Il y a des moments ou je voudrais pouvoir lire dans les pensées des gens. Ce serait très pratique lorsqu’on participe à une négociation, lorsque votre chef vous convoque pour « discuter de votre avenir », ou lorsqu’on pense que sa charmante moitié s’est trouvée un petit en-cas ailleurs. Mais je ne parle pas ici de ces cas pratiques, mais de celui de personnes anonymes qu’on voit agir dans la rue ou sur les écrans de télévision, et dont les actes nous paraissent incompréhensibles. Prenons par exemple cette brève vidéo prise lors des célébrations de la victoire du Paris Saint Germain en coupe d’Europe, et diffusée jusqu’à la nausée par les chaînes d’information continue, dans laquelle un jeune homme prendre de l’élan, puis casser d’un coup de pied la vitre d’un abribus. Que pense ce jeune-homme à ce moment-là ? Est-ce un geste de colère ? De joie ? Pense-t-il contribuer à quelque révolution contre l’ordre établi, ou s’adonne tout simplement au plaisir sadique de faire du mal ? Ou bien ce groupe qui a décidé qu’on ne pouvait faire la fête sans envahir le boulevard périphérique, mettant à l’arrêt des milliers d’automobilistes. Qu’avaient-ils dans la tête ? On peut difficilement dire que le périphérique sous la porte d’Auteuil soit un endroit charmant ou se réunir pour célébrer. Alors pourquoi ? Quel plaisir pouvaient-ils éprouver à se retrouver sur une 2×4 voies enterrée ?
La victoire du PSG et les célébrations laissent un goût amer. Il semblerait que dans les sociétés « libérales avancées », pour utiliser une formule consacrée, il y ait un nombre de plus en plus important d’individus pour qui la joie dérive du fait de détruire, de casser, de blesser, de gêner les autres sans tirer d’autre avantage que le plaisir immédiat contenu dans l’acte lui-même. Ce sont les pensées de ces individus que j’aimerais lire, les raisons qui les poussent à agir que j’aimerais pénétrer. Mais à défaut de pouvoir le faire, nous en sommes réduits, pour comprendre le phénomène, à faire des hypothèses.
Commençons par la une première question. Que célèbre-t-on exactement lorsqu’on fête la victoire du PSG ? Le fait déclencheur de la célébration est en fait assez simple à décrire. La troupe de professionnels surpayés envoyée par une entreprise dont le siège est à Paris a affronté et vaincu à Budapest la troupe de professionnels surpayés envoyée par une entreprise basée à Londres. Bien entendu, les membres de chacune de ces troupes et leurs sponsors nous parleront de « l’honneur du club », de « la fierté du maillot », mais soyons sérieux : au cours de leur parcours, joueurs et techniciens n’hésiteront pas à en changer régulièrement pour endosser celui du club capable de mettre le plus de billets sur la table, d’offrir les meilleures perspectives de carrière. Le temps où les clubs de foot étaient des institutions locales, portées par la collectivité, dirigés et animés par les notables du territoire, et qui faisaient jouer les « p’tits gars du coin » après les avoir formés, est depuis longtemps révolu, du moins pour ce qui concerne les clubs du haut du classement européen. Ceux qui participent aux compétitions européennes sont des grosses entreprises commerciales, dirigées par des managers professionnels qui ont l’œil fixé sur la rentabilité, et qui vont chercher leurs joueurs aux quatre coins du monde. Imaginer que l’investisseur qatari – mais s’il était tchèque, chinois ou australien cela ne changerait rien – a pour souci la diffusion de l’esprit sportif, l’éducation et la santé de nos jeunes ou le rayonnement de sa ville, c’est se bercer de douces illusions. Les clubs comme le PSG ou l’OM sont des entreprises dont les propriétaires cherchent – dans des proportions différentes – l’argent, le prestige, le pouvoir. Car posséder un club n’est pas seulement une question d’argent, il fait de vous une puissance avec laquelle il faut compter – souvenez-vous d’un certain Bernard Tapie…
L’athlète amateur ou quasi-fonctionnaire est un véritable représentant du système sportif de son pays. Sa victoire est d’une certaine manière la victoire du système d’éducation, de formation et de promotion du sport à l’école, à l’université, dans les administrations et les entreprises. Leurs victoires sont donc, jusqu’à un certain point, des victoires collectives dont l’ensemble des citoyens peut être fier. Le « on a gagné » a dans ce contexte un sens, puisque cette victoire tient aussi aux millions de citoyens qui participent directe ou indirectement à faire vivre le milieu sportif. Cela cesse d’être le cas quand on va recruter à grand coups de millions des athlètes sur un marché mondial, pour les faire jouer sous les couleurs d’un club ou, ce qui est pire, d’un pays avec lequel ils n’ont pas d’autre lien que l’intérêt financier, moyennant naturalisation de convenance. Dès lors qu’il s’agit de professionnels payés pour faire un boulot, en quoi leur victoire devrait nous amener plus de joie que celle d’un plombier qui fait bien son travail ?
