La crédibilité, talon d’Achille de la gauche

« C’est plutôt cocasse d’entendre que des gens dont la logique économique a entraîné quarante ans de crise discontinue s’autoproclament “crédibles”, avant de décerner des brevets de crédibilité ou des mauvais points à ceux qui ne pensent pas comme ils le voudraient. C’est un peu comme si les généraux de l’armée française en déroute du printemps 40 venaient donner des leçons de commandement militaire aux générations d’après. »
(“Le Figaro”, non signé)

Oserais-je par ces temps troublés vous recommander une lecture ? Si vous avez une ou deux heures à passer, et un intérêt pour la gauche française, je ne peux que vous recommander la lecture du « projet de base commune » proposé par la direction du PCF et adoptée par le Comité national du Parti le 29 mars dernier en vue du 40ème congrès de l’organisation qui se tiendra à compter du 3 juillet prochain. Vous me direz, cher lecteur, que je suis un indécrottable nostalgique – et que j’ai beaucoup de temps à perdre – à m’intéresser encore aux travaux d’une organisation devenue à tout point de vue marginale, et qui n’est plus que l’ombre d’elle-même. Si je continue à m’y intéresser, ce n’est pas seulement par nostalgie. Le PCF est l’une des rares organisations politiques qui restent attachées à l’idée d’un « intellectuel collectif », à une réflexion sur des textes – la seule façon de réfléchir qu’on connaisse. Là où tous les autres se sont reconvertis à la vidéo, les communistes continuent à lire des textes. Rien que cela mérite qu’on s’y intéresse.

Et le processus de préparation du congrès le montre. Sans entrer dans les détails de la procédure, ce « projet de base commune » fait partie d’un long chemin d’élaboration, dans lequel le « projet », qui représente la position officielle de la direction est examiné et voté par le comité national, puis se trouvera confronté aux « textes alternatifs » déposés par des collectifs de communistes – surtout ne pas parler de « fractions », ce serait de très mauvais goût – suivi d’un vote des adhérents pour choisir le texte qui servira de « base commune » à la discussion, aux contributions des adhérents qui seront publiées, et au vote des amendements au niveau des cellules, des conférences de section, des conférences fédérales, puis finalement du congrès national. C’est qu’au PCF, un congrès est une affaire sérieuse, et non une simple cérémonie destinée à mettre les dirigeants en valeur. Fidèles à une tradition qui vient du XIXème siècle, les communistes y voient toujours dans ce processus une manière de réfléchir collectivement. Et peu importe si les textes ainsi débattus et soigneusement votés sont oubliés dès le lendemain du vote… Plus que le résultat, c’est le processus qui importe : même si les textes votés sont oubliés, le processus a obligé les militants à lire, à consulter, à débattre d’autre chose que de l’actualité immédiate. C’est cela qui fait que le PCF reste une organisation « à part » dans le paysage politique français, même s’il ne s’agit que de restes des splendeurs passées.

Si je conseille la lecture de cette « base commune » (et pour les plus masochistes, des « textes alternatifs » et les contributions des adhérents, disponibles sur le site du congrès https://congres2026.pcf.fr/) c’est parce que d’une certaine manière elle résume assez bien les difficultés de rendre crédible un véritable projet de transformation sociale et une organisation capable de le porter.

Ce qui frappe d’abord dans le texte, c’est qu’il marque une volonté de revenir aux fondamentaux. Même s’il est interdit au PCF de parler du passé récent – la « mutation » semble un tabou autrement plus lourd que le stalinisme, c’est dire – le texte est parsemé de références qui marquent un retour aux idées politiques et organisationnelles de l’avant-Hue. Ainsi, par exemple, faire du « socialisme aux couleurs de la France » l’objectif politique immédiat ne pourra que rappeler des souvenirs à ceux qui ont connu le PCF des années 1970 (1). De même, l’accent mis sur la cellule – et en particulier la cellule d’entreprise – comme élément de base dans l’organisation militante représente une rupture avec la logique des « mutants », qui voulaient un parti organisé surtout autour des structures – les sections – couvrant le découpage électoral. Quant à la discipline interne, on peut lire dans le projet que « le respect de la diversité des points de vue permet l’enrichissement de la réflexion, du débat et de la construction de la position majoritaire. Une fois le débat tranché, l’ensemble des communistes respectent la décision collective ». On est plus proche du « centralisme démocratique » que de la « souveraineté des adhérents » chère aux suppôts du père UbHue (2).

Mais l’élément le plus intéressant, c’est le retour dans les textes du PCF à une analyse faisant la part belle à la lutte des classes, et affichant comme priorité pour la direction du PCF de reprendre pied dans les couches populaires et de développer la conscience de classe. Et le texte contient des paragraphes très explicites, à l’image de celui-ci :

« Les communistes entendent, dès lors, engager toutes leurs forces au service du rassemblement majoritaire du peuple de France, autour d’une politique de classe seule à même de reconquérir le monde du travail. Plus que jamais, ils considèrent qu’il n’y aura pas de victoire possible et durable sans que la gauche retrouve un enracinement parmi celles et ceux qui subissent au quotidien exploitation et aliénation sociales, sans que se reconstruise la conscience de classe, sans que le grand nombre retrouve confiance en la force qu’il représente et sans que la puissance de sa mobilisation vienne renverser le rapport des forces. (…) Le point cardinal du défi de la gauche est d’unir les catégories populaires. C’est seulement sur des perspectives transformatrices au service du monde du travail qu’elle pourra gagner à nouveau. De ce point de vue, en organisant des oppositions entre peuple et élite, entre centre et périphérie, entre quartiers populaires et France des pavillons, en agrégeant des demandes diverses, comme autant de parts de marché électorales, en donnant la priorité aux affects, la gauche s’éloigne du renforcement d’une conscience de classe. »

Bon, me direz-vous, enfin on revient à des choses saines, loin des délires « woke » d’une grande partie de la gauche – même si dans le reste du texte on n’évite pas les poncifs de la gauche « sociétale » (3). Il n’en reste pas moins qu’il y a dans ce texte une prise de conscience : le PCF admet que lui-même, et plus généralement la gauche, a perdu le lien avec les couches populaires, et que la condition nécessaire de toute victoire est de la reconquérir. Mieux : cette reconquête ne devrait pas passer par un appel aux « affects », mais par la définition de « perspectives transformatrices au service du monde du travail ». Et le PCF n’est pas le seul à avoir vu la lumière ces temps-ci. Ce phare de la pensée social-démocrate qu’est Thomas Piketty ne dit pas autre chose, lorsque dans une tribune publiée dans le journal dit « de référence » il écrit que « Pour sortir de la crise actuelle et de l’affrontement factice entre élites, la gauche doit renouer avec l’ambition égalitaire du passé et rassembler les classes populaires de tous les territoires » (4). On trouve le même discours chez les tenants de la gauche « alternative » – François Ruffin, par exemple.

Mais, me direz-vous, pourquoi cette prise de conscience arrive-t-elle aujourd’hui, alors que le processus était visible comme le nez au milieu de la figure depuis vingt ans au moins ? Pourquoi des organisations qui sont dominées par les classes intermédiaires et portent leurs intérêts s’intéressent subitement au sort des couches populaires ? Depuis longtemps la gauche a tourné le dos à ces couches et théorisé même cet abandon, par la voix du groupe de réflexion Terra Nova, qui en 2011 expliquait qu’il fallait à la gauche compter sur « la France de demain » (ça ne vous rappelle rien ?), censée regrouper les diplômés, les jeunes, les minorités et les quartiers populaires, les femmes, groupes censés partager des « valeurs culturelles progressistes » (5). Pourquoi, après avoir cherché à séduire « la France de demain » revient-on vers la « France d’hier » ? Et bien, parce que le virage « social-souverainiste » du Front national au début de ce siècle lui à permis d’occuper la place laissée vacante par la gauche, en assumant la représentation des couches populaires. Et que ce processus conduit son successeur, le Rassemblement national, aux portes du pouvoir. Et il y a pire : s’il arrivait demain au pouvoir, le RN arriverait porté par un électorat populaire à qui il serait obligé de donner des gages une fois aux manettes. Les classes intermédiaires, qui aujourd’hui dominent largement la représentation politique à gauche, ont perçu le danger. Pour empêcher le RN d’arriver au pouvoir – et y arriver en étant l’otage d’un électorat populaire – il faut détourner de lui cet électorat.  

Seulement, pour être efficace, cette prise de conscience doit s’accompagner d’une réflexion sur le comment faire. Et c’est là que le discours de reconquête du PCF en particulier et de la gauche en général trouve ses limites. Car il est illusoire d’imaginer reconquérir le terrain populaire, alors qu’on se refuse à tout retour en arrière, à toute analyse qui permettrait de comprendre comment et pourquoi ce terrain a été perdu. Il est illusoire d’imaginer la gauche proposant aux couches populaires une « perspective » crédible si elle n’est pas capable d’expliquer pourquoi les « perspectives » qu’elle a offertes en 1981, 1988, 1997 ou 2012 ne se sont pas réalisées. Pour rendre crédible une nouvelle proposition, il faut dire clairement quelles sont les leçons qu’on a tirées des échecs du passé, et qu’est ce qui fait qu’aujourd’hui nous ne ferions pas les mêmes erreurs – et le mot « erreur » n’est pas forcément le plus approprié.

Le fait est que toute proposition de gauche est lestée, vis-à-vis des couches populaires, par le souvenir de l’action de la gauche lors de ses différents passages au pouvoir. Alors que presque un siècle s’est écoulé, l’expérience du Front Populaire reste pour les travailleurs un sujet de nostalgie, et on égrène à longueur d’émissions, de livres, de bandes dessinées même, son bilan. Et c’est sur cet héritage que la gauche a vécu pendant très longtemps. Mais les héritiers l’ont dilapidé : aucune des expériences de gouvernement de la gauche des cinquante dernières années n’a laissé dans les couches populaires un bon souvenir, au contraire. A côté de quelques mesures sociétales ou cosmétiques qu’on ressort à chaque fois et qui intéressent d’abord les classes intermédiaires, ces expériences auront laissé dans les mémoires une longue suite d’abandons, de trahisons, de concessions ouvertes ou honteuses aux forces du capital et à l’idéologie néolibérale. Sans compter avec une pratique du pouvoir par une petite caste d’opportunistes – je ne donne pas de noms pour ne pas faire des jaloux, mais il suffit de regarder ceux qui sont passés du PS chez Macron pour en avoir une belle liste – qui a totalement dévalorisé la fonction politique.

Et la gauche n’est jamais revenue sur ces expériences, n’en a jamais analysé les échecs. Après chaque élection perdue, sur les plateaux de télévision, on a vu des dirigeants contrits affirmant qu’il fallait en « tirer toutes les leçons ». Mais ces bonnes dispositions ont été oubliées dès le matin suivant. Aucune leçon n’a jamais été tirée, et ceux qui ont insinué qu’un bilan critique s’imposait se sont fait taper sur les doigts. Pire : beaucoup à gauche n’arrivent pas à admettre que la gauche ait échoué, et donc qu’il y ait un échec à analyser. Je m’amuse toujours, lorsque je veux taquiner mes amis socialistes, à leur demander si à leur avis le bilan des deux mandats de Mitterrand ou celui de François Hollande est, du point de vue des couches populaires, positif ou négatif. Je n’ai jamais obtenu une réponse franche…

Le génial tacticien qu’est Mélenchon a été l’un des seuls à gauche à comprendre combien ce passé est un boulet. Mais en bon tacticien, il n’a pas cherché à faire un retour critique ou à comprendre le pourquoi de l’échec, ce qui lui aurait obligé à affronter sa base militante, venue des classes intermédiaires. Non, son choix a été celui de l’amnésie. Il a quitté le Parti socialiste pour en fonder un nouveau parti sans passé et sans histoire, et a tout fait pour effacer tout ce qui pourrait le lier à ce passé. Même s’il rend un culte privé à Saint Mitterrand, jamais une image de l’ancien président n’apparait dans les documents ou les références du « Parti de Gauche » puis des « insoumis ». Le mot « Maastricht » n’est jamais prononcé, pas plus que « tournant de la rigueur ». Et le simple fait de rappeler les prises de position du Gourou dans les années 1990 sur la construction d’une « nation européenne » et autre « fédéralisme européen » vous vaut un aller simple vers le placard, en attendant la Sibérie. Ce n’est pas un hasard si Mélenchon s’entoure de jeunes et met au placard ceux qui peuvent se souvenir des expériences de la gauche au pouvoir : il faut pouvoir faire comme si le passé n’existait pas, comme si l’immaculée conception de Mélenchon avait eu lieu en 2008. Tout ce qu’il a dit, ce qu’il a fait, ce qu’il a défendu avant cette date n’existe pas. Cette amnésie est indispensable pour éviter à Mélenchon d’avoir à assumer sa part de responsabilité dans le désastre, et surtout d’expliquer pourquoi, si demain il devait arriver au pouvoir, il ferait les choses différemment.

La gauche ne manque pas de programmes. Et pour ceux qui n’auraient pas encore trouvé celui qui leur convient, n’importe quelle intelligence artificielle peut vous en fabriquer un à la demande, en faisait ce que tous les partis de gauche ont fait ces dernières années : agréger des mesures qui plairont à chaque segment de l’électorat. Ce qui manque, c’est la crédibilité. A force de dire aux gens ce qu’ils veulent entendre pour ensuite faire la politique du bloc dominant une fois arrivée au pouvoir, la gauche a perdu la confiance de l’électorat populaire. Et c’est pourquoi le plus beau des programmes ne permettra pas à la gauche de reconquérir des couches populaires. Et le fait que le programme soit « chiffré » ne changera rien à sa crédibilité, puisque ce qui est en cause n’est pas la possibilité de le mettre en œuvre, mais la volonté de le faire.

Or, l’expérience a montré aux couches populaires qu’il n’y avait pas à gauche une véritable volonté de traduire les programmes – et tout particulièrement les mesures qui les concernent – en actes. Et reconquérir cette crédibilité n’est pas tâche aisée. Elle est peut-être même impossible compte tenu de la sociologie des partis de gauche. Elle suppose des révisions déchirantes dans la gauche politique. Déchirantes parce qu’il s’agit de remettre en question les actes de dirigeants qui sont toujours en place. Déchirantes aussi parce qu’il s’agit de rompre avec des pratiques carriéristes bien installées dans les appareils politiques. Mais surtout, la révision est déchirante parce qu’elle conduirait à affronter la base sociologique de la gauche telle qu’elle est aujourd’hui, et à donner à un corps militant aujourd’hui très largement issu des classes intermédiaires le choix entre renoncer à ses intérêts pour se mettre au service du « monde du travail », ou débarrasser le plancher. Dans les années 1990, une dirigeante du PCF – Marie-Pierre Vieu, pour ne pas la nommer – avait dit, parlant de la construction du « nouveau PCF » à la sauce Hue que « on ne fera pas le nouveau PCF avec les adhérents de l’ancien ». A l’inverse, on peut se demander si l’on peut refaire une gauche qui porterait les intérêts des couches populaires avec les adhérents – et les dirigeants – qui ont aligné la gauche politique avec les intérêts des classes intermédiaires.

Et ce problème est commun à toute la gauche. Que ce soit au PCF, au PS, chez les Ecologistes et même chez les « insoumis », on véhicule des visions qui n’ont rien de véritablement nouveau. Des visions qui ressemblent drôlement à celles qui étaient portées par les différentes organisations de la gauche en 1981, en 1988, en 1997 et – avec moins d’enthousiasme – en 2012. On nous parlait déjà alors de « définanciariser l’économie », de « reconstruire les services publics », de « faire l’Europe sociale ». Sur la sécurité, sur l’immigration, sur l’école, sur les institutions, le discours n’était pas significativement différent de celui qu’on nous tient aujourd’hui. Mais quelque chose a fondamentalement changé. En 1981, la gauche en tant que telle n’avait pas exercé la plénitude du pouvoir depuis plus de trente ans. Elle pouvait donc faire illusion. Depuis 1981, la gauche a exercé le pouvoir pendant 20 ans – et encore, sans compter l’expérience Macron, qui a vu des personnalités venues de la gauche, dont Macron lui-même, tenir les manettes. Et le moins qu’on puisse dire est que, du point de vue du « monde du travail », elle ne laisse pas vraiment un bon souvenir. Aujourd’hui, la gauche essaye de convaincre les couches populaires que « cette fois-ci ce sera différent », sans nous expliquer par quel miracle les partis et les hommes qui ont ouvert toutes grandes les portes au néolibéralisme hier et leurs successeurs acritiques feraient le contraire aujourd’hui. On parcourt en vain les textes des différents partis à la recherche d’un paragraphe qui explique quelles sont les leçons que la gauche aurait tirées de ses expériences gouvernementales, et ce que ces leçons ont changé dans leur action. On comprend que dans ces conditions, les classes populaires restent méfiantes. Si l’on veut être crédible, il faudrait comprendre et expliquer pourquoi les beaux programmes que ces mêmes organisations nous ont proposés dans le passé se sont évanouis comme neige au soleil une fois le pouvoir conquis. Pour reprendre la formule d’une affiche « anti-PS », « Après 40 ans, ce n’est plus une trahison, c’est une tradition ».

Les promesses n’engagent que ceux qui y croient… et la foi dans la volonté de la gauche à tenir ses promesses s’est depuis longtemps perdue. Faire reculer l’influence de l’extrême droite, notamment parmi les couches populaires, implique nécessairement de rétablir cette confiance. Que le PCF le constate, c’est une bonne chose. On peut attendre maintenant – soyons optimistes – qu’il se donne véritablement les moyens de le faire. Par exemple, en remisant au magasin d’accessoires le discours « sociétal » pour mettre au premier plan de ses interventions des questions qui intéressent vraiment « le monde du travail ». Autrement dit, comme disait mon secrétaire de cellule qui savait de quoi il parlait, il faut partir de ce que les gens ont dans la tête. La gauche qui explique aux travailleurs qu’ils ont tort de vouloir ce qu’ils veulent – quand ce n’est de voir ce qu’ils voient – et qu’elle va leur expliquer quels sont leurs « vrais » problèmes et leurs « vrais » ennemis n’a aucune chance de convaincre. Bien sûr, les prolétaires n’ont pas toujours raison. Ils se trompent souvent et la fonction d’un parti politique ouvrier est de leur ouvrir les yeux. Mais leur expliquer bille en tête qu’ils ne sont que des beaufs imbéciles, racistes et sexistes, et qu’ils devraient faire confiance à ceux qui savent ce qui est bon pour eux, n’est pas forcément la meilleure méthode pour établir la confiance.

Mais est-ce cela qui intéresse aujourd’hui la gauche politique ? Pas vraiment. Malgré la prise de conscience qui commence à poindre dans certains discours, les dirigeants de la gauche ne semblent pas intéressés par une réflexion stratégique, celle qui consiste à formuler clairement les intérêts que l’on sert, et comment ces intérêts s’inscrivent dans le type de société que l’on veut construire. Ils sont incapables de sortir d’une logique tacticienne – quelles alliances, quel candidat, quel électorat, quel programme pour « gagner » l’élection. Et une fois élus… et bien, on verra ce qu’on fait, quitte à mettre discrètement le programme sous le tapis. C’est vrai pour les socialistes, c’est vrai pour les écologistes, c’est vrai pour le PCF… et c’est aussi vrai pour LFI. Yanis Varoufakis, qui le connaît bien, l’a bien résumé lorsqu’il a dit qu’il était « inutile de lire le programme de Mélenchon, parce qu’une fois au pouvoir il en appliquera un autre ».

Et pour « gagner », rien de mieux que le réflexe de « front républicain » alimenté par la peur de l’extrême droite. Mitterrand l’avait bien compris lorsqu’il fit monter artificiellement Le Pen dans les médias. Cela lui permit d’être triomphalement réélu en 1988. Mélenchon, qui connait bien son histoire, s’imagine qu’il pourrait refaire le même coup en arrivant à un deuxième tour l’opposant à Marine Le Pen ou Jordan Bardella. Et il n’est pas le seul à penser ainsi. L’ennui, c’est que pour alimenter le réflexe de front républicain, il faut diaboliser le Rassemblement National… ce qui par contrecoup revient à diaboliser son électorat. Parce que si le RN est un parti raciste et fasciste, ses électeurs sont soit eux-mêmes racistes et fascistes, soit des imbéciles qui ne comprennent pas ce qu’ils votent. Or, l’électorat du RN est largement identifié aujourd’hui aux couches populaires. Comment à la fois diaboliser cet électorat et chercher à le reconquérir ? C’est bien là le dilemme que pose, au fond, le « projet de base commune » du PCF.

Descartes 

(1) Avec une petite nuance qui reste révélatrice. Lorsque le PCF invente cette formule dans les années 1970, il s’agit surtout de bien marquer que le « socialisme » tel que le concevait le PCF n’était pas une copie conforme du socialisme soviétique, mais qu’il est élaboré en tenant compte des spécificités de la France. Sa reprise en 2026, alors qu’il n’existe plus de référence « socialiste » internationale, n’a de sens que s’il s’agit d’un clin d’œil à ce passé…

(2) Mais certains clichés de l’époque Hue ont la vie dure. Ainsi, on trouve des formules telles que « Force militante révolutionnaire, le PCF fait sa priorité de l’émancipation de chacune et chacun, condition de l’émancipation de toutes et tous ». Ce n’est pas bien de défigurer la formule de Marx au prétexte de la rendre inclusive. On notera d’ailleurs que cette inclusivité est assez erratique. Dans la phrase suivante du même texte, les auteurs du texte écrivent « Il s’adresse largement à l’ensemble du peuple de France, et en particulier aux travailleurs, avec un projet (…) ». Et les « travailleuses » ? Elles comptent pour du beurre ? Faudrait savoir…

(3) Et notamment le paragraphe canonique sur la « révolution féministe », assimilant la lutte contre le capitalisme et la lutte contre le patriarcat. Au risque de me répéter, c’est le développement du capitalisme qui a largement mis fin au « patriarcat ». Parce que l’intérêt du capitaliste, c’est d’augmenter à l’infini « l’armée de réserve » des travailleurs disponibles, et les mettre en concurrence. C’est pourquoi sortir les femmes de la cuisine et les mettre au travail dans l’usine, en concurrence avec les autres travailleurs, c’est dans la droite ligne de la logique capitaliste. Et dès lors que les femmes travaillent et gagnent leur vie en dehors du foyer, la division du travail qui réservait à la femme l’économie domestique et à l’homme le travail à l’usine a perdu sa pertinence. La volonté de maintenir les femmes en dehors de la production et de la compétition ouverte sur le marché du travail n’est pas le fait du capitalisme, mais au contraire la survivance de formes archaïques que le capitalisme cherche à dépasser. Dans la « révolution contre le patriarcat », le capitalisme est l’allié des femmes, et non leur ennemi…

(4) « Le Monde », 16 mai 2026

(5) Dans un rapport de 2011, cet institut soutenait que la gauche devait faire une croix sur les couches populaires « en déclin », et se concentrer sur « la France de demain » (ça ne vous rappelle rien ?) censée regrouper les diplômés, les jeunes, les minorités et les quartiers populaires, les femmes, groupes censés partager des valeurs culturelles progressistes .  Le paradoxe mérite d’ailleurs d’être souligné : LFI, le seul mouvement politique qui revendique la rupture avec les tentations social-libérales reprend à son compte la stratégie défendue en son temps par ce nid de socio-libéraux qu’est Terra Nova. Car à gauche, seule LFI fait exception au discours de reconquête des couches populaires : avec sa « nouvelle France », elle tourne résolument le dos à la France industrielle et paysanne pour se fabriquer un prolétariat « alternatif » qui puise dans des catégories sans classe comme « la jeunesse » ou les « immigrés ».

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78 réponses à La crédibilité, talon d’Achille de la gauche

  1. Bertrand dit :

    Bonjour
    La note Terra Nova, on ne s’en lasse pas mais ça remonte à 2011 ; son avatar (sans les minorités) Glucksmann 2026 aurait peut-être mérité une petite mention ici ?

    • Descartes dit :

      @ Bertrand

      [La note Terra Nova, on ne s’en lasse pas mais ça remonte à 2011 ; son avatar (sans les minorités) Glucksmann 2026 aurait peut-être mérité une petite mention ici ?]

      Je ne sais pas ce qu’à pu dire Glucksmann sur cette question, mais quoi qu’il ait pu dire cela ne représente que son opinion personnelle. Terra Nova n’a fait que dire tout haut ce que les stratèges politiques au PS mais aussi au PCF avaient mis en œuvre sur le terrain depuis le milieu des années 1990. Quand Marie Pierre Vieu déclare “qu’on ne fera pas le nouveau parti communiste avec les adhérents de l’ancien”, elle prend acte du fait que le “nouveau parti communiste” représente une base sociale différente de celle de l’ancien. Et il suffit de lire la prose huesque – par exemple la campagne orchestrée autour de la liste “bouge l’Europe” – pour comprendre que cette base sociale n’est pas très différent de celle mentionnée par Terra Nova. C’est cela qui rend le rapport de Terra Nova intéressant: qu’il acte un mouvement commencé quinze ans plus tôt, mais que la gauche cachait comme une maladie honteuse. En fait, le rapport en question ne vise pas à provoquer un changement de stratégie – celui-ci avait déjà eu lieu – mais invite la gauche à accepter son nouveau statut sociologique…

  2. Erwan dit :

    [Pourquoi, après avoir cherché à séduire « la France de demain » revient-on vers la « France d’hier » ? Et bien, parce que le virage « social-souverainiste » du Front national au début de ce siècle lui à permis d’occuper la place laissée vacante par la gauche, en assumant la représentation des couches populaires.]

    L’automatisation touche aussi de plus en plus de tâches cognitives, et commence à devenir inquiétante pour la classe moyenne.

    [A force de dire aux gens ce qu’ils veulent entendre pour ensuite faire la politique du bloc dominant une fois arrivée au pouvoir, la gauche a perdu la confiance de l’électorat populaire. Et c’est pourquoi le plus beau des programmes ne permettra pas à la gauche de reconquérir des couches populaires. Et le fait que le programme soit « chiffré » ne changera rien à sa crédibilité, puisque ce qui est en cause n’est pas la possibilité de le mettre en œuvre, mais la volonté de le faire.]

    Le RN semble avoir obtenu cette crédibilité, ou tout au moins suffisamment de crédibilité pour avoir un large soutien populaire. Pourtant, les députés RN votent contre de nombreuses mesures sociales, ils parlent de baisser les taxes et les charges des entreprises, Bardella s’affiche avec la princesse Bourbon des Deux-Siciles, etc. À ton avis, comment se fait-il qu’ils aient obtenu cette crédibilité et ce soutien ?

    • Descartes dit :

      @ Erwan

      [« Pourquoi, après avoir cherché à séduire « la France de demain » revient-on vers la « France d’hier » ? Et bien, parce que le virage « social-souverainiste » du Front national au début de ce siècle lui à permis d’occuper la place laissée vacante par la gauche, en assumant la représentation des couches populaires. » L’automatisation touche aussi de plus en plus de tâches cognitives, et commence à devenir inquiétante pour la classe moyenne.]

      Je ne suis pas sûr d’avoir bien compris le sens de cette remarque. Vous voulez dire que pour une partie des classes intermédiaires l’automatisation pourrait être ce que fut la désindustrialisation pour les couches populaires ? Que demain une partie des classes intermédiaires pourraient, automatisation aidant, perdre la capacité de créer un rapport de forces et donc être exclue du champ politique, comme l’ont été les classes populaires à partir des années 1980 ?

      Je ne sais pas si c’est là une possibilité réelle, mais c’est certainement un fantasme très présent dans la partie la moins « solide » des classes intermédiaires, celle dont le capital immatériel est menacé par cette automatisation. La base sur laquelle les classes intermédiaires reposent, c’est-à-dire, leur capital immatériel, a toujours été une source d’inquiétude, puisque ce capital ne se transmet pas directement et doit être reconstitué à chaque génération. C’est pourquoi la « peur du déclassement » a été toujours plus ou moins inscrite dans l’imaginaire de ces classes. Mais avec l’irruption de l’IA générative, tout un pan des classes intermédiaires, celui qui assume les tâches « génératives », justement, voit se profiler à l’horizon une menace plus ou moins réelle. Cela devrait avoir un effet sur son positionnement politique.

      Je vous avoue que je suis très méfiant quant à la réalité de cette menace. Peut-être parce que je suis excessivement méfiant sur les capacités réelles de l’IA. Certes, elle est capable de faire beaucoup de choses : traduire un texte, faire un compte rendu de réunion, faire une recherche documentaire. Mais est-elle capable de le faire au même niveau qu’un être humain pour un même coût ? Je n’en suis pas persuadé. Le cerveau humain est non seulement un outil puissant, il est très efficace. En termes énergétiques, par exemple. Une fois les effets de « bulle » terminés et les coûts cachés internalisés, quel est le coût REEL d’un compte rendu de réunion ou d’une traduction faite par l’IA à qualité égale à celle d’un être humain ?

      Oui, l’automatisation supprimera des postes de travail, et certains parmi quelques segments des classes intermédiaires. Mais cela n’est que la continuité d’un processus constant depuis la révolution industrielle, suivant la « destruction créatrice » de Schumpeter. In fine, l’histoire l’a montré, ce processus a créé plus d’emplois qu’il n’a détruit. Reste la question de savoir si ce principe est toujours vrai dans une société d’abondance, où le véritable problème n’est pas de satisfaire des besoins en produisant assez, mais d’écouler des produits en persuadant l’acheteur potentiel qu’il en a besoin. J’avais abordé ce sujet dans un papier précédent.

      [« Et le fait que le programme soit « chiffré » ne changera rien à sa crédibilité, puisque ce qui est en cause n’est pas la possibilité de le mettre en œuvre, mais la volonté de le faire. » Le RN semble avoir obtenu cette crédibilité, ou tout au moins suffisamment de crédibilité pour avoir un large soutien populaire.]

      Je ne le pense pas. Ce n’est pas la « crédibilité » du RN dans sa volonté d’appliquer son programme qui explique ce soutien. Je pense que c’est un double phénomène : d’une part, les électeurs des couches populaires sont prêts à accorder au RN le bénéfice du doute, d’une part, parce que n’ayant jamais gouverné il est difficile de leur reprocher quelque chose (et il faut dire que les maires RN, surtout dans le nord-est de la France, on fait très attention à ne pas décevoir), et d’autre part parce que devant le spectacle que donne le reste de la classe politique et des expériences précédentes, il n’y a aucune raison de penser que le RN ferait pire. C’est donc plus une crédibilité « par défaut » qu’autre chose.

      D’autre part, et je pense que c’est là le talon d’Achille du RN, une partie des couches populaires les soutient non parce qu’ils pensent qu’ils appliqueraient leur programme, mais parce qu’ils ont compris que voter RN est la seule manière de faire peur aux « partis de gouvernement », et les obliger à mettre à l’agenda des sujets qui, autrement, passeraient sous le tapis. Est-ce que le pouvoir d’achat, la contestation de l’UE ou la sécurité seraient passés au premier plan du discours politique si le RN était à 5%, si continuer avec le système « 5 années à droite, 5 années à gauche » était possible ? Et si je dis que c’est le talon d’Achille, c’est parce que ce soutien n’implique pas nécessairement qu’on ait envie d’amener le RN au pouvoir…

      [Pourtant, les députés RN votent contre de nombreuses mesures sociales, ils parlent de baisser les taxes et les charges des entreprises, Bardella s’affiche avec la princesse Bourbon des Deux-Siciles, etc. À ton avis, comment se fait-il qu’ils aient obtenu cette crédibilité et ce soutien ?]

      Est-ce que, lorsque Hollande a proclamé que « son ennemi est la finance », il a perdu la confiance des milieux financiers ? Bien sur que non. Tout le monde sait qu’avant une élection on cherche à séduire l’électorat dont le vote ne vous est pas acquis. Le Mitterrand des années 1970, qui parlait de rupture avec le capitalisme, n’était pas celui de 1981, qui cherchait au contraire à montrer aux patrons qu’il était capable de renvoyer les communistes dans le ghetto. Le comportement de Bardella est donc le comportement logique d’un candidat qui veut être élu, et je ne surestimerait pas le contenu réel de cette campagne de charme.

      Dans ses votes sur la fiscalité, le RN est parfaitement cohérent avec son discours habituel : il faut baisser la charge sur les activités économiques – une logique que beaucoup de salariés, qui connaissent les difficultés de leur entreprise, peuvent comprendre. Dans ses votes sur les mesures sociales, le RN a aussi une certaine cohérence dans son discours : il faut que les gens puissent vivre de leur travail, et non de l’assistanat. Encore un discours que les couches populaires, pour qui l’éthique du travail reste forte, peuvent entendre.

      Le discours du RN et les votes de ses députés peuvent paraître « antisociaux » vus de la perspective d’une certaine gauche. Mais il ne faut pas oublier que les couches populaires ont, sur beaucoup de points, une vision bien plus conservatrice et plus pragmatique. Pensez par exemple à la revendication mise en avant par la gauche d’un SMIC de 1600 à 1800 € selon les chapelles. Le RN s’y est opposé. Est-ce que cela lui fait perdre des voix parmi les couches populaires ? Non, je ne le pense pas. Parce que dans beaucoup d’entreprises, notamment industrielles, on sait bien que l’employeur ne peut pas payer de tels salaires. Mettre le SMIC à ce niveau, c’est risquer que l’entreprise mette la clé sous la porte ou bien parte vers d’autres cieux où les salaires sont plus faibles. Le SMIC à 1800€, qui sur le papier a l’air d’une mesure sociale, en fait n’en est pas une.

      Un autre exemple ? Là où la gauche estime légitime d’assister tous les éclopés – qui ne peuvent être que des victimes du système – les couches populaires ont une vision bien plus réaliste du caractère parasitaire de certains de ces éclopés. Elles veulent bien aider les handicapés, qui n’ont rien fait pour mériter leur sort, mais pas ceux qui par leur comportement provoquent les malheurs qui les accablent. La notion de mérite est bien plus importante pour les couches populaires qu’elle ne l’est pour la gauche aujourd’hui. A une époque, l’opposition entre le PCF et la gauche « idéaliste » traduisait bien ce décalage. Aujourd’hui, c’est le RN qui le capitalise.

      Au risque de me répéter : ce n’est pas en promettant à tout le monde des subventions qu’on assoit une crédibilité, et ce n’est pas en votant contre telle ou telle mesure « sociale » mal fichue qu’on la perd. Je dirais même que c’est le contraire.

      • Frank dit :

        [Je vous avoue que je suis très méfiant quant à la réalité de cette menace. Peut-être parce que je suis excessivement méfiant sur les capacités réelles de l’IA. Certes, elle est capable de faire beaucoup de choses : traduire un texte, faire un compte rendu de réunion, faire une recherche documentaire. Mais est-elle capable de le faire au même niveau qu’un être humain pour un même coût ? Je n’en suis pas persuadé. Le cerveau humain est non seulement un outil puissant, il est très efficace. En termes énergétiques, par exemple. Une fois les effets de « bulle » terminés et les coûts cachés internalisés, quel est le coût REEL d’un compte rendu de réunion ou d’une traduction faite par l’IA à qualité égale à celle d’un être humain ?]
        Je me permets de donner un petit éclairage là-dessus, du point de vue d’un chercheur travaillant à la frontière entre les maths et la physique.
        Je rentre d’un programme de recherche de 2 mois aux États-Unis qui réunissait mathématiciens et physiciens.  On a beaucoup parlé de l’IA pendant les repas. Beaucoup de collègues se sont mis à l’utiliser de manière assez intensive, et même, pour certains, très intensive. Les retours sont spectaculaires et m’ont un peu déstabilisé, car je ne pensais pas, personnellement, qu’elle était déjà à ce niveau. Plusieurs collègues m’ont dit que l’IA remplaçait avantageusement 2 ou 3 post-docs de niveau normal, cela pour 200 € d’abonnement mensuel. Elle est totalement incapable de raisonnements profonds et ne crée rien. Mais elle excelle pour effectuer des petites étapes techniques lorsqu’on lui indique précisément ce qu’elle doit faire. Le gain de temps pour effectuer ces «petits sauts», qui constituent le travail quotidien du chercheur en math ou physique théorique, et qui mange énormément de temps et d’énergie, est considérable. Et ce y compris pour des tâches de très haut niveau technique. Effectuer ces «petits sauts» est exactement le type de travail que l’on va demander à un post-doc, voire à un étudiant en thèse.
        L’IA est aussi exceptionnelle pour mettre en évidence des liens improbables entre des idées développées indépendamment dans des domaines de recherche très différents. Ce n’est pas de la «création» à proprement parler, mais établir de tels liens est souvent fondamental dans le processus créatif de nouvelles idées.
        Pour un autre éclairage intéressant, je vous invite à consulter ce qu’en pense Terence Tao.
        Si l’impact est déjà si visible dans une activité humaine que l’on pourrait considérer comme une sorte de dernière ligne de défense de l’esprit humain, que penser de son efficacité potentielle pour les tâches basiques que l’immense majorité des diplômés d’aujourd’hui, dont le niveau est très bas, font ? Oui, je crois que les classes intermédiaires ont beaucoup de souci à se faire pour leur capital immatériel, non seulement parce que ce capital a, d’ores et déjà, beaucoup perdu en qualité, mais parce qu’elles ont toutes les chances de se faire «grand remplacer» par l’IA.
        Honnêtement, je crois que l’on est peut-être à un tournant qui pourrait s’avérer être une révolution majeure, comparable à la révolution industrielle, et dont les effets sont impossibles à prévoir.

        • Descartes dit :

          @ Frank

          [Je me permets de donner un petit éclairage là-dessus, du point de vue d’un chercheur travaillant à la frontière entre les maths et la physique. Je rentre d’un programme de recherche de 2 mois aux États-Unis qui réunissait mathématiciens et physiciens. On a beaucoup parlé de l’IA pendant les repas. Beaucoup de collègues se sont mis à l’utiliser de manière assez intensive, et même, pour certains, très intensive. Les retours sont spectaculaires et m’ont un peu déstabilisé, car je ne pensais pas, personnellement, qu’elle était déjà à ce niveau. Plusieurs collègues m’ont dit que l’IA remplaçait avantageusement 2 ou 3 post-docs de niveau normal, cela pour 200 € d’abonnement mensuel.]

          Mais c’est là, je crois, qu’il faut faire attention. Peut-être que vu du chercheur qui se fait assister par deux ou trois post-docs, l’IA peut faire pour 200 € mensuel le même travail que les post-docs lui fournissent. Mais les post-docs en question ne font pas QUE fournir du travail pour leur patron. Ils accumulent eux-mêmes des connaissances, développent une réflexion personnelle, et pour certains deviendront des chercheurs à part entière. Si vous les remplacez par de l’IA, vous conservez peut-être l’assistance qu’ils prêtaient à leur patron, mais vous perdez tout cela.

          La deuxième question est celle de savoir si les 200 € mensuels d’abonnement représentent le « vrai » coût de l’IA. Car pour le moment, le développement de l’IA est en grande partie financé par une énorme bulle. Autrement dit, des financeurs qui parient sur des retours mirobolants injectent des capitaux très considérables pour construire des infrastructures, développer des algorithmes et les « entrainer » sur des masses de données qui, pour une large part, restent gratuites. C’est cette abondance de capital et cette gratuité des données qui permet de faire des prix aussi compétitifs pour « lancer » le marché. Mais ce modèle est-il soutenable ? A un certain moment, « l’exubérance des marchés » finira par céder aux réalités, lorsque les profits se révéleront moins juteux que prévu (souvenez-vous de la « bulle internet ») et le coût du capital montera. Les propriétaires de données réaliseront que celles-ci ont une valeur, et leur accès cessera d’être gratuit. Les capacités « dormantes » (foncier, réseaux électriques) auront été consommées, et il faudra investir massivement en infrastructures. Est-ce qu’alors l’abonnement sera toujours de 200 € ? On peut en douter.

          [Elle est totalement incapable de raisonnements profonds et ne crée rien. Mais elle excelle pour effectuer des petites étapes techniques lorsqu’on lui indique précisément ce qu’elle doit faire. Le gain de temps pour effectuer ces « petits sauts », qui constituent le travail quotidien du chercheur en math ou physique théorique, et qui mange énormément de temps et d’énergie, est considérable. Et ce y compris pour des tâches de très haut niveau technique. Effectuer ces « petits sauts » est exactement le type de travail que l’on va demander à un post-doc, voire à un étudiant en thèse.]

          Mais en faisant ces « petits sauts », votre post-doc ou votre étudiant en thèse se forment, acquièrent la maîtrise de leur discipline, et c’est de là que viendront les chercheurs de demain. C’est aussi en travaillant sur ces « petits sauts » qu’ils peuvent occasionnellement développer une idée originale. Si vous pouvez les remplacer par l’IA pour faire ces « petits sauts » pour 200 € par mois, vous ne pouvez pas remplacer le reste…

          [L’IA est aussi exceptionnelle pour mettre en évidence des liens improbables entre des idées développées indépendamment dans des domaines de recherche très différents. Ce n’est pas de la « création » à proprement parler, mais établir de tels liens est souvent fondamental dans le processus créatif de nouvelles idées.]

          J’avoue que je ne vois pas très bien de quoi vous voulez parler.

          [Pour un autre éclairage intéressant, je vous invite à consulter ce qu’en pense Terence Tao.]

          Auriez-vous un ouvrage à conseiller ? De lui je n’ai lu que des articles, mais mon impression est qu’il est plutôt sur la même ligne que moi. Il voit dans l’IA un outil pour gagner du temps, mais ne voit pas l’IA remplacer le chercheur humain.

          [Si l’impact est déjà si visible dans une activité humaine que l’on pourrait considérer comme une sorte de dernière ligne de défense de l’esprit humain, que penser de son efficacité potentielle pour les tâches basiques que l’immense majorité des diplômés d’aujourd’hui, dont le niveau est très bas, font ?]

          Là, je pense que vous êtes victime d’un biais professionnel. Ce n’est pas parce qu’une tâche a un plus haut niveau d’abstraction qu’il est plus difficile de remplacer l’homme par la machine. Une IA peut peut-être écrire un mémoire juridique avec des références de jurisprudence impeccables. Mais à l’heure de développer une argumentation convaincante devant un jury, rien ne remplace l’avocat humain. Dans les activités qui nécessitent de faire le diagnostic d’une situation, l’IA est faible et peut être même dangereuse.

          [Oui, je crois que les classes intermédiaires ont beaucoup de souci à se faire pour leur capital immatériel, non seulement parce que ce capital a, d’ores et déjà, beaucoup perdu en qualité, mais parce qu’elles ont toutes les chances de se faire « grand remplacer » par l’IA.]

          Mais il n’y a là rien de nouveau. Toutes les avances technologiques ont réduit ou annulé la valeur du capital (matériel et immatériel) de quelqu’un. Le métier à tisser mécanique a réduit radicalement la valeur des métiers manuels et du savoir-faire des tisserands. Le traitement de texte a ravagé les pools de dactylos. Le chemin de fer et l’automobile ont fait disparaître le capital immatériel des éleveurs de chevaux et des conducteurs de diligences. Faut-il penser que la « révolution IA » sera plus radicale que celle des métiers Jacquard ? Qu’elle représente une singularité dans le développement humain ? Je suis sceptique… on m’a annoncé tellement de fois une « révolution majeure »… pensez par exemple à la bombe atomique. On nous avait raconté qu’elle rendrait impossibles les guerres à l’ancienne. Et pourtant…

          • Lhaa Francis dit :

                 Le traitement de texte a ravagé les pools de dactylos  ?  Je me suis laissé dire qu’elles avaient constitué des  ”  pools de scrabble  ”  avec les  ”  demoiselles du téléphone  ” virées des PTT pour des motifs de même nature.  On n’arrête pas le progrès. De toute façon, aussi perfectionnée soit-elle, aucune  ”  bécane  ”  ne remplacera jamais l’intelligence humaine  :  l’innovation ou la création, c’est 1% d’intuition et 99% de transpiration.                                                                                             PS. Un  ”  Mozart de l’économie  “,  Mossieu Raymond  Barre, pour ne pas le nommer, avait bien suggéré en son temps aux chômeurs de créer leurs entreprises.

            • Descartes dit :

              @ Lhaa Francis

              [Le traitement de texte a ravagé les pools de dactylos ? Je me suis laissé dire qu’elles avaient constitué des ”pools de scrabble” avec les ”demoiselles du téléphone” virées des PTT pour des motifs de même nature. On n’arrête pas le progrès.]

              Et c’est fort heureux, parce que sans ce processus de “destruction créatrice”, on serait encore en train de déterrer des racines et de chasser le mammouth.

              [De toute façon, aussi perfectionnée soit-elle, aucune “bécane” ne remplacera jamais l’intelligence humaine : l’innovation ou la création, c’est 1% d’intuition et 99% de transpiration.]

              Cela dépend de ce que vous appelez “l’intelligence humaine”. L’histoire du progrès humain, c’est le transfert de tâches plus ou moins “intelligentes” à des “bécanes”. Si l’innovation “c’est 99% de transpiration”, alors dites-vous bien qu’une partie de cette transpiration peut probablement être transférée à une “bécane”. Il fut un temps où les ingénieurs faisaient leurs calculs à la main, à l’aide de tables de logarithmes ou des fonctions trigonométriques. Aujourd’hui, ces tables ont disparu et on fait ces mêmes calculs avec des machines qui entrent dans votre poche. Et les pools de gens intelligents et hautement formés – pour l’époque – qui faisaient ces calculs ont disparu. Aujourd’hui, le scientifique ne fait plus les calculs: il les pose, et c’est la machine qui les fait. Faut-il le regretter ?

              [PS. Un ”Mozart de l’économie“, Mossieu Raymond Barre, pour ne pas le nommer, avait bien suggéré en son temps aux chômeurs de créer leurs entreprises.]

              Ne soyez pas injuste. Raymond Barre ne s’est jamais posé en “Mozart de l’économie”. Barre était un excellent professeur d’économie, et son “Economie politique”, ouvrage publié en 1959, et tellement riche qu’il est systématiquement réédité jusqu’à la fin du XXème siècle. Il fait une carrière d’enseignant et de haut fonctionnaire (De Gaulle l’enverra comme commissaire européen) et c’est d’ailleurs l’un des derniers premiers ministres qui ait été un vrai intellectuel, et non un politicien de carrière. Il ne sera élu qu’après avoir été premier ministre.

              La formule à laquelle vous faites allusion n’a rien à voir avec ses compétences économiques. Il ne faisait que dire l’idéologie traditionnelle de la droite, qui tend à surestimer le chômae volontaire et à s’imaginer qu’on peut créer de l’emploi artificiellement.

          • Frank dit :

            “Mais c’est là, je crois, qu’il faut faire attention. Peut-être que vu du chercheur qui se fait assister par deux ou trois post-docs, l’IA peut faire pour 200 € mensuel le même travail que les post-docs lui fournissent. Mais les post-docs en question ne font pas QUE fournir du travail pour leur patron. Ils accumulent eux-mêmes des connaissances, développent une réflexion personnelle, et pour certains deviendront des chercheurs à part entière. Si vous les remplacez par de l’IA, vous conservez peut-être l’assistance qu’ils prêtaient à leur patron, mais vous perdez tout cela.”
             
            “Mais en faisant ces « petits sauts », votre post-doc ou votre étudiant en thèse se forment, […]. Si vous pouvez les remplacer par l’IA pour faire ces « petits sauts » pour 200 € par mois, vous ne pouvez pas remplacer le reste…”
             
            Absolument. L’un des risques de l’IA est d’entraîner, à terme, un assèchement dramatique de la créativité.
             
            “La deuxième question est celle de savoir si les 200 € mensuels d’abonnement représentent le « vrai » coût de l’IA.”
             
            Il est difficile de savoir où sera le point d’équilibre. J’ai tendance à être d’accord avec vous : ce sera, in fine, plus cher. Mais ça restera très probablement beaucoup beaucoup moins cher que l’équivalent humain.
             
            “[L’IA est aussi exceptionnelle pour mettre en évidence des liens improbables entre des idées développées indépendamment dans des domaines de recherche très différents. Ce n’est pas de la « création » à proprement parler, mais établir de tels liens est souvent fondamental dans le processus créatif de nouvelles idées.]
            J’avoue que je ne vois pas très bien de quoi vous voulez parler.”
            Je vous donne un exemple concret récent. Des modèles ont été développés par les physiciens de la matière condensée dans les années 90 pour décrire les «métaux étranges» (pour faire court, des métaux pour lesquels une description en terme de quasiparticules ne fonctionne pas; il n’y a pas “d’électron effectif”, si vous voulez, et la description est intrinsèquement fortement couplée). Ces modèles peuvent être étudiés en détails et certains admettent même des solutions analytiques exactes. Ces solutions permettent de comprendre un grand nombre de propriétés mystérieuses de ces métaux.
            Beaucoup plus récemment, un progrès absolument considérable dans la théorie quantique des trous noirs a été rendu possible lorsque l’on s’est rendu compte que certaines des propriétés physiques extraordinaires des métaux étranges, telles que décrites par les modèles pré-cités, étaient en fait partagées par les trous noirs quantiques. Ainsi, les méthodes et beaucoup d’idées développées pour les métaux étranges ont trouvé un nouveau champ d’application pour un problème de physique a priori totalement différent, lié aux mystères de la gravitation quantique. Certaines de ces idées, en particulier le rôle du désordre et les propriété chaotiques, ont totalement révolutionné la manière de penser certains problèmes de gravité quantique.
            Ce pont entre domaines différents a été fait, au départ, par un physicien de la matière condensée qui était curieux et connaissait, un peu, mais suffisamment, certaines idées récentes de la théorie quantique des trous noirs.
            Je pourrais donner d’autres exemples de ce type; c’est souvent comme cela que de grands progrès sont fait, par ensemencement mutuel de champs naivement disconnectés.
            Pour l’IA, voir ces liens est a priori beaucoup plus facile que pour l’humain, car elle connait absolument toutes les idées et peut identifier les analogies entre champs différents.
            “Auriez-vous un ouvrage à conseiller ? De lui je n’ai lu que des articles, mais mon impression est qu’il est plutôt sur la même ligne que moi. Il voit dans l’IA un outil pour gagner du temps, mais ne voit pas l’IA remplacer le chercheur humain.”
            Je ne connais pas d’ouvrage de lui sur ce sujet, mais en effet, il ne voit pas, pour le moment, l’IA remplacer totalement l’humain. Cependant, il me semble qu’il envisage une révolution majeure, provoquée par l’IA, dans la manière de faire les mathématiques.
            “Dans les activités qui nécessitent de faire le diagnostic d’une situation, l’IA est faible et peut être même dangereuse.”
            En effet, elle est totalement nulle pour cela pour le moment. Elle n’est vraiment bonne que pour les “petits sauts” et identifier des analogies.
            “Faut-il penser que la « révolution IA » sera plus radicale que celle des métiers Jacquard ? Qu’elle représente une singularité dans le développement humain ? Je suis sceptique… on m’a annoncé tellement de fois une « révolution majeure »… pensez par exemple à la bombe atomique. On nous avait raconté qu’elle rendrait impossibles les guerres à l’ancienne. Et pourtant…”
            Honnêtement, je pense que c’est, pour le moment, impossible à savoir. Mais dans le cas de la bombe, il me semble que pas mal de gens avaient tout de suite compris qu’elle ne rendrait pas impossible les guerres à l’ancienne en général, mais plutôt les guerres à l’ancienne entre les puissances nucléaires. Ça reste, pour le moment, vrai.

            • Descartes dit :

              @ Frank

              [Absolument. L’un des risques de l’IA est d’entraîner, à terme, un assèchement dramatique de la créativité.]

              Je fais le raisonnement inverse : cette « créativité » a un coût. Vous pouvez peut-être remplacer une partie du travail de trois post-doc pour 200 € d’abonnement à l’intelligence artificielle. Mais il y une partie de leur contribution que l’abonnement en question ne pourra pas remplacer. Et pour garder le même « niveau de service », il vous faudra continuer à payer une partie de ces post-docs. Autrement dit, l’économie que vous faites grâce à l’IA n’est pas si grande que la formule que vous aviez cité laisse prévoir…

              [Il est difficile de savoir où sera le point d’équilibre. J’ai tendance à être d’accord avec vous : ce sera, in fine, plus cher. Mais ça restera très probablement beaucoup beaucoup moins cher que l’équivalent humain.]

              Je ne le pense pas. Je pense qu’une fois le point d’équilibre atteint – et je pense que ce point d’équilibre sera beaucoup plus cher qu’aujourd’hui – on fera un raisonnement économique. On découvrira que pour certaines activités l’IA est plus économique que le cerveau humain, et pas pour d’autres. Souvenez-vous, c’est exactement ce qui est arrivé avec d’autres technologies.

              [Ce pont entre domaines différents a été fait, au départ, par un physicien de la matière condensée qui était curieux et connaissait, un peu, mais suffisamment, certaines idées récentes de la théorie quantique des trous noirs. Je pourrais donner d’autres exemples de ce type; c’est souvent comme cela que de grands progrès sont fait, par ensemencement mutuel de champs naivement disconnectés. Pour l’IA, voir ces liens est a priori beaucoup plus facile que pour l’humain, car elle connait absolument toutes les idées et peut identifier les analogies entre champs différents.]

              Mais empiriquement, est que l’IA a déjà alimenté ce type de découvertes ? Votre raisonnement me fait penser à celui de Borges et sa bibliothèque. En théorie, un ordinateur peut écrire tous les livres qui ont existé – puisqu’ils constituent un ensemble fini de combinaisons d’un nombre fini de signes. On pourrait donc constituer une bibliothèque contenant tous les ouvrages qui ont jamais existé, y compris les œuvres d’Aristote ou d’autres philosophes de l’antiquité qui sont perdus. Mais est-ce que cela veut dire que nous pourrions demain lire le texte original de la « Poétique » d’Aristote ? Non, parce qu’une telle bibliothèque, même si elle contient la « Poétique », contiendra une quantité sidérale de textes sans le moindre intérêt. Et qu’il n’existe aucun moyen de retrouver la « Poétique » là dedans.

              Votre exemple pose le même problème. Oui, l’IA peut probablement trouver des dizaines, des centaines, des milliers de « connexions » entre disciplines. Mais peut-elle discriminer entre celles qui sont fructueuses et celles qui n’ont aucun intérêt ? L’approche « force brute » est-elle plus économique que l’intuition du chercheur ?

              [Honnêtement, je pense que c’est, pour le moment, impossible à savoir. Mais dans le cas de la bombe, il me semble que pas mal de gens avaient tout de suite compris qu’elle ne rendrait pas impossible les guerres à l’ancienne en général, mais plutôt les guerres à l’ancienne entre les puissances nucléaires. Ça reste, pour le moment, vrai.]

              C’est loin d’être évident. Déjà Nobel en son temps croyait naïvement que la dynamite rendrait la guerre impossible. Au début de l’ère atomique, beaucoup de gens pensaient qu’elle rendrait les guerres impossibles. Pour de très mauvaises raisons d’ailleurs : on voyait avec l’arme atomique la possibilité pour les Etats-Unis d’imposer une « paix universelle » en menaçant tout fauteur de guerre d’utiliser l’arme atomique contre lui. Illusion qui s’est brisée lorsqu’on a compris que préserver le monopole nucléaire américain était impossible.

  3. Cording1 dit :

    Tout cela est bien dans la tentation, tendance de Fabien Roussel à en revenir aux fondamentaux du PCF notamment son discours de Marseille lors de la présidentielle de 2022. Cependant n’est-ce pas trop tard ? Le monde n’attend pas le PCF… Le PCF est gangrené par l’idéologie dominante parmi nombre de ses élus qui voient plus d’un bon oeil les orientations de la FI. 
    Si tant est que ces orientations que vous préconisez puisse aboutir il faut penser le cadre dans lequel nous sommes : l’UE néolibérale, traduction régionale de la globalisation et mondialisation. Il n’est pas pensable d’y arriver sans le remettre en question, il y faudra au moins une génération bien au-delà de Fabien Rousel, donc un successeur pour continuer cette ligne de reconstruction.   
     

    • Descartes dit :

      @ Cording1

      [ Tout cela est bien dans la tentation, tendance de Fabien Roussel à en revenir aux fondamentaux du PCF notamment son discours de Marseille lors de la présidentielle de 2022. Cependant n’est-ce pas trop tard ? Le monde n’attend pas le PCF… Le PCF est gangrené par l’idéologie dominante parmi nombre de ses élus qui voient plus d’un bon oeil les orientations de la FI.]

      C’est bien ce que je dis dans mon papier, quand je conclus que la reconquête par la gauche des couches populaires est probablement impossible. Le problème n’est pas que le PCF est « gangrené par l’idéologie dominante », mais qu’il est « gangréné » par les classes intermédiaires, qui font partie du bloc dominant. Les dérives idéologiques sont ici la conséquence, et non la cause. Ce que Roussel essaye de faire – et il faut lui reconnaître le mérite – est de refaire du PCF le représentant des intérêts des couches populaires, alors que ses troupes sont issues massivement des classes intermédiaires. C’est la pour moi la difficulté, qui n’a rien d’idéologique…

      Sa seule chance de succès, ce serait une crise qui détacherait une partie importante des classes intermédiaires du bloc dominant. Certains voient dans l’IA la racine d’une telle crise… d’autres constatent que les délocalisations, qui hier touchaient essentiellement les couches populaires, commencent à mordre sur les classes intermédiaires…

      [Si tant est que ces orientations que vous préconisez puisse aboutir il faut penser le cadre dans lequel nous sommes : l’UE néolibérale, traduction régionale de la globalisation et mondialisation. Il n’est pas pensable d’y arriver sans le remettre en question, il y faudra au moins une génération bien au-delà de Fabien Rousel, donc un successeur pour continuer cette ligne de reconstruction.]

      Je pense surtout qu’il faut accepter que les conditions objectives sont ce qu’elles sont. L’opération que veut faire Roussel – et encore une fois, j’aimerais qu’elle réussisse – ne sera couronnée de succès que si les conditions objectives – autrement dit, les rapports de force entre classes – le rendent possible. Ce qui ne veut pas dire qu’il en faille rien faire : par son action, Roussel peut forger des instruments qui, lorsque les conditions objectives se présenteront, permettront de les exploiter.

    • Frank dit :

      [Je ne le pense pas. Je pense qu’une fois le point d’équilibre atteint – et je pense que ce point d’équilibre sera beaucoup plus cher qu’aujourd’hui – on fera un raisonnement économique. On découvrira que pour certaines activités l’IA est plus économique que le cerveau humain, et pas pour d’autres. Souvenez-vous, c’est exactement ce qui est arrivé avec d’autres technologies.]
       
      Ce scénario me paraît plausible. Il est difficile de savoir exactement où se trouvera le curseur, mais je suis d’accord que le coût ne peut qu’augmenter significativement à relativement court terme. 
       
      [Mais empiriquement, est que l’IA a déjà alimenté ce type de découvertes ?]
       
      Pas encore pour des découvertes de cette magnitude, mais c’est le cas à plus petite échelle, pour faire des liens plus modestes mais non-triviaux en gagnant beaucoup de temps (je donne un exemple ci-dessous). Si une vraie découverte à très grand impact est faite grâce à l’IA, ce sera un choc pour tout le monde, même pour ceux qui pensent que ça va arriver. Le scénario que je décris, la découverte d’un pont entre domaines différents plutôt que la création de quelque chose de véritablement nouveau, est le scénario privilégié, à mon avis, pour une contribution majeure de l’IA.
       
      [Votre raisonnement me fait penser à celui de Borges et sa bibliothèque … Mais peut-elle discriminer entre celles qui sont fructueuses et celles qui n’ont aucun intérêt ? L’approche « force brute » est-elle plus économique que l’intuition du chercheur ?]
       
      Je pense que l’exemple de la bibliothèque de Borges s’applique très bien à la découverte de nouveaux théorèmes en mathématiques mais pas tellement à la découverte de ponts. 
       
      Dans le premier cas, on est exactement dans le cas que vous décrivez. Il y a en effet un nombre gigantesque d’énoncés vrais en mathématiques, mais qui n’ont strictement aucun intérêt, et l’IA ne peut pas, pour le moment, distinguer ce qui est vraiment intéressant du reste. C’est LA barrière majeure actuelle pour une utilisation créatrice de l’IA en math.
       
      Dans le second cas, l’IA est très fortement contrainte par ce que l’humain lui demande d’explorer. Dans mon exemple des trous noirs, les propriétés recherchées sont très spécifiques et remarquables. Il n’y a pas des milliards d’analogies possibles avec des choses déjà connues. La plupart du temps, aucune analogie ne pourra être faite, et la découverte d’une seule sera suffisante.
       
      Pour donner un exemple plus simple, on peut exposer à l’IA un problème technique, un sorte de «calcul» à effectuer, dans une recherche en physique théorique, en lui donnant des éléments sur les propriétés attendues. Elle va pouvoir alors suggérer que ce genre de problème est en fait ce que telle ou telle théorie mathématique permet de résoudre, même si le lien n’est pas du tout évident a priori. Et y compris dans des cas où une discussion avec un mathématicien n’aurait rien donné (car  ils sont souvent trop spécialisés, ou parce qu’il y a une barrière de langage et il ne comprendra rien à ce que le physicien demande, etc.). C’est ce genre de choses qui aide déjà les chercheurs en leur faisant gagner pas mal de temps, et l’IA ne se trompe pas (ou, si elle se trompe, c’est en donnant quelques possibilités dont certaines ne marchent pas, mais il est facile d’identifier ce qui marche une fois qu’on regarde). 

      • Descartes dit :

        @ Frank

        [« Mais empiriquement, est que l’IA a déjà alimenté ce type de découvertes ? » Pas encore pour des découvertes de cette magnitude, mais c’est le cas à plus petite échelle, pour faire des liens plus modestes mais non-triviaux en gagnant beaucoup de temps (je donne un exemple ci-dessous). Si une vraie découverte à très grand impact est faite grâce à l’IA, ce sera un choc pour tout le monde, même pour ceux qui pensent que ça va arriver. Le scénario que je décris, la découverte d’un pont entre domaines différents plutôt que la création de quelque chose de véritablement nouveau, est le scénario privilégié, à mon avis, pour une contribution majeure de l’IA.]

        J’attends de voir… Je reste marqué par la lecture de Borges et le paradoxe de la bibliothèque. L’ordinateur peut écrire tous les livres, mais ne sait pas distinguer un bon livre d’un mauvais…

        [Dans le second cas, l’IA est très fortement contrainte par ce que l’humain lui demande d’explorer. Dans mon exemple des trous noirs, les propriétés recherchées sont très spécifiques et remarquables. Il n’y a pas des milliards d’analogies possibles avec des choses déjà connues. La plupart du temps, aucune analogie ne pourra être faite, et la découverte d’une seule sera suffisante.]

        Mais pour que l’humain sache quoi « lui demander d’explorer », il faut que cet humain ait déjà beaucoup travaillé sur ces questions, et ait déjà une idée derrière la tête. Or, si on remplace les chercheurs par de l’IA, on trouvera de moins en moins de gens ayant fait ce travail.

        [Pour donner un exemple plus simple, on peut exposer à l’IA un problème technique, un sorte de « calcul » à effectuer, dans une recherche en physique théorique, en lui donnant des éléments sur les propriétés attendues. Elle va pouvoir alors suggérer que ce genre de problème est en fait ce que telle ou telle théorie mathématique permet de résoudre, même si le lien n’est pas du tout évident a priori.]

        C’est un peu ce que je disais plus haut. Pour pouvoir « suggérer » pareille chose, il faut déjà avoir une connaissance très approfondie du domaine, connaissance qui ne peut s’acquérir qu’en travaillant soi-même les problèmes, sans aide de l’IA. Le risque est que les jeunes chercheurs qui s’habitueront dès le départ à la béquille de l’IA soient incapables ensuite de marcher par eux-mêmes. C’est à mon avis ce mécanisme qui limite l’intérêt de l’IA dans la recherche. A un certain moment, il faudra s’auto-limiter dans son usage si l’on veut avoir des physiciens capables de l’utiliser à bon escient.

  4. Didier Bous dit :

    Pourquoi appeler “gauche” des partis composés de classes intermédiaires et qui font une politique pour ces mêmes classes? Ne sommes-nous pas devant des partis de droite tout simplement, avec les classes populaires incapables de faire émerger un parti qui défend leurs intérêts? Concrètement, le PC est insignifiant, le PS est usé jusqu’à la corde et LFI nous fait du racisme antiblanc et de la haine du Français. Ces groupes méritent-ils que l’on s’intéresse à eux avec un regard positif?

    • Descartes dit :

      @ Didier Bouss

      [Pourquoi appeler “gauche” des partis composés de classes intermédiaires et qui font une politique pour ces mêmes classes ?]

      Il faut je pense sortir de ce genre de nominalisme. L’ensemble des organisations qui se réclament héritières – qu’elles le soient effectivement ou pas – des luttes ouvrières du XIXème siècle et des idéaux socialistes, des luttes sociales du XXème et du Front populaire consistent un objet politique. La réalité de cet objet se constate empiriquement : on voit que ces organisations ont tendance à constituer facilement des alliances électorales, qu’elles se désistent réciproquement pour le candidat arrivé en tête, qu’elles partagent un certain nombre de figures, de valeurs, de références, un langage.

      Maintenant, comme proposez vous d’appeler cet objet politique ? La plupart des commentateurs, des analystes, des philosophes appellent cela « la gauche ». Si vous voulez proposer un autre nom, c’est toujours possible. Mais vous aurez du mal à dialoguer avec le reste du monde, parce que le reste du monde appelle cela « la gauche », que cela vous plaise ou non. La solution la plus raisonnable est d’appeler cela « la gauche », et de constater qu’aujourd’hui cet ensemble ne se caractérise pas par l’adhésion à une politique, mais par l’adhésion à un héritage symbolique.

      [Ne sommes-nous pas devant des partis de droite tout simplement, avec les classes populaires incapables de faire émerger un parti qui défend leurs intérêts ?]

      Non, parce que « la droite » ne se caractérise, elle non plus, par une idéologie unique. Qu’y a-t-il de commun idéologiquement entre la droite nationaliste et la droite européiste ? Entre le gaulliste social et le néolibéral façon Madelin ? « La droite », comme « la gauche », c’est, là aussi, une question d’héritage et de références plus qu’autre chose. Il n’y a pas de « politique de gauche » pas plus qu’il n’y a de « politique de droite » aujourd’hui.

      [Concrètement, le PC est insignifiant, le PS est usé jusqu’à la corde et LFI nous fait du racisme antiblanc et de la haine du Français. Ces groupes méritent-ils que l’on s’intéresse à eux avec un regard positif ?]

      Tout le monde mérite qu’on s’intéresse à lui « avec un regard positif ». Parce dans le monde en pleine mutation qui est le nôtre, il faut aller chercher les bonnes choses là où elles se trouvent. Les références matérialistes et marxistes, la remise en cause du capitalisme, vous les trouverez « à gauche ». Les références à la nation, à la souveraineté, le travail sur l’identité de l’homme, vous les trouverez « à droite ». C’est pourquoi je regarde avec bienveillance Le Pen quand elle est social-souverainiste, Guaino quand il me parle de gaullisme, Roussel quand il essaye de revenir au « socialisme aux couleurs de la France » ou de maintenir la tradition communiste de parti « intellectuel collectif ».

