La France a peur

Il est bien peu de monstres qui méritent la peur que nous en avons.
(André Gide)

« La France a peur », voilà la première phrase de l’éditorial que Roger Gicquel, présentateur du journal de 20h sur la première chaine d’une télévision qui était encore un monopole public, le 18 février 1976. Oui, cela paraît difficile à croire aujourd’hui, mais à l’époque le présentateur du journal était un vrai journaliste, qui écrivait un vrai éditorial, et ne se contentait pas comme aujourd’hui de lire des dépêches ou d’introduire des reportages. Il faut dire qu’à l’époque le journal télévisé durait une heure, et non quinze minutes comme aujourd’hui… mais je m’égare.

La « peur » dont parlait Gicquel était liée à l’enlèvement et le meurtre d’un enfant de sept ans, Philippe Bertrand, et à l’arrestation de son assassin, Patrick Henry. La bienpensance a souvent accusé Gicquel – un très grand journaliste, injustement oublié aujourd’hui – d’alimenter par son éditorial un climat de peur au bénéfice de la droite et de l’extrême droite, qui appelait au lynchage du coupable. Ce qui montre que la bienpensance n’était pas plus capable à l’époque qu’aujourd’hui de bien lire les textes. Car Gicquel dit exactement le contraire : « La France a peur. Je crois qu’on peut le dire aussi nettement. (…) Oui, la France a peur et nous avons peur, et c’est un sentiment qu’il faut déjà que nous combattions je crois. Parce qu’on voit bien qu’il débouche sur des envies folles de justice expéditive, de vengeance immédiate et directe. »

Aujourd’hui, la France médiatique a toujours peur, mais contrairement à Roger Gicquel, elle n’a aucune intention de combattre ce sentiment chez nos concitoyens, au contraire. Elle est décidée à broder interminablement sur tout ce qui nous menace. A toute heure, c’est le grand défilé des victimes de tout et de rien, de l’amiante et des agressions sexuelles, du réchauffement climatique et de l’inceste, du harcèlement scolaire et de la précarité, du mal logement et de Parcoursup, de la violence de rue et des animateurs périscolaires, du Grand Komplot visant à nous bourrer de médicaments et vaccins inutiles et des sujets du bac, forcément trop difficiles. Tout est motif d’angoisse et de stress, tout justifie l’appel à une cellule psychologique la plus proche – y compris l’angoisse devant le manque de psychologues.

Pourquoi nos élites médiatiques se complaisent à se faire peur, à nous faire peur ? Pourquoi nous invite-t-on en permanence à nous méfier de tous et de tout, et pourquoi nos concitoyens éprouvent du plaisir – oui, il faut parler de plaisir, car nul n’est chez nous obligé à regarder la télévision ou suivre les réseaux sociaux – à écouter ce discours ? Pourquoi aimons-nous nous voir nous-mêmes comme des enfants perdus dans les bois et entourés de marais prêts à nous engloutir et de loups affamés qui ne songent qu’à nous dévorer ?

Prenez le véritable vent de psychose qui souffle sur les agents chargés des activités périscolaires. Un animateur vient d’être relaxé, suscitant les réactions de furie des parents. David G était accusé d’agressions sexuelles sur neuf enfants âgés de 3 à 5 ans de l’école maternelle Alphonse-Baudin. Il a été relaxé « faute d’éléments matériels suffisamment constitués », « au bénéfice d’un doute très sérieux ». Qu’est ce qui avait motivé le signalement ? Si l’on croit le journaliste du « Monde », l’accusé admet « le fait d’avoir porté des enfants dans ses bras ou sur ses genoux ou avoir recouru à des surnoms affectueux ». Pour le reste, « s’appuyant sur le visionnage des dépositions des enfants, le tribunal a expliqué que « soit les enfants dénonçaient des attouchements, le plus souvent par une phrase toute faite, formulée en des termes en décalage avec celui communément utilisé à leur âge, soit ne faisaient état d’aucune agression sexuelle » », et concluait fort sagement que  « L’examen psychologique des enfants indiquait que les déclarations initiales avaient pu être orientées par les questions de leurs parents. ». On peut se réjouir que les juges apprécient objectivement les situations, quitte à provoquer la rage des parents. Si l’on croit le journaliste, « le président du tribunal a longuement explicité le jugement, suscitant des cris de colère des parties civiles ». Mais même si le verdict est juste, la peur fera son effet. Tout moniteur sait que porter des enfants dans ses bras ou sur ses genoux, avoir recours envers eux à des surnoms affectueux vous rend suspect aux yeux des parents. Et à l’inverse, les parents resteront convaincus qu’on n’a pas « écoute la parole » de leurs enfants, que les institutions ne les protègent pas.

Parce qu’il y a une ou deux pommes pourries, la peur nous pousse à jeter tout le cageot. Demain, les parents ne confieront plus leurs enfants à des animateurs, et ceux qui les feront verront leurs enfants accueillis par des personnes qui craindront de montrer la moindre empathie, la moindre tendresse envers eux, de peur d’être accusés d’on ne sait quelle perversion. Pour un enfant qui aura été victime d’une mauvaise expérience, des milliers d’enfants seront confinés dans le salon familial avec le DVD Disney où rien ne risque de leur arriver – sauf de s’abêtir – alors qu’ils pourraient être en centre aéré. Est-ce que les enfants globalement y gagneront ? J’en doute.

Qu’on cherche à réduire les risques, c’est rationnel. Mais il y a un équilibre à trouver. Il est certain que rouler au pas sur les autoroutes ou sur les voies ferrées réduirait le nombre et la gravité des accidents. Mais cela nous priverait aussi des opportunités que nous offre une mobilité moderne. Est-ce raisonnable de pousser le bouchon aussi loin ? Une activité industrielle présente certainement des risques, mais est-ce une raison pour empêcher la construction de nouvelles usines et pousser à la fermeture celles qui existent ? Laisser ses enfants sortir de la maison les expose à des dangers, mais les élever dans du coton, est-ce la solution ? Il est vrai que l’aversion au risque, caractéristique des pays à tradition paysanne, n’aide pas nos concitoyens à garder la tête froide. Mais le climat anxiogène soutenu par le discours des médias et des élites, mais aussi et surtout par l’omniprésence médiatique de victimes diverses et variées pour qui LEUR problème est LE problème dont la société devrait s’occuper en priorité, empêche tout débat rationnel sur le niveau de risque que la société est prête à accepter pour telle et telle activité en fonction des avantages qu’elle en tire.

Il fait chaud à l’école ? Horreur, malheur ! Les enfants sont en danger ! Alors on ferme la classe jusqu’à ce que quelqu’un – le maire, le ministre, dieu le père – fasse quelque chose. Ignorant le fait que dans beaucoup de pays ces températures sont fréquentes sinon habituelles, et que les écoles ne ferment pas pour autant. Dans ces pays, on ouvre les fenêtres, on met des ventilateurs (qu’on amène de chez soi si nécessaire), on met de l’eau à disposition des élèves, on occulte les fenêtres avec du papier aluminium… et on fait cours. Est-ce si difficile de faire la même chose chez nous ? Probablement pas, et d’ailleurs beaucoup d’enseignants et de directeurs d’école le font. Mais alors, pourquoi nos médias, au lieu de mettre en relief ceux qui se débrouillent, préfèrent nous instruire d’images de classes vides, de professeurs « en colère » ou de parents d’élèves vindicatifs ?

Comment et pourquoi sommes-nous arrivés à cette situation ? Je n’ai pas une bonne réponse à cette question. J’ai du mal à voir quel est le groupe social qui gagne quelque chose à ce climat de terreur qui conduit par ailleurs à l’immobilisme. Tout ce que je sais, c’est que ce discours, et la pleurnicherie permanente qui l’accompagne, m’exaspère. J’ai été élevé dans la vision résumée par la formule anglaise « mieux faut allumer une chandelle que de maudire l’obscurité ». J’aimais la France qui allumait des chandelles au risque de se brûler, ce pays d’ingénieurs et du « système D » (1), celui de « l’impossible n’est pas français ». Et par opposition, je déteste l’image que nos élites en donnent, celle d’un pays de citoyens frileux et effrayés où l’on n’est plus capable de rien faire, à part pleurnicher interminablement parce que « l’autre » n’a rien fait pour résoudre les problèmes, tout en crucifiant ceux qui, parce qu’ils ont essayé quelque chose, se sont trompés. Un pays prêt à tuer toute initiative dans l’espoir chimérique d’atteindre le « risque zéro ».

Oui, au risque de vous étonner, je pense qu’il est urgent de réhabiliter l’esprit d’entreprise. Mais pour cela, il faut d’abord arracher ce concept à la droite, qui lui donne un sens restrictif. L’entrepreneur, c’est celui qui a un projet, et qui accepte le risque d’échouer pour le porter. L’étudiant qui prépare sérieusement un concours est un entrepreneur. Le chef de service hospitalier qui développe un nouveau protocole thérapeutique est un entrepreneur. Le haut fonctionnaire qui invente un nouveau dispositif pour améliorer la vie des gens, convainc son ministre et le met en œuvre est un entrepreneur. L’enseignant qui développe et met en œuvre une méthode pour mieux enseigner, c’est un entrepreneur. L’esprit d’entreprise, cela ne se réduit pas au désir de gagner beaucoup d’argent et de faire la couverture des magazines. C’est au contraire l’idée que chacun de nous est maître de son destin, et qu’il ne faut pas avoir peur de se confronter au monde qui nous entoure.

C’est ce qui me console en ces temps de pessimisme. Je reste persuadé que l’image que donnent nos médias et nos élites politico-médiatiques n’est que partiellement exacte. Que notre pays a des forces considérables qui n’ont pas encore donné. Il y a dans notre pays d’énormes réserves, des gens prêts à prendre des initiatives et en assumer les risques pour peu qu’on arrive à secouer la chape de peur qu’on prétend nous imposer. Une jeunesse qui « en veut » et dont l’énergie est gâchée faute de lui proposer un projet qui lui redonne confiance, non pas dans un avenir qui lui serait donné par on ne sait quelle force extérieure, mais dans sa capacité à le changer. Voilà un bon sujet de débat pour la présidentielle, bien plus intéressant que toutes les « primaires » du monde…

Descartes

(1) L’importance sociale de l’ingénieur en France est d’ailleurs assez révélatrice de cette question, car si la formation du scientifique vise à lui permettre de comprendre, celle de l’ingénieur est orientée vers la résolution de problèmes. Pour le “système D”, voir mon article https://descartes-blog.fr/2020/05/10/mais-ou-est-passe-le-pays-du-systeme-d/

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52 réponses à La France a peur

  1. Cording1 dit :

    La peur du risque, même le plus petit, est incompatible avec toute vie sociale. Même en restant chez soi on risque un accident domestique. Finalement ce n’est pas du tout un hasard si le principe de précaution a été constitutionnalisé  sous Chirac en accord avec tout le monde. 

    • Descartes dit :

      @ Cording1

      [Finalement ce n’est pas du tout un hasard si le principe de précaution a été constitutionnalisé sous Chirac en accord avec tout le monde.]

