Les jeux sont faits, tous nos leaders ont échoué.
Ils seront détruits par la bête qu’ils ont créée.
La confiance est morte en même temps que le respect.
Qu’est-ce qui nous gouverne? La peur et l’anxiété.
(Orelsan)
Quand j’étais jeune – ou disons plutôt « quand j’étais plus jeune », ça fait moins déprimant – je me souviens des débats passionnés entre les journalistes communistes sur la manière de reporter les faits divers. Certains considéraient qu’un journal communiste ne devait y consacrer de la place : le journalisme de fait divers, c’était l’exploitation les bas instincts de la foule et une distraction des véritables questions de société. D’autres, et mon père – qu’il repose en paix – parmi eux, soutenaient que les faits divers avaient toute leur place dans un journal progressiste, parce qu’un fait divers contient souvent toutes les contradictions de la société et que, proprement abordés, loin de constituer un facteur de distraction ils permettaient au contraire de « partir de ce que les gens ont dans la tête » pour, en faisant une analyse intelligente, mettre le doigt ou ça fait vraiment mal.
Ce qu’on appelle « l’affaire Lyhanna », notez bien le nom, donne raison aux tenants de la seconde position. Car cette affaire met en évidence jusqu’à la caricature le niveau d’hystérie rampante dans lequel nos sociétés fonctionnent aujourd’hui.
Il y a déjà la manière de désigner l’affaire. Car si « mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde », c’est parce que le nom qu’on donne aux choses a son importance. Pendant très longtemps, le personnage central dans ce type d’affaires n’était pas la victime, mais le criminel. On parlait à l’époque de « l’affaire Dutroux », de « l’affaire Patrick Dils », de « l’affaire Patrick Henri », de « l’affaire Francis Heaulme », de « l’affaire Omar Haddad », « l’affaire Seznec ». Mais qui se souvient du nom de leurs victimes ? La presse ne les mentionnait en général qu’en passant, et ils étaient vite oubliés. Ce n’est que lorsque le nom de l’assassin était inconnu – comme ce fut le cas par exemple pour Grégory Vuillemin, le « petit Gregory », affaire qui reste non élucidée – que le nom de la victime restait accolé à l’affaire.
Ce changement dans la manière de nommer n’est pas le fruit du hasard, mais illustre la place centrale prise par la « victime » dans le discours médiatique. C’est elle qui se trouve aujourd’hui au centre de l’action pénale, au point que le débat sur les peines, sur la récidive, sur la réinsertion se trouve complétement occulté par celui sur l’écoute de la parole des victimes, de la satisfaction de leurs demandes, de leur « reconstruction ». Le débat sur la prescription en est le meilleur exemple : on voudrait pouvoir juger des faits prescrits non parce que cela aurait un effet dissuasif sur l’auteur des faits, mais parce que la prescription « prive les victimes d’un procès », jugé nécessaire à leur « reconstruction ».
Cette centralité de la victime constitue une révolution – ou plutôt une contre-révolution – en matière pénale. Il faut se souvenir que l’invention du droit pénal moderne, qui remplace la logique de la vengeance privée, exclut la victime du processus. L’acte criminel n’est pas puni parce qu’il porte préjudice à une personne, une famille, un clan – ce qui pouvait se traiter par la vengeance privée – mais est considéré une atteinte à la société toute entière. C’est la société, et non la victime, que la répression cherche à protéger. A partir de là, on ne met plus en prison quelqu’un parce que les victimes le réclament, mais parce que cet emprisonnement est nécessaire à la sécurité de tous. L’indépendance des juges et les protections dont ils bénéficient ne servent pas seulement à leur permettre de dire « non » au pouvoir politique du jour. Elles servent surtout à leur permettre de dire « non » à la pression de l’opinion publique, et en particulier à celle des victimes. Car si le juge doit toujours dire « oui » aux demandes de la victime, alors autant laisser à ces dernières la fonction de juger.
La dérive actuelle nous ramène des siècles en arrière. Et la justice est elle-même complice : aujourd’hui, comme l’a expliqué le procureur d’Auch, les associations de victimes participent aux réunions dans lesquelles se discute la priorisation des audiences. Autrement dit, ce sont les victimes – et donc les passions, parce qu’on peut difficilement demander aux victimes de porter la voix de la raison – qui font la politique pénale.