      C’est d’ailleurs cette bienveillance que me reprochent souvent les gens qui conçoivent « la gauche » et « la droite » comme des essences immuables. Comme si tout ce qui est bon se trouvai d’un côté, et tout ce qui est mauvais de l’autre. Je rejette, vous l’aurez compris, cette vision. Parce que « la gauche » comme « la droite », ce n’est qu’un héritage. En on a vu des héritier dilapider le bien qui leur était transmis, voire trahir complètement la vision de leurs ancêtres tout en faisant mine de les vénérer. Alors, ne perdons pas notre temps à discuter pour décider qui est “vraiment” de droite et qui est “vraiment” de gauche. Cela n’a aucune importance. Il y a des gens qui feront des politiques favorables aux couches populaires, et des gens qui seront du côté du capital. Et ces gens on les trouvera “à gauche” et “à droite”. Imaginer que parce que “la gauche” arrivera au pouvoir le bonheur envahira le monde, que si “la droite” arrive au pouvoir le monde s’écroulera est une pensée infantile.

  5. Glarrious dit :

    [ Les classes intermédiaires, qui aujourd’hui dominent largement la représentation politique à gauche, ont perçu le danger. Pour empêcher le RN d’arriver au pouvoir – et y arriver en étant l’otage d’un électorat populaire – il faut détourner de lui cet électorat.]
    Allons Descartes, il y a un moyen plus simple de détourner l’électorat populaire !
    Il suffit d’un coup d’Etat des juges, simple et efficace. Regardez ça a bien marché avec la Roumanie et actuellement en Turquie. Pas besoin de dépenser autant d’énergie en congrès, texte, amendement etc…

    • Descartes dit :

      @ Glarrious

      [« Les classes intermédiaires, qui aujourd’hui dominent largement la représentation politique à gauche, ont perçu le danger. Pour empêcher le RN d’arriver au pouvoir – et y arriver en étant l’otage d’un électorat populaire – il faut détourner de lui cet électorat. » Allons Descartes, il y a un moyen plus simple de détourner l’électorat populaire ! Il suffit d’un coup d’Etat des juges, simple et efficace. Regardez ça a bien marché avec la Roumanie et actuellement en Turquie. Pas besoin de dépenser autant d’énergie en congrès, texte, amendement etc…]

      Je crois que vous confondez « détourner » et « contourner ». Le « coup d’Etat judiciaire », comme le « coup d’Etat parlementaire » que fut la ratification du traité de Lisbonne contre le vote référendaire de 2005, permettent d’ignorer temporairement la volonté populaire, mais pas de « détourner » cet électorat. A l’issue de l’annulation de l’élection roumaine, les électeurs qui ont voté contre le système ne changent pas pour autant leur vote. Et ce genre de contournement a un coût très important en termes de légitimité et de stabilité du système. Le contournement du « non » au référendum de 2005 a considérablement affaibli le statut de notre classe politico-médiaitque. En Roumanie aussi cela a causé des pics d’abstention jamais vus, qui in fine portent atteinte à la crédibilité du système.

  6. Glarrious dit :

    [Je m’amuse toujours, lorsque je veux taquiner mes amis socialistes, à leur demander si à leur avis le bilan des deux mandats de Mitterrand ou celui de François Hollande est, du point de vue des couches populaires, positif ou négatif. Je n’ai jamais obtenu une réponse franche…]
     
    Je suis curieux qu’est ce qu’ils vous disent sur les bilans du point de vue des couches populaires ? Même de façon général ?

    • Descartes dit :

      @ Glarrious

      [Je suis curieux qu’est-ce qu’ils vous disent sur les bilans du point de vue des couches populaires ? Même de façon générale ?]

      Il y a plusieurs types de réactions, qui d’ailleurs peuvent se mélanger.

      Il y a un groupe pour qui la politique se réduit au sociétal et pour qui l’économique est secondaire. Les membres de ce groupe cherchent à universaliser les politiques dont les classes intermédiaires ont été en fait les principales bénéficiaires. Ils admettent que la politique « culturelle » de Lang & Co, la priorité donnée au loisir sur le travail, les dispositifs européens genre « Erasmus » ont d’abord bénéficié aux gens comme eux mais, disent-ils, elles ont « aussi » bénéficié aux couches populaires.

      Un deuxième groupe adhère plutôt à une logique du « bouclier ». Ils admettent que les classes populaires ont souffert économiquement, mais elles soutiennent que sans la gauche leur situation aurait été pire. Autrement dit, ce groupe voit la gauche comme la voiture-balai du capitalisme néolibéral et non comme son promoteur actif.

      Et finalement, il y a le groupe qui refuse directement tout retour critique, sur le mode « tout ça, c’est le passé, c’est loin, si l’on regarde dans le rétroviseur on ne fera jamais rien, l’important c’est l’avenir ».

      Mais finalement il est très rare d’obtenir une réponse qui montre un retour critique sur l’expérience passée, qui reconnaisse “qu’on s’est plantés”.

  7. Claustaire dit :

    Sur la manière dont la social-démocratie (les sociaux-traîtres 🙂 propose une analyse critique de la manière dont le Kapitalisme pourrait tenter de “socialiser” l’I.A., je vous propose un lien vers le genre de journal que sous, nos locales latitudes, on ne saurait pourtant que mépriser.
     

    Et si l’IA était de gauche ?


     
    On verra bien si ce bâton tendu vous servira pour la promenade ou la schlag 🙂
    Avec mes respects
     
     

    • Descartes dit :

      @ Claustaire

      [Sur la manière dont la social-démocratie (les sociaux-traîtres 🙂 propose une analyse critique de la manière dont le Kapitalisme pourrait tenter de “socialiser” l’I.A., je vous propose un lien vers le genre de journal que sous, nos locales latitudes, on ne saurait pourtant que mépriser.]

      Il faut être économe de son mépris, tant sont nombreux ceux qui le méritent…

      Franchement, c’est le genre d’analyse qui illustre le peu de sérieux de la publication en question. Prenons quelques perles que l’on peut trouver dans l’article. Voici une qui vaut son pesant en cacahouètes :

      « Le travail est une composante essentielle du fonctionnement de la société. Il structure la vie quotidienne de la population, il matérialise la contribution individuelle à un horizon collectif, il garantit la solvabilité du social puisque les cotisations financent les retraites, la sécurité sociale, l’assurance chômage… »

      Et c’est l’activité humaine qui produit tous ces biens qui nous permettent de survivre. Mais c’est là un aspect tout à fait secondaire, n’est-ce pas ? Pour Attali, le travail semble être d’abord un moyen thérapeutique (il structure la vie quotidienne, permet de s’inscrire dans un horizon collectif) et accessoirement un moyen de financer le social. Mais il oublie l’aspect le plus important, qui rend le travail inséparable de la condition humaine : c’est lui qui nous permet de survivre. C’était bien la peine que Yahvé dise à Adam « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front »…

      Vous en voulez une autre ? Suffit de demander :

      « L’IA ne s’attaque pas aux cols bleus de l’industrie, comme le fit jadis la mécanisation du XIXe siècle. Elle cible les cols blancs — comptables, juristes, analystes financiers, journalistes, programmeurs — les professions qualifiées que la première révolution industrielle avait précisément créées pour accompagner le choc de la désindustrialisation. »

      Ainsi, « la mécanisation du XIXème siècle » se serait attaquée « aux cols bleus de l’industrie » ? D’abord, on voit mal quelle était « l’industrie » qui préexistait la « mécanisation du XIXème », puisque c’est précisément la mécanisation qui a donné naissance à l’industrie. Et c’est d’ailleurs pourquoi, loin de « s’attaquer aux cols bleus », la mécanisation du XIXème siècle les a multipliés à l’infini. Bernard Attali, auteur de l’article, commet ici une erreur historique : la « mécanisation du XIXème siècle » a été une catastrophe pour les maîtres artisans, c’est-à-dire, une classe qui disposait d’un capital matériel et immatériel dont la valeur a été réduite à néant ou presque par le nouveau mode de production. Ces maîtres artisans sont plus proches des « cols blancs » que des « cols bleus ».

      Ensuite, et surtout, on imagine mal que la « révolution industrielle » ait « créé » les « professions qualifiées » – comptables, juristes, analystes financiers, journalistes, programmeurs – « précisément pour accompagner le choc de la désindustrialisation ». Pendant la révolution industrielle, on ne peut pas dire que la « désindustrialisation » ait été un problème… et imaginer que la « révolution industrielle » ait créé des professions exclusivement pour recaser les victimes des changements économiques, cela confine au surréalisme.

      Il est d’ailleurs significatif que dans la liste des « professions qualifiées » mentionnées par Attali – comptables, juristes, analystes financiers, journalistes, programmeurs – ne figurent pas les ingénieurs, pourtant l’une des professions dont le développement est inséparable de la révolution industrielle…

      Cela étant dit, le discours de Bernard Attali est amusant parce qu’il montre bien comment s’articule l’idéologie des classes intermédiaires. Pour faire court, tant que les mutations économiques touchaient les « cols bleus » et accumulaient la richesse du côté du « bloc dominant » dont les classes intermédiaires font partie, il n’y avait aucune raison de remettre en cause le système. Mais dès lors que ces mutations commencent à toucher les « cols blancs », c’est-à-dire les classes intermédiaires, alors là, c’est une catastrophe de proportions bibliques qui exige une révolution et un retour aux « idées sociales ». Ici, le « social » ne concerne que les « cols blancs »… Et voilà une illustration :

      « Si l’IA augmente la productivité par unité de travail, la réduction du temps de travail n’est plus une lubie keynésienne — c’est une nécessité mathématique. »

      Certes… mais si on a bien compris, pour Attali l’IA n’augmente la productivité que des « cols blancs », et plus précisément des « professions qualifiées » – comptables, juristes, analystes financiers, journalistes, programmeurs. La « nécessité mathématique » de réduire le temps de travail ne concerne que ces professions-là, et surtout pas les « cols bleus », dont la productivité n’a aucune raison de se trouver modifiée par l’IA…

      Au fonds, voici le problème tel que le voit Attali : l’IA va déclasser une partie des classes intermédiaires. Or, c’est sur l’alliance entre celles-ci et la bourgeoisie que repose la stabilité du modèle néolibéral. Il faut donc sauver cette alliance, et donc le statut des classes intermédiaires, celles « dont promotion fut la grande œuvre du XXe siècle » (Attali dixit). C’est cela, être « de gauche » aujourd’hui…

      • Claustaire dit :

        Merci de confirmer si rapidement que la machine est toujours prête à tourner. Respect, vraiment !
        Mais vers quoi vous embraye ce si bien huilé moteur ? me demande une coquine de colectrice .
        Et si vous en profitiez pour nous rappeler (une énième fois me direz-vous) la distinction que vous faites entre ‘classes intermédiaires’ et ‘bourgeoisie”. Ou, au moins, où vous placez (éventuellement) le curseur.
        Bien à vous

        • Descartes dit :

          @ Claustaire

          [Merci de confirmer si rapidement que la machine est toujours prête à tourner. Respect, vraiment !
          Mais vers quoi vous embraye ce si bien huilé moteur ? me demande une coquine de colectrice.]

          Mon but n’est pas d’aller dans telle ou telle direction, mais d’aider mes lecteurs à décrypter le monde. Ma conviction, c’est qu’on ne change pas rationnellement ce qu’on ne comprend pas. Et donc, il faut commencer par comprendre. Une fois qu’on a compris, chacun aura un moteur qui le conduira là où il voudra aller.

          Vous savez, il fut un temps où je pensais que mes idées et celles de mes camarades pouvaient sauver le monde. Aujourd’hui, mon but est plus modeste : je voudrais vivre dans une société où les gens pensent…

          [Et si vous en profitiez pour nous rappeler (une énième fois me direz-vous) la distinction que vous faites entre ‘classes intermédiaires’ et ‘bourgeoisie”. Ou, au moins, où vous placez (éventuellement) le curseur.]

          Ce n’est pas une question de « curseur ». Pour moi, la différence entre ces deux groupes n’est pas une différence quantitative – au-delà de tel revenu ou de tel patrimoine on serait « bourgeois », en deçà on resterait dans les « classes intermédiaires ». Mon objectif est au contraire de les caractériser en tant que classes au sens marxien du terme, autrement dit, en fonction de leur position vis-à-vis du mode de production.

          La bourgeoisie est la classe dont la position est liée à la possession du capital matériel, c’est-à-dire, des moyens de production et d’échange. Cette possession lui permet d’acheter la force de travail des prolétaires pour une valeur inférieure à la valeur produite, et de garder la différence, la plusvalue.

          La « classe intermédiaire » est le groupe caractérisé par la possession d’un capital immatériel, fait de réseaux, de connaissances, de compétences rares. Ce capital, contrairement au capital matériel, ne permet pas d’exploiter le travail d’autrui (un bourgeois peut faire travailler un ouvrier sur son métier à tisser, un « classe intermédiaire » architecte ou ingénieur ne peut pas faire travailler un ouvrier sur ses connaissances), mais donne un pouvoir de négociation qui permet d’échapper à l’exploitation en récupérant l’essentiel de la valeur produite. Par certains côtés, le « classe intermédiaire » est « associé » au bourgeois : l’un apporte à l’association son capital matériel, l’autre son capital immatériel.

          La différence fondamentale entre ces deux classes passe par deux éléments : la première, c’est l’extraction de la plusvalue, la seconde, par le fait que contrairement au capital matériel, le capital immatériel ne se transmet pas directement, et demande à être reconstitué à chaque génération.

          • Claustaire dit :

            Merci pour votre patience explicative et le clair rappel de ces notions qui vous semblent essentielles pour l’analyse de notre société.
             
            Ceci posé (cf. ma métaphore de l’embrayage), quelle(s) proposition(s) politique(s) pourrait vous inspirer cette distinction / association de la bourgeoisie et des classes intermédiaires ?
             
             
            Et que proposeriez-vous, par exemple, pour que l’exploitation de la technologie I.A. (cf. l’article que je vous avais mis en lien) n’aggrave pas encore les clivages sociaux entre éventuels profiteurs et victimes de cette nouvelle technologie (dont la classe “intermédiaire” pourrait justement être une des plus impactées) ?
             

            • Descartes dit :

              @ Claustaire

              [Ceci posé (cf. ma métaphore de l’embrayage), quelle(s) proposition(s) politique(s) pourrait vous inspirer cette distinction / association de la bourgeoisie et des classes intermédiaires ?]

              C’est un peu comme si vous me demandiez quelles propositions politiques pourrait m’inspirer le fait que le soleil se lève à l’est. La distinction entre la bourgeoisie et les classes intermédiaires et la convergence de leurs intérêts sont des faits sociaux, qui n’appellent aucune « proposition » en eux-mêmes. Par contre, tout projet politique doit tenir compte de ces faits, tout simplement parce que la constitution des classes intermédiaires et leurs intérêts ont un poids fondamental sur les rapports de force, tant économiques qu’idéologiques.

              Ma position personnelle est que tant que les intérêts de la bourgeoisie et des classes intermédiaires seront convergents, il sera très difficile de créer un rapport de forces qui permette la mise en œuvre de politiques de progrès social, économique et même intellectuel. Les intérêts de la bourgeoisie et des classes intermédiaires tendent, par le biais de la concurrence libre et non faussée, à la standardisation à l’échelle du monde des pratiques et de la pensée. Et cette standardisation lamine toute possibilité de progrès social, qui par définition est spécifique et adapté à son environnement.

              C’est pourquoi la mission des progressistes est de guetter les fissures dans cette alliance, de les approfondir lorsque c’est possible, et de se donner les instruments matériels et intellectuels qui permettront d’n tirer le profit le jour venu.

              [Et que proposeriez-vous, par exemple, pour que l’exploitation de la technologie I.A. (cf. l’article que je vous avais mis en lien) n’aggrave pas encore les clivages sociaux entre éventuels profiteurs et victimes de cette nouvelle technologie (dont la classe “intermédiaire” pourrait justement être une des plus impactées) ?]

              Mais… au contraire. J’espère bien que ces « clivages » vont s’approfondir, parce que ce sont précisément ces clivages qui peuvent demain créer un conflit entre les intérêts des classes intermédiaires et ceux de la bourgeoisie, et donc ouvrir la possibilité d’un rapport de forces différent, plus favorable aux couches populaires…

      • Claustaire dit :

        Vous avez bien relevé la bizarrerie de la phrase suivante L’IA ne s’attaque pas aux cols bleus de l’industrie, comme le fit jadis la mécanisation du XIXe siècle”, alors que c’est justement cette mécanisation qui a créé les ‘cols bleus’ ainsi que les ‘cols blancs’ qui les encadraient.
         
        C’est bien sûr plutôt la fin du XXe qui aura vu nos cols bleus (l’essentiel de notre industrie) perdre un travail que la mondialisation aura peu à peu délocalisé vers le sud ou l’est, aux dépens du travailleur, au profit du consommateur (en oubliant qu’un travailleur sans travail -comme un pays sans travailleurs- serait vite un piètre pays et un piètre consommateur… à moins de s’endetter à donf, pente glissante sur laquelle le pays tout entier s’est d’ailleurs engagé).
         
        En fait, je crois que c’est surtout l’emploi tertiaire (commerce, services) qui aura pu assurer le grand nombre d’emplois perdus dans le primaire agricole du fait de la mécanisation du XXe.
         
        On a bien vu comment l’informatique a modifié voire supprimé bien des emplois (je pense au nombre de postes de secrétaires supprimés dans nos administrations où on demanda aux cadres d’assurer eux-mêmes leurs comptes rendus, présentations, etc. ). 
         
        Il semblerait que le développement de l’I.A. soit de nouveau l’occasion (mot que je ne confonds pas avec aubaine) d’un bouleversement professionnel de beaucoup de gens. Et, en dehors de toute polémique, c’est ce thème qui aurait pu mériter de se prêter à échanges.
         
        Bien à vous.
         
         

        • Descartes dit :

          @ Claustaire

          [Vous avez bien relevé la bizarrerie de la phrase suivante “L’IA ne s’attaque pas aux cols bleus de l’industrie, comme le fit jadis la mécanisation du XIXe siècle”, alors que c’est justement cette mécanisation qui a créé les ‘cols bleus’ ainsi que les ‘cols blancs’ qui les encadraient.]

          Je vois à cette phrase deux explications possibles. La première, c’est que l’auteur identifie les artisans que la mécanisation a mis hors-jeu au XIXème siècle avec les « cols bleus » mis à mal par la désindustrialisation de la fin du XXème. Et c’est là une erreur d’analyse fondamentale : les maitres artisans qui se révoltent contre les métiers Jacquard sont des proto-bourgeois, ou plutôt des proto-classes-intermédiaires, dont le statut repose sur un « capital immatériel » – connaissances, réseaux – que la mécanisation menace, exactement comme l’IA menace aujourd’hui le capital immatériel des classes intermédiaires.

          La deuxième explication est celle d’un lapsus : écrire « la mécanisation du XIXème » à la place de « la désindustrialisation du XXème ». Mais j’ai du mal à croire qu’un tel lapsus n’ait pas été vu des correcteurs…

          [En fait, je crois que c’est surtout l’emploi tertiaire (commerce, services) qui aura pu assurer le grand nombre d’emplois perdus dans le primaire agricole du fait de la mécanisation du XXe.]

          Dans les pays développés, oui. Mais l’article que vous avec cité donne à ce remplacement des emplois de production par des emplois tertiaires un caractère téléologique. C’est là que cela devient très contestable.

          [On a bien vu comment l’informatique a modifié voire supprimé bien des emplois (je pense au nombre de postes de secrétaires supprimés dans nos administrations où on demanda aux cadres d’assurer eux-mêmes leurs comptes rendus, présentations, etc. ).]

          Bien entendu. Mais c’est là l’histoire de l’humanité. L’invention de l’ampoule électrique a certainement supprimé un grand nombre de postes dans les fabriques de lampes à huile. Il ne reste pas moins que, du moins tant qu’on était dans une économie de pénurie, le raisonnement de Schumpeter reste empiriquement vérifié : alors que depuis le XVIème siècle le progrès technologique en Europe est continu, le taux d’emploi et l’intensité du travail ne font qu’augmenter. Ce qui tend à prouver que le nombre de postes supprimés est largement compensé par les postes créés.

          La question est de savoir si le raisonnement de Schumpeter tient toujours dans une société d’abondance. Je pense que la réponse est négative. Si la vision schumpétérienne a été vérifié depuis le XVIème siècle, c’est parce que les nouvelles inventions se développaient dans un contexte où d’énormes besoins étaient toujours insatisfaits, le travail libéré par les nouvelles inventions trouvait à s’employer ailleurs. Dans une société d’abondance, le problème n’est pas produire plus, mais vendre plus. Ce que vous produisez ne trouve pas naturellement un exutoire. Comme les besoins sont en grande partie satisfaits, si vous libérez du travail, celui-ci ne trouve pas à s’employer naturellement. Pour maintenir le plein emploi, il vous faut créer artificiellement des nouveaux besoins… ou bien réduire le temps de travail. Et dans les deux cas, vous réduisez le taux de profit…

          [Il semblerait que le développement de l’I.A. soit de nouveau l’occasion (mot que je ne confonds pas avec aubaine) d’un bouleversement professionnel de beaucoup de gens. Et, en dehors de toute polémique, c’est ce thème qui aurait pu mériter de se prêter à échanges.]

          Mais… c’est justement ce qu’on est en train de faire !

          Personnellement, je me méfie des théories qui mettent l’accent sur les « ruptures ». En fait, lorsqu’on aime l’Histoire on se rend compte que les véritables ruptures sont très rares, que l’histoire exhibe une grande continuité. Et que les périodes dites « révolutionnaires » en fait constituent des moments où l’on réorganise la société politique pour tenir compte d’un changement social et économique qui a déjà eu lieu à bas bruit. La Révolution de 1789 ne coupe pas l’histoire de France, elle la continue en traduisant dans le champ politique la transformation de la société française qui a commencé un siècle et demi plus tôt, avec la prise graduelle du pouvoir économique par la bourgeoisie. C’est Marx qui résume bien cette question : « Les hommes font l’histoire, mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils font. Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. La tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants ».

          Le développement scientifique et technologique a toujours provoqué des « bouleversements professionnels ». Des inventions ont rendu certaines activités productives marginales ou folkloriques. Avant les Lumières, l’Eglise était le premier employeur de France, avec des dizaines de milliers de prêtres, de nonnes, de moines. On ne fabrique plus guère des lampes à huile si ce n’est pour des utilisations spécifiques ou pour décorer. L’informatique a remplacé les dactylos et les poinçonneurs du métro. L’IA n’est-elle qu’une étape de plus dans ce développement, ou faut-il y voir une « rupture anthropologique » unique dans l’histoire humaine ? J’aurais tendance à pencher pour la première réponse. Ce la ne veut pas dire qu’elle ne provoquera pas des changements sociaux importants, mais ces changements sont a nuancer.

          Vous noterez qu’il y a des métiers dits « intellectuels » qui ont déjà subi très largement cet effet depuis plus d’un demi-siècle. Lorsque vous regardez ce qu’étaient les bureaux d’études des années 1950-60, vous voyez que les ingénieurs passaient une grande partie de leur temps à faire du calcul, que des techniciens hautement qualifiés passaient des heures à faire du dessin. Je me souviens encore d’une grande machine de recherche où l’intégration des nouveaux modules se faisait « sur maquette » pour vérifier la manutention, ce qui supposait d’entretenir une maquette exacte de la machine et de tous ses composants… Aujourd’hui, le calcul est totalement mécanisé – cela fait des années que la règle à calcul et la table de logarithmes ne fait plus partie de la panoplie de l’ingénieur. La CAO a dévalorisé le travail du dessinateur – qui sait encore construire les polygones réguliers avec règle et compas ? – et les maquettes ne sont plus qu’un lointain souvenir. Est-ce que cela a joué sur l’emploi des ingénieurs ? Pas vraiment, ou alors à la marge. La désindustrialisation a eu de ce point de vue un effet bien plus dramatique…

          Toute une série de tâches dites « intellectuelles » risquent d’être mécanisées dans des milieux professionnels qui jusqu’à maintenant étaient peu touchés. Mais il faut bien voir que ces tâches ne sont dites « intellectuelles » que par opposition aux tâches dites « manuelles », et non parce qu’elles demandent une activité intellectuelle particulière. Remplir un tableur à partir des informations contenues dans des rapports, c’est un travail aussi « mécanique » que de souder un circuit intégré. Ce que l’IA met à nu, c’est le fait que certaines tâches effectuées par les « cols blancs » sont des tâches mécaniques et par conséquent automatisables. On aura toujours besoin de médecins ou d’avocats (comme on a toujours besoin d’ingénieurs) mais leur travail changera : ils seront débarrassés des tâches mécaniques, et consacreront leur temps à ce que la machine ne peut faire. Rien de dramatique là-dedans, d’autres sont déjà passés par là.

          Ma perception est que l’apparition des IA génératives vont obliger les métiers « littéraires » à faire le même type d’aggiornamento que le calcul automatique ou la CAO ont imposé dans les métiers dits « scientifiques ». Avec la mécanisation des tâches les plus « automatiques », il faudra pour conserver son emploi être capable de se concentrer sur les tâches véritablement « intellectuelles »… l’enjeu de la formation et de l’éducation ne seront que plus cruciaux.

  8. P2R dit :

    Cher Descartes,
     
    Avez-vous lu la tribune de De Villepin intitulée “le chemin Gaulliste” ?
    https://lafrancehumaniste.fr/articles/chemin-gaulliste.html
     
    J’avoue que je suis un peu dubitatif.. Confusion sur les notions d’Etat de droit (dont il semble faire sienne une lecture très “progressiste” de la notion, bien loin de la lecture classique qui y voit une simple énonciation de la hierarchie ds normes et de l’égalité des citoyens face à la loi), positionnement contre “une hierarchie des droits entre les nationaux, les étrangers, les binationaux, les résidents”, qui va pourtant de soi sous peine d’abolir le concept même de Nation, négation de la souveraineté populaire, sacralisation du principe de régionalisation, et j’en passe…
     
      Qu’en pensez vous ?
    Cordialement

    • Descartes dit :

      @ P2R

      [Avez-vous lu la tribune de De Villepin intitulée “le chemin Gaulliste” ?]

      Non, je ne l’avais pas lue. Merci de l’avoir amenée à mon attention et à celle des lecteurs de ce blog.

      [J’avoue que je suis un peu dubitatif…]

      Je ne sais pas si c’est là un euphémisme, mais je serais bien plus sévère que vous : pour le dire en bon français, je suis tombé sur le cul. Qu’une personnalité qui a la culture politique, historique et administrative d’un Villepin, et qui plus est qui prétend se placer dans la ligne gaullienne, écrive pareilles sottises – il n’y a pas d’autre mot – a de quoi faire peur.

      J’ai failli tomber de ma chaise en lisant le paragraphe suivant : « Les garde-fous de l’Etat de droit et du contrôle de constitutionnalité y sont conçus comme des limites intolérables à l’absolutisme majoritaire. Le Rassemblement national propose ainsi le contournement de la Constitution par le recours direct à l’article 11 pour faire adopter par référendum la préférence nationale, contraire aujourd’hui à notre Constitution. Le référendum ne serait plus l’instrument d’un arbitrage démocratique, mais le levier d’un changement de régime, fût-il subreptice ». Mais, rappelez-moi, n’est ce pas un certain Charles de Gaulle qui eut recours à l’article 11 pour modifier la Constitution en établissant l’élection du président de la République au suffrage universel, dans un geste qui était clairement un « contournement de la Constitution », puisque toute modification constitutionnelle nécessitait au préalable l’accord des deux chambres du parlement, accord que celles-ci n’auraient certainement pas donné ? A l’époque, le juge chargé du « contrôle de constitutionnalité » s’était contenté de constater que puisque le référendum représente l’expression directe de la volonté du peuple souverain, il était impossible de contrôler la constitutionnalité d’un texte ainsi approuvé…

      On se souvient de la réponse que De Gaulle avait fait à Peyrefitte qui lui faisait remarquer qu’il était impossible de se retirer des traités européens au motif que ceux-ci ne prévoyaient aucune possibilité de s’en dégager : « C’est de la rigolade ! Vous avez déjà vu un grand pays s’engager à rester couillonné, sous prétexte qu’un traité n’a rien prévu pour le cas où il serait couillonné ? Non. Quand on est couillonné, on dit : « Je suis couillonné. Eh bien, voilà, je fous le camp ! » Ce sont des histoires de juristes et de diplomates, tout ça ». Mongénéral était respectueux des institutions républicaines, mais n’était pas homme à sacraliser le droit, surtout quand celui-ci prétend servir de « garde-fou » pour rogner la souveraineté populaire.

      Par ailleurs, on voit mal en quoi le fait d’instituer la « préférence nationale » pour telle ou telle allocation constituerait un « changement de régime ». On peut même se demander si la préférence nationale est contraire à la Constitution. Après tout, elle a existé et existe toujours sur un grand nombre de domaines. Avant 1981, un étranger ne pouvait présider une association, ne pouvait être électeur ou élu à des fonctions politiques, pas plus qu’il ne pouvait devenir fonctionnaire, ou accéder à certaines écoles – comme l’école. Même aujourd’hui, l’accès et l’installation sur le territoire peuvent toujours être refusés à un étranger, alors qu’elles ne peuvent être limitées pour un citoyen français. Les consulats de France assurent la protection des citoyens français – et eux seulement – à l’étranger…

      J’avoue que j’ai beaucoup de mal à comprendre la logique du débat sur la « préférence nationale ». Certaines personnalités – ici Villepin – parlent comme si elle n’existait pas déjà, comme si le fait de la faire entrer dans notre droit représentait une révolution. Mais c’est faux. La préférence nationale existe dans notre droit depuis belle lurette. Ce qui est en discussion ce n’est pas le principe de la préférence nationale, mais son étendue à de nouveaux domaines (prestations sociales, logement, etc.). On peut bien entendu être pour ou contre, mais dire que c’est là un « changement de régime »…

      On trouve d’ailleurs dans le texte même une indication qui montre que Villepin ne croit pas vraiment ce qu’il écrit ici. Car voici ce qu’il écrit dans la deuxième partie de son texte, celle des propositions : « [il faut constituer] Un gouvernement régalien de la République composé de ministres chargés de l’intérieur, de la défense, des affaires étrangères, des finances, de l’éducation, de la santé, de la justice, de l’industrie et de l’énergie, du travail, de la culture notamment. Il gouvernera au mieux des intérêts des Françaises et des Français ». Oui, vous avez bien lu, « a mieux des intérêts DES FRANCAISES ET DES FRANÇAIS ». Pas « des intérêts des résidents en France ». Si ce n’est pas là l’énoncé d’une « préférence nationale », je ne sais pas ce que c’est…

      Curieusement, après une introduction absurde, vient une partie de propositions qui, elle, est plutôt réaliste et pragmatique. On peut lui reprocher de ne pas aborder la question européenne – et il est difficile de comprendre comment on pourrait aujourd’hui parler de rétablir l’autorité des institutions sans reprendre des leviers qui ont été transférés au niveau supranational ces trente ou quarante dernières années. Parler de « gouvernement régalien » qui ferait une politique « dans l’intérêt des françaises et des français » c’est très bien, mais comment un tel gouvernement pourrait-il agir corseté par les directives et les règlements communautaires ? Le gaullisme, dont se réclame Villepin, j’a jamais admis de limites à la souveraineté populaire…

      • Lhaa Francis dit :

             Et ce n ‘est pas Mongénéral qui a inventé la devise  :  el pueblo unido jamas sera vencido.  J’y étais quand il ne l’a pas inventée.     

        • Descartes dit :

          @ Lhaa Francis

          [ Et ce n ‘est pas Mongénéral qui a inventé la devise : el pueblo unido jamas sera vencido. J’y étais quand il ne l’a pas inventée.]

          Je vous avoue que j’ai toujours eu beaucoup de mal à faire miennes ce genre de devise. C’est peut-être l’héritage de ce grand sceptique qu’était mon grand-père, mais j’ai toujours trouvé que reprendre ce genre de slogan, c’est prendre ses désirs pour des réalités. Enfant, j’écoutais les anciens de la guerre civile espagnole répéter “no pasaran” (“ils ne passeront pas”), alors que de toute évidence, les nationalistes “pasaron” (“ils sont passés”)…

          • P2R dit :

            @ Descartes
             
            Dans la série “où va Villepin”, je ne sais pas si vous avez vu sa dernière proposition de créer un parquet specifique pour les atteintes aux enfants et aux mineurs..
            https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/06/07/affaire-lyhanna-dominique-de-villepin-propose-la-creation-d-un-parquet-pour-les-violences-faites-aux-femmes-et-aux-enfants_6698996_823448.html
             
            Quelle bonne idée ! D’abord, ça permettra de confirmer par la loi que les femmes sont des êtres fragiles et irresponsables (comme les enfants). Ensuite, on pourra étendre ce principe de choix du parquet en fonction de l’identité de la victime (et non plus du caractère du crime ou délit, comme c’était le cas pour les parquets anti-terroristes ou le crime organisé) à d’autres sphères, comme un parquet spécial pour les victimes musulmanes, un parquet spécial pour les victimes LGBT.. Bien entendu, ces parquets sauront moduler leur rapport à la loi. Ainsi le parquet “femmes et enfant” devra avant tout “croire en la parole des victimes” et procéder à des incarcérations préventives sur la base du soupçon, tout commes les futurs parquets “islamophobie” seront certainement amenés à condamner avec sévérité toute atteinte à l’image du Prophète…
             
            C’est étonnant. Jusque là, les rares qui avaient une position souverainiste et patriote allaient se vautrer dans la fange complotiste et populiste au sens le plus péjoratif du terme, c’est la première fois que je vois un souverainiste s’effondrer de l’autre coté de la ligne de crête, dans la retape putassière des idées les plus foireuses des classes intermédiaires. C’est moche… J’aimais bien Villepin mais ça fait un ou deux ans qu’on voit qu’il travaille pour autre chose que pour la République. Je ne sais pas quel crédit accorder à ceux qui l’accusent d’être à la botte du Qatar, en tout cas c’est clair qu’il chasse de plus en plus sur les terres de. LFI.. au point qu’on se demande s’il n’a pas derrière la tête d’être le premier ministre de JeanLuc Président…

            • Descartes dit :

              @ P2R

              [Dans la série “où va Villepin”, je ne sais pas si vous avez vu sa dernière proposition de créer un parquet spécifique pour les atteintes aux enfants et aux mineurs…]

              Comme le dit un vieil adage administratif, « là où tout est prioritaire, rien ne l’est ». Il fut un temps où la réponse des politiciens à chaque crise était de créer une commission d’enquête. Avec les progrès de la judiciarisation, maintenant la réponse est de créer un « parquet spécialisé ». Bien entendu, pour créer ce parquet on prendra les ressources dans les autres parquets, qui du coup prendront du retard sur leurs affaires… ce qu’on leur reprochera bien évidemment lors de la prochaine crise.

              [Quelle bonne idée ! D’abord, ça permettra de confirmer par la loi que les femmes sont des êtres fragiles et irresponsables (comme les enfants).]

              Oui. Il est d’ailleurs bizarre de mélanger « les violences faites aux femmes » avec celles « faites aux enfants ». Comme vous le dites, cela paraît confirmer par la loi une sorte de statut de minorité des femmes. Décidément, on revient à la vision victorienne à grand pas…

              [Ensuite, on pourra étendre ce principe de choix du parquet en fonction de l’identité de la victime (et non plus du caractère du crime ou délit, comme c’était le cas pour les parquets anti-terroristes ou le crime organisé) à d’autres sphères, comme un parquet spécial pour les victimes musulmanes, un parquet spécial pour les victimes LGBT…]

              Vous touchez là un point fondamental. En principe, la logique des parquets spécialisés est une question d’efficacité. Ce fonctionnement est payant lorsqu’il s’agit de poursuivre des délits ou des crimes très spécifiques, pour lesquels les enquêtes nécessitent des moyens, des techniques, des compétences pointues. Spécialiser la structure permet d’avoir des enquêteurs rompus à ces techniques et de développer les compétences en question. C’est le cas par exemple pour la cybercriminalité, pour la criminalité financière, pour le trafic de stupéfiants, pour le terrorisme. Mais ici il ne s’agit pas de spécialiser les enquêteurs du fait de la spécificité de l’infraction, mais du fait de la spécificité de la victime. Le but n’est pas vraiment l’efficacité des poursuites, mais de faire plaisir à une catégorie en créant une sorte de « justice VIP ». Encore une manifestation du fait que dans la « nouvelle France » c’est la victime qui joue le premier rôle dans la procédure pénale.

              [Bien entendu, ces parquets sauront moduler leur rapport à la loi. Ainsi le parquet “femmes et enfant” devra avant tout “croire en la parole des victimes” et procéder à des incarcérations préventives sur la base du soupçon, tout comme les futurs parquets “islamophobie” seront certainement amenés à condamner avec sévérité toute atteinte à l’image du Prophète…]

              Pas plus tard que ce matin, j’ai entendu un ancien magistrat de la Ciivise (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants) expliquer avec moult contorsions que les principes du droit comme la présomption d’innocence, l’égalité devant la loi, la non rétroactivité de la loi pénale « ne devaient pas devenir des prétextes à l’impunité ». Torquemada serait fier…

              [C’est étonnant. Jusque là, les rares qui avaient une position souverainiste et patriote allaient se vautrer dans la fange complotiste et populiste au sens le plus péjoratif du terme, c’est la première fois que je vois un souverainiste s’effondrer de l’autre coté de la ligne de crête, dans la retape putassière des idées les plus foireuses des classes intermédiaires. C’est moche…]

              Très moche. Malheureusement, l’ensemble du monde politique cour derrière l’opinion ou lieu de chercher à la conduire. « Je suis leur leader, je dois les suivre » est devenu le mot d’ordre universel. Et les souverainistes patriotes, à mon grand regret, ne font pas exception.

              [J’aimais bien Villepin mais ça fait un ou deux ans qu’on voit qu’il travaille pour autre chose que pour la République. Je ne sais pas quel crédit accorder à ceux qui l’accusent d’être à la botte du Qatar, en tout cas c’est clair qu’il chasse de plus en plus sur les terres de. LFI.. au point qu’on se demande s’il n’a pas derrière la tête d’être le premier ministre de JeanLuc Président…]

              Je pense que Villepin est excellent quand il s’occupe des sujets qu’il connaît – les institutions, les relations internationales, la défense – et nul lorsqu’il en sort. Que voulez-vous, c’est le drame des technocrates – au meilleur sens du terme – tombés en politique. Des gens qu’on pouvait admirer pour leur travail dans leur domaine – Villepin, Borne… – deviennent minables quand ils en sortent. Autrefois, les « grands commis de l’Etat » avaient la prudence de le rester, et d’éviter d’aller sur un terrain qu’ils ne connaissaient pas. Certains l’ont encore : pensez à notre ministre de l’intérieur…

            • Carloman dit :

              @ P2R & Descartes,
               
              [J’aimais bien Villepin mais ça fait un ou deux ans qu’on voit qu’il travaille pour autre chose que pour la République.]
              Je comprends votre déception. Cela étant dit, rien de bien étonnant: en-dehors d’un positionnement diplomatique courageux – non dénué de naïveté à mon sens – de Villepin n’est pas très original. Fervent défenseur de “l’état de droit” qui corsète de fait la démocratie (il l’avait dit lors de son long entretien à Marianne: en gros, l’état de droit empêchera le RN de mener sa politique et c’est tant mieux), de Villepin n’a aucune réflexion sur la nation au-delà du sempiternel “unissons-nous au-delà de nos différences”, économiquement, on ne voit pas bien ce qu’il propose. Sur l’immigration, il ne dit pas grand-chose. Et le fait que Plenel lui ait déroulé le tapis rouge en dit long…
               
              [Et les souverainistes patriotes, à mon grand regret, ne font pas exception.]
              J’ignorais que de Villepin était compté au nombre des “souverainistes”… A ma connaissance, de Villepin est d’une prudence de Sioux lorsqu’il parle de l’UE, une question peut-être taboue pour l’électorat qu’il vise. Certes, de Villepin est “républicain”, comme tous les gens biens et raisonnables. Quant à patriote… De Villepin est un peu comme Mélenchon de ce point de vue: la France dont ils parlent est une entité idéale, littéraire, désincarnée. Il est vrai que les deux hommes ont un point de commun: ils sont nés Français… mais hors de France. Mélenchon avait une dizaine d’années lorsqu’il est arrivé en France, et à l’en croire, ça a été un choc. Les ploucs du pays de Caux ne lui ont pas fait aimer la France rurale, apparemment. Quant à de Villepin, il a passé “l’essentiel de sa jeunesse à l’étranger” dixit sa fiche Wikipédia. Bref, aucun de ces types ne met derrière le mot France autre chose que des fantasmes, des clichés appris à l’école. De Villepin a certainement le sens de l’Etat, mais je n’ai pas l’impression qu’il soit si à l’aise que ça avec le concept de nation. Mélenchon, lui, a trouvé la parade: à défaut d’être satisfait de la nation existante (“l’Ancienne France”) il va créer la nation qui lui convient, la “Nouvelle France”.
               
              C’est intéressant parce que quelqu’un comme Jean Ferrat avait un ressenti fort différent. Bien que né d’un père immigré, Ferrat est né en France d’une part, et d’autre part il a pu, durant la guerre, compter sur la solidarité de Français de la campagne, ceux-là même que Mélenchon honnit. Et cela se ressent dans ses chansons: Ferrat parle de la France, et rarement de la République, et plusieurs de ses textes évoquent avec tendresse – presque nostalgie – la France rurale. 
               
              C’est d’ailleurs un point qui m’a toujours laissé perplexe: dans la Montagne, Ferrat chante (je cite de mémoire):
              Leur vie, ils seront flics ou fonctionnaires,
              de quoi attendre sans s’en faire
              que l’heure de la retraite sonne.
               Il faut savoir ce que l’on aime,
              et rentrer dans son HLM,
              manger du poulet aux hormones.
               
              Comment un compagnon de route du PCF a-t-il pu chanter des vers aussi réactionnaires et anti-modernes?

            • Descartes dit :

              @ Carloman

              [« J’aimais bien Villepin mais ça fait un ou deux ans qu’on voit qu’il travaille pour autre chose que pour la République. » Je comprends votre déception. Cela étant dit, rien de bien étonnant : en-dehors d’un positionnement diplomatique courageux – non dénué de naïveté à mon sens – de Villepin n’est pas très original. Fervent défenseur de “l’état de droit” qui corsète de fait la démocratie (il l’avait dit lors de son long entretien à Marianne : en gros, l’état de droit empêchera le RN de mener sa politique et c’est tant mieux), de Villepin n’a aucune réflexion sur la nation au-delà du sempiternel “unissons-nous au-delà de nos différences”, économiquement, on ne voit pas bien ce qu’il propose. Sur l’immigration, il ne dit pas grand-chose. Et le fait que Plenel lui ait déroulé le tapis rouge en dit long…]

              Je suis un peu moins sévère que vous. Je n’irai pas jusqu’à dire que Villepin est « original ». Je le trouve brillant dans ses analyses de politique étrangère – et croyez-moi, compte tenu du milieu d’où il vient, il faut avoir un certain courage pour dire certaines choses. Mais dès qu’il sort de ce domaine dont il est expert, ses analyses ne s’écartent guère de la pensée de la droite conservatrice, mâtinée de quelques relents de gaullisme. Et on ne peut pas dire qu’il ait une stature intellectuelle comme celle d’un Guaino.

              [« Et les souverainistes patriotes, à mon grand regret, ne font pas exception. » J’ignorais que de Villepin était compté au nombre des “souverainistes”…]

              En écrivant cette phrase, je ne pensais pas tellement à de Villepin. Je parlais plutôt de gens comme Philippot ou Dupont-Aignan…

              [A ma connaissance, de Villepin est d’une prudence de Sioux lorsqu’il parle de l’UE, une question peut-être taboue pour l’électorat qu’il vise. Certes, de Villepin est “républicain”, comme tous les gens bien et raisonnables. Quant à patriote…]

              Là encore, je pense que vous êtes trop sévère. Aujourd’hui, tous les leaders politiques qui prétendent réellement au pouvoir ont compris que l’UE est un sujet dont il ne faut pas parler, ni en bien, ni en mal. Quelque soit la position que vous prendrez, vous aurez la majorité contre vous, parce que dans le climat actuel vous trouverez une majorité hostile à l’UE, mais aussi une majorité qui a peur de toute remise en cause du statu quo. Villepin – mais c’est la même chose chez Retailleau, chez Mélenchon, chez Bardella ou chez Roussel – est donc aussi prudent qu’un magistrat à un an de la retraite. Mais son parcours – et notamment son action lors de la guerre américaine en Irak – fut celle d’un patriote, et cela il faut lui reconnaître.

              [De Villepin est un peu comme Mélenchon de ce point de vue: la France dont ils parlent est une entité idéale, littéraire, désincarnée. Il est vrai que les deux hommes ont un point de commun: ils sont nés Français… mais hors de France. Mélenchon avait une dizaine d’années lorsqu’il est arrivé en France, et à l’en croire, ça a été un choc. Les ploucs du pays de Caux ne lui ont pas fait aimer la France rurale, apparemment. Quant à de Villepin, il a passé “l’essentiel de sa jeunesse à l’étranger” dixit sa fiche Wikipédia. Bref, aucun de ces types ne met derrière le mot France autre chose que des fantasmes, des clichés appris à l’école.]

              Je suis toujours fasciné par l’opposition que vous faites entre ceux parmi les Français qui auraient une connaissance « charnelle » de la France, et ceux qui, pour reprendre votre formule, ne mettraient derrière « le mot France » que « des fantasmes, des clichés appris à l’école ». Je ne crois pas qu’on puisse formuler les choses en ces termes. Je pense que cette opposition n’existe pas. La France est, par nature, une abstraction. Le « plouc du pays de Caux » connaît charnellement les collines, les vallons, les rivières de son « petit pays », qu’il arpente depuis son enfance. Mais il n’a pas plus de connaissance charnelle « la France » que Villepin ou Mélenchon. Parce que « la France », cette réunion de tous ces « petits pays » dans une histoire commune, c’est une abstraction, une construction intellectuelle. Et cela est aussi vrai pour le plouc que pour l’énarque. Le plouc, lui aussi, apprend qu’il existe une France qui va au-delà de son « petit pays » par des récits et des « clichés appris à l’école ». La seule différence entre le plouc en question et Villepin ou Mélenchon, c’est que le plouc vit entouré de gens qui ont entendu les mêmes récits, qui ont appris les mêmes clichés. Alors que Mélenchon ou Villepin ont passé leur enfance entourés par des gens qui ont d’autres récits, d’autres clichés, d’autres cadres de référence.

              [De Villepin a certainement le sens de l’Etat, mais je n’ai pas l’impression qu’il soit si à l’aise que ça avec le concept de nation.]

              Cette remarque me rappelle la formule gaullienne : « le problème en France, c’est que la gauche n’aime pas l’Etat, et la droite n’aime pas la nation » (et il ajoutait « quant à mes amis, ils aiment trop l’argent »…). De Villepin, quelque soient ses qualités et défauts, est un homme de droite. De par son parcours de haut fonctionnaire, il est à l’aise avec l’Etat, mais pas vraiment avec l’idée de nation.

              [Mélenchon, lui, a trouvé la parade : à défaut d’être satisfait de la nation existante (“l’Ancienne France”) il va créer la nation qui lui convient, la “Nouvelle France”.]

              Je pense surtout que pour Mélenchon l’idée même de nation est problématique. Sa « nouvelle France » (et par opposition l’ancienne) ne sont pas définies en faisant appel à la question de la solidarité impersonnelle et inconditionnelle, ni même, en prenant une définition plus classique, à une unité de langue, de culture, de traditions, de territoire, de cadre de référence. Au contraire : la « nouvelle France » est définie comme une conjonction de « communautés » qui ne partagent ni la culture, ni la tradition, ni la langue, ni le cadre de référence, et qui n’ont en commun que le fait de vivre dans le même territoire et d’être soumis à la même autorité (illégitime). Difficile de considérer cet ensemble comme une « nation ».

              Mélenchon ne parle en fait jamais de nation. Pour lui, la collectivité de référence est la « patrie républicaine », qui reste dans ses écrits une idée plus ou moins vague. Mélenchon n’a jamais compris que la République est un mode d’organisation de la collectivité qui ne peut fonctionner que si les membres de cette collectivité sont liés par des liens de solidarité complexes, qu’on ne peut créer une République simplement en plaquant sur un ensemble de communautés une liste de « valeurs ».

              [C’est intéressant parce que quelqu’un comme Jean Ferrat avait un ressenti fort différent. Bien que né d’un père immigré, Ferrat est né en France d’une part, et d’autre part il a pu, durant la guerre, compter sur la solidarité de Français de la campagne, ceux-là même que Mélenchon honnit. Et cela se ressent dans ses chansons : Ferrat parle de la France, et rarement de la République, et plusieurs de ses textes évoquent avec tendresse – presque nostalgie – la France rurale.]

              Ferrat chante la France sous tous ses aspects. Il parle avec autant de tendresse de la France rurale que de la France urbaine, de la France paysanne comme de la France ouvrière. S’il est vrai qu’il n’utilisait guère le mot « République » – mais il faut se souvenir que le terme « républicain » était très connoté à droite à l’époque – il n’hésitait pas à associer la France au nom du régicide en chef, Robespierre. Par contre, je ne pense pas qu’il soit « nostalgique ». Il parle de la France de son époque, celle qu’il a connu. Ses chansons nous paraissent nostalgiques parce que nous les écoutons à cinquante ans d’intervalle, alors que la France qu’il chantait a pratiquement disparu.

              Je ne crois pas que l’amour pour ce pays qui transparaît dans les textes de Ferrat – amour d’autant plus paradoxal, si l’on veut, que Ferrat se classait politiquement dans un secteur en conflit ouvert avec les institutions, au point que ses chansons étaient censurées sur les médias – soit lié à la « solidarité des Français de la campagne » dont Ferrat a pu bénéficier enfant. Car il faut un processus d’abstraction pour identifier la solidarité des paysans ariégeois à la France tout entière. Non, je pense qu’il faut voir dans le rapport de Ferrat à « sa France » l’effet d’une assimilation réussie d’une part par la volonté du jeune jean, de l’autre par la capacité du pays à la satisfaire.

              [C’est d’ailleurs un point qui m’a toujours laissé perplexe: dans la Montagne, Ferrat chante (je cite de mémoire): (…) Comment un compagnon de route du PCF a-t-il pu chanter des vers aussi réactionnaires et anti-modernes ?]

              En quoi est-ce « réactionnaire ou anti-moderne » ? Je pense au contraire que cette chanson illustre à la perfection la synthèse que pouvait faire le PCF à l’époque entre l’attachement à une histoire et l’accueil de la modernité. La chanson parle de la beauté de la montagne… mais aussi de la dureté de la vie paysanne (« Deux chèvres et puis quelques moutons/Une année bonne et l’autre non/Et sans vacances, et sans sorties »). Et dans ces conditions, Ferrat ne reproche nullement aux jeunes de « rêver de la ville et de ses secrets, du formica et du ciné ». « Les filles veulent aller au bal/Il n’y a rien de plus normal/Que de vouloir vivre sa vie », et la montagne, avec toute sa beauté, ne peut pas leur offrir.

              Et la conclusion est une parfaite synthèse : « Il faut savoir ce que l’on aime/Et rentrer dans son HLM/Manger du poulet aux hormones ». Autrement dit, garder le souvenir d’où l’on vient tout en acceptant les contraintes du présent. Vous pouvez trouver cette conclusion mélancolique, mais elle n’est certainement pas « réactionnaire » ou « anti-moderne ».

            • Carloman dit :

              @ Descartes,
               
              [Je le trouve brillant dans ses analyses de politique étrangère]
              Bof… Vous n’êtes pas très difficile. Oui, de Villepin a le courage d’aller à contre-courant de sa famille politique, mais ça s’arrête là. Sur les relations avec l’Algérie, au moment où les rapports étaient tendus, j’étais d’accord avec lui pour dire que la « méthode Retailleau » n’était pas terrible, mais j’avais trouvé son discours d’une étonnante frilosité. Parce que, pardon, mais dire ouvertement que le régime algérien exploite jusqu’à la nausée le passé colonial et tente de cacher ses ratés derrière la diabolisation de l’ancien colonisateur, c’est énoncer une réalité.
               
              Quant au Moyen-Orient… De Villepin accorde encore un crédit excessif au « droit international ». Il y a d’ailleurs chez lui un penchant pour le juridisme qui se retrouve dans sa défense inconditionnelle de « l’état de droit ». Et ce penchant n’est guère rassurant.
               
              [ses analyses ne s’écartent guère de la pensée de la droite conservatrice, mâtinée de quelques relents de gaullisme.]
              Droite conservatrice ? Je crois plutôt que de Villepin, comme Chirac, est un paisible radical-socialiste… Attaché à l’économie de marché avec un zeste de redistribution (pompeusement qualifiée de « justice sociale »). Pour le reste, je ne doute pas un instant qu’il aurait accepté le mariage pour tous hier, et qu’il approuvera la GPA dans un avenir proche. De Villepin n’est qu’un progressiste modéré…
               
              [Et on ne peut pas dire qu’il ait une stature intellectuelle comme celle d’un Guaino.]
              Là, je suis totalement d’accord avec vous. Il y a chez Henri Guaino une profondeur de la pensée, une ampleur de la réflexion, qui le classent à part. Quand je pense que le malheureux en est réduit à échanger avec des médiocres comme Aphatie…
               
              [En écrivant cette phrase, je ne pensais pas tellement à de Villepin. Je parlais plutôt de gens comme Philippot ou Dupont-Aignan… ]
              Excusez-moi, je n’avais pas compris.
               
              [Je suis toujours fasciné par l’opposition que vous faites entre ceux parmi les Français qui auraient une connaissance « charnelle » de la France, et ceux qui, pour reprendre votre formule, ne mettraient derrière « le mot France » que « des fantasmes, des clichés appris à l’école ».]
              Je ne sais pas ce qui est fascinant là-dedans, mais oui, pour moi il y a là un fait important. Vous pouvez me dire que vous n’êtes pas d’accord, et je l’entends. Mais j’ai écouté de Villepin, j’ai écouté Mélenchon, et dans les deux cas j’ai été frappé : on dit ces hommes « cultivés », grands connaisseurs de la France et de son histoire… Je suis pour ma part frappé de la pauvreté de leur réflexion sur la nation, sur l’identité française, sur la culture nationale. Guaino a cette connaissance intime de la France. Même Zemmour, malgré des maladresses et des interprétations discutables, a réfléchi à la question. Mélenchon et de Villepin non. Et comme par hasard, ils n’ont pas grandi en France.
               
              [La France est, par nature, une abstraction.]
              Ce qui est bien commode… mais voyons la suite.
               
              [Le « plouc du pays de Caux » connaît charnellement les collines, les vallons, les rivières de son « petit pays », qu’il arpente depuis son enfance. Mais il n’a pas plus de connaissance charnelle « la France » que Villepin ou Mélenchon.]
              Je pense que vous faites erreur. Dans mon propos, je ne parlais pas du « plouc du pays de Caux » de tout temps, mais précisément du plouc du pays de Caux que Jean-Luc Mélenchon a découvert un beau jour de 1962. Or, ce « plouc du pays de Caux de 1962 » avait un père ou un grand-père qui avait pataugé dans les tranchées de la Grande Guerre, lui-même avait peut-être combattu durant la Seconde Guerre Mondiale ou résisté à l’Occupation, voire, pour les plus jeunes, il avait fait partie du contingent envoyé en Algérie. Et dans tous les cas, le plouc avait généralement fait son service militaire. Alors affirmer, comme vous le faites, qu’il ne connaissait « charnellement [que] les collines, les vallons, les rivières de son « petit pays », qu’il arpente depuis son enfance », je trouve que c’est aller un peu vite en besogne. Ce que vous dites était sans doute vrai du plouc du pays de Caux de 1762, c’était déjà nettement moins vrai en 1862 (il y avait eu les guerres de la Révolution et de l’Empire), et ça ne l’était certainement pas en 1962.
               
              Dans ma famille, vous savez, j’ai eu l’immense honneur de compter beaucoup de ces ploucs, même s’ils n’étaient pas du pays de Caux. Je peux vous garantir que l’expérience des deux guerres mondiales et de l’Occupation avait été très vivement ressentie, et qu’on en parlait encore longtemps après.
               
              [Le plouc, lui aussi, apprend qu’il existe une France qui va au-delà de son « petit pays » par des récits et des « clichés appris à l’école ».]
              Pas seulement. Le plouc, surtout celui de 1962, avait de fortes probabilités d’avoir participé à un conflit comme soldat…
               
              [ « le problème en France, c’est que la gauche n’aime pas l’Etat, et la droite n’aime pas la nation » ]
              Bizarre, le contraire aurait eu plus de sens à mon avis. Avez-vous une référence ?
               
              [De Villepin, quelque soient ses qualités et défauts, est un homme de droite.]
              Et pas Guaino ?
               
              [la « nouvelle France » est définie comme une conjonction de « communautés » qui ne partagent ni la culture, ni la tradition, ni la langue, ni le cadre de référence, et qui n’ont en commun que le fait de vivre dans le même territoire et d’être soumis à la même autorité (illégitime). Difficile de considérer cet ensemble comme une « nation ».]
              Je ne sais pas. Il existe différentes définitions de la nation, pas forcément compatibles. Votre définition n’est pas la mienne. Peut-être que Mélenchon est en train de proposer une réinterprétation progressiste, post-coloniale et multiculturelle de la nation…
               
              [Je ne crois pas que l’amour pour ce pays qui transparaît dans les textes de Ferrat – amour d’autant plus paradoxal, si l’on veut, que Ferrat se classait politiquement dans un secteur en conflit ouvert avec les institutions, au point que ses chansons étaient censurées sur les médias – soit lié à la « solidarité des Français de la campagne » dont Ferrat a pu bénéficier enfant. Car il faut un processus d’abstraction pour identifier la solidarité des paysans ariégeois à la France tout entière. Non, je pense qu’il faut voir dans le rapport de Ferrat à « sa France » l’effet d’une assimilation réussie d’une part par la volonté du jeune jean, de l’autre par la capacité du pays à la satisfaire.]
              Je ne sais pas. Nicolas Sarkozy aussi a eu une « assimilation réussie ». On ne peut pas dire qu’il ait développé une quelconque affection pour la France rurale. Vous postulez comme une évidence que l’enfance n’a pas beaucoup de poids sur la façon dont se construit la vision du monde d’un individu. Je ne suis pas d’accord. Je pense que Mélenchon a gardé un souvenir enchanté – sans doute idéalisé d’ailleurs – de son enfance à Tanger tandis qu’il a été épouvanté en découvrant les ploucs du pays de Caux, et qu’il croit sincèrement que récréer cette ambiance un peu cosmopolite, un peu bariolé, un peu méditerranéenne de la Tanger de son enfance, ferait du bien à la France du XXI° siècle ; de même, je pense que le fait d’avoir été caché par des paysans pendant la guerre a certainement marqué le jeune Jean Tenenbaum. Je ne prétends pas que tous deux ont rationalisé ou explicité tout ça, mais ça ne veut pas dire qu’il faut regarder ces expériences comme des éléments secondaires.
               
              [En quoi est-ce « réactionnaire ou anti-moderne » ?]
              Le monde moderne n’est pas vraiment dépeint sous un jour flatteur. « Être flic ou fonctionnaire » n’est clairement pas quelque chose de positif dans la bouche de Ferrat. Vous l’avez dit vous-même : Ferrat est politiquement proche d’un milieu « en conflit ouvert avec les institutions », je vous cite. Ne me dites pas que la police ou la fonction publique n’incarne pas les institutions…
               
              [Ferrat ne reproche nullement aux jeunes de « rêver de la ville et de ses secrets, du formica et du ciné ». « Les filles veulent aller au bal/Il n’y a rien de plus normal/Que de vouloir vivre sa vie »]
              Pardon, Ferrat ne reproche pas à un jeune de « vouloir vivre sa vie », mais il lui reproche bel et bien la vie qu’il aura de fait « leur vie, ils seront flics ou fonctionnaires/ de quoi attendre sans s’en faire/ que l’heure de la retraite sonne », le choix des mots ne marque pas de bienveillance particulière.
               
              [Et la conclusion est une parfaite synthèse : « Il faut savoir ce que l’on aime/Et rentrer dans son HLM/Manger du poulet aux hormones ». Autrement dit, garder le souvenir d’où l’on vient tout en acceptant les contraintes du présent.]
              C’est très intéressant, parce que je n’interprète pas du tout ce passage comme vous. En effet, il y a le texte, mais il y aussi l’intonation de la voix. Lorsque Ferrat chante le passage en question, il adopte une intonation qui marque clairement – pour moi – une forme d’ironie, voire de léger mépris. En tout cas, c’est ainsi que je le perçois. Ce qui, de mon point de vue, donne une tonalité nostalgique à la chanson.

            • Descartes dit :

              @ Carloman

              [« Je le trouve brillant dans ses analyses de politique étrangère » Bof… Vous n’êtes pas très difficile.]

              Comme disait Malraux, que je cite de mémoire, « dans l’obscurité actuelle, toute étincelle est un miracle ». Vu le climat d’hystérie actuel, le simple fait de savoir garder la tête froide et exposer une analyse rationnelle sans céder à la tentation de hurler avec les loups est déjà « brillant ».

              [Oui, de Villepin a le courage d’aller à contre-courant de sa famille politique, mais ça s’arrête là.]

              Il n’y a pas que ça. Non seulement il a du courage, mais il sait garder la tête froide, et ne pas céder aux effets de mode. Quand on voit le torrent de bêtises déversés quotidiennement par divers « experts »…

              [Sur les relations avec l’Algérie, au moment où les rapports étaient tendus, j’étais d’accord avec lui pour dire que la « méthode Retailleau » n’était pas terrible, mais j’avais trouvé son discours d’une étonnante frilosité. Parce que, pardon, mais dire ouvertement que le régime algérien exploite jusqu’à la nausée le passé colonial et tente de cacher ses ratés derrière la diabolisation de l’ancien colonisateur, c’est énoncer une réalité.]

              Villepin est, ne l’oubliez pas, un diplomate. Et ce qu’on vous enseigne dans la diplomatie, c’est que la seule chose qu’un diplomate n’a pas le droit de faire est de rompre le dialogue.

              [Quant au Moyen-Orient… De Villepin accorde encore un crédit excessif au « droit international ». Il y a d’ailleurs chez lui un penchant pour le juridisme qui se retrouve dans sa défense inconditionnelle de « l’état de droit ». Et ce penchant n’est guère rassurant.]

              Là encore, je pense qu’il a les défauts du technocrate – et pour moi ce mot n’est en rien péjoratif – tombé en politique. Il est parfaitement normal que les hauts fonctionnaires sacralisent le droit, après tout, c’est leur boulot de l’appliquer. Mais un politique ne peut pas faire du droit une limite absolue à son action.

              [« ses analyses ne s’écartent guère de la pensée de la droite conservatrice, mâtinée de quelques relents de gaullisme. » Droite conservatrice ? Je crois plutôt que de Villepin, comme Chirac, est un paisible radical-socialiste… Attaché à l’économie de marché avec un zeste de redistribution (pompeusement qualifiée de « justice sociale »). Pour le reste, je ne doute pas un instant qu’il aurait accepté le mariage pour tous hier, et qu’il approuvera la GPA dans un avenir proche. De Villepin n’est qu’un progressiste modéré…]

              Comme vous le savez, je m’attache plus aux questions économiques et sociales qu’aux question dites « sociétales ». Villepin est peut-être un « progressiste modéré » en termes sociétaux, mais en termes économiques et sociaux c’est un conservateur.

              [« Et on ne peut pas dire qu’il ait une stature intellectuelle comme celle d’un Guaino. » Là, je suis totalement d’accord avec vous. Il y a chez Henri Guaino une profondeur de la pensée, une ampleur de la réflexion, qui le classent à part. Quand je pense que le malheureux en est réduit à échanger avec des médiocres comme Apathie…]

              Que voulez-vous, c’est un homme qui rame à contre-courant, et qui en plus a mauvais caractère. Il fut un temps où ce genre de personnalité faisait partie de l’entourage d’un homme politique en tant que « réservoir à idées ». Plus maintenant : les « corps » ne sont plus que des coquilles vides, et les hommes politiques préfèrent s’entourer de communicants plutôt que d’intellectuels.

              [« Je suis toujours fasciné par l’opposition que vous faites entre ceux parmi les Français qui auraient une connaissance « charnelle » de la France, et ceux qui, pour reprendre votre formule, ne mettraient derrière « le mot France » que « des fantasmes, des clichés appris à l’école ». » Je ne sais pas ce qui est fascinant là-dedans (…)]

              Je ne voulais surtout pas vous faire injure. Je suis toujours « fasciné » par les gens qui ont une pensée construite très différente de la mienne. Ce genre de confrontation m’oblige à remettre en question mon propre « système »…

              [(…), mais oui, pour moi il y a là un fait important. Vous pouvez me dire que vous n’êtes pas d’accord, et je l’entends. Mais j’ai écouté de Villepin, j’ai écouté Mélenchon, et dans les deux cas j’ai été frappé : on dit ces hommes « cultivés », grands connaisseurs de la France et de son histoire… Je suis pour ma part frappé de la pauvreté de leur réflexion sur la nation, sur l’identité française, sur la culture nationale. Guaino a cette connaissance intime de la France. Même Zemmour, malgré des maladresses et des interprétations discutables, a réfléchi à la question. Mélenchon et de Villepin non. Et comme par hasard, ils n’ont pas grandi en France.]

              Laissons de côté un instant la dernière phrase de ce paragraphe. Oui, je suis d’accord avec vous. La question de la nation, de l’identité et des éléments qui la constituent n’est pas aujourd’hui un sujet d’intérêt universel dans le monde politique. Certains hommes politiques ont une véritable réflexion sur ces questions, et les mettent au cœur de leur action. D’autres adhèrent à des systèmes de pensée qui en font des reliques surannées, quand ce n’est pas des repoussoirs.

              Là ou je ne vous suis plus, c’est lorsque vous faites une corrélation avec le lieu où ils sont nés ou bien grandi. Bien sûr, toute expérience vitale a un effet sur la constitution de votre personnalité. Mais l’effet d’une naissance ou d’une éducation à l’étranger est moins mécanique que vous ne le pensez. Philippe Séguin est né à Tunis et arrivé en France à 13 ans, Mélenchon est né à Tanger et arrivé en France à 11 ans. La famille du premier s’établit à Nîmes, puis à Draguignan, celle du second à Elbeuf et Yvetot puis dans le Jura. Jusque-là, les parcours sont parallèles. Et pourtant, on ne peut pas dire que Philippe Séguin n’ait pas travaillé la question de l’identité française ou celle de la nation…

              Je pense – mais je parle à partir de mon expérience personnelle et non d’une quelconque étude – que la question de la nation et de son identité se pose à partir de la construction de sa propre identité personnelle. Plus on se pose la question du « qui suis-je », et plus apparaît en arrière-plan la question de savoir à quelle culture, à quelle collectivité, à quelle filiation symbolique on se rattache. Mais je ne pense pas que le fait d’être né en Bretagne de dix générations d’agriculteurs prédispose à se poser ce type de questions.

              [« La France est, par nature, une abstraction. » Ce qui est bien commode… mais voyons la suite.]

              Ce n’est ni commode, ni pas commode, c’est un fait. Je peux arpenter une colline, je peux toucher un bâtiment, mais je ne peux saisir la nation qu’avec l’intellect.

              [« Le « plouc du pays de Caux » connaît charnellement les collines, les vallons, les rivières de son « petit pays », qu’il arpente depuis son enfance. Mais il n’a pas plus de connaissance charnelle « la France » que Villepin ou Mélenchon. » Je pense que vous faites erreur. Dans mon propos, je ne parlais pas du « plouc du pays de Caux » de tout temps, mais précisément du plouc du pays de Caux que Jean-Luc Mélenchon a découvert un beau jour de 1962. Or, ce « plouc du pays de Caux de 1962 » avait un père ou un grand-père qui avait pataugé dans les tranchées de la Grande Guerre, lui-même avait peut-être combattu durant la Seconde Guerre Mondiale ou résisté à l’Occupation, voire, pour les plus jeunes, il avait fait partie du contingent envoyé en Algérie.]