      Qu’il ait été constitutionnalisé, ce n’est certainement pas un hasard: c’est la traduction dans le texte fondamental d’une peur qui traverse la société. Je ne crois pas que Chirac ait été personnellement très engagé dans cette logique. Son parcours est plutôt celui d’un joueur, capable de prendre des risques, que d’un prudent ou d’un calculateur. Mais il faut lui reconnaître que, pour le meilleur et pour le pire, c’était un politicien très “suiveur” de l’air du temps. Il s’est converti brièvement au néolibéralisme dans les années 1980, quand le néolibéralisme était à la mode. Il s’est frappé la poitrine quand la culpabilité mémorielle est devenue “fashionable”. Il a parlé d’écologie quand l’écologie commence à remplir les médias…

      Après, je dois dire que cette avalanche de peurs m’exaspère. Je trouve que l’effet est particulièrement destructeur sur la jeunesse, qui devrait être l’âge de tous les possibles. J’entends des jeunes stagiaires pleurer devant la machine à café que “leur vie est foutue” parce que Parcoursup ne leur a pas donné la formation qu’ils auraient voulu, parce que le changement climatique va tous nous achever, sans parler de ceux qui s’inquiètent pour leur retraite…

      • Bob dit :

        @ Descartes
         
        [sans parler de ceux qui s’inquiètent pour leur retraite…]
         
        Au moins, ils ont une vision à long terme.

        • Descartes dit :

          @ Bob

          [Au moins, ils ont une vision à long terme.]

          On peut le voir comme ça… Mais en toute franchise, et je fais appel là au souvenir de ceux des commentateurs qui ont dépassé la cinquantaine, combien d’entre eux pensaient à la retraite quand ils avaient la vingtaine ?

      • Cording1 dit :

        Toutes ces peurs n’ont-elles pas un impact sur la démographie déclinante ?  

        • Descartes dit :

          @ Cording1

          [Toutes ces peurs n’ont-elles pas un impact sur la démographie déclinante ?]

          Personnellement, je ne le crois pas. Je pense que l’explication du déclin démographique dans les sociétés avancées comme la notre est une question purement matérielle. Le problème est d’ailleurs le même que dans le couple: quand l’économie domestique était importante, quand l’homme avait besoin d’une femme pour tenir sa maison et la femme d’un homme pour aller gagner sa vie, le couple était solide. Quand chacun peut vivre seul – avec le congélateur, le microondes, la machine à laver et les plats préparés, c’est parfaitement possible – le couple n’est plus un besoin économique. Et de la même manière, on faisait des enfants parce qu’on avait besoin de quelqu’un pour nous entretenir dans nos vieux jours. Aujourd’hui, nous avons toujours besoin d’enfants pour payer les cotisations retraites, mais le lien est bien plus ténu: ce sont LES enfants en général, et non pas NOS enfants qui payent notre retraite…

    • girard dit :

      resté chez soi ?
      savez vous quel est l’en droit le plus dangereux du monde ?
      celui ou 90 % des gens meurent ?
      le lit !

  2. Léo-Valentin dit :

    Bonjour Descartes, vous avez oublié la note (1) Système D
    Ce billet semble un extrait developpé de votre avant-dernier texte non ?

    • Descartes dit :

      @ Leo-Valentin

      [Ce billet semble un extrait developpé de votre avant-dernier texte non ?]

      Le sujet est un peu le même, mais je voulais insister sur un élément que je n’avais pas abordé dans mon papier sur le “risque zéro”, et c’est la question de la peur. Peut-être que je n’ai pas insisté assez sur ce point ?

  3. Carloman dit :

    @ Descartes,
     
    Bonjour,
     
    [Il fait chaud à l’école ? Horreur, malheur ! Les enfants sont en danger ! Alors on ferme la classe jusqu’à ce que quelqu’un – le maire, le ministre, dieu le père – fasse quelque chose. Ignorant le fait que dans beaucoup de pays ces températures sont fréquentes sinon habituelles, et que les écoles ne ferment pas pour autant. Dans ces pays, on ouvre les fenêtres, on met des ventilateurs (qu’on amène de chez soi si nécessaire), on met de l’eau à disposition des élèves, on occulte les fenêtres avec du papier aluminium… et on fait cours. Est-ce si difficile de faire la même chose chez nous ?]
    Il me semble que quelques remarques s’imposent, parce qu’il y a je trouve une propension à être dans la caricature et dans l’excès dans un sens comme dans l’autre, entre d’un côté ceux qui effectivement haussent les épaules en disant « rien n’est possible, fermons tout », et ceux qui nous disent « eh, hein, ça va les pleurnichards, en 44 on passait le baccalauréat sous les bombes (à Caen je crois) ». Est-il possible d’avoir une vision un tout petit plus équilibrée ?
     
    D’abord, je me permets une remarque un peu triviale : il y a avoir chaud et avoir TRES chaud. C’est bête, mais il peut y avoir une petite différence. Je vais parler là de mon expérience, et je m’excuse d’avance de paraître ramener les choses à ma petite personne.
     
    Dans l’établissement scolaire (public) où je travaille, les façades ont été refaites il y a trois ou quatre ans. On nous a mis des grandes baies vitrées et un plaquage bois censé être un bon isolant. A cela s’ajoutent des rideaux occultant de médiocre qualité. Le résultat n’est pas franchement sensationnel : il fait plutôt froid l’hiver (jusqu’à 12-13°C dans certaines salles de sciences) et l’été, ben, une fois que la chaleur est bien accumulée dans les bâtiments, nous avons chaud. Alors habituellement, on dit aux élèves de s’hydrater, et puis on fait ce qu’on a à faire sans passer notre temps à pleurnicher.
     
    Toutefois, dans la semaine du 22 au 26 juin, on a atteint quand même des records de chaleur. La nuit la température ne descendait pas suffisamment pour refroidir les bâtiments, et il avait déjà fait chaud à la fin de la semaine précédente. Il a donc été décidé, le lundi et le mardi, d’assurer les cours le matin seulement, et de n’assurer un accueil l’après-midi que pour les élèves qui n’avaient pas possibilité de rentrer chez eux. On peut dire que tout cela est scandaleux, qu’on aurait dû faire comme d’habitude. Je me permets quand même de faire remarquer que malheureusement, beaucoup de nos élèves ont des capacités de concentration assez faibles, et les fortes températures n’aident pas. J’entendais récemment Jancovici dire que des études scientifiques commencent à documenter le fait qu’une très forte chaleur réduit les capacités de concentration. Doit-on ne tenir aucun compte de cela ?
     
    Ensuite vous écrivez « faut ouvrir les fenêtres ». Mais quand il fait encore plus chaud à l’extérieur qu’à l’intérieur, où déjà on étouffe, on fait quoi ? Malheureusement, il faut constater que nos bâtiments ne sont pas adaptés : il existe des solutions pour penser la circulation de l’air et, sans recourir à la climatisation, assurer une température plus supportable dans les bâtiments. La végétalisation des toits est aussi une solution. Dans mon établissement, les toits sont plats avec un revêtement gris anthracite… Idéal pour que ça chauffe ! Le problème est que les solutions existent, elles ont même été parfois proposées, mais la réponse est souvent évasive. Après on peut toujours dire que les canicules, c’est une semaine tous les dix ans, et donc on ne va pas engager des dépenses pour si peu.
     
    Descartes rappelle également « le fait que dans beaucoup de pays ces températures sont fréquentes sinon habituelles ». Oui, c’est vrai, les Touaregs supportent le climat saharien. Sauf que certains d’entre nous n’ont en effet pas l’habitude, et donc je suis en effet plus affecté par les fortes températures qu’un Touareg. Désolé de ne pas être un Peul ou un Darfouri. Moi, je suis né et j’ai grandi dans un climat tempéré et jusqu’en 2003, je dois bien admettre que je n’avais jamais connu d’épisode réellement caniculaire. Dans les pays où ces températures « sont habituelles », les constructions et la façon de vivre sont adaptées au climat. Il arrive d’ailleurs que la productivité s’en ressente : le Yémen n’a pas tout à fait la productivité de la Belgique, et les conflits civils n’en sont peut-être pas la seule cause. Au Nevada, tout est climatisé. Vous me direz, chez l’Oncle Sam, on peut tout se payer. Erreur : en Serbie, où les étés sont très chauds, les écoles sont climatisées… J’en ai discuté avec un collègue qui a de la famille en Serbie et qui s’y rend très régulièrement. Et le PIB de la Serbie n’a rien d’extraordinaire. Donc je dois dire que l’argument « les pays qui ont l’habitude se démerdent, pourquoi pas nous ? » m’agace un peu. Par définition, quand « on a l’habitude », on gère mieux que quand on n’a pas l’habitude, Lapalisse en eut dit tout autant. Mais quand il y a de très fortes chutes de neige dans le sud de l’Espagne, les habitants gèrent un peu moins bien que les Norvégiens…
     
    Le vendredi 26 juin au matin, les élèves de 3ème de mon établissement ont passé les épreuves de français du DNB. La veille, je discutais avec un collègue dont la fille était concernée. Il me dit qu’il faisait 34°C dans son appartement et, malgré les ventilateurs, sa fille – qui je le précise est une excellente élève, sérieuse et appliquée, que j’ai eu deux ans en classe – peinait à dormir et à réviser. Pas parce que l’être humain ne peut pas survivre à 34°C, mais parce qu’effectivement cette jeune fille, comme beaucoup d’entre nous, n’a pas l’habitude de ce niveau de chaleur. Après aération nocturne et installation de ventilateurs, il faisait 31°C à 9h (début de l’épreuve) dans la salle d’examen, et ça a chauffé toute la matinée. Alors on peut dire, c’est pas grave, hein en 44 à Caen. Mais le problème, c’est que parallèlement à ça, les correcteurs reçoivent ensuite des consignes de « bienveillance » (comprendre : « encore plus que d’habitude »). Résultat : oui, les élèves ont composé « à la dure »… mais leur résultat sera encore plus bidon que d’habitude ! Quel est l’intérêt ?
     
    Moi, je ne suis pas partisan de tout fermer, de tout arrêter. Je pense qu’il faut réfléchir à des adaptations raisonnables. Après, il y a aussi, parfois, des épisodes exceptionnels qui appellent peut-être des mesures particulières. Mais dire « oh ça va, il fait un peu chaud, on va pas en faire un drame, ouvre la fenêtre, allume le ventilo et ça ira bien », franchement, c’est ridicule. D’ailleurs, quand les températures montent, l’activité des centrales nucléaires n’est pas affectée ? J’en serais fort étonné. Moi aussi, j’exècre la société de pleurnichards où on prétend que rien n’est possible. Mais dans certaines circonstances particulières, il ne faut pas s’interdire de prendre quelques mesures (aménagement d’horaires, allègements…). Mardi 23 juin à midi, j’ai récupéré ma fille en phase de déshydratation : fièvre, maux de tête, état somnolent, perte d’appétit… Rassurez-vous : je ne suis pas allé enguirlander les collègues du primaire qui assuraient l’accueil comme elles le pouvaient, je n’ai pas porté plainte contre l’école. Les enseignantes ont bel et bien dit aux élèves de boire, simplement ma fille n’a pas assez bu eu égard à la température. Eh oui, elle n’a pas l’habitude de vivre à 35°C…
     
    Un dernier mot sur l’exemple des épreuves du bac de 44 à Caen : on peut se permettre de s’en émerveiller parce que, miracle, aucune bombe n’est tombée sur les candidats. Mais si ça avait été le cas, la perception de cet « exploit » serait peut-être un peu différente.

