Les jeux sont faits, tous nos leaders ont échoué.
Ils seront détruits par la bête qu’ils ont créée.
La confiance est morte en même temps que le respect.
Qu’est-ce qui nous gouverne? La peur et l’anxiété.
(Orelsan)
« La France a peur », voilà la première phrase de l’éditorial que Roger Gicquel, présentateur du journal de 20h sur la première chaine d’une télévision qui était encore un monopole public, le 18 février 1976. Oui, cela paraît difficile à croire aujourd’hui, mais à l’époque le présentateur du journal était un vrai journaliste, qui écrivait un vrai éditorial, et ne se contentait pas comme aujourd’hui de lire des dépêches ou d’introduire des reportages. Il faut dire qu’à l’époque le journal télévisé durait une heure, et non quinze minutes comme aujourd’hui… mais je m’égare.
La « peur » dont parlait Gicquel était liée à l’enlèvement et le meurtre d’un enfant de sept ans, Philippe Bertrand, et à l’arrestation de son assassin, Patrick Henry. La bienpensance a souvent accusé Gicquel – un très grand journaliste, injustement oublié aujourd’hui – d’alimenter par son éditorial un climat de peur au bénéfice de la droite et de l’extrême droite, qui appelait au lynchage du coupable. Ce qui montre que la bienpensance n’était pas plus capable à l’époque qu’aujourd’hui de bien lire les textes. Car Gicquel dit exactement le contraire : « La France a peur. Je crois qu’on peut le dire aussi nettement. (…) Oui, la France a peur et nous avons peur, et c’est un sentiment qu’il faut déjà que nous combattions je crois. Parce qu’on voit bien qu’il débouche sur des envies folles de justice expéditive, de vengeance immédiate et directe. »
Aujourd’hui, la France médiatique a toujours peur, mais contrairement à Roger Gicquel, elle n’a aucune intention de combattre ce sentiment chez nos concitoyens, au contraire. Elle est décidée à broder interminablement sur tout ce qui nous menace. A toute heure, c’est le grand défilé des victimes de tout et de rien, de l’amiante et des agressions sexuelles, du réchauffement climatique et de l’inceste, du harcèlement scolaire et de la précarité, du mal logement et de Parcoursup, de la violence de rue et des animateurs périscolaires, du Grand Komplot visant à nous bourrer de médicaments et vaccins inutiles et des sujets du bac, forcément trop difficiles. Tout est motif d’angoisse et de stress, tout justifie l’appel à une cellule psychologique la plus proche – y compris l’angoisse devant le manque de psychologues.
Pourquoi nos élites médiatiques se complaisent à se faire peur, à nous faire peur ? Pourquoi nous invite-t-on en permanence à nous méfier de tous et de tout, et pourquoi nos concitoyens éprouvent du plaisir – oui, il faut parler de plaisir, car nul n’est chez nous obligé à regarder la télévision ou suivre les réseaux sociaux – à écouter ce discours ? Pourquoi aimons-nous nous voir nous-mêmes comme des enfants perdus dans les bois et entourés de marais prêts à nous engloutir et de loups affamés qui ne songent qu’à nous dévorer ?
Prenez le véritable vent de psychose qui souffle sur les agents chargés des activités périscolaires. Un animateur vient d’être relaxé, suscitant les réactions de furie des parents. David G était accusé d’agressions sexuelles sur neuf enfants âgés de 3 à 5 ans de l’école maternelle Alphonse-Baudin. Il a été relaxé « faute d’éléments matériels suffisamment constitués », « au bénéfice d’un doute très sérieux ». Qu’est ce qui avait motivé le signalement ? Si l’on croit le journaliste du « Monde », l’accusé admet « le fait d’avoir porté des enfants dans ses bras ou sur ses genoux ou avoir recouru à des surnoms affectueux ». Pour le reste, « s’appuyant sur le visionnage des dépositions des enfants, le tribunal a expliqué que « soit les enfants dénonçaient des attouchements, le plus souvent par une phrase toute faite, formulée en des termes en décalage avec celui communément utilisé à leur âge, soit ne faisaient état d’aucune agression sexuelle » », et concluait fort sagement que « L’examen psychologique des enfants indiquait que les déclarations initiales avaient pu être orientées par les questions de leurs parents. ». On peut se réjouir que les juges apprécient objectivement les situations, quitte à provoquer la rage des parents. Si l’on croit le journaliste, « le président du tribunal a longuement explicité le jugement, suscitant des cris de colère des parties civiles ». Mais même si le verdict est juste, la peur fera son effet. Tout moniteur sait que porter des enfants dans ses bras ou sur ses genoux, avoir recours envers eux à des surnoms affectueux vous rend suspect aux yeux des parents. Et à l’inverse, les parents resteront convaincus qu’on n’a pas « écoute la parole » de leurs enfants, que les institutions ne les protègent pas.