En employant les « bons » joueurs et les « bons » techniciens, en faisant les bons choix tactiques et stratégiques, l’entreprise PSG a gagné contre l’entreprise Arsenal. Bouygues ou Dassault font pareil : quand ils embauchent les meilleurs ingénieurs, techniciens, administrateurs, quand ils font des bons choix stratégiques, ils gagnent les appels d’offre, réalisent des ouvrages ou vendent des avions, et gagnent beaucoup d’argent. Et on ne voit pourtant pas des dizaines de milliers de personnes sortir dans la rue pour fêter leur « victoire ». Alors pourquoi cette différence ? Parce que les clubs de foot manipulent une illusion, celle que le supporter – et plus largement, la collectivité toute entière – a participé à la victoire. Le vieux cri « on a gagné » laisse une formidable ambigüité sur l’identité de ce « on » à qui revient le mérite de la victoire. Le supporteur est encouragé à se sentir participant au combat, alors qu’en fait il n’a plus aucun autre rôle que celui de consommateur. Tout ce qu’on lui demande en termes de contribution, c’est de prendre des billets, de payer des abonnements aux chaines sportives, et d’acheter des produits dérivés.
Cette illusion est fondée sur un passé aujourd’hui révolu, celui où l’ensemble de la collectivité formait, poussait, soutenait des athlètes qui en étaient issus. Où les « p’tits gars » qui étaient sur le terrain représentaient effectivement la collectivité parce qu’ils y étaient nés, qu’ils avaient été éduqués, formés, entraînés par les membres de la collectivité, payés par la collectivité, jouaient dans un stade construit par la collectivité. Le supporter était beaucoup plus qu’un spectateur qui payait une place de spectacle et criait à la tribune. Il était l’actionnaire et le financeur du club, et souvent membre de celui-ci. Il avait même quelquefois joué dans les divisions inférieures, et rêvé de se retrouver sur le terrain qu’il regarde depuis la tribune… Mais c’est là une chose du passé (1). La réalité a changé, mais l’illusion demeure (2). Et elle demeure parce que les gens qui sont dans les affaires dans ce domaine font l’impossible pour la préserver, puisqu’elle est le fonds de commerce du foot. Tuez cette illusion, et vous aurez beaucoup moins de gens dans les stades, devant les écrans de télévision ou dans les boutiques qui vendent – fort cher – maillots, porte-clés et autres babioles a des prix gonflés.
C’est peut-être dans le décalage de plus en plus grand entre l’illusion et la réalité qu’il faut aller chercher l’un des éléments qui prédispose à la transformation de célébrations qui autrefois étaient bon enfant en batailles rangées. Les gens participent à la construction de quelque chose ont rarement le plaisir de la destruction gratuite, parce qu’ils connaissent le prix et l’effort associés à toute réalisation. On le voit bien dans l’histoire des conflits sociaux, où les exemples de destruction par les travailleurs de l’outil de travail restent l’exception. Si les fêtards du week-end dernier tenaient tellement à « leur » club, s’ils étaient de véritables acteurs de son fonctionnement plutôt que des spectateurs, ils ne voudraient surtout pas voir sa réputation ternie et ses finances lestées par le vandalisme. C’est précisément parce que ce lien de propriété a été rompu qu’on peut tout se permettre. Les supporteurs ne sont plus des acteurs, ce sont des simples spectateurs. C’est vrai pour le foot, et c’est vrai pour beaucoup d’autres activités sociales et culturelles, politique incluse. C’est à mon sens à cet endroit qu’il faut chercher les raisons pour lesquelles il devient de plus en plus difficile en France – mais c’est aussi vrai à l’étranger, n’en déplaise à ceux qui cultivent la « haine de soi » – de faire la fête, de manifester, de faire la grève et beaucoup d’autres activités, sans qu’il y ait de la casse.