              Je ne doute pas que Dominique de Villepin, même s’il a passé une partie de son enfance et jeunesse à l’étranger, avait lui aussi des ancêtres qui avaient fait les deux guerres mondiales – sans compter ceux qui ont fait celle de 1870 et peut-être même les campagnes napoléoniennes ou les guerres de la révolution (je vous laisse deviner de quel côté). J’ajoute qu’on peut parfaitement être né à l’étranger et avoir des ancêtres qui ont fait ces guerres. Le père de Philippe Séguin est mort pour la France en 1944…

              [Et dans tous les cas, le plouc avait généralement fait son service militaire.]

              Mélenchon aussi, si l’on va par là.

              [Alors affirmer, comme vous le faites, qu’il ne connaissait « charnellement [que] les collines, les vallons, les rivières de son « petit pays », qu’il arpente depuis son enfance », je trouve que c’est aller un peu vite en besogne. Ce que vous dites était sans doute vrai du plouc du pays de Caux de 1762, c’était déjà nettement moins vrai en 1862 (il y avait eu les guerres de la Révolution et de l’Empire), et ça ne l’était certainement pas en 1962.]

              Le « plouc du pays de Caux » avait certainement quitté ponctuellement son « petit pays », mais de là à dire qu’il avait une connaissance « charnelle » de « la France » en général, il y a un fossé. Je pense que je n’ai pas été clair : quand je parlais du « petit pays », ce n’était pas dans le sens où il n’en serait jamais sorti. C’est dans le sens où l’on ne peut connaître « charnellement » que ce avec quoi on a un contact direct. Or, « la France » est un territoire, une collectivité trop vaste pour cela. Alors que l’attachement au « petit pays » est un attachement personnel à des gens qu’on connaît individuellement, l’attachement à la nation est un attachement impersonnel, c’est une solidarité avec des gens qu’on ne connaît pas et qu’on ne connaîtra jamais.

              [Dans ma famille, vous savez, j’ai eu l’immense honneur de compter beaucoup de ces ploucs, même s’ils n’étaient pas du pays de Caux. Je peux vous garantir que l’expérience des deux guerres mondiales et de l’Occupation avait été très vivement ressentie, et qu’on en parlait encore longtemps après.]

              J’en suis persuadé. Mais je me demande quel effet cela pouvait avoir sur les questions « identitaires ». Est-ce que cela avait poussé les « ploucs » de votre famille à se poser des questions sur la nation et son identité ?

              [« le problème en France, c’est que la gauche n’aime pas l’Etat, et la droite n’aime pas la nation » Bizarre, le contraire aurait eu plus de sens à mon avis. Avez-vous une référence ?]

              Je pense l’avoir lu dans « C’était De Gaulle » d’Alain Peyrefitte, mais je ne saurais pas vous l’assurer. Il est vrai qu’on pourrait penser à inverser les termes, mais je pense qu’il faut replacer la citation en son époque. La gauche rejetait « l’Etat » au sens où elle rejetait l’autorité et préférait un Etat faible, la droite ne voulait pas de la « nation » qui était en fait un héritage de la Révolution française. Aujourd’hui, effectivement, la perception n’est plus du tout la même.

              [« De Villepin, quelque soient ses qualités et défauts, est un homme de droite. » Et pas Guaino ?]

              Difficile à dire… il compte autant d’ennemis d’un côté comme de l’autre…

              [Je ne sais pas. Il existe différentes définitions de la nation, pas forcément compatibles. Votre définition n’est pas la mienne. Peut-être que Mélenchon est en train de proposer une réinterprétation progressiste, post-coloniale et multiculturelle de la nation…]

              En tout cas, il n’y fait jamais référence. On trouve dans ses discours des références à la « patrie républicaine », mais à la nation, jamais.

              [Je ne sais pas. Nicolas Sarkozy aussi a eu une « assimilation réussie ». On ne peut pas dire qu’il ait développé une quelconque affection pour la France rurale.]

              Certainement. Mais ils ne sont pas de la même génération. La France de la jeunesse de Ferrat était encore largement rurale. La France de la jeunesse de Sarkozy était déjà décidément urbaine et largement industrielle. Et on voit chez Sarkzoy une « affection » pour l’industrie qu’on ne voit pas nécessairement chez Ferrat, mais qu’on retrouve chez un chanteur plus jeune comme Lavilliers.

              [Vous postulez comme une évidence que l’enfance n’a pas beaucoup de poids sur la façon dont se construit la vision du monde d’un individu.]

              Je ne « postule » rien de tel. Je conteste votre vision mécaniste qui voudrait que l’enfance détermine de manière mécanique cette vision du monde. L’enfance a certainement une influence, mais elle est bien plus ambigüe que vous ne le pensez. Ferrat aurait pu parfaitement associer son passage dans la campagne ariégeoise à une période traumatique de sa vie, et ne plus vouloir sortir de la ville pour ne pas la revivre. Il se fait qu’à l’inverse non seulement il a quitté Paris, mais il s’est reconstruit des racines – totalement artificielles, vous me l’accorderez, non pas en Ariège mais en Ardèche.

              [Je pense que Mélenchon a gardé un souvenir enchanté – sans doute idéalisé d’ailleurs – de son enfance à Tanger tandis qu’il a été épouvanté en découvrant les ploucs du pays de Caux, et qu’il croit sincèrement que récréer cette ambiance un peu cosmopolite, un peu bariolé, un peu méditerranéenne de la Tanger de son enfance, ferait du bien à la France du XXI° siècle ; de même, je pense que le fait d’avoir été caché par des paysans pendant la guerre a certainement marqué le jeune Jean Tenenbaum.]

              Mais comme je vous l’ai expliqué plus haut, Philippe Seguin, né à Tunis, a eu une enfance très similaire à celle de Mélenchon. Pourquoi n’a-t-il pas « gardé un souvenir enchanté et idéalisé de son enfance » dans cette ville ? Pourquoi a-t-il préféré s’installer à Epinal, dans les Vosges, ou le moins qu’on puisse dire est que l’ambiance n’est pas « un peu bariolée, un peu cosmopolite, un peu méditerranéenne » ? Les expériences de son enfance ont certainement marqué le jeune Mélenchon, tout comme elles ont marqué le jeune Tenenbaum. Mais il est très difficile d’établir un rapport mécanique entre telle expérience et tel trait de caractère.

              [« En quoi est-ce « réactionnaire ou anti-moderne » ? » Le monde moderne n’est pas vraiment dépeint sous un jour flatteur. « Être flic ou fonctionnaire » n’est clairement pas quelque chose de positif dans la bouche de Ferrat.]

              Mais pas négatif non plus. Je crois que ce qui donne à la chanson son caractère mélancolique, c’est précisément une forme d’inévitabilité. Si la vie « au pays » c’était les beaux paysages « pourtant la montagne est belle », les amusements simples « tuer la caille et le perdreau et manger la tomme de chèvre », elle était aussi très dure (« une année bonne et l’autre non, et sans vacances et sans sorties »). La vie moderne, elle, vous impose de « quitter la terre où vous êtes né », mais vous offre la sécurité et la tranquillité (« ils seront flics ou fonctionnaires, le temps que l’heure de la retraite sonne »), les « ciné », le « bal » et une forme de confort (« le formica »). Et le chanteur comprend très bien que les jeunes préfèrent la modernité. Tout au plus il voudrait qu’ils n’oublient pas « ce qu’ils aiment », même si c’est pour « rentrer dans son HLM ». Ce n’est pas une chanson militante, mais plutôt un constat…

              Ferrat est coutumier du fait, et ce sont souvent ses plus belles chansons. Dans cette veine, « On ne voit pas le temps passer », qui servit au film « la vieille dame indigne », est un chef d’œuvre. La chanson déroule la vie fade d’une femme au foyer. Mais c’est une description qui ne prend pas parti, qui laisse l’auditeur choisir. Souvenez-vous du refrain : « Faut-il pleurer, faut il en rire ?/Fait-elle envie ou bien pitié ?/Je n’ai pas le cœur à le dire/On ne voit pas le temps passer ». Là encore, la mélancolie vient de l’inévitabilité, du « c’est comme ça ».

              [Ne me dites pas que la police ou la fonction publique n’incarne pas les institutions…]

              Dans cette chanson, elles symbolisent plutôt la sécurité et la tranquillité (le fait qu’ils soient liés dans le même vers à la retraite n’est pas un hasard), par opposition à « une année bonne et l’autre non » du paysan.

            • Carloman dit :

              @ Descartes,
               
              [Comme disait Malraux, que je cite de mémoire, « dans l’obscurité actuelle, toute étincelle est un miracle ».]
              Ou comme on dit chez moi « au pays des aveugles, les borgnes sont rois ».
               
              [Et ce qu’on vous enseigne dans la diplomatie, c’est que la seule chose qu’un diplomate n’a pas le droit de faire est de rompre le dialogue.]
              Je le sais parfaitement. Mais quand un pays insulte le vôtre de manière répétée, à un moment, il faut répondre… ou ne rien dire et prendre de vraies mesures de rétorsions. Or de Villepin, de mémoire, semblait hostile aux deux options.
               
              [Je ne voulais surtout pas vous faire injure.]
              Je ne l’ai pas pris comme telle, rassurez-vous. C’est toujours délicat, et je ne voudrais pas que vous vous sentiez visé, mais pour parler honnêtement, je suis exaspéré par le fait que certains immigrés se permettent de venir pérorer pour expliquer ce que c’est que la France. Les Fatou Diome, les Léonora Miano et autres intellectuels « afropéens » qui viennent doctement, à la télévision ou à la radio, faire la leçon sur la France – comme si ces gens avaient la moindre expertise en la matière – m’insupportent au plus haut point. Je ne sais pas si, dans les autres pays, des gens arrivés depuis seulement vingt ou trente ans ont l’outrecuidance d’expliquer aux natifs ce qu’est l’identité de leur pays… Si c’est là le résultat de l’universalisme que vous autres républicains chérissez tant, vous m’excuserez d’avoir quelques réserves.
               
              [La question de la nation, de l’identité et des éléments qui la constituent n’est pas aujourd’hui un sujet d’intérêt universel dans le monde politique. Certains hommes politiques ont une véritable réflexion sur ces questions, et les mettent au cœur de leur action. D’autres adhèrent à des systèmes de pensée qui en font des reliques surannées, quand ce n’est pas des repoussoirs.]
              Et pourtant la question de l’identité est centrale. Je me targue d’être l’un de vos plus anciens lecteurs, et j’ai beaucoup réfléchi à toutes les problématiques que vous avez abordées sur ce blog au fil des années, autour des questions du développement économique, de la réindustrialisation, du nucléaire, de la dépolitisation des couches populaires, de la perte de souveraineté, etc. Je pense aujourd’hui que vos problématiques ne sont pas antagoniques aux miennes, mais en fait complémentaires. Pour le dire autrement, une identité nationale forte, assumée, cohérente est la condition sine qua non de la reconquête économique et politique, et même du progrès social. Pour être trivial, sans identité nationale, pas de nouvelles centrales nucléaires pour parler d’un secteur qui vous tient à cœur. Pour la bonne et simple raison que ce type de chantier, compte tenu de son coût, a besoin d’être soutenu par une collectivité soudée. C’est un peu un mur de maçonnerie : les briques, ce sont les usines, les centrales, les trains, la sécurité sociale, l’hôpital, etc. L’identité collective, c’est le ciment, le mortier qui fait tenir la structure.
               
              Évidemment, là où le bât blesse, c’est que pour moi l’identité nationale s’appuie sur un substrat ethnico-religieux, et l’assimilation doit rester limitée à un groupe d’individus restreints, triés sur le volet. J’avoue que ce que vous proposez, à savoir guider le troupeau des racisés vers le salut assimilateur comme Moïse conduisit les Hébreux hors du pays d’Égypte vers la Terre promise ne me séduit pas du tout. Certes, les immigrés extra-européens ont été pour partie victimes du discours antiraciste porté par les classes intermédiaires, je n’en disconviens pas. Mais ils ont pour beaucoup leurs propres péchés : ils ont cédé au veau d’or du communautarisme, du rigorisme religieux, de la détestation du pays d’accueil. Ils ont mérité la géhenne.
               
              [Et pourtant, on ne peut pas dire que Philippe Séguin n’ait pas travaillé la question de l’identité française ou celle de la nation…]
              Après avoir posté ma réponse, je me suis souvenu de Séguin et, après vérification, me suis aperçu que c’était le contre-exemple idéal. J’avais parié que vous me le citeriez…
               
              Votre contre-argument est valable, je dois le concéder. Permettez-moi tout de même de relever ceci : Séguin et de Villepin sont nés à l’étranger, mais il est vrai que leurs familles étaient de vieille souche française, puisque du côté de Séguin, sa mère était d’une famille niçoise, et les Galouzeau de Villepin, famille d’ancienne bourgeoisie, « recensent dix-huit décorés de la Légion d’honneur depuis le XIX° siècle » dixit Wikipédia. Par conséquent, je veux bien admettre que Séguin et de Villepin ont pu avoir très tôt un lien symbolique avec la France métropolitaine, grâce à des récits familiaux. De ce point de vue, Mélenchon est un cas un peu différent : ses ancêtres sont des pieds-noirs d’ascendance espagnole et sicilienne d’après Wikipédia, et aucun d’eux semble-t-il n’est passé par la métropole avant de s’établir en Algérie. Les Galouzeau de Villepin comme les Séguin avaient un point d’ancrage en France métropolitaine, un berceau familiale quelque part en Bourgogne pour les premiers, à Nice pour les seconds (je n’ai pas trouvé l’origine géographique de la lignée paternelle de Philippe Séguin). Rien de tel pour Mélenchon qui arrive dans un pays où aucun de ses ancêtres n’avait vécu…
               
              [Plus on se pose la question du « qui suis-je », et plus apparaît en arrière-plan la question de savoir à quelle culture, à quelle collectivité, à quelle filiation symbolique on se rattache.]
              Sous-entendez-vous que de Villepin et Mélenchon ne se posent jamais cette question ? Pour Mélenchon, je ne m’avancerai pas. Mais de Villepin est issu d’une famille somme toute assez illustre dans sa catégorie.
               
              [peut-être même les campagnes napoléoniennes ou les guerres de la révolution (je vous laisse deviner de quel côté).]
              Je ne suis pas sûr de bien comprendre : à quoi faites-vous allusion ? Contrairement à ce que pourrait laisser penser la particule, de Villepin ne vient pas d’une famille noble d’Ancien Régime… Je n’ai trouvé aucune information sur le rôle éventuel des Villepin sous la Révolution. Mais peut-être avez-vous des références ?
               
              [Alors que l’attachement au « petit pays » est un attachement personnel à des gens qu’on connaît individuellement, l’attachement à la nation est un attachement impersonnel, c’est une solidarité avec des gens qu’on ne connaît pas et qu’on ne connaîtra jamais.]
              Mais il faut se poser la question : le second est-il vraiment possible sans le premier ? Pour moi, la réponse est non. L’attachement au « petit pays » est la condition, la médiation nécessaire pour accéder à la nation. Ce fut d’ailleurs le pari réussi de la III° République : faire des communes des « républiques en petit » pour favoriser l’attachement à la grande. Mélenchon, comme la plupart des immigrés extra-européens, n’a pas de « petit pays » en France. Une patrie, ça ne s’invente pas. L’enracinement, ça ne se décrète pas.
               
              [Est-ce que cela avait poussé les « ploucs » de votre famille à se poser des questions sur la nation et son identité ?]
              En tout cas ça les a poussés à écouter ce que de Gaulle ou Pétain avait à en dire… Mais il est clair que la question de l’identité au milieu du XX° siècle ne se posait pas dans les mêmes termes qu’aujourd’hui. Les questions sur l’identité ont commencé à se développer lorsqu’ils ont été confrontés à l’ « Autre », l’immigré. Après la guerre, ma grand-mère maternelle a connu l’exode rural. Arrivée en ville et embauchée à l’usine, elle s’est retrouvée à travailler avec les Italiens, les Espagnols, les Portugais… En ce temps-là, il y avait du travail pour tout le monde, et puis le fossé culturel – il existait bel et bien – n’était pas infranchissable : les gosses faisaient leur communion ensemble et, au cimetière, on enterrait les gens les uns à côté des autres. Mais quand les Maghrébins – et un peu plus tard les Subsahariens – ont commencé à se faire plus nombreux, les choses ont changé : d’abord, il y avait moins de boulot, et puis le fossé culturel était quand même plus large. Je ne vous apprendrai rien en vous disant que les petits Maghrébins ne font guère leur communion, et que leurs grands-parents – quand ils sont enterrés en France – sont enterrés dans le carré musulman du cimetière…
               
              [Et on voit chez Sarkzoy une « affection » pour l’industrie qu’on ne voit pas nécessairement chez Ferrat, mais qu’on retrouve chez un chanteur plus jeune comme Lavilliers.]
              Pour le coup, Lavilliers est issu d’une authentique famille ouvrière de Saint-Etienne. C’est l’un des rares chanteurs français qui soit dans ce cas. Je n’aime pas spécialement Lavilliers, mais sa chanson « Les mains d’or » est pour moi l’une des plus touchantes sur le travail ouvrier et la désindustrialisation. Je ne connais d’ailleurs aucune autre chanson qui aborde cette dernière thématique. Il faut dire que la plupart des chanteurs sont issus de familles bourgeoises ou du milieu artistique lui-même, autant dire des classes intermédiaires…
               
              [Mais comme je vous l’ai expliqué plus haut, Philippe Seguin, né à Tunis, a eu une enfance très similaire à celle de Mélenchon. Pourquoi n’a-t-il pas « gardé un souvenir enchanté et idéalisé de son enfance » dans cette ville ?]
              Mais il est fort possible que Tunis ait été moins cosmopolite que Tanger… N’oubliez pas que Tanger a longtemps eu un statut un peu particulier.

            • Descartes dit :

              @ Carloman

              [« Comme disait Malraux, que je cite de mémoire, « dans l’obscurité actuelle, toute étincelle est un miracle ». » Ou comme on dit chez moi « au pays des aveugles, les borgnes sont rois ».]

              Je crains malheureusement que de Villepin soit très loin de devenir roi, tout borgne qu’il est…

              [« Et ce qu’on vous enseigne dans la diplomatie, c’est que la seule chose qu’un diplomate n’a pas le droit de faire est de rompre le dialogue. » Je le sais parfaitement. Mais quand un pays insulte le vôtre de manière répétée, à un moment, il faut répondre… ou ne rien dire et prendre de vraies mesures de rétorsions. Or de Villepin, de mémoire, semblait hostile aux deux options.]

              Je suis d’accord : il faut répondre ou prendre de vraies mesures de rétorsion. Mais ce n’est pas un diplomate qui peut le faire. C’est pour cela que je suis très méfiant lorsqu’un « technocrate » cherche à faire de la politique en dehors de son champ de compétence. Villepin était un excellent ministre des affaires étrangères, je ne suis pas sûr qu’il fasse un excellent président.

              [Je ne l’ai pas pris comme telle, rassurez-vous. C’est toujours délicat, et je ne voudrais pas que vous vous sentiez visé, mais pour parler honnêtement, je suis exaspéré par le fait que certains immigrés se permettent de venir pérorer pour expliquer ce que c’est que la France.]

              Pour le dire franchement, je ne me sens que très partiellement visé, parce que je ne me perçois pas moi-même comme étant un « immigré ». Même si je n’ai pas comme vous cinq générations gauloises, je me considère comme français, avec les droits et les obligations qui s’y rattachent. Et lorsque je parle de la France, je ne le fais pas en tant que « immigré » (ce que je suis objectivement) mais comme « assimilé ». Moi, cela ne me gêne pas qu’un immigré qui s’assume comme français « à part entière » me parle de la France. Ce que je ne supporte pas c’est la position de ceux qui d’un côté considèrent que leur statut « d’immigrés » les dispense de certains devoirs, mais s’accordent les droits de la citoyenneté.

              Pour le dire autrement, si je suis Français, alors dans la dialectique de la colonisation je suis du côté du colonisateur, et non du colonisé, et je dois assumer les gloires et les crimes du premier – quand bien même mes ancêtres n’y ont pas participé. On ne peut en même temps prétendre au statut de Français et à celui de « victime des Français ».

              [Je ne sais pas si, dans les autres pays, des gens arrivés depuis seulement vingt ou trente ans ont l’outrecuidance d’expliquer aux natifs ce qu’est l’identité de leur pays… Si c’est là le résultat de l’universalisme que vous autres républicains chérissez tant, vous m’excuserez d’avoir quelques réserves.]

              Ce n’est certainement pas l’universalisme républicain, du moins tel que je le conçois, qui est en jeu dans cette affaire. Pour moi, l’universalisme est une ouverture aux autres, ce qui suppose de savoir qui est « autre ». La contrepartie de l’universalisme républicain, c’est l’assimilation. Non, ce à quoi vous faites référence est plutôt une manifestation de cette « haine de soi », qui fait que beaucoup de Français méprisent ce qu’ils sont, et se pâment devant ce qui vient d’ailleurs, même lorsqu’il s’agit d’idées délirantes.

              [« La question de la nation, de l’identité et des éléments qui la constituent n’est pas aujourd’hui un sujet d’intérêt universel dans le monde politique. Certains hommes politiques ont une véritable réflexion sur ces questions, et les mettent au cœur de leur action. D’autres adhèrent à des systèmes de pensée qui en font des reliques surannées, quand ce n’est pas des repoussoirs. » Et pourtant la question de l’identité est centrale.]

              Je suis d’accord. Toute ma vie militante je me suis battu pour que ce paramètre soit pris en compte, et je peux vous dire que cela m’a valu pas mal d’incompréhensions et même de rancunes tenaces de certains de mes camarades disons… soixante-huitards. Pourtant, le PCF « stalinien » avait intégré la question dans les années 1930 (souvenez-vous du « mariage du drapeau rouge et du drapeau tricolore », du « socialisme aux couleurs de la France »)…

              C’est précisément parce qu’elle est centrale que la question de l’identité fait peur. Aborder cette question, c’est s’interroger sur ce qu’on est, et du type de rapports qu’on entretien avec l’autre. Or sur cette question on préfère depuis les années 1970 garder une prudente ambigüité, parce que sans cette ambigüité les contradictions du discours officiel apparaîtraient dans toute leur splendeur. Comment continuer à parler de « souveraineté européenne » alors qu’il n’existe pas d’identité européenne pour la soutenir…

              [Je me targue d’être l’un de vos plus anciens lecteurs, et j’ai beaucoup réfléchi à toutes les problématiques que vous avez abordées sur ce blog au fil des années, autour des questions du développement économique, de la réindustrialisation, du nucléaire, de la dépolitisation des couches populaires, de la perte de souveraineté, etc. Je pense aujourd’hui que vos problématiques ne sont pas antagoniques aux miennes, mais en fait complémentaires. Pour le dire autrement, une identité nationale forte, assumée, cohérente est la condition sine qua non de la reconquête économique et politique, et même du progrès social. Pour être trivial, sans identité nationale, pas de nouvelles centrales nucléaires pour parler d’un secteur qui vous tient à cœur.]

              Tout à fait. Les questions de développement économique, scientifique, social nécessitent une collectivité mobilisée autour d’une volonté. Or, comment cette volonté pourrait se constituer s’il n’y a pas une conscience d’appartenir à une collectivité, de partager une solidarité inconditionnelle et un destin commun ? Si l’on veut avoir des politiciens, des ingénieurs, des professeurs, des ouvriers, des médecins, des cheminots qui dévoués au bien commun, il faut qu’il y ait un « commun » et une conscience d’y appartenir. C’est pourquoi je pense que la question de l’identité n’est pas un sujet en soi, qu’on pourrait traiter indépendamment du reste, mais qu’il est implicite dans l’existence même de chaque politique publique digne de ce nom. Parce que toute politique publique est au service de quelque chose, et ce quelque chose transcende les individus.

              [Évidemment, là où le bât blesse, c’est que pour moi l’identité nationale s’appuie sur un substrat ethnico-religieux, et l’assimilation doit rester limitée à un groupe d’individus restreints, triés sur le volet. J’avoue que ce que vous proposez, à savoir guider le troupeau des racisés vers le salut assimilateur comme Moïse conduisit les Hébreux hors du pays d’Égypte vers la Terre promise ne me séduit pas du tout.]

              Je sais. C’est là je pense notre point de divergence fondamental. Un désaccord qui s’explique, au-delà des divergences intellectuelles, par la différence de nos expériences vitales. Je viens d’une culture et d’une tradition où, au cours des générations, on s’est successivement « assimilés » à différentes identités, et mes ancêtres sont devenus à chaque fois des fervents « patriotes » de ces identités, qu’ils ont dû quitter non parce qu’ils ont trouvé mieux, mais parce qu’ils ont été rejetés. Cette pratique du processus d’assimilation me donne certainement une vision optimiste quant à sa capacité à faire des « racisés » des « bons Français ». Cela étant dit, mon optimisme a des limites : je ne pense pas que l’assimilation soit un processus magique et sans efforts. Au risque de me répéter, je pense que l’assimilation, pour être efficace, doit être imposée par la culture d’accueil. Elle ne peut être un « choix » laissé à l’immigrant.

              [Certes, les immigrés extra-européens ont été pour partie victimes du discours antiraciste porté par les classes intermédiaires, je n’en disconviens pas.]

              Je pense surtout que ce discours cache la volonté du bloc dominant de casser la machine à assimiler. Tout simplement parce que pour la bourgeoisie l’assimilation fabrique des travailleurs plus exigeants et plus organisés pour défendre leurs droits, et pour les classes intermédiaires des concurrents éventuels pour leurs propres enfants. La tradition française où les droits de la citoyenneté étaient conditionnés à l’assimilation, et où l’étranger non assimilé avait vocation à rentrer chez lui, a été progressivement démontée. C’est la disparition de cette pression – qui était, je peux en témoigner, encore très forte dans les années 1970 – qui a permis au phénomène communautariste de se développer. Pourquoi faire l’effort de s’assimiler alors qu’on peut avoir les avantages de la citoyenneté sans ?

              [Votre contre-argument est valable, je dois le concéder. Permettez-moi tout de même de relever ceci : Séguin et de Villepin sont nés à l’étranger, mais il est vrai que leurs familles étaient de vieille souche française, puisque du côté de Séguin, sa mère était d’une famille niçoise (…)]

              Je vous rappelle que Nice n’est rattachée à la France que depuis la fin du XIXème siècle… parler de « vieille souche française » me semble donc abusif.

              [(…), et les Galouzeau de Villepin, famille d’ancienne bourgeoisie, « recensent dix-huit décorés de la Légion d’honneur depuis le XIX° siècle » dixit Wikipédia. Par conséquent, je veux bien admettre que Séguin et de Villepin ont pu avoir très tôt un lien symbolique avec la France métropolitaine, grâce à des récits familiaux. De ce point de vue, Mélenchon est un cas un peu différent : ses ancêtres sont des pieds-noirs d’ascendance espagnole et sicilienne d’après Wikipédia, et aucun d’eux semble-t-il n’est passé par la métropole avant de s’établir en Algérie.]

              Là, mon cher ami, vous apportez de l’eau à mon moulin. Je vous rappelle que vous mettiez de Villepin et Mélenchon dans le même panier, celui des gens qui, ayant passé leur enfance à l’étranger, n’avaient de la nation française qu’une vision théorique et désincarnée. Ici, vous semblez trouver un parallèle entre les parcours de Séguin et Villepin, alors qu’on peut difficilement reprocher au premier d’avoir une vision désincarnée de l’identité ou ne pas avoir réfléchi à la question…

              Je pense que ces différents exemples montrent qu’il n’y a pas dans ce domaine de rapport mécanique. On peut être né à l’étranger (et même être né étranger) et avoir un rapport intime avec son identité nationale, on peut avoir des générations de « gaulois » derrière soi et en avoir une vision désincarnée. Je ne dis pas que l’enfance et les années de formation soient neutres, bien entendu. Mais il me semble difficile d’expliquer une position sur ces questions uniquement sur ce critère.

              [« Plus on se pose la question du « qui suis-je », et plus apparaît en arrière-plan la question de savoir à quelle culture, à quelle collectivité, à quelle filiation symbolique on se rattache. » Sous-entendez-vous que de Villepin et Mélenchon ne se posent jamais cette question ? Pour Mélenchon, je ne m’avancerai pas. Mais de Villepin est issu d’une famille somme toute assez illustre dans sa catégorie.]

              Je pense que tout le monde se pose cette question. Certains hésitent ou refusent de répondre, d’autres s’inventent des réponses qui correspondent moins à ce qu’ils sont vraiment qu’à ce qu’ils voudraient être. D’autres – et je mets dans ce groupe à Mélenchon – se fabriquent une réponse en fonction de considérations tactiques. Il est incontestable que Mélenchon appartient à la culture française. Il n’y a qu’à écouter ses discours : vous trouverez un grand nombre de références littéraires tirées d’auteurs classiques français, mais très rarement d’un classique étranger. Lorsqu’il va chercher des références historiques, elles sont presque toujours empruntées à l’histoire de France. Il est certes né en Afrique du nord, mais ne parle pas l’Arabe et connaît très mal cette civilisation. Même lorsqu’il fait mine de s’intéresser aux « socialismes tropicaux », il le fait sous le prisme français. Vous noterez aussi que pendant trente ans il fut un fidèle mitterrandien, publiquement engagé dans la construction de la « nation européenne ». A l’époque, il ne mettait nullement en avant ses origines et le fait qu’il parlait couramment l’espagnol était un secret bien gardé. Ce n’est que très récemment qu’il a tout à coup découvert qu’il était « un immigré ». Cela n’a rien à voir, bien entendu, avec ses choix tactiques…

              Quant à de Villepin, je ne pense pas qu’il ait le moindre doute quant à la réponse à apporter à cette question. Le fait qu’il soit né à l’étranger – comme Giscard – n’y change rien.

              [« peut-être même les campagnes napoléoniennes ou les guerres de la révolution (je vous laisse deviner de quel côté). » Je ne suis pas sûr de bien comprendre : à quoi faites-vous allusion ? Contrairement à ce que pourrait laisser penser la particule, de Villepin ne vient pas d’une famille noble d’Ancien Régime… Je n’ai trouvé aucune information sur le rôle éventuel des Villepin sous la Révolution. Mais peut-être avez-vous des références ?]

              Quand il était Premier ministre, une méchante rumeur courait comme quoi ses ancêtres avaient vendu des fournitures aux armées autrichiennes. Je n’ai pas de référence précise.

              [« Alors que l’attachement au « petit pays » est un attachement personnel à des gens qu’on connaît individuellement, l’attachement à la nation est un attachement impersonnel, c’est une solidarité avec des gens qu’on ne connaît pas et qu’on ne connaîtra jamais. » Mais il faut se poser la question : le second est-il vraiment possible sans le premier ? Pour moi, la réponse est non. L’attachement au « petit pays » est la condition, la médiation nécessaire pour accéder à la nation.]

              C’est une très bonne question. Je donnerais une réponse plus nuancée que la votre. Je connais des gens qui se sont attachées à la France bien avant de venir sur son territoire. Sauf à considérer que votre « petit pays » puisse être une communauté française installée à l’étranger, ou même une bibliothèque… Cela étant dit, je pense que pour l’immense majorité des citoyens, le « petit pays » est un intermédiaire nécessaire pour accéder à la nation.

              [Ce fut d’ailleurs le pari réussi de la III° République : faire des communes des « républiques en petit » pour favoriser l’attachement à la grande.]

              L’exemple est à mon avis mal choisi. Le problème de la IIIème République était que l’attachement aux « petits pays » préexistait à la République, et pouvait constituer une menace pour l’unité de celle-ci. Le choix de construire la République en assimilant progressivement ces « petits pays » en les dotant d’institutions calquées sur les siennes était un choix pratmatique.

              [Mélenchon, comme la plupart des immigrés extra-européens, n’a pas de « petit pays » en France. Une patrie, ça ne s’invente pas. L’enracinement, ça ne se décrète pas.]

              On revient au contre-exemple de Philippe Séguin. Et non, l’enracinement ne se décrète pas, mais il se construit.

              [« Est-ce que cela avait poussé les « ploucs » de votre famille à se poser des questions sur la nation et son identité ? » En tout cas ça les a poussés à écouter ce que de Gaulle ou Pétain avait à en dire… Mais il est clair que la question de l’identité au milieu du XX° siècle ne se posait pas dans les mêmes termes qu’aujourd’hui. Les questions sur l’identité ont commencé à se développer lorsqu’ils ont été confrontés à l’ « Autre », l’immigré.]

              Je ne suis pas d’accord. « L’autre » a toujours été là. C’était celui qui venait d’un autre village, d’un autre « pays », d’une autre région. C’était celui qui n’avait pas la même religion – pensez aux juifs mais aussi aux protestants. Je pense qu’il est très réducteur de penser que la question de l’identité ne s’est posée qu’avec l’apparition de l’immigration de masse. Pensez à l’affaire Dreyfus… Je pense que la question de l’identité est devenue explosive quand la société a cessé de partager l’idée que le destin « naturel » de « l’Autre » était de perdre son altérité par la voie de l’assimilation, ce qui effectivement arrive dans le dernier quart du XXème siècle…

              [Après la guerre, ma grand-mère maternelle a connu l’exode rural. Arrivée en ville et embauchée à l’usine, elle s’est retrouvée à travailler avec les Italiens, les Espagnols, les Portugais… En ce temps-là, il y avait du travail pour tout le monde, et puis le fossé culturel – il existait bel et bien – n’était pas infranchissable : les gosses faisaient leur communion ensemble et, au cimetière, on enterrait les gens les uns à côté des autres.]

              Et puis, vous oubliez ce détail, la pression assimilatrice était énorme. A l’école, on parlait français, et celui qui utilisait un patois ou une langue étrangère se faisait taper sur les doigts.

              [Mais quand les Maghrébins – et un peu plus tard les Subsahariens – ont commencé à se faire plus nombreux, les choses ont changé : d’abord, il y avait moins de boulot, et puis le fossé culturel était quand même plus large.]

              Pardon, mais les Maghrébins arrivent en masse dans l’industrie pendant les « trente glorieuses », à une époque où il y avait du boulot pour tout le monde. Et à l’époque, cette immigration pose des problèmes économiques – logement, salaires – mais certainement pas identitaires. Les femmes étaient dévoilées, et les hommes s’habillaient à l’occidentale, et les enfants allaient à l’école et apprenaient le français. Là encore, parce que la logique assimilationniste faisait consensus dans la société.

              [Je ne vous apprendrai rien en vous disant que les petits Maghrébins ne font guère leur communion, et que leurs grands-parents – quand ils sont enterrés en France – sont enterrés dans le carré musulman du cimetière…]

              Vous noterez que les petits juifs ne font pas non plus la communion, et que pour certains ils se font enterrer dans le carré juif. Et je n’ai pas l’impression que cela pose de gros problèmes identitaires…

              [Je n’aime pas spécialement Lavilliers, mais sa chanson « Les mains d’or » est pour moi l’une des plus touchantes sur le travail ouvrier et la désindustrialisation. Je ne connais d’ailleurs aucune autre chanson qui aborde cette dernière thématique.]

              La disparition de l’ouvrier du champ politique s’est accompagnée de sa disparition du champ des représentations. On trouve d’autres chanteurs de cette génération qui ont abordé la vie ouvrière : pensez à Francesca Solleville (« la grève ») ou Marc Ogeret, mais ils sont très rares. On en trouve beaucoup plus dans les années 1930-50, avec la chanson réaliste. Je profite pour signaler une pépite du Hip Hop, « l’hymne au travail » d’Albi Montana, parue en 2007 :

              Ok, ça c’est l’hymne au travail, à la débrouille
              Pour tous ceux qui sont fiers de soutenir leurs familles, la France entière,
              C’est pour eux que c’est dédié, tous les départements.
              Ce texte c’est pour les débrouillards qui travaillent à l’usine, dans le bâtiment, dans les gares,
              médecins de garde, infirmières et le SAMU. C’est en étant ému qu’alibi vous salue
              Tellement de personnes qui font leurs tafs, qui sont utiles,
              Pas comme les politiques sui souvent sont des reptiles.
              Pour tous mes frères, mes soeurs,
              En chien de petit conseil de Montana regardez sur les anciens
              Merci aux pompiers de venir éteindre le feu
              Mais Sarko ne fait qu’aggraver les choses dans les banlieues
              Malmenés, mal payés, respect pour les parents qui ont construit la France
              Et cela depuis longtemps.
              Vous voyez j’adore les ouvriers
              Quand j’étais petit j’ai pas assez serré la main du poubellier
              Sans PDG, pas d’employés mais putain le pouvoir ne veut pas dire pas respecter.

              Vient pas m’saouler, il y a pas de sous métiers
              Il y a que des hommes et des femmes qu’ont du mérite en vérité.
              De la plus haute, jusqu’à la plus ingrate
              Quelle que soit ta fonction, tes oreilles écoutent mon rap

              A paris, beaucoup de péripatéticiennes, Tite chienne,
              Vient faire l’esthéticienne des mécanos, des mecs mafioso, des boxeurs,
              Des Maillard Monchipourd, des Tiozzo.
              Il y a des rappeurs, des agitateurs
              A la télé, beaucoup de monde veulent devenir chanteurs
              De la nicotine chez les buralistes, des videurs
              Et mec j’ai beaucoup de monde sur ma liste
              T’entend pas comment ma rime est belle
              Mon ami va faire un petit tour chez l’ORL.
              Dédié à ceux qui bossent au marché de Saint Denis Sarcelle
              Clignancourt et tous les autres ok
              Tous les facteurs, tous les camionneurs, tous les déménageurs et tous les rageurs
              Les secrétaires, les caissières, les pompistes,
              À l’hôtel biques, bisous à la réceptionniste.

              Vient pas m’saouler, il y a pas de sous métiers
              Il y a que des hommes et des femmes qu’ont du mérite en vérité.
              De la plus haute, jusqu’à la plus ingrate
              Quelle que soit ta fonction, tes oreilles écoutent mon rap

              On veut des vraies politiques, pas des mythos
              Pour tous ceux qui galèrent on veut du boulot
              Regarde un peu ceux qui travaillent en chantier
              Ne manque pas de respect sinon on t’enlève ton dentier
              Assistante sociale, instituteur, je vous dis Big Up,
              Et ça je le dis à tous mes auditeurs
              Une fleur sur la page pour la femme de ménage
              Dès que je passe à la pompe
              Je salue le mec au lavage.
              Mr le brigadier, désolé j’ai pas trop de choses à vous dédier
              Allez demander aux DJ, les techniciens et les musiciens
              C’est à la fin du bal qu’on remarque qu’ils sont trop bien
              Electricien plombier non je ne peux pas me tromper
              Qui peut dire qu’ils ne l’ont jamais dépanné ?
              Prends un taf, c’est la chanson du taf
              Même ceux qui sont sans-culottes comme Mallaury Nataf

              Vient pas m’saouler, il y a pas de sous métiers
              Il y a que des hommes et des femmes qu’ont du mérite en vérité.
              De la plus haute, jusqu’à la plus ingrate
              Quelle que soit ta fonction, tes oreilles écoutent mon rap

            • Carloman dit :

              @ Descartes,
               
              [Je ne dis pas que l’enfance et les années de formation soient neutres, bien entendu. Mais il me semble difficile d’expliquer une position sur ces questions uniquement sur ce critère.]
              « Uniquement sur ce critère », c’est excessif, j’en conviens. Pour autant, ce critère a son importance. Ainsi que vous l’avez rappelé – à juste titre – je suis bien sûr très influencé par mon expérience vitale. Étant né et ayant grandi dans un pays où mes ancêtres, pour ce que j’en sais, sont implantés depuis au moins deux ou trois siècles (et probablement plus compte tenu de la mobilité assez réduite des populations pendant longtemps), je suis obligé d’admettre que le concept de « patrie d’adoption » reste pour moi mystérieux. Je suis fasciné de constater que des gens puissent arriver ici et, au bout de quelques années, se sentir Français. Attention, je ne dis pas que ça n’existe pas. Mais c’est quelque chose qu’il m’est très difficile à comprendre.
               
              [Il est incontestable que Mélenchon appartient à la culture française.  Il n’y a qu’à écouter ses discours : vous trouverez un grand nombre de références littéraires tirées d’auteurs classiques français, mais très rarement d’un classique étranger.]
              Dans vos écrits, on trouve régulièrement des références littéraires tirées d’auteurs étrangers – notamment hispanophones ou anglophones. Doit-on considérer pour autant que « vous n’appartenez pas à la culture française » ?
               
              Franchement, votre argument ne me convainc qu’à moitié. Mélenchon a la culture littéraire d’un ancien professeur de français. Ni plus, ni moins. Mais il pourrait tout aussi bien être Italien ou Mexicain…
               
              [Lorsqu’il va chercher des références historiques, elles sont presque toujours empruntées à l’histoire de France.]
              Oui, enfin, surtout à la période révolutionnaire. Mélenchon fait partie de ces gens qui ont une vision très réductrice de l’histoire nationale. Pour lui, la France commence en 1789…
               
              [A l’époque, il ne mettait nullement en avant ses origines et le fait qu’il parlait couramment l’espagnol était un secret bien gardé.]
              A ce point ? Il est vrai que vous connaissez mieux le personnage que moi.
               
              [Quant à de Villepin, je ne pense pas qu’il ait le moindre doute quant à la réponse à apporter à cette question.]
              Et je lui reproche d’autant plus de ne pas aborder la question identitaire sous l’angle du collectif. De Villepin est trop intelligent pour ne pas voir le malaise identitaire qui s’est installé en France.
               
              [Quand il était Premier ministre, une méchante rumeur courait comme quoi ses ancêtres avaient vendu des fournitures aux armées autrichiennes.]
              Ah ? J’ignorais. Merci de cet information. Si j’en crois le nombre de titres de la Légion d’honneur « collectionnés » par sa famille par la suite, ses ancêtres semblent avoir fait le nécessaire pour effacer ce péché originel. Après, il faut parfois se méfier des rumeurs.
               
              [Le problème de la IIIème République était que l’attachement aux « petits pays » préexistait à la République, et pouvait constituer une menace pour l’unité de celle-ci.]
              Que voulez-vous dire ? La monarchie avait déjà neutralisé politiquement les « petits pays » par le biais d’une administration royale déjà relativement centralisée d’une part, et d’autre part la « francisation » des élites et des notables étaient déjà bien entamée sous l’Ancien Régime.
               
              [Je ne suis pas d’accord. « L’autre » a toujours été là. C’était celui qui venait d’un autre village, d’un autre « pays », d’une autre région.]
              Oui et non. L’ « Autre » a toujours été là… sauf que les populations, pendant longtemps, étaient moins mobiles. Et ensuite, je suis désolé, il y a des degrés dans l’altérité. Oui, « ceux de Longeverne » sont « autres » pour « ceux de Velrans », et la guerre qu’ils se livrent en est la preuve. Mais, et c’est fondamental, cette confrontation se déroule dans un cadre de références communes, dans une culture et une mentalité largement partagées. La preuve en est, les parents des Longeverne ont une attitude comparable à celle des parents des Velrans. Sans même parler d’immigration, on peut constater par exemple que les gens du voyage (soyons polis) ne partagent pas le même cadre de références que les sédentaires : s’installer dans un endroit qui ne leur appartient pas ne les gêne pas, et voler n’est pas forcément considéré comme une faute…
               
              Le problème avec l’ « Autre » qui arrive d’un autre pays, ou d’un autre continent, c’est que ses codes culturels sont très différents, il évolue dans un cadre mental différent. Et ne parlons pas de la barrière de la langue : il faut maintenant appeler des traducteurs de turc ou d’arabe pour les rendez-vous avec les parents, expliquer gentiment aux réfugiés afghans que les filles doivent aller à l’école… Et je vous parle là de faits de mon vécu.
               
              [A l’école, on parlait français, et celui qui utilisait un patois ou une langue étrangère se faisait taper sur les doigts.]
              Pour l’instant, on parle toujours français aux élèves à l’école, parce que l’immense majorité des enseignants sont encore des gens qui ne maîtrisent guère que cette langue. Mais il est clair qu’avec Mélenchon au pouvoir, ça pourrait changer.
               
              [Pardon, mais les Maghrébins arrivent en masse dans l’industrie pendant les « trente glorieuses », à une époque où il y avait du boulot pour tout le monde.]
              Sauf erreur de ma part, les Portugais forment l’élément dominant au sein de l’immigration en France jusqu’au milieu des années 70, et les Espagnols sont aussi très nombreux. Il y avait des Maghrébins, c’est vrai, mais en proportion pas tant que cela. De surcroît, jusqu’aux lois sur le regroupement familial, il y avait surtout des hommes. C’est dans les années 80, avec l’arrivée massive des familles qu’on fait venir du bled, que les femmes voilées commencent à se multiplier, d’autant que la vague de rigorisme islamique commence à se faire sentir. Parce que, dans le monde arabo-musulman des années 70, il y avait des femmes qui ne portaient plus le voile…
               
              [Les femmes étaient dévoilées, et les hommes s’habillaient à l’occidentale, et les enfants allaient à l’école et apprenaient le français.]
              Je le redis : les femmes et les enfants étaient pour beaucoup restés au bled…
               
              [Là encore, parce que la logique assimilationniste faisait consensus dans la société.]
              Peut-être… Mais surtout l’immigré maghrébin était vu comme un résident temporaire. Il n’était pas destiné à rester, donc il n’était pas véritablement un problème. Dans les années 80, non seulement la machine à assimiler se grippe – vous avez raison sur ce point – mais on s’aperçoit également que l’immigré maghrébin va rester. Il va rester, et il va faire venir sa femme et ses huit gosses du bled. Et puis ensuite, les cousins vont venir. Je vous le redis amicalement : vous avez une vision magique de l’assimilation. L’assimilation n’a jamais réglé tous les problèmes, et la fin de l’assimilation n’est pas la seule et unique cause des problèmes. Il y a également un problème de gestion des flux, d’antagonismes culturels entre natifs/assimilés de souche européenne et immigrés extra-européens et de contentieux colonial pas vraiment réglé. Et, last but not least, il n’y a plus de boulot pour tout le monde.
               
              [Vous noterez que les petits juifs ne font pas non plus la communion, et que pour certains ils se font enterrer dans le carré juif. Et je n’ai pas l’impression que cela pose de gros problèmes identitaires…]
              Ah bon ? Et l’affaire Dreyfus que vous citiez dans votre réponse ? Et l’antisémitisme bien vivace jusqu’au milieu du XX° siècle et même au-delà (bien que plus discret) ? Si, si, les juifs posent un « problème identitaire » qui n’a jamais été complètement réglé. Mais après le rapatriement des pieds-noirs, le nombre de juifs en France n’a pas connu d’augmentation spectaculaire. En-dehors des assimilés, les juifs communautaires ont pour eux d’être ultra-minoritaires, donc peu visibles. Je vais vous faire une confidence : je ne me souviens pas avoir croisé une seule personne portant une kippa de toute ma vie… Alors que je ne peux pas faire cinquante mètres hors de chez moi sans croiser une greluche enfoulardée.
               
              [Je profite pour signaler une pépite du Hip Hop, « l’hymne au travail » d’Albi Montana, parue en 2007 : […] ]
              C’est très au-dessus de ce qu’on entend habituellement, je vous l’accorde. Mais en toute franchise, ce style artistique n’est pas ma tasse de thé.

            • Descartes dit :

              @ Carloman

              [« Uniquement sur ce critère », c’est excessif, j’en conviens. Pour autant, ce critère a son importance. Ainsi que vous l’avez rappelé – à juste titre – je suis bien sûr très influencé par mon expérience vitale. Étant né et ayant grandi dans un pays où mes ancêtres, pour ce que j’en sais, sont implantés depuis au moins deux ou trois siècles (et probablement plus compte tenu de la mobilité assez réduite des populations pendant longtemps), je suis obligé d’admettre que le concept de « patrie d’adoption » reste pour moi mystérieux.]

              Je vais essayer de vous faire comprendre. Imaginons un instant que tout ce que vous savez de vos ancêtres est faux. Que vos grands-parents sont en fait arrivés à un jeune âge d’Amérique Latine, de Pologne ou d’Autriche et que, pour vous donner un ancrage, vos grands parents et vos parents vous aient raconté des histoires. Votre ancrage sur cette terre repose donc sur une fiction. Et pourtant, pour vous, cet ancrage est bien réel. Et bien, la « patrie d’adoption » repose sur une fiction similaire. La seule différence est que la personne concernée sait que c’est une fiction.

              Je peux comprendre que le concept reste mystérieux pour celui qui ne l’a pas vécu. Mais vous ne pouvez pas contester qu’il est effectif, au sens qu’il a une action sur le réel. Des centaines, des milliers de gens sont « morts pour la France » sur le fondement de ce mécanisme.

              [« Il est incontestable que Mélenchon appartient à la culture française. Il n’y a qu’à écouter ses discours : vous trouverez un grand nombre de références littéraires tirées d’auteurs classiques français, mais très rarement d’un classique étranger.]
              Dans vos écrits, on trouve régulièrement des références littéraires tirées d’auteurs étrangers – notamment hispanophones ou anglophones. Doit-on considérer pour autant que « vous n’appartenez pas à la culture française » ? »]

              Non, mais on doit considérer que la question se pose – même si la réponse est positive. Ayant passé une bonne partie de ma vie à l’étranger, n’ayant pas le français comme langue maternelle, on est en droit de se poser des questions sur le type de relation que je peux avoir avec les différentes cultures que j’ai fréquentées. Mais dans le cas d’un Mélenchon, la réponse est évidente : il n’a JAMAIS vécu à l’étranger, le français est sa langue maternelle, et son seul contact durable avec une culture étrangère est d’avoir vécu dans une cité « cosmopolite » sous mandat français.

              [Franchement, votre argument ne me convainc qu’à moitié. Mélenchon a la culture littéraire d’un ancien professeur de français. Ni plus, ni moins. Mais il pourrait tout aussi bien être Italien ou Mexicain…]

              Je ne parle pas seulement de sa culture littéraire. Sa culture politique, c’est Jaurès, c’est la Commune. Il aurait du mal je pense dans un entretien à pendre pour référence de mémoire un épisode de la vie de Garibaldi ou de Juarez, de citer un article de la presse italienne ou mexicaine qui l’ait marqué. Quelque soit l’étendue réelle de la « culture » de Mélenchon, elle est française parce qu’il n’a pas d’autre source à sa disposition. Il n’a jamais suivi la presse étrangère, regardé la télévision étrangère, été à l’école dans un pays étranger, eu à faire à une administration étrangère, participé à la vie politique dans un autre pays. D’où voulez-vous qu’il tire une culture autre que française ?

              Mélenchon s’est intéressé certes à l’Amérique Latine, un peu comme Régis Debray avant lui. Mais ni l’un ni l’autre n’ont une « culture latinoméricaine ». Lorsqu’ils regardent les évènements, lorsqu’ils les commentent, ils le font avec un prisme français. Ils n’ont jamais cherché – même pas Debray, qui pourtant passa des mois en immersion dans le pays – à devenir latinoaméricains, à penser comme des latinoaméricains.

              [« Lorsqu’il va chercher des références historiques, elles sont presque toujours empruntées à l’histoire de France. » Oui, enfin, surtout à la période révolutionnaire. Mélenchon fait partie de ces gens qui ont une vision très réductrice de l’histoire nationale. Pour lui, la France commence en 1789…]

              Tout à fait. On peut discuter sur l’étendue de la culture de Mélenchon. Pour l’avoir connu, je pense que c’est un homme qui lit beaucoup, mais qu’il a une culture « à éclipses ». Dans sa tête il y a des îlots très conséquents, des sujets sur lesquels il a beaucoup lu et travaillé, mais qui baignent dans une mer d’ignorance. Et du coup, rien ne relie ces îlots les uns aux autres. Ainsi par exemple il connaît à la perfection l’histoire des jacobins, mais sa connaissance s’arrête avec l’exécution de Robespierre. Dites-lui que beaucoup de jacobins se retrouvent proches du pouvoir pendant le consulat de Napoléon puis l’Empire, et que ces régimes mettent en œuvre une bonne partie du programme jacobin, et il sera très étonné… et je sais de quoi je parle, j’ai essayé !

              [« Quant à de Villepin, je ne pense pas qu’il ait le moindre doute quant à la réponse à apporter à cette question. » Et je lui reproche d’autant plus de ne pas aborder la question identitaire sous l’angle du collectif. De Villepin est trop intelligent pour ne pas voir le malaise identitaire qui s’est installé en France.]

              Mais justement, l’identité est pour lui quelque chose de si évident que je me demande s’il a conscience que cela puisse être un problème.

              [« Le problème de la IIIème République était que l’attachement aux « petits pays » préexistait à la République, et pouvait constituer une menace pour l’unité de celle-ci. » Que voulez-vous dire ? La monarchie avait déjà neutralisé politiquement les « petits pays » par le biais d’une administration royale déjà relativement centralisée d’une part, et d’autre part la « francisation » des élites et des notables étaient déjà bien entamée sous l’Ancien Régime.]

              Oui et non. Bien sûr, la monarchie à partir de Louis XI et surtout avec les administrations de Richelieu puis de Louis XIV avait mis au pas les aristocraties provinciales et établi une forme d’unité en termes d’administration. Mais le problème de la République, fondée sur le suffrage universel, était de faire de même au niveau du citoyen lui-même. La monarchie avait réussi à faire que les nobles et les avocats parlent français, et le fait que les paysans continuent à parler patois et conservent leur attachement exclusif à leur terre ne constituait pas une menace pour l’unité du royaume. Mais lorsque le paysan devient le souverain, et accessoirement le soldat, il devient important pour celle-ci qu’il sache parler et écrire le français, qu’il soit attaché à la nation toute entière. C’est pourquoi la République a organisé ce que j’appelle « l’assimilation intérieure », qui n’avait jamais trop intéressé l’Ancien régime.

              [« Je ne suis pas d’accord. « L’autre » a toujours été là. C’était celui qui venait d’un autre village, d’un autre « pays », d’une autre région. » Oui et non. L’ « Autre » a toujours été là… sauf que les populations, pendant longtemps, étaient moins mobiles.]

              Certes, mais il ne faut pas exagérer la chose. Bien entendu, les paysans bougeaient fort peu parce qu’ils étaient attachés, de droit puis de fait, à la terre. Mais les commerçants et les artisans bougeaient beaucoup. Sans compter avec certains groupes ethniques – les juifs – qui étaient périodiquement déplacés de force, et qui jouaient un rôle économique très important. Vous trouvez d’ailleurs pas mal de références dans la littérature de la renaissance à « l’étranger » : Othello est un « maure » à Venise, et Shylock un juif.

              [Et ensuite, je suis désolé, il y a des degrés dans l’altérité. Oui, « ceux de Longeverne » sont « autres » pour « ceux de Velrans », et la guerre qu’ils se livrent en est la preuve. Mais, et c’est fondamental, cette confrontation se déroule dans un cadre de références communes, dans une culture et une mentalité largement partagées. La preuve en est, les parents des Longeverne ont une attitude comparable à celle des parents des Velrans.]

              Je pense que l’exemple choisi par Pergaud se voulait pédagogique, montrant comment l’inimitié peut s’installer même parmi des gens qui se ressemblent et qui n’ont objectivement aucune raison d’inimitié. Le roman ne cite d’ailleurs si je me souviens bien qu’une seule différence : les Velrans seraient plus mécréants là où les Longuevergne resteraient lèche-curés. Mais l’auteur n’insiste pas vraiment sur cet aspect.

              [Sans même parler d’immigration, on peut constater par exemple que les gens du voyage (soyons polis) ne partagent pas le même cadre de références que les sédentaires : s’installer dans un endroit qui ne leur appartient pas ne les gêne pas, et voler n’est pas forcément considéré comme une faute…]

              L’exemple que vous donnez ici est intéressant parce que les « gens du voyage » (ceux qu’on appelait les « gitans ») étaient du point de vue ethnique et religieux très proches des populations parmi lesquelles ils vivaient : ils étaient européens, parlaient des langues de racine indo-européenne, et étaient christianisés. Le problème qu’ils posaient – c’était déjà le cas au moyen-âge – venait et vient du fait qu’ils refusent de s’assimiler aux populations locales, développant toute une série de mécanismes de défense pour rester une « société dans la société ».

              Mais ce genre de situation est relativement marginale. La plupart des groupes qui se déplaçaient cherchaient au contraire à faire partie de la société d’accueil. Si les juifs ne sont pas assimilés, c’est plus du fait du rejet dont ils étaient objet que de leur propre volonté. D’ailleurs, lorsque les barrières à l’assimilation ont été levées au XIXème siècle, ils sont assimilés tellement rapidement qu’ils sont devenus des concurrents pour les classes intermédiaires installées, avec les conséquences qu’on sait.

              [Le problème avec l’ « Autre » qui arrive d’un autre pays, ou d’un autre continent, c’est que ses codes culturels sont très différents, il évolue dans un cadre mental différent. Et ne parlons pas de la barrière de la langue : il faut maintenant appeler des traducteurs de turc ou d’arabe pour les rendez-vous avec les parents, expliquer gentiment aux réfugiés afghans que les filles doivent aller à l’école… Et je vous parle là de faits de mon vécu.]

              Les cadres culturels, ça se change, et une langue, ça s’apprend. Le problème, pour moi, n’est pas la différence des codes culturels ou de la langue, mais la capacité des individus à les modifier, et surtout la capacité de la société d’accueil à leur imposer cette modification. Bien sûr, les situations sont variables. Certaines cultures, comme celle des « gens du voyage », ont développé des mécanismes de défense extrêmement puissants pour empêcher toute assimilation. D’autres, comme les juifs Ashkénazes, ont construit des mécanismes qui leur permettent de sauvegarder une forme de différence tout en assimilant les cadres de référence des pays où ils se sont installés… entre ces deux pôles, vous avez tous les cas de figure. C’est pourquoi je pense que la position de la société doit être claire : l’assimilation ou le retour. Il n’y a pas de moyen terme.

              [« Pardon, mais les Maghrébins arrivent en masse dans l’industrie pendant les « trente glorieuses », à une époque où il y avait du boulot pour tout le monde. » Sauf erreur de ma part, les Portugais forment l’élément dominant au sein de l’immigration en France jusqu’au milieu des années 70, et les Espagnols sont aussi très nombreux. Il y avait des Maghrébins, c’est vrai, mais en proportion pas tant que cela.]

              Je crois que les maghrébins – toutes origines confondues – deviennent majoritaires dans les années 1960, mais les statistiques sont difficiles puisqu’une partie de ces maghrébins sont à l’époque français. Cela dépend d’ailleurs des secteurs. Les portugais restent très dominants dans le BTP, alors que les maghrébins sont très nombreux dans les industries mécaniques ou dans les mines.

              [De surcroît, jusqu’aux lois sur le regroupement familial, il y avait surtout des hommes. C’est dans les années 80, avec l’arrivée massive des familles qu’on fait venir du bled, que les femmes voilées commencent à se multiplier, d’autant que la vague de rigorisme islamique commence à se faire sentir. Parce que, dans le monde arabo-musulman des années 70, il y avait des femmes qui ne portaient plus le voile…]

              Mais faut-il voir l’effet du regroupement familial, ou celui de l’arrêt de la machine à assimiler ? J’aurais tendance à pencher pour la seconde hypothèse. Dans les années 1970, on voit se généraliser les idéologies « communautaristes » venues du monde anglosaxon, qui prêchent le « respect des différences » quand ce n’est pas la « fierté des différences », et vouent aux gémonies les mécanismes de pression pour l’assimilation, considérés comme une violation des droits de l’individu.

              Si je penche pour cette explication, c’est parce que la question ne concerne pas que la France. Même dans les pays arabes eux-mêmes on assiste depuis les années 1980 à un retour en arrière. Les politiques progressistes qui poussaient à la laïcisation et la modernisation des sociétés ont laisse la place à des régimes qui organisent le retour au moyen-âge au nom du respect des spécificités de chaque communauté.

              [« Les femmes étaient dévoilées, et les hommes s’habillaient à l’occidentale, et les enfants allaient à l’école et apprenaient le français. » Je le redis : les femmes et les enfants étaient pour beaucoup restés au bled…]

              Oui et non. Beaucoup d’hommes venus seuls se mariaient en France et faisaient des enfants…

              [« Là encore, parce que la logique assimilationniste faisait consensus dans la société. » Peut-être… Mais surtout l’immigré maghrébin était vu comme un résident temporaire. Il n’était pas destiné à rester, donc il n’était pas véritablement un problème. Dans les années 80, non seulement la machine à assimiler se grippe – vous avez raison sur ce point – mais on s’aperçoit également que l’immigré maghrébin va rester.]

              La perception du migrant comme d’un résident temporaire était forte dans les années 1950, mais on s’est aperçu que ca ne marchait plus bien avant les années 1980. Déjà à la fin des années 1960, au fur et à mesure que les effets des indépendances se faisaient sentir, on était arrivé à cette conclusion, et d’une certaine façon les débats sur le regroupement familial étaient l’expression de cette prise de conscience. La machine à assimiler, elle, est contestée dès le début des années 1970, mais ne s’arrête vraiment que dans les années 1980.

              [Il va rester, et il va faire venir sa femme et ses huit gosses du bled. Et puis ensuite, les cousins vont venir. Je vous le redis amicalement : vous avez une vision magique de l’assimilation. L’assimilation n’a jamais réglé tous les problèmes, et la fin de l’assimilation n’est pas la seule et unique cause des problèmes.]

              L’assimilation n’a peut-être pas réglé « tous » les problèmes, mais elle en réglait beaucoup. Elle a permis de gérer des flux migratoires importants tout en préservant un cadre de référence très largement partagé. Je ne pense pas avoir une vision « magique » de la chose : je suis très conscient du fait que la mise en marche du processus d’assimilation nécessite une conjonction d’éléments dans la société d’accueil. Si la machine à assimiler s’est arrêtée, c’est parce que l’assimilation a un coût, et que les classes dominantes n’avaient plus envie de le payer.

              [Il y a également un problème de gestion des flux, d’antagonismes culturels entre natifs/assimilés de souche européenne et immigrés extra-européens et de contentieux colonial pas vraiment réglé. Et, last but not least, il n’y a plus de boulot pour tout le monde.]

              Les antagonismes culturels entre natifs et assimilés, loin d’être un problème, sont un mécanisme de régulation qui aide à l’assimilation, puisque les assimilés participent à la pression mise sur les nouveaux arrivant de s’assimiler ou partir. Quant aux antagonismes entre immigrés « de souche européenne » et « non-européenne » je ne vois pas à quoi vous faites allusion.

              Le « contentieux colonial » est à mon avis un tigre de papier. Il n’existe que parce que la société d’accueil le veut bien. La « culpabilité coloniale » est un moyen efficace de faire accepter à la société non seulement l’arrêt de la machine à assimiler (qu’on identifie à la colonisation) mais la logique communautariste.

              Mais, comme vous dites, tout le monde avait du boulot. C’est là un point capital. Le chômage détruit le tissu social même chez les Français dits “de souche” autant que chez les immigrés. Il est difficile d’assimiler dans une société dans laquelle tout le monde se bat pour le bout de pain, alors que les institutions qui organisent la solidarité – partis ouvriers, syndicats – sont en déshérence. Une société qui se contracte a une capacité bien moindre à assimiler qu’une société en expansion économique, sociale, politique.

              [Vous noterez que les petits juifs ne font pas non plus la communion, et que pour certains ils se font enterrer dans le carré juif. Et je n’ai pas l’impression que cela pose de gros problèmes identitaires…]
              Ah bon ? Et l’affaire Dreyfus que vous citiez dans votre réponse ? Et l’antisémitisme bien vivace jusqu’au milieu du XX° siècle et même au-delà (bien que plus discret) ?]

              Oui, mais ce n’est pas une question « identitaire ». Les mouvements qui faisaient de la simple présence des juifs sur le territoire une menace pour l’identité française étaient très minoritaires. Pour les antisémites, le problème n’était pas que les juifs ne s’assimilaient pas, mais au contraire, qu’ils s’assimilaient trop bien, et que du coup ils devenaient des concurrents pour les classes aisées. Le problème n’était pas qu’ils voilaient leurs femmes ou qu’ils allaient à la synagogue, mais qu’ils devenaient avocats, médecins, producteurs de cinéma, banquiers ou commerçants. L’antisémitisme antidreyfusard – comme celui qu’on retrouvera a Vichy – était moins « identitaire » qu’économique. On le voit bien dans le « statut des juifs » sous Vichy : lorsqu’on interdit aux juifs d’exercer certains métiers, il s’agit presque toujours de métiers réservés aux classes intermédiaires et à la bourgeoisie.

              [C’est très au-dessus de ce qu’on entend habituellement, je vous l’accorde. Mais en toute franchise, ce style artistique n’est pas ma tasse de thé.]

              Je n’aime pas trop non plus, mais je trouve intéressant de constater qu’un rappeur ait cru devoir rendre hommage « au travail » en général, et que cet hommage soit rendu à ceux qui sont utiles au pays.

  9. Rogers dit :

    Bonjour René, 
    Avez-vous entendu la mesure révolutionnaire proposée par Marine Tondelier? Un parlement des enfants… Le délire continue…

    • Descartes dit :

      @ Rogers

      [Avez-vous entendu la mesure révolutionnaire proposée par Marine Tondelier? Un parlement des enfants… Le délire continue…]

      Effectivement, il y a de quoi se poser des questions. Qu’une dirigeante nationale d’un parti « réunisse une vingtaine d’enfants » – les parents avaient le droit d’assister, mais pas de parler, nous dit la presse – en présence de journalistes pour faire une telle déclaration, c’est à se demander quelle mouche l’a piquée. D’ailleurs, l’un des enfants à posé dès le départ la question qui fâche : « Clément, 14 ans, a immédiatement demandé si cette assemblée serait « juste consultative » ou si les enfants pourraient « faire de vraies propositions » » écrit « Le Figaro ». Clément a du être très déçu : Tondelier lui a répondu qu’elle « n’avait pas encore arrêté les modalités ». Mais elle ajoute, et c’est révélateur, qu’elle voudrait « une représentation équilibrée en termes de lieu de vie, de niveau de revenu des parents et d’âge ».

      Pourquoi c’est révélateur ? Parce que cela montre que, dans la mentalité écologiste, la composition des assemblées est bien plus importante que leurs compétences. Qui y est essentiel, ce qu’on fait est secondaire. Que la représentation soit « équilibrée », c’est essentiel. Le fait qu’elle puisse décider, proposer, ou qu’elle soit purement « consultative », ce n’est pas intéressant.

      Mais au-delà de ce genre de propositions purement « feel good », elle avance une idée qui fait son chemin dans l’ensemble de la gauche, celle d’abaisser la majorité électorale à 16 ans. Et c’est là une proposition bien plus dangereuse, parce qu’elle revient à donner le vote à un groupe social immature et surtout déconnecté de la vie économique. Avec cette proposition, on voit monter une conception purement idéaliste des droits politiques, sans s’interroger sur leur base matérielle. On propose de faire participer un groupe social aux décisions qui engagent le pays alors que ce groupe est matériellement dépendant. Il fut un temps où la gauche, au nom de la défense du monde du travail, voulait priver les capitalistes de leurs droits politiques au motif qu’ils ne contribuaient pas avec leur travail au bien commun. Aujourd’hui, le mouvement est exactement l’inverse : les droits politiques son immanents, et n’ont aucune base matérielle. Plus aucun lien entre la contribution de l’individu au bien commun et son droit à décider de sa gestion.