Parce qu’il y a une ou deux pommes pourries, la peur nous pousse à jeter tout le cageot. Demain, les parents ne confieront plus leurs enfants à des animateurs, et ceux qui les feront verront leurs enfants accueillis par des personnes qui craindront de montrer la moindre empathie, la moindre tendresse envers eux, de peur d’être accusés d’on ne sait quelle perversion. Pour un enfant qui aura été victime d’une mauvaise expérience, des milliers d’enfants seront confinés dans le salon familial avec le DVD Disney où rien ne risque de leur arriver – sauf de s’abêtir – alors qu’ils pourraient être en centre aéré. Est-ce que les enfants globalement y gagneront ? J’en doute.
Qu’on cherche à réduire les risques, c’est rationnel. Mais il y a un équilibre à trouver. Il est certain que rouler au pas sur les autoroutes ou sur les voies ferrées réduirait le nombre et la gravité des accidents. Mais cela nous priverait aussi des opportunités que nous offre une mobilité moderne. Est-ce raisonnable de pousser le bouchon aussi loin ? Une activité industrielle présente certainement des risques, mais est-ce une raison pour empêcher la construction de nouvelles usines et pousser à la fermeture celles qui existent ? Laisser ses enfants sortir de la maison les expose à des dangers, mais les élever dans du coton, est-ce la solution ? Il est vrai que l’aversion au risque, caractéristique des pays à tradition paysanne, n’aide pas nos concitoyens à garder la tête froide. Mais le climat anxiogène soutenu par le discours des médias et des élites, mais aussi et surtout par l’omniprésence médiatique de victimes diverses et variées pour qui LEUR problème est LE problème dont la société devrait s’occuper en priorité, empêche tout débat rationnel sur le niveau de risque que la société est prête à accepter pour telle et telle activité en fonction des avantages qu’elle en tire.
Il fait chaud à l’école ? Horreur, malheur ! Les enfants sont en danger ! Alors on ferme la classe jusqu’à ce que quelqu’un – le maire, le ministre, dieu le père – fasse quelque chose. Ignorant le fait que dans beaucoup de pays ces températures sont fréquentes sinon habituelles, et que les écoles ne ferment pas pour autant. Dans ces pays, on ouvre les fenêtres, on met des ventilateurs (qu’on amène de chez soi si nécessaire), on met de l’eau à disposition des élèves, on occulte les fenêtres avec du papier aluminium… et on fait cours. Est-ce si difficile de faire la même chose chez nous ? Probablement pas, et d’ailleurs beaucoup d’enseignants et de directeurs d’école le font. Mais alors, pourquoi nos médias, au lieu de mettre en relief ceux qui se débrouillent, préfèrent nous instruire d’images de classes vides, de professeurs « en colère » ou de parents d’élèves vindicatifs ?
Comment et pourquoi sommes-nous arrivés à cette situation ? Je n’ai pas une bonne réponse à cette question. J’ai du mal à voir quel est le groupe social qui gagne quelque chose à ce climat de terreur qui conduit par ailleurs à l’immobilisme. Tout ce que je sais, c’est que ce discours, et la pleurnicherie permanente qui l’accompagne, m’exaspère. J’ai été élevé dans la vision résumée par la formule anglaise « mieux faut allumer une chandelle que de maudire l’obscurité ». J’aimais la France qui allumait des chandelles au risque de se brûler, ce pays d’ingénieurs et du « système D » (1), celui de « l’impossible n’est pas français ». Et par opposition, je déteste l’image que nos élites en donnent, celle d’un pays de citoyens frileux et effrayés où l’on n’est plus capable de rien faire, à part pleurnicher interminablement parce que « l’autre » n’a rien fait pour résoudre les problèmes, tout en crucifiant ceux qui, parce qu’ils ont essayé quelque chose, se sont trompés. Un pays prêt à tuer toute initiative dans l’espoir chimérique d’atteindre le « risque zéro ».
