur étranger » (c’était le cas à l’école Polytechnique ou à l’école Normale), puisqu’un étranger ne pouvait avoir la qualité de fonctionnaire.

              [Sans compter que pour réussir dans la société française, particulièrement dans le cas des descendants d’immigrés, il fallait être cultivé et connaître les codes implicites des classes dominantes; or la seule possibilité pour y parvenir, outre la compétence professionnelle, était donc une parfaite assimilation (le critère de culture général s’applique également aux “de souche”, mais la discussion nous emmènerait trop loin…).]

              Oui. Le paradoxe est que si la société exigeait des étrangers l’assimilation comme condition pour accéder à un certain nombre de bénéfices, elle était aussi beaucoup plus aidante pour ceux qui faisaient l’effort. Je voudrais ici rendre hommage à tous ces gens qui m’ont accueilli en France : mes camarades de lycée et de leurs parents, mes professeurs, mon proviseur, les fonctionnaires que j’ai pu croiser – y compris en préfecture. je peux vous dire qu’à la simple évocation du fait que « je veux devenir comme vous » était suffisante pour qu’ils se mettent en quatre pour vous fournir les codes, vous enseigner les usages, vous ouvrir des portes. Je me souviens d’un camarade de lycée qui venait d’une famille de restaurateurs bien implantée sur la place de Paris, et qui avait décidé de faire mon éducation gastronomique… pendant deux ans, j’ai mangé pour pas cher dans les meilleures tables de Paris. Je lui serai éternellement reconnaissant.

              [Aujourd’hui, le discours diversitaire vend du rêve à tous, surtout aux immigrés de fraîche date, et particulièrement à ceux qui ne font strictement AUCUN effort pour comprendre les codes de la société dans laquelle ils vont évoluer.]

              Mais c’est le but : de maintenir ces gens-là dans un état où ils ne représentent aucun danger. Parce qu’il faut être conscient que tous ceux qui m’ont aidé à m’assimiler se tiraient, au sens figuré, une balle dans le pied. Quand j’ai passé mes concours, j’ai pris la place qui aurait pu aller à l’un de mes camarades. Quand j’ai eu un beau poste, idem. C’est pourquoi je ne laisserai jamais dire que les Français sont égoistes.

              Aujourd’hui, la logique est inverse : à l’étranger qui arrive on ne dit pas « vous devez devenir comme nous », mais au contraire « restez comme vous êtes », moyennant quoi il n’a aucune chance de devenir un concurrent. Je vous laisse décider lequel de ces deux discours est le plus généreux…

              [La politique “diversitaire” qu’est un cautère sur une jambe de bois qui cache mal la stagnation, voire la régression, dans la pauvreté d’une masse croissante, non seulement des classes populaires “de souche”, mais également celle des descendants d’immigrés. En effet, on voit mal comment des gens refusant l’assimilation (ou, ce qui revient au même, à qui on refuse l’assimilation…) pourrait réussir “comme les autres” alors qu’ils ne sont pas outillés pour évoluer sereinement dans toutes les sphères sociales du pays…]

              Tout à fait. Tout le projet républicain était justement de sortir les gens de ce qu’ils étaient. De l’école obligatoire imposée aux paysans à l’assimilation obligatoire imposée à l’étranger, la logique était la même : améliorer les individus pour les faire accéder à la pleine citoyenneté. C’est ce projet ambitieux que les classes intermédiaires ont jeté aux orties. Le but n’est plus la mobilité, mais l’immobilisme. Le projet républicain était né dans des périodes d’expansion, quand on pouvait promouvoir socialement les méritants sans que les arrivés en souffrent. Mais en période de contraction, la concurrence devient plus féroce, et les classes intermédiaires n’ont pas hésité à liquider l’ascenseur social pour s’assurer que leurs enfants n’aient pas de concurrents.

            • @ Descartes,
               
              [Le propre de la nation, tout du moins dans la conception française, c’est que c’est un groupe fait de gens DIFFERENTS. Il y a des Français maigres et des Français gros, des Français catholiques et des Français protestants, des Français blancs et des Français noirs, des Français de sexe masculin et des Français de sexe féminin. Etre Français, c’est accepter la contrainte de la solidarité inconditionnelle et impersonnelle envers les autres Français.
              Les autres « identités » se fondent au contraire sur une ressemblance, un caractère commun qui fait d’une certaine partie de votre essence – au sens qu’il ne dépend pas de votre choix.]
              Pardon, je ne vois pas en quoi c’est une spécificité de la nation. Il y a des noirs maigres et des noirs gros, des noirs chrétiens et des noirs musulmans, des hommes noirs et des femmes noires… Chez les musulmans, c’est pareil: il y a des grands et des petits, des gros et des maigres, des hommes et des femmes, des blancs et des noirs etc. Il n’existe AUCUNE communauté dans laquelle TOUS les membres se ressemblent parfaitement, pour la bonne et simple raison que c’est impossible. Et c’est pourquoi dans n’importe quelle communauté, il y a des tensions internes: c’est vrai chez les noirs, chez les musulmans, comme chez les catholiques ou chez les juifs…
               
              Pour être honnête, je ne comprends pas cette aversion que vous professez pour la ressemblance “naturelle”. Avoir la même origine, la même religion, la même appartenance ethnique peut en effet faciliter une forme de solidarité, y compris au niveau national. Je discutais récemment avec un collègue, “Français de souche” comme moi, qui me disait que ses arrière-grands-pères avaient combattu dans les tranchées comme deux des miens. Oui, ça crée un sentiment d’appartenance partagée. Cela ne veut pas dire qu’on rejette les autres, mais l’histoire partagée, c’est important. Et il ne faudrait pas que, dans deux ou trois générations, ça se résume à des références livresques déconnectées de la mémoire des familles réelles vivant en France.
               
              [Au fonds, notre société est devenue pessimiste : de plus en plus de gens pensent qu’on ne peut vivre harmonieusement qu’avec des gens qui vous ressemblent. La différence, c’est le germe de la guerre civile. Une société harmonieuse ne peut donc être qu’une société sans différences.]
              Je partage ce pessimisme et ce désir de “société plus homogène”, vous le savez. J’ai bien conscience qu’une société très homogène peut vite devenir étouffante (je pense au Japon ou à certains pays nordiques), mais je m’interroge sur le bénéfice d’une société dans laquelle la “diversité” des ethnies, des religions, etc devient immense. Aujourd’hui, si je vais à Paris, j’ai l’impression de voir un résumé du monde: ici, les Chinois sont plus nombreux, là les Arabes, plus loin les Sénégalais. Le problème des différences, c’est qu’à force de les multiplier, on finit par s’exposer au risque du différentialisme. Indépendamment de l’abandon des politiques d’assimilation – que je ne nie pas – je m’interroge sur le coût pour fondre toutes ces différences dans ce “citoyen abstrait, pur sujet de droit”. N’oublions pas qu’en France métropolitaine, l’assimilation de la fin du XIX° a été préparée par plusieurs siècles de proto-assimilation (en gros de la fin du Moyen Âge à 1789) suivis d’un siècle de pré-assimilation (la Révolution et l’Empire ayant joué un grand rôle). 
               
              J’en reviens à ce que j’ai déjà dit: soit on adopte un modèle “impérial” multiethnique (ça existe en Chine, en Russie, aux Etats-Unis), soit on s’en tient au modèle national, et dans ce cas il faut accepter une relative homogénéité de la société.
               
              [Au fonds, je pense qu’il a derrière un non-dit : tous ces gens qui portent aux nues « la différence » en ont finalement très peur…]
              Certainement. D’ailleurs, ils ont déjà du mal avec les gens qui ont un avis différent…
               
              [Pour moi, c’est la négation de l’esprit des Lumières, qui soutenait au contraire la possibilité de constituer une communauté de citoyens MALGRE leurs différences.]
              Il y a TOUJOURS des différences dans une communauté de citoyens: sociales, économiques, politiques… Je ne connais pas une seule nation européenne qui n’ait pas été confrontée au clivage prolétariat/bourgeoisie. Est-ce une bonne idée d’ajouter de trop grandes différences raciales, religieuses, ethniques dans une société, celle de la France, déjà très divisée historiquement? Je ne le pense pas. 
               
              [Il vient beaucoup plus rapidement que vous ne le pensez. Je vous ai donné plus haut l’exemple de Jean Tenebaum (plus connu sous son nom de scène : Jean Ferrat). Pensez à son poème « Ma France » :]
              Certes, mais un exemple ne vaut pas démonstration. Par ailleurs, étant enfant, Jean Tenenbaum n’allait pas passer deux mois au bled chaque été. Ses parents lui avaient donné un prénom français, et de plus son père était juif, or les juifs ont un rapport particulier à l’assimilation.
               
              [Lors de la colonisation, la France a dérogé à ce principe en laissant subsister les « statuts personnels »,]
              En effet, en effet. C’est précisément à cela que je faisais allusion.
               
              [mais vous remarquerez que c’était là une revendication des communautés locales elles-mêmes, qui souhaitaient garder un certain nombre de traditions – et notamment la polygamie – et continuer à appliquer leurs lois en matière civile.]
              Je ne sais pas. J’ai tendance à penser que, malgré tout, cette “revendication des communautés locales” convenait assez bien aux élites françaises qui, peut-être, n’étaient pas totalement imperméables aux préjugés de race encore courants à cette époque. Je note que certaines populations subsahariennes ont été converties au catholicisme – la République laïque laissant le champ libre aux missionnaires – et ont donc logiquement abandonné dans une large mesure la polygamie. Je ne me rappelle pas qu’on ait cherché à les assimiler pour autant, alors même qu’on aurait pu s’enorgueillir de leur apporter “la civilisation”.
               
              [La France a d’ailleurs ouvert les portes à l’accession à la « citoyenneté abstraite » en plusieurs occasions.]
              Oui… mais avec un manque d’enthousiasme assez évident.
               
              [Paradoxalement, pour le lecteur d’aujourd’hui la disposition concernant les musulmans était bien plus « libérale » (puisqu’elle leur accordait un droit sans rien leur imposer) que celui concernant les juifs, qui étaient privés de leur « statut personnel » sans avoir le choix. Et pourtant, les décrets Crémieux ont abouti à assimiler les juifs algériens, et pas les musulmans. Un exemple signalé du fait que l’assimilation ne peut être un acte purement volontaire.]
              Je suis heureux de lire ces propos sous votre plume. L’assimilation en effet ne peut être un acte “purement volontaire”. Ce n’est sans doute pas un hasard si la France l’a proposée et non imposée aux musulmans: elle redoutait sans doute le coût d’une telle assimilation. Avait-elle d’ailleurs les moyens de le faire? Ce n’est pas garanti. D’autant qu’en Algérie, la France se heurtait à un paradoxe: la conquête brutale et la politique d’expropriation avaient conduit à créer une catégorie de colons européens “privilégiés” par rapport aux indigènes musulmans et à faire de ladite catégorie le pilier de la domination française. Assimiler la masse des musulmans aurait annulé les résultats de cette politique (menée y compris sous la III° République).
               
              [Pour vous les juifs sont « d’origine européenne » ?]
              Cela dépend lesquels. Pour moi, les Ashkénazes sont une population européenne, oui. Les Sépharades sont des nord-africains… encore que je crois me rappeler qu’ils sont originaires de la péninsule ibérique, non? Depuis 2 000 ans, beaucoup de juifs ont beaucoup à voir avec l’Europe, qu’on le veuille ou non. Et d’ailleurs, je trouve qu’Israël tend à “déseuropéaniser” les juifs originaires d’Europe, mais c’est une autre question.
               
              [C’est parce que les classes dominantes – et notamment les classes intermédiaires – ont décidé que l’assimilation coûtait trop cher, et avaient un intérêt au fractionnement de la société en communautés.]
              Je pense que vous simplifiez un peu les termes du problème. Je me demande si les classes dominantes n’ont pas “suivi” une tendance qui existait de toute façon d’une part, et d’autre part, on peut s’interroger en effet sur le coût de l’assimilation d’une masse d’immigrés dans une situation de stagnation économique. Je reproche moins aux classes dominantes d’avoir mis fin à l’assimilation que d’avoir laissé les immigrés rester et d’autres venir ensuite… Peut-être qu’en effet le coût de l’assimilation était devenu rédhibitoire.
               
              [Pour moi, l’héritage, l’histoire, l’identité sont des constructions, et non des essences.]
              Fondamentalement, oui. Mais lorsqu’une population vit depuis des siècles en baignant dans une certaine culture, une certaine tradition – religieuse par exemple – qui imprègne le droit, la sociabilité, la vie du quotidien, vous noterez que ce qui était “une construction” devient une essence pour les membres de ce groupe.
               
              Et sur l’héritage, je ne suis pas d’accord: on peut décider de valoriser telle ou telle partie d’un héritage, on peut éventuellement revendiquer un autre héritage que le sien propre, mais fondamentalement on ne choisit pas son héritage, pas plus qu’on ne choisit ses parents ou ses gènes.
               
              [On a pu faire répéter « nos ancêtres les gaulois » – et faire croire, ce qui est encore plus important – à des gens qui n’ont certainement pas une goutte de sang gaulois dans leurs veines.]
              N’exagérons rien: on a surtout et avant tout cherché à le faire croire à des gens pour qui il était plausible que ce fut le cas. Rien n’interdit de penser que parmi les “Français de souche” longtemps ultramajoritaire dans ce pays, certains ont quelques lointains ancêtres gaulois. Et la génétique semble avoir confirmé cette hypothèse, beaucoup de Français de souche ayant, d’après ce que j’ai lu, un patrimoine génétique dont certains éléments remonteraient même apparemment au néolithique.
               
              [Vous aimez la difficulté !]
              Oui… mais je pense que vous êtes sauvable.

            • Descartes dit :

              @ nationaliste-ethniciste

              [« Les autres « identités » se fondent au contraire sur une ressemblance, un caractère commun qui fait d’une certaine partie de votre essence – au sens qu’il ne dépend pas de votre choix. » Pardon, je ne vois pas en quoi c’est une spécificité de la nation. Il y a des noirs maigres et des noirs gros, des noirs chrétiens et des noirs musulmans, des hommes noirs et des femmes noires…]

              Oui, mais ils sont tous noirs, et cette négritude n’est pas le résultat d’un CHOIX, mais c’est une ESSENCE. La différence avec la nation – j’insiste, dans la conception française de celle-ci – est qu’il n’y a aucun caractère « essentiel » qui soit commun à tous les Français. On est Français par choix, et non par essence. Et on peut devenir Français, alors qu’on ne peut devenir noir.