      Il y a un deuxième élément intéressant dans cette proposition – comme dans celle d’abaisser l’âge du vote à 16 ans. En toute logique, une personne capable de décider de manière responsable de la conduite des affaires de l’Etat devrait être capable de décider de la conduite de ses propres affaires. Autrement dit, s’ils étaient cohérents, ceux qui proposent d’abaisser la majorité électorale à 16 ans devraient proposer d’abaisser la majorité civile et pénale à 16 ans. Or, à ma connaissance, personne ne soutient une telle proposition. Qu’est ce que cette incohérence révèle ? Qu’on accorde finalement moins d’importance au vote et à la délibération politique qu’on n’accorde aux décisions qui concernent votre patrimoine privé. Autoriser un adolescent à prendre les décisions qui concernent son patrimoine, personne n’y songe. Mais cela ne gêne pas une partie de la gauche qu’on l’autorise à prendre des décisions – par l’intermédiaire du vote – qui concernent le patrimoine de tous.

      En fait, cette proposition traduit un profond mépris pour la politique. Le vote n’est pas « sérieux » au sens que la vente d’une maison ou la signature d’un contrat sont « sérieux ».

      • Claustaire dit :

        [On propose de faire participer un groupe social aux décisions qui engagent le pays alors que ce groupe est matériellement dépendant. ]
         
        Ne pourrait-on faire la même remarque au sujet des retraités, à la fois matériellement dépendants des actifs (ou de l’endettement du pays) et éventuellement non impliqués (vu l’âge avancé de certains d’entre eux) dans les conséquences de leur vote ?
        Dans le même ordre d’idées (ne pas être matériellement dépendant pour avoir droit au vote), pourquoi accorder le droit de vote aux personnes non encore engagées dans un travail ou dépendantes du RSA par exemple, voire à toutes les personnes handicapées déclarées inaptes au travail. Bigre !

        • Descartes dit :

          @ Claustaire

          [Ne pourrait-on faire la même remarque au sujet des retraités, à la fois matériellement dépendants des actifs (ou de l’endettement du pays) et éventuellement non impliqués (vu l’âge avancé de certains d’entre eux) dans les conséquences de leur vote ?]

          Pour ce qui concerne la « dépendance », la réponse est à mon sens négative. La pension que reçoit le retraité dans le présent est la contrepartie d’une contribution fournie dans le passé. Ce n’est pas le cas de l’adolescent, à qui on avance tout ce dont il a besoin et plus en supposant qu’il contribuera un jour au bien commun… pour le dire autrement, le retraité est un créancier de la société, et sa pension rembourse cette créance. L’adolescent est un débiteur pur.

          La question de l’implication est, elle, plus intéressante. Si on suppose que les êtres humains sont fondamentalement égoïstes, on peut en effet penser que les personnes âgées pourraient penser en termes de « après moi, le déluge ». Mais l’expérience montre que ce n’est pas le cas. Plus les gens avancent en âge, et plus la question de l’héritage, de ce qu’on laisse aux générations futures, se pose. Et les anciens ont souvent une participation politique et associative supérieure aux jeunes adultes…

          [Dans le même ordre d’idées (ne pas être matériellement dépendant pour avoir droit au vote), pourquoi accorder le droit de vote aux personnes non encore engagées dans un travail ou dépendantes du RSA par exemple, voire à toutes les personnes handicapées déclarées inaptes au travail. Bigre !]

          On pourrait lier les droits politiques au fait de travailler, au motif que seul le travail crée de la valeur. Et à ce titre, il faudrait barrer non seulement ceux qui ne travaillent pas encore ou qui ne le font pas du fait d’un handicap ou du chômage, mais aussi et surtout ceux qui touchent des revenus du capital…

          Cela étant dit, il faudrait faire la différence entre ceux qui ne PEUVENT pas contribuer au bien commun et ceux qui ne VEULENT pas le faire…

      • P2R dit :

        @ Descartes,
         
        Merci pour cette limpide démonstration de l’absurdité d’un abaissement de l ‘âge du vote. ça fait quelque temps que je me dis que le sens de l’histoire serait plutôt de revenir à une majorité à 21 ans, sans avoir l’argumentaire imparable que vous venez de développer.

        • Descartes dit :

          @ P2R

          [Merci pour cette limpide démonstration de l’absurdité d’un abaissement de l ‘âge du vote. ça fait quelque temps que je me dis que le sens de l’histoire serait plutôt de revenir à une majorité à 21 ans, sans avoir l’argumentaire imparable que vous venez de développer.]

          Effectivement, nos sociétés modernes se trouvent avec un paradoxe : on réclame les droits politiques de plus en plus tôt, alors qu’on devient autonome dans ses choix de plus en plus tard… Attention, cela ne veut pas dire que les adolescents ne puissent pas s’initier à l’étude des institutions et de la philosophie politique, qu’ils ne puissent pas s’essayer à la participation politique dans des structures de réflexion. Mais il faut bien marquer le fait que seuls peuvent participer aux DECISIONS ceux qui sont autonomes dans leurs choix. Si l’on n’a pas encore la maturité nécessaire pour décider pour soi-même, si l’on n’est pas appelé à contribuer au bien commun, on n’a pas voix au chapitre au moment de décider.

      • Frank dit :

        [Pourquoi c’est révélateur ? Parce que cela montre que, dans la mentalité écologiste, la composition des assemblées est bien plus importante que leurs compétences. Qui y est essentiel, ce qu’on fait est secondaire. Que la représentation soit « équilibrée », c’est essentiel. Le fait qu’elle puisse décider, proposer, ou qu’elle soit purement « consultative », ce n’est pas intéressant.]
        Ce que vous décrivez va bien au-delà de la «mentalité écologiste.» Il s’agit plutôt de la féminisation de la société. Le but premier n’est plus de faire, bien et efficacement, en organisant le travail dans ce seul but, mais que tout le monde participe, avec «bienveillance», en étant le plus inclusif possible, même si, in fine, le travail n’est pas fait. On en est même au stade supérieur où il n’est même plus nécessaire de bien définir quel est le but, qu’est-ce qui doit être fait.
        Cette nouvelle approche se retrouve absolument partout. À l’université, par exemple, le but n’est plus de former, d’atteindre un certain niveau, mais de délivrer un maximum de diplômes de manière «inclusive,» peut importe si les diplômés n’ont strictement aucune compétence réelle. Etc.
        L’une des conséquences est la perte de sens. Je ne pense pas que les gens soient heureux d’être «inclus» dans une activité qui ne mène à rien. Cette absence de but, ce non-sens, n’a rien de «bienveillant.» Et il n’est pas surprenant que, dans notre société «bienveillante et inclusive,» la consommation de psychotropes et de drogues augmentent exponentiellement…
         

        • Descartes dit :

          @ Frank

          [Ce que vous décrivez va bien au-delà de la « mentalité écologiste. » Il s’agit plutôt de la féminisation de la société.]

          Je n’ai pas été assez précis. Oui, cela fait partie de la « mentalité écologiste », mais en ce sens les écologistes sont représentatifs d’un mouvement beaucoup plus vaste. Je n’aime pas parler de « féminisation », terme qui suggère que cette dérive serait d’une certaine manière liée à « l’essence » féminine. Mais il est vrai que le néoféminisme a largement surfé sur cette vague intellectuelle qui se concentre sur la manière de faire plutôt que sur le résultat. De ce point de vue, toute l’énergie dépensée dans la recherche de la parité est probablement l’exemple le plus révélateur. Lorsqu’on évalue les conséquences, on observe qu’en pratique cela n’a rien changé. La parité dans les assemblées où elle a été mise en œuvre n’a pas conduit à un changement significatif dans la manière de gouverner, et les femmes qui ont accédé à des responsabilités de premier plan ne se comportent pas très différemment des hommes – pensez à Segolène Royal, à Martine Aubry…

          [Le but premier n’est plus de faire, bien et efficacement, en organisant le travail dans ce seul but, mais que tout le monde participe, avec « bienveillance », en étant le plus inclusif possible, même si, in fine, le travail n’est pas fait. On en est même au stade supérieur où il n’est même plus nécessaire de bien définir quel est le but, qu’est-ce qui doit être fait.]

          Tout à fait. L’inclusivité n’est plus un moyen, c’est un objectif en soi. Le cas de la parité, là encore, est révélateur. Que les femmes pilotent des avions de chasse devient un objectif en soi.

          [Cette nouvelle approche se retrouve absolument partout. À l’université, par exemple, le but n’est plus de former, d’atteindre un certain niveau, mais de délivrer un maximum de diplômes de manière « inclusive », peut importe si les diplômés n’ont strictement aucune compétence réelle. Etc.
          L’une des conséquences est la perte de sens. Je ne pense pas que les gens soient heureux d’être «inclus» dans une activité qui ne mène à rien. Cette absence de but, ce non-sens, n’a rien de «bienveillant.»]

          Je me fais un peu la même observation. On nous expliquait que l’évolution depuis les années 1970, en rendant les gens plus libres, en faisant une société plus « bienveillante », en levant les rigidités et les interdits, allait conduire à une société joyeuse et déstressée. Or, on observe le contraire. Quant on pense à ce que pouvait être l’insouciance et la joie de vivre dans l’entre-deux-guerres ou pendant les « trente glorieuses », alors même que la vie quotidienne était bien plus dure et la société bien moins « tolérante », « bienveillante » et « inclusive » pour la plupart des Français qu’elle ne l’est aujourd’hui, on est étonné de notre époque où les gens ont besoin d’assistance psychologique pour utiliser Parcoursup.

          Je pense que le secret de ce paradoxe se trouve un peu dans ce que vous dites. Tout le discours de « l’inclusivité » et de la « bienveillance » occulte en fait le désintérêt de la société pour les individus, qui sont laissés à eux-mêmes. Hier, la collectivité donnait des directives, établissait des limites, accordait des opportunités. Aujourd’hui, elle laisse les individus seuls. C’est un peu comme un parent. Quel est le père qui aime le plus ses enfants ? Celui qui leur interdit ce qu’il estime mauvais pour eux et récompense les comportements qu’il estime justes, ou celui qui au nom de la « bienveillance » – qui n’est souvent qu’une expression élégante de l’abandon – permet tout et loue tout ?

          • Bob dit :

            @ Descartes
             
            [Que les femmes pilotent des avions de chasse devient un objectif en soi.]
             
            Mais pas qu’elles deviennent éboueurs ou salariées du BTP. La parité ne semble jamais être réclamée pour les métiers durs, souvent dévalorisés, et mal payés par ailleurs. Les féministes réclament une parité très sélective.

  10. Bob dit :

    @ Descartes
    Hors sujet.
    Je suis tombé sur cette question du bac de maths 2026 (option technologique) :
    Question 3 :
    4 x 2 /3
    Il n’y pas pas si longtemps, c’est une question posée en CM1.
    Les bras m’en tombent.

    • Descartes dit :

      @ Bob

      [Question 3 : 4 x 2 /3
      Il n’y pas pas si longtemps, c’est une question posée en CM1. Les bras m’en tombent.]

      Il serait intéressant de savoir quel est le pourcentage d’élèves qui donnent une réponse juste…

      • Bob dit :

        @ Descartes
         
        [Il serait intéressant de savoir quel est le pourcentage d’élèves qui donnent une réponse juste…]
         
        Je préfère ne pas le savoir.
         

        • Louis dit :

          Si vous me permettez, messieurs… Ayant surveillé ce matin l’épreuve de la classe de spécialité de mathématiques, j’ai eu la surprise, moi qui ai passé un baccalauréat littéraire, de découvrir que je pouvais répondre à toutes les questions. Et pour cause ! Presque la moitié de l’épreuve est un Q.C.M. où il est explicitement demandé de ne fournir aucune justification, et où les mauvaises réponses ne font pas perdre de points. Le reste est globalement ce que j’ai vu au collège, à deux ou trois trucs près, dont je me souviens pourtant vingt ans après. Et un tiers de la salle est partie au bout d’une heure, sans répondre à toutes les questions… 

          • Descartes dit :

            @ Louis

            [Si vous me permettez, messieurs… Ayant surveillé ce matin l’épreuve de la classe de spécialité de mathématiques, j’ai eu la surprise, moi qui ai passé un baccalauréat littéraire, de découvrir que je pouvais répondre à toutes les questions. Et pour cause ! Presque la moitié de l’épreuve est un Q.C.M. où il est explicitement demandé de ne fournir aucune justification, et où les mauvaises réponses ne font pas perdre de points. Le reste est globalement ce que j’ai vu au collège, à deux ou trois trucs près, dont je me souviens pourtant vingt ans après.]

            J’ai regardé le sujet de l’option « mathématiques avancées », et j’ai failli pleurer. Pas parce que je peux répondre à toutes les questions sans me fouler – après tout, j’ai fait des études scientifiques et exercé le métier d’ingénieur – mais à cause du niveau des questions.

            Je suis arrivé en France en moitié de la classe de première, section scientifique. Je me souviens que le premier cours était la révision des structures algébriques : groupe, anneau, corps, espaces vectoriels. On enchaînait avec les applications linéaires dans les espaces vectoriels, les matrices, les isométries (symétries, rotations) et les projections. Et tout cela avec des théorèmes et résultats démontrés. Pour moi tout cela était nouveau, mais pour mes petits camarades c’était une révision… et ceux qui ne me croient pas peuvent aller regarder les annales du bac de cette époque !

            [Et un tiers de la salle est partie au bout d’une heure, sans répondre à toutes les questions…]

            Normal, il faut pas discriminer. Je me souviens une fois de m’être plain a mon professeur que les sujets étaient trop longs. Il m’a expliqué que c’était fait exprès : personne ne devait pouvoir les terminer. Parce que si on pouvait le faire, celui qui termine en deux heures et celui qui termine en trois auront la même note, et les notes ne reflèteront donc pas les véritables compétences…

  11. Lafleur dit :

    Je partage largement votre analyse. La gauche ne retrouvera pas sa crédibilité sans un bilan critique de son exercice du pouvoir et sans une reconnexion avec le monde du travail. Mais j’ajouterais un point qui me paraît important. Le 40ᵉ congrès du PCF marque, me semble-t-il, un pas intéressant avec l’idée d’un « communisme de conquête ». Au-delà de la formule, j’y vois une tentative de renouer avec la conception gramscienne du parti comme intellectuel collectif : un parti qui forme, analyse, élabore une stratégie et construit une hégémonie culturelle, plutôt qu’une simple machine électorale.
    Ce qui me paraît nouveau est la réhabilitation assumée du socialisme, de la démocratie avancée, de la lutte des classes, du rôle des cellules, de la souveraineté populaire, dans un contexte désormais multipolaire qui conduit également à repenser le rapport à l’Union européenne. Rien n’est achevé, bien sûr, mais ce sont des évolutions qui méritent d’être relevées.
    La crédibilité ne se décrète pas ; elle se reconquiert par la cohérence entre l’analyse, l’organisation et la pratique. C’est peut-être là le principal défi du « communisme de conquête ».
     

    • Descartes dit :

      @ Lafleur

      [Je partage largement votre analyse. La gauche ne retrouvera pas sa crédibilité sans un bilan critique de son exercice du pouvoir et sans une reconnexion avec le monde du travail. Mais j’ajouterais un point qui me paraît important. Le 40ᵉ congrès du PCF marque, me semble-t-il, un pas intéressant avec l’idée d’un « communisme de conquête ». Au-delà de la formule, j’y vois une tentative de renouer avec la conception gramscienne du parti comme intellectuel collectif : un parti qui forme, analyse, élabore une stratégie et construit une hégémonie culturelle, plutôt qu’une simple machine électorale.
      Ce qui me paraît nouveau est la réhabilitation assumée du socialisme, de la démocratie avancée, de la lutte des classes, du rôle des cellules, de la souveraineté populaire, dans un contexte désormais multipolaire qui conduit également à repenser le rapport à l’Union européenne. Rien n’est achevé, bien sûr, mais ce sont des évolutions qui méritent d’être relevées.]

      Je suis d’accord : en lisant les papiers du congrès, je me suis même demandé si le moment de revenir au PCF n’était pas venu. Mais ensuite j’ai relu les paragraphes sur le « patriarcat », et ça m’a coupé l’appétit. Comme vous le dites, j’attends toujours le bilan critique de la « mutation »… J’ai trop souffert lors de mon départ pour pouvoir pardonner aussi aisément, ou pour re partir en guerre contre les moulins à vent.

      Il y a incontestablement un groupe au PCF qui cherche à corriger les errements de la période Hue-Buffet-Laurent, de revenir à un projet politique qui mette le travail au centre de l’analyse, et la reconquête des couches populaires au centre du projet. Mais il reste malheureusement des forces qui sont toujours sur la logique de la « mutation ». Et ces forces sont très puissantes, même si elles n’osent pas trop se montrer…

      • Lafleur dit :

        @Descartes
        Merci pour cette réponse qui, au fond, pose une vraie question stratégique. Comment accompagner une évolution réelle sans oublier les blessures et les désillusions du passé. Je comprends d’autant mieux vos réserves que beaucoup de camarades ont quitté le PCF dans les années de la « mutation » et ont vécu cette période comme une rupture profonde avec ce qui faisait l’identité communiste.J.y suis arrivé après le précédent congrès qui prolongeant la rupture de 2018.
        Cela dit, je crois qu’il faut aussi regarder le mouvement engagé depuis le 38ᵉ congrès. Il ne s’agit pas d’un changement achevé, ni d’un retour mécanique au passé, mais d’un rééquilibrage qui s’opère progressivement, congrès après congrès. Le problème est que si les camarades qui partagent cette volonté de reconstruction restent durablement à l’extérieur, ils laissent davantage d’espace aux forces qui veulent prolonger la logique sociale-démocrate et révisionniste de la période précédente.
        Le « communisme de conquête » n’est peut-être pas encore une rupture complète avec certains réflexes hérités de la mutation, mais il témoigne d’une bataille d’orientation réelle.Remettre le travail, la lutte des classes, la formation politique, l’organisation militante et la souveraineté populaire au cœur du projet. Cela mérite d’être investi plutôt que regardé seulement de l’extérieur.
        Sur les questions féministes, je comprends également vos interrogations. Il existe encore des formulations discutables et des débats à mener, mais là aussi les choses ne sont pas figées. Certains textes et échanges récents montrent une volonté de déplacer le regard vers une analyse matérialiste des rapports sociaux, plutôt que de reprendre sans distance certains cadres idéologiques dominants. Évidemment, rien n’est gagné et la vigilance critique reste nécessaire. Mais les transformations politiques profondes se font rarement en un congrès. Elles se construisent dans la durée. Si les communistes attachés à cette reconstruction désertent le terrain, ceux qui ont porté la mutation auront mécaniquement davantage de poids. C’est aussi pour cela que le débat fraternel, y compris avec ceux qui ont été déçus ou blessés, me paraît être  indispensable.
         

        • Descartes dit :

          @ Lafleur

          [Merci pour cette réponse qui, au fond, pose une vraie question stratégique. Comment accompagner une évolution réelle sans oublier les blessures et les désillusions du passé. Je comprends d’autant mieux vos réserves que beaucoup de camarades ont quitté le PCF dans les années de la « mutation » et ont vécu cette période comme une rupture profonde avec ce qui faisait l’identité communiste.]

          Je pense que le PCF a choisi une très mauvaise solution : faire comme si de rien n’était. La « mutation » a disparu de l’histoire communiste, et il ne peut y avoir d’examen critique de quelque chose qui n’est jamais arrivé. On ne mentionne jamais au PCF le nom de Robert Hue, pas plus qu’on ne se souvient de « Bouge l’Europe ». Le copinage avec Jack Lang, les frasques de Fodé Sylla, la promotion opportuniste de Clémentine Autain, tout ça n’a jamais existé. La phrase, terrible, de Marie-Pierre Vieu « on ne fera pas le nouveau parti communiste avec les militants de l’ancien » n’a jamais été dite. C’est cela qui me décourage de revenir au PCF. Je ne crois pas que je supporterais de siéger avec des camarades et des dirigeants qui ont fait et dit ces choses, et qui aujourd’hui se pavanent comme si rien n’était. Cela vous paraîtra puéril, mais j’ai ma dignité. Je peux pardonner à celui qui fait amende honorable, mais je ne peux pas oublier ce qui a été fait, ce qui a été dit.

          [Cela dit, je crois qu’il faut aussi regarder le mouvement engagé depuis le 38ᵉ congrès.]

          Croyez que je reste attentif à ce qui se passe dans le PCF, et que j’ai une grande admiration pour le travail fait par Roussel et ses amis pour sortir le PCF de l’ornière.

          [Il ne s’agit pas d’un changement achevé, ni d’un retour mécanique au passé, mais d’un rééquilibrage qui s’opère progressivement, congrès après congrès. Le problème est que si les camarades qui partagent cette volonté de reconstruction restent durablement à l’extérieur, ils laissent davantage d’espace aux forces qui veulent prolonger la logique sociale-démocrate et révisionniste de la période précédente.]

          C’est triste, j’en conviens, mais j’ai passé l’âge où l’on part lance en l’air contre les moulins à vent. Je suis fier d’avoir combattu la « mutation » quand nous n’étions pas si nombreux à le faire. Ce fut une expérience très dure, très frustrante. Et si j’ai la satisfaction de savoir que ce combat a été utile, je ne peux que constater qu’il n’est pas près d’être reconnu publiquement, y compris par ceux qui cherchent à « rééquilibrer » les choses. Je ne demande pas grande chose : seulement que le Parti reconnaisse que la direction – et ceux qui lui léchaient les bottes – avaient tort, et que nous avions raison. Tant que cette reconnaissance ne viendra pas…

          [Le « communisme de conquête » n’est peut-être pas encore une rupture complète avec certains réflexes hérités de la mutation, mais il témoigne d’une bataille d’orientation réelle. Remettre le travail, la lutte des classes, la formation politique, l’organisation militante et la souveraineté populaire au cœur du projet. Cela mérite d’être investi plutôt que regardé seulement de l’extérieur.]

          J’entends votre argument, et en d’autres circonstances j’y serais probablement sensible. Mais là, je demande encore à réfléchir. En tout cas, je ne reviendrai certainement pas militer dans mon ancienne section. Il s’est dit trop de choses pour que je puisse leur pardonner.

          [Sur les questions féministes, je comprends également vos interrogations. Il existe encore des formulations discutables et des débats à mener, mais là aussi les choses ne sont pas figées.]

          Pardon de vous reprendre, mais ce n’est certainement pas une question de « formulation ». Il y a un problème de fonds. Les « questions féministes », telles qu’elles sont posées au PCF – qui ne fait sur ce point qu’importer le « féminisme de genre » à l’américaine, dominant aujourd’hui dans les milieux universitaires et médiatiques français – tournent le dos à toute pensée matérialiste. Car soyons sérieux : si l’on est matérialiste, alors la manière dont la société définit le rôle de chaque sexe doit avoir une base matérielle, et ne peut être réduite à la « volonté de domination » d’une moitié de l’humanité sur l’autre. Or, il n’y a dans les textes du Parti la moindre ouverture vers une analyse de cette nature.

          [Certains textes et échanges récents montrent une volonté de déplacer le regard vers une analyse matérialiste des rapports sociaux, plutôt que de reprendre sans distance certains cadres idéologiques dominants.]

          Pourriez-vous me donner quelques exemples ? Franchement, une lecture attentive des textes de congrès ne m’en ont guère fourni… et je vois mal comment on pourrait « déplacer le regard vers une analyse matérialiste » tout en continuant à parler de « patriarcat »…

          [Si les communistes attachés à cette reconstruction désertent le terrain, ceux qui ont porté la mutation auront mécaniquement davantage de poids. C’est aussi pour cela que le débat fraternel, y compris avec ceux qui ont été déçus ou blessés, me paraît être indispensable.]

          Le « débat fraternel » nécessite qu’on reconnaisse que l’autre existe, qu’il y a des gens qui ont été « blessés ». Je ne connais aucun document, aucune déclaration d’un dirigeant du PCF qui reconnaisse cette réalité. Et je ne vois aucun signe que les dirigeants du PCF soient prêts à ouvrir “fraternellement” ce débat.

  12. Lafleur dit :

    [Je pense que le PCF a choisi une très mauvaise solution : faire comme si de rien n’était. La « mutation » a disparu de l’histoire communiste, et il ne peut y avoir d’examen critique de quelque chose qui n’est jamais arrivé. On ne mentionne jamais au PCF le nom de Robert Hue, pas plus qu’on ne se souvient de « Bouge l’Europe ». Le copinage avec Jack Lang, les frasques de Fodé Sylla, la promotion opportuniste de Clémentine Autain, tout ça n’a jamais existé. La phrase, terrible, de Marie-Pierre Vieu « on ne fera pas le nouveau parti communiste avec les militants de l’ancien » n’a jamais été dite. C’est cela qui me décourage de revenir au PCF. Je ne crois pas que je supporterais de siéger avec des camarades et des dirigeants qui ont fait et dit ces choses, et qui aujourd’hui se pavanent comme si rien n’était. Cela vous paraîtra puéril, mais j’ai ma dignité. Je peux pardonner à celui qui fait amende honorable, mais je ne peux pas oublier ce qui a été fait, ce qui a été dit.]
    Je comprends très bien ce que vous voulez dire et, sur le fond, je pense que vous soulevez une vraie faiblesse du Parti. Une reconstruction durable ne peut probablement pas faire l’économie d’un bilan historique explicite de la mutation. De ce point de vue, je crois que vous avez raison : le 38ᵉ congrès a engagé une rupture politique réelle, mais il n’a pas encore produit le travail critique qui permettrait de nommer clairement cette période, d’en analyser les choix et d’en tirer collectivement les leçons.
     
    En même temps, j’ai le sentiment que la rupture s’est malgré tout opérée dans les faits. Robert Hue a quitté le Parti depuis longtemps. Les orientations qui ont marqué cette période – l’effacement de l’identité communiste, la stratégie de dilution dans la gauche plurielle, la logique de « Bouge l’Europe » ou la personnalisation de la vie politique – ne structurent plus le PCF d’aujourd’hui. Depuis le 38ᵉ congrès, je vois plutôt une réaffirmation du travail, de la lutte des classes, de la souveraineté populaire, de l’organisation communiste et de la formation militante.
     
    C’est pourquoi je partage à la fois votre analyse et une conclusion un peu différente. Oui, il manque encore un bilan historique assumé. Oui, ce travail me paraît nécessaire, y compris par respect pour celles et ceux qui ont combattu la mutation lorsqu’elle était dominante. Mais je me demande si ce bilan ne gagnerait pas justement à être porté par celles et ceux qui ont contribué à maintenir vivante la continuité communiste.
     
    J’ai le sentiment que nous sommes entrés dans une nouvelle phase. La première étape a consisté à rompre, dans les faits, avec l’orientation de la mutation. La suivante est peut-être d’en faire enfin le bilan théorique et politique. C’est sans doute l’un des chantiers que le prochain congrès pourrait ouvrir.
     
    Je comprends néanmoins que votre expérience personnelle vous conduise à une autre appréciation. Sur ce point, il ne me viendrait pas à l’idée de minimiser ce que vous et d’autres camarades avez vécu. Au contraire, je pense qu’une reconstruction communiste pleinement assumée ne pourra se faire qu’en reconnaissant aussi cette histoire.
    [C’est triste, j’en conviens, mais j’ai passé l’âge où l’on part lance en l’air contre les moulins à vent. Je suis fier d’avoir combattu la « mutation » quand nous n’étions pas si nombreux à le faire. Ce fut une expérience très dure, très frustrante. Et si j’ai la satisfaction de savoir que ce combat a été utile, je ne peux que constater qu’il n’est pas près d’être reconnu publiquement, y compris par ceux qui cherchent à « rééquilibrer » les choses. Je ne demande pas grande chose : seulement que le Parti reconnaisse que la direction – et ceux qui lui léchaient les bottes – avaient tort, et que nous avions raison. Tant que cette reconnaissance ne viendra pas…]
    Je comprends très bien cette exigence de reconnaissance. Elle ne me paraît ni secondaire ni personnelle. Si des camarades ont combattu une orientation qui s’est révélée être une impasse, il est légitime qu’ils souhaitent qu’un jour le Parti le dise clairement. Une organisation communiste grandit aussi par sa capacité à regarder lucidement son propre parcours.
    En même temps, je me demande si cette reconnaissance ne peut pas prendre plusieurs formes. Il y a bien sûr la reconnaissance explicite, celle d’un bilan historique assumé. J’espère, comme vous, qu’elle viendra un jour. Mais il existe aussi une reconnaissance plus discrète : celle que constituent les réorientations elles-mêmes. Lorsque le Parti remet au cœur de son projet le travail, la lutte des classes, l’organisation communiste, la souveraineté populaire et la formation militante, il revient, de fait, sur une partie des choix qui avaient été faits pendant la mutation. Cela ne remplace pas un bilan, mais cela montre que votre combat n’a pas été vain.
    Là où je m’interroge, c’est sur la suite. Si la reconstruction engagée depuis le 38ᵉ congrès doit aller jusqu’à son terme, elle aura sans doute besoin de l’expérience et de la réflexion de celles et ceux qui avaient vu juste avant les autres. Je comprends parfaitement que vous ne souhaitiez pas revivre les combats d’hier. Mais je me demande si le meilleur hommage rendu à ce combat ne serait pas précisément d’aider, chacun à sa manière, à construire l’étape suivante : non seulement achever la rupture avec la mutation, mais aussi approfondir la reconstruction théorique et politique dont le Parti a encore besoin.
    Je ne sais pas si cette étape prendra la forme d’un retour militant pour vous, et je respecte pleinement votre position. En revanche, je serais vraiment dommage que les analyses élaborées pendant ces années restent en dehors du débat au moment où elles pourraient justement contribuer à éclairer l’avenir.[J’entends votre argument, et en d’autres circonstances j’y serais probablement sensible. Mais là, je demande encore à réfléchir. En tout cas, je ne reviendrai certainement pas militer dans mon ancienne section. Il s’est dit trop de choses pour que je puisse leur pardonner.]
    Je comprends parfaitement votre position et je ne chercherai certainement pas à vous convaincre de revenir dans votre ancienne section. Ce choix vous appartient et je le respecte.
     
    En revanche, je me demande si la question n’est plus tout à fait celle-là. Si la mutation était encore dominante, le Parti n’aurait probablement pas remis au cœur de son projet le travail, la lutte des classes, la souveraineté populaire, l’organisation communiste, ni présenté à nouveau un candidat communiste à l’élection présidentielle. À mes yeux, cela montre qu’une rupture politique réelle est engagée.
     
    Là où je vous rejoins pleinement, c’est qu’elle n’a pas encore trouvé son prolongement dans un bilan historique explicite ni dans une reconstruction théorique achevée. C’est peut-être précisément le prochain chantier.
     
     
    Je comprendrais que vous ne souhaitiez pas reprendre une activité militante. En revanche, je trouverais dommage que les analyses que vous avez développées depuis tant d’années restent à l’extérieur du débat au moment où cette reconstruction entre dans une nouvelle étape. C’est pour cela aussi que je lis chacun de vos papiers avec un grand intérêt.
    [Pardon de vous reprendre, mais ce n’est certainement pas une question de « formulation ». Il y a un problème de fonds. Les « questions féministes », telles qu’elles sont posées au PCF – qui ne fait sur ce point qu’importer le « féminisme de genre » à l’américaine, dominant aujourd’hui dans les milieux universitaires et médiatiques français – tournent le dos à toute pensée matérialiste. Car soyons sérieux : si l’on est matérialiste, alors la manière dont la société définit le rôle de chaque sexe doit avoir une base matérielle, et ne peut être réduite à la « volonté de domination » d’une moitié de l’humanité sur l’autre. Or, il n’y a dans les textes du Parti la moindre ouverture vers une analyse de cette nature.]
    Je crois que votre remarque m’a conduit à préciser ma propre réflexion. Je ne pense plus que le débat porte principalement sur le fait que le Parti se dise féministe. L’égalité entre les femmes et les hommes appartient pleinement à l’héritage communiste, de Jaurès à Engels.
     
    Là où je vous rejoins davantage, c’est sur la nécessité d’une analyse pleinement matérialiste. Si les rapports entre les sexes sont des rapports sociaux historiques, ils doivent être expliqués par leurs bases matérielles et par leurs transformations, non par une volonté abstraite de domination.
     
    C’est précisément ce qui m’amène à m’interroger sur l’usage du concept de patriarcat. Engels insistait sur le caractère historique de la famille et des rapports entre les sexes. Or le capitalisme a profondément transformé les anciennes structures patriarcales. Clouscard montre même qu’il tend à dissoudre certaines formes d’autorité traditionnelles pour leur substituer la logique du marché et de la consommation. Cela ne signifie évidemment pas que les inégalités aient disparu, mais cela invite peut-être à réexaminer nos catégories d’analyse.
     
    J’aurais donc tendance à parler de rapports sociaux de sexe dotés d’une autonomie relative : ils constituent bien une contradiction réelle, mais leur contenu historique évolue avec les transformations du mode de production et ils ne me semblent pas pouvoir être placés sur le même plan que la contradiction structurante entre le capital et le travail.
     
    C’est peut-être, à mes yeux, l’un des chantiers théoriques qui restent à ouvrir : prolonger Engels à la lumière des transformations analysées par Clouscard afin de disposer d’une lecture matérialiste du XXIᵉ siècle.
    [Pourriez-vous me donner quelques exemples ? Franchement, une lecture attentive des textes de congrès ne m’en ont guère fourni… et je vois mal comment on pourrait « déplacer le regard vers une analyse matérialiste » tout en continuant à parler de « patriarcat »…]
    Je dois reconnaître que votre remarque m’a conduit à relire les textes avec davantage d’attention, et je ne suis pas certain de pouvoir vous donner les exemples que vous me demandez.
    J’ai plutôt le sentiment que la reconstruction engagée depuis le 38ᵉ congrès a été jusqu’ici essentiellement politique et stratégique. Sur ce point, je vois une rupture réelle avec la mutation. En revanche, la reconstruction théorique me paraît encore inachevée, notamment sur ces questions.
    C’est peut-être précisément l’un des débats que le prochain congrès devra ouvrir.
     
    [Le « débat fraternel » nécessite qu’on reconnaisse que l’autre existe, qu’il y a des gens qui ont été « blessés ». Je ne connais aucun document, aucune déclaration d’un dirigeant du PCF qui reconnaisse cette réalité. Et je ne vois aucun signe que les dirigeants du PCF soient prêts à ouvrir “fraternellement” ce débat.]
    En vous lisant, je repensais à un texte de Maurice Thorez, Pas de mannequins dans le Parti. Il rappelait qu’un Parti communiste n’a pas besoin de militants qui approuvent tout, mais de communistes qui réfléchissent, discutent et assument leurs responsabilités. C’est peut-être dans cet esprit qu’un débat serein sur la mutation pourrait aujourd’hui être conduit : non pour distribuer des brevets de vertu ou organiser un procès rétrospectif, mais parce qu’une organisation révolutionnaire se renforce en analysant lucidement son propre parcours. 
     
    Je vous rejoins sur un point. Je n’ai pas connaissance d’une reconnaissance nationale explicite de ce qu’ont vécu les camarades qui ont combattu la mutation. Je pense qu’un tel bilan aurait une véritable portée politique.
    En revanche, il me semble que la direction actuelle revendique une autre méthode : celle d’un Parti où les congrès, les contributions et les débats permettent de confronter les analyses et de faire le bilan du chemin parcouru. C’est un état d’esprit que Fabien Roussel met régulièrement en avant. 
     
     
     
     

    • Descartes dit :

      @ Lafleur

      [Je comprends très bien ce que vous voulez dire et, sur le fond, je pense que vous soulevez une vraie faiblesse du Parti. Une reconstruction durable ne peut probablement pas faire l’économie d’un bilan historique explicite de la mutation. De ce point de vue, je crois que vous avez raison : le 38ᵉ congrès a engagé une rupture politique réelle, mais il n’a pas encore produit le travail critique qui permettrait de nommer clairement cette période, d’en analyser les choix et d’en tirer collectivement les leçons.]

      Il faut bien voir que dans les comités fédéraux, dans les comités de section, au Comité national, chez les élus, il reste pas mal de gens qui viennent de cette époque, qui doivent leur promotion à leur soutien aux directions de la période Hue-Buffet-Laurent. Et qui ont beaucoup de mal à laisser leurs places. Parce qu’au fond, c’est là le problème. Quand je vois un secrétaire de section ou un secrétaire fédéral qui hier applaudissait à tout rompre la liste « bouge l’Europe » et qui aujourd’hui tresse des couronnes au « communisme de conquêtes », cela me pose un sérieux problème. Pas évident, tant que ces gens sont enkystés dans l’appareil du Parti, de voir un retour critique.

      [En même temps, j’ai le sentiment que la rupture s’est malgré tout opérée dans les faits. Robert Hue a quitté le Parti depuis longtemps.]

      Mais Pierre Laurent y est toujours. Comme beaucoup de dirigeants et d’élus de cette époque.

      [Les orientations qui ont marqué cette période – l’effacement de l’identité communiste, la stratégie de dilution dans la gauche plurielle, la logique de « Bouge l’Europe » ou la personnalisation de la vie politique – ne structurent plus le PCF d’aujourd’hui. Depuis le 38ᵉ congrès, je vois plutôt une réaffirmation du travail, de la lutte des classes, de la souveraineté populaire, de l’organisation communiste et de la formation militante.]

      C’est vrai, et je ne veux pas minimiser le travail et le courage des équipes qui, depuis le 38ème congrès font ce travail. Mais je n’irais pas aussi loin que vous. Les orientations qui ont marqué la « mutation » n’ont pas toutes disparu. Je pense notamment au pouvoir donné aux « barons », aux « notables » locaux, et notamment aux élus. En particulier, l’idée que les élus sont « propriétaires » de leur siège, que les militants sont à leur service et pas l’inverse, demeure. L’idée de discipline de Parti, abolie en 1994, n’a toujours pas été rétablie – même si, je dois le reconnaître, elle figurait dans la « base commune ».

      [Mais je me demande si ce bilan ne gagnerait pas justement à être porté par celles et ceux qui ont contribué à maintenir vivante la continuité communiste.]

      Comment voulez-vous que ceux qui ont combattu la « mutation » puissent « porter ce débat » tant qu’il n’y a pas une décision de la direction pour l’ouvrir ? Je me vois mal allant dans mon ancienne section, devant un comité de section où la moitié des camarades ont applaudi chaque mot de Robert Hue et l’autre moitié est arrivé après et a été nourrie des textes « mutants », ouvrir ce débat…

      [J’ai le sentiment que nous sommes entrés dans une nouvelle phase. La première étape a consisté à rompre, dans les faits, avec l’orientation de la mutation. La suivante est peut-être d’en faire enfin le bilan théorique et politique. C’est sans doute l’un des chantiers que le prochain congrès pourrait ouvrir.]

      Peut-être. Mais vous ne pouvez pas demander à ceux qui sont partis de le faire. Il faut pour cela une décision de direction et une « main tendue ».

      [En même temps, je me demande si cette reconnaissance ne peut pas prendre plusieurs formes. Il y a bien sûr la reconnaissance explicite, celle d’un bilan historique assumé. J’espère, comme vous, qu’elle viendra un jour. Mais il existe aussi une reconnaissance plus discrète : celle que constituent les réorientations elles-mêmes. Lorsque le Parti remet au cœur de son projet le travail, la lutte des classes, l’organisation communiste, la souveraineté populaire et la formation militante, il revient, de fait, sur une partie des choix qui avaient été faits pendant la mutation. Cela ne remplace pas un bilan, mais cela montre que votre combat n’a pas été vain.]

      Je ne vous dis pas que cela ne fait pas plaisir. Je n’ai personnellement jamais douté de l’utilité du combat contre la « mutation », mais cela fait du bien de se dire que la majorité des militants du PCF, par leur vote, ont fini par nous donner raison – alors que pendant des années ils nous ont refusé leur soutien. Mais cela ne vaut pas « reconnaissance ». La « reconnaissance », c’est admettre qu’on doit une réparation, ne serait-ce que symbolique, à l’autre.

      [Là où je m’interroge, c’est sur la suite. Si la reconstruction engagée depuis le 38ᵉ congrès doit aller jusqu’à son terme, elle aura sans doute besoin de l’expérience et de la réflexion de celles et ceux qui avaient vu juste avant les autres.]

      « Besoin », peut-être pas. Soyons modestes. Les cimetières sont pleins de gens irremplaçables et qui ont été remplacés. Mais oui, avoir à bord les anciens qui sont partis dégoûtés serait probablement utile, d’autant plus qu’il y a parmi eux des militants endurcis et formés. Mais je crains que cela se règle d’une manière plus banale : les militants qui se sont battus contre la « mutation » ont eu raison trop tôt, on les passera par pertes et profits. Roussel et les siens continueront – du moins je le souhaite – à remettre les partis sur les rails, en reprenant sans le dire beaucoup de choses que nous avions dites il y a quelques années, sans pour autant nous en donner le crédit, en maintenant la fiction de la continuité. Rideau. Que voulez-vous, l’histoire est fondamentalement tragique…

      [Je comprends parfaitement que vous ne souhaitiez pas revivre les combats d’hier. Mais je me demande si le meilleur hommage rendu à ce combat ne serait pas précisément d’aider, chacun à sa manière, à construire l’étape suivante : non seulement achever la rupture avec la mutation, mais aussi approfondir la reconstruction théorique et politique dont le Parti a encore besoin. Je ne sais pas si cette étape prendra la forme d’un retour militant pour vous, et je respecte pleinement votre position. En revanche, je serais vraiment dommage que les analyses élaborées pendant ces années restent en dehors du débat au moment où elles pourraient justement contribuer à éclairer l’avenir.]

      C’est pourquoi j’écris ces réflexions ici, et occasionnellement sur d’autres forums. Si des militants du PCF ont envie de les reprendre, ils sont les bienvenus. S’ils veulent m’inviter à faire une intervention à une école de section ou fédérale, je suis prêt à donner mon temps. Si une revue communiste me demande un papier, j’en ferai un. Mais revenir au Parti, pour moi, c’est accepter une discipline. Et dans le contexte actuel, je ne suis pas prêt à sacrifier ma liberté.

      [En revanche, je me demande si la question n’est plus tout à fait celle-là. Si la mutation était encore dominante, le Parti n’aurait probablement pas remis au cœur de son projet le travail, la lutte des classes, la souveraineté populaire, l’organisation communiste, ni présenté à nouveau un candidat communiste à l’élection présidentielle. À mes yeux, cela montre qu’une rupture politique réelle est engagée.]

      Oui, jusqu’à un certain point. Mais lorsque j’ai vu comment les campagnes municipales ont été organisées dans mon département, je me dis que la « mutation » est bien vivante au niveau de la base.

      [Je comprendrais que vous ne souhaitiez pas reprendre une activité militante. En revanche, je trouverais dommage que les analyses que vous avez développées depuis tant d’années restent à l’extérieur du débat au moment où cette reconstruction entre dans une nouvelle étape. C’est pour cela aussi que je lis chacun de vos papiers avec un grand intérêt.]

      Je vous remercie de cet encouragement.

      [Je crois que votre remarque m’a conduit à préciser ma propre réflexion. Je ne pense plus que le débat porte principalement sur le fait que le Parti se dise féministe. L’égalité entre les femmes et les hommes appartient pleinement à l’héritage communiste, de Jaurès à Engels.]

      Oui et non. Le mot « égalité » a ici plusieurs sens. Si vous parlez d’égalité JURIDIQUE, je suis bien d’accord avec vous, même si pour des raisons de pragmatisme politique on a pu faire des exceptions. L’exemple le plus notable fut le vote féminin, que les républicains ont cherché à retarder parce que « donner le vote aux femmes, c’est donner le pouvoir aux curés ». Si le vote féminin avait existé en 1900, on n’aurait jamais réussi la séparation de l’église et de l’Etat.

      Ce qui me gêne est qu’on passe très vite, dans le discours du Parti, de l’égalité juridique à une volonté d’indifférenciation. Et là, on va contre une réalité matérielle, à savoir, que les femmes peuvent mettre au monde des enfants, et que les hommes ne le peuvent pas. Et c’est là une asymétrie fondamentale, qui appartient au domaine matériel, et qu’on ne peut effacer d’un revers de manche. Cette asymétrie rend obligatoire un partage de rôles. Le débat n’est donc pas de savoir s’il faut ou non aller vers une « parité » illusoire, mais de construire un nouveau partage des tâches.

      [C’est précisément ce qui m’amène à m’interroger sur l’usage du concept de patriarcat. Engels insistait sur le caractère historique de la famille et des rapports entre les sexes. Or le capitalisme a profondément transformé les anciennes structures patriarcales. Clouscard montre même qu’il tend à dissoudre certaines formes d’autorité traditionnelles pour leur substituer la logique du marché et de la consommation. Cela ne signifie évidemment pas que les inégalités aient disparu, mais cela invite peut-être à réexaminer nos catégories d’analyse.]

      Mais de quelles « inégalités » on parle ? La division du travail entre les sexes était-elle « injuste » au XIXème siècle ? C’est très discutable. L’homme était certes le « chef de famille », mais en échange il descendait dans la mine ou allait à la guerre. La femme était confinée au foyer, mais en matière domestique c’était elle qui prenait toutes les décisions. Je me souviens comment c’était chez mes grands-parents. Mon grand-père travaillait comme ouvrier, et à la fin de la semaine il ramenait la paye à ma grand-mère, qui ensuite gérait le ménage, prenait les décisions, autorisait ou non les dépenses.

      La notion de « patriarcat » est un anachronisme. L’analyse matérialiste montre que le rapport de forces entre les sexes était régi par les besoins des uns et des autres. Un homme ne pouvait pas vivre sans femme – parce que l’économie domestique jouait un rôle fondamental – et la femme ne pouvait vivre sans homme, parce que c’est lui qui apportait le salaire. Si la répartition des rôles du XIXème nous paraît « injuste », c’est parce que nous la regardons avec les yeux du XXIème siècle, alors que l’économie domestique a pratiquement disparu, et que par voie de conséquence les femmes ont perdu en grande partie ce qui faisait leur pouvoir. Ma grand-mère ne se sentait pas « dominée » parce qu’elle avait les moyens de rendre la vie impossible à mon grand-père. Aujourd’hui, c’est beaucoup moins évident…

      Le capitalisme, en réduisant à néant le poids de l’économie domestique et en faisant entrer les femmes dans le monde de la production, a largement liquidé ce que les féministes appellent « le patriarcat ». C’est d’ailleurs paradoxal quand on entend le discours des communistes qui appellent à lutter « contre le capitalisme et le patriarcat »…

      [C’est peut-être dans cet esprit qu’un débat serein sur la mutation pourrait aujourd’hui être conduit : non pour distribuer des brevets de vertu ou organiser un procès rétrospectif, mais parce qu’une organisation révolutionnaire se renforce en analysant lucidement son propre parcours.]

      Je vous rassure, je n’ai pas de revanche à prendre. Les brevets de vertu et les procès, on peut s’en passer. Mais ce qui est indispensable, c’est la reconnaissance de l’erreur. On ne pourra pas ouvrir un débat sur la « mutation » tant que ceux qui l’ont portée sont toujours là, et n’ont pas admis qu’ils se sont trompés.

      [Je vous rejoins sur un point. Je n’ai pas connaissance d’une reconnaissance nationale explicite de ce qu’ont vécu les camarades qui ont combattu la mutation. Je pense qu’un tel bilan aurait une véritable portée politique.]

      Tout à fait. Et c’est pourquoi il est aussi difficile.

      [En revanche, il me semble que la direction actuelle revendique une autre méthode : celle d’un Parti où les congrès, les contributions et les débats permettent de confronter les analyses et de faire le bilan du chemin parcouru. C’est un état d’esprit que Fabien Roussel met régulièrement en avant.]

      Je suis d’accord. Mais cette méthode, parce qu’elle maintient la fiction d’une continuité, ne se prête pas à faire revenir les gens comme moi. La logique qui consiste à dire « oublions les fautes du passé et ne pensons qu’à l’avenir » est une logique éprouvée. Et je comprends pourquoi Roussel et les siens y ont recours : cela évite d’ouvrir un conflit avec les gens en place. Mais d’un autre côté, c’est dur à avaler pour ceux qui ont été blessés précisément par ces « fautes » qu’on se refuse à regarder.

  13. Lafleur dit :

    [Il faut bien voir que dans les comités fédéraux, dans les comités de section, au Comité national, chez les élus, il reste pas mal de gens qui viennent de cette époque, qui doivent leur promotion à leur soutien aux directions de la période Hue-Buffet-Laurent. Et qui ont beaucoup de mal à laisser leurs places. Parce qu’au fond, c’est là le problème. Quand je vois un secrétaire de section ou un secrétaire fédéral qui hier applaudissait à tout rompre la liste « bouge l’Europe » et qui aujourd’hui tresse des couronnes au « communisme de conquêtes », cela me pose un sérieux problème. Pas évident, tant que ces gens sont enkystés dans l’appareil du Parti, de voir un retour critique.]
    Je partage largement votre constat sur les difficultés que pose la permanence de certaines pratiques et de certains responsables. En revanche, je formulerais peut-être le problème un peu différemment.
    À mes yeux, la question n’est pas d’abord ce que les camarades ont soutenu il y a vingt ou trente ans.
    L’histoire du mouvement ouvrier montre que des militants peuvent rompre avec leurs positions antérieures.
    Au Congrès de Tours, par exemple, ce n’est pas le passé de chacun qui a été le critère décisif. Marcel Cachin avait soutenu l’Union sacrée, pourtant son engagement en faveur de la IIIᵉ Internationale l’a placé du côté de la fondation du Parti Socialiste – Section Française de l’Internationale Communiste (PC). À l’inverse, Longuet à la fin du Congrès, puis Frossard quelques années plus tard, ont finalement quitté le Parti.
    Autrement dit, le matérialisme historique conduit à juger les militants d’abord sur leur position dans le mouvement réel et sur leur pratique présente, pas seulement sur leur passé.
    Ce qui me paraît décisif aujourd’hui, c’est donc moins d’avoir soutenu la mutation que l’attitude adoptée depuis le 38ᵉ congrès. Ceux qui se sont sincèrement engagés dans la nouvelle orientation, qui en tirent les conséquences dans leur pratique et acceptent les transformations qu’elle implique, ont naturellement leur place dans cette reconstruction. En revanche, si certains se contentent de reprendre un nouveau vocabulaire tout en conservant les mêmes pratiques, opportunistes gauchistes ou droitiers, les mêmes conceptions et les mêmes blocages organisationnels, alors le problème n’est plus leur passé mais leur persistance dans ces pratiques. C’est cette contradiction entre le discours et la pratique qui mérite, selon moi, d’être interrogée.
    [Mais Pierre Laurent y est toujours. Comme beaucoup de dirigeants et d’élus de cette époque.]
    C’est justement ce qui me paraît être la différence essentielle. Le départ de Robert Hue ne règle pas, à lui seul, la question de la mutation. Une partie importante des cadres politiques qui ont porté cette orientation est toujours présente. Mais, là encore, ce n’est pas leur passé qui me semble décisif. La vraie question est de savoir s’ils ont réellement tiré toutes les conséquences de la réorientation engagée au 38ᵉ congrès ou s’ils continuent à privilégier une logique d’alliances électorales au détriment du travail de reconstruction de la conscience de classe et de la clarification idéologique. Clairement, Laurent est dans “l’opposition interne”.
    C’est sur ce terrain que, selon moi, le débat doit se situer.
    [Je ne vous dis pas que cela ne fait pas plaisir. Je n’ai personnellement jamais douté de l’utilité du combat contre la « mutation », mais cela fait du bien de se dire que la majorité des militants du PCF, par leur vote, ont fini par nous donner raison – alors que pendant des années ils nous ont refusé leur soutien. Mais cela ne vaut pas « reconnaissance ». La « reconnaissance », c’est admettre qu’on doit une réparation, ne serait-ce que symbolique, à l’autre.]
    Je comprends tout à fait ce que vous voulez dire, et je suis d’accord avec cette distinction. Une réorientation politique est une chose. Une reconnaissance en est une autre. La première peut donner raison dans les faits, mais la seconde suppose d’assumer explicitement les erreurs commises et, au moins symboliquement, de réparer ce qui a été fait. C’est bien cette différence que vous soulignez. Je la comprends et je la partage.
    [« Besoin », peut-être pas. Soyons modestes. Les cimetières sont pleins de gens irremplaçables et qui ont été remplacés. Mais oui, avoir à bord les anciens qui sont partis dégoûtés serait probablement utile, d’autant plus qu’il y a parmi eux des militants endurcis et formés. Mais je crains que cela se règle d’une manière plus banale : les militants qui se sont battus contre la « mutation » ont eu raison trop tôt, on les passera par pertes et profits. Roussel et les siens continueront – du moins je le souhaite – à remettre les partis sur les rails, en reprenant sans le dire beaucoup de choses que nous avions dites il y a quelques années, sans pour autant nous en donner le crédit, en maintenant la fiction de la continuité. Rideau. Que voulez-vous, l’histoire est fondamentalement tragique…]
    Votre pessimisme est compréhensible.
    Mais je garde en tête la formule de Gramsci : « pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté ». L’histoire ne reconnaît pas toujours ceux qui ont eu raison trop tôt. En revanche, une reconstruction durable finit généralement par exiger un travail de vérité sur son propre passé.
    [C’est pourquoi j’écris ces réflexions ici, et occasionnellement sur d’autres forums. Si des militants du PCF ont envie de les reprendre, ils sont les bienvenus. S’ils veulent m’inviter à faire une intervention à une école de section ou fédérale, je suis prêt à donner mon temps. Si une revue communiste me demande un papier, j’en ferai un. Mais revenir au Parti, pour moi, c’est accepter une discipline. Et dans le contexte actuel, je ne suis pas prêt à sacrifier ma liberté.]
    Je comprends tout à fait votre position, et je la respecte. Contribuer au débat sans reprendre d’engagement partisan est un choix cohérent. Dans l’idéal, le centralisme démocratique suppose justement que l’on puisse défendre librement une analyse, accepter d’être minoritaire si le Parti en décide autrement, puis tirer collectivement les leçons de l’expérience au congrès suivant. C’est aussi ainsi que le Parti progresse.
    À mes yeux, le travail de bilan ne s’arrête d’ailleurs pas à la mutation. Une fois celui-ci mené, d’autres débats, notamment sur les orientations des années 1976-1994, mériteront aussi d’être revisités sereinement à la lumière de l’expérience historique et même assez rapidement avec la présidentielle et les européennes.
    [Oui, jusqu’à un certain point. Mais lorsque j’ai vu comment les campagnes municipales ont été organisées dans mon département, je me dis que la « mutation » est bien vivante au niveau de la base.]
    Je comprends tout à fait votre remarque. Je ne connais pas la situation de votre département, donc je ne me permettrais pas de la discuter. En revanche, ce que j’observe dans la Somme va assez largement dans le même sens. Si une réorientation existe au niveau national, elle se traduit de façon très inégale sur le terrain.
    Les pratiques, les habitudes et certaines cultures politiques de notable ou filiale autocentrés ne changent pas du jour au lendemain. C’est sans doute l’un des principaux défis de la reconstruction et de nouvelles cellules.
    [Oui et non. Le mot « égalité » a ici plusieurs sens. Si vous parlez d’égalité JURIDIQUE, je suis bien d’accord avec vous, même si pour des raisons de pragmatisme politique on a pu faire des exceptions. L’exemple le plus notable fut le vote féminin, que les républicains ont cherché à retarder parce que « donner le vote aux femmes, c’est donner le pouvoir aux curés ». Si le vote féminin avait existé en 1900, on n’aurait jamais réussi la séparation de l’église et de l’Etat.
    Ce qui me gêne est qu’on passe très vite, dans le discours du Parti, de l’égalité juridique à une volonté d’indifférenciation. Et là, on va contre une réalité matérielle, à savoir, que les femmes peuvent mettre au monde des enfants, et que les hommes ne le peuvent pas. Et c’est là une asymétrie fondamentale, qui appartient au domaine matériel, et qu’on ne peut effacer d’un revers de manche. Cette asymétrie rend obligatoire un partage de rôles. Le débat n’est donc pas de savoir s’il faut ou non aller vers une « parité » illusoire, mais de construire un nouveau partage des tâches.]
    Je crois que nous nous retrouvons sur un point. Un matérialiste ne peut pas nier les réalités biologiques. La maternité est un fait objectif, et aucun marxiste n’a jamais soutenu le contraire.
    En revanche, je pense qu’il faut ici revenir à Engels.
    Dans L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, il distingue précisément les données naturelles des rapports sociaux qui se construisent historiquement autour d’elles. La différence biologique existe, mais elle ne détermine pas à elle seule la répartition des tâches, ni la place des femmes dans la société. C’est cette organisation sociale que les communistes entendent transformer, afin que les différences naturelles ne se traduisent pas en rapports de domination ou d’inégalité.
    Pour le sens de l’exercice du droit de vote des femmes en 1900, je crois que cette idée a effectivement été celle de nombreux républicains radicaux de l’époque. Mais je ne suis pas certain qu’elle soit démontrable historiquement. Elle repose aussi sur un présupposé selon lequel les femmes auraient constitué un bloc électoral conservateur sous l’influence du clergé. Or les rapports de classe traversaient déjà la société, hommes comme femmes. D’un point de vue matérialiste, j’aurais donc tendance à me méfier de ce type de raisonnement, qui attribue à un sexe une homogénéité politique qu’il n’avait probablement pas.
    C’est pourquoi je suis plus à l’aise avec les notions d’émancipation et d’égalité réelle qu’avec celle d’« indifférenciation » ou d’égalité que formelle (juridique), qui ne correspond pas à la tradition marxiste.
    [Mais de quelles « inégalités » on parle ? La division du travail entre les sexes était-elle « injuste » au XIXème siècle ? C’est très discutable. L’homme était certes le « chef de famille », mais en échange il descendait dans la mine ou allait à la guerre. La femme était confinée au foyer, mais en matière domestique c’était elle qui prenait toutes les décisions. Je me souviens comment c’était chez mes grands-parents. Mon grand-père travaillait comme ouvrier, et à la fin de la semaine il ramenait la paye à ma grand-mère, qui ensuite gérait le ménage, prenait les décisions, autorisait ou non les dépenses.
    La notion de « patriarcat » est un anachronisme. L’analyse matérialiste montre que le rapport de forces entre les sexes était régi par les besoins des uns et des autres. Un homme ne pouvait pas vivre sans femme – parce que l’économie domestique jouait un rôle fondamental – et la femme ne pouvait vivre sans homme, parce que c’est lui qui apportait le salaire. Si la répartition des rôles du XIXème nous paraît « injuste », c’est parce que nous la regardons avec les yeux du XXIème siècle, alors que l’économie domestique a pratiquement disparu, et que par voie de conséquence les femmes ont perdu en grande partie ce qui faisait leur pouvoir. Ma grand-mère ne se sentait pas « dominée » parce qu’elle avait les moyens de rendre la vie impossible à mon grand-père. Aujourd’hui, c’est beaucoup moins évident…
    Le capitalisme, en réduisant à néant le poids de l’économie domestique et en faisant entrer les femmes dans le monde de la production, a largement liquidé ce que les féministes appellent « le patriarcat ». C’est d’ailleurs paradoxal quand on entend le discours des communistes qui appellent à lutter « contre le capitalisme et le patriarcat »…]
    Je trouve votre remarque stimulante, notamment lorsqu’elle invite à historiciser nos catégories. Je partage effectivement l’idée qu’on ne peut pas plaquer sur le XIXᵉ siècle des représentations contemporaines et que le capitalisme a profondément transformé les rapports familiaux, comme l’ont montré Engels puis, dans une autre perspective, Clouscard. En revanche, je nuancerais un point. Que les rapports entre les sexes aient été structurés par des nécessités matérielles ne signifie pas, me semble-t-il, qu’ils aient été exempts de rapports de domination. Engels écrit lui-même dans “L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État” que  « la première oppression de classe coïncide avec celle du sexe féminin par le sexe masculin ». Il ne nie donc pas la domination. Il en donne par conséquent une explication historique plutôt que morale.
     
    En réalité, je me demande si le désaccord ne porte pas moins sur les faits que sur le mot « patriarcat ».
    Si l’on entend par là un système éternel et transhistorique, je suis réservé. Mais si l’on désigne une forme historique des rapports sociaux entre les sexes, liée à un certain état des forces productives et des rapports de propriété, alors je crois que l’analyse d’Engels conserve toute sa pertinence. Le capitalisme n’a pas simplement aboli cette question. Il l’a profondément transformée.
    Ce qui me rend donc parfois réservé vis-à-vis de certains usages contemporains du concept de “patriarcat”, ce n’est pas qu’ils dénoncent des inégalités réelles, mais qu’ils tendent à déplacer le centre de gravité de l’analyse. Là où le marxisme part des rapports de production pour comprendre les autres rapports sociaux, ces approches font souvent des rapports de domination une grille d’analyse autonome. Dès lors, la transformation recherchée consiste moins à modifier les rapports de propriété et d’exploitation qu’à redistribuer les positions de pouvoir ou les formes de reconnaissance. C’est une différence fondamentale.
    Une société où les conseils d’administration du CAC 40 seraient parfaitement paritaires, mais où les aides-soignantes, les agentes d’entretien ou les caissières continueraient d’être exploitées ne constituerait pas, à mes yeux, une victoire de l’émancipation pour le féminisme “matérialiste” bourgeois. Or, elle traduirait simplement une diversification des élites sans remise en cause des rapports sociaux fondamentaux.
    [Mais cette méthode, parce qu’elle maintient la fiction d’une continuité, ne se prête pas à faire revenir les gens comme moi. La logique qui consiste à dire « oublions les fautes du passé et ne pensons qu’à l’avenir » est une logique éprouvée. Et je comprends pourquoi Roussel et les siens y ont recours : cela évite d’ouvrir un conflit avec les gens en place. Mais d’un autre côté, c’est dur à avaler pour ceux qui ont été blessés précisément par ces « fautes » qu’on se refuse à regarder.]
    Je comprends parfaitement ce que vous voulez dire, et je pense que c’est là toute la difficulté.
    Préserver la continuité du Parti peut être une nécessité politique, mais cela ne dispense pas, à terme, d’un véritable travail d’autocritique. C’est même, me semble-t-il, un principe léniniste.
    Dans “La Maladie infantile du communisme”, Lénine écrit* qu’un parti sérieux reconnaît ses erreurs, en recherche les causes et en tire les enseignements. C’est peut-être cela qui manque encore aujourd’hui.
    Non pas une remise en cause de la reconstruction engagée, mais le moment où le Parti pourra regarder lucidement son propre parcours, particulièrement la période de la “mutation”. À mes yeux, c’est aussi ce qui permettrait de refermer certaines blessures sans remettre en cause la continuité de l’organisation. En effet, la fidélité aux principes n’exclut pas la capacité de corriger sa ligne à la lumière de l’expérience. Autrement dit, un parti n’est pas discrédité parce qu’il reconnaît une erreur. Au contraire, il manifeste ainsi sa capacité à apprendre de la pratique et peut donc se renforcer s’il évite l’autre écueil pendent, celui de “l’autophobie”.
    *”L’attitude d’un parti politique en face de ses erreurs est un des critériums les plus importants et les plus sûrs pour juger si ce parti est sérieux et s’il remplit réellement ses obligations envers sa classe et envers les masses laborieuses. Reconnaître ouvertement son erreur, en découvrir les causes, analyser la situation qui l’a fait naître, examiner attentivement les moyens de corriger cette erreur, voilà la marque d’un parti sérieux, voilà ce qui s’appelle, pour lui, remplir ses obligations, éduquer et instruire la classe, et puis les masses. En ne remplissant pas ce devoir, en n’apportant pas dans l’étude de leur erreur manifeste une extrême attention, le soin et la prudence nécessaires, les “gauches” d’Allemagne (et de Hollande) prouvent par là qu’ils ne sont pas le parti d’une classe, mais un petit cercle; qu’ils ne sont pas le parti des masses, mais un groupe formé d’intellectuels et d’un petit nombre d’ouvriers rééditant les pires déformations de la gent intellectuelle.”

    • Descartes dit :

      @ Lafleur

      [Je partage largement votre constat sur les difficultés que pose la permanence de certaines pratiques et de certains responsables. En revanche, je formulerais peut-être le problème un peu différemment.
      À mes yeux, la question n’est pas d’abord ce que les camarades ont soutenu il y a vingt ou trente ans.
      L’histoire du mouvement ouvrier montre que des militants peuvent rompre avec leurs positions antérieures.]

      Tout à fait. Et je respecte beaucoup les gens qui sont capables de « rompre avec leurs positions antérieures ». Sauf que dans le cas d’espèce, je ne vois aucune « rupture ». Aucun des camarades auxquels je fais référence n’a jamais reconnu avoir « rompu » avec quoi que ce soit. Au contraire, ils proclament être dans la plus parfaite continuité.

      C’est là mon point : on ne peut pas « rompre avec les positions antérieures » si l’on n’admet pas qu’il y a eu une « position antérieure », et qu’on a changé d’avis. Et je vous rassure, il n’y a pas qu’au PCF qu’on fait ça. Pensez à Mélenchon, qui a fait campagne pour le « oui » à Maastricht et soutenu le Mitterrand du « tournant de la rigueur », et qui se refuse à admettre publiquement qu’il s’est trompé.

      [Au Congrès de Tours, par exemple, ce n’est pas le passé de chacun qui a été le critère décisif. Marcel Cachin avait soutenu l’Union sacrée, pourtant son engagement en faveur de la IIIᵉ Internationale l’a placé du côté de la fondation du Parti Socialiste – Section Française de l’Internationale Communiste (PC). À l’inverse, Longuet à la fin du Congrès, puis Frossard quelques années plus tard, ont finalement quitté le Parti.]

      Oui, mais à l’époque les Cachin et les Frossard étaient capables non seulement d’admettre qu’ils avaient changé d’avis, mais d’expliquer POURQUOI. Et cela change tout. Entendez-moi bien : je ne demande pas la mort du pécheur. Je n’exige pas que les apparatchiks qui ont chanté les louanges de Robert Hue soient pendus haut et court. Ils ont changé d’avis ? Fort bien. Je demande qu’ils m’expliquent pourquoi.

      [Autrement dit, le matérialisme historique conduit à juger les militants d’abord sur leur position dans le mouvement réel et sur leur pratique présente, pas seulement sur leur passé.]

      « Pas seulement », mais quand même. Parce que lorsque je regarde quelqu’un qui avant-hier a chanté les louanges de Marchais, hier celles de Hue et aujourd’hui celles de Roussel, je me dis qu’on ne peut pas faire confiance à ses capacités d’analyse politique – ou pire encore, à son intégrité.

      [Ce qui me paraît décisif aujourd’hui, c’est donc moins d’avoir soutenu la mutation que l’attitude adoptée depuis le 38ᵉ congrès. Ceux qui se sont sincèrement engagés dans la nouvelle orientation, qui en tirent les conséquences dans leur pratique et acceptent les transformations qu’elle implique, ont naturellement leur place dans cette reconstruction.]

      Certainement. Mais comment savoir s’ils sont « sincèrement » engagés ? Comment les distinguer de ceux qui ont changé de position parce que le vent à changé, et qui sont prêts à redevenir « mutants » dès que le vent tournera vers ces quartiers-là ? Et à supposer même qu’ils soient « sincères », comment admettre qu’un dirigeant pousse le suivisme jusqu’à soutenir « sincèrement » des positions diamétralement opposées dès lors qu’elles emportent la majorité des suffrages ?