    • Descartes dit :

      @ Carloman

      [Il me semble que quelques remarques s’imposent, parce qu’il y a je trouve une propension à être dans la caricature et dans l’excès dans un sens comme dans l’autre, entre d’un côté ceux qui effectivement haussent les épaules en disant « rien n’est possible, fermons tout », et ceux qui nous disent « eh, hein, ça va les pleurnichards, en 44 on passait le baccalauréat sous les bombes (à Caen je crois) ». Est-il possible d’avoir une vision un tout petit plus équilibrée ?]

      J’essaye, j’essaye, même si, vous l’aurez compris, le message de peur et d’impuissance martelé par les médias m’exaspère.

      [Dans l’établissement scolaire (public) où je travaille, les façades ont été refaites il y a trois ou quatre ans. On nous a mis des grandes baies vitrées et un plaquage bois censé être un bon isolant. A cela s’ajoutent des rideaux occultant de médiocre qualité. Le résultat n’est pas franchement sensationnel : il fait plutôt froid l’hiver (jusqu’à 12-13°C dans certaines salles de sciences) et l’été, ben, une fois que la chaleur est bien accumulée dans les bâtiments, nous avons chaud. Alors habituellement, on dit aux élèves de s’hydrater, et puis on fait ce qu’on a à faire sans passer notre temps à pleurnicher.]

      Je n’en doute pas, et je pensais avoir été clair lorsque j’écris « Est-ce si difficile de faire la même chose chez nous ? Probablement pas, et d’ailleurs beaucoup d’enseignants et de directeurs d’école le font. Mais alors, pourquoi nos médias, au lieu de mettre en relief ceux qui se débrouillent, préfèrent nous instruire d’images de classes vides, de professeurs « en colère » ou de parents d’élèves vindicatifs ? ». Mais peut-être n’ai-je pas assez insisté sur ce point, alors permettez moi de clarifier encore ma position. Le problème, pour moi se situe au niveau du discours médiatique beaucoup plus qu’au niveau des gens. Je suis persuadé que beaucoup d’enseignants, de fonctionnaires, d’agents du privé cherchent à trouver des solutions lorsqu’ils se trouvent devant un problème. Mais ils sont de plus en plus nombreux à baisser les bras et pleurnicher, et ce n’est pas tout à fait leur faute : ils subissent quotidiennement un discours qui les pousse à ce genre de comportement. Mon reproche s’adresse beaucoup moins aux gens qui sont devenus passifs et pleurnichards qu’aux élites qui les poussent dans cette voie.

      [Toutefois, dans la semaine du 22 au 26 juin, on a atteint quand même des records de chaleur. (…). Il a donc été décidé, le lundi et le mardi, d’assurer les cours le matin seulement, et de n’assurer un accueil l’après-midi que pour les élèves qui n’avaient pas possibilité de rentrer chez eux. On peut dire que tout cela est scandaleux, qu’on aurait dû faire comme d’habitude. Je me permets quand même de faire remarquer que malheureusement, beaucoup de nos élèves ont des capacités de concentration assez faibles, et les fortes températures n’aident pas. J’entendais récemment Jancovici dire que des études scientifiques commencent à documenter le fait qu’une très forte chaleur réduit les capacités de concentration. Doit-on ne tenir aucun compte de cela ?]

      Bien sur qu’on doit en tenir compte. Mais si le rendement scolaire diminue avec la très forte chaleur, il n’est pas pour autant nul. Et mieux vaut une école au rythme ralenti que pas d’école du tout. Encore une fois, je ne dis pas qu’il faille faire comme si le problème n’existait pas. Ce qui me gêne, c’est lorsque devant le problème on baisse les bras au lieu de chercher des solutions, même insatisfaisantes, même partielles.

      [Ensuite vous écrivez « faut ouvrir les fenêtres ».]

      Non. Je ne prétends pas prescrire ce qu’il faut faire. J’écris que dans certains pays ou les hautes températures on ouvre des fenêtres, et je suppose que si on le fait c’est que cela apporte quelque avantage.

      [Malheureusement, il faut constater que nos bâtiments ne sont pas adaptés : il existe des solutions pour penser la circulation de l’air et, sans recourir à la climatisation, assurer une température plus supportable dans les bâtiments. La végétalisation des toits est aussi une solution. Dans mon établissement, les toits sont plats avec un revêtement gris anthracite… Idéal pour que ça chauffe ! Le problème est que les solutions existent, elles ont même été parfois proposées, mais la réponse est souvent évasive. Après on peut toujours dire que les canicules, c’est une semaine tous les dix ans, et donc on ne va pas engager des dépenses pour si peu.]

      Je ne pense pas avoir dit qu’il ne fallait pas penser à l’adaptation de nos bâtiments sur le long terme. Et on peut en effet discuter si l’investissement le plus intéressant pour l’éducation de nos enfants se trouve dans l’adaptation des bâtiments à un phénomène qui reste rare plutôt que de payer plus de professeurs ou de meilleurs équipements pédagogiques. Mais en attendant, il faut trouver des solutions pour pouvoir continuer à faire la classe avec les bâtiments dont on dispose. Et c’est ce point-là qui me gêne. Le discours « on est foutu, faut tout arrêter, on n’y arrivera pas » pousse à l’inaction.

      [Descartes rappelle également « le fait que dans beaucoup de pays ces températures sont fréquentes sinon habituelles ». Oui, c’est vrai, les Touaregs supportent le climat saharien. Sauf que certains d’entre nous n’ont en effet pas l’habitude, et donc je suis en effet plus affecté par les fortes températures qu’un Touareg. Désolé de ne pas être un Peul ou un Darfouri.]

      N’exagérons rien. L’Argentine, l’Afrique du Sud ou le Brésil ce n’est pas le Sahara. Dans ces pays, des hommes blancs vivent parfaitement avec des températures qui sont du même ordre que celles que nous avons aujourd’hui. Je me souviens toute mon enfance avoir été à l’école les derniers jours de décembre avec des températures voisines de 38°, et cela n’empêchait pas de passer les examens.

      [Dans les pays où ces températures « sont habituelles », les constructions et la façon de vivre sont adaptées au climat.]

      Pas tant que ça, en fait. C’est plutôt les habitudes des gens qui sont différentes. Les ventilateurs de plafond, par exemple, sont très efficaces et relativement rares en France, alors qu’ils sont habituels en Amérique Latine.

      [Le vendredi 26 juin au matin, les élèves de 3ème de mon établissement ont passé les épreuves de français du DNB. La veille, je discutais avec un collègue dont la fille était concernée. Il me dit qu’il faisait 34°C dans son appartement et, malgré les ventilateurs, sa fille – qui je le précise est une excellente élève, sérieuse et appliquée, que j’ai eu deux ans en classe – peinait à dormir et à réviser. Pas parce que l’être humain ne peut pas survivre à 34°C, mais parce qu’effectivement cette jeune fille, comme beaucoup d’entre nous, n’a pas l’habitude de ce niveau de chaleur. Après aération nocturne et installation de ventilateurs, il faisait 31°C à 9h (début de l’épreuve) dans la salle d’examen, et ça a chauffé toute la matinée. Alors on peut dire, c’est pas grave, hein en 44 à Caen. Mais le problème, c’est que parallèlement à ça, les correcteurs reçoivent ensuite des consignes de « bienveillance » (comprendre : « encore plus que d’habitude »). Résultat : oui, les élèves ont composé « à la dure »… mais leur résultat sera encore plus bidon que d’habitude ! Quel est l’intérêt ?]

      Là, je ne suis pas votre raisonnement. Que le jury prenne en compte les conditions de composition ne fait pas que les résultats soient « bidon ». Celui qui en situation normale aurait rendu une copie excellente rendra peut-être une copie moyenne, mais celui qui en situation normale aurait rendu une copie nulle rendra une copie encore plus nulle. Rajouter un ou deux points pour tenir compte de la situation ne change donc pas significativement la hiérarchie des notes.

      [Moi, je ne suis pas partisan de tout fermer, de tout arrêter. Je pense qu’il faut réfléchir à des adaptations raisonnables. Après, il y a aussi, parfois, des épisodes exceptionnels qui appellent peut-être des mesures particulières. Mais dire « oh ça va, il fait un peu chaud, on ne va pas en faire un drame, ouvre la fenêtre, allume le ventilo et ça ira bien », franchement, c’est ridicule.]

      Je suis d’accord avec vous sur le fait qu’il faille réfléchir a des adaptations raisonnables sur le long terme, et à des solutions particulières sur le court terme. Mais je ne vois pas l’intérêt « d’en faire un drame ». Oui, en ouvrant les fenêtres, en mettant des ventilos, en couvrant les vitres de papier alu, en faisant boire beaucoup d’eau aux étudiants, on ne s’en sort pas trop mal. Je parle de mon expérience.

      [D’ailleurs, quand les températures montent, l’activité des centrales nucléaires n’est pas affectée ? J’en serais fort étonné.]

      Certainement. Mais on n’arrête pas la production au motif que dans la salle des machines il fait trop chaud pour travailler. On met des souffleries, on fait rentrer des palettes d’eau fraîche, on rallonge les pauses, on met quelquefois des groupes froids pour refroidir les équipements critiques, et roule ma poule. Souvenez-vous de l’été 2003, quand on a arrosé le bâtiment réacteur de Fessenheim pour gagner quelques degrés. L’engeance médiatique a ridiculisé l’initiative, parlant de « imprévision » et de « improvisation », mais il n’empêche qu’on a pu maintenir le réacteur en fonctionnement.

      [Moi aussi, j’exècre la société de pleurnichards où on prétend que rien n’est possible. Mais dans certaines circonstances particulières, il ne faut pas s’interdire de prendre quelques mesures (aménagement d’horaires, allègements…).]

      C’est exactement ce que j’ai dit dans mon article. Mon encouragement va aux gens qui prennent des initiatives pour trouver des solutions pour maintenir autant que faire se peut le service. Je n’ai jamais dit qu’il fallait faire comme si de rien n’était.

      [Mardi 23 juin à midi, j’ai récupéré ma fille en phase de déshydratation : fièvre, maux de tête, état somnolent, perte d’appétit… Rassurez-vous : je ne suis pas allé enguirlander les collègues du primaire qui assuraient l’accueil comme elles le pouvaient, je n’ai pas porté plainte contre l’école. Les enseignantes ont bel et bien dit aux élèves de boire, simplement ma fille n’a pas assez bu eu égard à la température. Eh oui, elle n’a pas l’habitude de vivre à 35°C…]

      Je ne peux qu’applaudir votre réaction. Oui, les gens font ce qu’ils peuvent, et il faut habituer les gens à gérer ces grosses chaleurs – notamment en buvant beaucoup, habitude que les Français n’ont pas nécessairement. En Israël, personne ne sort de chez soi sans sa petite bouteille d’eau. Et bien, il faudra s’habituer à faire pareil.