              [Pour être honnête, je ne comprends pas cette aversion que vous professez pour la ressemblance “naturelle”. Avoir la même origine, la même religion, la même appartenance ethnique peut en effet faciliter une forme de solidarité, y compris au niveau national.]

              Oui, mais c’est une solidarité figée et exclusive. Vous avez une place attribuée à la naissance, et vous êtes condamné à y rester. Ce qui pour moi fait de la nation une collectivité extraordinaire par rapport à toutes les « communautés » est que ses membres sont liés par choix, et non par essence.

              [Je discutais récemment avec un collègue, “Français de souche” comme moi, qui me disait que ses arrière-grands-pères avaient combattu dans les tranchées comme deux des miens. Oui, ça crée un sentiment d’appartenance partagée. Cela ne veut pas dire qu’on rejette les autres, mais l’histoire partagée, c’est important.]

              Pardon : si « l’histoire partagée c’est important », alors il manque à ceux qui ne partagent avec vous cette histoire – par exemple, votre serviteur – quelque chose « d’important ». Peut-on leur faire confiance ? Vous voyez bien que votre raisonnement finit par hiérarchiser les citoyens selon la partie de l’histoire qu’ils partagent. Un aristocrate pouvant tracer ses ancêtres jusqu’à Clovis serait « plus français » que vous, vous seriez « plus français » que moi…

              La nation permet, justement, à ceux qui sont arrivés plus tard de s’approprier symboliquement une histoire qui n’est pas la leur. Je n’ai pas d’arrière grand père qui ait combattu dans les tranchées, mais quand on dit « nos ancêtres se sont battus pour que nous soyons libres », ce « nos ancêtres » me vient très naturellement. Mais cela est possible parce que la nation n’exige pas de moi une ressemblance REELLE avec vous. Si elle l’exigeait, je serais par essence exclu.

              [« Au fonds, notre société est devenue pessimiste : de plus en plus de gens pensent qu’on ne peut vivre harmonieusement qu’avec des gens qui vous ressemblent. La différence, c’est le germe de la guerre civile. Une société harmonieuse ne peut donc être qu’une société sans différences. » Je partage ce pessimisme et ce désir de “société plus homogène”, vous le savez.]

              Je le sais. Je pensais à vous en écrivant ces lignes, et je pense que ce sont nos échanges qui m’ont ouvert les yeux sur ce pessimisme dont je ne mesurais pas la force.

              [Le problème des différences, c’est qu’à force de les multiplier, on finit par s’exposer au risque du différentialisme. Indépendamment de l’abandon des politiques d’assimilation – que je ne nie pas – je m’interroge sur le coût pour fondre toutes ces différences dans ce “citoyen abstrait, pur sujet de droit”. N’oublions pas qu’en France métropolitaine, l’assimilation de la fin du XIX° a été préparée par plusieurs siècles de proto-assimilation (en gros de la fin du Moyen Âge à 1789) suivis d’un siècle de pré-assimilation (la Révolution et l’Empire ayant joué un grand rôle).]

              L’assimilation a certainement un coût. Mais elle rapporte aussi. La capacité de la France à assimiler n’est pas pour rien dans le dynamisme de la « grande nation » et son rayonnement scientifique, artistique, culturel. Cela étant dit, nous serons d’accord au moins sur un point : la politique d’assimilation doit être une politique pilotée, préparée et assumée. On ne peut pas laisser les gens dans la nature avec l’espoir qu’avec le temps ils s’assimileront ou, pire, que le processus de « créolisation » conduira à une société harmonieuse. Ce qui a fait le succès de la IIIème République en cette matière, c’est qu’elle a assumé au plus haut niveau politique l’impératif de « faire des français ».

              [Certes, mais un exemple ne vaut pas démonstration. Par ailleurs, étant enfant, Jean Tenenbaum n’allait pas passer deux mois au bled chaque été. Ses parents lui avaient donné un prénom français, et de plus son père était juif, or les juifs ont un rapport particulier à l’assimilation.]

              Et vous pouvez ajouter qu’il était arrivé à une France où la pression assimilatrice était très puissante. Pour les prénoms, si vous me permettez un aparté, les juifs avaient un problème : il est de tradition de donner aux enfants le nom d’un parent mort – il est interdit de leur donner le nom d’un parent vivant. Comment concilier l’assimilation avec la tradition ? La solution a été trouvé avec les « prénoms codés » : on a établi une équivalence entre les prénoms traditionnels et les prénoms français. « Moïse » devient « Maurice ». « Isaac » devient « Jacques ». Et ainsi de suite. C’est pourquoi chez les juifs français vous trouverez un certain nombre de prénoms qui reviennent plus souvent que d’autres… une illustration du « rapport particulier » dont vous parlez.

              [« mais vous remarquerez que c’était là une revendication des communautés locales elles-mêmes, qui souhaitaient garder un certain nombre de traditions – et notamment la polygamie – et continuer à appliquer leurs lois en matière civile. » Je ne sais pas. J’ai tendance à penser que, malgré tout, cette “revendication des communautés locales” convenait assez bien aux élites françaises qui, peut-être, n’étaient pas totalement imperméables aux préjugés de race encore courants à cette époque.]

              Possible. Mais le fait que les mains tendues à l’ensemble des « indigènes » en 1865 et aux musulmans en 1870 ait été saisie par une infime minorité montre assez bien le peu d’enthousiasme des communautés en question pour abandonner leur « statut personnel ». Notez bien aussi que lorsque Napoléon pose les « 12 questions », les débats furent très vifs dans la communauté juive de France sur l’opportunité ou non de saisir la perche. Pour moi, la conclusion est claire : l’assimilation ne peut être qu’imposée par une forte pression de la société assimilatrice. Elle est rarement naturelle pour les communautés assimilées…

              [Je note que certaines populations subsahariennes ont été converties au catholicisme – la République laïque laissant le champ libre aux missionnaires – et ont donc logiquement abandonné dans une large mesure la polygamie. Je ne me rappelle pas qu’on ait cherché à les assimiler pour autant, alors même qu’on aurait pu s’enorgueillir de leur apporter “la civilisation”.]

              Honnêtement, je connais beaucoup moins l’histoire de la colonisation de l’Afrique subsaharienne. Je ne saurais pas vous dire par exemple quel était le statut des personnes. Etaient-ils soumis aux règles du code civil ?

              Dans le Maghreb, le « statut personnel » est un héritage de la colonisation arabe et ottomane. On n’a fait que reproduire la logique de la Dhima. En Afrique subsaharienne, chaque tribu devait avoir ses propres règles de filiation et de statut civil. Les a-t-on respectés, ou a-t-on cherché à unifier les statuts (avec l’aide de l’église, éventuellement) ? Je ne sais pas.

              [« La France a d’ailleurs ouvert les portes à l’accession à la « citoyenneté abstraite » en plusieurs occasions. » Oui… mais avec un manque d’enthousiasme assez évident.]

              Ça dépend chez qui. A Paris, on était assez enthousiaste. Chez les colons installés localement, et qui craignaient par-dessus tout la fin de leurs privilèges, c’est moins évident…

              [« Paradoxalement, pour le lecteur d’aujourd’hui la disposition concernant les musulmans était bien plus « libérale » (puisqu’elle leur accordait un droit sans rien leur imposer) que celui concernant les juifs, qui étaient privés de leur « statut personnel » sans avoir le choix. Et pourtant, les décrets Crémieux ont abouti à assimiler les juifs algériens, et pas les musulmans. Un exemple signalé du fait que l’assimilation ne peut être un acte purement volontaire » Je suis heureux de lire ces propos sous votre plume. L’assimilation en effet ne peut être un acte “purement volontaire”.]

              Je savais qu’on finirait par être d’accord sur quelque chose…

              [« Ce n’est sans doute pas un hasard si la France l’a proposée et non imposée aux musulmans : elle redoutait sans doute le coût d’une telle assimilation. Avait-elle d’ailleurs les moyens de le faire ? Ce n’est pas garanti. D’autant qu’en Algérie, la France se heurtait à un paradoxe : la conquête brutale et la politique d’expropriation avaient conduit à créer une catégorie de colons européens “privilégiés” par rapport aux indigènes musulmans et à faire de ladite catégorie le pilier de la domination française. Assimiler la masse des musulmans aurait annulé les résultats de cette politique (menée y compris sous la III° République).]

              C’est surtout cela. Je pense que la France avait les moyens, et que le rapport coût/avantages de l’assimilation aurait été très favorable. On l’a d’ailleurs bien vu avec l’assimilation des juifs algériens après 1870. Le problème, c’était que l’intérêt des colons – et de leurs relais en métropole – s’opposaient violemment à toute politique qui mettrait la masse musulmane sur un pied d’égalité juridique avec eux. La tragédie algérienne doit d’ailleurs beaucoup à cette intransigeance. Mongénéral les avait pourtant avertis : « messieurs, l’Algérie de papa est morte, et si nous ne le comprenons pas nous mourrons avec elle ».

              [« Pour vous les juifs sont « d’origine européenne » ? » Cela dépend lesquels. Pour moi, les Ashkénazes sont une population européenne, oui. Les Sépharades sont des nord-africains… encore que je crois me rappeler qu’ils sont originaires de la péninsule ibérique, non ?]

              Si vous parlez « d’origine », les juifs sont une population sémitique et viennent TOUS du moyen orient. Les communautés les plus anciennes arrivent en Europe après prise de Jérusalem en -63 par les romains qui se traduit par l’envoi de nombreux esclaves juifs à Rome. Une deuxième diaspora se forme après les guerres de Judée au second siècle de notre ère. Jérusalem devient alors une colonie fermée aux juifs, et ceux-ci se disperseront de par le monde. Ainsi, certaines juifs d’Afrique du nord sont les descendants de juifs expulsés d’Espagne, mais d’autres se sont installés au Maghreb au deuxième siècle de notre ère sans passer par la péninsule ibérique. Si la plupart des juifs appartiennent soit au groupe Séfarade (ceux qui sont passés par l’Espagne et parlent Ladino) ou Ashkénaze (ceux qui sont passés par l’Europe germano-slave et parlent Yddish), il y a d’autres groupes : juifs hellenisés, turques, indiens… et même chinois. Maintenant, est-ce qu’un peuple venu du moyen orient il y a 2000 ans peut être considéré comme « européen » ?

              [« Pour moi, l’héritage, l’histoire, l’identité sont des constructions, et non des essences. » Fondamentalement, oui. Mais lorsqu’une population vit depuis des siècles en baignant dans une certaine culture, une certaine tradition – religieuse par exemple – qui imprègne le droit, la sociabilité, la vie du quotidien, vous noterez que ce qui était “une construction” devient une essence pour les membres de ce groupe.]

              Je ne le crois pas. Si tel était le cas, alors l’assimilation de personnes venus de l’extérieur serait impossible. Comment les nouveaux venus pourraient incorporer ce qui est une « essence » ?

              [Et sur l’héritage, je ne suis pas d’accord : on peut décider de valoriser telle ou telle partie d’un héritage, on peut éventuellement revendiquer un autre héritage que le sien propre, mais fondamentalement on ne choisit pas son héritage, pas plus qu’on ne choisit ses parents ou ses gènes.]

              Si je vous présentais mes ancêtres les gaulois, vous seriez convaincu ?
              Oui, on peut « choisir son héritage ». Les Français assimilés sont autant les héritiers de Napoléon ou De Gaulle – mais aussi de Vichy ou de la Saint Barthélémy, car un héritage ne se prend pas au détail – que les Français « de souche ».

              [On a pu faire répéter « nos ancêtres les gaulois » – et faire croire, ce qui est encore plus important – à des gens qui n’ont certainement pas une goutte de sang gaulois dans leurs veines.]
              N’exagérons rien : on a surtout et avant tout cherché à le faire croire à des gens pour qui il était plausible que ce fut le cas.]

              Non. La leçon en question était recitée par tous les enfants, y compris d’ailleurs les enfants étrangers dont on tenait pour évident que leur destin était de s’assimiler. Le grand père d’un ami me racontait que dans les écoles du Sentier, on faisait répéter cela à des enfants juifs dont les parents arrivaient de Russie ou de Pologne, et pour qui la chose état totalement invraisemblable. Et je n’imagine pas un instant l’instituteur faisant un traitement différentié, ou bien un élève refusant de réciter la leçon au motif que c’était absurde. Parce que cette affirmation avait un caractère rituel, et témoignait de conviction que la volonté peut changer le réel.

            • @ Descartes,
               
              [Oui, mais ils sont tous noirs, et cette négritude n’est pas le résultat d’un CHOIX, mais c’est une ESSENCE.]
              La négritude, oui. Mais l’islam? Être musulman devrait être un choix… Or on voit bien que l’islamité est considérée comme une essence, y compris par nombre de musulmans, ce qui nourrit une forme de communautarisme voire de séparatisme (Emmanuel Macron lui-même en a convenu, c’est dire).
               
              A titre personnel, et au contraire de votre parcours, je n’ai pas réellement choisi d’être Français. Je suis né ici, dans une famille française depuis des lustres. Je vous avoue humblement que pendant des années, je ne me suis pas vraiment posé de question sur ce que signifiait “être Français”. Pour moi, tout cela allait de soi, c’était “naturel”…
               
              [On est Français par choix, et non par essence.]
              Pour les Français assimilés, oui. Pour les Français “de souche”, c’est un peu plus compliqué à mon avis.
               
              [Oui, mais c’est une solidarité figée et exclusive. Vous avez une place attribuée à la naissance, et vous êtes condamné à y rester.]
              En lisant cette phrase, je me dis que nous avons un désaccord philosophique sur les notions de choix et de liberté. Pour moi, la liberté de “choisir” son identité, sa nation, sa religion est un leurre. Parce qu’il existe une pression familiale, sociale, communautaire, politique (dans nombre de pays, hélas plus dans le nôtre). Et donc le choix est un faux choix, pardon de vous le dire, parce que choisir de s’écarter de la voie que ceux qui vous entourent et qui vous ont élevé/éduqué ont tracé pour vous a souvent un coût exorbitant, plus encore si on vous a transmis l’idée qu’un individu s’inscrit dans une lignée, est le produit d’une histoire, et que cela crée des obligations. Pour moi, la liberté, ce n’est qu’une faible marge de manoeuvre dans un cadre très contraignant. Et oui, chacun a “une place attribuée”. Que les plus méritants gravissent quelques échelons, soit. Que les personnalités exceptionnelles connaissent un destin d’exception, soit. Mais pour le commun des mortels, désolé de vous le dire, oui, chacun doit être à sa place. Ce qui ne veut pas dire qu’on n’a pas un rôle, si modeste soit-il, à jouer. Mais j’ai beaucoup de mal avec cette idée qu’on peut “choisir son destin”.
               