      Vous savez, j’ai trop vu des gens voter des résolutions absurdes, des textes qui étaient un défi à la raison parce que cela « venait d’en haut ». Qu’un militant de base le fasse, c’est déjà grave. Mais chez un dirigeant, c’est un comportement inacceptable. Que les gens se trompent, c’est humain. Qu’ils prétendent continuer à exercer des responsabilités de premier plan en occultant leurs erreurs, c’est pour moi inacceptable.

      [En revanche, si certains se contentent de reprendre un nouveau vocabulaire tout en conservant les mêmes pratiques, opportunistes gauchistes ou droitiers, les mêmes conceptions et les mêmes blocages organisationnels, alors le problème n’est plus leur passé mais leur persistance dans ces pratiques. C’est cette contradiction entre le discours et la pratique qui mérite, selon moi, d’être interrogée.]

      Pour moi, tant qu’il n’y a pas un retour critique, tout dirigeant est prima facie suspect.

      [Une partie importante des cadres politiques qui ont porté cette orientation est toujours présente. Mais, là encore, ce n’est pas leur passé qui me semble décisif. La vraie question est de savoir s’ils ont réellement tiré toutes les conséquences de la réorientation engagée au 38ᵉ congrès ou s’ils continuent à privilégier une logique d’alliances électorales au détriment du travail de reconstruction de la conscience de classe et de la clarification idéologique.]

      Au risque de me répéter : s’ils ont tiré des leçons, alors qu’ils nous expliquent lesquelles. S’ils ne le font pas, je déduis qu’ils n’ont pas changé.

      [Clairement, Laurent est dans “l’opposition interne”. C’est sur ce terrain que, selon moi, le débat doit se situer.]

      Quel « terrain » ? Chaque fois que Laurent intervient, on devrait lui rappeler qu’il a participé à la direction du PCF depuis vingt ans, et que les résultats n’ont pas été brillants. Et que s’il s’est beaucoup trompé hier, il n’y a aucune raison de penser qu’il soit dans le vrai aujourd’hui. Mais personne n’osera faire ça. Et Laurent peut pontifier comme s’il n’avait aucune responsabilité dans le désastre.

      [Je comprends tout à fait votre position, et je la respecte. Contribuer au débat sans reprendre d’engagement partisan est un choix cohérent. Dans l’idéal, le centralisme démocratique suppose justement que l’on puisse défendre librement une analyse, accepter d’être minoritaire si le Parti en décide autrement, puis tirer collectivement les leçons de l’expérience au congrès suivant. C’est aussi ainsi que le Parti progresse.]

      Mon expérience, c’est de m’être soumis à la discipline de parti, alors que d’autres – « réfondateurs », « rénovateurs », « mutants » se permettant de violer allègrement les règles de fonctionnement du Parti. J’ai fait campagne pour des candidats que je n’avais pas élu, alors que certains dirigeants se permettaient de saboter le candidat du Parti. Je ne veux pas revivre cette expérience.

      [À mes yeux, le travail de bilan ne s’arrête d’ailleurs pas à la mutation. Une fois celui-ci mené, d’autres débats, notamment sur les orientations des années 1976-1994, mériteront aussi d’être revisités sereinement à la lumière de l’expérience historique et même assez rapidement avec la présidentielle et les européennes.]

      Tout retour sur l’histoire du Parti est intéressant. Mais il faut quand même faire une différence. Les dirigeants de 1976-1994 sont soit morts, soit garés des voitures. Le retour critique sur cette période permet de mieux comprendre ce qui a suivi, mais n’a pas une incidence directe sur les choix d’organisation du Parti d’aujourd’hui.

      [Les pratiques, les habitudes et certaines cultures politiques de notable ou filiale autocentrés ne changent pas du jour au lendemain. C’est sans doute l’un des principaux défis de la reconstruction et de nouvelles cellules.]

      Tant qu’on ne se résoudra pas à discipliner les élus et les « notables », rien ne changera. Et la triste réalité, c’est que le Parti n’a pas les moyens de les discipliner, parce que ce sont eux qui tiennent les cordons de la bourse.

      [Dans L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, il distingue précisément les données naturelles des rapports sociaux qui se construisent historiquement autour d’elles. La différence biologique existe, mais elle ne détermine pas à elle seule la répartition des tâches, ni la place des femmes dans la société.]

      A elle seule, non. Mais elle a un poids considérable. On parle ici d’un processus de production fondamental dans toute société, celui qui re-produit la société toute entière. Imaginer qu’on peut partager les tâches et constituer le statut des différents individus en faisant abstraction de ce processus matériel me paraît une dangereuse illusion.

      Pour illustrer mon propos, imaginez une société où la reproduction sexuée aurait disparu, ou les nouveaux individus seraient créés par une machine. Des institutions aussi vénérables que le mariage, la famille, l’héritage, n’auraient plus aucun sens.

      [C’est cette organisation sociale que les communistes entendent transformer, afin que les différences naturelles ne se traduisent pas en rapports de domination ou d’inégalité.]

      Mais c’est là une utopie, et ce qui est pire, une utopie effrayante. Prenons la question de la « domination ». Une société sans rapport de « domination » est une société sans transmission. Parce que la transmission implique nécessairement que quelqu’un qui « sait » impose à celui qui « ne sait pas » ses choix. Prenez un exemple : la langue. Vous parlez une langue dont vous n’avez pas choisi les règles. Elles vous ont été imposées de l’extérieur, et vous vous y conformez parce qu’autrement vous ne seriez pas compris. Autrement dit, la langue est une forme d’aliénation. Imaginez-vous ce que serait une société où l’on n’apprendrait à l’enfant aucune langue, en attendant qu’il s’invente la sienne ?

      Et pour l’inégalité, sauf si vous restreignez ce concept à l’égalité juridique, c’est pareil. Il y a des gens qui courent plus vite que d’autres, il y a des gens qui pensent plus vite que d’autres. Vous imaginez ce que serait une société qui ne prendrait pas en compte ces différences, pour qui le plombier serait autorisé à opérer au même titre que le chirurgien ?

      Il faut arrêter de penser en slogans. Quand je lis dans les documents du Parti cette formule qui veut qu’on lutte « contre toutes les dominations, toutes les aliénations », et que je pense que tant d’honnêtes communistes la répètent comme un mantra, j’ai envie de pleurer. Parce que c’est une formule qui ne résiste pas l’analyse. Sans aliénation, il n’y a pas de vie sociale possible. Sans domination, il n’y a pas de transmission possible.

      [Pour le sens de l’exercice du droit de vote des femmes en 1900, je crois que cette idée a effectivement été celle de nombreux républicains radicaux de l’époque. Mais je ne suis pas certain qu’elle soit démontrable historiquement. Elle repose aussi sur un présupposé selon lequel les femmes auraient constitué un bloc électoral conservateur sous l’influence du clergé. Or les rapports de classe traversaient déjà la société, hommes comme femmes.]

      Mais si les gens votaient en fonction de leurs intérêts de classe, le monde serait très différent de ce qu’il est. On ne peut bien entendu savoir avec certitude ce qu’auraient voté les femmes à la fin du XIXème siècle si elles avaient eu accès à l’isoloir. Mais on peut mesurer l’influence de l’Eglise sur les femmes dans les pays où elles ont le droit de vote, et ce n’est pas un pur fantasme. En Italie, par exemple, cette influence a largement bénéficié à la Démocratie Chrétienne jusque dans les années 1970. En Irlande, elle reste puissante même aujourd’hui.

      [D’un point de vue matérialiste, j’aurais donc tendance à me méfier de ce type de raisonnement, qui attribue à un sexe une homogénéité politique qu’il n’avait probablement pas.]

      Quelle « homogénéité » ? Vous n’avez pas besoin que TOUTES les femmes votent comme leur dit le curé pour changer la majorité.

      [C’est pourquoi je suis plus à l’aise avec les notions d’émancipation et d’égalité réelle]

      Moi pas. Pourriez-vous les définir ?

      [En revanche, je nuancerais un point. Que les rapports entre les sexes aient été structurés par des nécessités matérielles ne signifie pas, me semble-t-il, qu’ils aient été exempts de rapports de domination. Engels écrit lui-même dans “L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État” que « la première oppression de classe coïncide avec celle du sexe féminin par le sexe masculin ». Il ne nie donc pas la domination. Il en donne par conséquent une explication historique plutôt que morale.]

      Sauf que, sur ce point, je ne suis pas d’accord avec Engels. Si rapport de domination il y a eu, c’est un rapport de domination réciproque. Dès lors qu’aucun ne peut se passer de l’autre, qu’il y a une forme de nécessité réciproque, peut-on parler de « domination » ? C’est ce qui me gêne dans cette idée de « domination » : le terme suggère une hiérarchie mécanique, alors qu’il s’agit d’une dialectique dans laquelle chaque groupe exerçait un pouvoir sur l’autre. Les hommes avaient la force, mais ils ne pouvaient prolonger leur lignée qu’à travers les femmes. Ils chassaient ou bâtissaient, mais ne pouvaient renouveler leur force de travail sans la contribution de l’économie domestique. C’est parce que nous, citoyens du XXème et du XXIème siècle, tenons l’économie domestique pour négligeable que nous ne percevons pas le pouvoir que détenaient les femmes de la génération de nos grands-parents ou nos arrière-grands-parents.

      [En réalité, je me demande si le désaccord ne porte pas moins sur les faits que sur le mot « patriarcat ». Mais si l’on désigne une forme historique des rapports sociaux entre les sexes, liée à un certain état des forces productives et des rapports de propriété, alors je crois que l’analyse d’Engels conserve toute sa pertinence. Le capitalisme n’a pas simplement aboli cette question. Il l’a profondément transformée.]

      Je ne partage pas votre conclusion. Le « patriarcat », c’est d’abord le cantonnement des femmes dans la sphère privée, et la réservation aux hommes de la sphère publique. Cette question ne s’est pas « transformée », elle a disparu. Aujourd’hui, tout le monde ou presque admet que la sphère publique est ouverte aux deux sexes, tout comme la sphère privée.

      [En effet, la fidélité aux principes n’exclut pas la capacité de corriger sa ligne à la lumière de l’expérience. Autrement dit, un parti n’est pas discrédité parce qu’il reconnaît une erreur.]

      Un parti non, mais un dirigeant…

  14. Lafleur dit :

    [Sauf que dans le cas d’espèce, je ne vois aucune « rupture ». Aucun des camarades auxquels je fais référence n’a jamais reconnu avoir « rompu » avec quoi que ce soit. Au contraire, ils proclament être dans la plus parfaite continuité.
    C’est là mon point : on ne peut pas « rompre avec les positions antérieures » si l’on n’admet pas qu’il y a eu une « position antérieure », et qu’on a changé d’avis. Et je vous rassure, il n’y a pas qu’au PCF qu’on fait ça. Pensez à Mélenchon, qui a fait campagne pour le « oui » à Maastricht et soutenu le Mitterrand du « tournant de la rigueur », et qui se refuse à admettre publiquement qu’il s’est trompé.]
    Je crois que la véritable différence entre nos deux lectures est que vous regardez principalement les acteurs alors que je regarde le mouvement de la ligne politique. Les deux approches ne sont pas incompatibles, mais elles ne répondent pas à la même question. Je comprends parfaitement votre point vu sur certains acteurs.
    Selon moi, ce qui est déterminant n’est pas d’abord la psychologie des acteurs, mais le mouvement de la ligne politique, objectivé dans les décisions du Parti communiste français. C’est probablement la différence la plus profonde entre nos deux analyses et notre divergence en fonction aussi de notre vécu militant.
    En effet, je comprends votre remarque. Ne connaissant pas les camarades auxquels vous faites référence, la fédération ou la section, je ne me permettrais pas de porter une appréciation sur leur attitude personnelle.
    En revanche, je crois que notre différence d’analyse tient surtout au point d’observation.
    Pour ma part, j’observe d’abord l’évolution de la ligne politique du Parti, telle qu’elle s’exprime dans les décisions des congrès. À mes yeux, c’est elle qui traduit “l’intelligence collective du Parti”.
    C’est en ce sens que je vois une rupture progressive.
    Le 33ᵉ congrès (2006) avait fait le choix de privilégier les collectifs antilibéraux et la recherche d’une candidature commune plutôt que l’affirmation autonome du Parti. On sait comment cette stratégie s’est finalement soldée : l’échec des collectifs, puis une candidature de Marie-George Buffet dans les conditions que l’on connaît. Depuis le 38ᵉ congrès, et plus encore au 40ᵉ, j’ai le sentiment que le PCF revient progressivement sur cette orientation : réaffirmation d’une candidature communiste, retour du socialisme dans les textes, centralité du travail, de la lutte des classes, de l’organisation communiste et de la souveraineté populaire. Pour moi, ces évolutions ne sont pas anecdotiques ; elles traduisent une réorientation politique réelle. C’est le retour effectif des cellules d’entreprises qui est désormais l’enjeu.
    Cela ne signifie pas que tous les dirigeants aient explicitement formulé leur autocritique, ni qu’un véritable bilan de la mutation ne soit plus nécessaire. Sur ce point, je vous rejoins volontiers.
    Mais je pense qu’en politique les évolutions sont souvent dialectiques. Autrement dit, la pratique précède parfois la pleine conscience théorique. Des militants peuvent mettre en œuvre une nouvelle orientation, en tirer progressivement les conséquences dans leur pratique, avant même d’en produire une élaboration complète ou de reconnaître explicitement la rupture. Psychologiquement, c’est le changement dans la continuité qui rassure et qui s’inscrit dans un processus d’appropriation ou de réappropriation progressive. 
    D’une certaine manière, l’histoire du mouvement communiste montre aussi que les partis se reconstruisent rarement avec des générations entièrement nouvelles. La SFIC, en 1920, s’est constituée avec une majorité de militants issus de la SFIO, parfois engagés depuis des décennies : Allemanistes, Possibilites broussistes, Vaillantistes de tradition blanquistes, Indépendants, Guesdistes, Montagnards démo-soc etc. Ce qui a été décisif n’était pas leur passé, mais l’adhésion collective à la nouvelle orientation : “communiste”. La nouvelle chemise propre selon Lénine ayant retiré la vieille chemise sale de la social-démocratie révisionniste.
    C’est sans doute pourquoi je regarde d’abord la ligne majoritairement adoptée par le Parti plutôt que les itinéraires individuels. Mais, ils sont toujours intéressants et utile pour avoir une boussole dialectique. 
    [Oui, mais à l’époque les Cachin et les Frossard étaient capables non seulement d’admettre qu’ils avaient changé d’avis, mais d’expliquer POURQUOI. Et cela change tout. Entendez-moi bien : je ne demande pas la mort du pécheur. Je n’exige pas que les apparatchiks qui ont chanté les louanges de Robert Hue soient pendus haut et court. Ils ont changé d’avis ? Fort bien. Je demande qu’ils m’expliquent pourquoi.]
    Oui. Mais, l’absence d’autocritique individuelle ne signifie pas nécessairement l’absence d’évolution politique.
    Autrement dit, et de nos échanges, il me semble primordial de distinguer trois niveaux :

    l’évolution de la ligne ;
    l’autocritique des dirigeants ;
    le bilan historique du Parti.

     
    Or, ces trois niveaux ne coïncident pas toujours.
    Je comprends parfaitement votre attente, et je pense qu’elle est légitime. Une réorientation politique est toujours plus solide lorsqu’elle est explicitement assumée et expliquée. Un Parti révolutionnaire ne devrait jamais craindre de revenir sur son propre parcours pour en tirer les enseignements.
    Il me semble toutefois que nous n’observons pas tout à fait le même objet. Vous partez principalement des trajectoires individuelles et de la manière dont les dirigeants expliquent – ou n’expliquent pas – leur évolution. Pour ma part, j’ai tendance à partir d’abord de l’évolution objective de la ligne politique telle qu’elle s’exprime dans les congrès et dans la pratique du Parti communiste français. Les deux approches me paraissent légitimes, mais elles ne conduisent pas toujours à la même appréciation.
    C’est peut-être une différence de méthode.
    Le matérialisme historique me conduit à penser que la conscience ne précède pas toujours les transformations. Elle en est aussi le produit. Comme l’écrit Marx dans la “Préface à la Contribution à la critique de l’économie politique” : « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c’est, inversement, leur être social qui détermine leur conscience. » Je ne suis donc pas surpris que la réorientation du Parti puisse apparaître d’abord dans les faits, à travers les décisions des congrès et l’évolution de la ligne, avant d’être pleinement explicitée par tous ceux qui la mettent en œuvre.
    C’est sans doute ce qui explique notre différence d’appréciation.
    Vous considérez, si je vous comprends bien, que la conscience explicite de la rupture en est la condition.
    J’aurais plutôt tendance à penser qu’elle en est souvent (malheureusement) l’aboutissement. La pratique collective évolue, les congrès enregistrent progressivement cette évolution, et le bilan théorique vient ensuite. Cela ne dispense nullement de l’autocritique. Au contraire, un Parti révolutionnaire ne peut que se renforcer lorsqu’il est capable d’expliquer les raisons de ses erreurs comme de ses réorientations.
    C’est pourquoi je continue à penser qu’un véritable bilan de la “mutation” sera nécessaire. Non pour mettre des camarades en accusation, comme vous, mais parce que, comme l’écrivait Lénine dans “La Maladie infantile du communisme”, « l’attitude d’un parti politique à l’égard de ses propres fautes est un des critères les plus importants et les plus sûrs du sérieux de ce parti ». Reconnaître une erreur, en rechercher les causes et en tirer les conséquences n’affaiblit pas un parti. Au contraire cela lui permet de progresser.
    [« Pas seulement », mais quand même. Parce que lorsque je regarde quelqu’un qui avant-hier a chanté les louanges de Marchais, hier celles de Hue et aujourd’hui celles de Roussel, je me dis qu’on ne peut pas faire confiance à ses capacités d’analyse politique – ou pire encore, à son intégrité.]
    Je comprends votre réserve, et je pense qu’elle mérite d’être prise au sérieux. Lorsqu’un responsable soutient successivement des orientations très différentes sans jamais expliquer cette évolution, il est naturel de s’interroger. Une réorientation politique gagne toujours à être assumée et argumentée.
    Là où je mettrais une nuance, c’est que je me méfie des généralisations.
    Le matérialisme historique ne conduit pas à considérer que changer d’analyse est en soi un défaut. Au contraire, l’expérience et la pratique peuvent amener des militants sincères à réviser leurs positions. La véritable question est donc moins qu’ils aient changé que de savoir pourquoi ils ont changé.
    C’est aussi pour cette raison que je distingue les trajectoires individuelles de l’évolution de la ligne du Parti. Les premières relèvent de parcours, de motivations et parfois de contradictions personnelles. La seconde s’apprécie à travers les décisions collectives, les congrès et leur confrontation avec la réalité.
    En ce sens, je crois que nous regardons le même phénomène sous deux angles différents. Vous accordez une importance particulière à la manière dont les acteurs rendent compte de leur propre évolution. Pour ma part, j’ai tendance à regarder d’abord les transformations objectives de la ligne politique. Les deux dimensions sont importantes, mais je ne suis pas certain que la conscience explicite des acteurs soit toujours la condition de la réorientation. Je radote mais il me semble qu’elle en est souvent l’aboutissement.
    [Certainement. Mais comment savoir s’ils sont « sincèrement » engagés ? Comment les distinguer de ceux qui ont changé de position parce que le vent à changé, et qui sont prêts à redevenir « mutants » dès que le vent tournera vers ces quartiers-là ? Et à supposer même qu’ils soient « sincères », comment admettre qu’un dirigeant pousse le suivisme jusqu’à soutenir « sincèrement » des positions diamétralement opposées dès lors qu’elles emportent la majorité des suffrages ?
    Vous savez, j’ai trop vu des gens voter des résolutions absurdes, des textes qui étaient un défi à la raison parce que cela « venait d’en haut ». Qu’un militant de base le fasse, c’est déjà grave. Mais chez un dirigeant, c’est un comportement inacceptable. Que les gens se trompent, c’est humain. Qu’ils prétendent continuer à exercer des responsabilités de premier plan en occultant leurs erreurs, c’est pour moi inacceptable.]
    Vous cherchez, à mon sens, un critère moral (la vérité) ; comme parfois la reconnaissance. Pour moi, la vérité d’une ligne ne se déduit ni des intentions ni des discours, mais de son épreuve dans la pratique.
    Objectivement, je crois que vous posez une vraie question.
    Il est en effet effectivement difficile de savoir ce qu’il y a dans la conscience d’un militant ou d’un dirigeant, et je comprends que certaines trajectoires puissent susciter des interrogations.
    C’est peut-être là que notre différence d’approche apparaît.
    Vous cherchez, si je vous comprends bien, un critère permettant d’apprécier la sincérité des personnes. Pour ma part, le matérialisme historique me conduit plutôt à chercher un critère politique et objectif, soit celui de la pratique. Marx écrit dans la deuxième des “Thèses sur Feuerbach” : « C’est dans la pratique que l’homme doit prouver la vérité, c’est-à-dire la réalité et la puissance de sa pensée. » J’ai tendance à appliquer ce principe aussi à la vie du Parti. Ce ne sont pas les professions de foi qui permettent, en définitive, de juger une orientation ou un responsable, mais l’épreuve de la pratique, dans la durée. C’est aussi pourquoi je distinguerais le suivisme de la révision d’une analyse à la lumière de l’expérience. Qu’un militant soutienne successivement des orientations contradictoires par simple conformisme est évidemment critiquable. Mais il existe aussi une autre possibilité. La réalité invalide une orientation et conduit progressivement des militants à en tirer les conséquences. À mes yeux, ce n’est pas du suivisme ; c’est précisément ce que signifie apprendre de la pratique. Au fond, je ne crois pas que nous puissions trancher définitivement la question des intentions. En revanche, nous pouvons observer si une orientation résiste à l’épreuve du réel, si les responsables en assument durablement les conséquences et s’ils sont capables, le moment venu, d’en faire le bilan. C’est en ce sens que je continue à penser qu’un Parti communiste français se juge d’abord par sa pratique collective révolutionnaire et radicale, avant de se juger par les déclarations de ses dirigeants.
    [Au risque de me répéter : s’ils ont tiré des leçons, alors qu’ils nous expliquent lesquelles. S’ils ne le font pas, je déduis qu’ils n’ont pas changé.]
    Je crois que notre divergence est désormais assez claire. Nous sommes d’accord sur l’utilité d’un véritable bilan de la “mutation” et sur le fait qu’un Parti communiste ne doit jamais craindre l’autocritique.
    Là où nos analyses diffèrent, c’est que vous faites de l’explication explicite des acteurs le critère décisif de la réorientation. Pour ma part, je considère que cette explicitation est nécessaire, mais qu’elle n’est pas le seul critère. J’accorde d’abord de l’importance à l’évolution objective de la ligne politique et de la pratique du Parti communiste français, en pensant que la conscience de cette évolution et son élaboration théorique peuvent venir progressivement. Mais, je crois finalement que nous nous retrouvons sur le but, mais que nous ne donnons pas le même statut à la pratique et à la conscience dans le processus historique.
    [Quel « terrain » ? Chaque fois que Laurent intervient, on devrait lui rappeler qu’il a participé à la direction du PCF depuis vingt ans, et que les résultats n’ont pas été brillants. Et que s’il s’est beaucoup trompé hier, il n’y a aucune raison de penser qu’il soit dans le vrai aujourd’hui. Mais personne n’osera faire ça. Et Laurent peut pontifier comme s’il n’avait aucune responsabilité dans le désastre.]
    Je comprends votre interrogation sur la responsabilité politique des dirigeants. Dans un parti comme le PCF, ceux qui ont exercé des responsabilités nationales doivent naturellement rendre compte des orientations qu’ils ont défendues et de leurs résultats. Un bilan critique de cette période reste nécessaire.
    Là où je mettrais une nuance, c’est que je ne pense pas que la question puisse se résumer aux trajectoires individuelles. Un parti se transforme aussi par ses débats collectifs et par les décisions de ses congrès. Pierre Laurent a effectivement été un dirigeant important de la période de la “mutation”, puis “transitoire”, mais il n’exerce plus aujourd’hui les responsabilités nationales qu’il a pu avoir. Le débat me semble donc devoir porter moins sur sa personne que sur les conceptions politiques qu’il représente encore éventuellement.
    Pour ma part, ce qui me paraît décisif est de savoir quelles orientations l’emportent aujourd’hui. Une logique centrée principalement sur les alliances électorales ou une logique de reconstruction du Parti autour de l’organisation militante, de la conscience de classe et de l’autonomie politique. C’est l’enjeu principal.
    [Mon expérience, c’est de m’être soumis à la discipline de parti, alors que d’autres – « réfondateurs », « rénovateurs », « mutants » se permettant de violer allègrement les règles de fonctionnement du Parti. J’ai fait campagne pour des candidats que je n’avais pas élu, alors que certains dirigeants se permettaient de saboter le candidat du Parti. Je ne veux pas revivre cette expérience.]
    Je comprends mieux votre réserve, car elle ne relève pas seulement d’une divergence théorique, mais d’une expérience militante vécue. La question que vous soulevez est réelle : le centralisme démocratique ne peut fonctionner que si la discipline collective vaut pour tous, y compris pour celles et ceux qui exercent des responsabilités. J’approuve pleinement cela. En effet, selon moi, un parti communiste n’est fort que si la démocratie interne et la discipline collective fonctionnent réellement dans les deux sens : liberté du débat avant la décision, unité dans l’action après la décision.
    Un parti communiste ne peut pas demander aux militants de base d’appliquer les décisions majoritaires tout en laissant les dirigeants s’en affranchir selon les circonstances. Sur ce point, votre interrogation sur la période de la “mutation” mérite d’être examinée dans un véritable bilan historique.
    Là où je mettrais toutefois une nuance, c’est que je ne pense pas que la reconstruction puisse se faire uniquement par la mise à l’écart de ceux qui ont porté hier d’autres orientations. Comme l’histoire du mouvement communiste le montre, les partis se transforment aussi avec les militants qui sont présents, à condition que la ligne collective soit clairement définie et effectivement appliquée.
    Le véritable enjeu me semble donc être moins de savoir qui a eu raison ou tort dans le passé que de savoir quelle orientation le Parti communiste français adopte aujourd’hui et comment elle est mise en œuvre concrètement. La réaffirmation d’une autonomie communiste, le retour de la question sociale, du travail et de l’organisation militante constituent pour moi des éléments importants de cette évolution.
    Reste évidemment le travail théorique et stratégique à poursuivre, notamment sur les questions européennes, la souveraineté populaire et le projet communiste du XXIᵉ siècle. C’est précisément le rôle des prochains débats de congrès : confronter les analyses, vérifier les orientations à l’épreuve du réel et en tirer collectivement les conséquences. Mais, désormais, il faut faire vivre l’orientation actée pour 2026-2029.
    [Tout retour sur l’histoire du Parti est intéressant. Mais il faut quand même faire une différence. Les dirigeants de 1976-1994 sont soit morts, soit garés des voitures. Le retour critique sur cette période permet de mieux comprendre ce qui a suivi, mais n’a pas une incidence directe sur les choix d’organisation du Parti d’aujourd’hui.]
    Je comprends votre distinction. Il est vrai que les principaux dirigeants de la période 1976-1994 n’exercent plus aujourd’hui les mêmes responsabilités et que le débat ne peut pas se résumer à un retour sur des personnes. Mais je pense justement que l’intérêt d’un bilan historique dépasse la question des individus. Une orientation politique ne disparaît pas avec ceux qui l’ont portée : elle laisse des idées, des pratiques, des conceptions de l’organisation et de la stratégie qui peuvent continuer à produire leurs effets.
    C’est pourquoi il me semble difficile d’analyser la mutation progressive, avec l’ère Robert Hue au secrétariat général, à partir de 1994 isolément. Elle s’inscrit dans une histoire plus longue du mouvement communiste, avec ses débats, ses contradictions et ses évolutions, sur la conception du socialisme, le rôle du Parti, la stratégie d’alliance ou encore le rapport entre autonomie communiste et la recherche d’union.
    Pour moi, revenir sur ces périodes ne signifie pas porter un jugement moral sur des générations militantes, mais comprendre les conditions historiques qui ont conduit à certaines orientations. C’est d’ailleurs une démarche profondément matérialiste. En effet, il ne s’agit pas seulement de chercher les responsabilités individuelles, mais d’analyser les rapports de forces, les choix stratégiques et les conceptions théoriques qui ont produit une situation donnée. C’est aussi pourquoi je pense que le travail critique ne peut pas s’arrêter à la “mutation” et à la phase “transitoire” de MG Buffet et Pierre Laurent. Comprendre les étapes antérieures permet de mieux comprendre les contradictions qui ont conduit à celle-ci et d’éclairer les choix présents.
    L’histoire d’un parti communiste français n’est jamais seulement celle de ses dirigeants successifs. A mon sens, comme “corps collectif” de militants engagés et conscients, c’est aussi celle de ses débats, de ses expériences et de sa capacité à tirer collectivement les enseignements de son propre parcours.
    [Tant qu’on ne se résoudra pas à discipliner les élus et les « notables », rien ne changera. Et la triste réalité, c’est que le Parti n’a pas les moyens de les discipliner, parce que ce sont eux qui tiennent les cordons de la bourse.]
    Je partage votre constat sur le problème posé par l’autonomie croissante de certains élus et par la nécessité d’un lien plus fort entre les représentants et l’organisation militante. Je constate cette nécessité. Un parti communiste ne peut pas être seulement une addition d’élus ou de campagnes électorales. Il doit rester une organisation de militants, implantée dans les lieux de travail et dans les territoires populaires.
    Je mettrais toutefois une nuance. La question me semble dépasser la seule volonté de « discipliner » les élus. Il faut aussi regarder les conditions qui ont permis que certains deviennent progressivement autonomes par rapport à l’organisation. L’affaiblissement des cellules d’entreprise, la professionnalisation de la politique et le recul de la vie militante ont nécessairement modifié les rapports internes.
    C’est pourquoi la reconstruction ne peut pas seulement consister à rappeler des règles. Elle doit recréer les conditions politiques et organisationnelles qui permettent au collectif militant de contrôler réellement ses représentants. La question centrale est peut-être moins celle de la discipline imposée d’en haut que celle d’une démocratie communiste vivante, avec des militants organisés capables de débattre, de décider et de contrôler l’application des décisions. Tout un programme en somme !
    [A elle seule, non. Mais elle a un poids considérable. On parle ici d’un processus de production fondamental dans toute société, celui qui re-produit la société toute entière. Imaginer qu’on peut partager les tâches et constituer le statut des différents individus en faisant abstraction de ce processus matériel me paraît une dangereuse illusion.
    Pour illustrer mon propos, imaginez une société où la reproduction sexuée aurait disparu, ou les nouveaux individus seraient créés par une machine. Des institutions aussi vénérables que le mariage, la famille, l’héritage, n’auraient plus aucun sens.]
    Je comprends votre raisonnement sur le caractère matériel de la reproduction humaine.
    C’est un point essentiel, et une analyse matérialiste ne peut évidemment pas faire abstraction de la réalité biologique des sexes. Engels lui-même, dans “L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État”, part de cette réalité concrète. Mais il me semble justement que l’apport du matérialisme historique est de distinguer deux niveaux : d’une part les conditions matérielles de l’existence humaine, et d’autre part les rapports sociaux historiquement construits autour de ces conditions. Autrement dit, la grossesse, l’accouchement ou l’allaitement sont des réalités biologiques. En revanche, la manière dont une société organise la division du travail, la place respective des hommes et des femmes, le travail domestique, l’éducation des enfants ou les rapports d’autorité n’est pas directement déterminée par la biologie. Elle dépend d’une organisation sociale donnée. C’est précisément ce qu’explique Freidrich Engels lorsqu’il montre que les formes de famille ne sont pas éternelles, mais correspondent à des rapports sociaux historiques. La famille patriarcale liée à la propriété privée, à la transmission de l’héritage et à certaines formes de division du travail n’est pas une simple conséquence mécanique de la différence sexuelle. Elle est une forme sociale particulière apparue dans des conditions historiques déterminées. Marx nous invite d’ailleurs à cette distinction lorsqu’il montre que les hommes produisent leur histoire à partir de conditions matérielles données, mais qu’ils ne se contentent pas de les reproduire mécaniquement. Dans la “Préface à la Contribution à la critique de l’économie politique”, il écrit que « les rapports de production forment la structure économique de la société », c’est-à-dire la base sur laquelle se développent des formes sociales, politiques et culturelles déterminées. Votre exemple d’une société où la reproduction serait entièrement artificielle est intéressant précisément pour cette raison. En effet, il montre que les institutions sociales dépendent bien des conditions matérielles. Si ces conditions changeaient radicalement, les formes familiales, les règles d’héritage ou les rapports sociaux pourraient également se transformer.
    Le débat matérialiste “réaliste” (ou marxiste) n’est donc pas de nier la différence biologique entre les sexes, mais de comprendre comment une société donnée organise historiquement cette réalité. La question communiste n’est pas d’effacer la nature, mais d’analyser les rapports sociaux qui se construisent autour d’elle et de déterminer lesquels correspondent à une organisation sociale juste ou dépassée.
    [Mais c’est là une utopie, et ce qui est pire, une utopie effrayante. Prenons la question de la « domination ». Une société sans rapport de « domination » est une société sans transmission. Parce que la transmission implique nécessairement que quelqu’un qui « sait » impose à celui qui « ne sait pas » ses choix. Prenez un exemple : la langue. Vous parlez une langue dont vous n’avez pas choisi les règles. Elles vous ont été imposées de l’extérieur, et vous vous y conformez parce qu’autrement vous ne seriez pas compris. Autrement dit, la langue est une forme d’aliénation. Imaginez-vous ce que serait une société où l’on n’apprendrait à l’enfant aucune langue, en attendant qu’il s’invente la sienne ?
    Et pour l’inégalité, sauf si vous restreignez ce concept à l’égalité juridique, c’est pareil. Il y a des gens qui courent plus vite que d’autres, il y a des gens qui pensent plus vite que d’autres. Vous imaginez ce que serait une société qui ne prendrait pas en compte ces différences, pour qui le plombier serait autorisé à opérer au même titre que le chirurgien ?
    Il faut arrêter de penser en slogans. Quand je lis dans les documents du Parti cette formule qui veut qu’on lutte « contre toutes les dominations, toutes les aliénations », et que je pense que tant d’honnêtes communistes la répètent comme un mantra, j’ai envie de pleurer. Parce que c’est une formule qui ne résiste pas l’analyse. Sans aliénation, il n’y a pas de vie sociale possible. Sans domination, il n’y a pas de transmission possible.]
    Ici, je pense qu’il y a un point important de clarification. En effet, la critique marxiste des dominations ne consiste pas à nier toute différence, toute transmission ou toute asymétrie entre les individus. Une telle conception serait effectivement intenable. Ce serait avoir une vision manichéenne et donc post-moderne.
    Toute société humaine repose sur des transmissions : des savoirs, des techniques, une langue, une culture. Mais il faut distinguer une relation de transmission d’un rapport de domination. Le fait qu’un enfant apprenne une langue qu’il n’a pas choisie ne signifie pas qu’il est dominé. Cela signifie qu’il entre dans une histoire collective qui le dépasse et qui lui permet justement de penser et d’agir. Aucune domination donc.
    C’est d’ailleurs une question que des marxistes comme Tran Duc Thao ont travaillée. Selon lui, le langage n’est pas seulement une contrainte extérieure qui s’imposerait à l’individu, il est aussi et surtout une production sociale issue de l’activité humaine collective. Nous héritons d’une langue, mais nous la transformons également par notre pratique. C’est un processus d’appropriation et non de domination.
    Il me semble que la même distinction vaut pour l’égalité.
    Le communisme ne prétend pas abolir les différences de capacités, de fonctions ou de responsabilités. Marx critique lui-même, dans la “Critique du programme de Gotha”, une conception abstraite de l’égalité qui traiterait tous les individus comme identiques. La question marxiste est ailleurs. Comment faire en sorte que des différences réelles ne deviennent pas des rapports sociaux d’exploitation (l’exploitation et non la “domination” est au cœur du marxisme), de privilège ou de subordination ? Le chirurgien et le plombier n’ont pas le même savoir-faire, mais cela ne signifie pas que l’un serait naturellement supérieur à l’autre.
    C’est pourquoi je pense qu’il faut être précis sur les termes.
    Toute différence n’est pas une oppression. Toute autorité n’est pas une domination. Toute transmission n’est pas une aliénation. Chez Marx, la critique porte sur des rapports sociaux historiquement constitués qui transforment certaines différences en rapports de pouvoir. Autrement dit, selon moi, le matérialisme historique et dialectique (non réductionniste) ne cherche donc pas à effacer les différences humaines, mais à comprendre lesquelles sont nécessaires à la vie sociale et lesquelles résultent de rapports sociaux dépassés.
    [Mais si les gens votaient en fonction de leurs intérêts de classe, le monde serait très différent de ce qu’il est. On ne peut bien entendu savoir avec certitude ce qu’auraient voté les femmes à la fin du XIXème siècle si elles avaient eu accès à l’isoloir. Mais on peut mesurer l’influence de l’Eglise sur les femmes dans les pays où elles ont le droit de vote, et ce n’est pas un pur fantasme. En Italie, par exemple, cette influence a largement bénéficié à la Démocratie Chrétienne jusque dans les années 1970. En Irlande, elle reste puissante même aujourd’hui.]
    Je crois que l’histoire du mouvement ouvrier montre justement qu’il faut éviter de considérer les femmes comme un bloc politique déterminé par leur sexe ou leur rapport supposé à la religion.
    L’expérience du mouvement communiste français est intéressante à cet égard. Dès les années 1920, le PCF cherche à présenter des femmes aux élections municipales alors même qu’elles n’ont pas encore obtenu le droit de vote. Dans les années 1930, des militantes comme Martha Desrumaux montrent que des femmes issues du monde ouvrier peuvent devenir des cadres politiques et syndicaux de premier plan. La Résistance puis la Libération confirment cette participation, avec des militantes communistes qui jouent un rôle majeur et, après 1945, avec l’élection de femmes députées présentées notamment par le PCF.
    Cela montre une chose. Les femmes n’ont jamais constitué un groupe politique homogène. Comme pour les hommes, leurs choix politiques dépendent d’une combinaison de facteurs : classe sociale, territoire, culture, expérience collective, organisation politique. C’est d’ailleurs une conclusion assez marxiste. Une condition sociale ne produit pas mécaniquement une conscience politique. Celle-ci se construit dans les luttes et dans les organisations. Les femmes ne sont pas devenues des sujets politiques parce qu’elles auraient simplement acquis un droit juridique. Elles le sont devenues par leur engagement concret dans les mouvements sociaux, syndicaux et politiques. Les femmes, comme individu, ne sont pas seulement le produit passif d’une structure sociale. Elles deviennent des acteurs historiques lorsqu’ils s’organisent collectivement. C’est précisément ce que montrent les trajectoires des militantes communistes. Elles contredisent une lecture où la biologie, la religion ou la tradition détermineraient mécaniquement une orientation politique. Elles montrent qu’une organisation politique peut transformer une réalité sociale en force consciente.
    [Quelle « homogénéité » ? Vous n’avez pas besoin que TOUTES les femmes votent comme leur dit le curé pour changer la majorité.]
    Je comprends votre remarque. Il n’est effectivement pas nécessaire que toutes les femmes aient voté dans le même sens pour produire un effet électoral. Une variation limitée dans certains territoires ou certains milieux sociaux pouvait avoir des conséquences. Mais c’est justement pour cette raison qu’il faut raisonner historiquement et non partir d’une catégorie générale « les femmes ». L’effet politique du suffrage féminin aurait dépendu des configurations locales, des traditions politiques et des rapports de forces existants.
    Dans les circonscriptions rurales fortement catholiques, où les forces conservatrices étaient déjà puissantes, il est possible que l’influence religieuse y aurait joué un rôle. Mais il ne faut pas en déduire mécaniquement que l’ensemble du vote féminin aurait renforcé les conservateurs ou les partis réactionnaires et traditionnalistes. Par exemple, dans les espaces urbains plus déchristianisés et dans les bastions ouvriers, les femmes auraient été confrontées aux mêmes influences politiques que les hommes : conditions de travail, organisation syndicale, traditions républicaines, socialisme, communisme, etc. (cf. les Sardinières).
    D’ailleurs, l’histoire montre que les femmes n’ont jamais constitué un bloc politique homogène après l’obtention du droit de vote. Comme pour les hommes, leurs comportements électoraux ont été traversés par les appartenances sociales, territoriales et idéologiques. Le point matérialiste me semble donc être qu’il faut analyser les conditions concrètes dans lesquelles une conscience politique se forme. Le sexe, comme la classe, est une donnée sociale importante, mais il ne suffit pas à déterminer mécaniquement un vote.
    [Moi pas. Pourriez-vous les définir ?]
    Oui, car ces notions peuvent effectivement être utilisées de manière très différente selon les courants politiques.
    Dans une perspective marxiste, l’émancipation ne signifie pas l’affirmation d’une identité particulière ni une simple reconnaissance symbolique. Elle désigne un processus historique de transformation des rapports sociaux qui empêchent les individus de maîtriser collectivement leurs conditions d’existence.
    Appliquée à la question des femmes, l’émancipation ne consiste donc pas seulement à permettre l’accès aux mêmes positions que les hommes dans la société existante (égalité formelle ou de droit, de jure). Elle suppose de transformer les conditions matérielles qui produisent des dépendances : organisation du travail, répartition du travail domestique, articulation entre production sociale et reproduction de la société.
    L’égalité réelle doit également être comprise dans ce sens.
    En effet, elle ne signifie pas que les individus seraient identiques, ni que toute différence serait une injustice. Une approche matérialiste reconnaît les différences naturelles et individuelles. En revanche, elle refuse que ces différences deviennent des rapports sociaux d’exploitation, d’infériorité ou de privilège.
    Autrement dit, Marx ne combattait pas les différences, contrairement aux “féministes matérialistes”. Il combat leur transformation en rapports sociaux d’exploitation. C’est pourquoi je me méfie moi aussi d’une conception où l’émancipation serait réduite à une politique de représentation, de reconnaissance ou de multiplication des identités. Une femme dirigeante d’une grande entreprise n’est pas nécessairement un progrès pour l’ensemble des femmes si les conditions matérielles des travailleuses restent inchangées.
    La question communiste est donc moins de savoir qui occupe telle ou telle position que de transformer les rapports sociaux qui organisent la société. L’émancipation féminine appartient pleinement à cette perspective communiste. Elle ne remplace pas la contradiction principale. Elle passe par la transformation des conditions matérielles de l’existence, et non seulement par une “évolution des représentations”, le verbe.
    [Sauf que, sur ce point, je ne suis pas d’accord avec Engels. Si rapport de domination il y a eu, c’est un rapport de domination réciproque. Dès lors qu’aucun ne peut se passer de l’autre, qu’il y a une forme de nécessité réciproque, peut-on parler de « domination » ? C’est ce qui me gêne dans cette idée de « domination » : le terme suggère une hiérarchie mécanique, alors qu’il s’agit d’une dialectique dans laquelle chaque groupe exerçait un pouvoir sur l’autre. Les hommes avaient la force, mais ils ne pouvaient prolonger leur lignée qu’à travers les femmes. Ils chassaient ou bâtissaient, mais ne pouvaient renouveler leur force de travail sans la contribution de l’économie domestique. C’est parce que nous, citoyens du XXème et du XXIème siècle, tenons l’économie domestique pour négligeable que nous ne percevons pas le pouvoir que détenaient les femmes de la génération de nos grands-parents ou nos arrière-grands-parents.]
    Je trouve votre remarque intéressante parce qu’elle pose une vraie question marxiste : un rapport social peut-il être analysé sans tenir compte des interdépendances qui existent entre les groupes ?
    Je suis d’accord sur un point. Il ne faut pas avoir une vision mécanique dans laquelle les hommes auraient été uniquement des dominants et les femmes uniquement des dominées. Les rapports humains sont toujours plus complexes et traversés de contradictions. Mais je ne suis pas certain que la dépendance réciproque suffise à exclure la notion de domination en tant que telle. C’est justement une question centrale chez Marx, le capitaliste dépend du travailleur, sans lequel il n’y aurait pas de production ni de profit, mais cette dépendance n’empêche pas l’existence d’un rapport d’exploitation. La dialectique implique une relation réciproque, mais pas nécessairement une symétrie des positions. Et là peut-être nous divergeons. 
    Il me semble qu’il faut également distinguer le pouvoir exercé dans la sphère privée et la position occupée dans l’organisation sociale générale. Une femme pouvait avoir une autorité réelle dans la gestion du foyer et jouer un rôle économique indispensable par le travail domestique, sans pour autant disposer des mêmes droits sociaux, juridiques ou politiques. C’est précisément ce que cherche à analyser Engels. Non pas une opposition morale entre les hommes et les femmes, mais la manière dont certaines transformations historiques, notamment liées à la propriété privée et à l’héritage, ont produit une organisation particulière des rapports entre les sexes. Touetois, je pense que nous nous rejoignons sur un point. Il faut éviter une vision simpliste des rapports sociaux. Je maintiendrais la distinction que reconnaître une interdépendance entre les sexes ne signifie pas nécessairement que les rapports historiques étaient symétriques.
    La dialectique marxiste ne consiste pas à nier les contradictions. Elle consiste d’après moi à comprendre comment des rapports réciproques peuvent aussi contenir des asymétries et des rapports de pouvoir.
    [Je ne partage pas votre conclusion. Le « patriarcat », c’est d’abord le cantonnement des femmes dans la sphère privée, et la réservation aux hommes de la sphère publique. Cette question ne s’est pas « transformée », elle a disparu. Aujourd’hui, tout le monde ou presque admet que la sphère publique est ouverte aux deux sexes, tout comme la sphère privée.]
    Je pense que notre désaccord porte effectivement moins sur les évolutions historiques que sur l’usage du terme « patriarcat ». Je vous rejoins sur un point. Ce mot est parfois utilisé de manière trop générale, galvaudé, comme s’il expliquait à lui seul toutes les différences ou toutes les difficultés entre hommes et femmes. Une telle approche ne me semble pas conforme à une analyse matérialiste, communiste.
    Pour autant, je pense que réduire le patriarcat à la seule séparation entre une sphère publique masculine et une sphère privée féminine est une définition trop restrictive. C’est une forme historique importante, mais l’analyse d’Engels, à mon sens, porte plus largement sur l’organisation sociale de la famille, de la filiation, de la propriété et de la division du travail. Une approche marxiste ne consiste pas à considérer que le patriarcat serait une structure éternelle et immuable. Au contraire, Freidrich Engels montre qu’il s’agit d’une construction historique liée à certaines conditions sociales. Il faut donc analyser les transformations réelles. Certaines formes anciennes ont disparu ou fortement reculé, notamment l’exclusion juridique et politique des femmes. Mais la disparition de ces formes ne signifie pas automatiquement que toutes les contradictions liées à la division sociale du travail ont été résolues. Le capitalisme a profondément transformé les rapports familiaux et permis l’entrée massive des femmes dans la production sociale, tout en laissant subsister certaines questions matérielles autour de la reproduction sociale, du travail domestique et de l’articulation entre vie familiale et travail.  C’est pourquoi je pense qu’il faut éviter deux positions opposées : d’une part considérer le patriarcat comme une réalité éternelle qui expliquerait tout, ou d’autre part  considérer qu’il aurait totalement disparu dès lors que l’égalité juridique existe. En efffet, une démarche matérialiste consiste plutôt à poser les questions suivantes : quelles formes historiques de rapports entre les sexes ont disparu ? Lesquelles se sont transformées ? Quelles contradictions nouvelles sont apparues ? En d’autres termes, il faut être fidèle à la méthode d’Engels sans le transformer en dogme.

     

     

     

     
    Dans cette perspective, la lutte pour l’émancipation des femmes ne peut pas être séparée de la transformation des rapports sociaux dans leur ensemble, notamment des rapports de production. Mais elle ne peut pas non plus être ignorée au motif que certaines formes anciennes du patriarcat ont disparu.
    Il s’agit donc moins d’opposer lutte contre le capitalisme et analyse des rapports entre les sexes que de comprendre comment ils s’articulent historiquement.

    [Un parti non, mais un dirigeant…]

    Je comprends votre distinction. Les dirigeants ont évidemment une responsabilité politique particulière, car ils portent et incarnent des orientations devant l’organisation.
    Mais une analyse matérialiste ne peut pas s’arrêter aux individus. J’insiste. 

    Elle doit aussi comprendre les conditions historiques, les rapports de forces et les conceptions politiques qui ont permis qu’une orientation devienne dominante. C’est précisément pourquoi je vous rejoins qu’un bilan collectif est nécessaire à terme. Dans la mesure où il ne s’agit pas seulement de juger des personnes, mais de comprendre les choix qui ont été faits pour être capable de ne pas reproduire les mêmes erreurs.

    • Descartes dit :

      @ Lafleur

      [Je crois que la véritable différence entre nos deux lectures est que vous regardez principalement les acteurs alors que je regarde le mouvement de la ligne politique. Les deux approches ne sont pas incompatibles, mais elles ne répondent pas à la même question. Je comprends parfaitement votre point vu sur certains acteurs.]

      Je réagis, je vous le rappelle, à votre commentaire m’appelant à revenir au PCF pour accompagner le mouvement initié au 38ème congrès. C’est donc une question « d’acteurs » et non purement de « ligne politique ». Au delà de la justesse ou non de la ligne politique, j’aurais du mal à maintenir la fiction que des camarades qui hier proclamaient leur admiration pour Robert Hue et leur adhésion à la « mutation » prétendent m’expliquer aujourd’hui qu’il faut reconstituer les cellules et revenir à la lutte des classes. J’aurais beaucoup de mal à me retenir de leur faire remarquer qu’ils disent aujourd’hui le contraire de ce qu’ils ont dit hier, et je doute que cela me fasse beaucoup d’amis.

      [Selon moi, ce qui est déterminant n’est pas d’abord la psychologie des acteurs, mais le mouvement de la ligne politique, objectivé dans les décisions du Parti communiste français. C’est probablement la différence la plus profonde entre nos deux analyses et notre divergence en fonction aussi de notre vécu militant.]

      [En revanche, je crois que notre différence d’analyse tient surtout au point d’observation.
      Pour ma part, j’observe d’abord l’évolution de la ligne politique du Parti, telle qu’elle s’exprime dans les décisions des congrès. À mes yeux, c’est elle qui traduit “l’intelligence collective du Parti”.
      C’est en ce sens que je vois une rupture progressive.]

      Ne voyez pas dans ce que je vais vous dire une quelconque volonté de vous blesser. Mais je détecte dans votre discours une très grande envie de croire. Cette volonté de croire est une force très puissante, et c’est au nom d’elle et grâce à elle qu’on a fait de grandes choses, qu’on n’aurait pas pu faire autrement. Mais c’est aussi quelque chose de très dangereux, parce qu’elle nous fait voir les choses comme nous voudrions qu’elles soient, et pas comme elles sont. Et parce qu’on voit la réalité dans un miroir déformé, on peut commettre sans s’en apercevoir des actes fort peu reluisants, et même des crimes.

      Oui, le 38ème congrès a marqué une rupture, et cette rupture s’approfondit avec le temps. Mais ne vous faites pas d’illusions. Si tant est qu’elle traduit une forme « d’intelligence collective », vous admettrez que cette « intelligence » a mis très longtemps à se manifester. Il a fallu vingt-cinq ans pour que les militants communistes mettent en minorité les « mutants ». Pendant vingt-cinq ans j’ai vu dans ma cellule, dans ma section, dans ma fédération des gens parfaitement normaux par ailleurs voter pour une politique absurde, justifiant la vieille blague : « combien de communistes faut-il pour changer une ampoule ? Un seul, mais il lui faut trente ans pour réaliser qu’elle est grillée ».

      [Le 33ᵉ congrès (2006) avait fait le choix de privilégier les collectifs antilibéraux et la recherche d’une candidature commune plutôt que l’affirmation autonome du Parti. On sait comment cette stratégie s’est finalement soldée : l’échec des collectifs, puis une candidature de Marie-George Buffet dans les conditions que l’on connaît. Depuis le 38ᵉ congrès, et plus encore au 40ᵉ, j’ai le sentiment que le PCF revient progressivement sur cette orientation : réaffirmation d’une candidature communiste, retour du socialisme dans les textes, centralité du travail, de la lutte des classes, de l’organisation communiste et de la souveraineté populaire. Pour moi, ces évolutions ne sont pas anecdotiques ; elles traduisent une réorientation politique réelle. C’est le retour effectif des cellules d’entreprises qui est désormais l’enjeu.]

      Poussons la réflexion un peu plus loin. La « mutation » traduisait un changement structurel, c’est-à-dire, la marginalisation politique des couches populaires et la montée en puissance des classes intermédiaires, dans un contexte de désindustrialisation. Si aujourd’hui le PCF tourne le dos à la « mutation », quelle est à votre avis la transformation structurelle qui appelle ce retour aux fondamentaux ? Est-ce que tout à coup les classes intermédiaires qui dominent largement le Parti auraient vu leurs intérêts changer ? Je ne le pense pas. Alors ?

      Je crains que le changement de l’orientation politique du PCF résulte plus du besoin de sauver les rares positions de pouvoir qui lui restent qu’une véritable prise de conscience. Les « mutants » ont cru qu’en s’embarquant avec Mélenchon ils sauveraient leurs positions, et cela n’a pas marché, au contraire : sans candidat communiste, la visibilité du PCF a été nulle dans la campagne présidentielle, et cela a réduit d’autant ses chances aux législatives. C’est pour cela qu’une partie des « notables », qui sont ceux qui font et défont au PCF, a finalement congédié les successeurs de Hue. Mais je ne vois nulle part une remise en cause au fond de la pensée « mutationniste ». Les partisans de Roussel avaient besoin d’un vocabulaire, et ils sont allés chercher dans la tradition historique du PCF. Mais je ne vois pas remettre en cause les piliers fondamentaux du raisonnement huesque.

      J’ai évoqué la question des dirigeants, mais je ne me suis pas bien fait comprendre. Si le processus en cours remettait VERITABLEMENT en cause les principes, les valeurs, les fonctionnement introduits lors de la « mutation », ces dirigeants auraient été obligés, ou du moins fortement poussés, à laisser la place. Si ces dirigeants restent, s’ils se reconnaissent encore dans le Parti, c’est parce que celui-ci n’a pas véritablement changé.

      [D’une certaine manière, l’histoire du mouvement communiste montre aussi que les partis se reconstruisent rarement avec des générations entièrement nouvelles. La SFIC, en 1920, s’est constituée avec une majorité de militants issus de la SFIO, parfois engagés depuis des décennies : Allemanistes, Possibilites broussistes, Vaillantistes de tradition blanquistes, Indépendants, Guesdistes, Montagnards démo-soc etc. Ce qui a été décisif n’était pas leur passé, mais l’adhésion collective à la nouvelle orientation : “communiste”. La nouvelle chemise propre selon Lénine ayant retiré la vieille chemise sale de la social-démocratie révisionniste.]

      D’abord, lorsque le congrès de Tours vote pour l’adhésion à l’internationale communiste, une majorité d’adhérent de la « vieille SFIO » quitte le parti. La SFIC se constitue avec une minorité des militants de la « vieille » SFIO. Ensuite, lorsque vous regardez les trajectoires individuelles, vous verrez qu’une large part des militants ayant participé à la fondation de la SFIC quittent rapidement cette organisation, soit pour revenir à la SFIO, soit pour aller ailleurs. Dans les années 1920 le PCF se renouvelle considérablement.

      [C’est sans doute pourquoi je regarde d’abord la ligne majoritairement adoptée par le Parti plutôt que les itinéraires individuels. Mais, ils sont toujours intéressants et utile pour avoir une boussole dialectique.]

      Mais regardez les lignes « majoritairement adoptées » aux congrès qui vont du 28ème au 37ème…
      Comment expliquez-vous qu’on ait mis aussi longtemps à changer d’avis ?
      [Oui. Mais, l’absence d’autocritique individuelle ne signifie pas nécessairement l’absence d’évolution politique.]

      Pour moi, elle jette un sérieux doute sur ladite évolution.

      [Je comprends parfaitement votre attente, et je pense qu’elle est légitime. Une réorientation politique est toujours plus solide lorsqu’elle est explicitement assumée et expliquée.]

      Mon raisonnement est plutôt l’inverse : lorsqu’une réorientation n’est ni assumée ni expliquée, est-elle réelle ? Ou s’agit-il d’un simple changement de vocabulaire opportuniste pour pouvoir continuer dans la même direction ? Parce que, soyons honnêtes, je vois bien le changement du DISCOURS depuis le 38ème congrès, mais je ne vois pas grande chose de changé dans les PRATIQUES. Est-on revenu au centralisme démocratique ? A ma connaissance, aucun des dirigeants qui cherche systématiquement à saper la politique décidée par la majorité du Parti n’a été sanctionné. On me parle de revenir au fonctionnement cellulaire, mais dans les faits la section reste l’organisation de base. Quant à l’analyse marxiste et à la formation des militants… je préfère ne pas en parler.

      [Il me semble toutefois que nous n’observons pas tout à fait le même objet. Vous partez principalement des trajectoires individuelles et de la manière dont les dirigeants expliquent – ou n’expliquent pas – leur évolution.]

      Pas du tout. Je ne regarde pas les trajectoires individuelles, mais la manière dont l’organisation les gère. Si les dirigeants restent dirigeants sans que l’organisation ne leur exige qu’ils expliquent leur position, c’est que l’organisation n’estime pas important de vérifier l’adhésion de ses dirigeants à la ligne décidée par les communistes. Et cela est très révélateur de « l’évolution objective de la ligne politique ».

      La différence entre nous est que pour vous la preuve d’une « réorientation » est le vote du congrès, et que pour moi au contraire la preuve que cette « réorientation » est très partielle réside dans la permanence des pratiques héritées de la « mutation ». Je vois les mêmes gens qui prennent les décisions. Et même si ces gens tiennent aujourd’hui un discours différent, rien dans leur pratique ne montre qu’ils aient changé d’avis.

      [Le matérialisme historique me conduit à penser que la conscience ne précède pas toujours les transformations. Elle en est aussi le produit. Comme l’écrit Marx dans la “Préface à la Contribution à la critique de l’économie politique” : « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c’est, inversement, leur être social qui détermine leur conscience. » Je ne suis donc pas surpris que la réorientation du Parti puisse apparaître d’abord dans les faits, à travers les décisions des congrès et l’évolution de la ligne, avant d’être pleinement explicitée par tous ceux qui la mettent en œuvre.]

      Mais ici, c’est exactement l’inverse : la « réorientation » dont vous parlez n’apparaît pas dans les « faits » (c’est-à-dire dans les pratiques de terrain) alors qu’elle est « explicitée » dans les votes de congrès. Si vous invoquez le matérialisme historique, allez jusqu’au bout : si c’est l’être social qui détermine la conscience des militants communistes, comment expliquer que ceux qui ont voté avec enthousiasme la poursuite de la « mutation » pendant trente ans lui aient brusquement tourné le dos ? Qu’est ce qui a changé dans leur « être social » ?

      [Vous considérez, si je vous comprends bien, que la conscience explicite de la rupture en est la condition.]

      Non. Je considère que le fait que l’organisation n’exige pas de ses dirigeants une rupture explicite jette un doute sur la portée de la « rupture » en question.

      [C’est pourquoi je continue à penser qu’un véritable bilan de la “mutation” sera nécessaire.]

      La question pour moi n’est pas tant de savoir si le bilan de la « mutation » est « nécessaire », mais de savoir s’il est « possible ». Il est clair que les dirigeants actuels du PCF n’en prennent pas ce chemin. Et je doute que ce bilan soit très utile s’il est fait dans trente ans.

      [Non pour mettre des camarades en accusation, comme vous,]

      La question n’est pas de « mettre en accusation », mais d’exiger que ceux qui ont pris des décisions, à tous les niveaux, en assument la RESPONSABILITE. Parce que sans responsabilité des dirigeants, il n’y a pas de démocratie – ni même de gouvernance – qui tienne.

      [Le matérialisme historique ne conduit pas à considérer que changer d’analyse est en soi un défaut. Au contraire, l’expérience et la pratique peuvent amener des militants sincères à réviser leurs positions. La véritable question est donc moins qu’ils aient changé que de savoir pourquoi ils ont changé.]

      C’est bien mon point. Et lorsqu’une personne change de position est se révèle incapable d’expliquer pourquoi, on peut sérieusement douter que le moteur du changement soit un « changement d’analyse »…

      [C’est aussi pour cette raison que je distingue les trajectoires individuelles de l’évolution de la ligne du Parti. Les premières relèvent de parcours, de motivations et parfois de contradictions personnelles. La seconde s’apprécie à travers les décisions collectives, les congrès et leur confrontation avec la réalité.]

      Non. Si les dirigeants n’expliquent pas leurs changements et restent dirigeants, cela indique que le Parti, en tant qu’organisation, ne leur exige pas de s’expliquer. Ce n’est pas là une question de « parcours personnel », mais bien d’une décision collective. Tenez, je vais vous donner un exemple personnel. Lors de l’exposé du trésorier du PCF au 30ème congrès, le trésorier du parti a noté que certains élus refusaient de verser au Parti leurs indemnités, comme leur font obligation les statuts. Par trois fois, des délégués ont demandé alors au trésorier de donner les noms des élus en question, et par trois fois le trésorier a refusé au nom du dogme « il ne faut pas en faire des questions de personnes, camarade ». Et bien, c’est parfaitement scandaleux. Les militants ont le droit de demander des comptes aux dirigeants et aux élus, et de vérifier qu’ils respectent les règles communes. Et si l’organisation décide qu’on n’a pas le droit de demander des comptes, alors la démocratie interne est morte.

      [En ce sens, je crois que nous regardons le même phénomène sous deux angles différents. Vous accordez une importance particulière à la manière dont les acteurs rendent compte de leur propre évolution.]

      Non, non et NON. J’accorde une importance particulière à la manière dont l’organisation demande – ou non – aux dirigeants de rendre compte de leurs mandats. Ce n’est pas tout à fait la même chose. Je n’ai peut-être pas été clair : si je n’envisage pas de revenir au PCF, ce n’est pas parce que certains dirigeants refusent d’admettre leurs erreurs, c’est parce que l’organisation ne leur exige pas.

      [Il est en effet effectivement difficile de savoir ce qu’il y a dans la conscience d’un militant ou d’un dirigeant, et je comprends que certaines trajectoires puissent susciter des interrogations.]

      Le problème est que, justement, elles ne « suscitent » aucune. Dans les conférences fédérales, dans le congrès, personne ne se lève pour poser ces « interrogations ». Et ceux qui le font (voir mon exemple du trésorier plus haut) ne reçoivent que très rarement une réponse. Au 38ème congrès, Pierre Laurent, certainement l’un des pires secrétaires nationaux de l’histoire du PCF, a quitté son poste le front haut et avec les honneurs. Personne n’a posé la moindre « interrogation » quant à son action pendant les trente années qui ont précédé.

      [Vous cherchez, si je vous comprends bien, un critère permettant d’apprécier la sincérité des personnes. Pour ma part, le matérialisme historique me conduit plutôt à chercher un critère politique et objectif, soit celui de la pratique. Marx écrit dans la deuxième des “Thèses sur Feuerbach” : « C’est dans la pratique que l’homme doit prouver la vérité, c’est-à-dire la réalité et la puissance de sa pensée. » J’ai tendance à appliquer ce principe aussi à la vie du Parti. Ce ne sont pas les professions de foi qui permettent, en définitive, de juger une orientation ou un responsable, mais l’épreuve de la pratique, dans la durée.]

      Très bien. Je constate, en regardant ses trente ans de carrière, que Pierre Laurent est un dirigeant incompétent et nuisible. C’est quand qu’on le vire ?

      Moi, je fais exactement ce que Marx recommande dans le texte que vous citez : je regarde la pratique d’un certain nombre de dirigeants du Parti, et sur la foi de cette « épreuve de la pratique, dans la durée », je constate qu’ils ne méritent pas de l’être. Mais pourtant, rien ne se passe. Ils sont toujours là, et continuent pour certains à nuire chaque fois qu’ils en ont l’opportunité. Quand ces gens-là seront virés, alors je croirais véritablement que le Parti a changé. Pour le moment, je réserve mon jugement.

      [C’est aussi pourquoi je distinguerais le suivisme de la révision d’une analyse à la lumière de l’expérience. Qu’un militant soutienne successivement des orientations contradictoires par simple conformisme est évidemment critiquable. Mais il existe aussi une autre possibilité. La réalité invalide une orientation et conduit progressivement des militants à en tirer les conséquences. À mes yeux, ce n’est pas du suivisme ; c’est précisément ce que signifie apprendre de la pratique.]

      Ce que vous évoquez est admissible chez un militant. Mais on demande à un dirigeant d’anticiper les évènements, pas de les suivre. On ne peut pas faire de la politique par essai et erreur (on choisit une politique au hasard, et si elle échoue on tire au hasard une autre, et ainsi de suite). On suppose que si le dirigeant à choisi une orientation donnée, c’est après une sérieuse analyse fondée sur des principes. Si elle échoue, c’est que l’analyse était incorrecte ou que les principes étaient faux. Et cela demande une révision bien plus déchirante que de simplement changer de slogan.

      [Au fond, je ne crois pas que nous puissions trancher définitivement la question des intentions. En revanche, nous pouvons observer si une orientation résiste à l’épreuve du réel, si les responsables en assument durablement les conséquences et s’ils sont capables, le moment venu, d’en faire le bilan.]

      Pardon, mais cela veut dire quoi « assumer les conséquences » ? Pierre Laurent ou Marie-George Buffet ont poussé des orientations qui de toute évidence n’ont pas résisté à l’épreuve du réel. A ma connaissance, ni l’une ni l’autre n’ont « assumé durablement les conséquences ». Tout simplement parce que l’organisation n’a pas exigé d’eux qu’ils le fassent. Au risque de me répéter, on peut parfaitement trancher la question des intentions pour peu que l’organisation exige de ses dirigeants qu’ils rendent des comptes. Or, c’est précisément ce que la « mutation » a fait disparaître. Personne n’est sanctionné, et personne n’a le droit de poser des questions gênantes aux dirigeants.

      [Là où nos analyses diffèrent, c’est que vous faites de l’explication explicite des acteurs le critère décisif de la réorientation.]

      Désolé de me répéter. Je persiste à penser que si les acteurs n’explicitent pas leur changement d’orientation, c’est parce que l’organisation ne leur exige pas de le faire. C’est cette exigence qui est pour moi le « critère décisif » de la mutation.

      [Je comprends votre interrogation sur la responsabilité politique des dirigeants. Dans un parti comme le PCF, ceux qui ont exercé des responsabilités nationales doivent naturellement rendre compte des orientations qu’ils ont défendues et de leurs résultats.]

      « Doivent »… mais ne le font pas. Et ils ne le font pas parce que personne n’exige d’eux qu’ils le fassent. C’est là tout le problème. Roussel a fait le choix de continuer sur la voie de l’irresponsabilité des dirigeants. Ce n’est pas une critique, c’est une constatation. Et je ne lui repreoche pas : l’eusse-t-il fait, il n’aurait probablement pas eu la majorité pour déplacer Laurent & Co. Mais dans ce choix se trouve la limite de l’exercice. J’applaudis comme vous le changement de langage et d’orientation depuis le 38ème congrès. Mais je constate aussi qu’il ne se passe pas grand-chose sur le terrain. Et il ne se passe rien parce que dans les directions fédérales, dans les directions de section, on trouve une majorité de gens qui au fond n’ont guère changé, qui sont toujours dans la logique de la « mutation ».

      [Là où je mettrais une nuance, c’est que je ne pense pas que la question puisse se résumer aux trajectoires individuelles. Un parti se transforme aussi par ses débats collectifs et par les décisions de ses congrès.]

