“Quand on peut prévenir c’est faiblesse d’attendre.”
Jean de Rotrou
On dit que les crises révèlent le meilleur et le pire chez les hommes, que ce soit individuellement ou collectivement. Les incendies dans la région bordelaise donnent une bonne illustration de ce principe. A côté de pompiers – militaires, professionnels, mais aussi volontaires – qui luttent sans mesurer leurs forces contre le feu, tout un réseau de solidarité s’organise. Il y a celui qui va porter des sandwichs et des boissons aux pompiers pour les aider à tenir, le paysan ou l’artisan qui fait la navette avec sa citerne mobile pour faciliter l’approvisionnement en eau ou participe dans les coupes préventives. Il y a enfin ces bénévoles qui vont dans les gymnases et salles municipales assurer l’accueil et réconforter les évacués. Et bien entendu, on voit la puissance de nos institutions, capables de mobiliser des moyens considérables et de coordonner leur action. On ne peut d’ailleurs que constater l’efficacité du couple maire-préfet, et la légitimité dont l’un et l’autre disposent sur le terrain, qu’on pour résumer le commentaire d’un maire, « on dit du mal du système centralisé, mais il a ses avantages à l’heure de mobiliser des moyens et coordonner les actions ». De quoi relativiser le discours de ceux qui, au nom d’une vision européenne, conchient à la fois la commune, trop petite, et l’Etat, trop jacobin.
Tout cela fait du bien. Je n’ai personnellement jamais douté des réserves morales et matérielles de notre pays, de ses institutions, de ses citoyens. Mais cela fait plaisir de constater que cet optimisme n’est pas purement méthodologique, qu’il est fondé sur une base factuelle. Lorsque les circonstances sont favorables, que les priorités sont claires, nos concitoyens sont capables de sortir du « et moi et moi et moi ». Même les médias, qui d’habitude préfèrent se concentrer sur tout ce qui ne va pas en agitant les peurs et en donnant la parole aux mécontents de toute espèce, adoptent un ton plus positif. Les journalistes ne cachent pas leur surprise de constater que dans notre pays tout n’est pas que négativité, peur et méfiance, que les Français savent être solidaires et les institutions efficaces. La haine de soi, pour une fois, semble remisée au placard. Gageons qu’elle ne tardera pas à en ressortir… et on voit déjà les premiers signes chez le « journal de référence » qui se lance dans la chasse aux « responsables ».
La surprise des journalistes devant cette constatation ne devrait pas nous surprendre. Il ne faut pas oublier que nos classes médiatiques ont été élevées et nourries dans l’idéologie néolibérale, qui s’impose dans les médias depuis quarante ans. Celle-ci nous présente soit un « homo economicus » qui n’agit qu’en fonction de son intérêt personnel, soit une « victime » qui ne fait que subir, se plaindre et chercher des coupables. Et dans cette logique, il est difficile sinon impossible d’expliquer ou même de concevoir le comportement des pompiers, des maires, des préfets, et plus largement de l’ensemble des citoyens bénévoles qui aident à combattre le feu. Quel avantage personnel en tirent-ils ? N’est-ce pas plus rentable de jouer le « passager clandestin » ?
Cornelius Castoriadis, dans un texte que j’ai beaucoup cité sur ce blog (1), posait bien le problème :
« Par exemple le juge intègre. Sans juge intègre, le capitalisme traditionnel tel qu’on le connaissait ou tel qu’on le connaît encore un peu ne peut pas fonctionner. Maintenant si le juge d’aujourd’hui a vraiment l’esprit d’aujourd’hui il téléphonera à 11 heures du soir aux deux parties dans le procès et il dira à chacun « combien ? ah, attendez une minute, je vous rappelle », et on rappelle le premier : « je regrette ce n’est pas assez, est-ce que vous pouvez dire mieux ? » c’est ça l’esprit du capitalisme.
De même pour les fonctionnaires. Les fonctionnaires doivent être intègres et ils doivent être compétents. Les ouvriers doivent être consciencieux, les éducateurs, des instituteurs jusqu’au professeurs d’université doivent être dévoués. Pourquoi diable les instituteurs et les professeurs d’université devraient être dévoués ? où est la réponse dans le système ? pourquoi on va se faire chier avec les mômes d’autrui en essayant de les éduquer ou de leur nettoyer le nez alors qu’on peut simplement passer l’heure de la classe et toucher son salaire qui de toute façon est misérable ? »
En bonne logique libérale, les pompiers devraient profiter du fait que la demande dépasse l’offre pour demander une prime importante pour continuer à travailler. En bonne logique libérale, ceux qui apportent aux pompiers eau et nourriture devraient les facturer au prix fort – comme avait essayé de le faire un maire aux soldats qui traversaient sa commune après le débarquement de Provence en 1944 (2). En bonne logique libérale, les fonctionnaires de préfecture devraient en faire le minimum et attendre que cela se passe. Parce qu’en bonne logique libérale, il n’y a aucune raison de laisser passer une opportunité de faire une bonne affaire. Pourquoi faire un effort supplémentaire qui ne vous rapporte rien ? En bonne logique libérale, rien n’est gratuit, tout se vend et tout s’achète, à un prix qui dépend du rapport entre l’offre et la demande, et ce processus aboutit à une allocation optimale des biens et services disponibles. Et cette logique est tellement internalisée par nos étoiles médiatiques que le journaliste qui constate que les gens sont encore capables de solidarité et de dévouement gratuits a du mal à cacher sa surprise.