Mais si la victime occupe un rôle de plus en plus central, que dire de la manière dont le délinquant disparaît de l’affaire ? Un martien qui écouterait le discours médiatique aurait l’impression que Lyhanna n’a pas été tuée par un pédophile, mais par un juge. Les foudres de l’opinion s’abattent non pas sur Jérôme Barella, le suspect identifié, mais sur le système judiciaire. On ne manifeste pas devant la maison de l’assassin présumé, mais devant les palais de justice. La foule et ses relais médiatiques ne demandent pas que le coupable soit pendu haut et court, on ne parle pas de rétablir pour lui le bagne de Cayenne ou de ressortir la guillotine, comme ils l’auraient fait il y a quelques années. Non, la colère populaire exige la tête des juges, des gendarmes, des procureurs, des politiciens. Là encore, ce n’est pas le fruit du hasard. C’est un magnifique exemple de la manière dont la « culture de l’excuse » domine la pensée aujourd’hui. Au point qu’on transfère presque automatiquement, sans réfléchir, la responsabilité des individus vers les institutions. Ce n’est plus l’assassin qui comment la faute en tuant, mais le procureur, le juge, le gendarme qui ne l’ont pas empêché d’agir.
Et que dire de la réaction du monde politique ? Commençons par celle des princes qui nous gouvernent. On a tout entendu : « faillite sociétale », « naufrage de la justice ». Mais personne ne démissionne. Les ministres présentent des excuses pour les fautes qu’ils n’ont pas commises, ce qui, avouez-le, est légèrement paradoxal. Personne n’assume la responsabilité, tout est la faute des autres. Le lampiste ne risque pas d’être au chômage, alors même que les lampes à huile ont disparu. Le ministre de la justice explique qu’il n’a rien à se reprocher, puisqu’il a envoyé une circulaire faisant des violences sur les enfants une priorité, et si les fonctionnaires sur lesquels il a autorité n’ont pas obéi aux directives, ce n’est pas la faute du ministre, mais celle du fonctionnaire.
Maintenant, mettez-vous à la place du fonctionnaire en question. Supposons-le parfaitement loyal et obéissant. Il reçoit un jour une circulaire qui lui demande de donner la priorité aux affaires concernant les mineurs, et il met tout son zèle et son temps à la mettre en œuvre. L’ennui est que cette circulaire rejoint la longue liste des directives qui l’enjoignent de donner la priorité au trafic de drogue, aux violences intrafamiliales, à l’antisémitisme, au terrorisme, aux violences contre les élus, aux trafics d’armes ou de cigarettes, et bien entendu aux actes de cruauté sur les ratons laveurs. Que doit-il faire, cet honnête fonctionnaire ? Les juridictions sont de l’aveu général saturées, et personne parmi les procureurs ne se tourne les pouces. Sauf à ce que la directive soit accompagnée de moyens supplémentaires – et ce n’est pratiquement jamais le cas – mettre tel ou tel dossier en haut de la pile implique donc nécessairement qu’un autre se trouvera descendre dans l’ordre de priorités. Et le jour ou ce dernier explosera, on vous reprochera de ne pas l’avoir traité en priorité. Le procureur se trouve dans la situation que raconte l’histoire bien connue ou la mère juive offre à son fils deux chemises, et lorsqu’il met l’une d’elles elle lui demande en pleurs pourquoi il n’a pas aimé l’autre…
Aujourd’hui, Gerald Darmanin donne instruction aux procureurs de réexaminer les dizaines de milliers de dossiers en souffrance concernant les mineurs avant le 14 juillet. Fort bien. Sauf à imaginer que les fonctionnaires passent leur temps à regarder les mouches voler, pour appliquer cette directive les procureurs, les policiers, les gendarmes devront laisser en souffrance les dossiers qu’ils étaient censés traiter pendant cette période. Lesquels seront sacrifiés ? Les affaires de trafic de drogue ? Les vols avec violence ? Les violences intra-familiales ? Le ministre ne le dit pas, et laisse donc les fonctionnaires se débrouiller, chacun faisant son propre choix… et étant susceptible d’être crucifié par l’opinion – et par le ministre lui-même – si par malchance l’une des affaires négligées prend une tournure médiatique (1).