              [si « l’histoire partagée c’est important », alors il manque à ceux qui ne partagent avec vous cette histoire – par exemple, votre serviteur – quelque chose « d’important ».]
              Oui. Désolé d’être franc et direct, sachez que je ne veux pas vous offenser, mais de ce point de vue je suis obligé de vous dire que ceux qui n’ont pas dans leur mémoire familiale un arrière-grand-père qui a fait la Grande Guerre ne partagent pas “quelque chose d’important” avec moi.
               
              [Peut-on leur faire confiance ?]
              Oui, on peut leur faire confiance. Parce qu’il y a ce qu’ont fait nos arrière-grands-pères, et il y a ce que nous faisons nous, ce que vous faites vous. Votre arrière-grand-père n’était peut-être pas dans les tranchées, mais vous, à titre personnel, avez mérité de la patrie. Vous avez ardemment désiré le beau titre de Français et vous avez effectué les efforts pour le devenir. Je me risquerais même à dire que vous avez mis un point d’honneur, en certaines occasions, à être “plus français” que d’autres. Et vos arrière-petits-enfants pourront se réclamer de vous. Vous êtes la racine première d’une nouvelle lignée de Français, et votre parcours m’incite à penser qu’il faut donner à votre lignée une chance de s’enraciner et de s’épanouir ici. Vous n’allez sans doute pas aimé la référence, mais je me souviens de ce slogan d’une affiche du FN (au temps de Jean-Marie, ça remonte): “être Français, ça s’hérite ou ça se mérite”. Moi, j’ai hérité, vous, vous avez mérité. Mais l’honnêteté m’oblige à vous dire que je n’ai pas la même appréciation pour la plupart des immigrés venus du Maghreb et d’Afrique Subsaharienne…
               
              [Vous voyez bien que votre raisonnement finit par hiérarchiser les citoyens selon la partie de l’histoire qu’ils partagent. Un aristocrate pouvant tracer ses ancêtres jusqu’à Clovis serait « plus français » que vous, vous seriez « plus français » que moi…]
              Puisque vous évoquez la question, le collègue dont je parlais est précisément d’une lignée de petits aristocrates remontant à la Guerre de cent ans (un de ses ancêtres fut écuyer de Du Guesclin, rendez-vous compte). A certains égards – et je vais vous choquer – oui, je le considère en effet comme un peu “plus Français” que moi. En même temps, je n’ai rien fait d’extraordinaire dans ma vie, et je sers la nation à un niveau fort modeste.
               
              Comme vous le savez, je vous lis avec grand soin et je scrute avec une attention que vous n’imaginez pas ce que vous dites sur la France, sur votre rapport à ce pays, si différent du mien parce que vous n’y êtes pas né et que, a priori, votre destin n’était pas écrit ici. Je vous vois – pardonnez ma franchise – comme un Mazarin, un Ferrat, ou un Zemmour (et vous comparer à ce dernier n’est pas une injure de ma part, c’est un homme que j’admire): il y a quelque chose pour moi qui relève d’une sorte de miracle dans votre rencontre avec la France. “Parce que c’était vous, parce que c’était elle” serais-je tenté de vous dire, et cela aiguise toujours ma curiosité. Je ne prétends pas que ce genre de chose n’arrive qu’à vous. Sans doute d’autres immigrés ont connu cela, mais j’ai du mal à croire que ce soit le cas pour tous. Certains viennent simplement parce que les conditions économiques sont meilleures ici qu’au bled et qu’un cousin est déjà installé…
               
              [Honnêtement, je connais beaucoup moins l’histoire de la colonisation de l’Afrique subsaharienne.]
              De ce que je sais, le Code de l’indigénat s’y appliquait d’une manière comparable à ce qui se passait en Algérie. Notons également que la France n’a pas non plus assimilé les populations d’Indochine (alors que globalement il est souvent considéré que les Asiatiques sont plus facilement assimilables).
               
              [Maintenant, est-ce qu’un peuple venu du moyen orient il y a 2000 ans peut être considéré comme « européen » ?]
              Ma réponse est “oui”. D’autant que l’identité et la culture ashkénazes se sont forgées en Europe, même si bien sûr il y a un substrat hébraïque. Et puis, soyons honnête: avant la création du sionisme et en-dehors de quelques sectes fondamentalistes, quelle proportion d’Ashkénazes imaginaient leur destin hors d’Europe (ou de ses extensions américaines)? Les Ashkénazes ont été profondément influencés par les cultures européennes et certains d’entre eux ont en retour exercé une influence certaine sur l’Europe. Marx n’est-il pas d’origine ashkénaze (et même d’une lignée de rabbins du côté maternel et paternel d’après ce que je lis sur Wikipédia)? Diriez-vous qu’il n’est pas Européen? 
               
              [Si tel était le cas, alors l’assimilation de personnes venus de l’extérieur serait impossible.]
              Impossible, non. Mais difficile, oui, surtout lorsqu’il faut “déconstruire” ce qui semble être une “essence”. Parce que, encore une fois, pour nombre de musulmans, l’islamité est une essence même s’ils ne formulent pas dans ces termes.
               
              [Si je vous présentais mes ancêtres les gaulois, vous seriez convaincu ?]
              Je n’ai pas compris cette question. Je ne vous demande rien et je ne vous conteste pas la qualité de “bon Français”. J’essaie de vous expliquer mon cadre de raisonnement. Vous n’y entrez pas tout à fait, et c’est pourquoi je vois en vous une sorte d’exception, pas totalement isolée, mais peut-être pas si fréquente que vous voulez bien le dire. Mais je vous rassure: je serais bien en peine de vous présenter mes ancêtres gaulois… Peut-être que je descends d’esclaves syriens ou cappadociens venus au temps de l’empire romain, ou de mercenaires sarmates ou goths arrivés à l’aube du Moyen Âge, ou de marchands italiens arrivés plus tard au Moyen Âge. Qui sait?
               
              [Oui, on peut « choisir son héritage ». Les Français assimilés sont autant les héritiers de Napoléon ou De Gaulle – mais aussi de Vichy ou de la Saint Barthélémy, car un héritage ne se prend pas au détail – que les Français « de souche ».]
              Parce que VOUS avez choisi votre héritage, vous en concluez un peu vite que tout le monde peut faire de même. Je pense que vous venez d’une culture minoritaire où l’adoption d’un héritage “national” n’entre pas vraiment en contradiction avec la préservation d’un héritage spécifiquement familial. En cela, je dirais que vous étiez “taillé” pour le modèle républicain français qui laisse les particularismes à la maison et n’admet que “des citoyens abstraits, purs sujets de droit” dans la sphère publique. 
               
              [La leçon en question était recitée par tous les enfants, y compris d’ailleurs les enfants étrangers dont on tenait pour évident que leur destin était de s’assimiler.]
              Tout à fait. Ce que je voulais dire, c’est que l’immense majorité des enfants en 1900 étaient des petits “Français de souche”. Et que la France à l’époque ne se considérait pas comme un “grand pays d’immigration”. Pour le dire autrement, la leçon “nos ancêtres les Gaulois” n’était pas spécifiquement élaborée pour les enfants d’origine juive russe ou italienne. Elle était d’abord conçue pour souder les Français “de souche”.
               
              [Parce que cette affirmation avait un caractère rituel, et témoignait de conviction que la volonté peut changer le réel.]
              On en revient, je pense, à notre désaccord de fond et au pessimisme que vous m’attribuiez avec raison: pour moi, lorsqu’on atteint un certain degré de différence, la “suspension d’incrédulité” trouve ses limites. Pour le dire autrement, je pense qu’on peut tordre le réel, mais jusqu’à un certain point seulement. Vous n’êtes pas de cet avis.

            • Descartes dit :

              @ nationaliste-ethniciste

              [« Oui, mais ils sont tous noirs, et cette négritude n’est pas le résultat d’un CHOIX, mais c’est une ESSENCE. » La négritude, oui. Mais l’islam? Être musulman devrait être un choix… Or on voit bien que l’islamité est considérée comme une essence, y compris par nombre de musulmans, ce qui nourrit une forme de communautarisme voire de séparatisme (Emmanuel Macron lui-même en a convenu, c’est dire).]

              L’Islam, comme le judaïsme d’ailleurs, oscillent entre une vision « ethnique », et donc essentialiste, et une vision contractuelle. Ainsi, par exemple, la conversion n’est possible que dans le sens entrant, mais interdite et punie dans l’autre sens.

              [A titre personnel, et au contraire de votre parcours, je n’ai pas réellement choisi d’être Français. Je suis né ici, dans une famille française depuis des lustres. Je vous avoue humblement que pendant des années, je ne me suis pas vraiment posé de question sur ce que signifiait “être Français”. Pour moi, tout cela allait de soi, c’était “naturel”…]

              Bien sûr que vous avez choisi : vous auriez pu parfaitement aller vivre ailleurs, prendre une autre nationalité. Vous ne l’avez pas fait. Si quitter son pays est un choix, ne pas le quitter l’est aussi. Ce n’est pas parce que la réponse à une question vous parait « naturelle » que la question ne se pose pas. Cela étant dit, je vous accorde qu’il y a une nuance entre le choix « actif » de s’assimiler à une autre culture et le choix « passif » de garder la sienne. Le premier implique un engagement, un effort particulier, le second non.

              Mais au-delà de la question pratique du choix, il reste que la conception française de la nationalité est une conception contractuelle – je ne vous ferai pas l’injure de vous citer la formule de Renan qu’on met à toutes les sauces. Est Français celui qui accepte un contrat de solidarité avec ses concitoyens – et non, comme dans la conception allemande, celui qui s’identifie « par le sang et les morts ». Il est vrai que pour les assimilés le contrat est explicite, alors qu’il est implicite pour les autres. Dans un cas il est rendu valable par sa signature, dans l’autre par le simple fait de ne pas le dénoncer.

              [« Oui, mais c’est une solidarité figée et exclusive. Vous avez une place attribuée à la naissance, et vous êtes condamné à y rester. » En lisant cette phrase, je me dis que nous avons un désaccord philosophique sur les notions de choix et de liberté. Pour moi, la liberté de “choisir” son identité, sa nation, sa religion est un leurre. Parce qu’il existe une pression familiale, sociale, communautaire, politique (dans nombre de pays, hélas plus dans le nôtre).]

              Je suis plus nuancé que vous ne me faites. Aucun choix n’est TOTALEMENT libre. Nous sommes des êtres historiques, et nos actions sont donc, jusqu’à un certain point, déterminées par les pressions que vous citez, et je dirais même plus fondamentalement par le cadre idéologique qui nous a été transmis. Mais cette détermination n’est pas totale. Nous avons une marge d’autonomie qui nous permet, de prendre « librement » des décisions dans ce cadre, ou même de nous rebeller contre lui. Bien sûr, tout choix a un coût. Mais cela n’implique pas le choix ne soit pas « libre », dès lors que j’ai la possibilité de le payer.

              [Pour moi, la liberté, ce n’est qu’une faible marge de manoeuvre dans un cadre très contraignant. Et oui, chacun a “une place attribuée”. Que les plus méritants gravissent quelques échelons, soit. Que les personnalités exceptionnelles connaissent un destin d’exception, soit. Mais pour le commun des mortels, désolé de vous le dire, oui, chacun doit être à sa place. Ce qui ne veut pas dire qu’on n’a pas un rôle, si modeste soit-il, à jouer. Mais j’ai beaucoup de mal avec cette idée qu’on peut “choisir son destin”.]

              Je n’irai pas jusqu’à « choisir son destin » (expression d’ailleurs absurde, puisque le « destin » est justement ce que l’homme ne choisit pas…). Mais je n’avais pas conscience que vous adhériez à ce point à l’idée de déterminisme social. J’ai d’ailleurs du mal à croire que vous croyiez vous-même ce que vous écrivez ici. Quand vous encouragez vos élèves à l’effort, c’est parce que vous êtes convaincu que cet effort peut changer, sinon leur « destin », au moins leur vie, non ? Si notre « place » est déterminée en dehors de notre choix, tout effort est parfaitement inutile.

              [Oui. Désolé d’être franc et direct, sachez que je ne veux pas vous offenser, mais de ce point de vue je suis obligé de vous dire que ceux qui n’ont pas dans leur mémoire familiale un arrière-grand-père qui a fait la Grande Guerre ne partagent pas “quelque chose d’important” avec moi.]

              Plutôt que m’offenser, votre franchise m’honore. Mais quelle conséquence pratique tirez-vous de ce manque ? Quelle différence faites-vous dans vos rapports avec les uns et avec les autres ?

              [« Peut-on leur faire confiance ? » Oui, on peut leur faire confiance. Parce qu’il y a ce qu’ont fait nos arrière-grands-pères, et il y a ce que nous faisons nous, ce que vous faites vous. Votre arrière-grand-père n’était peut-être pas dans les tranchées, mais vous, à titre personnel, avez mérité de la patrie.]

              Mais alors, si vous ne tirez aucune conséquence pratique du fait que je n’ai pas comme vous un grand-père qui a combattu dans les tranchés, en quoi le fait d’en avoir un est « important » pour vous ?

              [Puisque vous évoquez la question, le collègue dont je parlais est précisément d’une lignée de petits aristocrates remontant à la Guerre de cent ans (un de ses ancêtres fut écuyer de Du Guesclin, rendez-vous compte). A certains égards – et je vais vous choquer – oui, je le considère en effet comme un peu “plus Français” que moi. En même temps, je n’ai rien fait d’extraordinaire dans ma vie, et je sers la nation à un niveau fort modeste.]

              J’imagine que votre collègue sert la nation à un niveau aussi modeste que le vôtre… pourquoi le fait d’être né par hasard dans la lignée de Du Guesclin devrait lui donner la préséance sur vous ? Oui, pour une fois, vous me choquez.

              [Comme vous le savez, je vous lis avec grand soin et je scrute avec une attention que vous n’imaginez pas ce que vous dites sur la France, sur votre rapport à ce pays, si différent du mien parce que vous n’y êtes pas né et que, a priori, votre destin n’était pas écrit ici. Je vous vois – pardonnez ma franchise – comme un Mazarin, un Ferrat, ou un Zemmour (et vous comparer à ce dernier n’est pas une injure de ma part, c’est un homme que j’admire): il y a quelque chose pour moi qui relève d’une sorte de miracle dans votre rencontre avec la France. “Parce que c’était vous, parce que c’était elle” serais-je tenté de vous dire, et cela aiguise toujours ma curiosité.]