      Oui. Et une « décision de congrès » a été de ne pas demander aux dirigeants de la « mutation » de rendre des comptes, de laisser faire ceux qui continuent à saboter les décisions collectives. Désolé d’insister, mais je voudrais être bien compris : le problème n’est pas seulement celui des « trajectoires individuelles ». C’est le fait que l’organisation ne demande pas, collectivement, à ces individus de rendre compte de leurs mandats. Le problème n’est pas que ces individus n’expliquent pas leurs erreurs, c’est que personne ne leur demande une explication.

      [Pierre Laurent a effectivement été un dirigeant important de la période de la “mutation”, puis “transitoire”, mais il n’exerce plus aujourd’hui les responsabilités nationales qu’il a pu avoir. Le débat me semble donc devoir porter moins sur sa personne que sur les conceptions politiques qu’il représente encore éventuellement.]

      Pardon, mais c’st un peu simple. D’une part, Pierre Laurent est parti, mais ses « créatures » sont toujours là. On trouve encore au comité national, dans les comités fédéraux, dans les comités de section, dans l’exécutif, des gens que lui et son équipe ont sélectionné et promu. Comment voulez-vous remettre en cause les « conceptions politiques » que Laurent représente sans remettre en cause cet ensemble de personnes ?

      [Pour ma part, ce qui me paraît décisif est de savoir quelles orientations l’emportent aujourd’hui. Une logique centrée principalement sur les alliances électorales ou une logique de reconstruction du Parti autour de l’organisation militante, de la conscience de classe et de l’autonomie politique. C’est l’enjeu principal.]

      Je regarde comment s’est passé la campagne municipale. A votre avis, laquelle de ces deux logiques à triomphé ? Demain, des dirigeants du Parti – y compris des membres du Comité national et de l’exécutif – feront campagne contre le candidat du Parti. Quelle sanction sera prise à leur égard ?

      [Je comprends mieux votre réserve, car elle ne relève pas seulement d’une divergence théorique, mais d’une expérience militante vécue.]

      Bien entendu. Je suis un être de chair et de sang, pas un pur esprit. J’ai milité pas seulement pour des questions théoriques, mais aussi parce que je trouvais un certain plaisir à militer. Et j’ai continué à militer alors que j’avais de sérieuses divergences aussi longtemps que le plaisir était là. Quand le plaisir est devenu souffrance, je suis parti.

      [La question que vous soulevez est réelle : le centralisme démocratique ne peut fonctionner que si la discipline collective vaut pour tous, y compris pour celles et ceux qui exercent des responsabilités.]

      Je vais plus loin : le centralisme démocratique ne peut fonctionner que si la discipline collective vaut pour tous, SURTOUT pour ceux qui exercent des responsabilités. Lors du 28ème congrès, on a expliqué en long, en large et en travers que l’abolition du centralisme démocratique allait libérer les militants. En fait, il s’agissait de libérer les dirigeants. Parce que pour le militant de base, les sanctions n’ont jamais été dissuasives, et l’ont été de moins en moins au fur et à mesure que les effectifs ont baissé. Se faire exclure ? La belle affaire ! Qu’est ce que vous perdez ? Ne plus assister à des réunions interminables ? Ne plus avoir à payer des cotisations ? A coller des affiches ? Par contre, pour le dirigeant, pour le permanent, l’exclusion était autrement plus pénalisante…

      [Là où je mettrais toutefois une nuance, c’est que je ne pense pas que la reconstruction puisse se faire uniquement par la mise à l’écart de ceux qui ont porté hier d’autres orientations. Comme l’histoire du mouvement communiste le montre, les partis se transforment aussi avec les militants qui sont présents, à condition que la ligne collective soit clairement définie et effectivement appliquée. Le véritable enjeu me semble donc être moins de savoir qui a eu raison ou tort dans le passé que de savoir quelle orientation le Parti communiste français adopte aujourd’hui et comment elle est mise en œuvre concrètement.]

      Admettons. Oublions le passé et pensons au présent : que fait-on des membres du Parti qui, alors qu’une décision a été prise et une politique fixée, sabotent sa mise en œuvre ? Et ce n’est pas un cas théorique. Demain, des dirigeants du Parti appelleront à voter pour Jean-Luc Mélenchon. Qu’est ce qu’on fait ? Parce que c’est très joli de dire qu’il faut que les dirigeants se soumettent à la discipline du Parti. Mais si on n’est pas prêt à sanctionner, alors cela ne sert à rien. Je vous rappelle qu’aux terme des status votés au 39ème congrès, la seule instance pouvant prononcer une sanction est la commission des conflits – dont je n’ai pas trouvé nulle part la composition – et que l’exclusion n’est possible qu’en cas de « mise en cause délibérée des valeurs fondamentales d’intégrité et de dignité humaine, ainsi que l’appartenance à un autre parti ou formation politique française ». Autant dire qu’on peut tranquillement saboter les décisions collectives sans crainte…

      [La réaffirmation d’une autonomie communiste, le retour de la question sociale, du travail et de l’organisation militante constituent pour moi des éléments importants de cette évolution.]

      J’attends avec impatience de voir ces éléments mis en œuvre sur le terrain.

      [Reste évidemment le travail théorique et stratégique à poursuivre, notamment sur les questions européennes, la souveraineté populaire et le projet communiste du XXIᵉ siècle. C’est précisément le rôle des prochains débats de congrès : confronter les analyses, vérifier les orientations à l’épreuve du réel et en tirer collectivement les conséquences. Mais, désormais, il faut faire vivre l’orientation actée pour 2026-2029.]

      Oui. Mais il ne faut pas oublier que ce travail est inutile s’il n’y a pas une organisation pour le relayer sur le terrain. Et là, la situation est grave. Parce que si des progrès indéniables ont été faits depuis le 38ème congrès dans la réflexion, dans la mise en œuvre sur le terrain je ne vois pas vraiment de changement.

      [Il est vrai que les principaux dirigeants de la période 1976-1994 n’exercent plus aujourd’hui les mêmes responsabilités et que le débat ne peut pas se résumer à un retour sur des personnes. Mais je pense justement que l’intérêt d’un bilan historique dépasse la question des individus. Une orientation politique ne disparaît pas avec ceux qui l’ont portée : elle laisse des idées, des pratiques, des conceptions de l’organisation et de la stratégie qui peuvent continuer à produire leurs effets.]

      Vous trouvez ? Les gens qui ont dirigé le Part durant cette période sont morts ou hors d’état de nuire. Ceux qu’ils ont sélectionné et formé sont pour la plupart parti ou mis au placard par la « mutation ». Quelles sont les « idées, pratiques, conception de l’organisation et de la stratégie » de cette époque qui « continuent à produire leurs effets » dans le PCF aujourd’hui ?

      [C’est pourquoi il me semble difficile d’analyser la mutation progressive, avec l’ère Robert Hue au secrétariat général, à partir de 1994 isolément. Elle s’inscrit dans une histoire plus longue du mouvement communiste, avec ses débats, ses contradictions et ses évolutions, sur la conception du socialisme, le rôle du Parti, la stratégie d’alliance ou encore le rapport entre autonomie communiste et la recherche d’union.]

      Mais dans ce cas, pourquoi se limiter à la période 1976-94 ? Il faudrait à mon avis remonter au véritable point d’inflexion, qui se situe à la deuxième moitié de la décennie 1960. De façon a bien prendre en compte le phénomène fondamental que fut la montée en puissance des classes intermédiaires et la marginalisation des couches populaires.

      [C’est pourquoi la reconstruction ne peut pas seulement consister à rappeler des règles. Elle doit recréer les conditions politiques et organisationnelles qui permettent au collectif militant de contrôler réellement ses représentants. La question centrale est peut-être moins celle de la discipline imposée d’en haut que celle d’une démocratie communiste vivante, avec des militants organisés capables de débattre, de décider et de contrôler l’application des décisions. Tout un programme en somme !]

      On ne peut continuer à raisonner comme si les militants et les dirigeants communistes étaient des purs esprits moraux. Comme disait le président Peron, « l’homme est naturellement bon, mais il est encore meilleur quand on le surveille ». On ne peut prendre les militants et dirigeants communistes comme un ensemble homogène, dont les membres n’auraient d’autre intérêt que le bien commun. Laissés à eux-mêmes, les dirigeants, les notables, les élus défendent leurs intérêts personnels. C’est humain. Et si ne voulez pas qu’ils mettent leurs intérêts au-dessus des intérêts collectifs, il faut des mécanismes de contrôle et de sanction. Je répète, au cas où vous n’auriez pas bien lu : DE SANCTION. Parce que débattre et décider c’est très bien, mais si vous n’avez pas le moyen de transformer ces décisions en actes, cela ne sert à rien. Et la seule manière d’assurer la mise en œuvre des décisions, c’est de pouvoir sanctionner les dirigeants défaillants. Tant que le mot « sanction » sera tabou, tant qu’on continuera avec l’angélisme de supposer qu’il suffit de débattre et de décider démocratiquement, on n’avancera pas.

      Il est d’ailleurs notable de voir combien l’absentéisme dans les instances du Parti a augmenté depuis la « mutation ». C’est flagrant en ce qui concerne le conseil national. Pourquoi ? Parce que les gens se sont aperçus assez vite que que les instances étaient devenues des boîtes à parlottes où les gens se faisaient plaisir en faisant des grands discours, mais que les véritables décisions étaient prises ailleurs. Bref, une perte de temps.

      [La famille patriarcale liée à la propriété privée, à la transmission de l’héritage et à certaines formes de division du travail n’est pas une simple conséquence mécanique de la différence sexuelle. Elle est une forme sociale particulière apparue dans des conditions historiques déterminées. Marx nous invite d’ailleurs à cette distinction lorsqu’il montre que les hommes produisent leur histoire à partir de conditions matérielles données, mais qu’ils ne se contentent pas de les reproduire mécaniquement. Dans la “Préface à la Contribution à la critique de l’économie politique”, il écrit que « les rapports de production forment la structure économique de la société », c’est-à-dire la base sur laquelle se développent des formes sociales, politiques et culturelles déterminées. Votre exemple d’une société où la reproduction serait entièrement artificielle est intéressant précisément pour cette raison. En effet, il montre que les institutions sociales dépendent bien des conditions matérielles. Si ces conditions changeaient radicalement, les formes familiales, les règles d’héritage ou les rapports sociaux pourraient également se transformer.]

      Mais pour le moment, les « conditions sociales » ne nous ont pas affranchi de la reproduction sexuée. Les formes familiales ne peuvent donc pas faire comme si elle n’existait pas. Or, la reproduction sexuée humaine est fondamentalement asymétrique. Comment cette asymétrie pourrait ne pas se retrouver dans l’organisation sociale ?

      [Toute société humaine repose sur des transmissions : des savoirs, des techniques, une langue, une culture. Mais il faut distinguer une relation de transmission d’un rapport de domination. Le fait qu’un enfant apprenne une langue qu’il n’a pas choisie ne signifie pas qu’il est dominé. Cela signifie qu’il entre dans une histoire collective qui le dépasse et qui lui permet justement de penser et d’agir. Aucune domination donc.]

      Pourriez-vous me donner la définition de « domination » que vous utilisez ? Une relation dans laquelle quelqu’un d’autre vous impose ses choix n’est-elle pas une relation de domination ?

      [C’est d’ailleurs une question que des marxistes comme Tran Duc Thao ont travaillée. Selon lui, le langage n’est pas seulement une contrainte extérieure qui s’imposerait à l’individu, il est aussi et surtout une production sociale issue de l’activité humaine collective. Nous héritons d’une langue, mais nous la transformons également par notre pratique. C’est un processus d’appropriation et non de domination.]

      Mais qui choisit la langue que nous apprenons ? Je suis un peu dérouté par votre raisonnement. La « domination » est généralement définie comme un rapport dans lequel un individu (le « dominé ») se trouve soumis aux choix et décisions de l’autre (le « dominateur »). On l’oppose à la capacité de chaque individu de faire ses propres choix.

      [Il me semble que la même distinction vaut pour l’égalité. Le communisme ne prétend pas abolir les différences de capacités, de fonctions ou de responsabilités. Marx critique lui-même, dans la “Critique du programme de Gotha”, une conception abstraite de l’égalité qui traiterait tous les individus comme identiques. La question marxiste est ailleurs. Comment faire en sorte que des différences réelles ne deviennent pas des rapports sociaux d’exploitation (l’exploitation et non la “domination” est au cœur du marxisme), de privilège ou de subordination ? Le chirurgien et le plombier n’ont pas le même savoir-faire, mais cela ne signifie pas que l’un serait naturellement supérieur à l’autre.]

      Oui, l’exploitation est au cœur du marxisme. Et c’est pourquoi un parti marxiste ne devrait pas parler en termes de « domination », « d’égalité » ou de « aliénation » (sauf dans le sens précis que lui donne Marx). C’est bien ce que je dénonce.

      [Toute autorité n’est pas une domination. Toute transmission n’est pas une aliénation.]

      Pourriez-vous définir ces deux termes ? Parce que je vois mal comment, avec les définitions du dictionnaire, vous pouvez arriver à cette conclusion.

      [Cela montre une chose. Les femmes n’ont jamais constitué un groupe politique homogène.]

      Encore une fois, la question n’est pas l’homogénéité. Sans être pour autant un « groupe politique homogène », il est difficile de nier que l’Eglise exerçait sur l’électorat féminin une influence forte, probablement suffisante pour rendre difficile d’obtenir une majorité pour la séparation de l’église et de l’Etat.

      [Dans une perspective marxiste, l’émancipation ne signifie pas l’affirmation d’une identité particulière ni une simple reconnaissance symbolique. Elle désigne un processus historique de transformation des rapports sociaux qui empêchent les individus de maîtriser collectivement leurs conditions d’existence.
      Appliquée à la question des femmes, l’émancipation ne consiste donc pas seulement à permettre l’accès aux mêmes positions que les hommes dans la société existante (égalité formelle ou de droit, de jure). Elle suppose de transformer les conditions matérielles qui produisent des dépendances : organisation du travail, répartition du travail domestique, articulation entre production sociale et reproduction de la société. L’égalité réelle doit également être comprise dans ce sens.]

      Sauf que, comme on l’a vu plus haut, il est impossible de « transformer les conditions matérielles » pour échapper à la reproduction sexuée. Autrement dit, il y a un processus matériel dans lequel hommes et femmes ne peuvent pas, ne pourront jamais assumer le même rôle.

      [Mais je ne suis pas certain que la dépendance réciproque suffise à exclure la notion de domination en tant que telle. C’est justement une question centrale chez Marx, le capitaliste dépend du travailleur, sans lequel il n’y aurait pas de production ni de profit, mais cette dépendance n’empêche pas l’existence d’un rapport d’exploitation. La dialectique implique une relation réciproque, mais pas nécessairement une symétrie des positions. Et là peut-être nous divergeons.]

      J’avais anticipé cette réflexion. Il n’y a pas d’interdépendance entre le prolétaire et le capitaliste. La dépendance du prolétaire et celle du capitaliste sont de nature différente. Le prolétaire dépend de la vente de sa force de travail pour sa survie, le capitaliste dépend du prolétaire pour son profit. C’est cette différence de nature qui fait que le capitaliste est en position de force : dans un cas, la dépendance est « vitale », dans l’autre pas.

      [Il me semble qu’il faut également distinguer le pouvoir exercé dans la sphère privée et la position occupée dans l’organisation sociale générale. Une femme pouvait avoir une autorité réelle dans la gestion du foyer et jouer un rôle économique indispensable par le travail domestique, sans pour autant disposer des mêmes droits sociaux, juridiques ou politiques.]

      Les mêmes, non. Mais vous-même l’avez écrit plus haut : différence n’est pas domination…

  15. Lafleur dit :

    [Je réagis, je vous le rappelle, à votre commentaire m’appelant à revenir au PCF pour accompagner le mouvement initié au 38ème congrès. C’est donc une question « d’acteurs » et non purement de « ligne politique ». Au delà de la justesse ou non de la ligne politique, j’aurais du mal à maintenir la fiction que des camarades qui hier proclamaient leur admiration pour Robert Hue et leur adhésion à la « mutation » prétendent m’expliquer aujourd’hui qu’il faut reconstituer les cellules et revenir à la lutte des classes. J’aurais beaucoup de mal à me retenir de leur faire remarquer qu’ils disent aujourd’hui le contraire de ce qu’ils ont dit hier, et je doute que cela me fasse beaucoup d’amis.]
    Je comprends mieux votre remarque, et vous avez raison de rappeler que mon propos portait aussi sur des acteurs concrets, puisque c’est bien votre retour militant que j’évoquais. Je comprends aussi votre difficulté à renouer avec des camarades qui ont porté hier une orientation que vous avez combattue. Ma réflexion était simplement que la reconstruction d’un parti ne peut pas se faire uniquement par remplacement des personnes, mais aussi par la confrontation des expériences, des analyses et des pratiques.
    Cela ne signifie pas oublier les désaccords passés ni faire l’économie d’un bilan. Au contraire, la présence de militants ayant une mémoire critique de cette période peut justement contribuer à approfondir ce débat. Merci en tout cas pour le temps consacré à cet échange, qui montre l’intérêt de maintenir un débat argumenté.
    [Ne voyez pas dans ce que je vais vous dire une quelconque volonté de vous blesser. Mais je détecte dans votre discours une très grande envie de croire. Cette volonté de croire est une force très puissante, et c’est au nom d’elle et grâce à elle qu’on a fait de grandes choses, qu’on n’aurait pas pu faire autrement. Mais c’est aussi quelque chose de très dangereux, parce qu’elle nous fait voir les choses comme nous voudrions qu’elles soient, et pas comme elles sont. Et parce qu’on voit la réalité dans un miroir déformé, on peut commettre sans s’en apercevoir des actes fort peu reluisants, et même des crimes.
    Oui, le 38ème congrès a marqué une rupture, et cette rupture s’approfondit avec le temps. Mais ne vous faites pas d’illusions. Si tant est qu’elle traduit une forme « d’intelligence collective », vous admettrez que cette « intelligence » a mis très longtemps à se manifester. Il a fallu vingt-cinq ans pour que les militants communistes mettent en minorité les « mutants ». Pendant vingt-cinq ans j’ai vu dans ma cellule, dans ma section, dans ma fédération des gens parfaitement normaux par ailleurs voter pour une politique absurde, justifiant la vieille blague : « combien de communistes faut-il pour changer une ampoule ? Un seul, mais il lui faut trente ans pour réaliser qu’elle est grillée ».]
    Ne vous inquiétez pas, je ne prends pas votre remarque comme une attaque. Je comprends votre point de vue et je partage même une partie de votre constat : une organisation peut mettre longtemps à tirer les conséquences de ses choix, et l’histoire du mouvement communiste montre que les erreurs peuvent durer. Mais mon raisonnement ne repose pas sur une croyance. Il repose justement sur une analyse dialectique : une ligne politique se transforme à travers les contradictions, les expériences accumulées et les combats militants. Le fait que la réorientation ait été tardive ne signifie pas qu’elle n’existe pas.
    Je n’oublie pas non plus le rôle de ceux qui ont combattu la mutation lorsque celle-ci était dominante. Simplement, je considère aussi que la transformation d’un parti passe par ceux qui sont restés, ceux qui l’ont rejoint et ceux qui contribuent aujourd’hui à faire évoluer sa pratique. La rupture engagée depuis le 38ᵉ congrès n’efface pas les vingt-cinq années précédentes ; elle en est justement le produit contradictoire.
    Et le débat sur la poursuite de cette reconstruction reste ouvert.
    Autrement dit, notre divergence réelle porte sur la question suivante : faut-il considérer les acteurs qui ont porté cette période comme un obstacle principal, ou considérer que le mouvement réel du Parti peut transformer aussi ceux qui en sont issus ?
    [Ce que vous évoquez est admissible chez un militant. Mais on demande à un dirigeant d’anticiper les évènements, pas de les suivre. On ne peut pas faire de la politique par essai et erreur (on choisit une politique au hasard, et si elle échoue on tire au hasard une autre, et ainsi de suite). On suppose que si le dirigeant à choisi une orientation donnée, c’est après une sérieuse analyse fondée sur des principes. Si elle échoue, c’est que l’analyse était incorrecte ou que les principes étaient faux. Et cela demande une révision bien plus déchirante que de simplement changer de slogan.]
    Je comprends votre point de vue, et je suis d’accord sur le fait que la responsabilité d’un dirigeant n’est pas la même que celle d’un militant. Celui qui exerce une responsabilité politique doit effectivement analyser, anticiper et assumer ses choix. Là où je nuancerais, c’est que le marxisme-léninisme (communisme) ne considère pas que l’analyse politique puisse être infaillible. Même une orientation fondée sur une analyse et des principes peut être invalidée par l’expérience, car la réalité historique est mouvante et contradictoire.
    La question décisive devient alors moins l’absence d’erreur que la capacité à reconnaître les contradictions apparues, à en tirer les conséquences et à corriger collectivement la ligne. C’est précisément le rôle de l’autocritique dans une organisation communiste. Changer une orientation n’est donc pas forcément changer de slogan. Cela peut être le résultat d’un apprentissage politique réel à partir de la pratique.
    [Pardon, mais cela veut dire quoi « assumer les conséquences » ? Pierre Laurent ou Marie-George Buffet ont poussé des orientations qui de toute évidence n’ont pas résisté à l’épreuve du réel. A ma connaissance, ni l’une ni l’autre n’ont « assumé durablement les conséquences ». Tout simplement parce que l’organisation n’a pas exigé d’eux qu’ils le fassent. Au risque de me répéter, on peut parfaitement trancher la question des intentions pour peu que l’organisation exige de ses dirigeants qu’ils rendent des comptes. Or, c’est précisément ce que la « mutation » a fait disparaître. Personne n’est sanctionné, et personne n’a le droit de poser des questions gênantes aux dirigeants.]
    Je comprends votre remarque, et je partage l’idée que la question de la responsabilité des dirigeants est essentielle. Une organisation communiste ne peut pas fonctionner sans capacité de bilan, de contrôle démocratique et d’autocritique. Lorsque je parle d’« assumer les conséquences », je ne pense pas uniquement à une sanction individuelle. Cela peut aussi signifier reconnaître les limites d’une orientation, en tirer les conclusions politiques et participer à la réorientation nécessaire. Là où je nuance, c’est que l’histoire d’une organisation ne se résume pas toujours aux attitudes individuelles de ses anciens dirigeants. Une ligne politique peut être corrigée par le mouvement collectif, par les militants et par l’expérience accumulée, même si le bilan personnel des responsables n’est pas toujours formulé de manière satisfaisante.
    Cela ne rend pas inutile la question de la responsabilité. Au contraire, cela montre pourquoi les mécanismes démocratiques d’un parti sont essentiels.
    [Désolé de me répéter. Je persiste à penser que si les acteurs n’explicitent pas leur changement d’orientation, c’est parce que l’organisation ne leur exige pas de le faire. C’est cette exigence qui est pour moi le « critère décisif » de la mutation.]
    Je comprends votre point de vue, et je partage l’idée qu’un parti communiste doit exiger des bilans et une autocritique de ses dirigeants. C’est une condition essentielle de sa capacité à apprendre de ses erreurs. Là où je nuance, c’est que je ne fais pas de l’explication individuelle des acteurs le seul critère d’une réorientation. Dans une lecture matérialiste, une ligne politique se juge aussi à travers les décisions prises, les pratiques qui évoluent et le mouvement collectif. Cela ne rend pas le bilan explicite inutile, bien au contraire. Mais l’histoire montre aussi que la conscience politique se transforme souvent à travers l’expérience et les contradictions de la pratique.
    [« Doivent »… mais ne le font pas. Et ils ne le font pas parce que personne n’exige d’eux qu’ils le fassent. C’est là tout le problème. Roussel a fait le choix de continuer sur la voie de l’irresponsabilité des dirigeants. Ce n’est pas une critique, c’est une constatation. Et je ne lui repreoche pas : l’eusse-t-il fait, il n’aurait probablement pas eu la majorité pour déplacer Laurent & Co. Mais dans ce choix se trouve la limite de l’exercice. J’applaudis comme vous le changement de langage et d’orientation depuis le 38ème congrès. Mais je constate aussi qu’il ne se passe pas grand-chose sur le terrain. Et il ne se passe rien parce que dans les directions fédérales, dans les directions de section, on trouve une majorité de gens qui au fond n’ont guère changé, qui sont toujours dans la logique de la « mutation ».]
    Je comprends votre remarque sur la responsabilité des dirigeants et sur l’écart possible entre une orientation nationale et sa traduction concrète dans les structures militantes. C’est effectivement un enjeu majeur. Là encore où je nuancerais dans la cohérence de mon commentaire, c’est que les transformations d’une organisation ne sont pas toujours immédiates. Une nouvelle orientation se confronte nécessairement à des habitudes, des cultures militantes et des rapports de forces hérités de la période précédente.
    Je partage donc l’idée que la question décisive est maintenant celle de la traduction concrète : reconstruire l’organisation, les cellules, la formation militante et la capacité d’intervention. C’est aussi là que la nouvelle orientation sera véritablement jugée par la pratique.
    [Oui. Et une « décision de congrès » a été de ne pas demander aux dirigeants de la « mutation » de rendre des comptes, de laisser faire ceux qui continuent à saboter les décisions collectives. Désolé d’insister, mais je voudrais être bien compris : le problème n’est pas seulement celui des « trajectoires individuelles ». C’est le fait que l’organisation ne demande pas, collectivement, à ces individus de rendre compte de leurs mandats. Le problème n’est pas que ces individus n’expliquent pas leurs erreurs, c’est que personne ne leur demande une explication.]
    Je comprends votre remarque. Si l’on entend par bilan une autocritique explicite et détaillée de la période de la mutation, je reconnais qu’il reste probablement à faire. En revanche, je pense que « Un communisme de conquêtes » traduit bien une évolution politique réelle : retour du monde du travail, de la lutte des classes, de l’organisation militante et de la volonté de reconstruire une force communiste. Le bilan n’est donc pas absent ; il est davantage contenu dans la réorientation que formulé comme un procès de la période précédente. C’est sans doute là notre divergence : vous considérez que l’absence d’autocritique explicite limite la portée de la rupture ; je considère que la transformation de la ligne et des pratiques constitue déjà un mouvement de rupture, qui doit encore être approfondi par un travail critique.
    [Pardon, mais c’st un peu simple. D’une part, Pierre Laurent est parti, mais ses « créatures » sont toujours là. On trouve encore au comité national, dans les comités fédéraux, dans les comités de section, dans l’exécutif, des gens que lui et son équipe ont sélectionné et promu. Comment voulez-vous remettre en cause les « conceptions politiques » que Laurent représente sans remettre en cause cet ensemble de personnes ?]
    Je comprends votre remarque sur le rôle des cadres et des cultures politiques qui peuvent perdurer au-delà des dirigeants qui les ont incarnées. Un parti ne se transforme effectivement pas uniquement par des textes de congrès ; il se transforme aussi par ses pratiques et ses responsables. Là encore où je nuancerais, c’est que je ne pense pas que l’origine politique d’un militant détermine nécessairement sa position actuelle. La question décisive reste pour moi ce qu’il fait aujourd’hui de l’orientation décidée collectivement. Cela ne dispense évidemment pas d’un débat sur les pratiques d’organisation, les responsabilités et la mise en œuvre concrète de la nouvelle orientation.
    [Je regarde comment s’est passé la campagne municipale. A votre avis, laquelle de ces deux logiques à triomphé ? Demain, des dirigeants du Parti – y compris des membres du Comité national et de l’exécutif – feront campagne contre le candidat du Parti. Quelle sanction sera prise à leur égard ?]
    Je comprends votre remarque, et je pense que vous touchez effectivement un point essentiel : une orientation politique n’a de sens que si elle se traduit dans la pratique.
    Pour ma part, je suis favorable à ce que la discipline collective s’applique. Un parti communiste ne peut pas être seulement un cartel d’élus ou une structure où chacun conserve sa liberté d’action après les décisions collectives. Le débat est libre avant le congrès ; après la décision, l’unité d’action et la responsabilité doivent exister. Le 39ème Congrès interdit les “doubles cartes”. Cela suppose évidemment que les règles soient appliquées de manière démocratique et égale pour tous. C’est aussi l’enjeu de la reconstruction : retrouver un fonctionnement où les décisions des congrès engagent réellement l’ensemble de l’organisation.
    [Bien entendu. Je suis un être de chair et de sang, pas un pur esprit. J’ai milité pas seulement pour des questions théoriques, mais aussi parce que je trouvais un certain plaisir à militer. Et j’ai continué à militer alors que j’avais de sérieuses divergences aussi longtemps que le plaisir était là. Quand le plaisir est devenu souffrance, je suis parti.]
    Je comprends et je respecte. 
    [Je vais plus loin : le centralisme démocratique ne peut fonctionner que si la discipline collective vaut pour tous, SURTOUT pour ceux qui exercent des responsabilités. Lors du 28ème congrès, on a expliqué en long, en large et en travers que l’abolition du centralisme démocratique allait libérer les militants. En fait, il s’agissait de libérer les dirigeants. Parce que pour le militant de base, les sanctions n’ont jamais été dissuasives, et l’ont été de moins en moins au fur et à mesure que les effectifs ont baissé. Se faire exclure ? La belle affaire ! Qu’est ce que vous perdez ? Ne plus assister à des réunions interminables ? Ne plus avoir à payer des cotisations ? A coller des affiches ? Par contre, pour le dirigeant, pour le permanent, l’exclusion était autrement plus pénalisante…]
    Je partage votre remarque sur un point essentiel : la discipline collective doit effectivement s’appliquer d’abord à ceux qui ont des responsabilités, car ils engagent l’organisation par leurs choix. Pour autant, je pense que le centralisme démocratique ne se réduit pas à un système de sanctions. Il suppose aussi une véritable démocratie militante, une capacité d’élaboration collective et un contrôle des dirigeants par les adhérents. La question est donc moins de revenir à un fonctionnement ancien que de retrouver un principe simple : les décisions collectives doivent engager tous les communistes, et les responsables doivent être les premiers à en rendre compte.
    [Admettons. Oublions le passé et pensons au présent : que fait-on des membres du Parti qui, alors qu’une décision a été prise et une politique fixée, sabotent sa mise en œuvre ? Et ce n’est pas un cas théorique. Demain, des dirigeants du Parti appelleront à voter pour Jean-Luc Mélenchon. Qu’est ce qu’on fait ? Parce que c’est très joli de dire qu’il faut que les dirigeants se soumettent à la discipline du Parti. Mais si on n’est pas prêt à sanctionner, alors cela ne sert à rien. Je vous rappelle qu’aux terme des status votés au 39ème congrès, la seule instance pouvant prononcer une sanction est la commission des conflits – dont je n’ai pas trouvé nulle part la composition – et que l’exclusion n’est possible qu’en cas de « mise en cause délibérée des valeurs fondamentales d’intégrité et de dignité humaine, ainsi que l’appartenance à un autre parti ou formation politique française ». Autant dire qu’on peut tranquillement saboter les décisions collectives sans crainte…]
    A la bonne heure ! 😉
    Je suis favorable à l’exclusion des “doubles cartes”, comme Sébastien Jumel, membre du PCF, soutien et ami de François Ruffin, président du parti Debout!, car il est son directeur de campagne présidentielle.
    En effet, une décision collective n’a de sens que si elle engage tous ceux qui se réclament de l’organisation. Je partage l’idée qu’il ne peut y avoir de discipline à géométrie variable, surtout pour les responsables. En revanche, je distinguerais le débat politique interne, qui est nécessaire, de la remise en cause publique et organisée d’une décision collective. Pour moi, la reconstruction du Parti passe donc par les deux dimensions : une orientation claire, mais aussi un fonctionnement où les décisions des congrès sont réellement appliquées et où les responsables en rendent compte.
    [J’attends avec impatience de voir ces éléments mis en œuvre sur le terrain.]
    Moi aussi. Hâte d’être en septembre. 😉
    [Oui. Mais il ne faut pas oublier que ce travail est inutile s’il n’y a pas une organisation pour le relayer sur le terrain. Et là, la situation est grave. Parce que si des progrès indéniables ont été faits depuis le 38ème congrès dans la réflexion, dans la mise en œuvre sur le terrain je ne vois pas vraiment de changement.]
    Je vous rejoins. Benoit Roger a essayé sincèrement pour les cellules. Effectivement, le véritable test d’une orientation politique reste sa traduction dans l’organisation et dans l’action quotidienne. Un parti communiste ne peut pas vivre uniquement par ses textes. Il doit reconstruire une implantation, une formation militante et une capacité d’intervention collective. C’est probablement l’un des grands enjeux de la période qui s’ouvre. Le 38ᵉ congrès a engagé une réorientation, mais sa portée historique, dont les choix du 40ème congrès, dépendra désormais de sa capacité à transformer durablement les pratiques sur le terrain. C’est là que l’épreuve du réel permettra de mesurer la profondeur de la reconstruction engagée.
    [Vous trouvez ? Les gens qui ont dirigé le Part durant cette période sont morts ou hors d’état de nuire. Ceux qu’ils ont sélectionné et formé sont pour la plupart parti ou mis au placard par la « mutation ». Quelles sont les « idées, pratiques, conception de l’organisation et de la stratégie » de cette époque qui « continuent à produire leurs effets » dans le PCF aujourd’hui ?]
    Je pense comprendre votre remarque. Il ne faut effectivement pas transformer l’histoire du Parti en simple prolongement mécanique d’une période ou de quelques dirigeants. Quand je parle des effets d’une orientation, je ne pense pas seulement aux personnes, mais aux conceptions qui peuvent s’inscrire durablement dans une organisation : rapport aux alliances, conception du rôle du Parti, place de l’organisation militante, stratégie électorale ou conception de la transformation sociale.
    Cela ne signifie pas que tout le PCF actuel serait un héritage direct de 1976-1994, car à mon sens en germe dès les années 60. Les partis évoluent par contradictions successives. C’est justement pour cela qu’un bilan historique est utile : comprendre ce qui a été dépassé, ce qui subsiste et ce qui doit encore être transformé.
    [Mais dans ce cas, pourquoi se limiter à la période 1976-94 ? Il faudrait à mon avis remonter au véritable point d’inflexion, qui se situe à la deuxième moitié de la décennie 1960. De façon a bien prendre en compte le phénomène fondamental que fut la montée en puissance des classes intermédiaires et la marginalisation des couches populaires.]
    Je vous rejoins sur le fait qu’on ne peut pas comprendre la “mutation” comme un phénomène apparu ex nihilo en 1994. J’approuve d’ailleurs votre concept des classes intermédiaires.
    Effectivement, la “mutation” s’inscrit dans une histoire plus longue, avec les débats stratégiques et idéologiques qui traversent le mouvement communiste depuis les années 1960. La question n’est donc pas de choisir une date unique de rupture, mais de comprendre les différentes étapes d’un processus, leurs causes et leurs contradictions. Les années 1976-1994 puis la mutation constituent des moments particuliers de cette histoire, qu’il faut analyser sans les isoler du contexte plus large.
    [On ne peut continuer à raisonner comme si les militants et les dirigeants communistes étaient des purs esprits moraux. Comme disait le président Peron, « l’homme est naturellement bon, mais il est encore meilleur quand on le surveille ». On ne peut prendre les militants et dirigeants communistes comme un ensemble homogène, dont les membres n’auraient d’autre intérêt que le bien commun. Laissés à eux-mêmes, les dirigeants, les notables, les élus défendent leurs intérêts personnels. C’est humain. Et si ne voulez pas qu’ils mettent leurs intérêts au-dessus des intérêts collectifs, il faut des mécanismes de contrôle et de sanction. Je répète, au cas où vous n’auriez pas bien lu : DE SANCTION. Parce que débattre et décider c’est très bien, mais si vous n’avez pas le moyen de transformer ces décisions en actes, cela ne sert à rien. Et la seule manière d’assurer la mise en œuvre des décisions, c’est de pouvoir sanctionner les dirigeants défaillants. Tant que le mot « sanction » sera tabou, tant qu’on continuera avec l’angélisme de supposer qu’il suffit de débattre et de décider démocratiquement, on n’avancera pas.
    Il est d’ailleurs notable de voir combien l’absentéisme dans les instances du Parti a augmenté depuis la « mutation ». C’est flagrant en ce qui concerne le conseil national. Pourquoi ? Parce que les gens se sont aperçus assez vite que que les instances étaient devenues des boîtes à parlottes où les gens se faisaient plaisir en faisant des grands discours, mais que les véritables décisions étaient prises ailleurs. Bref, une perte de temps.]
    Je comprends votre insistance sur la question du contrôle et de la sanction. Un parti communiste ne peut effectivement pas reposer sur l’idée que tous ses responsables seraient spontanément à l’abri des intérêts particuliers ou des logiques de carrière. C’est d’ailleurs une question pleinement marxiste : il faut des mécanismes permettant au collectif militant de contrôler ses représentants et de les rappeler à leurs responsabilités. La sanction peut en faire partie lorsqu’elle est nécessaire.
    Ma nuance est la suivante : c’est que la sanction ne suffit pas à elle seule. La question centrale est aussi de construire une organisation où les militants sont réellement formés, organisés et capables d’exercer ce contrôle. Sans cette vie militante, la sanction risque de rester un outil administratif plutôt qu’un instrument politique. Sur ce point, je pense que l’enjeu de la reconstruction est justement de retrouver l’équilibre entre démocratie communiste, responsabilité des dirigeants et discipline collective car le déséquilibre existe bien.
    [Mais pour le moment, les « conditions sociales » ne nous ont pas affranchi de la reproduction sexuée. Les formes familiales ne peuvent donc pas faire comme si elle n’existait pas. Or, la reproduction sexuée humaine est fondamentalement asymétrique. Comment cette asymétrie pourrait ne pas se retrouver dans l’organisation sociale ?]
    Je comprends votre question, et je pense qu’elle touche précisément au cœur de l’analyse d’Engels. La reproduction sexuée est une donnée matérielle réelle, et elle a nécessairement des conséquences sociales. Le matérialisme ne consiste pas à nier la nature. Mais, ce n’est qu’une asymétrie biologique. Elle ne détermine pas mécaniquement une forme sociale unique. Ce qui intéresse Marx et Engels, c’est justement le passage de la donnée naturelle au rapport social : comment une société organise-t-elle cette réalité matérielle ?
    Le fait que les femmes portent les enfants n’impose pas en soi une exclusion de la production sociale, une dépendance juridique ou une répartition figée des tâches. Ces formes dépendent de rapports historiques déterminés. La question communiste n’est donc pas d’abolir les différences naturelles, mais de faire en sorte qu’elles ne produisent pas une division sociale qui limite l’émancipation des individus, à mon sens.
    [Pourriez-vous me donner la définition de « domination » que vous utilisez ? Une relation dans laquelle quelqu’un d’autre vous impose ses choix n’est-elle pas une relation de domination ?]
    Votre question est intéressante car elle oblige à préciser le terme. Je n’utilise pas « domination » au sens de toute influence ou de toute contrainte sociale.
    En effet, toute contrainte sociale n’est pas nécessairement une domination. Une analyse marxiste doit justement éviter de mettre dans le même concept des phénomènes très différents. En d’autres termes, le marxisme, à mon sens, ne combat pas toute influence, toute hiérarchie ou toute différence. Il cherche à analyser quels rapports sociaux produisent exploitation, aliénation et subordination durable.
    Une société humaine implique nécessairement des transmissions et des règles qui s’imposent aux individus : une langue, des savoirs, des institutions. Mais cette contrainte sociale n’est pas en elle-même une domination. L’enfant n’est pas dominé parce qu’il apprend une langue qu’il n’a pas choisie. Cette transmission lui donne au contraire les moyens de penser, de communiquer et d’agir : de s’émanciper. 
    Pour vous répondre sans détour, je définis la domination comme un rapport social durable dans lequel un groupe dispose d’un pouvoir permettant d’imposer ses intérêts à un autre groupe, notamment par le contrôle de ressources essentielles ou des moyens de production. A mon sens, la question en l’espèce n’est donc pas de supprimer toute contrainte ou toute différence, ce qui serait impossible,  mais bien d’identifier les rapports sociaux qui transforment certaines différences en rapports de pouvoir et d’exploitation.
    [Mais qui choisit la langue que nous apprenons ? Je suis un peu dérouté par votre raisonnement. La « domination » est généralement définie comme un rapport dans lequel un individu (le « dominé ») se trouve soumis aux choix et décisions de l’autre (le « dominateur »). On l’oppose à la capacité de chaque individu de faire ses propres choix.]
    Je comprends votre interrogation, mais je crois que notre divergence vient précisément de la définition du choix. Le fait qu’un individu n’ait pas choisi une condition sociale donnée ne suffit pas à définir une domination. Aucun être humain ne choisit sa langue, son époque, sa famille ou les connaissances qu’il reçoit. Cela ne signifie pas pour autant qu’il est dominé ; cela signifie qu’il est un être social.
    La question décisive n’est donc pas seulement : « ai-je choisi initialement cette règle ? », mais : « quel rapport social cette règle exprime-t-elle et puis-je participer collectivement à sa transformation ? ».
    Chez Marx, la liberté n’est pas l’absence de toute détermination sociale . C’est justement la capacité consciente des hommes à comprendre et transformer les conditions historiques dans lesquelles ils vivent.
    [Pourriez-vous définir ces deux termes ? Parce que je vois mal comment, avec les définitions du dictionnaire, vous pouvez arriver à cette conclusion.]
    Je vais essayer de préciser les termes dans un sens marxiste. En effet, la liberté marxiste n’est pas la liberté de ne recevoir aucune influence ou de ne dépendre d’aucune médiation sociale. Une telle liberté serait une abstraction individualiste.
    Par autorité, je n’entends pas nécessairement un rapport de domination. Une autorité peut être une fonction sociale liée à une compétence, une responsabilité ou une transmission. Le professeur qui transmet un savoir à un élève, ou le médecin qui conseille un patient, n’exercent pas nécessairement une domination : la relation peut avoir pour finalité l’émancipation et l’autonomie de celui qui apprend.
    Par domination, j’entends plutôt un rapport social durable dans lequel un groupe ou un individu dispose d’un pouvoir lui permettant d’imposer ses intérêts à un autre groupe, notamment par le contrôle de ressources, de moyens d’existence ou de positions sociales.
    De même, la transmission n’est pas une simple imposition extérieure. Comme le montrent Marx et des auteurs marxistes comme Tran Duc Thao, l’être humain se forme dans une activité sociale héritée des générations précédentes. Nous recevons une langue, des savoirs, des techniques ; mais nous les transformons aussi par notre propre pratique.
    Enfin, l’aliénation apparaît lorsque des productions humaines deviennent des puissances étrangères qui échappent aux hommes et se retournent contre eux. Toute transmission n’est donc pas une aliénation ; elle est aussi la condition de toute émancipation humaine.
    Je comprends votre vigilance sur l’usage des concepts. Je vous rejoins sur un point : des termes comme « domination », « égalité » ou « aliénation » ne doivent pas devenir des notions morales générales qui remplaceraient l’analyse marxiste des rapports de production (et de circulation). Mais je ne pense pas qu’il faille pour autant les écarter du vocabulaire marxiste. Marx analyse bien l’aliénation du travailleur, la domination du capital sur le travail, et la différence entre égalité juridique formelle et émancipation réelle.
    [Encore une fois, la question n’est pas l’homogénéité. Sans être pour autant un « groupe politique homogène », il est difficile de nier que l’Eglise exerçait sur l’électorat féminin une influence forte, probablement suffisante pour rendre difficile d’obtenir une majorité pour la séparation de l’église et de l’Etat.]
    Evidemment, la question n’est pas l’homogénéité. Il exerçait aussi sur l’électorat masculin une influence forte, particulièrement l’armée (le sabre et le goupillon). Quel député aurait été battu ? Les radicaux faisaient grand cas de l’Assemblée Nationale, mais du Sénat “conservateur” aussi non élu par des femmes ? Enfin, les votes en 1945 n’ont pas démontré ce que les radicaux pensait : i.e. un vote massif pour le MRP.
    [Sauf que, comme on l’a vu plus haut, il est impossible de « transformer les conditions matérielles » pour échapper à la reproduction sexuée. Autrement dit, il y a un processus matériel dans lequel hommes et femmes ne peuvent pas, ne pourront jamais assumer le même rôle.]
    Je vous rejoins en partie. Le matérialisme ne consiste pas à nier la réalité biologique de la reproduction sexuée. Une société humaine ne peut pas faire abstraction du fait que la grossesse et l’accouchement reposent aujourd’hui sur le corps des femmes. Mais je crois que nous faisons une distinction différente. De cette asymétrie biologique ne découle pas mécaniquement une organisation sociale unique des rôles.
    La question posée par Marx et Engels n’est pas de savoir si les différences naturelles existent, mais comment une société organise socialement ces différences. La maternité est un fait biologique ; or le fait qu’elle conduise historiquement à une dépendance économique, à une spécialisation des tâches ou à une limitation de l’activité sociale des femmes relève de rapports sociaux déterminés. L’émancipation ne signifie donc pas rendre les hommes et les femmes biologiquement identiques. Elle signifie faire en sorte qu’une différence naturelle ne fixe pas à l’avance la place sociale, les droits ou les possibilités d’un individu.
    Autrement dit : le communisme ne cherche pas à abolir la nature, mais à transformer les rapports sociaux construits autour d’elle.
    [J’avais anticipé cette réflexion. Il n’y a pas d’interdépendance entre le prolétaire et le capitaliste. La dépendance du prolétaire et celle du capitaliste sont de nature différente. Le prolétaire dépend de la vente de sa force de travail pour sa survie, le capitaliste dépend du prolétaire pour son profit. C’est cette différence de nature qui fait que le capitaliste est en position de force : dans un cas, la dépendance est « vitale », dans l’autre pas.]
    Je vous rejoins sur votre analyse du rapport capital/travail : chez Marx, il ne s’agit pas d’une interdépendance symétrique. Le prolétaire et le capitaliste sont tous deux liés au rapport de production capitaliste, mais ils n’y occupent pas la même position. La dépendance du travailleur est une dépendance matérielle immédiate, celle du capitaliste est une dépendance à l’égard de la valorisation du capital. C’est précisément cette asymétrie qui permet l’exploitation. Mais c’est aussi pourquoi il faut analyser chaque rapport social concrètement. La simple existence d’une dépendance réciproque ne suffit ni à prouver ni à exclure une domination. Ce qui est décisif est la structure sociale dans laquelle cette dépendance s’inscrit.
    Dans le rapport capital/travail, la domination vient de la propriété des moyens de production et de l’appropriation de la plus-value. Pour les rapports entre les sexes, la question marxiste est donc de savoir quelles structures sociales transforment une différence biologique et une interdépendance humaine en dépendance sociale durable. Autrement dit, l’interdépendance n’exclut pas la domination, mais elle ne la démontre pas non plus à elle seule. C’est l’analyse historique des rapports sociaux qui permet de trancher.

    [Les mêmes, non. Mais vous-même l’avez écrit plus haut : différence n’est pas domination…]
    Je suis d’accord avec votre formule : différence ne signifie pas automatiquement domination. C’est précisément la raison pour laquelle il faut analyser les rapports sociaux concrètement et non transformer toute différence en rapport d’oppression. Mais l’inverse est également vrai : constater une différence ne permet pas de conclure qu’il n’existe aucune domination. La question n’est pas seulement de savoir qui exerçait une autorité dans la sphère privée, mais quelle était la position sociale globale des individus.
    Une femme pouvait avoir un pouvoir réel dans l’économie domestique, gérer le foyer et prendre des décisions importantes, tout en étant privée de certains droits civiques, juridiques ou économiques. Les deux réalités peuvent coexister. C’est d’ailleurs le sens de l’analyse d’Engels. Il ne nie pas les rapports de coopération et d’interdépendance dans la famille. Il cherche à expliquer comment une organisation sociale historiquement déterminée a pu transformer une division des tâches en rapports sociaux inégaux.
    Le point théorique important est peut-être celui-ci : le pouvoir n’est pas une quantité unique que l’on possède ou que l’on ne possède pas. Une personne peut avoir un pouvoir dans un espace social donné et être subordonnée dans un autre. C’est précisément ce que l’analyse fait lorsqu’elle distingue, par exemple, le pouvoir individuel d’un ouvrier dans son foyer et sa position collective dans le rapport capital/travail.
     

     
     
     
     
     
     

    • Descartes dit :

      @ Lafleur

      [Je comprends mieux votre remarque, et vous avez raison de rappeler que mon propos portait aussi sur des acteurs concrets, puisque c’est bien votre retour militant que j’évoquais. Je comprends aussi votre difficulté à renouer avec des camarades qui ont porté hier une orientation que vous avez combattue.]

      Ce n’est pas là le problème. Je n’ai pas de problème à « renouer » avec des personnes qui ont porté une orientation que j’aurais combattu. J’ai parmi mes amis des libéraux et des anarchistes, des anciens paras nostalgiques de l’Algérie française et des anciens mitterrandiens admirateurs de Mélenchon. Ce que je ne tolère pas, c’est que des gens qui hier ont porté une ligne qui s’est avérée désastreuse et qui aujourd’hui se sont convertis aux idées que je défendais à l’époque donnent aujourd’hui des leçons, comme si rien ne s’était passé et qu’ils avaient toujours eu raison.

      [Ma réflexion était simplement que la reconstruction d’un parti ne peut pas se faire uniquement par remplacement des personnes, mais aussi par la confrontation des expériences, des analyses et des pratiques.]

      Cela dépend ce que vous appelez « remplacement des personnes ». Pour moi, pour ce qui concerne les dirigeants, on ne peut faire l’économie d’une remise en cause. Soit ils ont changé d’avis et portent la nouvelle ligne, et alors il faut qu’ils expliquent pourquoi, soit ils n’ont pas changé d’avis et ils doivent être remplacés. On ne peut pas imaginer qu’on reconstruira le Parti avec des dirigeants qui ont toujours pour objectif de revenir à la « mutation ».

      [Autrement dit, notre divergence réelle porte sur la question suivante : faut-il considérer les acteurs qui ont porté cette période comme un obstacle principal, ou considérer que le mouvement réel du Parti peut transformer aussi ceux qui en sont issus ?]

      Je ne pense pas que ce soit là notre divergence. Il faut séparer la question que vous m’aviez originalement posé – à savoir, celle de mon éventuel retour dans le giron du Parti – et la question, plus globale, de l’évolution du Parti lui-même. Pour vous dire le fond de ma pensée, j’ai du mal à que le mouvement entrepris au 38ème congrès puisse reconstruire un parti communiste digne de ce nom. Et je ne le crois pas à partir d’une analyse matérialiste. D’où sont issus les militants du PCF aujourd’hui, ses électeurs et surtout ses dirigeants ? Des classes intermédiaires. Difficile dans ces conditions d’imaginer que le PCF revienne à une défense intransigeante des intérêts des couches populaires, alors que leurs intérêts et ceux des classes intermédiaires sont antagoniques.

      Plus que la présence des anciens « mutants » et autres opportunistes enkystés dans le Parti, c’est cette question qui constitue la véritable limite, le mur auquel Roussel et ses partisans vont tôt ou tard se cogner. Cela ne veut pas dire que leur combat ne soit pas important, qu’il ne soit pas digne d’être soutenu. Chaque centimètre de terrain gagné est un miracle. Mais il ne faut pas non plus se faire trop d’illusions : il n’y aura pas de véritable renaissance des cellules d’entreprise, de présence du PCF dans les couches populaires. A moins, bien sûr, qu’une transformation du capitalisme détache les classes intermédiaires du « bloc dominant »… ce n’est pas impossible, mais ce n’est pas fait.

      [Je comprends votre point de vue, et je suis d’accord sur le fait que la responsabilité d’un dirigeant n’est pas la même que celle d’un militant. Celui qui exerce une responsabilité politique doit effectivement analyser, anticiper et assumer ses choix. Là où je nuancerais, c’est que le marxisme-léninisme (communisme) ne considère pas que l’analyse politique puisse être infaillible. Même une orientation fondée sur une analyse et des principes peut être invalidée par l’expérience, car la réalité historique est mouvante et contradictoire.]

      Certes. Mais qu’est ce que cela veut dire « assumer ses choix » ? Et que fait-on des dirigeants qui ont choisi une orientation fondée sur une analyse erronée, et qui se refusent d’admettre qu’une erreur a été commise ?

      [Je comprends votre remarque, et je partage l’idée que la question de la responsabilité des dirigeants est essentielle. Une organisation communiste ne peut pas fonctionner sans capacité de bilan, de contrôle démocratique et d’autocritique. Lorsque je parle d’« assumer les conséquences », je ne pense pas uniquement à une sanction individuelle.]

      Pourquoi parler de « sanction » ? Normalement, un général qui conduit son pays à la défaite devrait de lui-même conclure qu’il n’est peut-être pas le mieux armé pour rétablir la situation, et devrait laisser la place. Le problème au PCF, c’est que nous avons des maréchaux de la défaite qui ont fait comme s’ils avaient remporté la victoire. Je me souviens encore des rapports présentés après chaque désastre qui expliquaient que la défaite devait être regardé comme une victoire…

      [Cela peut aussi signifier reconnaître les limites d’une orientation, en tirer les conclusions politiques et participer à la réorientation nécessaire. Là où je nuance, c’est que l’histoire d’une organisation ne se résume pas toujours aux attitudes individuelles de ses anciens dirigeants. Une ligne politique peut être corrigée par le mouvement collectif, par les militants et par l’expérience accumulée, même si le bilan personnel des responsables n’est pas toujours formulé de manière satisfaisante.]

      Pouvez-vous me donner un exemple ? Franchement, je n’en connais pas. Le « mouvement collectif » des militants a besoin, pour avoir une traduction politique, de s’incarner dans des directions. Des armées qui gagnent des batailles sans officiers, je n’en connais pas.

      [Je comprends votre remarque sur la responsabilité des dirigeants et sur l’écart possible entre une orientation nationale et sa traduction concrète dans les structures militantes. C’est effectivement un enjeu majeur. Là encore où je nuancerais dans la cohérence de mon commentaire, c’est que les transformations d’une organisation ne sont pas toujours immédiates. Une nouvelle orientation se confronte nécessairement à des habitudes, des cultures militantes et des rapports de forces hérités de la période précédente.]

      Excusez, moi, mais ce discours, je l’ai entendu mille fois pour justifier des choix politiques erronés. Mille fois on m’a expliqué qu’il fallait être « patient », que « Rome ne s’est pas bâtie en un jour », que les désastres d’aujourd’hui annonçaient en fait les victoires du demain. Si l’on fait le choix de ne pas exiger des dirigeants qu’ils prennent leurs responsabilités aujourd’hui, il n’y a aucune raison pour qu’ils prennent leurs responsabilités demain. Imaginer qu’avec le temps les bonnes décisions prises en haut vont se propager par capillarité vers le bas alors que les gens qui sont en responsabilité n’ont pas changé relève pour moi de l’illusion.

      [Je comprends votre remarque. Si l’on entend par bilan une autocritique explicite et détaillée de la période de la mutation, je reconnais qu’il reste probablement à faire.]

      La question que je pose, et qui ne semble pas vous intéresser, c’est de savoir POURQUOI on ne fait pas se bilan. Pourquoi Roussel et ses amis – qui sont probablement aussi intelligents que vous et moi – ne posent pas cette question. Moi, j’ai une réponse : ne pas la poser est un choix politique. Un choix qui tient au fait qu’il est impossible de poser cette question sans remettre en cause la place de pas mal d’élus, de « notables », de permanents.

      [En revanche, je pense que « Un communisme de conquêtes » traduit bien une évolution politique réelle : retour du monde du travail, de la lutte des classes, de l’organisation militante et de la volonté de reconstruire une force communiste. Le bilan n’est donc pas absent ; il est davantage contenu dans la réorientation que formulé comme un procès de la période précédente. C’est sans doute là notre divergence : vous considérez que l’absence d’autocritique explicite limite la portée de la rupture ; je considère que la transformation de la ligne et des pratiques constitue déjà un mouvement de rupture, qui doit encore être approfondi par un travail critique.]

      Ma crainte n’est pas que « l’absence d’autocritique explicite limite la portée de la rupture ». Mon problème, c’est moins l’absence d’autocritique par les intéressés que la décision prise par la direction nationale de ne pas l’exiger. Et c’est un problème grave parce que sans cette exigence, resteront en responsabilité des gens qui n’ont aucune envie de voir un retour du monde du travail, de la lutte des classes, de l’organisation militante et de la discipline de parti. Imaginer qu’on peut construire « un communisme de conquête » alors qu’on laisse en place ces gens-là sans exiger d’eux le moindre retour critique, c’est se bercer de douces illusions.

      [Je comprends votre remarque sur le rôle des cadres et des cultures politiques qui peuvent perdurer au-delà des dirigeants qui les ont incarnées. Un parti ne se transforme effectivement pas uniquement par des textes de congrès ; il se transforme aussi par ses pratiques et ses responsables. Là encore où je nuancerais, c’est que je ne pense pas que l’origine politique d’un militant détermine nécessairement sa position actuelle. La question décisive reste pour moi ce qu’il fait aujourd’hui de l’orientation décidée collectivement.]

      Tant qu’ils n’ont pas exposé leur autocritique, je n’ai aucune raison de penser que ces dirigeants, qui ont porté les idées de la « mutation », soient revenus sur leur analyse ou changé leurs principes. Et à partir de là, je peux facilement deviner ce qu’ils feront de « l’orientation décidée collectivement ». Et on va vite le voir, quand certains de ces dirigeants appelleront à voter pour Jean-Luc Mélenchon plutôt que pour le candidat désigné collectivement par les communistes.

      [Le 39ème Congrès interdit les “doubles cartes”. Cela suppose évidemment que les règles soient appliquées de manière démocratique et égale pour tous.]

      Et vous pensez qu’elles le seront ? Vraiment ?

      [Je partage votre remarque sur un point essentiel : la discipline collective doit effectivement s’appliquer d’abord à ceux qui ont des responsabilités, car ils engagent l’organisation par leurs choix. Pour autant, je pense que le centralisme démocratique ne se réduit pas à un système de sanctions. Il suppose aussi une véritable démocratie militante, une capacité d’élaboration collective et un contrôle des dirigeants par les adhérents. La question est donc moins de revenir à un fonctionnement ancien que de retrouver un principe simple : les décisions collectives doivent engager tous les communistes, et les responsables doivent être les premiers à en rendre compte.]

      Et qu’est ce qu’on fait avec ceux qui ne respectent pas ces sages principes ? Vous ne pouvez pas échapper à la question des sanctions. La règle sans sanction ne sert à rien.

      [Je suis favorable à l’exclusion des “doubles cartes”, comme Sébastien Jumel, membre du PCF, soutien et ami de François Ruffin, président du parti Debout!, car il est son directeur de campagne présidentielle.]

      Je ne sais pas que Roussel ait demandé à la commission en question de se pencher sur son cas. Alors, comment voulez-vous que je puisse croire à la sage injonction contenue dans le texte du 40ème congrès sur le respect des décisions majoritaires ?

      [Je vous rejoins sur le fait qu’on ne peut pas comprendre la “mutation” comme un phénomène apparu ex nihilo en 1994.]

      Bien entendu. Mais comme je vous l’ai expliqué, on ne peut pas traiter de la même manière une période dont les acteurs sont encore avec nous, et une période dont les participants n’ont plus de poids politique. Dans le second cas, on peut faire du travail d’historien, dans le second, c’est un problème politique.

      [J’approuve d’ailleurs votre concept des classes intermédiaires.]

      Merci. J’aimerais un jour écrire un véritable texte sur cette question qui permette de l’incorporer comme outil de réflexion marxiste dans l’analyse des communistes.

      [Ma nuance est la suivante : c’est que la sanction ne suffit pas à elle seule. La question centrale est aussi de construire une organisation où les militants sont réellement formés, organisés et capables d’exercer ce contrôle. Sans cette vie militante, la sanction risque de rester un outil administratif plutôt qu’un instrument politique. Sur ce point, je pense que l’enjeu de la reconstruction est justement de retrouver l’équilibre entre démocratie communiste, responsabilité des dirigeants et discipline collective car le déséquilibre existe bien.]

      Franchement, je ne vois pas très bien ce que vous voulez dire avec cette question « d’équilibre ». Par contre, je suis à 100% d’accord lorsque vous parlez d’une organisation avec es militants « réellement formés ». Parce que tout commence par là. Si les « mutants » ont voulu pousser vers la sortie les vieux militants et les remplacer par des « nouveaux » (je reviens à la formule de Marie Pierre Vieu) c’est précisément parce qu’on peut faire prendre à des « nouveaux » non formés des vessies pour des lanternes sans trop se fouler, ce qui était déjà plus difficile avec les vieux militants formés par l’appareil militant pré-Hue.

      [Pour vous répondre sans détour, je définis la domination comme un rapport social durable dans lequel un groupe dispose d’un pouvoir permettant d’imposer ses intérêts à un autre groupe, notamment par le contrôle de ressources essentielles ou des moyens de production.]

      Et donc j’en déduis qu’il y a bien une « domination » des parents sur les enfants, puisque ceux-ci disposent d’un « pouvoir d’imposer leurs intérêts, notamment par le contrôle de ressources essentielles ». J’ai bien compris ? Dans ce contexte, comment imaginez-vous de lutter contre cette « domination » ?

      [Je comprends votre interrogation, mais je crois que notre divergence vient précisément de la définition du choix. Le fait qu’un individu n’ait pas choisi une condition sociale donnée ne suffit pas à définir une domination. Aucun être humain ne choisit sa langue, son époque, sa famille ou les connaissances qu’il reçoit. Cela ne signifie pas pour autant qu’il est dominé ; cela signifie qu’il est un être social.]

      Mais le simple fait d’être un « être social » implique une aliénation…

      [Par autorité, je n’entends pas nécessairement un rapport de domination. Une autorité peut être une fonction sociale liée à une compétence, une responsabilité ou une transmission. Le professeur qui transmet un savoir à un élève, ou le médecin qui conseille un patient, n’exercent pas nécessairement une domination : la relation peut avoir pour finalité l’émancipation et l’autonomie de celui qui apprend.]

      Autrement dit, pour vous le fait qu’un individu contrôle les faits et gestes d’un autre peut être ou ne pas être un rapport de « domination », selon quelle est la « finalité » que le premier individu poursuit ? Ainsi, le rapport de domination devient purement subjectif…

      [Par domination, j’entends plutôt un rapport social durable dans lequel un groupe ou un individu dispose d’un pouvoir lui permettant d’imposer ses intérêts à un autre groupe, notamment par le contrôle de ressources, de moyens d’existence ou de positions sociales.]

      Mais dans ce cas, le rapport entre les professeurs et les élèves est bien un rapport de domination…

      [De même, la transmission n’est pas une simple imposition extérieure. Comme le montrent Marx et des auteurs marxistes comme Tran Duc Thao, l’être humain se forme dans une activité sociale héritée des générations précédentes. Nous recevons une langue, des savoirs, des techniques ; mais nous les transformons aussi par notre propre pratique.]

      Et de ce fait, nous sommes bien aliénés. Marx même parle du « poids » des générations mortes sur les vivants…

      [Enfin, l’aliénation apparaît lorsque des productions humaines deviennent des puissances étrangères qui échappent aux hommes et se retournent contre eux. Toute transmission n’est donc pas une aliénation ; elle est aussi la condition de toute émancipation humaine.]

      C’est pas ce que dit Marx dans la formule que j’ai cité plus haut. Au contraire, Marx postule que les générations ne peuvent pas « s’émanciper » des générations antérieures, que leur aliénation est consubstantielle à la condition humaine.
      .
      [Enfin, les votes en 1945 n’ont pas démontré ce que les radicaux pensait : i.e. un vote massif pour le MRP.]

      Vous oubliez que les femmes de 1945 n’étaient pas les femmes de 1900. Avec la première guerre mondiale, les femmes sont sorties de leur cuisine et allées dans les champs et les usines pour remplacer les hommes partis sur le front. La seconde guerre mondiale a renforcé cette transformation. Vous ne pouvez pas déduire du vote de 1945 que les radicaux avaient tort un demi-siècle plus tôt.
      [Une femme pouvait avoir un pouvoir réel dans l’économie domestique, gérer le foyer et prendre des décisions importantes, tout en étant privée de certains droits civiques, juridiques ou économiques. Les deux réalités peuvent coexister. C’est d’ailleurs le sens de l’analyse d’Engels. Il ne nie pas les rapports de coopération et d’interdépendance dans la famille. Il cherche à expliquer comment une organisation sociale historiquement déterminée a pu transformer une division des tâches en rapports sociaux inégaux.]

      Mais l’étaient-ils ? Les femmes étaient privées de certains droits civiques, juridiques ou économiques. Mais elles en avaient d’autres, dont les hommes étaient privés. Par exemple, celui de ne pas aller à la guerre. Vous m’accorderez que c’est un avantage non négligeable…

  16. Lafleur dit :

    [Ce que je ne tolère pas, c’est que des gens qui hier ont porté une ligne qui s’est avérée désastreuse et qui aujourd’hui se sont convertis aux idées que je défendais à l’époque donnent aujourd’hui des leçons, comme si rien ne s’était passé et qu’ils avaient toujours eu raison.]
    Dont acte. Je comprends mieux votre remarque et, sur ce point, nous sommes largement d’accord. Une ligne politique peut s’être révélée désastreuse, et il est toujours regrettable que certains donnent ensuite des leçons comme s’ils avaient toujours eu raison. Ce n’est pas, à mes yeux, une qualité communiste. Aragon l’avait d’ailleurs très bien saisi avec le personnage d’Antoine dans “Les Communistes : l’humilité devant l’histoire vaut mieux que l’infaillibilité rétrospective.
     