Mais à supposer même que les fonctionnaires aient désobéi les ordres du ministre, cela ne dédouane pas pour autant ce dernier. Car la fonction d’un ministre ne se limite pas à signer des circulaires. C’est là la partie la plus facile du métier. On juge un ministre non au contenu des circulaires qu’il signe, mais à sa capacité à sa réussite dans leur mise en œuvre. On donne aux ministres de larges pouvoirs, celui de s’entourer des cadres choisis par lui et de les renvoyer sans explication s’ils ne donnent pas satisfaction, celui d’exiger de l’ensemble des fonctionnaires l’obéissance hiérarchique et de les sanctionner ceux qui omettraient de le faire, celui d’ordonner des dépenses à l’intérieur du budget qui lui est accordé. La contrepartie de ces pouvoirs, c’est la responsabilité. Si les circulaires restent lettre morte, si elles ne sont pas appliquées, c’est bien la faute du ministre, qui a à sa main des instruments de contrôle et d’inspection pour savoir ce qui se passe sur le terrain et pour sanctionner les récalcitrants. A lui de faire diligenter une inspection et, si nécessaire, prononcer de sanctions AVANT que cela ait des conséquences, et non pas APRES.
Un ministre est comme un général : s’il est incapable de se faire obéir par sa troupe, il ne sert à rien. Pire, il est dangereux, parce qu’il donne l’illusion que le travail se fait, alors que ce n’est pas le cas. Un ministre qui admet que ses services n’appliquent pas ses directives sans que la sanction tombe AVANT la crise démontre son incapacité à diriger son administration. Or, c’est pour faire ce boulot qu’il est payé, et non pas pour publier des communiqués triomphaux sur des actions qui n’ont aucun effet sur le terrain. S’il n’est pas capable de le faire, il doit présenter sa démission – quitte à ce qu’elle soit refusée au cas où le président le juge capable de rétablir la situation. Admettre qu’un ministre qui a failli reste à son poste et ne songe même pas à présenter sa démission, admettre que le simple fait d’avoir signé une circulaire est suffisant pour le tirer d’affaire, c’est pour le système politique accepter sa propre impuissance. La fonction gouvernementale n’est plus entendue comme imprimant sa marque sur la réalité, mais comme produisant des textes qui restent lettre morte. L’exécutif n’est plus conçu comme le pouvoir d’agir, mais comme le pouvoir d’écrire.
Il y a un principe fondamental qui s’efface dans cette affaire, celui de la « responsabilité ministérielle ». Ce principe veut que le ministre soit responsable politiquement des actes des fonctionnaires placés sous ses ordres – sauf bien évidement en cas de faute personnelle du fonctionnaire – même lorsqu’il est prouvé qu’il ne les a pas ordonnés et qu’il n’en avait pas connaissance. La justification est simple : permettre aux ministres de se laver les mains au motif qu’ils ne savaient pas ce que font leurs agents, c’est les encourager à ne pas savoir. Un système dans lequel ignorance est symbole de sécurité ne peut que multiplier les ignorants volontaires. Quel ministre sera assez four pour demander une inspection qui risque de découvrir un problème qu’il lui faudra résoudre, s’il peut s’en sortir en disant « je ne savais pas » ?