      [Un dernier mot sur l’exemple des épreuves du bac de 44 à Caen : on peut se permettre de s’en émerveiller parce que, miracle, aucune bombe n’est tombée sur les candidats. Mais si ça avait été le cas, la perception de cet « exploit » serait peut-être un peu différente.]

      Je ne le crois pas. Pensez que si les candidats étaient restés chez eux, la probabilité de se faire tuer par une bomber aurait été la même…

  4. Cocorico dit :

    Cela va peut-être vous paraître ridicule, mais puisque on évoque la présidentielle, j’aimerais ici écrire a propos des choix vestimentaires discutables de Marine Le Pen. Cette dernière s’est en effet adressée aux français… en débardeur. On me dira qu’il fait chaud, mais il me semble que tout les politiques font l’effort de porter un costard-cravate ou au moins d’enfiler une chemise. On me dira aussi qu’il vaut mieux juger un candidat à ses idées plutôt qu’à son style vestimentaire, mais j’aimerais tout de même que nos dirigeants fassent preuve d’un minimum de prestance, d’un minimum de ” common dency “, ce qui implique de ne pas se présenter en débardeur devant ses potentiels électeurs. Franchement, imagine-t-on mongénéral donner une interview en marcel ?

    • Descartes dit :

      @ Cocorico

      [Cela va peut-être vous paraître ridicule, mais puisque on évoque la présidentielle, j’aimerais ici écrire a propos des choix vestimentaires discutables de Marine Le Pen. Cette dernière s’est en effet adressée aux français… en débardeur.]

      Pas tout à fait. Il est vrai qu’elle portait un haut qui laissait les épaules nues, mais c’était un vêtement de qualité qui d’ailleurs était très esthétique.

      [On me dira qu’il fait chaud, mais il me semble que tout les politiques font l’effort de porter un costard-cravate ou au moins d’enfiler une chemise.]

      Que voulez-vous, les règles vestimentaires permettent aux femmes une fantaisie qui est interdite aux hommes. Souvenez-vous de la robe légère à fleurs portée par une députée écologiste, ou bien aux sandales portées par pas mal de femmes politiques. Dans le contexte d’un meeting « hors les murs », un homme pourra apparaître en chemise manches courtes et sans veste. Mais guère plus.

  5. jo dit :

    “l’aversion au risque, caractéristique des pays à tradition paysanne”. Quel rapport entre les deux ? Vous pouvez développé cette affirmation.

    • Descartes dit :

      @ jo

      [“l’aversion au risque, caractéristique des pays à tradition paysanne”. Quel rapport entre les deux ? Vous pouvez développé cette affirmation.]

      C’est quelque chose qui m’a frappé quand j’ai travaillé avec des Britanniques ou des Hollandais. Il y a dans les pays à tradition maritime et industrielle une facilité à prendre des risques qu’on ne retrouve pas en France ou en Espagne. On le voit d’ailleurs dans les choix d’épargne. Dans les pays à tradition paysanne on voit une préference pour les investissement à capital garanti, la pierre ou la terre. Alors que chez les Britanniques ou les Hollandais on va plutôt sur les actifs financiers.

  6. Bertrand dit :

    Bonjour
    Ah qu’il est douloureux d’être autant d’accord avec un crypto(?)communiste…
    Bon, votre question sur la raison de l’usage de la peur dans les médias, elle est feinte, c’est-ce pas ? C’est évidemment, naturellement, systémiquement parce qu’elle augmente l’audience, leur carburant. Le jour où Candide aura une bonne médiamétrie, tout ira bien dans le meilleur des mondes au JT.
    Peut-être les tendances ne sont-elles pas éternelles : avez-vous remarqué l’accalmie du sexe à la télévision et au cinéma, en comparaison de la fin 20e siècle ? The Economist s’en est fait l’écho, data à l’appui.Alors peut-être, un jour, la peur passera-t-elle de mode pour attirer le chaland.

    • Descartes dit :

      @ Bertrand

      [Ah qu’il est douloureux d’être autant d’accord avec un crypto(?)communiste…]

      Des fois, j’éprouve le même sentiment en me trouvant d’accord avec certains libéraux… mais je récuserai avec la dernière rigueur l’adjectif « crypto ». Je ne pense pas avoir caché mes positions, qui sont et restent rigoureusement « communistes ». Seulement, mes affinités idéologiques vont à une branche bien particulière du communisme, celui des « marxistes réalistes »…

      [Bon, votre question sur la raison de l’usage de la peur dans les médias, elle est feinte, c’est-ce pas ? C’est évidemment, naturellement, systémiquement parce qu’elle augmente l’audience, leur carburant.]

      C’est bien ce que je dis. Mais la question demeure : pourquoi les « audiences » sont attirées par ce discours ? Pourquoi aimons nous regarder des gens qui nous expliquent que nous devons avoir peur de tout ? Pourquoi un reportage sur l’effondrement d’un pont intéresse plus que celui sur sa construction ? On a fait une série sur l’accident de Tchernobyl, on n’en a fait aucune à ma connaissance sur l’aventure que fut la construction des grands barrages, ou celle du programme nucléaire.

      [Peut-être les tendances ne sont-elles pas éternelles : avez-vous remarqué l’accalmie du sexe à la télévision et au cinéma, en comparaison de la fin 20e siècle ? The Economist s’en est fait l’écho, data à l’appui. Alors peut-être, un jour, la peur passera-t-elle de mode pour attirer le chaland.]

      Je ne crois pas que ce soit la même chose. La libération – si l’on peut utiliser ce mot – sexuelle de la fin du XXème siècle a été une parenthèse dans une tradition qui tendait au contraire a mettre les questions sexuelles en dehors du regard public. Elle a provoqué un retour de bâton puritain, et la parenthèse s’est refermée, mettant d’ailleurs en grave difficulté tous ceux qui à un moment où un autre ont cru que la fête continuerait indéfiniment.

      La peur, elle, nous a toujours attirés. La structure des contes de fées en témoigne. Ce qui est nouveau, c’est l’intrusion du discours de peur dans le domaine politique et social. La BBC avait fait je crois une série documentaire qui montrait très bien comment on était passé d’un discours politique ou la fonction du gouvernant était de créer des lendemains qui chantent à un discours ou le politicien est là pour nous protéger des innombrables dangers qui nous menacent. Pour donner un exemple de chez nous, on est passé de « changer la vie » à « lutter contre le réchauffement climatique/la criminalité/le racisme » (rayer la mention inutile).

  7. Patch dit :

    Oui, au risque de vous étonner, je pense qu’il est urgent réhabiliter l’esprit d’entreprise. Mais pour cela, il faut d’abord arracher ce concept à la droite, qui lui donne un sens restrictif…

    Merci ! Dans ce paragraphe, vous venez d’apporter une formulation limpide sur un sujet qui m’anime fréquemment. Ce concept d’entrepreneurs héroïque, élément providentiel de la reconstruction de notre société est tout simplement restrictif c’est une évidence, et l’exclusion des non labellisés “entrepreneurs” /  “prince de la tech” / “blah blah” est tout simplement une voie sans issue. 

    • Descartes dit :

      @ Patch

      [Merci ! Dans ce paragraphe, vous venez d’apporter une formulation limpide sur un sujet qui m’anime fréquemment. Ce concept d’entrepreneurs héroïque, élément providentiel de la reconstruction de notre société est tout simplement restrictif c’est une évidence, et l’exclusion des non labellisés “entrepreneurs” / “prince de la tech” / “blah blah” est tout simplement une voie sans issue.]

      C’est quelque chose que j’ai appris dans ma jeunesse au PCF – encore un bon exemple de la manière dont ce parti formait ses militants il n’y a pas si longtemps. Il ne faut jamais laisser à l’adversaire le monopole des concepts et des symboles puissants. Laisser des concepts comme la nation ou la patrie, des symboles comme le drapeau tricolore ou la Marseillaise à la droite, c’est une erreur capitale, parce qu’on ne pense qu’avec des concepts, qu’on ne mobilise qu’avec des symboles.

      « l’esprit d’entreprise » fait partie de ces concepts puissants que beaucoup de progressistes ont négligé pour en laisser le monopole aux néolibéraux. On a laissé se diffuser une idéologie où l’esprit d’entreprise est réservé en quelque sorte réservé au secteur privé – et en particulier aux capitalistes – censés être les seuls à « prendre des risques », alors que le secteur public apparaissait comme frileux et opposé à l’initiative et la prise de risque. Je pense que le camp progressiste doit reconquérir ces concepts et ces symboles. Les drapeaux qu’on laisse tomber, les statues qu’on abat son inévitablement récupérées par nos adversaires.

      • Lafleur dit :

        [Ce n’est pas tout à fait ce que je voulais dire. Pour moi, un concept « n’exprime » rien. Un concept est puissant lorsqu’il permet de construire une théorie qui explique le réel. Et il ne faut jamais laisser ce genre de concept à ses adversaires. Pensez par exemple à la question de l’identité. Il y a autour de l’identité un certain nombre de concepts que la gauche à laissé sur le côté, jugeant « réactionnaire » de parler de ces sujets. Conséquence : la gauche est aujourd’hui incapable de penser la question.]
        Je comprends votre remarque et je la partage. Un concept n’est pas puissant parce qu’il serait simplement un symbole, mais parce qu’il permet de penser le réel et de construire une explication cohérente de celui-ci. C’est justement pourquoi il ne faut pas abandonner certains concepts à ses adversaires et: renoncer à les penser, c’est souvent leur laisser le monopole de leur définition et de leur usage. Notre « gauche » ne doit pas seulement défendre des valeurs, elle doit aussi être capable de produire les concepts qui permettent de comprendre le monde.

    • Lafleur dit :

      [Il ne faut jamais laisser à l’adversaire le monopole des concepts et des symboles puissants]
      Je suis pleinement d’accord avec cette idée. Il ne faut jamais abandonner à l’adversaire les concepts qui expriment l’émancipation humaine. Vous avez raison de vouloir reconquérir l’« esprit d’entreprise », dès lors qu’on l’entend comme la capacité de chacun à prendre des initiatives, à créer, à transformer le réel, et non comme le privilège du seul capital. Il me semble cependant que cette reconquête suppose de dépasser la figure de l’individu réduit au consommateur, entretenu dans la peur et la moraline, pour réhabiliter le producteur:  travailleur, chercheur, enseignant, ingénieur, soignant…  comme sujet de l’initiative, de la responsabilité et de la création. C’est aussi, le sens de la réflexion d’Einstein dans « Pourquoi le socialisme? »rendre aux producteurs la maîtrise de leur travail et de leur avenir. Le concept le plus important à reconquérir est donc celui de « producteur ».  Car c’est lui qui réunit l’ouvrier, le paysan, l’ingénieur, le chercheur, l’enseignant, le soignant, le fonctionnaire… tous ceux qui, par leur travail, produisent et transforment la société. C’est sans doute le concept que la gauche a le plus abandonné depuis des  décennies, alors qu’il permet précisément de réarticuler le travail, l’initiative, la création et l’intérêt général.