L’évolution du capitalisme vers une marchandisation des rapports toujours plus profonde se traduit dans les faits par une formidable dépossession. Nous vivons en fait dans un monde qui ressemble de plus en plus à un immense « Truman show » (3). A tous les niveaux, le citoyen perd le contrôle de son environnement, et celui-ci passe aux mains de l’actionnaire. C’est de plus en plus lui qui décide quels sont les spectacles que vous pourrez voir, les livres que vous pourrez lire, les destinations auxquelles vous pourrez voyager, les métiers que vous pourrez exercer. La société est devenue un immense supermarché dans lequel le citoyen-consommateur est libre de choisir ce qu’il prend. Mais cette liberté est limitée par la variété des marchandises qui se trouvent en rayon. Et qui décide de mettre ou non telle ou telle marchandise sur la gondole ? Le propriétaire du supermarché, qui bien entendu ne mettra en vente que ce qui lui rapporte le plus. Un bien, un service qui étaient unanimement reconnus comme utiles peuvent disparaître du jour au lendemain parce que leur producteur ou leur gestionnaire décide qu’il n’est pas assez rentable. Un artiste disparaître des estrades parce que les producteurs ou les assureurs estiment trop risqué de le présenter. Et le citoyen-consommateur n’a rien à dire, comme il n’a rien à dire lorsque Carrefour décide de déréférencer tel ou tel produit tout simplement parce que sa vente ne rapporte pas assez. Il est donc normal que ce citoyen-consommateur – de plus en plus consommateur et de moins en moins citoyen – ait avec le reste de la société le type de rapport qu’on a avec l’Auchan ou le Leclerc le plus proche de votre domicile, et avec ses concitoyens la même empathie qu’on manifeste envers les autres clients de son supermarché de quartier.
On se souvient de la formule de Lionel Jospin, qui fut le crédo de la social-démocratie européenne : « oui à l’économie de marché, non à la société de marché ». L’ennui, c’est qu’on ne peut avoir l’une sans l’autre. La structure détermine la superstructure. Fonder l’économie – c’est-à-dire, toutes les activités qui fournissent aux individus les biens et services – sur la « concurrence libre et non faussée » nous fait revenir à une forme de guerre de tous contre tous. Et dans la société de marché, il n’y a guère de place pour l’empathie. Si je me fais plaisir en cassant un abribus ou en paralysant le périphérique, pourquoi me priver ?
Bien entendu, il ne faut pas tomber dans le travers d’exonérer les individus de leurs responsabilités. Celui qui casse fait le choix de casser, et il doit être puni pour cela. Mais on ne comprend pas – et comprendre n’est pas justifier – un phénomène qui est clairement devenu un phénomène collectif en invoquant des corruptions individuelles. Celui qui met le feu à une voiture, casse un abribus ou bloque le périphérique parisien fait certes un choix. Mais ce choix se fait à l’intérieur d’un contexte social de dépossession. Et la réaction contre la dépossession, c’est la violence. Puisqu’on n’a plus aucun rôle dans la construction de tout ce qui nous entoure – tout ou presque de ce qui autrefois était fait par des coopératives, par des associations, par les institutions publiques, par les individus eux-mêmes a été confié au marché – on ne peut montrer qu’on est là, on ne peut plus peser sur les évènements qu’en détruisant. Comme l’écrivait Nietzche, « j’existe, puisque je peux détruire ».
Descartes
(1) Pour une description assez fidèle, voir l’équipe imaginaire de Trincamp, dont Jean-Pierre Mocky fait le portrait au vitriol dans le film « Coup de Tête ».
(2) Ce qui n’est pas sans conduire à des frictions, comme celles entre la direction de l’OM et les clubs de supporteurs, qui n’ont toujours pas compris que dans une entreprise, ce ne sont pas les clients qui prennent les décisions. Beaucoup de supporteurs ont du mal à s’habituer au fait que pour un joueur changer le maillot de l’OM par celui du PSG c’est un peu comme pour un cadre supérieur passer de la BNP à la Société Générale. Autrement dit, une question de carrière et d’argent, et non d’honneur ou d’un quelconque « amour du maillot ».
(3) Pour ceux qui n’auraient pas vu le film, Truman (joué par Jim Carey) est un homme qui découvre progressivement qu’il vit depuis sa naissance dans un monde produit artificiellement pour les besoins d’une téléréalité. Alors qu’il est en apparence libre de tous ces choix, ceux-ci son déterminés en fait par les choix de la production.