Mais si la réaction des princes qui nous gouvernent est consternante, celle de ceux qui aspirent à nous gouverner est pire. On assiste à une hystérie démagogique qui laisse pantois. Celui-ci propose la « castration chimique » des criminels sexuels – disposition qui donne un dangereux coup de canif au principe fondamental de l’intégrité du corps humain, et nous ramène à l’époque ou l’on pouvait mutiler les condamnés. Pourquoi pas couper la main aux voleurs, puisqu’on y est ? Un autre propose d’étendre à ces questions le « principe de précaution » pour isoler les accusés de crimes sexuels, annulant de fait la présomption d’innocence. Un autre encore propose de rendre les crimes sur les mineurs imprescriptibles, ce qui reviendrait non seulement à les mettre au même niveau que les crimes contre l’humanité – les seuls qui soient imprescriptibles dans notre droit – mais surtout à oublier pourquoi on a établi une prescription pénale. Le fait est que plus les faits s’éloignent dans le temps, et plus les preuves disparaissent, les témoignages se font rares ou incertains. Le risque d’erreur judiciaire croit exponentiellement à mesure que les faits s’éloignent dans le temps. Je peux à la rigueur reconstituer mes activités du 11 juin 2025 et à trouver des témoins qui pourraient soutenir mes dires. Mais j’aurais beaucoup plus de mal à établir où je me trouvais le 11 juin 1985, et à trouver quelqu’un pour le confirmer. Sans compter sur le fait que les gens changent, et que juger une personne de soixante ans pour ce qu’il a pu faire quand il en avait vingt et qui ne s’est pas fait remarquer depuis par la justice ne paraît pas très utile à la sécurité de la société, même si cela doit déplaire aux victimes.
L’hystérie de nos élites politiques ne fait que suivre l’agitation des médias. Des chaînes d’information continue consacrent depuis des jours à cette affaire une couverture digne de celle d’une guerre mondiale, avec des soi-disant « experts » et autres voix militantes pérorant pendant des heures et des heures sur le sujet alors qu’il n’y a pas grand-chose de nouveau à commenter. Les médias généralistes, craignant d’être dépassés, leur emboîtent le pas, donnant la parole à divers groupes de pression. La galaxie néoféministe – qui tend à identifier les enfants avec les femmes, sans s’apercevoir que par ce biais elle ressuscite l’un des pires clichés victoriens – a sorti la grosse artillerie, voyant une opportunité de se mettre en valeur dans les médias. Et finalement, on se déchaine sur les réseaux sociaux, qui sont devenus une sorte de sondage en temps réel sur lequel les politiques ont les yeux rivés.
Mais au-delà de l’hystérie du milieu politico-médiatique et ceux qui tournent autour de lui, quel est l’effet de fond sur l’ensemble des citoyens ? Lyhanna tourne certes en boucle dans les médias, mais est-elle le sujet de conversation sur les marchés, dans les bureaux, dans les ateliers ? Il n’y a pas beaucoup de données fiables pour répondre à cette question, mais la réponse me semble être négative. La parole politique est tellement dévalorisée que la charge de Darmanin contre les fonctionnaires et les magistrats ne risque pas d’être très suivie par l’opinion. L’état lamentable du système judiciaire en particulier et des services publics en général est bien connu des Français, et je doute que cette affaire change beaucoup leur opinion. En dehors de certains groupes de pression, je ne crois pas que le débat sur une « loi Lyhanna » fasse pencher la balance électorale dans un sens ou dans l’autre.
Cependant, cette affaire révèle un point qui me semble fondamental, et c’est le rapport que notre société, et tout particulièrement les élites qui sont censés en produire l’idéologie, entretiennent avec le sexe. On a du mal à croire qu’il y a à peine quarante ans nos intellectuels faisaient la promotion de l’amour libre débarrassé définitivement des barrières bourgeoises, et que les médias banalisaient les rapports sexuels y compris avec les mineurs (2). Aujourd’hui, les dieux de l’Olympe médiatique foudroient quiconque se risquerait à dire un dixième de ce qu’on disait à l’époque. Une accusation est aujourd’hui suffisante pour détruire une réputation ou une carrière. Car dans l’affaire Lhyanna, ce qui provoque à mon avis l’hystérie ce n’est pas la violence du meurtre. Nous avons « naturalisé » bien pire, avec des adolescents torturés, assassinés ou brûlés vifs dans les conflits liés au trafic de drogue, avec des adolescents agressés à coups de couteau dans la rue ou même dans la cour de leur collège pour d’obscurs conflits de « territoire » entre bandes. Ces affaires passent au pire inaperçues, au mieux ont droit à une couverture de quelques heures pour retomber ensuite dans l’oubli. Non, ce qui fait la différence, c’est qu’il s’agit d’une agression sexuelle. Et que le mot « sexe », un demi-siècle après mai 1968, fait à nouveau peur.