      • Descartes dit :

        @ Lafleur

        [« Il ne faut jamais laisser à l’adversaire le monopole des concepts et des symboles puissants » Je suis pleinement d’accord avec cette idée. Il ne faut jamais abandonner à l’adversaire les concepts qui expriment l’émancipation humaine.]

        Ce n’est pas tout à fait ce que je voulais dire. Pour moi, un concept « n’exprime » rien. Un concept est puissant lorsqu’il permet de construire une théorie qui explique le réel. Et il ne faut jamais laisser ce genre de concept à ses adversaires. Pensez par exemple à la question de l’identité. Il y a autour de l’identité un certain nombre de concepts que la gauche à laissé sur le côté, jugeant « réactionnaire » de parler de ces sujets. Conséquence : la gauche est aujourd’hui incapable de penser la question.

        [Vous avez raison de vouloir reconquérir l’« esprit d’entreprise », dès lors qu’on l’entend comme la capacité de chacun à prendre des initiatives, à créer, à transformer le réel, et non comme le privilège du seul capital. Il me semble cependant que cette reconquête suppose de dépasser la figure de l’individu réduit au consommateur, entretenu dans la peur et la moraline, pour réhabiliter le producteur: travailleur, chercheur, enseignant, ingénieur, soignant… comme sujet de l’initiative, de la responsabilité et de la création.]

        Tout à fait d’accord. C’est pourquoi je rappelle chaque fois que j’ai l’occasion que le travail est justement la seule activité humaine qui transforme le réel.

  8. Cocorico dit :

    ” Comment et pourquoi sommes-nous arrivés à cette situation ? Je n’ai pas une bonne réponse à cette question. J’ai du mal à voir quel est le groupe social qui gagne quelque chose à ce climat de terreur qui conduit par ailleurs à l’immobilisme. ”
     
    Je peux formuler une hypothèse à ce propos. Pour agir sur le monde, il faut en comprendre les mécanismes, ce qui implique rigueur, méthode et discipline. Or, les classes intérmédiaires, de votre propre aveu, ont tendance à dévaloriser ces valeurs aux yeux du grand public, car elles pourraient mener des enfants venus du bas à concurrencer des enfants venus du haut. Mieux vaut alors maintenir la foule dans l’illusion que le monde est incontrôlable et qu’il vaut mieux en avoir peur que de chercher à le cerner. D’autant plus que, qui dit apprentissage dit transmission, et que qui dit transmission dit dépendance à l’autre. Cela entre en conflit avec l’individualisme prôné par les classes intérmédiaires, non ?

    • Descartes dit :

      @ Cocorico

      [Je peux formuler une hypothèse à ce propos. Pour agir sur le monde, il faut en comprendre les mécanismes, ce qui implique rigueur, méthode et discipline. Or, les classes intermédiaires, de votre propre aveu, ont tendance à dévaloriser ces valeurs aux yeux du grand public, car elles pourraient mener des enfants venus du bas à concurrencer des enfants venus du haut. Mieux vaut alors maintenir la foule dans l’illusion que le monde est incontrôlable et qu’il vaut mieux en avoir peur que de chercher à le cerner.]

      C’est une explication attractive, mais elle présente à mon sens une grande faiblesse. Les couches sociales qui semblent les plus intoxiquées par ce discours sont justement… les classes intermédiaires ! Mon parcours professionnel m’amène à être en contact permanent avec des collègues qui viennent de ces couches, et notamment de la strate supérieure. Et je suis toujours surpris de voir à quel point leurs propres enfants – qui pourtant ont tous les outils intellectuels et sociaux pour réussir dans la vie – sont perméables à ce discours de peur et à la tentation de l’immobilisme. Quand on voit les enfants d’un couple dont lui est polytechnicien et « corpsard » des Mines et elle normalienne envisager un avenir d’influenceur parce que « on n’a pas besoin de faire des études », et que de toute façon « les diplômes ne serviront bientôt à rien », on se dit qu’il y a un problème.

  9. Claustaire dit :

    [Peur de tout et de rien] ?
    [A toute heure, c’est le grand défilé des victimes de tout et de rien, … du réchauffement climatique…]
     
    Même pas peur, nous faudrait-il donc dire face au réchauffement climatique, ce phénomène mondial, annoncé par des experts climatiques du monde entier, et dont nous voyons et vivons de plus en plus souvent les conséquences catastrophiques, phénomène dont est directement et principalement responsable notre (im)périssable mode de vie et de consommation d’énergies fossiles émettrice chaque année de davantage de gaz carbonique (et donc d’effet de serre) que la nature ne peut en stocker sous forme de carbone.
     
    Réchauffement global plus rapide encore que certaines prévisions, tant se produisent des effets cumulatifs. Dégradation tellement plus rapide que les possibles infléchissements de notre mode de vie (à supposer même que nous y consentions planétairement ensemble)… au point que même les plus cyniques ne peuvent plus dire “Après nous le Déluge”, tant souvent ils ont déjà les pieds dans l’eau ou la tête ébouillie.
     
    [Peurs auxquelles nos élites médiatiques se complaisent…]
    Nos ‘puissances’ (plutôt qu’élites) médiatiques, certes, puisqu’elles savent que toute peur agitée est une pute à clics sur leurs articles ou vidéos. Mais nos politiques, au contraire, du moins ceux qui aspirent réellement au pouvoir (soit pour y rester soit pour y arriver) ne semblent guère se soucier de médiatiser la gravité de la situation et l’urgence (désespérée) de tenter d’y remédier, faute d’oser promouvoir les efforts et sacrifices qu’il y faudrait..
     
     “N’ayez pas peur !“, se complait ou s’oblige (selon le message évangélique d’un Bon Dieu, Père protecteur tout Puissant) à nous dire l’infaillible tête de l’Eglise universelle… enseignant par ailleurs quelque divin et intelligent dessein, qui ne peut, quand même pas, programmer la fin de l’humanité et de toute sa sainte Création…
     
    N’ayez peur de rien, sauf de votre peur”, nous disent tant les philosophes (laïques) que le bon sens (et l’expérience).
     
    Pour ma part, je n’ai (quasiment) plus peur de ma peur, je me suis résigné, résigné à la résignation, à l’impuissance, aux catastrophes à venir (le toit de la vieille maison qu’on n’entretient même plus scrupuleusement tant on le sait tout entier à la merci de la prochaine fatale tempête), à la maladie (quasi inévitable) et à la mort (vécue peut-être même comme une possible chance d’en sortir au plus vite)…

    Bien à vous, frères humains qui en même temps que moi (sur)vivez, de profundis...
     
    Bien à vous, frères qui en même temps que moi (sur)vivez.
     
     

    • Descartes dit :

      @ Claustaire

      [Même pas peur, nous faudrait-il donc dire face au réchauffement climatique, ce phénomène mondial, annoncé par des experts climatiques du monde entier, et dont nous voyons et vivons de plus en plus souvent les conséquences catastrophiques, (…)]

      Je ne vois pas quel est l’intérêt d’avoir peur. Est-ce que la peur évite le danger ? Non. Est-ce qu’elle permet de choisir rationnellement les meilleures solutions, les meilleures mesures pour attenuer les conséquences ? Pas davantage. Alors, qu’el est l’intérêt de crier « j’ai peur » ?

      [(…) phénomène dont est directement et principalement responsable notre (im)périssable mode de vie et de consommation d’énergies fossiles émettrice chaque année de davantage de gaz carbonique (et donc d’effet de serre) que la nature ne peut en stocker sous forme de carbone.]

      Si cela vous fait plaisir de vous frapper la poitrine, ne vous privez surtout pas. Mais personnellement, comme je l’ai dit, « je préfère allumer une bougie que de maudire l’obscurité ». J’a passé ma vie à défendre le nucléaire, énergie décarbonée, contre des gens qui expliquaient que la « vraie » priorité était de fermer les centrales. Alors, je ne me sens pas particulièrement coupable.

      [Réchauffement global plus rapide encore que certaines prévisions, tant se produisent des effets cumulatifs. Dégradation tellement plus rapide que les possibles infléchissements de notre mode de vie (à supposer même que nous y consentions planétairement ensemble)… au point que même les plus cyniques ne peuvent plus dire “Après nous le Déluge”, tant souvent ils ont déjà les pieds dans l’eau ou la tête ébouillie.]

      Et on fait quoi ? Si je suis votre raisonnement, on ne peut rien faire. Et donc autant ne pas y penser. A quoi bon pleurnicher sur ce qui n’a pas de remède ? Comme disaient si sagement les Shadock, « s’il n’y a pas de solution, il n’y a pas de problème ».

      [Mais nos politiques, au contraire, du moins ceux qui aspirent réellement au pouvoir (soit pour y rester soit pour y arriver) ne semblent guère se soucier de médiatiser la gravité de la situation et l’urgence (désespérée) de tenter d’y remédier, faute d’oser promouvoir les efforts et sacrifices qu’il y faudrait..]

      Mais si, mais si… entre les écologistes qui avaient fait de la fermeture des centrales nucléaires une priorité mais qui expliquent aujourd’hui qu’ils avaient tout prévu, et les différents « plans climatisation » proposés à droite, vous n’avez que l’embarras du choix.

      [“N’ayez pas peur !“, se complait ou s’oblige (selon le message évangélique d’un Bon Dieu, Père protecteur tout Puissant) à nous dire l’infaillible tête de l’Eglise universelle… enseignant par ailleurs quelque divin et intelligent dessein, qui ne peut, quand même pas, programmer la fin de l’humanité et de toute sa sainte Création…]

      J’ai pas très bien compris le sens de ce paragraphe. Et c’est un euphémisme.

      “N’ayez peur de rien, sauf de votre peur”, nous disent tant les philosophes (laïques) que le bon sens (et l’expérience).

      [Pour ma part, je n’ai (quasiment) plus peur de ma peur, je me suis résigné, résigné à la résignation, à l’impuissance, aux catastrophes à venir (le toit de la vieille maison qu’on n’entretient même plus scrupuleusement tant on le sait tout entier à la merci de la prochaine fatale tempête), à la maladie (quasi inévitable) et à la mort (vécue peut-être même comme une possible chance d’en sortir au plus vite)…]

      Et donc vous pouvez jouir de « notre mode de vie » si néfaste sans avoir mauvaise conscience. Après nous, le déluge…

      • Claustaire dit :

        En fait, c’est peut-être de voir combien des gens intelligents et bien informés comme vous peuvent s’obstiner à ne pas comprendre ce qu’on leur dit (ou suggère) qui pourrait bien rendre définitivement défaitiste.
         
        Il faut dire qu’on vous interpelle si souvent sur tant de sujets qu’il vous faut parfois, fatalement, faire des lectures et réponses rapides.
         