Notre président de la République est peut-être celui qui, par son comportement, traduit le mieux les contradictions de notre pays dans son rapport à l’idéologie néolibérale. On sait d’un côté que c’est un néolibéral passionné, un croyant dans la régulation par le marché. Les lois qu’il a fait lors de son passage au ministère de l’économie, puis comme président, le montrent d’une manière évidente, tout comme son dévouement affiché à l’Europe maastrichienne. Mais d’un autre côté, il n’aime rien autant que la posture du chef de guerre. Il nous a fait le coup plusieurs fois pendant son mandat, et on ne compte plus les guerres qu’il prétendait gagner : contre la dénatalité, contre le covid, contre les destructions à Notre Dame, et maintenant contre les incendies de forêt. Or, la guerre est précisément l’une des rares situations où même les libéraux impénitents admettent qu’il faut s’affranchir de la régulation du marché. La guerre, c’est le « quoi qu’il en coûte » : personne ne songerait, au milieu des opérations militaires, à acheter du matériel par appel d’offres compétitifs ou à s’interdire le rationnement sous prétexte de libre concurrence. A la guerre, l’Etat fait ce qu’il a à faire, même si pour cela il doit violer le droit sacré de propriété ou la liberté du commerce et de l’industrie, les deux fondements de l’idéologie libérale.
Macron est un libéral idéologique qui, dans sa pratique, se rêve en chef d’un système dirigiste échappant aux contraintes du marché. Et il n’est pas le seul : les néolibéraux heureux et fiers de l’être sont, dans notre pays, une espèce rare. Le seul exemple qui me vient en tête est celui d’Alain Madelin – et ça commence à dater. Nos néolibéraux sont souvent des néolibéraux honteux, des étatistes qui se sont reconvertis à regret parce qu’il faut bien suivre l’idéologie du moment. Ils voudraient être dirigistes, mais n’ont pas le courage d’aller contre le courant. Le Jospin qui détient le record des privatisations et qui signe l’ouverture à la concurrence les marchés de l’électricité et du gaz est le même qui regrette devant Vilvoorde que « l’Etat ne puisse pas tout ».
Ce que la vague de solidarité autour de l’incendie du Bordelais montre, c’est que la vision néolibérale n’a finalement pas pénétré la société autant que pouvait le craindre Castoriadis, autant que certains, notamment à Bruxelles, le souhaiteraient. Et c’est particulièrement rassurant.
Mais si les incendies de ces jours-ci mettent en évidence des éléments dont nous pouvons être fiers, ceux-ci ne doivent occulter d’autres comportements dont nous aurions de bonnes raisons de nous préoccuper. Je laisse de côté des gestes individuels, comme ceux des criminels et autres marginaux qui profitent de l’évacuation pour voler dans les maisons abandonnées par leurs occupants. Je passe aussi sur les mesquineries collectives, souvent encouragées par des avocats sous-occupés, comme celle d’un village de Gironde estimant avoir été « abandonné » par l’Etat qui aurait détourné des moyens pour sauver les villas du cap Ferret et qui prétend lui faire un procès. Non, je veux parler de certains défauts inquiétants de préparation, que l’efficacité de notre organisation publique ne peut occulter.
Un de mes chefs avait une formule lapidaire qui vaut d’être citée : « avant l’incendie, les extincteurs paraissent toujours trop chers ». Je l’avais entendu le dire dans une situation particulière : on préparait l’ouverture du capital d’EDF, et pour que la mariée soit assez belle aux yeux des investisseurs prospectifs, il fallait réduire les dépenses. Mais sans que cela se voit trop, évidement. On s’est donc attaqué au domaine où les effets immédiats des économies sont le moins visibles, celui de la maintenance des installations. Là où un équipement était révisé tous les six ans, on est passé à huit. Là où l’on faisait une maintenance préventive régulière, on a décidé de passer à une maintenance curative – autrement dit, d’attendre qu’il tombe en panne pour intervenir. Conséquence : en dix ans le coefficient de disponibilité moyen du parc nucléaire d’EDF est passé de 84% à un peu plus de 70%. Une perte de production qui a coûté à EDF, mais aussi à la société, bien plus cher que les économies réalisées.
Ce mécanisme pervers est à l’œuvre dans l’ensemble du service public. Souvenez-vous des débuts de la pandémie du COVID en 2020. Lorsqu’on est allés chercher les masques de la réserve stratégique, on a trouvé des entrepôts vides. Les stocks constitués en prévision d’une situation d’urgence avant 2012 avaient fondu et leur remplacement n’avait pas été décidé. Il fallait faire des économies, et on les a faites là où leurs effets sont moins visibles, c’est-à-dire, dans l’entretien des moyens de crise. Tant que l’incendie n’est pas là, on ne gagne pas des voix en achetant des extincteurs.