Pourquoi cette peur du sexe ? Parce que, comme disait Oscar Wilde, qui écrivait lui-même dans la période victorienne, « tout dans le monde est une question de sexe, excepté le sexe. Le sexe est une question de pouvoir ». Les soixante-huitards avaient fait mine de l’oublier, pensant pouvoir faire du sexe une pure question de plaisir. La porte nous est revenue dans le nez avec une violence inouïe. Dans notre monde néo-victorien, le sexe n’invoque pas un plaisir partagé et innocent, mais un rapport violent et inégalitaire. Certaines néo-féministes vont jusqu’à écrire que tout rapport sexuel est un viol. Le consentement ne se présume plus, il ne peut être déduit du comportement de l’autre sans risque. Il doit être explicite – et pour certains auteurs, notarié. Dès lors que deux êtres sont ensemble et isolés, toutes les accusations sont possibles. Les professeurs, les chefs de service avertis ne reçoivent plus jamais en tête à tête une personne du sexe opposé, et de plus en plus du même sexe : la porte reste toujours ouverte et, pour les plus paranoïaques, un témoin est présent ou une caméra filme la scène, pour éviter tout malentendu. On arrive même à une situation absurde dans laquelle les atteintes objectives sont aujourd’hui moins durement punies que les atteintes subjectives (3) ayant un contenu sexuel : planter violemment un couteau dans l’abdomen du voisin est un délit, planter son pénis dans votre bouche, un crime (4).
Cette vision paranoïaque, qui a passablement dégradé les rapports dans le couple, commence maintenant à toucher les rapports entre adultes et enfants. Le même langage catastrophiste et les statistiques gonflées utilisées dans le discours sur « les violences faites aux femmes » commence à envahir la question de l’enfance. Il ne s’agit pas bien entendu de nier les faits, mais de les remettre à leur juste proportion. La pédophilie existe, tout comme l’inceste, et la protection des enfants contre ces fléaux est un objectif digne d’être poursuivi. Mais il faut raison garder : les situations aboutissant à des actes pédophiles ayant un caractère violent sont rares, et encore plus rares parmi les personnels enseignants ou soignants. Et beaucoup de fléaux bien plus graves et surtout plus fréquentes menacent l’enfance en France : pauvreté, logement insalubre, trafic de drogue… Mon enfant a plus de chances d’être blessé par un chauffard, d’être gravement handicapé suite à un accident domestique que d’être la victime d’un pédophile.
Et puis, la grande majorité de ceux qui caressent la tête d’un enfant ne sont pas des pédophiles, et la grande majorité des pédophiles contrôlent leurs pulsions, de la même manière que la grande majorité des hommes qui complimentent une femme ne sont pas des dragueurs, et que la plupart des dragueurs ne sont pas des violeurs. Refuser qu’on caresse la tête d’un enfant ou qu’on complimente une femme au motif qu’on pourrait se trouver en présence d’un pédophile ou d’un violeur, c’est s’engager dans la poursuite d’une chimère, celle du « risque zéro », en rendant au passage la société invivable. Or, c’est ce qui est en train d’arriver : on voit déjà des parents qui refusent d’envoyer leur enfant en centre aéré ou en colonie de vacances. Demain, on les enfermera peut-être dans des boites tapissées de coton, de peur que le contacte avec le monde réel les « traumatise » ?
Le « risque zéro » n’existe pas. Vivre, comme disait l’autre, est une maladie héréditaire et mortelle. Et vivre, c’est prendre des risques. Qu’on fasse un calcul risque/avantages avant de se mettre en danger, c’est raisonnable. Mais prétendre réduire le risque à zéro quel qu’en soit le coût, c’est absurde. Je veux que mon enfant aille en colonie de vacances, au centre aéré, au club sportif, et qu’il ait confiance dans les adultes qui l’encadrent. Je ne vais donc pas lui expliquer qu’il faut se méfier de tout et de tous. Et si cela l’expose un peu plus au risque, et bien, j’assume. Parce que l’alternative est de le garder, volets fermés, à la maison des heures devant la télé ou la console de jeux, et cela me paraît infiniment pire. J’ai eu une enfance très libre, mes parents me laissaient sortir jouer avec mes petits copains dans le terrain vague, prendre le bus, et bien sur aller en colonie de vacances. Et oui, j’ai croisé une ou deux fois des « pervers pépères », qui m’ont caressé les fesses. Et je n’en suis pas mort. Inconscients mes parents ? Non, intelligents.