              Je vous remercie, et croyez que la comparaison que vous faites ne m’offense en rien.
              [Je ne prétends pas que ce genre de chose n’arrive qu’à vous. Sans doute d’autres immigrés ont connu cela, mais j’ai du mal à croire que ce soit le cas pour tous. Certains viennent simplement parce que les conditions économiques sont meilleures ici qu’au bled et qu’un cousin est déjà installé…]

              Vous savez, quand mes parents sont venus dans ce pays, ce n’était certainement pas avec le projet de devenir Français, mais plutôt d’y passer quelques années en attendant que la situation politique et économique dans notre pays d’origine se calme. J’ai été ébloui par ce pays, et j’ai eu très vite envie d’y être admis comme citoyen. Mais ça ne s’est pas fait en un jour. Et je pense qu’il y a beaucoup d’immigrés assimilés qui ont suivi ce chemin. Après, je vous accorde que ce n’est certainement pas le cas de tous.

              [« Maintenant, est-ce qu’un peuple venu du moyen orient il y a 2000 ans peut être considéré comme « européen » ? » Ma réponse est “oui”. D’autant que l’identité et la culture ashkénazes se sont forgées en Europe, même si bien sûr il y a un substrat hébraïque. Et puis, soyons honnête: avant la création du sionisme et en-dehors de quelques sectes fondamentalistes, quelle proportion d’Ashkénazes imaginaient leur destin hors d’Europe (ou de ses extensions américaines)? Les Ashkénazes ont été profondément influencés par les cultures européennes et certains d’entre eux ont en retour exercé une influence certaine sur l’Europe. Marx n’est-il pas d’origine ashkénaze (et même d’une lignée de rabbins du côté maternel et paternel d’après ce que je lis sur Wikipédia)? Diriez-vous qu’il n’est pas Européen?]

              Bien sûr qu’il l’est. Mais c’était bien mon point : les juifs sont devenus « européens » par assimilation. Ils ont adopté les usages européens, ont progressivement abandonné leur « statut personnel » pour se plier au droit commun. Pourquoi les arabes ne pourraient pas faire de même ?

              [« Si je vous présentais mes ancêtres les gaulois, vous seriez convaincu ? » Je n’ai pas compris cette question.]

              C’était une référence métaphorique à la leçon « nos ancêtres les gaulois » qu’on faisait répéter aux enfants qui n’avaient nullement de tels ancêtres, mais à qui cette répétition en donnait symboliquement.

              [Mais je vous rassure: je serais bien en peine de vous présenter mes ancêtres gaulois… Peut-être que je descends d’esclaves syriens ou cappadociens venus au temps de l’empire romain, ou de mercenaires sarmates ou goths arrivés à l’aube du Moyen Âge, ou de marchands italiens arrivés plus tard au Moyen Âge. Qui sait?]

              Personne, justement, et c’était bien mon point. La nation « à la française » remplace les ancêtres réels par les ancêtres symboliques. Parce que nous sommes Français, nous avons – symboliquement – des « ancêtres gaulois ». Point à la ligne. Le fait que vos ancêtres aient pu partir d’Asie centrale et les miens de Palestine n’a aucune espèce d’importance.

              [« Oui, on peut « choisir son héritage ». Les Français assimilés sont autant les héritiers de Napoléon ou De Gaulle – mais aussi de Vichy ou de la Saint Barthélémy, car un héritage ne se prend pas au détail – que les Français « de souche ». » Parce que VOUS avez choisi votre héritage, vous en concluez un peu vite que tout le monde peut faire de même.]

              Ça me paraît assez logique. Pour montrer que quelque chose est possible, il suffit de montrer un seul exemple.

              [Je pense que vous venez d’une culture minoritaire où l’adoption d’un héritage “national” n’entre pas vraiment en contradiction avec la préservation d’un héritage spécifiquement familial. En cela, je dirais que vous étiez “taillé” pour le modèle républicain français qui laisse les particularismes à la maison et n’admet que “des citoyens abstraits, purs sujets de droit” dans la sphère publique.]

              Il est clair que certaines cultures sont plus proches du modèle français que d’autres. La question de la séparation du civil et du religieux, du privé et du public, sont beaucoup plus évidentes pour certaines cultures que pour d’autres. Mais que ce soit plus difficile pour certains n’implique pas que ce soit impossible pour eux.

              [Tout à fait. Ce que je voulais dire, c’est que l’immense majorité des enfants en 1900 étaient des petits “Français de souche”. Et que la France à l’époque ne se considérait pas comme un “grand pays d’immigration”. Pour le dire autrement, la leçon “nos ancêtres les Gaulois” n’était pas spécifiquement élaborée pour les enfants d’origine juive russe ou italienne. Elle était d’abord conçue pour souder les Français “de souche”.]

              Je ne sais pas quelle était la position d’un Jules Ferry, d’un Lavisse ou d’un Ferdinand Buisson – ou même de l’administration de l’instruction publique – en matière d’assimilation des étrangers. Je ne serais pas surpris que la question de l’accueil et de l’assimilation des enfants étrangers se soit posée, d’autant plus que dans certaines régions (le nord minier avec les Polonais, le sud-est avec les Italiens) les enfants étrangers n’étaient pas une minorité. Mais au fond, cela n’avait pas beaucoup d’importance. En 1881, beaucoup d’enfants « de souche » étaient culturellement aussi « étrangers » à la norme scolaire que les Polonais ou les Italiens : leur langue maternelle n’était pas le français, pour ne donner que cet exemple-là. Je ne sais pas si à l’époque la problématique de l’assimilation extérieure et celle de l’assimilation intérieure pouvaient être séparées comme c’est le cas aujourd’hui. Peut-être que la leçon « nos ancêtres les gaulois » n’a pas été spécifiquement pensée pour assimiler tel ou tel groupe de population, mais avec une intention assimilatrice plus générale.

            • Bannette dit :

              @N.E. : il ne faut pas surestimer le « succès » de l’iconoclasme mondain, il y a quand même beaucoup d’échecs commerciaux dans les bêtises woke de réécriture du passé ou de classiques (du genre une Anne Boleyn noire, un Achille noir, un Inspecteur Javert noir, etc), ce qui montre bien que le public n’est pas complètement débile. J’espère vraiment un succès mitigé des prochaines adaptations de Tolkien, car au vu de l’investissement colossal, ça calmerait les ardeurs racialistes des studios.
              Le pire avec cette obsession racialiste, c’est que ci ces incultes désiraient réellement faire preuve d’inclusion envers des minorités dans une vision généreuse et universaliste, il y une tendance qui marcherait très bien que j’appellerais la « jurisprudence Kurosawa » : son classique Le Château de l’Araignée est en fait une adaptation de Macbeth, transposée dans le Japon Médiéval. Dans le même ordre d’idée, on a un Otto Preminger qui a commis une Carmen Jones, où l’héroïne de Mérimée/Bizet (qui eux-mêmes n’avaient rien d’espagnol…) est devenue une ouvrière noire américaine dans le Sud des Etats Unis, près d’une base militaire. La France « raciste » des années 1950 a été capable de produire un Orfeu Negro, qui transpose la légende d’Orphée et Eurydice au Brésil, pendant le carnaval, avec des acteurs locaux noirs ou métis inconnus, audace dont la France post Mitterrand est totalement incapable. On doit à Jacques Tourneur l’étonnant I walked with a zombie, qui reprend des pans de … Jane Eyre, dans les Antilles avec une atmosphère vaudoue.
              Ce que tous ces artistes avaient en commun c’est une profonde culture et beaucoup de talent : ils prélevaient la moelle des classiques et pouvait l’adapter à n’importe quel contexte ; Carmen et Don José sont des archétypes humains, et leurs caractères peuvent mis en scène dans n’importe quel lieu ou époque, et c’est là la grandeur de l’universalisme occidental qu’on doit aux grecs anciens comme le rappelle Descartes.
              Ce qui est amusant de savoir, c’est qu’un Kurosawa à son époque avait été critiqué par les japonais car il avait osé appliquer les codes du chambara à une histoire d’origine étrangère, comme quoi, l’universalisme a toujours été un combat.
              La démarche de ces artistes est infiniment plus respectueuse des « minorités » que de faire une Anne Boleyn noire. Et surtout, je ne suis d’ailleurs pas du tout certaine que le mobile profond de ces réalisateurs était à la base de venger l’histoire comme toutes ces dames patronnesses : parfois c’est un mobile bien moins « pur » que la justice sociale, à savoir une démarche esthétique. Je suis toujours stupéfaite par le grand respect du vaudou qui se dégage du film de Tourneur (qui date du tout début des années 1940) : ce dernier était un metteur en scène d’atmosphère et d’ambiance très doué, et je pense que c’est pour cela qu’il a eu l’idée d’échanger le gothique (de Brontë) par le vaudou, il avait probablement une démarche simplement esthétique. Idem pour le réalisateur d’Orfeu Negro, c’était la bossa nova qui l’intéressait. Comme quoi, une vraie curiosité, un sens esthétique nourri par la culture classique vous amène à des œuvres infiniment plus courageuses que les pensum de justice sociale ratés et de mauvais goût.

            • Descartes dit :

              @ Bannette

              [La France « raciste » des années 1950 a été capable de produire un Orfeu Negro, qui transpose la légende d’Orphée et Eurydice au Brésil, pendant le carnaval, avec des acteurs locaux noirs ou métis inconnus, audace dont la France post Mitterrand est totalement incapable. On doit à Jacques Tourneur l’étonnant I walked with a zombie, qui reprend des pans de … Jane Eyre, dans les Antilles avec une atmosphère vaudoue. Ce que tous ces artistes avaient en commun c’est une profonde culture et beaucoup de talent :]

              Pas seulement. Ils avaient aussi une vision humaniste et universaliste qui les conduisait à s’intéresser à l’autre. Car ce qui caractérise la civilisation occidentale et que l’héritage des Lumières a magnifié, c’est une énorme curiosité qui se manifeste dans tous les champs de la connaissance. Là où d’autres civilisations privilégient au contraire la répétition parfaite des maîtres du passé considérés comme indépassables – pensez au culte de la tradition chez les chinois ou les japonais – la civilisation occidentale prend résolument le parti de la découverte, de la curiosité pour ce qui est nouveau.

              [ils prélevaient la moelle des classiques et pouvait l’adapter à n’importe quel contexte ; Carmen et Don José sont des archétypes humains, et leurs caractères peuvent mis en scène dans n’importe quel lieu ou époque, et c’est là la grandeur de l’universalisme occidental qu’on doit aux grecs anciens comme le rappelle Descartes. Ce qui est amusant de savoir, c’est qu’un Kurosawa à son époque avait été critiqué par les japonais car il avait osé appliquer les codes du chambara à une histoire d’origine étrangère, comme quoi, l’universalisme a toujours été un combat.]

              Tout à fait. C’est parce que nous avons hérité des grecs la notion d’archétype que nos figures littéraires n’ont pas de couleur de peau, qu’elles peuvent parler n’importe quelle langue. On ne trahit pas Shakespeare en transposant Roméo et Juliette dans une banlieue de New York ou en les faisant jouer par des acteurs noirs, parce que Shakespeare lui-même les a conçus comme universels. Le contexte importe peu, et Shakespeare les a d’ailleurs placés dans une Italie idéalisée qui n’a rien de réel.

            • @ Descartes,
               
              Qu’il me soit permis une fois de plus de vous remercier de votre courtoisie et de votre disponibilité à répondre.
               
              [Est Français celui qui accepte un contrat de solidarité avec ses concitoyens – et non, comme dans la conception allemande, celui qui s’identifie « par le sang et les morts ».]
              Je pense qu’on exagère cette opposition entre la “nation contractuelle” à la française et la “nation du sang et des morts” à l’allemande. Dans l’idéologie nationale française, “le sang et les morts” comptent aussi. La France est une nation, c’est aussi une patrie, une civilisation. Réduire la nation à un contrat, c’est une vision “marchande”, à tout le moins purement juridique de la nation, qui ne fait pas vibrer. Je ne dis pas que la dimension contractuelle n’est pas nécessaire mais est-elle suffisante? La dimension patrimoniale, culturelle, historique me paraît tout aussi importante. 
               
              L’attachement à la terre, au catholicisme, aux traditions, aux “vieilles pierres”, tout ça compte aussi dans l’identité française. Alors vous serez peut-être tenté de me dire: “Attendez, N-E, vous reprenez l’opposition entre le Français “citoyen abstrait, pur sujet de droit” de la République et le Français “enraciné” promu par Vichy, en prenant parti pour le second! On sait où cela nous mène…”.
              Bien sûr, le régime de Vichy c’était le régime de Vichy et Pétain a fait ce que l’on sait. Il n’en demeure pas moins que les valeurs qu’il a mises en avant, il ne les a pas inventées de toute pièce: ces idées existaient et rencontraient un certain écho dans une partie de la population. Et ce n’est pas parce que l’Etat français s’est discrédité en sa vautrant dans la collaboration que l’attachement à la terre, au catholicisme et aux traditions n’a plus de raison d’être. De la même façon que le travail, la famille ou la patrie ne cessent pas d’être des valeurs nobles et estimables au motif que Pétain en avait fait la devise de son régime. 
               
              [Mais je n’avais pas conscience que vous adhériez à ce point à l’idée de déterminisme social. J’ai d’ailleurs du mal à croire que vous croyiez vous-même ce que vous écrivez ici. Quand vous encouragez vos élèves à l’effort, c’est parce que vous êtes convaincu que cet effort peut changer, sinon leur « destin », au moins leur vie, non ?]
              Tout dépend ce que vous appelez “changer leur vie”. Ce n’est pas parce que “chacun a sa place” que les gens n’ont pas leur rôle à jouer, comme je le disais. Si je les aide à devenir de bons citoyens d’abord et, demain, de bons ouvriers, de bons fonctionnaires, de bons artisans, de bons médecins, etc, eh bien ce sera déjà pas mal. Pour ceux d’entre eux qui sont plus doués, bien sûr, il faut les pousser à faire de bonnes études pour qu’ils puissent occuper de bonnes places où ils seront plus utiles à la société.
               
              Mais ce que je vois dans mon métier depuis près de quinze ans maintenant m’a en effet convaincu qu’il est très difficile d’échapper au déterminisme social. Et on passe hélas plus de temps à expliquer à des élèves dont les résultats sont médiocres qu’ils ne seront ni vétérinaires, ni pilotes de ligne, qu’à dire à des bons élèves: “tu devrais envisager une prépa, faire médecine ou devenir ingénieur”. C’est peut-être triste, mais c’est la réalité, si décevante qu’elle vous paraisse.
               