    En revanche, je me méfie d’une autre tentation : considérer qu’une erreur passée condamnerait définitivement un militant. Des conversions sont sincères, d’autres opportunistes ; c’est à l’épreuve des faits qu’on les distingue. Comme le rappelait Staline à propos des « capitulards », on ne juge pas un communiste seulement à ce qu’il a soutenu hier, mais à la pratique qu’il adopte ensuite. Le sectarisme n’a jamais fait progresser un parti ; la vigilance, oui.
    [Cela dépend ce que vous appelez « remplacement des personnes ». (…) On ne peut pas imaginer qu’on reconstruira le Parti avec des dirigeants qui ont toujours pour objectif de revenir à la « mutation ».]
    Je sais que mon premier message était sur votre retour éventuel dans le parti. Vous m’avez répondu et je comprends votre position au regard de l’expérience vécue et de votre éthique personnelle. 
    Mais, à mon sens d’où le probable décalage entre nous, en politique, la question décisive, selon moi, n’est jamais : “Qui étais-tu ?”, mais : “Quelle ligne défends-tu aujourd’hui et la mets-tu loyalement en œuvre ?”
    Je vous rejoins donc sur l’essentiel. Une responsabilité politique implique un devoir d’explication. Lorsqu’une orientation est abandonnée, il est sain que ceux qui l’ont portée disent pourquoi ils estiment aujourd’hui qu’elle était erronée. C’est bien sûr une question de clarté politique.
    Toutefois, dans la tradition communiste, ce n’est pas d’abord la question des personnes qui est décisive, mais celle de la ligne. Un dirigeant qui évolue sincèrement et met désormais son expérience au service de la nouvelle orientation peut être utile au Parti. À l’inverse, changer les personnes sans changer la ligne ne résout rien. Le véritable critère est donc moins le passé que la pratique présente : applique-t-on loyalement les choix démocratiquement arrêtés par le congrès ou travaille-t-on déjà à les remettre en cause ?
    C’est là, me semble-t-il, que se situe la véritable ligne de partage.
    [Pour vous dire le fond de ma pensée, j’ai du mal à que le mouvement entrepris au 38ème congrès puisse reconstruire un parti communiste digne de ce nom. Et je ne le crois pas à partir d’une analyse matérialiste. D’où sont issus les militants du PCF aujourd’hui, ses électeurs et surtout ses dirigeants ? Des classes intermédiaires. Difficile dans ces conditions d’imaginer que le PCF revienne à une défense intransigeante des intérêts des couches populaires, alors que leurs intérêts et ceux des classes intermédiaires sont antagoniques.
    Plus que la présence des anciens « mutants » et autres opportunistes enkystés dans le Parti, c’est cette question qui constitue la véritable limite, le mur auquel Roussel et ses partisans vont tôt ou tard se cogner. Cela ne veut pas dire que leur combat ne soit pas important, qu’il ne soit pas digne d’être soutenu. Chaque centimètre de terrain gagné est un miracle. Mais il ne faut pas non plus se faire trop d’illusions : il n’y aura pas de véritable renaissance des cellules d’entreprise, de présence du PCF dans les couches populaires. A moins, bien sûr, qu’une transformation du capitalisme détache les classes intermédiaires du « bloc dominant »… ce n’est pas impossible, mais ce n’est pas fait.]
    Je partage largement votre constat sur la sociologie actuelle du Parti. Le recul de l’implantation ouvrière, le poids croissant des classes intermédiaires, l’influence du bain culturel dominant et des décennies de recul théorique expliquent en partie pourquoi certaines orientations social-démocrates ou gauchistes ont pu prospérer au sein du parti lui-même. Ce sont des obstacles réels. Il serait illusoire de les nier.
    Là où nous divergeons, à mon sens, c’est lorsque ce constat devient presque une fatalité par le constat sociologique réel mais déterministe et positiviste. Une analyse matérialiste ne consiste pas seulement à décrire le réel. En effet, elle vise à comprendre les contradictions qui permettent de le transformer.
    Le réel, oui. Je suis d’accord avec vous pour me définir comme “matérialiste réaliste”. Toutefois, la réalité peut (voire doit) être transformée et pas seulement interprétée comme une passive fin en soi indépassable. 
    Dans “Un pas en avant, deux pas en arrière (1904), Lénine montre qu’un parti peut traverser des crises profondes sans perdre sa raison d’être. Puis, dans “Mieux vaut moins, mais mieux (1923)”, il insiste sur la qualité politique, la formation des militants et la reconstruction patiente du Parti. Autrement dit, une organisation révolutionnaire ne se contente pas de refléter la société. Elle travaille à la transformer.
    C’est aussi toute la démarche de Maurice Thorez lorsqu’il entreprend la reconstruction du PCF dans les années 1930 et dès 1924 avec ses deux papiers de juin 1924 sur l’utilité des cellules d’entreprises. Il ne considère jamais la sociologie du moment comme un destin. Il cherche au contraire à reconstruire une hégémonie populaire par le travail militant, la formation et l’implantation dans le monde du travail.
    Bien sûr, renouer avec le prolétariat contemporain, reconstruire des cellules dans les entreprises, former théoriquement les militants et retrouver une pratique communiste exigeante prendra du temps. Personne ne corrigera plusieurs décennies d’évolution en deux ou trois congrès. Et il faut des personnes aptes.
     
    En définitive, à mon sens, vous partez de la composition actuelle du Parti pour en déduire son avenir. Pour ma part, je tente de partir des contradictions du capitalisme et des possibilités qu’elles ouvrent pour transformer progressivement cette réalité. C’est peut-être là notre véritable divergence de méthode.
    [Certes. Mais qu’est ce que cela veut dire « assumer ses choix » ? Et que fait-on des dirigeants qui ont choisi une orientation fondée sur une analyse erronée, et qui se refusent d’admettre qu’une erreur a été commise ?]
    Je crois que nous touchons ici au véritable sujet. Le critère n’est pas l’infaillibilité. C’est la capacité d’apprendre de l’expérience.
    Pour moi, « assumer ses choix » ne signifie pas simplement reconnaître qu’on s’est trompé. Cela suppose d’expliquer publiquement pourquoi l’analyse d’hier était erronée, ce que l’expérience a appris et pourquoi l’on défend aujourd’hui une autre orientation. L’autocritique n’est pas une humiliation. C’est une exigence politique. En revanche, je ne pense pas que l’erreur suffise, à elle seule, à disqualifier un dirigeant. Sinon, aucun parti révolutionnaire n’aurait survécu à son histoire. Ce qui devient problématique, c’est le refus de tirer les leçons de l’expérience ou de mettre loyalement en œuvre les décisions prises démocratiquement.
     
    Si un dirigeant continue, en pratique, à défendre l’ancienne orientation ou travaille à rétablir une ligne que le congrès a rejetée, alors, oui, la question de son remplacement se pose naturellement. Mais ce n’est pas parce qu’il s’est trompé hier. C’est parce qu’il ne reconnaît plus la souveraineté des choix collectifs du Parti.
    Sans possibilité d’autocritique, il n’y aurait jamais eu de 38ème, puis 39ème et 40ème congrès du PCF. Ce congrès est précisément la preuve qu’un parti peut réviser une orientation à la lumière de l’expérience historique. Et évidemment, cela prend en compte le rapport de force et la composition au sein du parti.
    [Le problème au PCF, c’est que nous avons des maréchaux de la défaite qui ont fait comme s’ils avaient remporté la victoire. Je me souviens encore des rapports présentés après chaque désastre qui expliquaient que la défaite devait être regardé comme une victoire…]
    Je comprends votre image, et je partage l’idée qu’une direction ne peut pas éternellement présenter des reculs comme des succès. Un bilan lucide est indispensable car sans lui, il n’y a ni apprentissage ni reconstruction. Mais, je me méfie d’une lecture qui personnaliserait à l’excès l’histoire du Parti.
    En effet, la « mutation » n’a pas été seulement l’œuvre de quelques dirigeants. Malheureusement, elle s’est aussi développée dans un contexte historique, idéologique et social qui a profondément marqué le Parti lui-même. Les responsabilités existent, mais elles ne dispensent pas d’analyser les causes profondes.
    Pour moi, l’enjeu principal n’est donc pas de désigner des « maréchaux de la défaite », mais de s’assurer que ceux qui exercent aujourd’hui des responsabilités tirent réellement les leçons de cette période. Certains le font sincèrement, d’autres peut-être moins. C’est la pratique qui permettra d’en juger.
    Au fond, je préfère un dirigeant capable d’autocritique à un dirigeant qui prétend n’avoir jamais eu tort. La première attitude ouvre la possibilité de reconstruire alors que la seconde condamne à répéter les erreurs.
     
    [Pouvez-vous me donner un exemple ? Franchement, je n’en connais pas. Le « mouvement collectif » des militants a besoin, pour avoir une traduction politique, de s’incarner dans des directions. Des armées qui gagnent des batailles sans officiers, je n’en connais pas.]
    Si, justement : le 38ème et aussi là le 40ᵉ congrès me paraît en être un exemple.
    La réorientation n’est pas sortie de la seule tête de quelques dirigeants. Le texte a évolué au fil des amendements déposés par les sections, des débats fédéraux et des discussions nationales. Sur plusieurs questions importantes : la réaffirmation du socialisme, le monde multipolaire, les BRICS, la souveraineté, la caractérisation du capitalisme contemporain, le texte final est plus abouti que la base commune initiale.
    Bien sûr qu’un mouvement collectif a besoin d’une direction. Je ne pense pas le contraire. Mais la direction n’est pas extérieure au Parti. Elle est aussi transformée par lui. C’est précisément le rôle d’un congrès.
    Et le PCF a besoin de militants solides et formés pour avancer dans la bonne direction, d’où mon interpellation initiale à votre égard à étudier votre retour comme “acteur” de l’évolution en cours. Autrement, évidemment l’appareil ou la direction sont abandonnés à toutes les turpitudes.
     
    Sinon, il faudrait conclure qu’une direction ne change jamais et qu’un congrès ne sert qu’à entériner des décisions déjà prises. Ce n’est pas ma conception du centralisme démocratique et de la démocratie de parti.
    [Excusez, moi, mais ce discours, je l’ai entendu mille fois pour justifier des choix politiques erronés. Mille fois on m’a expliqué qu’il fallait être « patient », que « Rome ne s’est pas bâtie en un jour », que les désastres d’aujourd’hui annonçaient en fait les victoires du demain.]
    Vous opposez le changement des hommes au changement du Parti, comme si l’un excluait l’autre. Or, pour moi, un matérialiste dialectique dirait que les deux se conditionnent réciproquement.
    En effet, la position marxiste-léniniste est précisément que la ligne politique, l’organisation, les cadres et la formation idéologique se transforment dans un même mouvement. C’est d’ailleurs ce que Maurice Thorez appelait la « bolchevisation » : non pas changer quelques noms, mais reconstruire simultanément le Parti, ses méthodes de travail, son implantation dans les entreprises et sa liaison avec les masses. 
    Je comprends néanmoins votre réserve. Je ne plaide pas pour la patience en elle-même, ni pour attendre qu’une orientation « descende » miraculeusement du sommet. Je pense simplement que la dialectique est plus complexe qu’un simple remplacement d’hommes. Une direction nouvelle est nécessaire lorsqu’une ligne a échoué, mais elle n’est jamais suffisante si le Parti communiste lui-même ne se transforme pas.
    L’exemple du PCC après 1978 est intéressant à ce titre. Deng Xiaoping n’a pas changé le Parti par décret, ni remplacé l’ensemble des cadres en quelques mois. Au contraire. La réorientation, après la phase maoïste ou ultra-gauchiste de 1966-1976 est passée par des débats, des expérimentations, des sessions plénières successives, des rectifications et une reconstruction théorique qui s’est poursuivie pendant plus d’une décennie. La direction a impulsé le mouvement, mais elle s’est aussi appuyée sur une maturation collective du Parti. Je crois que c’est également le sens des derniers textes de Lénine. Dans “Mieux vaut moins, mais mieux” (1923), il insiste bien sur la reconstruction patiente des organisations, la qualité des cadres et le travail idéologique. Il ne réduit jamais la renaissance d’un parti à une simple rotation des dirigeants.
     
    Au fond, je ne crois ni au spontanéisme des militants, ni au sauveur providentiel.
    Un parti communiste se redresse lorsque une orientation juste, une direction capable de la porter et un travail patient de réappropriation par les militants avancent ensemble. C’est plus difficile qu’un changement de personnes, mais c’est aussi beaucoup plus solide.
    [La question que je pose, et qui ne semble pas vous intéresser, c’est de savoir POURQUOI on ne fait pas se bilan. Pourquoi Roussel et ses amis – qui sont probablement aussi intelligents que vous et moi – ne posent pas cette question. Moi, j’ai une réponse : ne pas la poser est un choix politique.]
    Je pense que cette dimension existe et qu’il serait naïf de la nier. Toute organisation produit des inerties, des intérêts et des équilibres internes. Mais je me garderais d’en faire l’unique explication. J’adhère à votre hypothèse politique mais je refuse d’en faire une certitude explicative monocausale. Un parti est aussi traversé par des contradictions politiques, générationnelles et idéologiques. Le 40ᵉ congrès montre d’ailleurs qu’une réorientation est en cours, même si elle reste inachevée. Pour moi, la question n’est donc pas seulement pourquoi le bilan n’a-t-il pas encore été mené ?, mais aussi comment créer les conditions politiques pour qu’il puisse l’être jusqu’au bout ? C’est une tâche militante autant qu’un choix de direction.
    [Ma crainte n’est pas que « l’absence d’autocritique explicite limite la portée de la rupture ». Mon problème, c’est moins l’absence d’autocritique par les intéressés que la décision prise par la direction nationale de ne pas l’exiger. Et c’est un problème grave parce que sans cette exigence, resteront en responsabilité des gens qui n’ont aucune envie de voir un retour du monde du travail, de la lutte des classes, de l’organisation militante et de la discipline de parti.]
    Je comprends votre inquiétude, et je ne pense pas que le « pourquoi » soit une question secondaire. Désolé, si vous l’avez compris ainsi. À mes yeux, il tient largement au rapport de forces réel dans le Parti. Le 40ᵉ congrès n’a pas consacré la victoire d’un courant homogène, mais d’une majorité composite. Cela explique qu’un certain nombre de ruptures aient été engagées sans aller jusqu’au bilan explicite que vous souhaitez.
    C’est d’ailleurs ce que montre le Congrès lui-même. Plusieurs amendements issus de sensibilités différentes ont été intégrés à la base commune, qui a été sensiblement enrichie. J’avais moi-même soutenu un texte alternatif plus critique justement sur la nécessité du bilan, mais je considère que le texte adopté constitue malgré tout une avancée réelle. Si le rapport de forces avait été celui que vous décrivez, le texte « Stratégie communiste » n’aurait pas existé par exemple, les amendements critiques ou d’amélioration n’auraient pas été adoptés et la base commune n’aurait pas autant évolué entre son dépôt et son vote final.
     
    Autrement dit, je ne pense pas que la direction refuse le bilan parce qu’elle l’aurait définitivement exclu.
    Je pense qu’elle est l’expression d’un rapport de forces encore contradictoire. Pour un marxiste, une organisation ne se transforme jamais d’un seul bloc. Elle évolue à travers ses contradictions. La question est donc de poursuivre cette évolution, pas de considérer qu’elle est déjà condamnée parce qu’elle est inachevée. Comprenez bien que je ne crois pas que le 40ᵉ congrès clôt le débat. Je pense qu’il contribue à le rouvrir. C’est précisément parce que le bilan reste inachevé qu’il appartient désormais aux communistes de poursuivre ce travail théorique, politique et organisationnel et de renforcement militant du Parti, intellectuellement et sociologiquement. Une rupture ne se mesure pas seulement à ce qu’elle proclame, mais aussi aux contradictions nouvelles qu’elle met en mouvement. C’est sur ce terrain que se jouera la suite.
    [Et à partir de là, je peux facilement deviner ce qu’ils feront de « l’orientation décidée collectivement ». Et on va vite le voir, quand certains de ces dirigeants appelleront à voter pour Jean-Luc Mélenchon plutôt que pour le candidat désigné collectivement par les communistes.]
    J’ai publié ma position tant sur le site de Regards que sur le blog du camarade Bernard Deschamps, ancien député et militant à Nîmes. 
    Je comprends donc votre inquiétude. Si des responsables devaient demain appeler publiquement à voter pour un autre candidat que celui désigné souverainement par les communistes, cela poserait effectivement un problème politique majeur. Non parce qu’ils auraient le droit d’être minoritaires, mais parce qu’une décision collective engage ensuite tous les responsables : dont le président du groupe à l’Assemblée ou le directeur du journal L’Humanité qui œuvrent ouvertement contre la ligne “Fabien Roussel” et pour LFI.
    C’est précisément le sens du centralisme démocratique auquel j’aspire : liberté complète du débat avant la décision, unité d’action après celle-ci. À mes yeux, un dirigeant ou un élu qui refuserait d’appliquer cette règle se placerait lui-même en contradiction avec le mandat que lui ont confié les communistes. Cela devrait naturellement être pris en compte lorsqu’il s’agit de lui renouveler des responsabilités ou une investiture.
     
    C’est d’ailleurs aussi pour cela que je ne juge pas uniquement les parcours passés. Je regarderai les actes.
    En 2022, malgré ses désaccords, Marie-George Buffet a signé le parrainage de Fabien Roussel et a annoncé qu’elle voterait pour lui. C’est ce type de comportement qui permet à un parti de vivre démocratiquement. À l’inverse, si demain certains choisissaient de ne pas respecter une décision collective, comme Sébastien Jumel ou encore Elsa Faucillon, ils prendraient eux-mêmes la responsabilité de rompre cette discipline.
    [Et vous pensez qu’elles le seront ? Vraiment ?]
    Je ne le sais pas. Mais je sais une chose : si nous partons du principe qu’aucune décision collective ne sera jamais appliquée, alors il n’y a plus de parti, seulement du fatalisme. Le centralisme démocratique n’est pas une garantie automatique. C’est une exigence que les militants doivent faire vivre. C’est ma position.
    A ce stade, le centralisme démocratique n’est malheureusement pas encore rétabli. Je souhaite qu’il le soit.
    Vous glissez vers une forme de déterminisme en ayant vu le poisson pourrir par la tête. La formule d’Antonio Gramsci “cahiers de prison” (1929) me paraît juste : “Je suis pessimiste par l’intelligence mais optimiste par la volonté“. Ayons de la volonté, camarde Descartes ! De la volonté, encore de la volonté, toujours de la volonté ! Dans “Mieux vaut moins, mais mieux” (1923), Lénine ne dit jamais :  les appareils sont mauvais, donc rien n’est possible. Il dit plutôt que les appareils sont imparfaits, qu’il faut donc les transformer par un travail politique exigeant. C’est précisément cette différence entre une critique révolutionnaire et un scepticisme qui se contente de constater les blocages.
    [Et qu’est ce qu’on fait avec ceux qui ne respectent pas ces sages principes ? Vous ne pouvez pas échapper à la question des sanctions. La règle sans sanction ne sert à rien.]
    Je ne pense pas éluder pas cette question. Si un responsable refuse publiquement d’appliquer une décision souveraine du Parti communiste français, cela doit avoir des conséquences politiques. Pas de nouvelle investiture, pas de nouvelles responsabilités, et, lorsque c’est possible statutairement, retrait des mandats exercés au nom du Parti. Notre “centralisme démocratique” ne doit être pas un simple conseil de bonne conduite, sans aucun effet en cas de violation ou de manquement. Soutenir un autre candidat est une faute.
     
    Après, j’ajouterai une chose avec un sourire. Si des communistes exigeants comme vous revenaient militer, je pense que l’impunité reculerait plus vite. En effet, un parti ne se redresse pas seulement par ses dirigeants. Pas de tribun. Il se redresse par les militants qui décident d’y mener le combat politique.
    Comprenez, je rejette profondément l’analyse trotskiste qui laisse entendre les masses ont raisons, la base militante sont de “bons canards” mais les chefs ou la direction sont/est pourrie(s) car “bureaucratique” etc. La responsabilité des cadres est une chose et évidemment elle doit être forte. Mais, chaque militant est aussi responsable et n’est pas un corps étranger. Il est une cellule et c’est bien le collectif à la base qui oriente. 
    [Je ne sais pas que Roussel ait demandé à la commission en question de se pencher sur son cas. Alors, comment voulez-vous que je puisse croire à la sage injonction contenue dans le texte du 40ème congrès sur le respect des décisions majoritaires ?]
    Votre interrogation est légitime. Mais je distingue la règle et son application. Le 39ᵉ congrès du PCF a réaffirmé un principe que beaucoup considéraient perdu. À nous maintenant d’exiger qu’il soit effectivement appliqué. Sinon, il ne resterait que le cynisme ou la résignation, et je ne crois ni à l’un ni à l’autre. Au fond, notre divergence ou nuance est toujours la même. Vous raisonnez à partir de l‘état présent des contradictions et en déduisez ce qui arrivera. Je raisonne à partir du rapport de forces en mouvement. C’est une différence de méthode, presque une différence entre une lecture statique et une autre dialectique.
    J’admire votre intelligence. Mais, elle est naturellement pessimiste ce qui est bien normal vu la situation. Je comprends aussi par votre forte expérience que votre réserve de “volonté” a été épuisée et donc vos doutes.
    [Bien entendu. Mais comme je vous l’ai expliqué, on ne peut pas traiter de la même manière une période dont les acteurs sont encore avec nous, et une période dont les participants n’ont plus de poids politique.]
    Je suis d’accord. Tant que les acteurs sont là, le bilan est un enjeu politique. Ma seule nuance issue du matérialisme historique est qu’il doit aussi porter sur les mécanismes et les orientations, pas uniquement sur les personnes. C’est à cette condition qu’il devient réellement utile pour reconstruire le Parti.
    [Merci. J’aimerais un jour écrire un véritable texte sur cette question qui permette de l’incorporer comme outil de réflexion marxiste dans l’analyse des communistes.]
    Je le pense aussi. C’est un chantier théorique important, à condition que cette notion demeure un outil du matérialisme historique et non une explication sociologique autonome. Ce sera peut-être un débat du 41ᵉ congrès. Pour ma part, je réfléchis à ce que j’appelle provisoirement un « matérialisme institutionnel », soit une tentative d’analyser comment les institutions, produites par les rapports sociaux, acquièrent une autonomie relative et agissent en retour sur les rapports de force, sans jamais se substituer à l’analyse de classe et son des outils pour aller vers le socialisme par des instituions nouvelles dans nos “démocraties”.
    [Franchement, je ne vois pas très bien ce que vous voulez dire avec cette question « d’équilibre ». Par contre, je suis à 100% d’accord lorsque vous parlez d’une organisation avec es militants « réellement formés ». Parce que tout commence par là. Si les « mutants » ont voulu pousser vers la sortie les vieux militants et les remplacer par des « nouveaux » (je reviens à la formule de Marie Pierre Vieu) c’est précisément parce qu’on peut faire prendre à des « nouveaux » non formés des vessies pour des lanternes sans trop se fouler, ce qui était déjà plus difficile avec les vieux militants formés par l’appareil militant pré-Hue.]
    Je pense que nous sommes finalement assez proches sur l’importance de la formation militante. Là où j’apporte une nuance, c’est sur la notion effectivement d’équilibre. Je ne parle pas d’un compromis entre discipline et démocratie, mais de leur articulation. Une organisation communiste ne peut pas seulement corriger les erreurs de ses dirigeants après coup. Elle doit former des militants capables d’analyser, de débattre, de contrôler et de faire vivre collectivement une orientation. Sans cette vie politique interne, même les meilleures règles peuvent devenir simplement administratives. Sur ce point, je vous rejoins d’ailleurs. La faiblesse de la formation marxiste(-léniniste), voire de l’histoire républicaine et socialiste française, a facilité certaines évolutions idéologiques. Mais la solution n’est pas seulement de retrouver les anciens militants. L’enjeu est de reconstruire une génération militante formée, organisée et capable de transformer le réel.
    [Et donc j’en déduis qu’il y a bien une « domination » des parents sur les enfants, puisque ceux-ci disposent d’un « pouvoir d’imposer leurs intérêts, notamment par le contrôle de ressources essentielles ». J’ai bien compris ? Dans ce contexte, comment imaginez-vous de lutter contre cette « domination » ?]
    Toute asymétrie de pouvoir n’est pas nécessairement une domination sociale au sens marxiste.
    La relation parent-enfant comporte évidemment une asymétrie de capacité, de responsabilité et d’autorité. Mais elle n’est pas fondée sur l’exploitation d’un groupe par un autre, ni sur l’appropriation d’un travail ou d’une richesse produite par celui qui est dominé. Au contraire, l’objectif de l’autorité parentale est normalement l’émancipation progressive de l’enfant, soit aider un être dépendant à devenir autonome.
    Je pense par conséquent qu’il faut distinguer plusieurs formes d’asymétrie : ce que ne fait pas les prétendues “féministes (pseudo) matérialistes” par exemple par réductionnisme sociologique. En effet, une relation où l’un dispose momentanément d’une responsabilité supérieure n’est pas automatiquement une domination au sens d’un rapport social d’exploitation. La relation parent-enfant repose effectivement sur une inégalité de situation. Mais, l’enfant dépend de l’adulte. Cette responsabilité n’a pas pour finalité de maintenir l’enfant dans une position subordonnée. Elle vise précisément à lui permettre de devenir autonome. Ce n’est pas statique. C’est une contribution à l’évolution : une responsabilité de l’Etat (PMI, etc.) et des parents. C’est le sens premier de l’autorité parentale. Le mot autorité vient du latin auctoritas, liée à augere : augmenter, faire grandir. L’autorité n’est donc pas le contraire de la liberté. Elle peut être ce qui permet l’accès à la liberté. C’est très différent de l’autoritarisme, qui impose une volonté sans chercher l’émancipation de celui auquel il s’adresse. Le marxisme (matérialisme dialectique et historique) ne combat pas toute hiérarchie ou toute différence de fonction. Il analyse les rapports sociaux dans lesquels certaines asymétries deviennent des mécanismes de reproduction d’un pouvoir de classe. La domination sociale, dans une analyse marxiste, renvoie à autre chose : un rapport durable où un groupe s’approprie les conditions d’existence, le travail ou les ressources d’un autre groupe. Confondre autorité éducative et domination de classe (ou assimiler l’autorité éducative à une domination sociologique ; par exemple liée au genre) revient à effacer une distinction essentielle entre accompagner une émancipation et maintenir une exploitation.
    [Mais le simple fait d’être un « être social » implique une aliénation…]
    Vous connaissez en plus mon aversion du trotskisme, ce gauchisme anti léniniste. Une différence avec les lectures gauchistes très marquées par l’idée d’une aliénation généralisée est qu’une approche marxiste-léniniste-stalienne insiste elle davantage sur les médiations concrètes : classe, production, organisation collective, institutions ; et sur la capacité des hommes à transformer historiquement ces conditions.
    A mon sens, il faut éviter une lecture qui ferait de toute relation non choisie une oppression. C’est une pente que l’on retrouve parfois dans certaines lectures contemporaines très individualisées de l’émancipation.
    Je pense que votre remarque ouvre néanmoins un point théorique intéressant, mais qu’elle risque de conduire à une confusion entre conditionnement social et domination sociale. Dans une perspective marxiste-léniniste, il faut effectivement reconnaître que l’être humain est un être social et qu’il ne part jamais d’une liberté abstraite. Il naît dans une langue, une culture, une époque, des rapports sociaux déjà constitués. Aussi, les individus font leur histoire, mais dans des conditions qu’ils n’ont pas choisies.
    Mais cela ne signifie pas que toute détermination sociale soit une aliénation au sens d’un rapport d’exploitation. Sinon, on arriverait à une conception très abstraite où toute transmission, toute institution, toute culture deviendrait nécessairement oppressive. Or, pour Marx, Lénine et donc aussi Staline et Mao ou Ho Chi Minh l’objectif n’est pas de sortir de toute médiation sociale, ce qui serait impossible,  mais de transformer les rapports sociaux qui empêchent l’être humain de développer pleinement ses capacités.
    C’est justement là que la distinction entre aliénation et socialisation est importante. La langue que je reçois de ma famille n’est pas une domination. Elle est une condition de mon accès au monde. En revanche, lorsque le travailleur est séparé des moyens de production, du produit de son travail et de la maîtrise collective de l’organisation sociale, il y a un rapport d’aliénation lié à un rapport de classe !
    Michel Clouscard est justement intéressant ici, car il montre que la société capitaliste ne fonctionne pas seulement par contrainte directe, mais aussi par intégration culturelle des individus dans des rapports sociaux qui reproduisent le système. Mais précisément, il ne considère pas toute influence sociale comme une domination. Il analyse des mécanismes historiques précis de reproduction du capitalisme.
     
    De même, Lucien Goldmann a élaboré la notion de “conscience possible”. Les individus ne pensent jamais en dehors de leur époque et de leur groupe social, mais cette conscience peut évoluer lorsqu’elle entre en contradiction avec la réalité vécue. La tâche politique, particulièrement par le militantisme dans un parti communiste, est donc de transformer la conscience, pas de supposer que toute conscience située est aliénée.
    [Autrement dit, pour vous le fait qu’un individu contrôle les faits et gestes d’un autre peut être ou ne pas être un rapport de « domination », selon quelle est la « finalité » que le premier individu poursuit ? Ainsi, le rapport de domination devient purement subjectif…]
    Vous me cherchez par votre maïeutique gauchiste de rapport de “domination” ! En effet, l’émancipation marxiste ne consiste pas à supprimer toute autorité ou toute médiation, mais à supprimer les rapports sociaux qui transforment certaines fonctions en mécanismes de pouvoir permanent et d’exploitation. Sinon, on tombe dans une conception où toute transmission devient suspecte et où toute organisation collective serait potentiellement oppressive. Or, un parti, un syndicat, une école ou une société socialiste ont nécessairement besoin de formes d’organisation, de responsabilité et donc d’autorité, mais bien évidemment d’une autorité contrôlée démocratiquement et orientée vers l’émancipation collective.
    Je pense donc qu’il y a un malentendu. Je ne dis pas que la domination dépend simplement de la bonne intention de celui qui exerce une autorité. Une analyse matérialiste ne s’arrête évidemment pas aux intentions individuelles. Elle regarde les rapports sociaux, les structures et les effets produits.
    Je dis simplement qu’il faut distinguer autorité et domination.
    Une autorité peut comporter une asymétrie de pouvoir sans être un rapport d’exploitation ou de dépossession. La question n’est donc pas seulement « qui contrôle ? », mais « dans quel rapport social cette capacité s’exerce-t-elle, au bénéfice de quelle autonomie ou de quelle reproduction sociale ? ».
    L’autorité éducative, par exemple, vise normalement à rendre l’autre progressivement autonome. Au contraire, la domination de classe vise au contraire à maintenir un rapport social, donc à le produire et à le reproduire, où certains disposent des moyens d’existence et d’appropriation du travail des autres.
    [Mais dans ce cas, le rapport entre les professeurs et les élèves est bien un rapport de domination…]
    J’insiste car vous insister. Le point faible de votre raisonnement est qu’il transforme toute asymétrie institutionnelle en rapport de domination. C’est précisément une confusion. Vous élargissez tellement la notion de pouvoir qu’elles perdent la capacité à distinguer des rapports sociaux de nature différente.
    Une asymétrie de fonction ou de savoir n’est pas automatiquement un rapport de domination. Le professeur dispose d’une autorité institutionnelle et d’un savoir qu’il transmet, mais il ne constitue pas un groupe social qui s’approprie les conditions d’existence des élèves : sauf peut-être les “mandarins” à l’Université avec les thésards. Par conséquent, assimiler toute relation asymétrique à une domination revient à une lecture très proche de certains courants gauchistes qui confondent pouvoir, autorité et exploitation. Une analyse matérialiste réaliste doit au contraire distinguer les rapports sociaux selon leur fonction historique : transmettre un savoir pour développer l’autonomie n’est pas comparable à exploiter le travail d’une classe.
    Dans une analyse marxiste-léniniste thorézienne qui a pourtant longtemps présidé à l’analyse du PCF avant le révisionnisme, la domination de classe n’est pas seulement une relation où l’un « décide » et l’autre « obéit ». Elle repose sur une structure sociale d’appropriation, notamment du produit du travail. C’est ce critère qui permet de ne pas mettre sur le même plan un professeur, un parent, un médecin et un capitaliste.
    [Et de ce fait, nous sommes bien aliénés. Marx même parle du « poids » des générations mortes sur les vivants…]
    Je pense qu’il faut distinguer détermination historique et aliénation. Marx écrit effectivement dans “Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (1852) que « les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans des conditions choisies par eux-mêmes ». Le poids des générations passées désigne le fait que nous héritons d’un monde social déjà constitué, pas que tout héritage social est une aliénation.
    Une langue, des connaissances ou des techniques héritées sont aussi les conditions par lesquelles l’être humain développe ses capacités et peut transformer le réel. L’aliénation marxiste renvoie à des rapports sociaux précis, notamment lorsque l’activité humaine échappe aux producteurs et se retourne contre eux.
    Comme l’a montré Lucien Goldmann, la conscience humaine est toujours une conscience située historiquement et socialement. Mais cette situation n’est pas une prison. Bien au contraire. Elle est le point de départ à partir duquel une conscience individuelle et aussi collective peut se former et agir sur le monde.
    Comprenez que ma ligne (anti gauchiste) postule que le matérialisme historique n’est pas une philosophie de la libération de toute détermination. C’est une théorie de la transformation consciente des déterminations historiques. C’est une différence majeure avec certaines approches gauchistes (trotskistes, féminisme matérialiste, etc.) qui finissent par voir dans toute médiation sociale une oppression potentielle.
    [C’est pas ce que dit Marx dans la formule que j’ai cité plus haut. Au contraire, Marx postule que les générations ne peuvent pas « s’émanciper » des générations antérieures, que leur aliénation est consubstantielle à la condition humaine.]
    Vous êtes passé au post-modernisme ?! Je pense que nous faisons une différence d’interprétation importante.
    Vous absolutisez une formule de Marx pour en faire une définition générale de la condition humaine, alors que Marx l’inscrit dans une analyse historique concrète.
    Dans “Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (1852), Marx ne dit pas que l’aliénation est consubstantielle à la condition humaine. Il dit que les hommes héritent de conditions historiques qu’ils n’ont pas choisies.
    Mais hériter d’un monde social n’est pas en soi une aliénation. C’est aussi ce qui permet la transmission des savoirs, de la culture et des capacités humaines accumulées. Pour Karl Marx, la question n’est donc pas de s’émanciper de toute génération antérieure, ce qui serait impossible, mais de transformer les rapports sociaux hérités lorsque ceux-ci deviennent des puissances étrangères qui dominent les hommes.
    Sinon, on transforme le matérialisme historique en une philosophie de la fatalité (anthropologique), alors qu’il est précisément une théorie de la transformation consciente du monde.
    Je mets cela sur le compte de votre brillante intelligence et du pessimiste qui va avec. Mais Descartes de la volonté optimiste, que diable !
    Comprenez bien Marx distingue une condition historique  (nous sommes des êtres sociaux héritiers d’un monde existant) d’un rapport social aliéné (des créations humaines qui échappent aux producteurs et les dominent). C’est cette distinction qui permet de conserver une perspective révolutionnaire. Si toute transmission est aliénation, alors toute société humaine est condamnée à l’aliénation éternelle Ce n’est plus une perspective marxiste de transformation, mais une forme de pessimisme anthropologique.
    Lénine, dans « Les tâches des unions de la jeunesse » (1920), explique que le prolétariat ne peut pas créer une culture nouvelle à partir de rien. Il doit assimiler de manière critique les acquis culturels produits par les générations précédentes, y compris ceux issus de la société bourgeoise. Cela montre bien que toute transmission n’est pas une aliénation. La question marxiste n’est pas de savoir si nous recevons quelque chose d’un héritage social, c’est inévitable,  mais si nous en sommes les héritiers actifs capables de le transformer. L’émancipation ne consiste pas à sortir de toute transmission. Elle consiste à reprendre possession collectivement des productions humaines pour les mettre au service du développement humain.
    Antonio Gramsci, dans les “Cahiers de prison, montre que toute classe sociale hérite d’une langue, de concepts, de traditions et d’un « sens commun » élaborés historiquement. La tâche d’une classe révolutionnaire n’est pas de partir d’un vide culturel ou d’une “cancel culture” promue par le gauchisme impérialiste, mais de construire une nouvelle hégémonie en transformant ce sens commun.
    Comprenez que je ne peux pas du tout vous suivre que “l’aliénation serait consubstantielle”. 
    Une conception où toute transmission serait aliénation risque paradoxalement de rendre impossible le projet révolutionnaire lui-même. Un parti communiste, une conscience de classe ou une culture socialiste sont eux-mêmes des transmissions historiques : Marx reçoit Hegel et l’économie classique, Lénine reçoit Marx, Gramsci reçoit Lénine, etc. La rupture révolutionnaire n’est pas un commencement absolu. C’est une transformation consciente d’un héritage historique et non d’une aliénation liée à la condition humaine. 
    [Vous oubliez que les femmes de 1945 n’étaient pas les femmes de 1900. Avec la première guerre mondiale, les femmes sont sorties de leur cuisine et allées dans les champs et les usines pour remplacer les hommes partis sur le front. La seconde guerre mondiale a renforcé cette transformation. Vous ne pouvez pas déduire du vote de 1945 que les radicaux avaient tort un demi-siècle plus tôt.]
    Je pense par conséquent qu’il faut éviter une lecture trop mécanique du suffrage féminin. Une partie des républicains radicaux de la fin du XIXᵉ siècle craignaient que l’entrée des femmes dans la citoyenneté politique conduise à un vote massif influencé par l’Église. Cette inquiétude reposait pourtant sur une vision très simplificatrice des femmes comme catégorie politique homogène. A mon sens, c’est erroné.
    Ils n’étaient pas nécessairement « antiféministes » au sens contemporain. Beaucoup étaient favorables à l’émancipation des femmes mais pensaient effectivement que l’influence sociale de l’Église catholique constituait un obstacle. Leur erreur d’analyse était surtout de confondre une influence culturelle existante avec une détermination politique automatique. A leur décharge, ils n’étaient pas marxistes. En effet, les conditions sociales influencent les comportements, mais elles ne les enferment jamais totalement. La politique existe précisément parce que les hommes et les femmes peuvent agir sur ces conditions.
     
    L’expérience historique a montré le contraire. Dans les pays pionniers du suffrage féminin, comme la Nouvelle-Zélande (1893), l’Australie (1902) ou la Finlande (1906), il n’y a pas eu de basculement automatique vers les forces conservatrices. En Finlande, les premières élections avec participation féminine ont vu l’élection de nombreuses femmes issues de différents courants, y compris socialistes.
    J’insiste, permettez moi : aux élections finlandaises de 1907, qui sont les premières élections au suffrage universel véritable (hommes et femmes pouvant voter et être élus), le Parti social-démocrate devient le premier parti du pays avec 80 sièges sur 200. Les femmes participent pleinement à cette dynamique : 19 femmes sont élues, dont une majorité issue du Parti social-démocrate. L’élargissement du corps électoral aux femmes a surtout renforcé les forces déjà implantées dans les classes populaires notamment le mouvement social-démocrate finlandais. Autrement dit, l’histoire du suffrage féminin montre justement les limites d’une analyse purement sociologique ou culturaliste. Les femmes n’ont pas voté comme un bloc déterminé par leur sexe ou par leur supposée proximité avec la religion. En Finlande en 1907, première grande expérience européenne de suffrage féminin, l’élargissement démocratique a largement profité au mouvement social-démocrate, déjà enraciné dans les classes populaires. Ce n’est pas le fait d’être une femme qui détermine mécaniquement un vote. Ce sont les rapports sociaux, les expériences collectives et l’organisation politique qui construisent une conscience politique. 
    En France également, il faut rappeler que les femmes n’ont pas attendu 1945 pour être des actrices sociales. Elles travaillaient déjà dans l’agriculture, les manufactures, les ateliers, le commerce ou les activités industrielles. La Commune de Paris l’avait déjà montré avec Louise Michel, Élisabeth Dmitrieff et l’Union des femmes. Les femmes pouvaient porter une conscience politique et sociale avant même de disposer du droit de vote. La Première Guerre mondiale a accéléré certaines transformations, mais elle ne les a pas créées. En 1945, le vote féminin proposé par le PCF traduit une évolution sociale et politique déjà engagée.
    Une analyse matérialiste consiste justement à ne pas réduire les individus à une catégorie abstraite. Les femmes, comme les hommes, sont traversées par des rapports sociaux, des appartenances de classe, des expériences professionnelles et territoriales. Elles n’ont donc jamais constitué un bloc électoral uniforme.
    A mon sens, la crainte d’un vote féminin naturellement conservateur des républicains radicaux relevait finalement d’un réductionnisme sociologique. Elle transformait une réalité sociale complexe en un mécanisme automatique: la peur du curé. L’histoire a montré que l’émancipation politique ne produit pas des comportements prédéterminés. Elle ouvre un espace de lutte et de construction collective.

    [Mais l’étaient-ils ? Les femmes étaient privées de certains droits civiques, juridiques ou économiques. Mais elles en avaient d’autres, dont les hommes étaient privés. Par exemple, celui de ne pas aller à la guerre. Vous m’accorderez que c’est un avantage non négligeable…]
    Descartes, en vous lisant, je me dis que vous êtes passés du côté de nos “féministes matérialistes” de choc ! Vous assimilez des obligations imposées par un ordre social (comme la conscription masculine) à des droits politiques et économiques structurels. Or ce ne sont pas des catégories équivalentes.
    Je pense que la difficulté vient d’une confusion entre deux niveaux d’analyse : celui des rapports concrets dans une sphère particulière et celui de la place occupée dans l’ensemble des rapports sociaux.
    Une femme pouvait disposer d’une autorité réelle dans le foyer, comme votre grand-mère, gérer l’économie domestique, prendre des décisions importantes pour la famille et exercer une influence déterminante sur l’éducation des enfants. Cela effectivement est une réalité historique qu’il ne faut pas nier. Mais cette autonomie relative dans une sphère donnée ne signifie pas nécessairement une égalité sociale générale.
    C’est précisément ce que permet de comprendre l’analyse marxiste (communiste thorézienne classique) non infantile ou gauchiste. Il faut distinguer la capacité d’action d’un individu dans un cadre déterminé et la structure sociale globale dans laquelle cette action s’inscrit. Une fonction, une compétence ou une influence ne constituent pas automatiquement une domination ou une oppression infame. Mais inversement, l’existence de marges d’autonomie ne suffit pas à démontrer l’absence de rapports sociaux inégaux.
    C’est ainsi qu’Alexandra Kollontaï est particulièrement intéressante, d’un point de vue marxiste, sur ce sujet car elle refuse deux réductions symétriques. Elle critique d’abord une vision bourgeoise de l’émancipation qui se limiterait à l’obtention de droits formels, comme si l’égalité juridique suffisait à transformer les conditions matérielles d’existence. Mais elle refuse également une vision économiciste qui ferait de la femme uniquement une victime passive, dépourvue d’initiative et de capacité d’action historique.
    Pour la bolchévique Alexandra Kollontaï, l’émancipation véritable suppose une transformation globale : celle des rapports de production, car l’indépendance économique est une condition essentielle ; mais aussi celle des rapports familiaux, des normes culturelles et de la place sociale reconnue aux femmes. La question n’est donc pas seulement de savoir qui commande dans le foyer, mais comment une société organise la reproduction sociale, la division des tâches et l’accès aux différentes fonctions sociales.
    C’est pourquoi votre exemple de la conscription masculine ne suffit pas à inverser l’analyse. Tout comme la réponse des féministes matérialistes à répliquer que la femme joue aussi sa vie à chaque accouchement…
    Les hommes des classes populaires subissaient eux aussi des contraintes historiques fortes, notamment l’exploitation économique et bien sûr les obligations militaires. Ils ne pouvaient pas s’y soustraire par un remplaçant. La question marxiste n’est pas d’établir une compétition entre les contraintes vécues par les uns et les autres, mais de comprendre les rapports sociaux qui organisent collectivement ces situations.
     
    L’approche dialectique consiste justement à tenir ensemble ces deux dimensions : reconnaître que les femmes ont toujours été des sujets actifs, capables d’autorité, d’organisation et de résistance ; tout en analysant les limites historiques qui empêchaient leur pleine participation égalitaire à l’ensemble de la vie sociale. A mon sens, c’est cette articulation entre autonomie réelle et structures sociales qui permet d’éviter à la fois le réductionnisme bourgeois et le réductionnisme économiciste.
    L’évolution récente confirme justement cette approche. Aujourd’hui, les femmes participent comme les hommes à la journée de défense et de citoyenneté et peuvent accéder aux carrières militaires. Cela ne signifie pas que les contraintes historiques ont été imaginaires. Cela montre que les rapports sociaux évoluent et peuvent être transformés. La question n’est donc pas de comparer les avantages ou les désavantages individuels, mais de comprendre comment une société organise historiquement la répartition des fonctions, des pouvoirs et des contraintes. Un rapport social ne se mesure pas seulement à l’influence d’un individu dans une relation particulière, mais à sa place dans l’ensemble de l’organisation sociale. C’est précisément ce qui distingue l’analyse marxiste d’une lecture simplement morale ou sociologique de certaines féministes. Il ne s’agit pas de désigner abstraitement des dominants et des dominés, mais de comprendre comment les rapports sociaux se constituent, se reproduisent et peuvent être transformés.
     

    • Descartes dit :

      @ Lafleur

      [En revanche, je me méfie d’une autre tentation : considérer qu’une erreur passée condamnerait définitivement un militant. Des conversions sont sincères, d’autres opportunistes ; c’est à l’épreuve des faits qu’on les distingue.]

      L’épreuve des faits arrive trop tard. On ne peut pas laisser aux responsabilités des dirigeants qui ont commis des erreurs désastreuses en espérant que cette fois-ci les « faits » les justifieront. Une erreur passée ne condamne personne… à condition qu’elle soit admise et corrigée. Et si elle ne condamne pas un militant, ce n’est pas tout à fait la même chose pour un dirigeant, qui de par ses responsabilités a des comptes à rendre.

      [Comme le rappelait Staline à propos des « capitulards », on ne juge pas un communiste seulement à ce qu’il a soutenu hier, (…)]

      Non, pas « seulement », mais tout de même…

      [Mais, à mon sens d’où le probable décalage entre nous, en politique, la question décisive, selon moi, n’est jamais : “Qui étais-tu ?”, mais : “Quelle ligne défends-tu aujourd’hui et la mets-tu loyalement en œuvre ?”]

      Effectivement, on est en décalage. Pour moi, savoir d’où vient quelqu’un permet de prévoir assez fidèlement où il va. Voyez-vous, je crois à la profondeur des engagements. Et si tel ou tel dirigeant s’est engagé pour la « mutation », j’en déduis qu’il était profondément convaincu de ce qu’il faisait. Et une conviction profonde ne change pas du jour au lendemain sans qu’il y ait un véritable processus critique. Alors, je peux pardonner celui qui non seulement reconnaît l’erreur, mais explique comment il en est arrivé à s’en convaincre que c’en était une. Mais celui qui avant-hier était huiste, hier était laurencien, et aujourd’hui je jure que par Roussel sans jamais expliqué pourquoi il a changé d’avis, celui-ci est prima facie un opportuniste.

      [Je vous rejoins donc sur l’essentiel. Une responsabilité politique implique un devoir d’explication.]

      Tout à fait. Mais si nous sommes d’accord sur ce point en théorie, vous ne semblez tirer aucune conclusion en pratique, puisqu’il ne semble pas que le maintien aux responsabilités de dirigeants qui n’ont rien expliqué – ou même qui ont refusé de le faire – ne semble pas vous gêner outre mesure, à condition que leur « pratique » aujourd’hui soit conforme.

      [Toutefois, dans la tradition communiste, ce n’est pas d’abord la question des personnes qui est décisive, mais celle de la ligne.]

      C’est ce qu’on explique aux militants. Mais c’est là une fiction. Les personnes sont importantes, surtout depuis que les dirigeants se permettent de s’asseoir royalement sur les votes de congrès ou les décisions militantes.

      [Un dirigeant qui évolue sincèrement et met désormais son expérience au service de la nouvelle orientation peut être utile au Parti.]

      Et un dirigeant qui fait semblant d’avoir évolué peut être extraordinairement nuisible. Comme je n’ai pas de « sincéromètre » disponible, comment puis-je savoir si je suis dans un cas ou dans l’autre ? Réponse : en exigeant que le dirigeant m’explique POURQUOI il a évolué, et quel a été son cheminement intellectuel. Et celui qui refuse cette analyse critique doit être écarté.

      [Dans “Un pas en avant, deux pas en arrière“ (1904), Lénine montre qu’un parti peut traverser des crises profondes sans perdre sa raison d’être. Puis, dans “Mieux vaut moins, mais mieux (1923)”, il insiste sur la qualité politique, la formation des militants et la reconstruction patiente du Parti. Autrement dit, une organisation révolutionnaire ne se contente pas de refléter la société. Elle travaille à la transformer.]

      Je suis tout à fait d’accord avec ces références. Mais il faut connaître les limites de ce qu’on fait. Aujourd’hui, les conditions objectives pour transformer la société radicalement n’existent pas. C’est pourquoi le travail d’un communiste est de préparer le parti, d’en faire un outil pour pourvoir gagner les combats qu’il est possible de gagner aujourd’hui, et pour pouvoir saisir l’opportunité lorsque les conditions objectives seront là. L’insistance de Lénine sur la qualité politique, la formation des militants et la reconstruction de l’organisation est pertinente, mais il faut être conscient que Lénine écrit cela alors que le processus révolutionnaire est en marche. Ce n’est pas le cas, loin de là, aujourd’hui.

      [En définitive, à mon sens, vous partez de la composition actuelle du Parti pour en déduire son avenir.]

      Pas tout à fait. Je pars de la composition actuelle du Parti pour en déduire les limites de l’exercice, les contraintes auxquels les projets de reconstruction vont buter. Après, selon la stratégie choisie et la rigueur avec la quelle on la met en œuvre, on pourra aller plus ou moins loin.

      [Pour moi, « assumer ses choix » ne signifie pas simplement reconnaître qu’on s’est trompé. Cela suppose d’expliquer publiquement pourquoi l’analyse d’hier était erronée, ce que l’expérience a appris et pourquoi l’on défend aujourd’hui une autre orientation. L’autocritique n’est pas une humiliation. C’est une exigence politique.]

      Oui, on est d’accord. Mais je repose ma question : que fait-on des dirigeants qui refusent toute explication ? Parce que une « exigence » sans sanction à la clé n’a aucun effet pratique.

      [Si un dirigeant continue, en pratique, à défendre l’ancienne orientation ou travaille à rétablir une ligne que le congrès a rejetée, alors, oui, la question de son remplacement se pose naturellement.]

      Je n’ai pas l’impression qu’elle « se pose », naturellement ou pas. On maintient en place des dirigeants et des élus qui continuent à contester publiquement la ligne que le congrès a rejeté, et qui bientôt appelleront à voter pour un autre candidat que celui du Parti. Encore une fois, on fait quoi ?

      [En effet, la « mutation » n’a pas été seulement l’œuvre de quelques dirigeants. Malheureusement, elle s’est aussi développée dans un contexte historique, idéologique et social qui a profondément marqué le Parti lui-même. Les responsabilités existent, mais elles ne dispensent pas d’analyser les causes profondes.]

      Il y a dans la politique une dimension symbolique. Vichy, ce n’était pas Pétain tout seul, ni même principalement. Il n’empêche que pour bien marquer la rupture, il a fallu qu’il finisse sa vie à l’île d’Yeu. Quand Laurent reste président du comité national après le 38ème congrès, ce n’est pas parce qu’il peut apporter quelque chose au Parti, c’est parce qu’il fallait rassurer les « mutants » en minimisant un peu la portée de la rupture – et accessoirement parce que le rapport de force ne permettait pas de le virer.

      [Pour moi, l’enjeu principal n’est donc pas de désigner des « maréchaux de la défaite », mais de s’assurer que ceux qui exercent aujourd’hui des responsabilités tirent réellement les leçons de cette période. Certains le font sincèrement, d’autres peut-être moins. C’est la pratique qui permettra d’en juger.]

      Autrement dit, vous laissez tout le monde opérer le malade, et ensuite vous donnez le diplôme de chirurgien en fonction du résultat de l’intervention ? Vaut mieux pas être dans la peau du malade. Non, l’affaire est trop sérieuse pour opérer par essai et erreur. Ces dirigeants ont eu l’occasion de montrer leurs capacités d’analyse et d’action sur des situations concrètes. Ils ont fait de mauvaises analyses, et conduit des politiques erronées. Il est irrationnel de leur donner une deuxième opportunité… à moins qu’ils expliquent de façon cohérente pourquoi ils ne sont pas susceptibles de faire demain les mêmes erreurs qu’hier.

      [Au fond, je préfère un dirigeant capable d’autocritique à un dirigeant qui prétend n’avoir jamais eu tort.]

      Moi aussi. Mais voyez-vous, parmi les « mutants », j’ai du mal à trouver un seul exemple…

      [« Pouvez-vous me donner un exemple ? Franchement, je n’en connais pas. Le « mouvement collectif » des militants a besoin, pour avoir une traduction politique, de s’incarner dans des directions. Des armées qui gagnent des batailles sans officiers, je n’en connais pas. » Si, justement : le 38ème et aussi là le 40ᵉ congrès me paraît en être un exemple. La réorientation n’est pas sortie de la seule tête de quelques dirigeants.]

      Non, mais elle n’aurait pas eu lieu sans eux. Vous, qui êtes un lecteur attentif de Lénine, vous devenez spontanéiste ?

      [Et le PCF a besoin de militants solides et formés pour avancer dans la bonne direction, d’où mon interpellation initiale à votre égard à étudier votre retour comme “acteur” de l’évolution en cours. Autrement, évidemment l’appareil ou la direction sont abandonnés à toutes les turpitudes.]

      J’ai bien compris votre interpellation, et je vous ai répondu : je ne suis pas contre une forme de « retour », dans des conditions bien définies. Je suis parti sans le vouloir, je ne reviendrai pas sans qu’on m’appelle.

      [Vous opposez le changement des hommes au changement du Parti, comme si l’un excluait l’autre. Or, pour moi, un matérialiste dialectique dirait que les deux se conditionnent réciproquement.]

      C’est bien mon point : on me parle du changement du Parti, mais je vois que les mêmes hommes sont toujours là…
      [Je pense qu’elle est l’expression d’un rapport de forces encore contradictoire. Pour un marxiste, une organisation ne se transforme jamais d’un seul bloc. Elle évolue à travers ses contradictions. La question est donc de poursuivre cette évolution, pas de considérer qu’elle est déjà condamnée parce qu’elle est inachevée.]

      Condamnée non. Mais sérieusement entravée, oui. Encore une fois, ma position n’est pas de dire que la reconstruction envisagée par Roussel et ses amis, et votée par le congrès, ait déjà échoué. Mais je pense qu’il faut être lucide sur les énormes contraintes qu’elle devra affronter, ne serait-ce que pour trouver les meilleurs moyens de les atténuer ou de les dépasser.

      [Je comprends donc votre inquiétude. Si des responsables devaient demain appeler publiquement à voter pour un autre candidat que celui désigné souverainement par les communistes, cela poserait effectivement un problème politique majeur. Non parce qu’ils auraient le droit d’être minoritaires, mais parce qu’une décision collective engage ensuite tous les responsables : dont le président du groupe à l’Assemblée ou le directeur du journal L’Humanité qui œuvrent ouvertement contre la ligne “Fabien Roussel” et pour LFI.]

      Faire de la politique, c’est d’abord prévoir. On ne peut pas attendre de se trouver devant le fait accomplir pour réagir. La direction du Parti doit dire DES MAINTENANT ce qu’elle ferait dans cette hypothèse, ne serait-ce que pour s’assurer que tout le monde est bien prévenu. Mais le problème est qu’en fait on ne peut rien faire ou presque. Parce qu’il n’existe pas dans les statuts de sanction possible. En ce sens, les statuts du PCF restent « mutants ».

      [À mes yeux, un dirigeant ou un élu qui refuserait d’appliquer cette règle se placerait lui-même en contradiction avec le mandat que lui ont confié les communistes. Cela devrait naturellement être pris en compte lorsqu’il s’agit de lui renouveler des responsabilités ou une investiture.]

      Si c’est le cas, il faut le dire DES MAINTENANT. Mais croyez-vous sérieusement que le PCF serait prêt à présenter des candidats contre les élus en question ?

      [C’est d’ailleurs aussi pour cela que je ne juge pas uniquement les parcours passés. Je regarderai les actes.]

      Désolé de me répéter, mais je vais vous reposer toujours la même question : et si les « actes » ne sont pas conformes, on fait quoi ?

      [En 2022, malgré ses désaccords, Marie-George Buffet a signé le parrainage de Fabien Roussel et a annoncé qu’elle voterait pour lui. C’est ce type de comportement qui permet à un parti de vivre démocratiquement.]

      On peut reprocher beaucoup de choses à Marie-George : d’avoir suivi bêtement la « mutation », de n’avoir pas su s’entourer quand elle était secrétaire nationale, de ne pas avoir réalisé ce qu’était le projet de Mélenchon lors du Front de Gauche. Mais personne ne peut l’accuser de déloyauté. Elle appartient – pour son malheur – à l’école Marchais : tout faire – y compris l’absurde – pour éviter la fracturation du Parti.

      [À l’inverse, si demain certains choisissaient de ne pas respecter une décision collective, comme Sébastien Jumel ou encore Elsa Faucillon, ils prendraient eux-mêmes la responsabilité de rompre cette discipline.]

      Oui. Et on fait quoi ? Vous m’exposez une règle théorique, mais on voit mal comment elle se met en place pratiquement. Pensez-vous que le PCF devrait présenter des candidats contre Faucillon ou Jumel ?

      [« Et vous pensez qu’elles le seront ? Vraiment ? » Je ne le sais pas.]

      Moi, si. Elles ne le seront pas. Cela fait trente ans qu’on laisse les notables et les élus faire ce que bon leur semble. Et je ne vois pas que le congrès, sur ce point précis, ait pris le risque de revenir sur cette stratégie.

      [Mais je sais une chose : si nous partons du principe qu’aucune décision collective ne sera jamais appliquée, alors il n’y a plus de parti, seulement du fatalisme. Le centralisme démocratique n’est pas une garantie automatique. C’est une exigence que les militants doivent faire vivre. C’est ma position.
      A ce stade, le centralisme démocratique n’est malheureusement pas encore rétabli. Je souhaite qu’il le soit.]

      Moi aussi. Mais pour qu’il soit rétabli, encore faut-il avoir la volonté de mettre sous contrôle les élus et les « notables ». C’est là une question fondamentale, qui n’a guère été abordée lors des débats du congrès. Le mot « sanction » est un mot qu’on ne peut plus prononcer.

      [Vous glissez vers une forme de déterminisme en ayant vu le poisson pourrir par la tête. La formule d’Antonio Gramsci “cahiers de prison” (1929) me paraît juste : “Je suis pessimiste par l’intelligence mais optimiste par la volonté“. Ayons de la volonté, camarde Descartes ! De la volonté, encore de la volonté, toujours de la volonté !]

      Je ne connais pas votre âge, mais permettez-moi de jouer les vieux cons. L’optimisme de la volonté m’a couté trop cher en temps, en argent, en effort pour que je puisse encore y souscrire. Vous connaissez la formule de G.B. Shaw : « celui qui n’est pas révolutionnaire à vingt ans n’a pas de cœur, celui qui l’est encore à quarante ans n’a pas de tête ».

      [Dans “Mieux vaut moins, mais mieux” (1923), Lénine ne dit jamais : les appareils sont mauvais, donc rien n’est possible.]

      Moi non plus. Mais je me méfie du raisonnement inverse, celui qui veut que TOUT est possible. Les appareils sont mauvais, on peut les améliorer. Mais on ne peut pas transformer une méchante rosse en pur-sang, quand les conditions objectives ne sont pas remplies. Et surtout, si l’on veut transformer les appareils il faut frapper au bon endroit. Pour le moment, la rupture du 38ème congrès se traduit dans les textes, mais on ne s’est guère attaqué au fonctionnement concret du Parti. Les statuts, réécrits au 39ème congrès, n’abordent que tangentiellement la discipline du Parti. La question du contrôle des élus et « notables » n’y figure pas. On y maintient la fiction de la « souveraineté de l’adhérent », désastreux héritage de la « mutation »… Je ne pense pas que Lénine, qui insistait tant sur la nécessaire dialectique entre théorie et pratique, aurait souscrit.

      [Je ne pense pas éluder pas cette question. Si un responsable refuse publiquement d’appliquer une décision souveraine du Parti communiste français, cela doit avoir des conséquences politiques. Pas de nouvelle investiture, pas de nouvelles responsabilités, et, lorsque c’est possible statutairement, retrait des mandats exercés au nom du Parti.]

      J’ai beaucoup de mal à imaginer le Parti appliquant ces sanctions à Faucillon, Jumel ou Peu.

      [Après, j’ajouterai une chose avec un sourire. Si des communistes exigeants comme vous revenaient militer, je pense que l’impunité reculerait plus vite. En effet, un parti ne se redresse pas seulement par ses dirigeants. Pas de tribun. Il se redresse par les militants qui décident d’y mener le combat politique.]

      Je vous remercie de votre confiance, mais je pense que vous sous-estimez considérablement le légitimisme, la peur du conflit des militants communistes. Ce combat, je l’ai déjà mené. Je vous ai raconté comment les militants qui avaient interrogé publiquement le trésorier du Parti au 30ème congrès pour que soient nommés les élus qui ne reversaient pas leurs indemnités. On ne parlait là même pas d’une sanction, mais juste de porter à la connaissance des militants le comportement de leurs élus. Et pourtant, quand on s’est fait rembarrer par la direction nationale du Parti, nous étions seuls. Personne dans la salle n’a levé le doit pour protester, pour exiger la transparence. Personne n’a quitté la salle pour protester. Non, tout le monde a avalé le discours « camarades, il ne faut pas en faire une affaire personnelle ». Alors, j’ai du mal à croire que les choses seraient différentes aujourd’hui. On était seuls à l’époque, et je crains qu’on serait seuls aujourd’hui. Même si la direction nationale – Roussel en tête – partage dans son for intérieur notre position, je doute qu’ils sortiraient à la palestre pour défier élus et « notables ».

      [La responsabilité des cadres est une chose et évidemment elle doit être forte. Mais, chaque militant est aussi responsable et n’est pas un corps étranger. Il est une cellule et c’est bien le collectif à la base qui oriente.]

      Bien entendu. J’ai développé ce point dans le paragraphe précédent. Vous savez, quand on a mené le combat contre la « mutation » dans ma section, l’immense majorité des militants n’étaient pas hostiles. Derrière portes closes, beaucoup admettaient qu’on avait raison. Mais lorsqu’il fallait le dire dans une conférence de section ou fédérale, dans un comité de section ou fédéral, il n’y avait plus personne. Parce que « il ne faut pas faire des questions de personnes », parce que « l’unité du Parti avant tout », parce qu’affronter la direction nationale c’est risquer la marginalisation… Remarquez, je ne leur en veut pas – ou du moins pas trop. Les héros sont rares, et la plupart des gens – militants communistes inclus – ne veulent pas d’ennuis. En théorie, chaque militant est « responsable », mais en pratique c’est bien plus commode de laisser les directions faire ce qu’elles veulent et râler après. Désolé si je vous choque par mon cynisme, mais imaginer une organisation ou chaque militant serait courageux et responsable, c’est une utopie.

      [J’admire votre intelligence. Mais, elle est naturellement pessimiste ce qui est bien normal vu la situation. Je comprends aussi par votre forte expérience que votre réserve de “volonté” a été épuisée et donc vos doutes.]

      Vous avez tout compris. Je suis conscient qu’il ne me reste pas beaucoup de temps ni de forces. Alors, je ne peux pas me permettre de les investir dans des actes inutiles…
      Toute asymétrie de pouvoir n’est pas nécessairement une domination sociale au sens marxiste.
      [La relation parent-enfant comporte évidemment une asymétrie de capacité, de responsabilité et d’autorité. Mais elle n’est pas fondée sur l’exploitation d’un groupe par un autre, ni sur l’appropriation d’un travail ou d’une richesse produite par celui qui est dominé. Au contraire, l’objectif de l’autorité parentale est normalement l’émancipation progressive de l’enfant, soit aider un être dépendant à devenir autonome.]

      Non. L’objectif de l’autorité parentale, est d’assurer la reproduction sociale, autrement dit, d’assurer que chaque génération ressemblera à la génération précédente. C’est pourquoi le parent impose à l’enfant son nom, sa nationalité, sa langue, qu’il choisit son éducation. Vous noterez d’ailleurs que l’idée que les enfants doivent « s’émanciper » des parents est une idée très moderne. Jusqu’au XXème siècle, les enfants restaient socialement soumis à leurs parents jusqu’à la mort de ceux-ci. Ce principe est écrit déjà dans l’ancien testament, et subsiste encore dans notre Code civil.

      Par ailleurs, vous noterez que dans le rapport homme-femme traditionnel, c’est le « dominé » supposé qui s’approprie le travail du « dominant ». La société fait obligation à l’homme – et non l’inverse – de gagner par son travail la subsistance du foyer. Ca aussi, c’est déjà dans l’ancien testament : c’est à Adam que Yahvé dit « tu gagneras le pain à la sueur de ton front ». On peut donc difficilement parler « d’exploitation »… et donc, si je reprends votre définition, de « domination ».

      [Le marxisme (matérialisme dialectique et historique) ne combat pas toute hiérarchie ou toute différence de fonction. Il analyse les rapports sociaux dans lesquels certaines asymétries deviennent des mécanismes de reproduction d’un pouvoir de classe. La domination sociale, dans une analyse marxiste, renvoie à autre chose : un rapport durable où un groupe s’approprie les conditions d’existence, le travail ou les ressources d’un autre groupe.]

      Certes. Mais dans ce cas, difficile de parler de « domination » dans le rapport entre les hommes et les femmes.

      [Vous connaissez en plus mon aversion du trotskisme, ce gauchisme anti léniniste. Une différence avec les lectures gauchistes très marquées par l’idée d’une aliénation généralisée]

      Mais c’est cette approche « trotskyste » qui s’est largement imposé au PCF avec la « mutation », et qui depuis porte un discours qui voit des « aliénations » partout – et surtout, qui s’imagine qu’une société sans « aliénations » est possible et désirable.

      [A mon sens, il faut éviter une lecture qui ferait de toute relation non choisie une oppression. C’est une pente que l’on retrouve parfois dans certaines lectures contemporaines très individualisées de l’émancipation.]

      Et très largement dans les documents du PCF depuis quarante ans… et cela n’a guère changé depuis le 38ème congrès.

      [Mais cela ne signifie pas que toute détermination sociale soit une aliénation au sens d’un rapport d’exploitation.]

      Tout à fait. Mais le mot « aliénation » dans les documents du PCF sont utilisés toujours dans un sens très vague, et non dans le sens précis et restrictif que lui donne Marx.
      [C’est justement là que la distinction entre aliénation et socialisation est importante. La langue que je reçois de ma famille n’est pas une domination.]

      Je ne dis pas le contraire. Mais c’est une « aliénation » au sens général de ce terme, puisque c’est une soumission à des règles qui nous sont imposées par un « autre » extérieur (« alien ») sans que nous ayons notre mot à dire.

      [Vous me cherchez par votre maïeutique gauchiste de rapport de “domination” !]

      Ce n’est pas la mienne. C’est celle qui est dominante dans la réflexion du PCF depuis trente ans. Quand on a commencé à écrire que le PCF « luttait contre toutes les aliénations, contre toutes les dominations », on était dans cette logique. Parce que toute autorité, toute institution étai dénoncée comme aliénante et dominatrice.

      Je suis tout à fait d’accord avec vous sur la vision beaucoup plus restrictive de ce qu’est une domination ou une aliénation qu’on retrouve chez Marx et ses disciples, qui associent toujours ces concepts à la dialectique de classe. Mais ce n’est pas l’interprétation qu’on retrouve chez les militants du PCF, nourris d’un discours « gauchiste ». Mentionnez dans une réunion de communistes les mots « autorité » ou « hiérarchie », et vous verrez ce qui arrive…

      [Comprenez que ma ligne (anti gauchiste) postule que le matérialisme historique n’est pas une philosophie de la libération de toute détermination. C’est une théorie de la transformation consciente des déterminations historiques. C’est une différence majeure avec certaines approches gauchistes (trotskistes, féminisme matérialiste, etc.) qui finissent par voir dans toute médiation sociale une oppression potentielle.]

      J’ai bien compris, et je souscris à votre position. Mon point est que ce n’est pas là celle du PCF.

      [« C’est pas ce que dit Marx dans la formule que j’ai cité plus haut. Au contraire, Marx postule que les générations ne peuvent pas « s’émanciper » des générations antérieures, que leur aliénation est consubstantielle à la condition humaine. » Dans “Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte“ (1852), Marx ne dit pas que l’aliénation est consubstantielle à la condition humaine. Il dit que les hommes héritent de conditions historiques qu’ils n’ont pas choisies.]

      « Les hommes » auxquels fait référence Marx sont des hommes abstraits, sans référence à un temps ou une situation déterminée. C’est donc bien une règle générale qui s’applique à tous les hommes, et qui fait donc partie de la condition humaine. Même si Marx n’utilise pas ces termes, cela me paraît presque trivial.

      [Mais hériter d’un monde social n’est pas en soi une aliénation.]