Oui, au risque de vous étonner, je pense qu’il est urgent réhabiliter l’esprit d’entreprise. Mais pour cela, il faut d’abord arracher ce concept à la droite, qui lui donne un sens restrictif. L’entrepreneur, c’est celui qui a un projet, et qui accepte le risque d’échouer pour le porter. L’étudiant qui prépare sérieusement un concours est un entrepreneur. Le chef de service hospitalier qui développe un nouveau protocole thérapeutique est un entrepreneur. Le haut fonctionnaire qui invente un nouveau dispositif pour améliorer la vie des gens, convainc son ministre et le met en œuvre est un entrepreneur. L’enseignant qui développe et met en œuvre une méthode pour mieux enseigner, c’est un entrepreneur. L’entrepreneur, c’est celui qui porte un projet et qui prend le risque d’échouer pour pouvoir le réaliser. L’esprit d’entreprise, cela ne se réduit pas au désir de gagner beaucoup d’argent et de faire la couverture des magazines. C’est au contraire l’idée que chacun de nous est maître de son destin, et qu’il ne faut pas avoir peur de se confronter au monde qui nous entoure.
C’est ce qui me console en ces temps de pessimisme. Je reste persuadé que l’image que donnent nos médias et nos élites politico-médiatiques n’est que partiellement exacte. Que notre pays a des forces considérables qui n’ont pas encore donné. Il y a dans notre pays d’énormes réserves, des gens prêts à prendre des initiatives et en assumer les risques pour peu qu’on arrive à secouer la chape de peur qu’on prétend nous imposer. Une jeunesse qui « en veut » et dont l’énergie est gâchée faute de lui proposer un projet qui lui redonne confiance, non pas dans un avenir qui lui serait donné par n ne sait quelle force extérieure, mais dans sa capacité à le changer. Voilà un bon sujet de débat pour la présidentielle, bien plus intéressant que toutes les « primaires » du monde…
Descartes
(1) L’importance sociale de l’ingénieur en France est d’ailleurs assez révélatrice de cette question, car si la formation du scientifique vise à lui permettre de comprendre, celle de l’ingénieur est orientée vers la résolution de problèmes. Pour le “système D”, voir mon article https://descartes-blog.fr/2020/05/10/mais-ou-est-passe-le-pays-du-systeme-d/
La peur du risque, même le plus petit, est incompatible avec toute vie sociale. Même en restant chez soi on risque un accident domestique. Finalement ce n’est pas du tout un hasard si le principe de précaution a été constitutionnalisé sous Chirac en accord avec tout le monde.
@ Cording1
[Finalement ce n’est pas du tout un hasard si le principe de précaution a été constitutionnalisé sous Chirac en accord avec tout le monde.]
Qu’il ait été constitutionnalisé, ce n’est certainement pas un hasard: c’est la traduction dans le texte fondamental d’une peur qui traverse la société. Je ne crois pas que Chirac ait été personnellement très engagé dans cette logique. Son parcours est plutôt celui d’un joueur, capable de prendre des risques, que d’un prudent ou d’un calculateur. Mais il faut lui reconnaître que, pour le meilleur et pour le pire, c’était un politicien très “suiveur” de l’air du temps. Il s’est converti brièvement au néolibéralisme dans les années 1980, quand le néolibéralisme était à la mode. Il s’est frappé la poitrine quand la culpabilité mémorielle est devenue “fashionable”. Il a parlé d’écologie quand l’écologie commence à remplir les médias…
Après, je dois dire que cette avalanche de peurs m’exaspère. Je trouve que l’effet est particulièrement destructeur sur la jeunesse, qui devrait être l’âge de tous les possibles. J’entends des jeunes stagiaires pleurer devant la machine à café que “leur vie est foutue” parce que Parcoursup ne leur a pas donné la formation qu’ils auraient voulu, parce que le changement climatique va tous nous achever, sans parler de ceux qui s’inquiètent pour leur retraite…
Bonjour Descartes, vous avez oublié la note (1) Système D
Ce billet semble un extrait developpé de votre avant-dernier texte non ?
@ Leo-Valentin
[Ce billet semble un extrait developpé de votre avant-dernier texte non ?]
Le sujet est un peu le même, mais je voulais insister sur un élément que je n’avais pas abordé dans mon papier sur le “risque zéro”, et c’est la question de la peur. Peut-être que je n’ai pas insisté assez sur ce point ?