La recherche du risque zéro conduit non seulement à nous gâcher la vie et elle de nos enfants, mais à accepter des législations de plus en plus intrusives, de plus en plus restrictives, et d’accorder à des institutions publiques – mais aussi à des groupes ou des individus privés – le pouvoir de fiscaliser la vie des autres. En témoignent les appels au système judiciaire à abandonner le principe de présomption d’innocence – dans les faits sinon dans le droit – pour « croire la parole des victimes » (ou qui se prétendent telles, parce qu’il faut les croire avant que la réalité des faits soit établie). Un système qui appliquerait ce principe nous mettrait tous en danger. Nos vies, nos carrières, notre réputation, notre liberté seraient à la merci d’un individu qui proférerait à notre encontre de fausses accusations, par malveillance ou par erreur. Et il y a des précédents, même si le monde politico-médiatique les occulte systématiquement. Ainsi, en 2000 Christian Iacono est accusé par son petit-fils Gabriel, âgé de 9 ans, de l’avoir violé entre 1998 et 1999. Il est condamné pour viol sur mineur en 2009 à 9 ans de prison et incarcéré. En 2011, son petit-fils, alors âgé de vingt ans, se rétracte, et explique avoir menti pour attirer l’attention de ses parents, alors en instance de divorce, et ensuite « avoir été convaincu par les médecins de la réalité de ses propres mensonges ». La cour de révision, fait rarissime, annule la condamnation en 2014. Christian Iacono est rejugé par les assises de Lyon en 2015, et finalement acquitté. Il aura passé un peu plus d’un an en prison, et dix ans à voir sa réputation trainée dans la boue et ses amis lui tournant le dos. Qui est la « victime » qu’on aurait dû « écouter » dans cette affaire ?
Mais au-delà de la question des rapports sexuels, cette affaire montre à quel point la peur devient un élément cardinal de notre imaginaire. Il suffit d’ouvrir la radio ou la télévision, de prendre le journal de votre choix ou de parcourir les réseaux sociaux. Partout, c’est l’angoisse. Il faut être angoissé, stressé… et si vous ne l’êtes pas, vous êtes un inconscient. Si l’on croit ce chœur des pleureuses, entre les chauffards, les terroristes, les pédophiles, le masculinisme, les délinquants, Parcoursup, le réchauffement climatique, les PIFAS, les séquelles du COVID, l’hécatombe des abeilles, les violences sexistes et sexuelles, la dépression de la biodiversité, le racisme, les guerres, le chômage, la souffrance au travail, et toute une litanie de calamités diverses et variées, nos enfants n’ont la moindre chance de connaître le bonheur. Or, il faut se souvenir que les médias ne précèdent pas l’opinion, ils la suivent. Si les médias passent en boucle des histoires plus angoissantes les unes que les autres, c’est parce que le public aime ça. Autrement, personne ne regarderait ces litanies de malheurs, et les médias passeraient à autre chose. Il faut donc comprendre pourquoi le public s’inflige ce genre de discours, pourquoi il passe des heures devant la télévision pour entendre que personne n’est à l’abri, que nous sommes tous en danger.
On notera d’ailleurs que cette conduite n’a aucun rapport avec la réalité du danger. Lorsqu’on n’a pas envie de voir un risque, même lorsqu’il crève l’écran, l’être humain n’a aucune difficulté à l’ignorer. On continue à fumer, alors que le risque est connu et mesurablement plus important que celui posé par les terroristes ou les pédophiles. Non, si les gens sont capables de regarder pendant des heures les commentaires et témoignages sur l’affaire Lhyanna, c’est parce que cela leur procure un avantage. Mon hypothèse est que la fonction de ce discours est de justifier l’hyper-individualisme ambiant. Les médias disent aux gens ce qu’ils veulent entendre : que nous avons raison de nous méfier des autres – de nos semblables, de nos dirigeants, de nos institutions – et de ne compter que sur nous-mêmes. Et éventuellement de marcher sur la tête de nos voisins si nos intérêts le demandent, puisque nos voisins n’hésiteront pas à faire de même. Les associations féministes nous expliquent que nous ne pouvons pas avoir confiance dans notre conjoint, celles qui s’occupent des victimes de l’inceste, que nous devons nous méfier des oncles, des tantes et même de nos propres parents. Et bien entendu, il ne faut pas faire confiance aux policiers (« la police tue ») ni aux juges (des fainéants de bureaucrates), de la même manière qu’on nous invitait hier à nous méfier des autorités sanitaires et des épidémiologistes, avant-hier des ingénieurs du nucléaire. Le seul en qui l’individu peut faire confiance, c’est l’individu lui-même… et bien entendu les voix marginales qui sont celles qui prêchent la méfiance. On notera d’ailleurs que c’est là la base du fonctionnement sectaire : expliquer à l’adepte qu’il faut se méfier de tous et de tout ce qui ne vient de la secte elle-même.