              [Si notre « place » est déterminée en dehors de notre choix, tout effort est parfaitement inutile.]
              C’est très discutable. Je pense que chacun peut essayer d’occuper “sa place” avec probité, avec soin, avec conscience professionnelle, et cela demande un réel effort. Quelle que soit la tâche qu’on a à effectuer, il n’est pas interdit d’aimer “le travail bien fait”. Et je suis intimement convaincu qu’une société dans laquelle chacun s’efforce de faire son travail honorablement, et en reçoit une certaine reconnaissance, est une société plus efficace, plus harmonieuse, plus agréable. Peu de gens connaissent une ascension fulgurante. Pourquoi ne pas donner au moins à tous les autres la possibilité d’être fiers de ce qu’ils font quand ils le font bien?
               
              [si vous ne tirez aucune conséquence pratique du fait que je n’ai pas comme vous un grand-père qui a combattu dans les tranchés, en quoi le fait d’en avoir un est « important » pour vous ?]
              D’abord, le fait qu’une chose soit importante n’exclut pas que d’autres éléments puissent aussi être importants. Et “important” n’est pas synonyme de “nécessaire”.
               
              En ce qui me concerne, j’avoue que j’ai du mal à me contenter d’ancêtres symboliques et de généalogies fictives. Vous me demandez ce qui est important dans le fait d’avoir un arrière-grand-père (deux en ce qui me concerne) qui a fait la Grande Guerre? Eh bien je vous réponds que, précisément, ça introduit une petite part de réalité dans le mythe. Et je pense en effet que pouvoir établir un lien entre la mémoire familiale et l’histoire nationale est de nature à renforcer le sentiment d’appartenance à la nation, l’attachement à la patrie. Pour le dire autrement, cela sanctifie le “contrat”. Je ne vois pas pourquoi il serait défendu de s’enorgueillir d’avoir des ancêtres qui ont participé à la construction d’un mythe fondateur de l’identité nationale (les poilus héroïques de la Grande Guerre dans mon exemple).
               
              Cela n’exclut pas qu’on peut être Français d’une autre façon. Je discutais de la question avec un autre collègue qui, lui, a une situation plus proche de la vôtre: sa famille est d’origine immigrée. Son grand-père était partagé entre son pays d’adoption et son pays d’origine, il avait du mal à choisir. Son père était très attaché à la France parce qu’ “il était gaulliste” dixit mon collègue. J’ai été surpris et très intéressé par cette remarque: ainsi, la figure gaullienne a, dans ce cas précis, puissamment contribué à l’assimilation d’un fils d’immigré. Voilà typiquement une situation que je n’aurais pas imaginé et qui suscite ma curiosité. Contrairement à ce que pensent sans doute certains lecteurs, je m’intéresse aux gens, y compris à ceux qui sont différents de moi. Quand on pose des questions poliment et qu’on prend le temps d’écouter, les gens disent des choses, parfois fort intéressantes…   
               
              [pourquoi le fait d’être né par hasard dans la lignée de Du Guesclin devrait lui donner la préséance sur vous ? Oui, pour une fois, vous me choquez.]
              C’est mon côté “Ancien Régime”: j’éprouve une fascination pour la vieille noblesse d’épée qui a joué un si grand rôle dans l’épopée française “pré-nationale”. Sur ce point, je suis irrécupérable, je l’admets.
               
              [Mais c’était bien mon point : les juifs sont devenus « européens » par assimilation.]
              L’Europe n’est pas une nation, et parler d’assimilation dans ce cadre me semble discutable. Les nations européennes ont autant assimilé les juifs qu’elles les ont rejetés (et parfois pire). Mais étant minoritaires dans des sociétés chrétiennes, et se trouvant de plus, de par leurs activités économiques (artisanat, commerce, banque), en contact avec la population majoritaire, les juifs d’Europe ne pouvaient que s’ “européaniser”. D’ailleurs, les juifs du Maghreb, eux, se sont “arabisés” (Zemmour raconte que son grand-père parlait l’arabe et aimait cette langue). 
               
              |Ils ont adopté les usages européens, ont progressivement abandonné leur « statut personnel » pour se plier au droit commun. Pourquoi les arabes ne pourraient pas faire de même ?]
              Peut-être parce que l’écrasante majorité des Arabes sont musulmans et que “L’Islam, comme le judaïsme d’ailleurs, oscillent entre une vision « ethnique », et donc essentialiste, et une vision contractuelle”, pour vous citer, cher maître. Avec en plus cette différence que les musulmans, de par leur histoire (construction d’un vaste ensemble territorial, dominé par la civilisation islamique, et longtemps puissant), ont beaucoup plus de mal à séparer le civil du religieux…
               
              [La nation « à la française » remplace les ancêtres réels par les ancêtres symboliques. Parce que nous sommes Français, nous avons – symboliquement – des « ancêtres gaulois ». Point à la ligne.]
              Non, la nation “à la française” ajoute des ancêtres symboliques aux ancêtres réels, nuance. Le fait de mettre en avant les Gaulois n’a jamais empêché de célébrer les soldats de l’an II, les grognards de Napoléon ou les soldats de 1870. Or, il paraît peu douteux qu’à la fin du XIX° et au début du XX° siècle, beaucoup de Français “de souche” descendaient de gens ayant combattu, à un moment ou un autre, durant la Révolution et l’Empire…

            • Descartes dit :

              @ nationaliste-ethniciste

              [Qu’il me soit permis une fois de plus de vous remercier de votre courtoisie et de votre disponibilité à répondre.]

              Ne me remerciez pas. Je prends un grand plaisir à échanger avec vous. C’est moi qui devrait vous remercier !

              [Je pense qu’on exagère cette opposition entre la “nation contractuelle” à la française et la “nation du sang et des morts” à l’allemande. Dans l’idéologie nationale française, “le sang et les morts” comptent aussi. La France est une nation, c’est aussi une patrie, une civilisation. Réduire la nation à un contrat, c’est une vision “marchande”, à tout le moins purement juridique de la nation, qui ne fait pas vibrer. Je ne dis pas que la dimension contractuelle n’est pas nécessaire mais est-elle suffisante ? La dimension patrimoniale, culturelle, historique me paraît tout aussi importante.]

              Je pense qu’il y a là une subtilité qui a son importance. Le fait que la nation soit chez nous de nature essentiellement contractuelle n’implique pas que la dimension patrimoniale, culturelle ou historique soit sans importance. Une fois qu’on a admis que la nation française est fondée sur un contrat, reste à expliquer pourquoi les citoyens sont amenés à signer ce contrat, alors que d’autres ne l’acceptent pas. Et sur ce point, le patrimoine, la culture, l’histoire, les formes de sociabilité ont une grande importance. Pour ne parler que de mon cas particulier, je ne sais pas si j’aurais eu autant envie de demander la naturalisation si je n’avais pas lu l’histoire de France, si je n’avais pas admiré des figures comme Napoléon, Louis XIV, Richelieu, Pasteur ou De Gaulle, si je n’avais pas aimé cette langue et été ému par un Hugo ou par un Aragon…

              [L’attachement à la terre, au catholicisme, aux traditions, aux “vieilles pierres”, tout ça compte aussi dans l’identité française. Alors vous serez peut-être tenté de me dire: “Attendez, N-E, vous reprenez l’opposition entre le Français “citoyen abstrait, pur sujet de droit” de la République et le Français “enraciné” promu par Vichy, en prenant parti pour le second! On sait où cela nous mène…”.]

              Non, pas du tout. Je vous dirais plutôt que l’attachement n’implique nullement une ancienneté. On peut s’attacher passionnément à une langue qu’on a apprise, à un patrimoine qu’on a découvert. J’ai pleuré l’incendie de Notre Dame, et cela sans avoir d’ancêtres français ou catholiques. On peut vibrer au rappel du sacre de Reims ou au souvenir de la fête de la fédération sans pour autant avoir des ancêtres qui les ont vécus…

              Ce qui me semble critiquable dans l’idéologie de Vichy n’est pas la promotion de « l’enracinement », mais la promotion d’une forme d’enracinement à l’exclusion de toutes les autres, à savoir, celle du paysan installé sur sa terre depuis des générations. J’ai une autre vision de l’enracinement. J’irais même jusqu’à dire que tous ceux qui veulent devenir Français – ce qui n’est pas la même chose qu’avoir des papiers français, bien entendu – sont d’une certaine manière « enracinés »

              [Bien sûr, le régime de Vichy c’était le régime de Vichy et Pétain a fait ce que l’on sait. Il n’en demeure pas moins que les valeurs qu’il a mises en avant, il ne les a pas inventées de toute pièce : ces idées existaient et rencontraient un certain écho dans une partie de la population.]

              Bien entendu. Elles rencontraient un écho surtout dans une bourgeoisie urbaine réactionnaire et antisémite dont le but était d’effacer les valeurs de la Révolution française – vous savez, la Liberté, l’Egalité et la Fraternité, surtout l’égalité ! – et de revenir au respect des « hiérarchies naturelles ». Vous noterez d’ailleurs que ces « valeurs » n’ont rencontré qu’un faible écho chez les paysans, pourtant les plus « enracinés ».

              [Et ce n’est pas parce que l’Etat français s’est discrédité en sa vautrant dans la collaboration que l’attachement à la terre, au catholicisme et aux traditions n’a plus de raison d’être.]

              Cela dépend ce que vous entendez ici par « attachement ». Qu’est ce que cela veut dire exactement « être attaché à la terre » ? Ou bien « être attaché au catholicisme » ? Que faites vous des protestants ou des juifs français, pour certains « enracinés » depuis dix ou vingt générations ? Comment pourraient-ils « être attachés au catholicisme » ?

              [De la même façon que le travail, la famille ou la patrie ne cessent pas d’être des valeurs nobles et estimables au motif que Pétain en avait fait la devise de son régime.]

              Là, on nage en pleine confusion. Le travail, la famille et la patrie ne sont pas des VALEURS. La famille et la patrie sont des INSTITUTIONS. Quant au travail, c’est un terme polysémique qui peut désigner autant une activité qu’une institution. Mais certainement pas une « valeur ».

              [Tout dépend ce que vous appelez “changer leur vie”. Ce n’est pas parce que “chacun a sa place” que les gens n’ont pas leur rôle à jouer, comme je le disais. Si je les aide à devenir de bons citoyens d’abord et, demain, de bons ouvriers, de bons fonctionnaires, de bons artisans, de bons médecins, etc, eh bien ce sera déjà pas mal. Pour ceux d’entre eux qui sont plus doués, bien sûr, il faut les pousser à faire de bonnes études pour qu’ils puissent occuper de bonnes places où ils seront plus utiles à la société.]

              Oui, mais on est bien d’accord sur le fait que si vous pouvez les AIDER, c’est d’abord par LEUR choix qu’ils deviendront des bons ou des mauvais ouvriers, de bons ou de mauvais fonctionnaires, de bons ou mauvais artisans, de bons ou mauvais médecins.

              [Mais ce que je vois dans mon métier depuis près de quinze ans maintenant m’a en effet convaincu qu’il est très difficile d’échapper au déterminisme social. Et on passe hélas plus de temps à expliquer à des élèves dont les résultats sont médiocres qu’ils ne seront ni vétérinaires, ni pilotes de ligne, qu’à dire à des bons élèves: “tu devrais envisager une prépa, faire médecine ou devenir ingénieur”. C’est peut-être triste, mais c’est la réalité, si décevante qu’elle vous paraisse.]

              Je ne suis qu’un enseignant occasionnel, alors je ne présumerai pas de vous expliquer votre métier. Mais je trouve triste qu’on dise à des élèves ce qu’ils ne seront pas, alors qu’on devrait leur expliquer ce qu’ils pourraient être S’ILS SE DONNAIENT LA PEINE DE FAIRE DES EFFORTS. Bien sûr, chacun de nous a ses limites, et quelque soit l’effort que je fournisse je ne jouerai jamais le piano comme Horowitz ou ferai des mathématiques comme Laurent Schwartz. Mais je suis convaincu que pour tout être humain la différence entre ce qu’on peut faire lorsqu’on fait un effort et ce à quoi on est réduit quand on n’en fait aucun est énorme. Je vous accorde que ce discours marchera une fois sur cent, mais si dans votre vie vous sauvez dix justes, c’est déjà ça !

              [Et je suis intimement convaincu qu’une société dans laquelle chacun s’efforce de faire son travail honorablement, et en reçoit une certaine reconnaissance, est une société plus efficace, plus harmonieuse, plus agréable. Peu de gens connaissent une ascension fulgurante. Pourquoi ne pas donner au moins à tous les autres la possibilité d’être fiers de ce qu’ils font quand ils le font bien ?]

              Je ne dis pas le contraire.

              [En ce qui me concerne, j’avoue que j’ai du mal à me contenter d’ancêtres symboliques et de généalogies fictives.]

              C’est que vous manquez de pratique… 😉

              [Vous me demandez ce qui est important dans le fait d’avoir un arrière-grand-père (deux en ce qui
              me concerne) qui a fait la Grande Guerre? Eh bien je vous réponds que, précisément, ça introduit une petite part de réalité dans le mythe. Et je pense en effet que pouvoir établir un lien entre la mémoire familiale et l’histoire nationale est de nature à renforcer le sentiment d’appartenance à la nation, l’attachement à la patrie. Pour le dire autrement, cela sanctifie le “contrat”. Je ne vois pas pourquoi il serait défendu de s’enorgueillir d’avoir des ancêtres qui ont participé à la construction d’un mythe fondateur de l’identité nationale (les poilus héroïques de la Grande Guerre dans mon exemple).]

              Je ne prétends pas « défendre » quoi que ce soit. J’irai même plus loin : pour que certains d’entre nous puissent adopter ces « ancêtres symboliques », il faut que ces ancêtres soient réels pour quelqu’un. Si ceux qui comme vous ont un véritable ancêtre qui a combattu dans les grandes guerres ne leur rendaient plus hommage, j’aurais beaucoup plus de mal à m’identifier à cet hommage et par voie de conséquence à adopter ces ancêtres symboliquement.

              [Cela n’exclut pas qu’on peut être Français d’une autre façon. Je discutais de la question avec un autre collègue qui, lui, a une situation plus proche de la vôtre: sa famille est d’origine immigrée. Son grand-père était partagé entre son pays d’adoption et son pays d’origine, il avait du mal à choisir. Son père était très attaché à la France parce qu’ “il était gaulliste” dixit mon collègue. J’ai été surpris et très intéressé par cette remarque: ainsi, la figure gaullienne a, dans ce cas précis, puissamment contribué à l’assimilation d’un fils d’immigré. Voilà typiquement une situation que je n’aurais pas imaginé et qui suscite ma curiosité.]