        Et, de profundis du désespoir, ne restera que l’humour noir : 
         
        https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/07/12/nous-sommes-coinces-dans-une-dystopie-climatique-un-scenario-de-comedie-noire-ou-le-grotesque-le-dispute-a-la-farce-orwellienne_6722848_3232.html
         
         

        • Descartes dit :

          @ Claustaire

          [En fait, c’est peut-être de voir combien des gens intelligents et bien informés comme vous peuvent s’obstiner à ne pas comprendre ce qu’on leur dit (ou suggère) qui pourrait bien rendre définitivement défaitiste.]

          Plus saisissant est de voir combien de gens intelligents et bien informés comme vous s’obstinent à croire que parce qu’on comprend votre position on est obligé de la partager. Et bien non : je pense avoir parfaitement compris votre raisonnement, mais je ne le partage pas. Contrairement à vous, je suis persuadé que nous avons des moyens d’agir sur notre environnement.

          [Et, de profundis du désespoir, ne restera que l’humour noir : (…)]

          Encore un bon exemple du terrorisme intellectuel écologiste façon « Le Monde ». Un article qui mélange tout pour faire passer son message militant. Pour ne donner qu’un exemple, l’article affirme que « il existe ainsi un large consensus pour dire que l’agroécologie est l’un des leviers d’adaptation de l’agriculture au réchauffement ». Admettons. Mais voilà la suite : « Or, non seulement l’agriculture biologique n’a pas augmenté ces dernières années, contrairement aux ambitions de la stratégie nationale bas carbone, mais la France est le seul grand pays agricole européen à avoir perdu des surfaces conduites en agriculture biologique ». Quel rapport entre « l’agroécologie » et « l’agriculture biologique » ? Aucun. Quel effet de « l’agriculture biologique » sur le réchauffement ? Nul. Il faut rappeler ici que, contrairement à l’agroécologie qui consiste en un ensemble de pratiques d’adaptation de l’agriculture, l’agriculture biologique consiste simplement à s’abstenir d’utiliser certains pesticides ou fertilisant – autrement dit, aucun effet sur le climat.

          Un bon conseil : si vous voulez réfléchir sérieusement à ces sujets, évitez les articles de Foucart…

          • Claustaire dit :

            Il se trouve qu’agroécologie et agriculture biologique sont deux réponses possibles et complémentaires aux problèmes environnements et climatiques qui se posent.  Je ne vois pas ce qu’on peut trouver d’amusant à constater la régression de l’agriculture biologique qui est une des réponses agroécologiques à ces problèmes. Ne cédez-vous pas à une forme de régression  intellectuelle dans votre attaque finale ad hominem ?

            • Descartes dit :

              @ Claustaire

              [Il se trouve qu’agroécologie et agriculture biologique sont deux réponses possibles et complémentaires aux problèmes environnements et climatiques qui se posent.]

              Non. “Il se trouve” que l’agriculture biologique n’a aucun rapport aux problèmes climatiques (et c’était là le sujet de l’article de Foucart). L’article en question montre comment, alors qu’on parle de la question climatique, un journaliste peut partir d’un “consensus” sur l’agroécologie pour, grâce à un glissement sémantique, plaider pour sa marotte, l’agriculture biologique, qui n’a aucun rapport avec l’affaire.

              [Je ne vois pas ce qu’on peut trouver d’amusant à constater la régression de l’agriculture biologique qui est une des réponses agroécologiques à ces problèmes.]

              Ce qui est amusant, c’est de constater qu’on fait de l’agriculture biologique une “réponse” à la question climatique, alors que ce n’est pas le cas, pour les besoins de la cause.

              [Ne cédez-vous pas à une forme de régression intellectuelle dans votre attaque finale ad hominem ?]

              Au contraire, je combats une régression intellectuelle, celle qui consiste à tout mélanger.

  10. Claustaire dit :

    Je voulais aussi vous mettre le lien sur cet article du Monde.fr j’aujourd’hui : 
    Ma résignation semble, hélas, assumée par bien des gens, même (et surtout) le monde politiquequi semble avoir même peur d’évoquer certaines questions, tant il aurait peur… de faire peur…
     
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/07/11/notre-modele-de-societe-fondee-sur-la-hausse-continue-de-l-abondance-est-en-faillite-et-les-politiques-regardent-ailleurs_6722700_3232.html
     

    • Descartes dit :

      @ Claustaire

      [Je voulais aussi vous mettre le lien sur cet article du Monde.fr j’aujourd’hui : (…) Ma résignation semble, hélas, assumée par bien des gens, même (et surtout) le monde politique qui semble avoir même peur d’évoquer certaines questions, tant il aurait peur… de faire peur…]

      Au contraire : cet article ne fait que reprendre un discours « terroriste » qu’on entend dans la bouche de pas mal d’hommes politiques. On peut le résumer de la manière suivante : « avec la fin des « trente glorieuses », la croissance est devenue faible et donc la taille du gâteau à partager n’augmente que très lentement. Les Français refusent d’accepter cette réalité, et pour continuer à augmenter le pouvoir d’achat, on s’endette ». Et la conclusion est évidente : il faut regarder la réalité en face et réduire le pouvoir d’achat.

      Le problème, c’est que ce discours oublie un point capital. A la fin des « trente glorieuses », non seulement la taille du gâteau à partager s’est mise à augmenter plus lentement, mais surtout on a changé radicalement le partage du gâteau en question. Depuis quarante ans, la part de ce gâteau qui rémunère le travail diminue, alors que celle qui va à la rémunération du capital augmente. Plus de dix points de PIB ont ainsi été transférées. Et si l’on s’endette, c’est moins pour maintenir le pouvoir d’achat des plus modestes que pour maintenir les profits des plus affluents…

      Alors, regardons la réalité en face : il faut commencer par rétablir un partage plus équitable du gâteau. Une fois qu’on aura fait ça, on pourra discuter. C’est cette solution que le discours “terroriste” d’articles comme celui que vous citez cherche à éviter.

      • Claustaire dit :

        Pourquoi opposez-vous la prise de conscience que le gâteau ne pourra plus augmenter comme il le fit naguère et le fait qu’il faille mettre fin à l’injustice fiscale qui depuis des décennies favorise le capital au détriment du travail ?

        • Descartes dit :

          @ Claustaire

          [Pourquoi opposez-vous la prise de conscience que le gâteau ne pourra plus augmenter comme il le fit naguère et le fait qu’il faille mettre fin à l’injustice fiscale qui depuis des décennies favorise le capital au détriment du travail ?]

          Je ne les oppose nullement. Je dis simplement que ce sont deux choses différentes. L’article que vous citez mentionne le premier point, mais ne cite pas le second.

      • Claustaire dit :

        Extrait de l’article mis en lien, que vous aurez lu trop rapidement, et qui dit exactement ce que vous lui reprochez de ne pas dire (nécessité de questionner la répartition du gâteau) : 
        “A l’approche d’une élection présidentielle, cela ouvre d’importants questionnements collectifs sur la répartition des efforts entre classes sociales,”
         
         

        • Descartes dit :

          @ Claustaire

          [Extrait de l’article mis en lien, que vous aurez lu trop rapidement, et qui dit exactement ce que vous lui reprochez de ne pas dire (nécessité de questionner la répartition du gâteau): “A l’approche d’une élection présidentielle, cela ouvre d’importants questionnements collectifs sur la répartition des efforts entre classes sociales,”]

          Objection, votre honneur. Moi, je reproche à l’article de ne pas évoquer la question de la “répartition du GATEAU”, alors que l’article, lui, ne parle de que la “répartition de l’EFFORT”. Ce n’est pas du tout la même chose. Je ne pense pas qu’il soit légitime de répartir les “efforts” pour équilibrer un système dont le déséquilibre vient du fait qu’une classe sociale a annexé l’essentiel du gâteau.

          • Claustaire dit :

            Il faut pourtant que la classe sociale ‘ayant annexé l’essentiel du gâteau’ ‘fasse des efforts’ pour en céder une part, si on veut viser quelque équilibre nouveau, non ?

            • Descartes dit :

              @ Claustaire

              [Il faut pourtant que la classe sociale ‘ayant annexé l’essentiel du gâteau’ ‘fasse des efforts’ pour en céder une part, si on veut viser quelque équilibre nouveau, non ?]

              Absolument pas. On peut parfaitement réserver les « efforts » aux couches populaires, comme cela se fait depuis trente ou quarante ans. Après tout, pourquoi changer les bonnes habitudes ?

              C’est là où se situe le problème. Les classes dominantes se sont appropriées le gâteau, et ont acheté la paix sociale en maintenant partiellement le niveau de vie des couches populaires par l’emprunt. Maintenant, elles disent « on ne peut plus emprunter, donc il faudra réduire le niveau de vie des couches populaires ». Personne ne rappelle qu’on pourrait aussi reprendre aux classes dominantes une part du gâteau…

  11. @descartes 
    “pourquoi nos médias, au lieu de mettre en relief ceux qui se débrouillent, préfèrent nous instruire d’images de classes vides, de professeurs « en colère » ou de parents d’élèves vindicatifs ?”
    => La réponse la plus simple et la plus structurelle est que les média (du moins les grands média audiovisuels, ce ne serait pas vrais des revues de réflexion, etc.) exploitent le biais de négativité, qui nous pousse à nous intéresser et à retenir prioritairement les informations négatives, inquiétantes, etc. On peut d’ailleurs remarquer que dès l’apparition d’une presse papier de masse, à la fin du XIXème siècle, les “une” à scandale ou inquiétantes n’ont pas manqué, c’est un mécanisme élémentaire pour attirer l’attention… Personne n’est excité ou interpellé par les trains qui arrivent à l’heure. Une catastrophe quelconque se vend mieux qu’une étude sur les causes qui sous-tendent le bonheur dans les pays les plus heureux du monde, etc.
    S’agissant du victivisme, les causes sont moins structurelles puisque le développement du phénomène est plus récent (François Azouvi a écrit un livre sur le sujet intitulé “du héros à la victime”). Mais une explication simple (toujours pour les grands média audiovisuelle) est que l’émotion brute attire plus l’attention que de longs raisonnements compliqués…
    On pourrait aussi être un peu optimiste et penser qu’une partie desdites victimes dénoncent des maux réels et que leur médiatisation accrue manifeste un progrès moral de notre société qui est davantage portée à les écouter. Par exemple, dans l’affaire Patrick Bruel (ou dans l’affaire Patrick Poivre d’Arvor), les plus anciennes plaignantes dénoncent des faits qui auraient eu lieu au début des années 1990. Il faudrait étudier les média de l’époque : étaient-ils aussi intéressés à traiter ce genre de plaintes ? étais-ce intéressant ? Vendeur ? Légitime ?

    • Descartes dit :

      @ Johnathan R. Razorback

      [“pourquoi nos médias, au lieu de mettre en relief ceux qui se débrouillent, préfèrent nous instruire d’images de classes vides, de professeurs « en colère » ou de parents d’élèves vindicatifs ?”
      => La réponse la plus simple et la plus structurelle est que les média (du moins les grands média audiovisuels, ce ne serait pas vrais des revues de réflexion, etc.) exploitent le biais de négativité, qui nous pousse à nous intéresser et à retenir prioritairement les informations négatives, inquiétantes, etc.]