On peut aussi imaginer que ces peurs soient une forme de déplacement d’une inquiétude réelle, celle de vivre dans un monde dont le contrôle nous échappe. Les classes intermédiaires – et rappelons que ce sont elles qui contrôlent la fabrique des idées – craignent une évolution du monde qui ne peut aboutir qu’à leur déclassement avec la difficulté croissante de financer leur niveau de vie par la dette. Mais plus globalement, l’ensemble de la société ne peut que constater que notre pays – et plus globalement l’Europe – recule en termes culturels, scientifiques, sociaux et économiques. Que le rêve d’un monde de bisounours régi par le droit et le doux commerce devient chaque jour plus improbable. Avoir peur des pédophiles c’est tout de même beaucoup moins angoissant que la peur du déclassement, parce qu’on croit avoir des moyens pour contrôler la chose. L’illusion fait vivre.
Descartes
(1) Je parle ici d’expérience. Je me suis trouvé plusieurs fois dans ma vie professionnelle dans cette situation, et à chaque fois j’ai demandé à l’autorité politique de m’indiquer formellement quelles étaient les affaires que je pouvais mettre au congélateur. Cela m’a valu des remarques fort désobligeantes. Quant à la réponse formelle… je l’attends encore !
(2) Souvenez-vous qu’un texte de Cohn-Bendit parlant de jeux sexuels avec des mineurs a été publié en 1975 sans que cela déclenche des réactions, et que le même avait tenu en 1982 à l’émission « Apostrophes » les propos suivants : « « Vous savez que la sexualité d’un gosse, c’est absolument fantastique. […] Quand une petite fille, de 5 ans, commence à vous déshabiller c’est fantastique ! C’est fantastique parce que c’est un jeu absolument érotico-maniaque ! ». Là encore, cela n’avait pas provoqué d’émotion particulière. On se souviendra aussi du personnage du « pervers pépère » popularisé par Gotlib, et de son pendant féminin, « perverse mémère ».
(3) Pour ceux qui ne sont pas familiers avec ce vocabulaire, on peut faire une distinction entre les atteintes qui provoquent un dommage « objectif » – c’est-à-dire, dont la portée ne dépend pas d’une norme sociale – de ceux qui provoquent un dommage « subjectif », c’est-à-dire, qui n’existe que parce que la société en a ainsi décidé. Ainsi, par exemple, introduire un couteau dans l’abdomen d’une personne provoque un dommage « objectif ». Quelques soient les normes sociales, cela provoque des dommages difficilement réversibles et peut entraîner la mort. Mettre la main aux fesses de quelqu’un ne provoque pas plus de dommages que lui mettre la main sur l’épaule. Ce n’est une atteinte que parce que la société a décidé que les fesses sont une partie du corps qu’on n’a pas le droit de toucher. Introduire son doigt dans la bouche de quelqu’un ne cause pas plus de dommages que d’y introduire son pénis, mais la qualification subjective des deux actes n’est pas du tout la même.
(4) « Les violences ayant entraîné une incapacité totale de travail pendant plus de huit jours sont punies de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende. » (Code pénal, article 222-11). A comparer à « Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, ou tout acte bucco-génital ou bucco-anal commis sur la personne d’autrui ou sur la personne de l’auteur par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol. Le viol est puni de quinze ans de réclusion criminelle. » (Code pénal, article 222-23).