              Vous rejoignez ici ce que j’ai écrit plus haut. L’assimilation passe aussi par l’adoption de « grands ancêtres ». Ce n’est pas par hasard si, pour réussir l’assimilation intérieure, la IIIème République a instauré à l’école le culte des grands hommes. Personnellement, la lecture de l’histoire de France qui a joué un rôle majeur dans mon assimilation. Marc Bloch avait parfaitement raison.

              [La nation « à la française » remplace les ancêtres réels par les ancêtres symboliques. Parce que nous sommes Français, nous avons – symboliquement – des « ancêtres gaulois ». Point à la ligne.]
              Non, la nation “à la française” ajoute des ancêtres symboliques aux ancêtres réels, nuance. Le fait de mettre en avant les Gaulois n’a jamais empêché de célébrer les soldats de l’an II, les grognards de Napoléon ou les soldats de 1870. Or, il paraît peu douteux qu’à la fin du XIX° et au début du XX° siècle, beaucoup de Français “de souche” descendaient de gens ayant combattu, à un moment ou un autre, durant la Révolution et l’Empire…]

              Pas vraiment : les armées révolutionnaires comme celles de Napoléon étaient importantes pour l’époque, mais n’ont rien à voir avec celles du XXème siècle. L’Empire a mobilisé en tout et pour tout quelque 2 millions d’hommes, soit 7% de la population. L’essentiel de la population française a vu passer les guerres de la Révolution et de l’Empire, mais n’y a pas vraiment participé. Là encore, la filiation avec les soldats de l’an II ou les grognards de Napoléon est une filiation symbolique… même pour la grande majorité des Français « de souche ».

            • @ Descartes,
               
              [Que faites vous des protestants ou des juifs français, pour certains « enracinés » depuis dix ou vingt générations ?]
              Je leur dis: restez attachés à vos traditions protestantes ou juives. Après tout, dans certaines régions, le protestantisme ou le judaïsme ont pu jouer un rôle.
               
              Je parlais du catholicisme parce que c’était la religion dominante, celle qui historiquement a le plus contribué à la construction de l’identité et du patrimoine français. Et d’autre part, les républicains “de gauche” ont toujours un problème avec le catholicisme: à les entendre, c’est la seule religion dangereuse, la seule religion réactionnaire, la seule aussi dont l’appartenance vous attire moqueries et quolibets. Mais je comprends leur colère: le catholicisme était là bien avant la République, et je me risquerais même à dire qu’il sera encore là après…
               
              [Là, on nage en pleine confusion. Le travail, la famille et la patrie ne sont pas des VALEURS. La famille et la patrie sont des INSTITUTIONS. Quant au travail, c’est un terme polysémique qui peut désigner autant une activité qu’une institution. Mais certainement pas une « valeur ».]
              Si confusion il y a, elle n’est pas de mon fait. N’est-ce pas Sarkozy qui voulait réhabiliter la “valeur travail”? Est-ce que tous les ans on ne nous sort pas une étude tendant à montrer que “la famille est une valeur-refuge des Français”? Je ne me prétends pas l’arbitre des élégances lexicales et j’emploie le terme “valeur” tel qu’il est employé dans un sens disons extensif, même si, sur le fond, je vous donne raison.
               
              [C’est que vous manquez de pratique… ]
              La pique est amicale… mais, au risque de vous étonner, vous vous trompez. D’abord, je vais vous faire une confidence: “mes ancêtres les Gaulois” ne m’ont jamais enthousiasmé. Les Celtes ne me passionnent pas. Ensuite, je vais vous provoquer: non content d’avoir des ancêtres fictifs, j’en ai même plus que vous n’en aurez jamais. Car non seulement je suis tout disposé à dire “mes ancêtres les Romains” ou “mes ancêtres les Grecs”, mais je n’hésite pas à dire “mes ancêtres les Sumériens”, “mes ancêtres les Babyloniens”, “mes ancêtres les Hébreux” (je suis chrétien, donc Abraham et Moïse sont un peu des “ancêtres fictifs” pour moi, religieusement parlant) voire “mes ancêtres les Egyptiens”. Pour avoir pas mal lu sur ces civilisations antiques, je ne pense pas me tromper en disant qu’elles nous ont toutes légué un héritage considérable (généralement par l’intermédiaire des Grecs). Simplement pour moi, ces “ancêtres fictifs” ont une dimension civilisationnelle et non nationale, je veux dire par là que les Espagnols, les Italiens, les Allemands, les Belges, les Anglais ont pour une bonne part les mêmes.
               
              Je fais par conséquent une distinction que vous n’opérez pas: les ancêtres fictifs relèvent de la civilisation, les ancêtres réels de la nation. Nation dont la construction ne débute pas avant le Moyen Âge central. C’est pourquoi d’ailleurs “nos ancêtres les Gaulois” ne me parlent pas plus que ça, et je ne comprends pas bien l’attachement de certains à cette affirmation non seulement fictive, mais parfaitement fantaisiste. Que nous ont laissé les Gaulois? Rien, ni langue, ni littérature, ni mythologie. Même le nom du pays ne vient pas d’eux. Entre nous, qu’avons-nous à faire de ce genre d’ancêtres sans lien réel avec notre identité nationale? Notre langue est romane (avec quelques influences germaniques), notre Etat et notre droit sont romains, notre rapport aux sciences est grec…
               
              [J’irai même plus loin : pour que certains d’entre nous puissent adopter ces « ancêtres symboliques », il faut que ces ancêtres soient réels pour quelqu’un. Si ceux qui comme vous ont un véritable ancêtre qui a combattu dans les grandes guerres ne leur rendaient plus hommage, j’aurais beaucoup plus de mal à m’identifier à cet hommage et par voie de conséquence à adopter ces ancêtres symboliquement.]
              Je ne peux qu’être d’accord. Mais j’en tire comme conclusion qu’il faut à tout prix empêcher le “Grand Remplacement” en limitant drastiquement les flux migratoires et en poussant une partie des populations immigrées à aller voir ailleurs. Pour que les Français “de souche” restent un modèle, un archétype auquel s’assimiler, encore faut-il qu’ils existent encore… Et qu’ils aient l’envie de défendre leur héritage.
               
              En effet, c’est notre différence: je pense que, pour que des étrangers puissent s’assimiler et adopter les “ancêtres fictifs”, il faut qu’il y ait un groupe dominant (numériquement parlant) de Français pour qui les ancêtres symboliques sont en partie réels. Je peine à croire qu’on puisse fonder une nation uniquement sur des filiations fictives. Je n’attribue pas à “l’envie de croire” les mêmes pouvoirs que vous. Comme je suis cohérent, je pense effectivement que l’assimilation doit être imposée avec parcimonie à des immigrés triés sur le volet. Les autres, pour moi, n’ont pas vocation à être Français, tout simplement, et même s’ils en ont envie. 
               
              [L’Empire a mobilisé en tout et pour tout quelque 2 millions d’hommes, soit 7% de la population. L’essentiel de la population française a vu passer les guerres de la Révolution et de l’Empire, mais n’y a pas vraiment participé.]
              Vous allez, je trouve, un peu vite en besogne. D’abord, les guerres de la Révolution et de l’Empire ont coûté la vie à environ 1,5 million de Français. Par conséquent, si on ajoute la période révolutionnaire, on est très au-dessus des 2 millions d’hommes mobilisés, sauf à considérer que 75 % des soldats ont trouvé la mort ou ont disparu, ce qui paraît un peu excessif.
              Ensuite, un homme mobilisé, si généralement il n’est pas marié et n’a pas d’enfants (ceux-là étaient dispensés) a quand même de la famille (des parents, des frères et sœurs). Admettons qu’un foyer compte en moyenne 5 personnes. 2 millions d’hommes mobilisés, c’est 2 millions de familles concernées, soit 10 millions de personnes directement impactées (celui qui part plus sa famille proche). Sur 30 millions de Français, ce n’est pas négligeable. Par conséquent, en conclure comme vous le faites que l’ “essentiel de la population française a vu passer les guerres de la Révolution et de l’Empire, mais n’y a pas vraiment participé” me paraît très contestable.
               
              Par comparaison, le recensement de 1911 indique 39,7 millions de Français. La France mobilise un total de 7,9 millions d’hommes entre 1914 et 1918, soit 20 % de la population (encore qu’il est possible que le chiffre englobe les troupes coloniales). Vous serez d’accord avec moi je pense pour dire que les 80 % restant n’ont pas “vu passer la guerre sans vraiment y participer”… Certes, la période est plus courte et toutes les familles sont impactées. Il n’en demeure pas moins qu’entre 1792 et 1815, un nombre non-négligeable de familles françaises sont impactées par la levée en masse, la conscription, sans parler des engagements volontaires. La preuve en est que l’augmentation des contingents et l’anticipation des levées à partir de 1808 provoque le mécontentement de la population, la multiplication des mutilations volontaires et des réfractaires… 

            • Descartes dit :

              @ nationaliste-ethniciste

              [Et d’autre part, les républicains “de gauche” ont toujours un problème avec le catholicisme: à les entendre, c’est la seule religion dangereuse, la seule religion réactionnaire, la seule aussi dont l’appartenance vous attire moqueries et quolibets.]

              Etant vous-même un historien, cette remarque m’étonne. Pour les républicains, qu’ils soient de droite ou de gauche d’ailleurs, ce n’est pas le catholicisme qui pose problème, c’est l’Eglise catholique. Et cela pour une raison simple : l’Eglise catholique a toujours vomi la République et utilisé tous les moyens – et je dis bien tous, y compris la collaboration avec une puissance étrangère – pour la saper. Il a fallu des combats acharnés – et toujours pas aboutis – pour que l’Eglise accepte la séparation du civil et du religieux, qu’elle renonce à régenter la société.

              Du refus des prêtres à prêter le serment constitutionnel et du soutien donné à l’armée des princes jusqu’au comportement de l’église catholique vis-à-vis du régime de Vichy, l’Eglise a cherché à revenir en arrière. Pas étonnant dans ces conditions que les républicains y voient « la seule dangereuse ». Du moins jusqu’à une période relativement récente, quand d’autres religions ont affirmé la même prétention.

              [Mais je comprends leur colère: le catholicisme était là bien avant la République, et je me risquerais même à dire qu’il sera encore là après…]

              Vous avez tort. La République grecque précède de quelques siècles le catholicisme… c’est peut-être – je renverse votre raisonnement – pour cela que l’Eglise ne la supporte pas ?

              [Si confusion il y a, elle n’est pas de mon fait. N’est-ce pas Sarkozy qui voulait réhabiliter la “valeur travail”?]

              Oui, et on doit lui reconnaître le mérite d’avoir cherché à éclaircir la confusion : il a parlé de « réhabiliter la valeur travail » et non « le travail », comme le fit Vichy. S’il a créé ce terme de « valeur travail », c’est parce qu’il admettait que le travail, en soi, n’est pas une « valeur ».

              [La pique est amicale… mais, au risque de vous étonner, vous vous trompez. D’abord, je vais vous faire une confidence: “mes ancêtres les Gaulois” ne m’ont jamais enthousiasmé. Les Celtes ne me passionnent pas. Ensuite, je vais vous provoquer: non content d’avoir des ancêtres fictifs, j’en ai même plus que vous n’en aurez jamais. Car non seulement je suis tout disposé à dire “mes ancêtres les Romains” ou “mes ancêtres les Grecs”, mais je n’hésite pas à dire “mes ancêtres les Sumériens”, “mes ancêtres les Babyloniens”, “mes ancêtres les Hébreux” (je suis chrétien, donc Abraham et Moïse sont un peu des “ancêtres fictifs” pour moi, religieusement parlant) voire “mes ancêtres les Egyptiens”.]

              Pour ce qui concerne Abraham et Moïse, plus que des ancêtres fictifs ce sont des ancêtres imaginaires. Ce n’est pas leur lien de filiation avec vous qui est douteux, c’est leur existence même.

              On pourrait bien entendu instituer des « ancêtres » fictifs chez n’importe quelle culture – y compris celles à qui nous ne devons rien. Mais on n’institue pas des ancêtres fictifs au hasard lorsqu’on veut instituer une nation. On se cherche des ancêtres qui soient différents de ceux des autres nations. Si un jour une « nation européenne » voit le jour, elle parlera peut-être de « nos ancêtres les romains ». Pour instituer une nation française, les « romains » ne font pas des ancêtres très utiles, puisque nous les partageons avec d’autres…

              [Je fais par conséquent une distinction que vous n’opérez pas: les ancêtres fictifs relèvent de la civilisation, les ancêtres réels de la nation. Nation dont la construction ne débute pas avant le Moyen Âge central.]

              Je ne fais pas cette distinction parce qu’elle me paraît inopérante. Pour ce qui concerne la civilisation, la filiation culturelle avec les grecs ou les romains n’est pas fictive, mais réelle. C’est au contraire la nation qui se construit sur des ancêtres fictifs, parce qu’elle cherche à récréer une forme de solidarité inconditionnellement anthropologiquement liée à la famille, et donc à la filiation.

              [Que nous ont laissé les Gaulois? Rien, ni langue, ni littérature, ni mythologie. Même le nom du pays ne vient pas d’eux. Entre nous, qu’avons-nous à faire de ce genre d’ancêtres sans lien réel avec notre identité nationale?]

              Rien… sauf une chose : nous les avons institué pour créer un « ancêtre commun » à tous les Français. Il faut croire que les êtres humains ne sont pas capables de construire une solidarité sur une parenté purement abstraite.

              [Je ne peux qu’être d’accord. Mais j’en tire comme conclusion qu’il faut à tout prix empêcher le “Grand Remplacement” en limitant drastiquement les flux migratoires et en poussant une partie des populations immigrées à aller voir ailleurs. Pour que les Français “de souche” restent un modèle, un archétype auquel s’assimiler, encore faut-il qu’ils existent encore… Et qu’ils aient l’envie de défendre leur héritage.]

              Vous savez que nous sommes d’accord sur la nécessité de restreindre strictement les flux migratoires. Notre différence porte surtout sur le traitement des immigrés déjà installés chez nous, et sur notre capacité/volonté à les assimiler.

              [Vous allez, je trouve, un peu vite en besogne. D’abord, les guerres de la Révolution et de l’Empire ont coûté la vie à environ 1,5 million de Français. Par conséquent, si on ajoute la période révolutionnaire, on est très au-dessus des 2 millions d’hommes mobilisés, sauf à considérer que 75 % des soldats ont trouvé la mort ou ont disparu, ce qui paraît un peu excessif.]