      Votre explication me rappelle la formule « pourquoi votre fille n’entend pas ? Parce qu’elle est sourde ». Vous parlez d’un « biais de négativité », mais qu’est ce qui provoque ce biais ? Est-il universel, ou répond-t-il à des conditions sociales et politiques particulières ? Prenez par exemple la production intellectuelle des soixante-huitards : elle avait beaucoup de défauts, mais elle n’était pas particulièrement « négative », au contraire.

      [On peut d’ailleurs remarquer que dès l’apparition d’une presse papier de masse, à la fin du XIXème siècle, les “une” à scandale ou inquiétantes n’ont pas manqué, c’est un mécanisme élémentaire pour attirer l’attention… Personne n’est excité ou interpellé par les trains qui arrivent à l’heure. Une catastrophe quelconque se vend mieux qu’une étude sur les causes qui sous-tendent le bonheur dans les pays les plus heureux du monde, etc.]

      Personne n’est interpellé par les trains qui arrivent à l’heure… quand les trains qui arrivent à l’heure sont la majorité. C’est quand le train qui arrive en retard est l’exception qu’il devient une information (« qu’un chien morde un homme est un fait divers, qu’un homme morde un chien c’est un scoop »). Mais je suis assez vieux pour me souvenir d’une époque où les bonnes nouvelles pouvaient faire la « une », où le premier vol d’une fusée, le premier pas sur la lune, l’inauguration d’un barrage ou d’un TGV faisait une « story » très convenable… Même les épidémies étaient présentées sous un jour optimiste, montrant les moyens que les gens trouvaient pour la combattre (on peut le voir dans la manière dont l’épidémie de grippe de 1968, pourtant assez meurtrière, était présentée). Je pense que la volonté de faire peur, de nous présenter un ensemble de dangers qui nous guettent en permanence, c’est un fait nouveau.

      S’agissant du victivisme(…) une explication simple (toujours pour les grands média audiovisuelle) est que l’émotion brute attire plus l’attention que de longs raisonnements compliqués…]

      Possible. Mais l’émotion n’est pas forcément du côté de la victime. Le héros, lui aussi, est un sujet d’émotion. Pourquoi cherche-t-on à nous faire identifier avec les victimes, plutôt qu’avec les héros ?

      [On pourrait aussi être un peu optimiste et penser qu’une partie desdites victimes dénoncent des maux réels et que leur médiatisation accrue manifeste un progrès moral de notre société qui est davantage portée à les écouter. Par exemple, dans l’affaire Patrick Bruel (ou dans l’affaire Patrick Poivre d’Arvor), les plus anciennes plaignantes dénoncent des faits qui auraient eu lieu au début des années 1990. Il faudrait étudier les média de l’époque : étaient-ils aussi intéressés à traiter ce genre de plaintes ? étais-ce intéressant ? Vendeur ? Légitime ?]

      Je vous trouve bien optimiste. D’abord, parce que je ne peux pas m’empêcher de penser que les « faits » qui peuvent motiver une dénonciation trente ans plus tard doivent être pris avec beaucoup de précautions. C’est une expérience que vous pouvez faire vous-même : faites décrire par des membres de votre famille une pièce telle qu’elle était il y a trente ans, et vous verrez que vous obtiendrez des descriptions assez différentes. Notre mémoire n’est pas comme la mémoire d’un ordinateur. Nous mémorisons par association, et c’est pourquoi nos souvenir changent avec le temps. Nous pouvons même « reconstruire » des souvenirs qui n’ont aucun fondement dans les faits. Jean Piaget fournit un exemple intéressant : il se souvenait qu’enfant, il avait fait l’objet d’une tentative d’enlèvement par un inconnu alors qu’il était dans un parc avec sa nounou. Il avait de l’épisode un souvenir vivace, comment il avait été pris par son ravisseur, comment l’intervention de la nounou avait frustré la tentative. Ce n’est que sur son lit de mort que la nounou en question a avoué que tout n’était qu’invention, destinée à impressionner les parents de Piaget. Pourtant, Jean Piaget avouait n’avoir jamais douté de la réalité de l’évènement… Avant de parler de « maux réels », il faut donc se poser des questions sur la « réalité » des allégations.

      Mais pour en revenir au fond, la question ici n’est pas de savoir si le fait que les victimes dénoncent les faits dont elles ont souffert. Le problème est qu’on glorifie cette souffrance. Prenons un exemple : imaginons que Patrick Bruel ait cherché à abuser de deux femmes. La première est tétanisée et se laisse faire, la seconde lui secoue deux bons soufflets bien sentis et rompt le contact. Laquelle des deux mériterait d’être offerte comme modèle de comportement ? Laquelle aura l’intérêt des médias ?

  12. MJJB dit :

    La peur ? Quelle peur ?
     
    Nous nous approchons, pas à pas, inéluctablement, d’une guerre ouverte avec la Russie au sujet de l’Ukraine. Et comme nous sommes une puissance nucléaire, alliée à d’autres puissances nucléaires au sein de l’OTAN, et que la Russie est, elle aussi, une puissance nucléaire, on ne voit pas comment cela pourrait mener à autre chose que l’anéantissement de l’espèce humaine – excusez du peu. Voilà qui devrait nous faire peur, nous terrifier, nous “travailler” ; or, nous n’y pensons même pas, nous dansons sur un volcan (une action qui, remarquez-le, suppose que l’on ne sache même pas ce que c’est que la peur), et, finalement, la légèreté, voire la frivolité dont nous faisons preuve face à cette situation dantesque, finit par être objectivement encore plus terrifiante que la situation elle-même… 
     
    Avouez que cette “peur” dont vous parlez, elle est quand même drôlement sélective… 
     
    De manière générale : j’ai du mal à comprendre le discours qui assimile la peur à l’impuissance et à la pleurnicherie. Les rares fois dans ma vie où j’ai eu (véritablement) peur, cela m’a plutôt donné de tels coups d’adrénaline que c’est un miracle que personne n’en ait été gravement blessé, voire même tué. Bien sûr, je ne prétends pas faire de mon cas une généralité… D’ailleurs, avoir peur, être terrifié jusqu’à en avoir le corps tout secoué de tremblements, cela n’empêche pas nécessairement de faire de grandes choses, voire même, de manifester une bravoure supérieure : “Tu trembles, carcasse ! Tu tremblerais encore plus, si tu savais où je t’emmenais…”
     
    Bref, le problème n’est pas tellement la peur (qui, au bout du compte, n’est qu’une émotion subjective parmi d’autres, ayant tendance à se traduire par certaines réactions physiologiques, et qui n’est, en elle-même et par elle-même, nullement positive ou négative) ; mais bien notre réaction, adaptée ou non, à une situation donnée.

    • Descartes dit :

      @ MJJB

      [La peur ? Quelle peur ? Nous nous approchons, pas à pas, inéluctablement, d’une guerre ouverte avec la Russie au sujet de l’Ukraine.]

      Vous posez la question, et vous donnez vous-même une réponse. Si la perspective d’une guerre avec une puissance nucléaire ne vous fait pas peur, je me demande ce qu’il vous faut…

      J’ajoute que, sur le fond, je ne partage nullement l’idée qu’on s’approcherait « inéluctablement » à une confrontation militaire avec la Russie. Tout bêtement, parce que je vois mal qui aurait intérêt aujourd’hui à une telle confrontation…

      [De manière générale : j’ai du mal à comprendre le discours qui assimile la peur à l’impuissance et à la pleurnicherie. Les rares fois dans ma vie où j’ai eu (véritablement) peur, cela m’a plutôt donné de tels coups d’adrénaline que c’est un miracle que personne n’en ait été gravement blessé, voire même tué.]

      Je n’identifie nullement la peur et l’impuissance. Il y a des situations où la peur conduit effectivement à la mobilisation des ressources pour y faire face. Mon point est qu’aujourd’hui le discours de peur prend une forme pleurnicharde qui invite à l a résignation et donc à l’impuissance. On ne se contente pas de lister les dangers auxquels nous sommes exposés, on nous expose aussi combien nous sommes impuissants pour les conjurer.

  13. Lafleur dit :

    Je partage votre critique de la fabrication permanente de la peur.
    L’exemple de Roger Gicquel est éclairant. Il ne cherchait pas à entretenir la panique mais à rappeler que la peur est mauvaise conseillère lorsqu’elle conduit à la vengeance ou à la paralysie. Je vous rejoins également sur la nécessité de réhabiliter l’esprit d’initiative, le travail créateur et la confiance dans les capacités humaines. Qu’il faut prendre le parti du travail.
    En revanche, j’y apporterais une lecture marxiste différente. En effet, pour un marxiste-léniniste, toujours membre du PCF, le problème n’est pas d’abord un déficit de vertu, mais l’organisation des rapports de production et la manière dont l’idéologie dominante accompagne leur évolution. Le climat anxiogène n’est pas seulement une dérive des médias ou des élites culturelles. Il est aussi un produit des contradictions du capitalisme contemporain.
    Comme l’a montré Michel Clouscard, le capitalisme libéral-libertaire produit simultanément l’individu consommateur, narcissique et inquiet, tout en dissolvant les solidarités collectives et le monde du travail. La peur devient alors un marché, un mode de gouvernement et un facteur de consommation : sécurité, expertise, thérapies, normes, assurances… Pendant que les travailleurs sont fragmentés en une multitude de victimes particulières, la question centrale de l’exploitation et de la production disparaît du débat public. Le véritable enjeu est peut-être de réhabiliter le producteur contre le consommateur : sortir de l’individu réduit à la consommation, aux peurs et à la moraline pour retrouver le travailleur comme sujet de l’initiative, de la création et de la transformation du réel.
    C’est pourquoi je préférerais répondre, non par l’idée d’une « common decency », mais par celle qu’Albert Einstein défendait dans Pourquoi le socialisme ? : rendre aux producteurs la maîtrise collective de leur travail et de leur avenir. La confiance ne renaît pas d’un simple changement d’état d’esprit. Elle suppose des institutions qui redonnent aux citoyens un pouvoir réel sur la production, la science, les services publics et les choix économiques. Réhabiliter l’esprit d’entreprise, oui, si l’on entend par là l’initiative des producteurs, des chercheurs, des enseignants, des ingénieurs, des soignants. Mais cette initiative ne peut pleinement s’épanouir que dans une société où l’économie est organisée en fonction de l’intérêt général plutôt que de la rentabilité du capital. La liberté ne consiste pas seulement à consommer ou à choisir, mais à participer consciemment à la production de la société. Un enjeu majeur du socialisme.
     

    • Descartes dit :

      @ Lafleur

      [En revanche, j’y apporterais une lecture marxiste différente. En effet, pour un marxiste-léniniste, toujours membre du PCF, le problème n’est pas d’abord un déficit de vertu, mais l’organisation des rapports de production et la manière dont l’idéologie dominante accompagne leur évolution. Le climat anxiogène n’est pas seulement une dérive des médias ou des élites culturelles. Il est aussi un produit des contradictions du capitalisme contemporain.]