Aujourd’hui, la forêt française flambe, et 40% de la flotte française de Canadair reste clouée au sol du fait des difficultés de maintenance. On nous explique que ce sont des avions âgés, qui ne sont plus fabriqués, que les pièces de rechange sont difficiles à obtenir. Tout cela est parfaitement vrai, mais ne répond pas à la question. Vu que la production s’est arrêtée en 2015, on peut difficilement invoquer onze ans plus tard le prétexte de la force majeure. Pourquoi n’a-t-on rien fait ? Ou plutôt, pourquoi a-t-on fait des choses trop tard, attendu des années pour commander des remplacements qui seront livrés, avec un peu de chance, dans la prochaine décennie ? Réponse : parce qu’aller plus vite, cela aurait coûté de l’argent. Et qu’à l’heure de faire des économies, c’est ce genre de dépense « invisible » qu’on supprime en priorité.
Dans la société de communication dans laquelle nous vivons, la dépense publique n’est plus gouvernée par des critères rationnels d’utilité, mais par la visibilité. Il y a des crédits utilisés pour des actions inefficaces, inutiles, et quelquefois même nuisibles, qui sont intouchables parce que ces actions bénéficient d’un fort profil médiatique. Augmenter ces crédits vous permet de gagner les louanges dans les médias et le soutien des lobbies, et toute tentative de les réduire provoque un tir de barrage de gens qui détiennent un pouvoir de nuisance considérable. Alors, nos hommes politiques préfèrent, dans le secret des couloirs, assassiner les dépenses à faible visibilité – du moins en temps normal – qui sont souvent des dépenses d’entretien ou de préparation. Et on allume des cierges pour que la crise ne vienne pas. Avec à l’arrivée des effets qui peuvent être dramatiques.
Et à chaque fois, on crachera sur les hauts fonctionnaires qui auraient dû tout prévoir. Mais c’est injuste, parce que ces fonctionnaires sont mis devant un dilemme impossible. On exige d’eux qu’ils réduisent les dépenses et les personnels. Et en même temps, qu’ils financent les programmes à haute visibilité qui assurent la présence médiatique de leur ministre. Comment résoudre cette équation, si ce n’est en faisant pression sur les dépenses « invisibles », en priant très fort pour qu’elles le restent ? Le vol récent du musée du Louvre met à nu ce mécanisme : le directeur ne peut garder sa place qu’en présentant des projets médiatiquement vendables, mais pour les réaliser il lui faut sacrifier l’entretien des bâtiments et la sécurité des collections… dépenses médiatiquement invisibles jusqu’au jour où un touriste passe à travers un plafond ou des voleurs se font la belle avec les joyaux de la couronne. Et à ce moment-là, parce que les projecteurs sont sur l’affaire, on chassera le malheureux directeur et on en mettra un autre qui fera les réparations… sans moyens supplémentaires et sans que l’exigence d’opérations médiatiquement rentables disparaisse. Ce qui le conduit fatalement à déshabiller Pierre pour habiller Paul. Jusqu’à la prochaine crise, qui permettra de découvrir que c’est Pierre qui est maintenant nu. Avec cette pratique, chaque directeur hérite de son prédécesseur un certain nombre de grenades dégoupillées, qu’il passera – s’il y arrive – à son successeur. Grenades qui explosent périodiquement pour la plus grande joie des « y’a qu’a faut qu’on » qui pullulent dans les médias et dans les partis d’opposition à tout.
Le problème n’est pas tant la réduction de la dépense publique, mais la manière dont cette réduction est distribuée. Comme il ne faut mécontenter aucun lobby, et qu’il faut que le ministre ait quelque chose à annoncer une fois par semaine, tout est prioritaire. Et là où tout est prioritaire, rien ne l’est vraiment. Alors, lorsqu’il faut réduire la dépense de 5%, au lieu de faire des choix et d’annoncer ce qu’on fait et – et c’est là le plus difficile – ce qu’on ne fait pas, on passe le rabot sur tout le monde. Après plusieurs années de ce traitement, tous les services sont à l’os, sans que l’autorité politique ait arbitré – et donc pris ses responsabilités – jusqu’au jour où l’accident arrive. A force de vouloir faire autant avec moins de moyens, le service se dégrade, les délais s’allongent… et les Canadair restent au dépôt quand on en a le plus besoin.
Descartes
(1) « Le projet d’autonomie a-t-il un avenir ? », conférence prononcée à Porto Alegre en 1991
https://collectiflieuxcommuns.fr/IMG/pdf_SocialismeSocieteAutonome_Castoriadis_.pdf
(2) Ce qui lui avait valu a posteriori ce commentaire désabusé de leur commandant : « je me suis battu pour la France, je ne me suis pas battu pour les Français ».