              Pas tant que ça. Les guerres à l’époque font intervenir beaucoup moins de soldats, mais le taux de mortalité est très élevé. Notez aussi que les guerres de la Révolution et de l’Empire s’étalent sur presque vingt ans, c’est-à-dire, une génération à l’époque. Pour calculer les pourcentages, cela a son importance. A cela s’ajoute le fait que beaucoup des mobilisés n’ont pas « combattu », étant affectés à la garde des fortifications ou à des fonctions logistiques.

              [Ensuite, un homme mobilisé, si généralement il n’est pas marié et n’a pas d’enfants (ceux-là étaient dispensés) a quand même de la famille (des parents, des frères et sœurs). Admettons qu’un foyer compte en moyenne 5 personnes. 2 millions d’hommes mobilisés, c’est 2 millions de familles concernées, soit 10 millions de personnes directement impactées (celui qui part plus sa famille proche).]

              « Concerné » n’est pas la même chose que « avoir combattu ». Je vous rappelle que ma remarque répondait à votre affirmation selon laquelle « beaucoup de Français “de souche” descendaient de gens ayant combattu, à un moment ou un autre, durant la Révolution et l’Empire… ». Les gens « ayant combattu » n’étaient pas si nombreux que ça.

              [Par comparaison, le recensement de 1911 indique 39,7 millions de Français. La France mobilise un total de 7,9 millions d’hommes entre 1914 et 1918, soit 20 % de la population (encore qu’il est possible que le chiffre englobe les troupes coloniales). Vous serez d’accord avec moi je pense pour dire que les 80 % restant n’ont pas “vu passer la guerre sans vraiment y participer”…]

              Vous oubliez que les guerres modernes ont un impact très différent. Une partie du territoire français a été occupé pendant plusieurs années, les destructions de guerre ont été bien plus considérables… et puis 8 millions de mobilisés en quatre ans, ce n’est pas la même chose que 2 millions en vingt ans…

  8. Luc dit :

    Pour aller plus loin,l’ego politicien n’est il pas l’aboutissement de l’impasse de l’ethnicisme ?
    En effet,basé sur les apparences de Matamaures,l’égopolitisme n’est il pas  comme l’ethnicisme une forme de populisme?
    A l’heure de Wikipédia,du melting pot actuel à l’oeuvre en France,les idéologies,les cultures et leur substrat,les religions ,ne constituent elles pas les déterminismes efficients dans notre société plus que les Egos ou Ethnies,compètement hors sujets ?
     

    • Descartes dit :

      @ Luc

      [Pour aller plus loin, l’ego politicien n’est-il pas l’aboutissement de l’impasse de l’ethnicisme ?]

      L’égo-politicien est l’aboutissement d’une vision individualiste de la société, dans laquelle une politique est l’œuvre d’un homme seul, et non l’aboutissement d’un travail intellectuel et matériel collectif. Dans les partis traditionnels, on pouvait décider des choses sans le dirigeant, et même contre lui. Un Georges Marchais pouvait être mis en minorité au Bureau Politique, un François Mitterrand être contesté par un Michel Rocard, un Chaban-Delmas défié par les anciens pompidoliens. A LREM ou à LFI – et maintenant à la NUPES – Macron ou Mélenchon décident de tout, et il n’existe dans leur mouvement aucun moyen de contester leur pouvoir. Parce que leurs « partis » n’ont pas d’institutions propres, autonomes par rapport à leurs gourous respectifs.

      Mais cela n’a rien, absolument rien à voir avec une quelconque « impasse de l’ethnicisme ». Si aujourd’hui on « ethnicise » la politique, c’est parce que c’est rentable électoralement, et qu’il n’existe pas dans un système égo-politique de « ligne rouge » idéologique qui empêcherait à l’égo-politicien d’aller chercher les voix là où elles sont. Macron et Mélenchon ont tous deux compris que l’arrêt de l’assimilation a produit une forme de « vote ethnique », et cherchent sans vergogne à l’exploiter, l’un nomme un Pap Ndiaye à l’éducation, l’autre défile avec les islamistes…

      [En effet, basé sur les apparences de Matamores, l’égopolitisme n’est-il pas comme l’ethnicisme une forme de populisme?]

      Là encore, il ne faut pas confondre l’égo-politique, qui est un mode d’organisation, et le populisme qui est une tactique. Le RN a choisi une ligne populiste, sans pour autant verser dans l’égo-politique. Macron en 2017 est un égo-politicien qui n’a pas choisi une stratégie populiste.

  9. Renard dit :

    Bonjour,
    Je vous lis depuis quelques mois, et vous écrivez à plusieurs reprise que le RN ne serait pas un parti “d’ego-politicien”.
    Je suis en désaccord avec cette affirmation. Je peux la concevoir pour le FN de Jean-Marie Le Pen, qui, même s’il était constitué autour d’un chef, fonctionnait bien à la manière d’un parti où des courants divers (les nostalgiques du pétainisme, ceux de l’Algérie Française, quelques poujadistes, etc) pouvaient émettre leurs idées, qui étaient reprises par la direction, et non l’inverse.
    En revanche, Marine Le Pen a bien constitué son parti en système “égo-politique”, où sa contestation est impossible, et où tous les postes sont occupés par des lieutenants sur le critère de leur loyauté à la cheffe, et pas sur leurs popularité dans la base. L’éviction de Philipot, coupable d’avoir voulu conserver la direction d’une association politique, me semble la marque d’une ego politicienne qui veut décider seule de la ligne politique du parti.

    • Descartes dit :

      @ Renard

      [En revanche, Marine Le Pen a bien constitué son parti en système “égo-politique”, où sa contestation est impossible, et où tous les postes sont occupés par des lieutenants sur le critère de leur loyauté à la cheffe, et pas sur leur popularité dans la base. L’éviction de Philipot, coupable d’avoir voulu conserver la direction d’une association politique, me semble la marque d’une ego politicienne qui veut décider seule de la ligne politique du parti.]

      Je tire de l’épisode Philippot une interprétation exactement opposée à la vôtre. La ligne « social-souverainiste » adoptée par Marine Le Pen sous l’influence de Philippot s’est traduit par l’abandon d’un certain nombre de « fondamentaux » du RN, et notamment de l’accent mis sur les questions économiques et sociales plutôt que sur l’immigration et l’identité. Ce sont les « barons » du RN « du sud » qui ont demandé et obtenu la tête de Philippot. La question de l’association n’était qu’un prétexte : Philippot était en sursis depuis la décision de Marine Le Pen d’abandonner entre les deux tours la sortie de l’Euro. Ce fut là sa véritable défaite politique.

      Il me semble erroné de dire qu’au RN « tous les postes sont occupés par des lieutenants sur le critère de leur loyauté à la cheffe ». Il est assez logique qu’un dirigeant politique cherche à placer aux postes de décision dans son parti des hommes qui lui sont fidèles. Mais au RN, le pouvoir de Marine Le Pen pour ce faire atteint vite ses limites. Il n’y a qu’à regarder les « grands élus » RN : on trouve parmi eux des personnalités fortes qui sont des véritables « barons » locaux, que la direction du RN ne peut se permettre de contrer.

      Mais surtout, la grande différence entre le RN et LFI ou LREM est que le RN a des institutions. Il y a des congrès ou les adhérents votent, un conseil national que les adhérents élisent, un bureau exécutif que le président désigne. La composition de ces organes est connue et publique. Il y a une commission de discipline, une commission des investitures, et les pouvoirs de ces organes sont définis dans des statuts. Comparez avec LFI : pas d’instances élues, pas de congrès ou l’on vote, des investitures décidées par à divinis par Mélenchon (souvenez-vous de la manière dont s’est passé sa propre désignation comme candidat à Marseille… et la façon dont il a cédé sa circonscription à Bompard). C’est cela qui distingue l’égo-politicien d’un dirigeant ordinaire. Aussi absolue que soit l’autorité de Marine Le Pen, elle s’exerce dans des limites institutionnelles. Quand elle a voulu virer son père, elle a du passer par une procédure statutaire, sous le contrôle du juge. Mélenchon ou Macron n’ont pas ce genre de limitation…

    • Renard dit :

      C’est convainquant.
      Merci de votre réponse.

  10. Pantigny Sylviane dit :

    Bon, on aura compris, tout ces beaux mots et ces belles phrases contre JLM et la Nupes, parce que vous êtes soutien de Marine Lepen. J’espère que Descartes, là où il est, ne le prend pas trop mal.😉
     
     

    • Descartes dit :

      @ Pantigny Silviane

      [Bon, on aura compris, tout ces beaux mots et ces belles phrases contre JLM et la Nupes, parce que vous êtes soutien de Marine Lepen.]

      Je ne sais pas qui c’est « on » qui vous a mandaté pour parler en son nom. Dites plutôt que c’est ce que VOUS avez compris, et laissez les autres tirer leurs propres conclusions…

      Cela étant dit, je suis toujours fasciné par la constance du raisonnement manichéen chez les partisans de NUPES. Si je comprends bien, on ne saurait critiquer la NUPES sans être automatiquement un « soutien de Marine Le Pen ». Normal, la NUPES est le Bien, et tous ceux qui n’adhèrent pas au discours du Gourou sont donc le Mal. Et comme il y a unicité de chaque camp, tous ceux qui sont contre la NUPES sont la même chose : partisans de Le Pen, de Macron, de Pécresse, ou simplement les gens qui se posent des questions sont du pareil au même.

      Cela donne des choses amusantes… jusqu’à il y a quelques semaines, les communistes étaient « la mort et le néant ». C’est le Gourou lui-même qui l’a écrit, ça doit donc être vrai. C’était eux d’ailleurs qui avaient fait réélire Macron en refusant de soutenir Mélenchon dès le premier tour. Mais depuis qu’ils ont signé l’accord avec la NUPES, ils sont devenus des gens aveci qui on peut gouverner. Etonnant, non, comment on peut changer en quelques semaines…

      Je vous suggère un petit sujet de réflexion : si les « insoumis » passaient moins de temps à diaboliser ceux qui ne sont pas d’accord avec eux et plus de temps à les écouter et à les convaincre, Mélenchon aurait-il été présent au deuxième tour ? Car dites-vous bien qu’on ne peut insulter les gens un jour, et leur demander de voter pour vous le jour suivant…

  11. NG dit :

    En matière de proposition inapplicable, la lecture des professions de foi des différents candidats aux élections législatives est toujours un moment réjouissant. Les phrases alignées dans ces documents colorés sont un florilège d’incantations et de voeux pieux. C’est véritablement une comédie et je me demande dans quelle mesure cela n’explique pas le niveau d’abstention. Enfin, si les électeurs et électrices prennent la peine de les lire…

    • Descartes dit :

      @ NG

      [En matière de proposition inapplicable, la lecture des professions de foi des différents candidats aux élections législatives est toujours un moment réjouissant. Les phrases alignées dans ces documents colorés sont un florilège d’incantations et de voeux pieux.]

      Celui qui a le mieux résumé la chose est Yannis Varoufakis dans Libération: « Ce n’est pas pertinent de s’attarder sur ce programme, qui n’a que peu d’importance. Si Jean-Luc Mélenchon devient premier ministre, un nouveau sera élaboré ». Si même Varoufakis le dit…

      Mais si les promesses inapplicables fleurissent – et pas seulement chez la NUPES – ce n’est pas là le pire. Les programmes ont toujours été un exercice de séduction, un peu comme l’amant qui promet à sa promise de lui décrocher la lune. Il n’y a pas de mensonge, puisque ni l’un ni l’autre y croient. Ce que je trouve infiniment pire, ce sont les contresens, les fautes de français, les absurdités qu’on arrive à écrire sur les tracts électoraux. Ainsi, par exemple, une candidate de la NUPES fait écrire sur son tract le slogan “Pour réparer les inégalités”. Cela veut dire quoi, “réparer les inégalités” ? Les “inégalités” étaient-elles en panne, faute de maintenance ? Le but de la “réparation” est de les faire marcher correctement ?

  12. Patriote Albert dit :

    Merci Descartes de mettre des mots sur ce qui commence à m’effrayer de plus en plus du côté du militantisme de gauche. Franchement, en tant que militant du souverainisme social, j’ai plus peur aujourd’hui des insoumis fanatisés que de l’extrême-droite lepéniste. Cette prétention à être dans “le camp du Bien” et donc à tout se permettre est insupportable. D’autant que plus on avance et plus la coalition mélenchonesque s’embourgeoise, et plus les appel au peuple sonnent faux. Dans le programme de Mélenchon de 2012, on ne pouvait pas lire un paragraphe sans que figure la dénonciation du capital financier. Aujourd’hui, ses représentants en sont réduits à des slogans que ne renierait pas le premier démocrate-chrétien venu, comme cette “harmonie entre les hommes et avec la nature” vendue ad nauseam par le leader unico. Harmonie entre les hommes qui semble ne pas s’appliquer à la maréchaussée, soit dit en passant… On trouve même dans les candidats de la Nupes un certain Cédric Villani, qui n’hésite pas à défendre dans ses tracts le fédéralisme européen! Et je ne parle pas des candidats des centre-villes de métropoles, qui sont à 100% dans les thématiques sociétales…
     
    Bref, la crétinerie et l’égoïsme de classe des éduqués, qui ne voient aucun problème à s’enthousiasmer pour cet attelage branlant de personnalités contradictoires, au service d’un programme absurde – mais “de gauche”, vous comprenez – sont de vrais sujets de préoccupation en ce qui me concerne. Cela donne en tout cas raison à l’une de mes récentes intuitions, qui est que si un effondrement est à craindre, c’est peut-être d’abord celui de l’intellect et de la culture! Mais on y voit aussi à quel point notre société fonctionne en archipel, pour reprendre le terme de Jérôme Fourquet. A savoir que le séparatisme social bat son plein et que la bourgeoisie “de gauche” n’a aucune idée des conditions de vie de la France populaire. Ce qui fait qu’en clamant SMIC à 1500 euros et retraite à 60 ans, ces gens-là estiment avoir fait le job en ce qui concerne les classes populaires. En revanche, pour recréer de l’emploi intéressant et donc industriel, pour améliorer le cadre de vie et donc lutter contre le communautarisme et les incivilités, il n’y a plus personne…
     
    Chez moi le 2e tour des législatives oppose une jeune diplômée écervelée qui se prend pour une Youtubeuse et a été investie par EELV, à un maire local qui a quitté LR pour obtenir une investiture à Ensemble. Il se fera donc sans moi…

    • Descartes dit :

      @ Patriote Albert

      [Merci Descartes de mettre des mots sur ce qui commence à m’effrayer de plus en plus du côté du militantisme de gauche. Franchement, en tant que militant du souverainisme social, j’ai plus peur aujourd’hui des insoumis fanatisés que de l’extrême-droite lepéniste.]