      Oui et non. Bien sur, pour un marxiste le premier réflexe est de rechercher la racine d’un changement dans l’idéologie dominante dans l’évolution des rapports de production. Mais il ne faut pas tomber dans le mécanicisme. Le lien entre structure et superstructure est dialectique, et si le mode de production a une influence sur l’idéologie, la réciproque est vraie. Cela étant dit, je suis d’accord avec vous sur le fait que la question de la « vertu » ne se pose pas.

      [Comme l’a montré Michel Clouscard, le capitalisme libéral-libertaire produit simultanément l’individu consommateur, narcissique et inquiet, tout en dissolvant les solidarités collectives et le monde du travail. La peur devient alors un marché, un mode de gouvernement et un facteur de consommation : sécurité, expertise, thérapies, normes, assurances…]

      Si vous me prenez par les sentiments… je suis un lecteur passionné de Michel Clouscard, dont les livres m’ont fait découvrir la puissance de l’analyse marxiste. Mais si l’angoisse est un facteur de consommation dans certains domaines (sécurité, thérapies…) je ne crois pas qu’il faille l’étendre aux assurances. L’assurance couvre en effet un risque objectif, et non un fantasme.

      [Le véritable enjeu est peut-être de réhabiliter le producteur contre le consommateur : sortir de l’individu réduit à la consommation, aux peurs et à la moraline pour retrouver le travailleur comme sujet de l’initiative, de la création et de la transformation du réel.]

      Tout à fait. Il faut s’attaquer à l’illusion qui fait du consommateur un être autonome, séparé du monde de la production. La consommation n’est possible que parce qu’il y a un appareil qui produit des biens et des services, et un système de répartition qui permet à chacun d’accéder à une part plus ou moins grande de cette production. Il n’y a pas de consommation sans travail (production), il n’y a pas de consommation sans salaire (répartition).

      [C’est pourquoi je préférerais répondre, non par l’idée d’une « common decency », mais par celle qu’Albert Einstein défendait dans Pourquoi le socialisme ? : rendre aux producteurs la maîtrise collective de leur travail et de leur avenir. La confiance ne renaît pas d’un simple changement d’état d’esprit. Elle suppose des institutions qui redonnent aux citoyens un pouvoir réel sur la production, la science, les services publics et les choix économiques. Réhabiliter l’esprit d’entreprise, oui, si l’on entend par là l’initiative des producteurs, des chercheurs, des enseignants, des ingénieurs, des soignants. Mais cette initiative ne peut pleinement s’épanouir que dans une société où l’économie est organisée en fonction de l’intérêt général plutôt que de la rentabilité du capital. La liberté ne consiste pas seulement à consommer ou à choisir, mais à participer consciemment à la production de la société. Un enjeu majeur du socialisme.]

      Tout à fait d’accord.

  14. Lafleur dit :

    [Oui et non. Bien sur, pour un marxiste le premier réflexe est de rechercher la racine d’un changement dans l’idéologie dominante dans l’évolution des rapports de production. Mais il ne faut pas tomber dans le mécanicisme. Le lien entre structure et superstructure est dialectique, et si le mode de production a une influence sur l’idéologie, la réciproque est vraie. Cela étant dit, je suis d’accord avec vous sur le fait que la question de la « vertu » ne se pose pas.]
    Je vous rejoins sur la nécessité de ne pas tomber dans un mécanisme économiste. C’est justement un point central de la pensée marxiste. Effectivement le rapport entre infrastructure et superstructure n’est pas un rapport de cause à effet unilatéral, mais un rapport dialectique. Les formes idéologiques, politiques et culturelles ne sont pas de simples reflets passifs de l’économie. Elles peuvent aussi agir en retour sur le mouvement historique.
    C’est d’ailleurs une question que l’on retrouve chez les grands débats du mouvement communiste : chez Lénine avec l’importance donnée à la conscience et à l’organisation politique, chez Gramsci avec la question de l’hégémonie culturelle, ou encore dans les réflexions de Mao sur la contradiction et la transformation des rapports entre pratique et théorie. À l’inverse, certaines lectures plus mécanistes du marxisme ont parfois conduit à sous-estimer le rôle de la bataille idéologique et politique. Chanter des slogans hors sol n’a aucun intérêt sauf pour les gauchistes qui finiront notaires ou néo conservateurs.
    Mais cela ne signifie pas que les phénomènes idéologiques peuvent être détachés des conditions sociales qui les produisent. Une idéologie dominante ne tombe pas du ciel. Elle  correspond toujours à des rapports sociaux déterminés et à des intérêts de classe. La question n’est donc pas celle de la « vertu » individuelle des acteurs, mais celle de comprendre comment certaines représentations deviennent hégémoniques dans une société donnée, et comment on peut leur opposer une autre vision du monde.
    C’est peut-être là que la tâche d’un parti communiste garde toute son actualité. Ne pas seulement dénoncer les effets du système, mais travailler à une compréhension collective des mécanismes qui les produisent, afin de permettre une transformation consciente.Tout un programme aurait dit Mon général. 
    [Si vous me prenez par les sentiments… je suis un lecteur passionné de Michel Clouscard, dont les livres m’ont fait découvrir la puissance de l’analyse marxiste. Mais si l’angoisse est un facteur de consommation dans certains domaines (sécurité, thérapies…) je ne crois pas qu’il faille l’étendre aux assurances. L’assurance couvre en effet un risque objectif, et non un fantasme.]
    Merci pour cette précision, car je pense que nous parlions en réalité de deux choses différentes. Je ne visais pas l’assurance comme mécanisme de protection collective face à des risques réels, qui a une fonction sociale évidente, mais bien toute une économie de la sécurisation permanente autour de risques parfois très relatifs ou artificiellement amplifiés. L’extension de garantie en est effectivement un bon exemple. Elle joue  souvent moins sur l’évaluation rationnelle d’un risque que sur l’inquiétude du consommateur, avec une rentabilité importante pour ceux qui la proposent.
    C’est d’ailleurs un point où l’analyse de Clouscard est intéressante. Le capitalisme contemporain ne fonctionne pas seulement par contrainte ou par besoin matériel, mais aussi par production de désirs, de comportements et de représentations. Il ne s’agit pas de nier les besoins réels, mais de comprendre comment certaines inquiétudes peuvent devenir des marchandises.. C’est effectivement un auteur qui mérite d’être davantage discuté. Même lorsqu’on n’adhère pas à toutes ses analyses, sa capacité à articuler critique du capitalisme, modes de vie et idéologie dominante reste particulièrement stimulante.
     

    • Descartes dit :

      @ Lafleur

      [C’est peut-être là que la tâche d’un parti communiste garde toute son actualité. Ne pas seulement dénoncer les effets du système, mais travailler à une compréhension collective des mécanismes qui les produisent, afin de permettre une transformation consciente. Tout un programme aurait dit Mon général.]

      En effet, c’est un vaste programme. C’est un peu ce que je veux dire quand j’écris que la fonction d’un parti révolutionnaire est de forger les instruments qui permettront de profiter lorsque les conditions objectives seront remplis pour mettre en œuvre de véritables changements.

      [C’est d’ailleurs un point où l’analyse de Clouscard est intéressante. Le capitalisme contemporain ne fonctionne pas seulement par contrainte ou par besoin matériel, mais aussi par production de désirs, de comportements et de représentations. Il ne s’agit pas de nier les besoins réels, mais de comprendre comment certaines inquiétudes peuvent devenir des marchandises.]

      C’est en effet une direction intéressante pour analyser le problème.

  15. Claustaire dit :

    Puisque nous parlions aussi de réchauffement climatique (une des sources de nos peurs) et des solutions avancées par les uns ou les autres pour y répondre, et sans vouloir vous harceler, je serais curieux / intéressé par les réflexions que pourraient vous inspirer ces deux contributions technosolutionnistes (Ah ! le gros mot) qui devraient vous plaire (et semblent oublier que l’actuelle canicule, dans un monde qui n’est pas pourtant pas encore assez électrifié, met déjà à mal le fonctionnement et donc le bilan global de nos actuelles centrales nucléaires) :
     

    Les canicules s’emballent, les idéologues aussi


     
    https://lel.media/climatisation-ces-12-idees-recues-qui-empechent-la-france-de-sadapter/
     

    • Descartes dit :

      @ Claustaire

      [Puisque nous parlions aussi de réchauffement climatique (une des sources de nos peurs) et des solutions avancées par les uns ou les autres pour y répondre, et sans vouloir vous harceler, je serais curieux / intéressé par les réflexions que pourraient vous inspirer ces deux contributions technosolutionnistes (Ah ! le gros mot) qui devraient vous plaire:]

      Le premier des deux articles, celui de Cincinnatus (que je salue ici, ne pouvant le faire sur son site de grande qualité, qui rejette mes commentaires) n’est en rien « technosolutionniste » – à moins que pour vous la proposition de végétaliser nos villes par une plantation massive d’arbres tombe dans cette catégorie. Je trouve – comme souvent les articles de cet auteur – qu’il est très bien écrit, et qu’il dénonce à juste titre le recul de l’approche scientifique dans les politiques publiques, et son remplacement par une approche militante conduite par des gens qui ne savent pas de quoi ils parlent. L’exemple de la climatisation comme contribuant au « réchauffement » est assez révélateur.

      Le second article est juste un débroussaillage d’un certain nombre d’idées reçues sur la climatisation, assez bien argumenté d’ailleurs.

      [(et semblent oublier que l’actuelle canicule, dans un monde qui n’est pas pourtant pas encore assez électrifié, met déjà à mal le fonctionnement et donc le bilan global de nos actuelles centrales nucléaires)]

      Je ne sais d’où vous sortez que la canicule « met à mal le fonctionnement de nos centrales nucléaires ». C’est le réchauffement des rivières, et non « la canicule » qui pose problème, puisqu’une centrale nucléaire réchauffe l’eau qu’elle prélève et rejette de quelques degrés, et qu’il est interdit de rejeter dans les rivières et fleuves de l’eau au-dessus d’une certaine température, pour préserver la faune ichtyocolle.

      • Cincinnatus dit :

        Cher ami,
        d’abord, félicitations pour ce billet d’une grande justesse !
        Ensuite, vous me voyez aussi étonné que navré d’apprendre que mon site rejette vos commentaires. Voulez-vous me donner plus de détails en privé, afin que je cherche une solution ?
        Cincinnatus

        • Descartes dit :

          @ Cincinnatus

          [Cher ami, d’abord, félicitations pour ce billet d’une grande justesse !]

          Je vous remercie, venant de vous dont j’admire le style et le souffle, les félicitations me vont droit au coeur!

          [Ensuite, vous me voyez aussi étonné que navré d’apprendre que mon site rejette vos commentaires. Voulez-vous me donner plus de détails en privé, afin que je cherche une solution ?]

          Je vous ai envoyé un message privé, pour ne pas encombrer ce forum.

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