      Je partage. Rien n’est plus terrifiant – et plus dangereux – que les fanatiques. Avec une personne rationnelle, même du bord opposé, on peut toujours discuter. Bien sûr, on se combat pour décider quel doit être le cap du navire. Mais on sait que si par malheur le navire se met à faire de l’eau, on peut s’entendre raisonnablement pour écoper tous ensemble. « fou qui songe à ses querelles, au cœur du commun combat », chantait Aragon. Mais avec le fanatique, aucun échange n’est possible. Aucun système de concessions mutuelles n’est acceptable.

      [Cette prétention à être dans “le camp du Bien” et donc à tout se permettre est insupportable.]

      Non seulement elle est insupportable, mais elle est dangereuse. Parce que ce raisonnement permet de justifier à peu près n’importe quoi, y compris ce qu’il y a de pire. Le fanatisme, c’est aussi l’incapacité de prendre de la distance, d’avoir un regard extérieur sur ses propres actions.

      [D’autant que plus on avance et plus la coalition mélenchonesque s’embourgeoise, et plus les appels au peuple sonnent faux.]

      Comme les soixante-huitards… on a envie de leur dire comme Jouhandeau « rentrez chez vous, dans vingt ans vous serez tous notaires ».

      [Dans le programme de Mélenchon de 2012, on ne pouvait pas lire un paragraphe sans que figure la dénonciation du capital financier. Aujourd’hui, ses représentants en sont réduits à des slogans que ne renierait pas le premier démocrate-chrétien venu, comme cette “harmonie entre les hommes et avec la nature” vendue ad nauseam par le leader unico.]

      Oui, ces phrases sont dignes de l’idéalisme façon Rousseau. C’est oublier que si les hommes se battent entre eux depuis temps immémorial, ce n’est pas parce qu’ils refusent de vivre en harmonie, mais parce qu’ils ont des intérêts contradictoires. Comment le Petit Timonier et sa troupe pensent faire vivre « les hommes en harmonie » ? Pour cela, il faudrait vivre dans une société sans classes… autrement dire, une société communiste. Ce n’est pas tout à fait ce que propose la NUPES…

      Quant à « l’harmonie avec la nature »… c’est oublier un peu vite que la nature, ce sont des bêtes féroces, des intempéries, des maladies. Et que le combat historique de l’homme a été de mettre autant de distance possible entre lui-même et la nature. Mais sur cette question, la NUPES n’a pas vraiment de travail théorique sérieux. Elle se contente de reprendre des formules toutes faites.

      [On trouve même dans les candidats de la Nupes un certain Cédric Villani, qui n’hésite pas à défendre dans ses tracts le fédéralisme européen!]

      Je crois que Villani est peut-être le prototype de ce que je dénonce. Le cadre idéologique des partis politiques aujourd’hui est tellement inconsistant, qu’on peut être candidat macroniste une année et candidat LFI l’année suivante, sans que cela n’étonne personne. Pire : une fois candidat, on défend non pas le projet élaboré collectivement, mais son projet personnel. C’est le « parti outil » dans toute sa splendeur.

      [Et je ne parle pas des candidats des centre-villes de métropoles, qui sont à 100% dans les thématiques sociétales…]

      Que voulez-vous : « je suis leur leader, je dois les suivre »… les partis politiques ne sont plus des références pour les électeurs, mais sont dans la pure séduction.

      [Bref, la crétinerie et l’égoïsme de classe des éduqués, qui ne voient aucun problème à s’enthousiasmer pour cet attelage branlant de personnalités contradictoires, au service d’un programme absurde – mais “de gauche”, vous comprenez – sont de vrais sujets de préoccupation en ce qui me concerne.]

      Pour ce qui me concerne, j’ai dépassé la préoccupation pour passer à la dépression. Voir la gauche, traditionnellement si sourcilleuse sur les procédures démocratiques et la décision collective, se laisser commander par un gourou tout-puissant au seul motif qu’il a fait un bon résultat électoral, ça fait peur. Je vois le même phénomène qu’en 1981 : on a tellement envie de gagner, qu’on est prêt à oublier l’histoire, a affirmer n’importe quelle absurdité, à enterrer ses principes pour suivre celui perçu comme pouvant amener son camp à la victoire. Qui disait « il vaut mieux perdre une élection que perdre son âme » ? Un homme de droite, évidemment…

      [Cela donne en tout cas raison à l’une de mes récentes intuitions, qui est que si un effondrement est à craindre, c’est peut-être d’abord celui de l’intellect et de la culture !]

      Ça, c’est déjà fait, et depuis longtemps. En fait, ce qui s’est effondré c’est cette chose si française qu’était la culture « intellectuelle » pour tous. Il y a plus de vingt ans un Anglais m’avait offert un petit livre intitule « The xenophobe’s guide to France ». C’était un pastiche des guides touristiques décrivant avec beaucoup d’humour les caractéristiques de notre pays (c’était d’ailleurs une collection, chaque tome abordant un pays différent). Et parmi nos caractéristiques, l’auteur signalait la culture littéraire des français de toute condition, quelque chose inconnu outre-Manche. Il disait par exemple qu’à sa grande surprise, n’importe quel chauffeur de taxi peut vous parler de Voltaire, que le type qui vient réparer votre machine à laver vous sortira une citation de Hugo… le livre date de 1980. Quel changement depuis…

      Aujourd’hui, même les hommes politiques ignorent quelquefois qui est Voltaire – souvenez-vous de ce secrétaire d’Etat citant « Zadig et Voltaire » comme l’un de ses livres préférés. La culture – la vraie – est dévalorisée par une caste médiatique qui met Booba au même niveau que Voltaire. Résultat : la culture – la vraie – devient le trésor caché d’un groupe social chaque fois plus petit.

      [Mais on y voit aussi à quel point notre société fonctionne en archipel, pour reprendre le terme de Jérôme Fourquet. A savoir que le séparatisme social bat son plein et que la bourgeoisie “de gauche” n’a aucune idée des conditions de vie de la France populaire. Ce qui fait qu’en clamant SMIC à 1500 euros et retraite à 60 ans, ces gens-là estiment avoir fait le job en ce qui concerne les classes populaires.]

      Tout à fait. La gauche essaye de gagner les classes populaires en portant des revendications dont elle s’imagine qu’elles lui sont chères. Mais comme elle n’a aucun contact avec elles, elle n’a aucune idée des priorités réelles des couches populaires. On l’a bien vu avec l’affaire du « travailler plus pour gagner plus »… une revendication que la gauche a méprisé et dont les faits ont montré qu’elle rejoignait les demandes des couches populaires.

      La gauche prend les électeurs populaires pour des imbéciles. Les gens qui travaillent dans une entreprise savent bien que leur direction ne peut se permettre de les augmenter sans mettre en danger la pérennité de l’activité, non pas parce que l’entreprise ne ferait plus de profits, mais parce que si ces profits diminuent les actionnaires seront tentés d’aller investir leur argent ailleurs. Dans une économie ouverte – et cela la gauche ne l’a toujours pas compris – le taux de profit est dicté par les marchés internationaux de capitaux. Si l’euro investi rapporte 10 centimes en Bulgarie et 5 en France, l’investisseur fermera son usine en France et investira en Bulgarie. C’est pourquoi l’idée qu’on fera payer les profiteurs ne fonctionne que si l’on a les moyens de les empêcher d’emporter leur capital ailleurs. Autrement dit, on ne peut pas dire à la fois « libre circulation » et « taxons les profits »…

      [En revanche, pour recréer de l’emploi intéressant et donc industriel, pour améliorer le cadre de vie et donc lutter contre le communautarisme et les incivilités, il n’y a plus personne…]

      Parce que cela n’intéresse pas les classe intermédiaires, et que ce sont elles qui ont le pouvoir.

      [Chez moi le 2e tour des législatives oppose une jeune diplômée écervelée qui se prend pour une Youtubeuse et a été investie par EELV, à un maire local qui a quitté LR pour obtenir une investiture à Ensemble. Il se fera donc sans moi…]

      Moi aussi, je sens que je vais taquiner le goujon.

      • bernard dit :

        Bonjour , ce qui est inquiétant aussi c’est que l’idéologie Mélenchoniste est en train de gagner le débat également dans les syndicats ou il ne fait pas bon avoir une idée contraire , j en sais quelque chose 
        Concernant le blocage des prix carburant proposé par le Gourou il me semble que c’est l’état qui doit supporter la différence si jamais c’est appliqué ou c est moi qui me trompe  

        • Descartes dit :

          @ bernard

          [Bonjour , ce qui est inquiétant aussi c’est que l’idéologie Mélenchoniste est en train de gagner le débat également dans les syndicats ou il ne fait pas bon avoir une idée contraire , j en sais quelque chose]

          Je ne crois pas qu’il faille qualifier cette idéologie de “mélenchoniste”, ce qui supposerait que Mélenchon l’aurait inventée. En fait, cette idéologie est celle des groupuscules gauchistes depuis le début de leur histoire. Brecht met dans la bouche d’Arturo Ui la formule “celui qui n’est pas avec moi est contre moi”. C’est le mot d’ordre de tous les fanatiques: celui qui n’est pas d’accord avec moi doit être combattu et réduit au silence. C’est la vision unanimiste et antidialectique de tous les systèmes totalitaires.

          [Concernant le blocage des prix carburant proposé par le Gourou il me semble que c’est l’état qui doit supporter la différence si jamais c’est appliqué ou c est moi qui me trompe]

          Ce n’est pas clairement énoncé, mais on voit mal comment il pourrait en être autrement. Les carburants vendus en France sont soit importés, soit raffinés en France à partir de pétrole importé. Il y a donc des entreprises qui achètent de l’essence, du gasoil ou du pétrole sur les marchés internationaux, puis les revendent en France. Et ces entreprises ne feront cette opération que si elle leur rapporte un profit au moins égal à celui que leur procurerait le fait de vendre en Allemagne, aux Etats-Unis ou en Chine.

          Maintenant, si l’on bloque les prix, que se passera-t-il ? Et bien, si les prix payés ailleurs sont plus élevés, alors les entreprises en question iront vendre leur pétrole et leurs carburants ailleurs. Si l’on veut qu’ils continuent à vendre chez nous, il faudra que quelqu’un compense la différence… et on ne voit que l’Etat pour le faire.

  13. Un Belge dit :

    @Descartes
    [La gauche prend les électeurs populaires pour des imbéciles. Les gens qui travaillent dans une entreprise savent bien que leur direction ne peut se permettre de les augmenter sans mettre en danger la pérennité de l’activité, non pas parce que l’entreprise ne ferait plus de profits, mais parce que si ces profits diminuent les actionnaires seront tentés d’aller investir leur argent ailleurs. Dans une économie ouverte – et cela la gauche ne l’a toujours pas compris – le taux de profit est dicté par les marchés internationaux de capitaux. Si l’euro investi rapporte 10 centimes en Bulgarie et 5 en France, l’investisseur fermera son usine en France et investira en Bulgarie. C’est pourquoi l’idée qu’on fera payer les profiteurs ne fonctionne que si l’on a les moyens de les empêcher d’emporter leur capital ailleurs. Autrement dit, on ne peut pas dire à la fois « libre circulation » et « taxons les profits »…]
     
    Petite question de néophyte en économie: quelle est la portée des investisseurs qui vont ailleurs ? Si on suppose une entreprise côtée en bourse, je peux concevoir qu’un investisseur préfère vendre des actions pour acheter des actions bulgares plus rentables, mais pourquoi FERMERAIT-il une usine si il ne récupère pas de capital en le faisant ?
    Je peux aussi comprendre d’un patron trop généreux puisse se faire remplacer par un conseil d’administration rapace, ou que l’entreprise ait du mal à recevoir des investissements pour croitre, mais la généralisation à une entreprise mûre m’échappe.

    • Descartes dit :

      @ Un Belge

      [Petite question de néophyte en économie: quelle est la portée des investisseurs qui vont ailleurs ? Si on suppose une entreprise cotée en bourse, je peux concevoir qu’un investisseur préfère vendre des actions pour acheter des actions bulgares plus rentables, mais pourquoi FERMERAIT-il une usine si il ne récupère pas de capital en le faisant ?]

      Mais… bien sûr qu’il le récupère. Lorsque l’entreprise ferme une usine, elle vend les terrains et les bâtiments, déménage les machines… l’exemple de Whirlpool est de ce point de vue éclairant. Par ailleurs, n’oubliez pas que l’action des investisseurs ne se limite pas à acheter et vendre des actions : ils ont un pouvoir sur les choix de l’entreprise, par l’intermédiaire des administrateurs qu’ils désignent ou de leur vote en assemblée générale. Si l’entreprise n’est pas assez rentable, l’actionnaire qui vend ses actions les vend à un prix peu intéressant. Son intérêt est au contraire de redresser la rentabilité et vendre ensuite. C’est pourquoi il exercera une pression pour qu’on ferme les usines peu rentables pour les localiser là où la rentabilité est la meilleure.

      Enfin, la capacité d’une entreprise à se financer est étroitement liée à sa valeur et donc à sa cotation. Si les actionnaires trouvent la rentabilité insuffisante et vendent les actions pour aller en acheter d’autres plus rentables, la valeur de l’entreprise diminue, et donc sa capacité de se financer soit par l’émission de nouvelles actions, soit par la dette… et une entreprise n’a pas besoin de financement seulement pour sa croissance !

  14. Luc dit :

    https://www.ladepeche.fr/2022/06/23/quand-les-communistes-de-lot-et-garonne-degomment-deja-la-nupes-10391932.php
    Peluche,dit aussi Mélenchon ne semble pas être le doudou Ego politicien,du pcf47 mais qu’en est-il du reste du PCF ?
     

    • Descartes dit :

      @ Luc

      [Peluche,dit aussi Mélenchon ne semble pas être le doudou Ego politicien,du pcf47 mais qu’en est-il du reste du PCF ?]

      L’article étant réservé aux abonnés, difficile d’en tirer quelque chose… A part ça, il est clair qu’au PCF s’affrontent ceux qui veulent faire de la NUPES une structure permanente – et à terme un parti politique – et ceux pour qui ce n’était qu’une alliance électorale destinée à sauver les meubles. Ce affrontement n’a rien de nouveau. Il date de l’époque du “front de gauche”, quand l’équipe Buffet-Laurent cherchait à présenter l’OPA de Mélenchon sur le PCF comme “amicale”.

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