      Au sens habituel et étymologique du mot « aliénation », oui. Je pense que votre problème est que vous donnez au mot « aliénation » une connotation négative. Mais ce n’est pas le cas : certaines aliénations sont absolument nécessaires. La suite de votre commentaire illustre le problème :

      [Si toute transmission est aliénation, alors toute société humaine est condamnée à l’aliénation éternelle Ce n’est plus une perspective marxiste de transformation, mais une forme de pessimisme anthropologique.]

      Absolument pas. Oui, on est condamnés à certaines formes d’aliénation. Et alors ? En quoi est-ce là une affirmation « pessimiste » ? Le communiste s’attaque à une forme d’aliénation particulière, celle qui fait qu’une classe s’approprie une partie du produit du travail d’une autre. Mais en quoi le fait que d’autres formes d’aliénation subsistent serait « pessimiste » ?

      [Lénine, dans « Les tâches des unions de la jeunesse » (1920), explique que le prolétariat ne peut pas créer une culture nouvelle à partir de rien. Il doit assimiler de manière critique les acquis culturels produits par les générations précédentes, y compris ceux issus de la société bourgeoise. Cela montre bien que toute transmission n’est pas une aliénation.]

      En quoi cela « démontre » pareille chose ?

      [La question marxiste n’est pas de savoir si nous recevons quelque chose d’un héritage social, c’est inévitable, mais si nous en sommes les héritiers actifs capables de le transformer.]

      Cette possibilité, nous dit Marx, est limitée. Le poids du passé détermine largement l’histoire que font les vivants.

      [Comprenez que je ne peux pas du tout vous suivre que “l’aliénation serait consubstantielle”.
      Une conception où toute transmission serait aliénation risque paradoxalement de rendre impossible le projet révolutionnaire lui-même.]

      Encore une fois, je ne comprends pas très bien quel est votre problème. Le « projet révolutionnaire », du moins tel que le conçoivent Marx ou Lénine, ne vise pas à supprimer TOUTE aliénation. Il vise à s’attaquer à une aliénation très particulière. En quoi le fait que nous soyons condamnés par ailleurs à maintenir d’autres formes d’aliénation menacerait le projet ? Je commence à penser que vous-même avez adopté le discours du PCF de la « lutte contre toutes les aliénations »…

      [Je pense par conséquent qu’il faut éviter une lecture trop mécanique du suffrage féminin. Une partie des républicains radicaux de la fin du XIXᵉ siècle craignaient que l’entrée des femmes dans la citoyenneté politique conduise à un vote massif influencé par l’Église. Cette inquiétude reposait pourtant sur une vision très simplificatrice des femmes comme catégorie politique homogène. A mon sens, c’est erroné.]

      Désolé de me répéter, mais non, point n’est besoin de penser que les femmes constituent une catégorie politique « homogène » pour penser que l’influence de l’Eglise est en moyenne plus forte sur le vote féminin que sur le vote masculin.

      [Ils n’étaient pas nécessairement « antiféministes » au sens contemporain. Beaucoup étaient favorables à l’émancipation des femmes mais pensaient effectivement que l’influence sociale de l’Église catholique constituait un obstacle. Leur erreur d’analyse était surtout de confondre une influence culturelle existante avec une détermination politique automatique.]

      Je ne sais pas si c’était une « erreur », et vous non plus. Il n’y a pas à mon sens d’élément qui permette de conclure comme vous le faites que le vote féminin n’aurait pas empêché le vote de la séparation des églises et de l’Etat. Pour cela, point n’était besoin que TOUTES les femmes suivent les injonctions de l’Eglise. Il aurait suffit qu’elles soient plus nombreuses que les hommes à le faire…

      [L’expérience historique a montré le contraire. Dans les pays pionniers du suffrage féminin, comme la Nouvelle-Zélande (1893), l’Australie (1902) ou la Finlande (1906), il n’y a pas eu de basculement automatique vers les forces conservatrices.]

      Aucun de ces pays n’a séparé les églises de l’Etat. Je vous rappelle qu’ici la question n’était pas celle du « conservatisme », mais celle de la religion.

      [J’insiste, permettez moi : aux élections finlandaises de 1907, qui sont les premières élections au suffrage universel véritable (hommes et femmes pouvant voter et être élus), le Parti social-démocrate devient le premier parti du pays avec 80 sièges sur 200. Les femmes participent pleinement à cette dynamique : 19 femmes sont élues, dont une majorité issue du Parti social-démocrate.]

      Et alors ? J’insiste : la question n’est pas ici celle du « conservatisme », mais du pouvoir de l’eglise. J’ajoute que l’histoire religieuse de la Finlande avait abouti à un modèle de compétition religieuse, et qu’aucune église n’avait le pouvoir ou les relais que pouvait avoir l’Eglise catholique dans la France de 1900. Quand les radicaux ont écrit que « donner le vote aux femmes, c’est donner le vote aux curés », ils ont fait une analyse pragmatique d’une situation concrète, ils n’ont pas énoncé une règle universelle.

      [En France également, il faut rappeler que les femmes n’ont pas attendu 1945 pour être des actrices sociales. Elles travaillaient déjà dans l’agriculture, les manufactures, les ateliers, le commerce ou les activités industrielles. La Commune de Paris l’avait déjà montré avec Louise Michel, Élisabeth Dmitrieff et l’Union des femmes.]

      Pas vraiment. Louise Michel était institutrice, Elisabeth Dmitrieff avait une fortune personnelle. Ni l’une ni l’autre n’ont « travaillé dans l’agriculture, les manufactures, les ateliers, le commerce ou les activités industrielles ». Et s’il est vrai que ces activités se sont ouvertes aux femmes avant 1945, c’est surtout la première guerre mondiale qui en fait un phénomène massif.

      [Une analyse matérialiste consiste justement à ne pas réduire les individus à une catégorie abstraite. Les femmes, comme les hommes, sont traversées par des rapports sociaux, des appartenances de classe, des expériences professionnelles et territoriales. Elles n’ont donc jamais constitué un bloc électoral uniforme.]

      Je n’ai jamais dit le contraire. Vous m’obligez à répéter : pour renverser la majorité anticléricale, point n’était besoin que TOUTES les femmes suivent les injonctions de l’église. Il suffisait qu’une portion suffisante le fasse. Vous répétez votre discours sur l’uniformité, alors que ce n’est pas la question. Prenez les retraités : ils ne forment pas un bloc homogène. Et pourtant, s’ils n’avaient pas eu le droit de vote, Macron n’aurait pas été élu.

      [A mon sens, la crainte d’un vote féminin naturellement conservateur des républicains radicaux relevait finalement d’un réductionnisme sociologique.]

      Non : il relevait d’une réalité. Lorsqu’il s’agissait des questions religieuses, les femmes étaient sensibles aux injonctions de l’Eglise dans une proportion bien plus importante que les hommes. Leur donner le droit de vote, c’était le risque de voir la majorité séparationniste renversée.

      [Elle transformait une réalité sociale complexe en un mécanisme automatique: la peur du curé.]

      Mais… ou voyez-vous « l’automatisme » ? C’est une pure question statistique. Si les femmes sont plus susceptibles à suivre les indications du curé – et pas nécessairement par « peur » – que les hommes, alors leur donner le vote augmente mécaniquement le pouvoir de l’Eglise. Et cela est vrai même si les femmes ne sont pas un groupe homogène ou bien si elle n’obéissent pas « automatiquement » au curé.

      [L’histoire a montré que l’émancipation politique ne produit pas des comportements prédéterminés.]

      Je ne comprends pas votre raisonnement. Donner le vote à tel ou tel groupe social ne produit certainement pas de comportements prédéterminés au niveau INDIVIDUEL. Mais du point de vue statistique, il est trivial de dire le contraire. Quand on a donné le droit de vote aux couches populaires en 1948, c’est parce qu’on s’attendait que ce vote irait à la défense des intérêts de ces couches. Et c’est bien ce qui s’est passé. Sinon, on se demande bien pourquoi les républicains se sont battus pour cela.

      [« Mais l’étaient-ils ? Les femmes étaient privées de certains droits civiques, juridiques ou économiques. Mais elles en avaient d’autres, dont les hommes étaient privés. Par exemple, celui de ne pas aller à la guerre. Vous m’accorderez que c’est un avantage non négligeable… » Descartes, en vous lisant, je me dis que vous êtes passés du côté de nos “féministes matérialistes” de choc ! Vous assimilez des obligations imposées par un ordre social (comme la conscription masculine) à des droits politiques et économiques structurels. Or ce ne sont pas des catégories équivalentes.]

      Je regrette, mais la conscription n’est pas simplement une « obligation imposée par un ordre social », comme pourrait l’être le port de la cravate. C’est au contraire une obligation structurelle, ayant une traduction matérielle qui est loin d’être triviale. Non seulement elle implique la perte d’une année de travail, mais surtout une probabilité non négligeable à l’époque de perdre sa vie.

      Je vois mal par ailleurs quels seraient les « droits politiques structurels » auxquels vous faites référence. Pourriez-vous détailler ?

      [Une femme pouvait disposer d’une autorité réelle dans le foyer, comme votre grand-mère, gérer l’économie domestique, prendre des décisions importantes pour la famille et exercer une influence déterminante sur l’éducation des enfants. Cela effectivement est une réalité historique qu’il ne faut pas nier. Mais cette autonomie relative dans une sphère donnée ne signifie pas nécessairement une égalité sociale générale.]

      Bien évidement. Mais elle peut parfaitement indiquer une relation équilibrée, ou chacun était maître dans sa sphère et soumis dans la sphère de l’autre.

      [Pour la bolchévique Alexandra Kollontaï, l’émancipation véritable suppose une transformation globale : celle des rapports de production, car l’indépendance économique est une condition essentielle ; mais aussi celle des rapports familiaux, des normes culturelles et de la place sociale reconnue aux femmes. La question n’est donc pas seulement de savoir qui commande dans le foyer, mais comment une société organise la reproduction sociale, la division des tâches et l’accès aux différentes fonctions sociales.]

      Mais que veut dire « indépendance économique » ? Jusqu’au XXème siècle, les hommes n’étaient pas plus « indépendants » économiquement que les femmes. Chacun « dépendait » de l’autre. Il n’y a que chez les gens fortunés qu’on pouvait s’affranchir de cette interdépendance. Ce qu’on voit au XXème siècle, c’est une disparition progressive de cette interdépendance. De plus en plus, hommes et femmes peuvent vivre seuls, sans avoir besoin de l’autre, de la même manière qu’ils peuvent assurer leurs vieux jours sans avoir d’enfants. Le résultat, c’est la dissolution de l’institution familiale, et la difficulté d’avoir à redéfinir les rôles et la place de chacun.

      [C’est pourquoi votre exemple de la conscription masculine ne suffit pas à inverser l’analyse. Tout comme la réponse des féministes matérialistes à répliquer que la femme joue aussi sa vie à chaque accouchement…]

      Sauf que la mort des parturientes est devenu un évènement rare, alors qu’on continue à mourir dans les guerres…

      [La question marxiste n’est pas d’établir une compétition entre les contraintes vécues par les uns et les autres, mais de comprendre les rapports sociaux qui organisent collectivement ces situations.]

      Certainement. Mais si l’on veut pouvoir parler de « domination » ou « d’exploitation », il est essentiel au contraire de lister les contraintes et leurs contreparties pour les uns comme pour les autres.

      [L’approche dialectique consiste justement à tenir ensemble ces deux dimensions : reconnaître que les femmes ont toujours été des sujets actifs, capables d’autorité, d’organisation et de résistance ; tout en analysant les limites historiques qui empêchaient leur pleine participation égalitaire à l’ensemble de la vie sociale.]

      Vous fermez le débat avant de l’ouvrir, en postulant comme une vérité incontestable que les femmes et seulement elles étaient contraintes par des limites historiques qui « empêchaient leur pleine participation égalitaire à l’ensemble de la vie sociale ». En fait, hommes et femmes avaient chacun leur « vie sociale » séparées. Et aucun n’avait la possibilité de « participer pleinement » dans le domaine de l’autre. Il était impossible socialement à une femme de devenir avocat… mais un homme pouvait-il devenir homme au foyer et être entretenu par sa femme ?

      [L’évolution récente confirme justement cette approche. Aujourd’hui, les femmes participent comme les hommes à la journée de défense et de citoyenneté et peuvent accéder aux carrières militaires.]

      Oui. Mais pour le moment, si vous regardez les morts en opération des derniers vingt ou trente années il n’y a aucune femme. Alors, force est de constater que si les femmes peuvent accéder aux carrières militaires, elles ne meurent pas encore à la guerre. J’irai même plus loin : les femmes accèdent aux carrières militaires en général dans les pays où on ne fait plus la guerre. Dans les pays où on la fait – Ukraine, pour ne donner qu’un exemple – on ne les mobilise pas. Et là où on les mobilise, on ne les envoie pas au front.

      [Cela ne signifie pas que les contraintes historiques ont été imaginaires. Cela montre que les rapports sociaux évoluent et peuvent être transformés. La question n’est donc pas de comparer les avantages ou les désavantages individuels, mais de comprendre comment une société organise historiquement la répartition des fonctions, des pouvoirs et des contraintes. Un rapport social ne se mesure pas seulement à l’influence d’un individu dans une relation particulière, mais à sa place dans l’ensemble de l’organisation sociale. C’est précisément ce qui distingue l’analyse marxiste d’une lecture simplement morale ou sociologique de certaines féministes. Il ne s’agit pas de désigner abstraitement des dominants et des dominés, mais de comprendre comment les rapports sociaux se constituent, se reproduisent et peuvent être transformés.]

      Je suis d’accord. Mais vous m’accorderez que, et c’était là mon point, les documents que le PCF publient aujourd’hui « désignent abstraitement des dominants et des dominés »…

  17. Lafleur dit :

    [L’épreuve des faits arrive trop tard. On ne peut pas laisser aux responsabilités des dirigeants qui ont commis des erreurs désastreuses en espérant que cette fois-ci les « faits » les justifieront. Une erreur passée ne condamne personne… à condition qu’elle soit admise et corrigée. (…)]
    Je vous rejoins sur la responsabilité d’un dirigeant n’est pas celle d’un militant. Celui qui contribue à définir la ligne politique doit effectivement rendre des comptes lorsque cette ligne s’avère erronée. C’est précisément pourquoi je suis favorable à un véritable bilan critique et à une autocritique lorsqu’elle est nécessaire. En revanche, je ne crois pas que la seule existence d’une erreur passée suffise à trancher définitivement la question. Ce qui me paraît décisif, c’est la capacité d’un dirigeant à reconnaître cette erreur, à expliquer son évolution et à mettre loyalement en œuvre l’orientation démocratiquement décidée. Le marxisme-léninisme n’est ni une logique d’impunité ni une logique d’épuration permanente. Il est une école de responsabilité politique. La confiance ne se décrète pas, elle se reconquiert par la clarté du bilan, par les actes et sous le contrôle des communistes.
    [Non, pas « seulement », mais tout de même…]
    Je suis d’accord avec vous sur le passé d’un dirigeant compte et que sa responsabilité n’est pas la même que celle d’un militant. Mais le marxisme-léninisme ne connaît ni l’impunité ni la responsabilité automatique.
    Il connaît la responsabilité proportionnée. Une erreur politique appelle un bilan ; une erreur reconnue peut conduire à une rectification ; une faute persistante ou une rupture avec les décisions collectives peut conduire à une sanction plus grave. L’erreur est humaine, c’est persévérer qui est diablolique dit-on.
    [Effectivement, on est en décalage. Pour moi, savoir d’où vient quelqu’un permet de prévoir assez fidèlement où il va. Voyez-vous, je crois à la profondeur des engagements.]
    Je comprends votre raisonnement et je reconnais qu’un changement d’orientation politique gagne en crédibilité lorsqu’il est expliqué. Une autocritique sincère renforce la confiance.
    Mais je crois que notre divergence est plus profonde. J’ai le sentiment que vous raisonnez d’abord à partir des trajectoires individuelles des dirigeants, alors que je raisonne d’abord à partir de la ligne politique et de la démocratie du Parti. Un congrès communiste n’est pas la simple addition de convictions personnelles. C’est le moment où une organisation élabore collectivement une orientation. Les individus comptent, bien sûr, mais ils ne sont pas le seul sujet de la politique. Ce qui m’importe donc avant tout, ce n’est pas seulement de savoir d’où vient tel ou tel dirigeant, mais de savoir quelle ligne le Parti a démocratiquement adoptée, comment elle est mise en œuvre et comment les militants en contrôlent l’application.
    Autrement dit, je ne réduis pas l’histoire du Parti à la psychologie de ses dirigeants. En disant cela, je ne vous confond pas avec Nathalie Saint Cricq, qui n’a que la psychologie elle de comptoir comme fond. Je la rapporte d’abord au rapport de forces collectif qui s’exprime dans ses congrès et dans sa vie démocratique.
    Cette différence de méthode explique sans doute une grande partie de notre désaccord.
    [Tout à fait. Mais si nous sommes d’accord sur ce point en théorie, vous ne semblez tirer aucune conclusion en pratique (…)]
    Je comprends votre remarque. En réalité, cela me gêne davantage que vous ne semblez le penser. J’ai d’ailleurs dit à plusieurs reprises qu’un véritable bilan critique de la période de la mutation restait, selon moi, nécessaire. Là où nous divergeons, c’est sur la conclusion politique. Je ne fais pas dépendre toute mon appréciation d’un seul critère, aussi important soit-il. Je prends également en compte la ligne adoptée par le 40ᵉ Congrès, le vote des communistes et la manière dont cette orientation peut être mise en œuvre.
    Autrement dit, l’absence d’autocritique constitue pour moi une faiblesse qu’il faudra dépasser. Elle ne suffit pas, à elle seule, à délégitimer une direction dès lors que le Parti a démocratiquement choisi une nouvelle orientation. Notre divergence porte sur la hiérarchie des critères. Vous faites de l’absence d’autocritique le critère déterminant pour juger une direction. Pour ma part, je considère qu’il faut apprécier ensemble trois éléments : le bilan critique du passé, la ligne démocratiquement adoptée aujourd’hui et la loyauté avec laquelle cette ligne est mise en œuvre. C’est l’ensemble de ces éléments qui fonde mon jugement.
    [C’est ce qu’on explique aux militants. Mais c’est là une fiction. Les personnes sont importantes]
    Les personnes comptent, bien sûr. Mais si elles finissent par primer durablement sur la ligne, c’est le Parti qui cesse progressivement d’être un parti communiste. C’est précisément pourquoi je considère qu’un congrès, ce qui est le cas en l’espèce depuis le 38ème Congrès, n’est pas un point d’arrivée, mais un moment d’un processus de transformation et de réappropriation collective de la ligne et ceci dans un sens positif.
    [Et un dirigeant qui fait semblant d’avoir évolué peut être extraordinairement nuisible.]
    Notre divergence porte moins sur le besoin d’une explication que sur la conséquence automatique de son absence.
    Je vous rejoins sur la nécessité d’une explication. En revanche, je ne crois pas qu’un seul critère puisse suffire à fonder une décision politique. Le marxisme-léninisme ne juge ni les intentions ni les seules biographies. Il juge un ensemble : le bilan, la pratique, la fidélité à la ligne et le contrôle démocratique du Parti. L’autocritique est une condition importante de la confiance, mais elle n’en est ni le commencement absolu ni le terme. La confiance se construit et se vérifie en permanence sous le contrôle collectif.
    En d’autres termes, vous me semblez transforme un principe de prudence en règle absolue. Or, dans un parti ou pour un militant marxiste-léniniste (donc non trotskiste ou gauchiste), ce n’est jamais un seul critère qui décide. Il y a la démocratie du Parti, les congrès, les votes, le contrôle militant, la pratique politique, le bilan… L’autocritique est essentielle, mais elle n’épuise pas le jugement politique.
    [Je suis tout à fait d’accord avec ces références. Mais il faut connaître les limites de ce qu’on fait. Aujourd’hui, les conditions objectives pour transformer la société radicalement n’existent pas.]
    Je crois que nous sommes, sur ce point, très proches. Je partage votre lecture de Lénine. Un parti révolutionnaire ne décrète pas les conditions objectives. Il doit préparer les conditions subjectives en formant les militants, en consolidant son organisation et en construisant patiemment son influence dans les classes populaires. C’est précisément parce que je partage cette conception que je pense que “Mieux vaut moins, mais mieux demeure d’une grande actualité. Je nuancerais seulement un point historique. “Un pas en avant, deux pas en arrière” est écrit avant 1905, alors que rien ne permet encore d’affirmer qu’un processus révolutionnaire est engagé. Quant à “Mieux vaut moins, mais mieux, il est rédigé en 1923, au moment où la vague révolutionnaire en Europe reflue. Lénine insiste justement sur la reconstruction du Parti dans une période où les conditions objectives ne sont plus immédiatement favorables. Maurice Thorez, qui n’était pas spontanéiste, considérait qu’un parti communiste ne se construit pas dans l’attente passive d’une crise révolutionnaire. Il se construit durablement, dans les entreprises, les syndicats, les communes, les associations, ceci afin d’être prêt lorsque les contradictions du capitalisme ouvrent de nouvelles possibilités historiques. En ce sens, je crois que nous sommes davantage en accord qu’en désaccord.
    Le Parti n’attend pas l’Histoire. Il s’y prépare. Et avec des personnes comme vous, ce serait mieux. Et c’est précisément parce que les conditions objectives ne se décrètent pas que la formation des militants, l’implantation populaire et la qualité de l’organisation deviennent aujourd’hui des tâches décisives.
    [Pas tout à fait. Je pars de la composition actuelle du Parti pour en déduire les limites de l’exercice, les contraintes auxquels les projets de reconstruction vont buter. Après, selon la stratégie choisie et la rigueur avec la quelle on la met en œuvre, on pourra aller plus ou moins loin.]
    Vous insistez sur les contraintes que la composition actuelle impose à la stratégie. J’insiste sur la capacité d’une stratégie juste à transformer progressivement cette composition. Les deux propositions me paraissent d’ailleurs complémentaires plus que contradictoires. Notre véritable désaccord n’est pas idéologique, mais méthodologique : votre matérialisme est descriptif. Je crois que nous touchons finalement au véritable enjeu de notre échange, qui est donc moins politique que méthodologique. Je partage votre souci de partir de la réalité concrète du Parti, de sa composition sociale et des contraintes qu’elle impose. Là-dessus, nous sommes largement d’accord. Là où je mets davantage l’accent, c’est sur la dialectique de la transformation.
    Vous insistez sur les contraintes que la composition actuelle impose à la stratégie et j’insiste sur la capacité d’une stratégie juste à transformer progressivement cette composition. C’est précisément ce que Lénine appelle l’articulation entre les conditions objectives et le facteur subjectif : les premières fixent le point de départ, le second travaille à ouvrir de nouvelles possibilités historiques. Et Maurice Thorez, en bonne “dia mat”, le résumait à sa manière en faisant justement de la formation des militants, de l’implantation populaire et de la reconstruction du Parti non une attente de l’Histoire, mais une préparation de l’avenir.
     
    Autrement dit, nous partons des mêmes faits. Notre différence tient surtout à la manière de les penser. Vous privilégiez l’analyse des déterminations par un matérialisme “réaliste”. Je mets davantage l’accent sur les contradictions qui rendent leur dépassement possible. C’est peut-être là, au fond, notre véritable débat.
    [Oui, on est d’accord. Mais je repose ma question : que fait-on des dirigeants qui refusent toute explication ? Parce que une « exigence » sans sanction à la clé n’a aucun effet pratique.]
    Je crois que nous nous rejoignons une nouvelle fois sur le principe. La question est désormais celle de sa traduction juridique et politique. À mes yeux, une exigence n’a de portée que si elle trouve une traduction dans les règles de fonctionnement du Parti. C’est pourquoi je serais tout à fait favorable à ce que le Conseil national réfléchisse, dans le cadre des statuts de 2023, à une résolution précisant qu’un dirigeant appelé à exercer ou à conserver des responsabilités après avoir défendu une orientation désormais reconnue comme erronée doit en présenter publiquement le bilan critique devant les communistes. Ce ne serait ni une humiliation ni une chasse aux sorcières, mais une exigence normale de responsabilité politique. Les conséquences éventuelles relèveraient ensuite des instances démocratiquement compétentes.
    [Encore une fois, on fait quoi ?]
    Dans les conditions concrètes, au vu des statuts, une résolution du CN. Je veux bien y travailler car un CN le 21 août avant l’université d’été et l’adresser à des membres du CN. Avez vous une meilleure proposition ?
     [Quand Laurent reste président du comité national après le 38ème congrès, ce n’est pas parce qu’il peut apporter quelque chose au Parti, c’est parce qu’il fallait rassurer les « mutants » en minimisant un peu la portée de la rupture – et accessoirement parce que le rapport de force ne permettait pas de le virer.]
    Je crois que nous sommes finalement assez proches sur le constat. Oui, une rupture politique comporte aussi une dimension symbolique et le rapport de forces de 2018 ne permettait sans doute pas d’aller aussi loin que certains l’auraient souhaité. Mais je ne dirais pas pour autant qu’il ne s’est rien passé. Le remplacement de Pierre Laurent par Fabien Roussel comme secrétaire national constituait déjà une rupture politique réelle, même si elle demeurait partielle. Le maintien de Pierre Laurent à la présidence du Conseil national traduisait, à mes yeux, la volonté de préserver l’unité du Parti dans une période de transition et un rapport de forces encore incertain. J’y vois moins une absence de rupture qu’une rupture progressive, une sorte de « rupture de velours ». Toute la question est désormais de savoir si ce processus continue de s’approfondir. C’est là, à mes yeux, l’enjeu décisif. Une rupture n’est pas un instant. C’est un processus, comme la phase du socialisme. Le matérialisme dialectique invite précisément à saisir les transformations dans leur développement, avec leurs contradictions, leurs avancées et leurs limites. Le véritable risque ne serait donc pas que la rupture ait été progressive. Il serait qu’elle cesse de progresser ou qu’elle recule.
    [Autrement dit, vous laissez tout le monde opérer le malade, et ensuite vous donnez le diplôme de chirurgien en fonction du résultat de l’intervention ? Vaut mieux pas être dans la peau du malade.]
    La comparaison avec le chirurgien est parlante, mais je crois qu’elle a ses limites. La politique n’est pas une science expérimentale où quelques individus détiendraient une compétence définitive : les orientations se confrontent nécessairement au réel et à l’expérience collective. Cela ne signifie pas qu’il faille oublier les responsabilités passées. Les dirigeants doivent rendre des comptes, expliquer leurs choix et tirer les leçons des erreurs commises. Mais l’enjeu n’est pas seulement de savoir qui s’est trompé hier. C’est aussi de savoir qui est capable aujourd’hui de comprendre les contradictions nouvelles et d’agir autrement. Sinon, on risque de transformer le bilan politique en jugement des personnes plutôt qu’en apprentissage collectif.
    [Non, mais elle n’aurait pas eu lieu sans eux. Vous, qui êtes un lecteur attentif de Lénine, vous devenez spontanéiste ?]
    Je ne suis pas spontanéiste, bien au contraire. Une conception marxiste-léniniste reconnaît pleinement le rôle de la direction politique, de l’organisation et de l’élaboration consciente. Mais Marx nous rappelle aussi dans “Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte que « les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans des conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé ». Cela signifie qu’un dirigeant ne produit pas seul une évolution historique. Il peut accélérer, cristalliser ou orienter une évolution, mais il agit sur la base de contradictions, d’expériences et de débats qui traversent déjà l’organisation. Le 38ᵉ congrès n’est donc ni un phénomène spontané de la base, ni la création personnelle de quelques dirigeants. C’est une rencontre entre une maturation militante, une évolution des analyses et des responsables capables de porter cette orientation. C’est d’ailleurs toute la conception léniniste du parti : une avant-garde n’est pas extérieure au mouvement réel. Elle en est l’expression organisée et consciente. C’est même parce que je me place dans une conception léniniste que je distingue le rôle d’une direction politique et les conditions historiques qui permettent son action.
    [J’ai bien compris votre interpellation, et je vous ai répondu : je ne suis pas contre une forme de « retour », dans des conditions bien définies. Je suis parti sans le vouloir, je ne reviendrai pas sans qu’on m’appelle.]
    Je comprends votre position. Mais permettez-moi une remarque avec un peu d’humour : je sais bien que je ne suis pas une instance officielle du Parti… mais, à mon échelle, je vous ai quand même appelé ! 🙂
    Plus sérieusement, mon interpellation ne reposait pas sur l’idée qu’il faudrait revenir sans débat ni bilan. Elle partait simplement d’une conviction : un Parti communiste a besoin de militants expérimentés, y compris de militants qui ont pris leurs distances, dès lors qu’ils souhaitent contribuer à la reconstruction. J’ai bien conscience aussi que le retour ne peut pas être un effacement du passé, ni pour vous ni pour le Parti. Il suppose justement de pouvoir débattre, confronter les analyses et construire collectivement. 
    [C’est bien mon point : on me parle du changement du Parti, mais je vois que les mêmes hommes sont toujours là…]
    Plus Pierre Laurent. Je n’ose vous demandez qui. 
    [Condamnée non. Mais sérieusement entravée, oui.]
    Vous avez raison d’être lucide sur les énormes contraintes à affronter. Je partage. A nous de trouver ou au moins de contribuer à trouver justement les meilleurs moyens de les atténuer ou de les dépasser.
    [Faire de la politique, c’est d’abord prévoir. On ne peut pas attendre de se trouver devant le fait accomplir pour réagir. La direction du Parti doit dire DES MAINTENANT ce qu’elle ferait dans cette hypothèse, ne serait-ce que pour s’assurer que tout le monde est bien prévenu. Mais le problème est qu’en fait on ne peut rien faire ou presque. Parce qu’il n’existe pas dans les statuts de sanction possible. En ce sens, les statuts du PCF restent « mutants ».]
    Je propose de soumettre une résolution normative du CN relative à la mise en œuvre des décisions majoritaires, à la responsabilité des candidats et élus ainsi qu’au suivi des investitures et des orientations.
    Le CN ne peut pas modifier les statuts. Mais, il peut entre les congrès décider. Et l’article 4.2 des statuts de 2023 stipule que les décisions prises à la majorité dans le cadre des orientations nationales du PCF (Congrès, vote sur la candidature en septembre), engagent le Parti, et que les instances élues créent les conditions de leur mise en œuvre et de leur respect. Ce serait partir du réel pour aller vers le CD.
    [Si c’est le cas, il faut le dire DES MAINTENANT. Mais croyez-vous sérieusement que le PCF serait prêt à présenter des candidats contre les élus en question ?]
    Il faut déjà poser le cadre. Un CN est prévu avant l’université d’été… C’est devant le mur que l’on éprouve le maçon. 
    [Désolé de me répéter, mais je vais vous reposer toujours la même question : et si les « actes » ne sont pas conformes, on fait quoi ?]
    Votre question est légitime. Si les actes ne sont pas conformes aux décisions collectives, il faut bien une réponse. C’est justement l’objet de la proposition que je défends : distinguer le débat démocratique, qui doit rester pleinement libre avant la décision, et la responsabilité collective après la décision.
    Une fois qu’une orientation est adoptée par les instances compétentes, notamment par un congrès ou le Conseil national dans son domaine de compétence, ceux qui exercent des responsabilités au nom du Parti doivent contribuer à sa mise en œuvre. Le soutien public à une orientation ou une candidature concurrente, l’utilisation d’une responsabilité communiste contre une décision collective ou le refus manifeste de mettre en œuvre une orientation adoptée doivent pouvoir faire l’objet d’un examen politique et statutaire.
    En résumé, liberté totale du débat avant la décision, responsabilité collective après la décision, et des règles claires lorsqu’il y a contradiction entre les actes et les décisions du Parti. C’est ma position.
    [Oui. Et on fait quoi ? Vous m’exposez une règle théorique, mais on voit mal comment elle se met en place pratiquement. Pensez-vous que le PCF devrait présenter des candidats contre Faucillon ou Jumel ?]
    Oui, je le pense. 
    Votre question permet justement de préciser le dispositif. La résolution ne poserait pas comme principe de présenter automatiquement un candidat contre toute personne ayant eu un désaccord avec une orientation du Parti. Une investiture communiste, à mes yeux, ce n’est pas seulement la reconnaissance d’un parcours individuel ou d’un ancrage électoral, c’est un engagement à porter une orientation collective décidée démocratiquement. Si un responsable, après une décision nationale du Parti, choisit publiquement de soutenir une candidature concurrente ou de faire campagne contre une orientation décidée collectivement, alors la question de l’investiture doit naturellement être posée. Ce n’est pas une sanction d’une opinion passée, c’est une conséquence politique liée à l’exercice d’une responsabilité au nom du Parti.
    La décision finale doit appartenir aux instances compétentes, dans le respect des statuts et du débat militant. Mais il ne peut pas exister durablement une situation où l’on bénéficie d’une investiture communiste tout en combattant publiquement les décisions qui engagent le Parti.
    Autrement dit, le débat est libre avant la décision ; après la décision, l’unité d’action est la condition même d’une organisation politique. La discipline n’est pas un simple outil de sanction. Elle est la condition permettant à une organisation de transformer une décision collective en force réelle au sens de Lénine. Sans cela, un parti devient une juxtaposition de personnalités disposant chacune de leur propre stratégie.
    [Et je ne vois pas que le congrès, sur ce point précis, ait pris le risque de revenir sur cette stratégie.]
    Pas le dernier congrès. Mais, peut-être le nouveau CN. Pas revenir, mais préciser l’articulation entre liberté et responsabilité. Il faudrait proposer une résolution en vue qu’elle soit débattue. Ce n’est que mon idée. 
    [Je ne connais pas votre âge, mais permettez-moi de jouer les vieux cons. L’optimisme de la volonté m’a couté trop cher en temps, en argent, en effort pour que je puisse encore y souscrire. Vous connaissez la formule de G.B. Shaw]
    Je comprends votre réaction et je respecte évidemment ce que votre expérience militante vous a appris. Les désillusions peuvent conduire à davantage de prudence, et c’est aussi une forme d’expérience. Mais je me méfie toujours de l’idée selon laquelle l’âge conduirait naturellement au réalisme et la jeunesse à l’illusion. La phrase attribuée à Shaw est séduisante par sa formule, mais elle réduit un peu vite un débat beaucoup plus complexe. On peut devenir plus lucide avec l’expérience, mais on peut aussi simplement devenir plus accommodant avec l’ordre existant. Pour ma part, j’ai adhéré au Parti à 40 ans, ce qui montre bien que l’engagement politique n’est pas seulement une affaire de jeunesse. Le communisme est d’ailleurs souvent présenté comme la « jeunesse du monde » : non pas parce qu’il serait naïf, mais parce qu’il porte une volonté de transformation et de dépassement de ce qui existe. Je préfère finalement les personnes qui restent cohérentes avec leurs convictions, qu’elles aient vingt ans ou soixante-dix ans, à celles qui changent d’analyse uniquement parce que leur intérêt, leur position ou l’air du temps évoluent. N’opposons pas l’optimisme à la lucidité, unissons plutôt le “pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté“. 
    [Moi non plus. Mais je me méfie du raisonnement inverse, celui qui veut que TOUT est possible. Les appareils sont mauvais, on peut les améliorer. Mais on ne peut pas transformer une méchante rosse en pur-sang, quand les conditions objectives ne sont pas remplies. Et surtout, si l’on veut transformer les appareils il faut frapper au bon endroit.]
    A quel endroit frapper alors ?
    Je partage une partie de votre constat. La réorientation politique ne peut pas rester au stade des textes. Elle doit se traduire dans des pratiques, des règles de fonctionnement et des mécanismes de contrôle collectif.
    Mais je ne crois pas qu’il faille opposer la transformation de la ligne et la transformation de l’organisation. Les deux se conditionnent. Une nouvelle orientation peut créer les conditions d’une évolution des pratiques, à condition qu’elle soit effectivement mise en œuvre. C’est précisément le sens de la proposition que j’ai formulée : passer de l’affirmation de principes à des mécanismes concrets de responsabilité, de suivi des décisions et de reconstruction militante. Le 38ᵉ congrès a ouvert une rupture ; l’enjeu est maintenant de la rendre réelle dans le fonctionnement quotidien du Parti. Mais, ce n’est que ma vision des choses. 
    [J’ai beaucoup de mal à imaginer le Parti appliquant ces sanctions à Faucillon, Jumel ou Peu.]
    L’objectif premier n’est pas la sanction, mais le respect de la discipline collective. ll s’agit de faire en sorte qu’une décision commune puisse réellement être appliquée. La discipline est la condition pour que la démocratie militante ait une traduction concrète et ainsi permettre la réalisation des engagements du Parti.
    [Je vous remercie de votre confiance, mais je pense que vous sous-estimez considérablement le légitimisme, la peur du conflit des militants communistes. Ce combat, je l’ai déjà mené. Je vous ai raconté comment les militants qui avaient interrogé publiquement le trésorier du Parti au 30ème congrès pour que soient nommés les élus qui ne reversaient pas leurs indemnités.]
    Oui. La “mutation” a été une régression.  
    J’ai aussi un camarade sur mon lieu de travail qui a participé pour la fédé du Pas-de-Calais à ce congrès. Le congrès de Tours était une rupture avec la logique de parti d’élus défendu par Renaudel et consorts.
    [Non. L’objectif de l’autorité parentale, est d’assurer la reproduction sociale, autrement dit, d’assurer que chaque génération ressemblera à la génération précédente. (…)]
    Je comprends votre raisonnement, mais je pense qu’il faut distinguer reproduction sociale et reproduction à l’identique. Oui, l’autorité parentale assure une transmission. Un enfant reçoit un nom, une langue, une culture, une éducation. Mais cette transmission n’a pas pour finalité de produire un clone du parent : elle vise à donner à un être dépendant les moyens de devenir autonome. L’enfant ne choisit pas sa langue, mais c’est précisément grâce à cette langue qu’il pourra ensuite penser, critiquer, créer et éventuellement transformer l’héritage reçu. C’est pourquoi je ne confonds pas autorité et domination. Une autorité fondée sur la responsabilité et tournée vers l’autonomie future n’est pas de même nature qu’un rapport d’exploitation ou d’appropriation. Cela m’oppose au gauchisme et à l’analyse mal comprise par certains d’Althusser sur  les « appareils idéologiques d’État » qui imagine la domination et l’aliénation partout. Pour moi, la question marxiste n’est donc pas de supprimer toute transmission ou toute asymétrie, ce qui serait impossible pour une société humaine. Elle est de savoir quelles formes sociales cette transmission prend et si elles permettent aux individus de maîtriser davantage leurs propres conditions d’existence.
    [Par ailleurs, vous noterez que dans le rapport homme-femme traditionnel, c’est le « dominé » supposé qui s’approprie le travail du « dominant ». (…)]
    Je comprends votre objection, et je pense qu’elle oblige à préciser les termes. Je ne pense pas que l’on puisse assimiler mécaniquement la famille traditionnelle au rapport capital/travail : il n’y a pas, dans la relation conjugale, une exploitation au sens strict de l’appropriation de la plus-value. Mais l’absence d’exploitation capitaliste ne signifie pas automatiquement l’absence de rapports de pouvoir. Une obligation sociale peut être réelle tout en conférant aussi une position particulière dans l’organisation sociale. L’homme était effectivement soumis à une norme forte : assurer la subsistance du foyer. La femme assurait de son côté une part essentielle du travail domestique et de la reproduction sociale. Ces deux fonctions étaient nécessaires. La question marxiste n’est donc pas de nier cette complémentarité, mais d’analyser comment cette division des fonctions s’est articulée avec des rapports juridiques, économiques et politiques. Autrement dit, une différence de rôle n’est pas en elle-même une domination. Mais, bien évidemment, une différence de rôle peut devenir un rapport social hiérarchisé lorsqu’elle détermine durablement l’accès aux droits, aux ressources ou au pouvoir collectif.
    [Certes. Mais dans ce cas, difficile de parler de « domination » dans le rapport entre les hommes et les femmes.]
    Si l’on entend par domination un rapport d’appropriation économique comparable à celui du capital et du travail, alors le concept ne peut pas être appliqué mécaniquement au rapport hommes-femmes. La question est surtout de comprendre comment une répartition différente des fonctions entre hommes et femmes a parfois produit des inégalités de droits, de pouvoir ou de reconnaissance.
    [Mais c’est cette approche « trotskyste » qui s’est largement imposé au PCF avec la « mutation », et qui depuis porte un discours qui voit des « aliénations » partout – et surtout, qui s’imagine qu’une société sans « aliénations » est possible et désirable.]
    Je suis viscéralement anti trotskiste. A ce sujet, je ne dis pas merci à Pierre Laurent pour l’intégration de la GU et Vincent Boulet à l’international toujours en place… Mais, je ne reprends pas nos précédents échanges !
    [Et très largement dans les documents du PCF depuis quarante ans… et cela n’a guère changé depuis le 38ème congrès.]
    L’esprit khrouchtchévien et la mauvaise digestion d’Althusser puis le gorbatchévisme (ochettisme ou huisme) des notables et leurs copains néo-trotskiste… Le combat continue !  La partie n’est pas finie !
    [Tout à fait. Mais le mot « aliénation » dans les documents du PCF sont utilisés toujours dans un sens très vague, et non dans le sens précis et restrictif que lui donne Marx.]
    J’en conviens.
    [Je ne dis pas le contraire. Mais c’est une « aliénation » au sens général de ce terme, puisque c’est une soumission à des règles qui nous sont imposées par un « autre » extérieur (« alien ») sans que nous ayons notre mot à dire.]
    Je vous rejoins. Il faut être précis avec les mots « aliénation » et « domination ». Si toute contrainte sociale ou toute transmission est appelée ainsi, on perd effectivement le sens marxiste des concepts.
    Chez Marx, l’aliénation ne désigne pas simplement le fait de recevoir une langue ou des règles collectives, mais le fait que les rapports sociaux produits par les hommes leur échappent et se retournent contre eux.
    Par conséquent, le problème n’est donc pas l’existence d’autorité, de hiérarchie ou de transmission, mais la nature des rapports sociaux qu’elles expriment. 
    [J’ai bien compris, et je souscris à votre position. Mon point est que ce n’est pas là celle du PCF.]
    Cela l’a été quand il était “stalinien”. C’est un processus. Je ne désespère pas encore même si j’ai conscience des difficultés et que la partie ne sera pas simple pour “remettre la culotte à l’endroit” aurait dit St Eloi.
     [Au sens habituel et étymologique du mot « aliénation », oui. Je pense que votre problème est que vous donnez au mot « aliénation » une connotation négative. Mais ce n’est pas le cas : certaines aliénations sont absolument nécessaires.]
    Je comprends votre distinction, mais je pense qu’il faut distinguer l’extériorité sociale, qui est une condition de toute humanité, et l’aliénation au sens marxiste. Je pense que le mot “aliénation” est galvaudé et sert à tout. La menace extérieure de l’individu roi. Nous héritons tous d’une langue, d’une culture et d’institutions : cela ne signifie pas que nous sommes privés de liberté. L’aliénation chez Marx désigne surtout le moment où les rapports sociaux produits par les hommes deviennent des forces étrangères qui s’imposent à eux. Le communisme ne vise donc pas à supprimer toute transmission ou toute médiation sociale, mais à permettre aux hommes de maîtriser collectivement les rapports sociaux qu’ils produisent. Marx ne critique pas l’existence de médiations sociales. Il critique leur autonomisation et leur caractère coercitif lorsqu’elles échappent au contrôle humain collectif. C’est précisément la dialectique entre héritage et transformation.
    [En quoi cela « démontre » pareille chose ?]
    Cela montre que toute transmission n’est pas une aliénation parce que Lénine distingue justement l’héritage culturel de la domination. Le prolétariat reçoit des acquis historiques, mais il se les approprie consciemment pour les transformer. Une transmission peut donc être une condition de l’émancipation, pas seulement une soumission.
    [En quoi le fait que nous soyons condamnés par ailleurs à maintenir d’autres formes d’aliénation menacerait le projet ?]
    Je ne dis pas que le communisme ou marxisme-léninisme vise à supprimer toute forme d’héritage culturel ou de dépendance sociale. Je dis simplement que toute transmission n’est pas une aliénation au sens marxiste. Je réfute le “post-marxisme”. Le problème n’est donc pas l’existence de médiations sociales, mais les rapports sociaux dans lesquels l’activité humaine échappe aux hommes et se retourne contre eux.
    [Pour cela, point n’était besoin que TOUTES les femmes suivent les injonctions de l’Eglise. Il aurait suffit qu’elles soient plus nombreuses que les hommes à le faire…]
    Je comprends votre raisonnement. Il ne faut effectivement pas qu’une catégorie soit homogène pour qu’une tendance moyenne ait un effet politique. Ma réserve porte seulement sur le passage d’une influence religieuse réelle à une conséquence électorale certaine. Les femmes n’auraient pas voté indépendamment de leur milieu social, de leur territoire ou de leurs convictions. Le vote féminin aurait probablement déplacé certains équilibres, mais son effet exact ne peut pas être déduit mécaniquement de la seule influence de l’Église catholique pour la France d’autant que toutes les femmes n’étaient pas catholiques pratiquantes. Le processus de déchristianisation était déjà amorcé et constaté au moment de le Révolution française. 
    [Aucun de ces pays n’a séparé les églises de l’Etat. Je vous rappelle qu’ici la question n’était pas celle du « conservatisme », mais celle de la religion.]
    Effectivement, la comparaison avec la Finlande ne suffit pas à répondre à la situation française. Ma réserve porte seulement sur l’idée d’un effet politique déductible à l’avance. L’influence religieuse était réelle, mais elle variait fortement selon les territoires et les milieux sociaux. Les femmes n’auraient pas formé un corps politique homogène. Elles auraient aussi été traversées par les mêmes clivages de classe, de culture et de territoire que les hommes. C’est mon analyse et elle diffère de nos prédécesseurs républicains radicaux.
    [Pas vraiment. Louise Michel était institutrice, Elisabeth Dmitrieff avait une fortune personnelle. Ni l’une ni l’autre n’ont « travaillé dans l’agriculture, les manufactures, les ateliers, le commerce ou les activités industrielles ». Et s’il est vrai que ces activités se sont ouvertes aux femmes avant 1945, c’est surtout la première guerre mondiale qui en fait un phénomène massif.]
    Oui, Louise Michel et Élisabeth Dmitrieff ne sont pas les meilleurs exemples pour illustrer le travail féminin populaire. En revanche, le travail des femmes des classes populaires ne commence pas en 1914. Dès le XIXᵉ siècle, des milliers de femmes travaillent dans l’agriculture, le textile, la soie, la confection, le commerce ou comme domestiques. La guerre a surtout amplifié et rendu visible un phénomène déjà existant.
    Mon propos n’est donc pas de nier la rupture de 1914, mais de ne pas effacer la place économique des femmes populaires avant cette date. 
    [Vous m’obligez à répéter : pour renverser la majorité anticléricale, point n’était besoin que TOUTES les femmes suivent les injonctions de l’église. Il suffisait qu’une portion suffisante le fasse.]
    Dont acte. Vous ne parlez pas d’une homogénéité des femmes, mais d’un effet statistique possible. Ma nuance porte sur le passage d’une tendance sociale réelle à une conséquence politique déterminée. Une influence religieuse plus forte dans certains milieux ne signifie pas que son effet électoral aurait été uniforme, car le vote aurait aussi été structuré par la classe, le territoire et les expériences sociales.
    L’analyse matérialiste consiste justement à étudier ces contradictions concrètes plutôt qu’à isoler une variable unique.
    [Je ne comprends pas votre raisonnement. Donner le vote à tel ou tel groupe social ne produit certainement pas de comportements prédéterminés au niveau INDIVIDUEL. Mais du point de vue statistique, il est trivial de dire le contraire]
    Oui, les déterminations existent, mais elles n’abolissent ni les contradictions, ni les médiations, ni le mouvement de l’histoire. La laïcité 
    Je vous concède que toute stratégie politique repose sur des hypothèses concernant des tendances électorales. Mais une tendance statistique n’est pas une loi historique. Le matérialisme invite justement à analyser les conditions concrètes qui produisent ces comportements, plutôt qu’à déduire mécaniquement un résultat politique de l’appartenance à un groupe social. analyse doit aussi intégrer le processus historique qui conduit à la laïcité française. Les guerres de Religion, la Révolution française puis le conflit entre République et Église au XIXᵉ siècle ont profondément transformé les rapports entre pouvoir politique et pouvoir religieux. Dans une perspective matérialiste historique dialectique, qui n’était pas celle des radicaux, la question ne peut donc pas être réduite à une seule variable sociologique ou même de genre.
    [Je vois mal par ailleurs quels seraient les « droits politiques structurels » auxquels vous faites référence. Pourriez-vous détailler ?]
    Bien sûr, la conscription était une contrainte matérielle majeure, qui ne peut être minimisée.
    En revanche, je distinguerais les obligations attachées à un statut des droits politiques et juridiques. Avant 1944, les femmes ne votaient pas, n’étaient pas éligibles et disposaient d’une capacité juridique plus limitée, notamment dans le mariage. Les hommes, eux, supportaient en contrepartie des obligations spécifiques, dont la conscription. Ces deux réalités coexistaient. Elles ne sont pas de même nature et ne s’annulent pas.
    A mon sens, le marxisme analyse comment cette division sociale des fonctions s’articule avec les rapports de production, la famille, l’État et le droit, plutôt que d’établir un simple bilan comptable des avantages et des désavantages de chaque sexe. Mais, je sais que votre méthodologie d’analyse est un matérialisme “réaliste”.
    [Mais que veut dire « indépendance économique » ?]
    Je crois que nous employons le mot « indépendance » dans un sens différent. Pour Kollontaï, il ne s’agit pas de supprimer l’interdépendance sociale, inhérente à toute société, mais de permettre à chacun de disposer d’une autonomie matérielle sans dépendre juridiquement ou économiquement d’un conjoint.
    Vous avez raison de raisonner en termes d’équilibre fonctionnel. Historiquement, les hommes assuraient principalement le revenu du foyer tandis que les femmes prenaient en charge l’essentiel de la reproduction sociale. Cette complémentarité a bien existé. Mais c’est précisément là où Engels va plus loin dans “L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État. Il ne nie pas cette complémentarité. Il démontre qu’elle peut coexister avec une inégalité de pouvoir lorsque les conditions matérielles se transforment, notamment avec la propriété privée, l’héritage et la concentration des richesses. La question n’est donc pas seulement celle de la répartition des fonctions, mais des rapports sociaux dans lesquels elles s’inscrivent.
    [Certainement. Mais si l’on veut pouvoir parler de « domination » ou « d’exploitation », il est essentiel au contraire de lister les contraintes et leurs contreparties pour les uns comme pour les autres.]
    Je suis d’accord qu’il faut analyser les contraintes qui pèsent sur les uns et les autres. Mais, dans une perspective marxiste, cela ne suffit pas à caractériser un rapport de domination ou d’exploitation.
    La question décisive est de savoir comment ces contraintes s’inscrivent dans un rapport social déterminé : qui détient les droits, les ressources, le pouvoir de décision ou les conditions de la reproduction sociale. C’est ce que cherchent à analyser Marx et Engels, davantage qu’un simple bilan comparatif des avantages et des inconvénients.
    [Vous fermez le débat avant de l’ouvrir, en postulant comme une vérité incontestable que les femmes et seulement elles étaient contraintes par des limites historiques qui « empêchaient leur pleine participation égalitaire à l’ensemble de la vie sociale ». En fait, hommes et femmes avaient chacun leur « vie sociale » séparées. Et aucun n’avait la possibilité de « participer pleinement » dans le domaine de l’autre. Il était impossible socialement à une femme de devenir avocat… mais un homme pouvait-il devenir homme au foyer et être entretenu par sa femme ?]
    Je vous rejoins en partie. Historiquement, les rôles sociaux étaient fortement différenciés et les contraintes ne pesaient pas uniquement sur les femmes. Les hommes aussi étaient assignés à des fonctions dont ils ne pouvaient guère s’affranchir : un homme n’était pas plus libre de devenir père au foyer qu’une femme ne l’était de devenir magistrate, officier ou avocat. En revanche, le matérialisme historique ne s’arrête pas à ce constat. La question n’est pas seulement de savoir si les contraintes étaient réciproques, mais comment cette division des fonctions s’articulait avec les rapports de propriété, la transmission patrimoniale, l’autorité juridique et la reproduction sociale. C’est précisément le déplacement opéré par Engels dans “L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État. Il ne nie pas la complémentarité fonctionnelle entre les sexes. Il cherche justement à comprendre dans quelles conditions historiques cette complémentarité peut coexister avec des prérogatives juridiques, patrimoniales ou politiques différentes. Autrement dit, une division des fonctions peut être réciproque sans être socialement équivalente. C’est sur ce terrain, me semble-t-il, que la discussion marxiste devient la plus féconde et sort du débat moral(ine).
    [Mais pour le moment, si vous regardez les morts en opération des derniers vingt ou trente années il n’y a aucune femme. Alors, force est de constater que si les femmes peuvent accéder aux carrières militaires, elles ne meurent pas encore à la guerre. ]
    Oui, il existe encore une forte asymétrie dans les engagements militaires. Je ne confondrais pas l’accès à un droit ou à une fonction avec son exercice statistique. Que les femmes soient aujourd’hui moins nombreuses au combat ne change pas le fait que les carrières militaires leur sont désormais juridiquement ouvertes. La question porte sur l’évolution des institutions, non sur la répartition effective des effectifs de chaque conflit.
    [Je suis d’accord. Mais vous m’accorderez que, et c’était là mon point, les documents que le PCF publient aujourd’hui « désignent abstraitement des dominants et des dominés »…]
    Sur ce point, je vous rejoins volontiers. Une partie des documents produits par le PCF a parfois repris un vocabulaire qui tend à désigner abstraitement des « dominants » et des « dominés », sans toujours le rattacher suffisamment aux rapports sociaux de production au sens marxiste. Mais rien n’est figé. Les concepts ne sont pas immuables et les orientations évoluent avec le débat collectif. Si une clarification théorique est nécessaire, c’est précisément notre responsabilité de militants d’y contribuer. Le marxisme n’est pas un catéchisme : il se nourrit de la critique, de la confrontation des analyses et du retour au réel.
     
     
     

    • Descartes dit :

      @ Lafleur

      [En revanche, je ne crois pas que la seule existence d’une erreur passée suffise à trancher définitivement la question. Ce qui me paraît décisif, c’est la capacité d’un dirigeant à reconnaître cette erreur, à expliquer son évolution et à mettre loyalement en œuvre l’orientation démocratiquement décidée.]

      Très bien. Ceux qui auront reconnu leur erreur, expliqué leur évolution et qui mettent en œuvre loyalement les nouvelles orientations peuvent continuer dans des postes de direction. Mais vous en connaissez beaucoup, vous, qui remplissent ces conditions ? Moi pas. Ce que je vois par contre ce sont des dirigeants à tous les niveaux qui n’ont rien reconnu, rien expliqué, et qui pour certains ont même l’outrecuidance de combattre les décisions prises par le congrès. Et le Parti tolère cette situation.

      [Mais je crois que notre divergence est plus profonde. J’ai le sentiment que vous raisonnez d’abord à partir des trajectoires individuelles des dirigeants, alors que je raisonne d’abord à partir de la ligne politique et de la démocratie du Parti.]

      Pas du tout. Moi aussi je raisonne à partir « de la ligne et de la démocratie du parti ». Comme je vous l’ai dit, mon problème est moins que des dirigeants refusent tout retour critique, c’est que la « démocratie du parti » leur permet de rester à des postes de direction. Je pense que vous ne m’avez pas bien compris. Je me fous des « trajectoires individuelles ». Je m’intéresse par contre à la manière dont le Parti sélectionne, désigne et révoque ses dirigeants. Je constate qu’un dirigeant qui a commis des graves erreurs, qui refuse tout retour critique, qui se permet même de saboter la ligne décidée par un congrès, ne sont pas sanctionnés par l’organisation. C’est une question de ligne et surtout de fonctionnement du Parti, et non de « trajectoire personnelle ».

      [Les individus comptent, bien sûr, mais ils ne sont pas le seul sujet de la politique. Ce qui m’importe donc avant tout, ce n’est pas seulement de savoir d’où vient tel ou tel dirigeant, mais de savoir quelle ligne le Parti a démocratiquement adoptée, comment elle est mise en œuvre et comment les militants en contrôlent l’application.]

      Moi aussi. Et je constate que les militants ne contrôlent rien du tout, puisqu’ils n’ont même pas la possibilité ou l’envie d’exiger de leurs dirigeants qu’ils rendent des comptes. Dans ces conditions, comment parler de « contrôle » ? C’est là le problème que je pose. Ce n’est pas une question de psychologie des dirigeants, mais de ce que le parti exige d’eux.

      [Autrement dit, l’absence d’autocritique constitue pour moi une faiblesse qu’il faudra dépasser. Elle ne suffit pas, à elle seule, à délégitimer une direction dès lors que le Parti a démocratiquement choisi une nouvelle orientation. Notre divergence porte sur la hiérarchie des critères. Vous faites de l’absence d’autocritique le critère déterminant pour juger une direction.]

      Pas tout à fait. Je commence par me demander POURQUOI il n’y a pas de retour critique, POURQUOI cette direction ne fait rien pour que ce retour critique ait lieu. Je ne juge pas la direction sur l’absence d’autocritique, je la juge sur le fait qu’elle ne fait rien pour qu’elle ait lieu. Pour moi, cela indique les limites de son action, les limites de la remise en cause de la « mutation ». Vous noterez que je ne lui fais pas de reproches. Elle ne peut peut-être pas, dans le rapport de forces existant, faire autrement. Il ne reste pas moins que cela est significatif.

      [« Et un dirigeant qui fait semblant d’avoir évolué peut être extraordinairement nuisible. » Notre divergence porte moins sur le besoin d’une explication que sur la conséquence automatique de son absence.]

      Je n’arrive pas à me faire comprendre. Au risque de me répéter, je m’intéresse moins à l’absence d’autocritique en elle-même qu’aux raisons pour lesquelles l’organisation ne l’exige pas. C’est là que se trouve le véritable danger. C’est ce manque d’exigence qui ne peut conduire qu’à refaire des erreurs, parce que cela veut dire que les dirigeants, nouveaux comme anciens, sont en roue libre.

      [Il juge un ensemble : le bilan, la pratique, la fidélité à la ligne et le contrôle démocratique du Parti.]

      Pour la n-ième fois, où voyez-vous un « contrôle démocratique » ? Des dirigeants qui ont commis erreur sur erreur, qui ont mené des politiques néfastes pour le parti, qui ont poussé dehors d’excellents militants, continuent à exercer sans que personne leur demande des comptes. Où voyez-vous du « contrôle », dans un système où les dirigeants font ce qui leur chante et personne n’est jamais sanctionné ?

      [La confiance se construit et se vérifie en permanence sous le contrôle collectif.]

      Eh bien, je ne vois aucune raison pour faire confiance, parce que je ne vois aucun signe de « contrôle collectif ».

      [Vous insistez sur les contraintes que la composition actuelle impose à la stratégie. J’insiste sur la capacité d’une stratégie juste à transformer progressivement cette composition. Les deux propositions me paraissent d’ailleurs complémentaires plus que contradictoires. Notre véritable désaccord n’est pas idéologique, mais méthodologique : votre matérialisme est descriptif. Je crois que nous touchons finalement au véritable enjeu de notre échange, qui est donc moins politique que méthodologique. Je partage votre souci de partir de la réalité concrète du Parti, de sa composition sociale et des contraintes qu’elle impose. Là-dessus, nous sommes largement d’accord. Là où je mets davantage l’accent, c’est sur la dialectique de la transformation.]

      Mais cette dialectique n’opère pas en dehors du rapport de forces. Vous ne pouvez pas espérer que les classes intermédiaires, qui aujourd’hui dominent le PCF, vont gentiment renoncer à défendre leurs intérêts et céder le pouvoir aux couches populaires – ou bien se mettre à défendre leurs intérêts. Pour que cela marche, il vous faut avoir soit une convergence des intérêts des deux groupes sociaux, soit un rapport de forces qui permette aux couches populaires de reprendre le pouvoir au Parti. Aucune de ces deux conditions ne me semble remplie aujourd’hui.

      [Autrement dit, nous partons des mêmes faits. Notre différence tient surtout à la manière de les penser. Vous privilégiez l’analyse des déterminations par un matérialisme “réaliste”. Je mets davantage l’accent sur les contradictions qui rendent leur dépassement possible. C’est peut-être là, au fond, notre véritable débat.]

      Mais justement, je ne vois pas quelles sont ces « contradictions »…

      [Je crois que nous nous rejoignons une nouvelle fois sur le principe. La question est désormais celle de sa traduction juridique et politique. À mes yeux, une exigence n’a de portée que si elle trouve une traduction dans les règles de fonctionnement du Parti. C’est pourquoi je serais tout à fait favorable à ce que le Conseil national réfléchisse, dans le cadre des statuts de 2023, à une résolution précisant qu’un dirigeant appelé à exercer ou à conserver des responsabilités après avoir défendu une orientation désormais reconnue comme erronée doit en présenter publiquement le bilan critique devant les communistes.]

      J’irais plus loin : TOUS les dirigeants devraient présenter un bilan critique de leur action, pour que les militants puissent décider ce qui est « erroné » et ce qui ne l’est pas. Mais la question qui se pose immédiatement est celle de savoir ce qu’on fait du dirigeant qui ne respecte pas cette obligation. On revient toujours au même problème. Ecrire dans un texte que le dirigeant « doit » faire ceci ou cela n’a aucune portée si on ne sait pas ce qu’il arrive à celui qui ne fait pas ce qu’il « doit » faire.

      [« Encore une fois, on fait quoi ? » Dans les conditions concrètes, au vu des statuts, une résolution du CN. Je veux bien y travailler car un CN le 21 août avant l’université d’été et l’adresser à des membres du CN. Avez vous une meilleure proposition ?]

      Tout dépend de ce que vous mettez dans une telle résolution. Si la résolution condamne sans ambigüité tout dirigeant qui s’affranchirait des décisions prises collectivement, et annonçant que le Parti refuserait l’investiture aux élus qui feraient de même, ce serait déjà pas mal.

      [Je crois que nous sommes finalement assez proches sur le constat. Oui, une rupture politique comporte aussi une dimension symbolique et le rapport de forces de 2018 ne permettait sans doute pas d’aller aussi loin que certains l’auraient souhaité. Mais je ne dirais pas pour autant qu’il ne s’est rien passé.]

      Moi non plus. Il s’est passé quelque chose, et je ne minimise nullement les difficultés que Roussel et ses partisans ont du vaincre pour rompre avec la séquence Hue-Buffet-Laurent, et encore moins la portée de cette rupture. Mais je ne vois pas comment elle pourrait aller jusqu’au bout, parce que je ne vois pas comment, dans le rapport de forces tel qu’il est, le Parti pourrait redevenir le représentant des intérêts des couches populaires..

      [« J’ai bien compris votre interpellation, et je vous ai répondu : je ne suis pas contre une forme de « retour », dans des conditions bien définies. Je suis parti sans le vouloir, je ne reviendrai pas sans qu’on m’appelle. » Je comprends votre position. Mais permettez-moi une remarque avec un peu d’humour : je sais bien que je ne suis pas une instance officielle du Parti… mais, à mon échelle, je vous ai quand même appelé ! 🙂]

      Certes. Mais comme vous le dites si bien, vous n’êtes pas une instance officielle. Bien entendu, je n’attends pas que Roussel m’appelle personnellement, mais qu’il adresse un message collectif à ceux que la « mutation » a poussé dehors, ce ne serait pas de trop…

      Par ailleurs, vous militez ou ? Si vous êtes en region parisienne, on pourrait en discuter directement.

      [Plus sérieusement, mon interpellation ne reposait pas sur l’idée qu’il faudrait revenir sans débat ni bilan. Elle partait simplement d’une conviction : un Parti communiste a besoin de militants expérimentés, y compris de militants qui ont pris leurs distances, dès lors qu’ils souhaitent contribuer à la reconstruction. J’ai bien conscience aussi que le retour ne peut pas être un effacement du passé, ni pour vous ni pour le Parti. Il suppose justement de pouvoir débattre, confronter les analyses et construire collectivement.]

      En tout cas, jusqu’ici personne dans la direction du Parti n’a tenu explicitement ce discours.

      [« C’est bien mon point : on me parle du changement du Parti, mais je vois que les mêmes hommes sont toujours là… » Plus Pierre Laurent. Je n’ose vous demandez qui.]

      Je regarde mon ancien comité de section, mon ancien comité fédéral… des gens comme Faucillon ou Peu…

      [Je propose de soumettre une résolution normative du CN relative à la mise en œuvre des décisions majoritaires, à la responsabilité des candidats et élus ainsi qu’au suivi des investitures et des orientations.]

      Une telle résolution serait déjà un pas en avant important, puisqu’elle lancerait le débat sur la question. Mais je vois mal le CN la votant, ou même acceptant de l’examiner.

      [Pour ma part, j’ai adhéré au Parti à 40 ans,]

      Moi la JC à 13 ans et le Parti à 18. Et je garde intactes mes convictions. C’est le Parti qui m’a quitté, et non l’inverse…

      [« Et surtout, si l’on veut transformer les appareils il faut frapper au bon endroit. » A quel endroit frapper alors ?]

      Sur la discipline. Il faut bien marquer que l’époque où chaque « notable » faisait sa petite cuisine dans son petit pot est finie. Le premier dirigeant qui s’affranchit des décisions collectives doit être sanctionné politiquement – puisque c’est la seule sanction possible sans modifier les statuts.

      [« J’ai beaucoup de mal à imaginer le Parti appliquant ces sanctions à Faucillon, Jumel ou Peu. » L’objectif premier n’est pas la sanction, mais le respect de la discipline collective.]

      On est d’accord. Mais sans sanction, il n’y a pas de discipline collective. Vous croyez vraiment que Faucillon, Jumel ou Peu vont rentrer dans le rang magiquement ?

      [Je comprends votre raisonnement, mais je pense qu’il faut distinguer reproduction sociale et reproduction à l’identique. Oui, l’autorité parentale assure une transmission. Un enfant reçoit un nom, une langue, une culture, une éducation. Mais cette transmission n’a pas pour finalité de produire un clone du parent : elle vise à donner à un être dépendant les moyens de devenir autonome.]

      Je crois que vous confondez un effet et une finalité. L’objectif du parent, ce qui le motive dans son rôle, c’est de produire un être aussi proche que possible de lui-même à travers duquel il se survivra. C’est lorsqu’il réalise que cet objectif est impossible qu’il accepte finalement de donner à son enfant l’autonomie. Vous noterez d’ailleurs que dans la plupart des cultures il existe des cérémonies par lesquelles l’enfant est symboliquement arraché à ses parents et introduit dans une société plus vaste.

      [L’enfant ne choisit pas sa langue, mais c’est précisément grâce à cette langue qu’il pourra ensuite penser, critiquer, créer et éventuellement transformer l’héritage reçu.]

      Il n’empêche que s’il avait reçu une autre langue, une autre culture, une autre religion, il penserait différemment. Et c’est le parent qui choisit ce qu’il transmet. Autrement dit, nous sommes subordonnés à un choix fait par quelqu’un d’autre – la formule bien connue de Marx ne dit pas autre chose.

      [Je comprends votre objection, et je pense qu’elle oblige à préciser les termes. Je ne pense pas que l’on puisse assimiler mécaniquement la famille traditionnelle au rapport capital/travail : il n’y a pas, dans la relation conjugale, une exploitation au sens strict de l’appropriation de la plus-value. Mais l’absence d’exploitation capitaliste ne signifie pas automatiquement l’absence de rapports de pouvoir.]

      Bien sûr. Mais soyez cohérent : vous associez la question de la domination à l’appropriation de la plusvalue. Dès lors que vous admettez que les rapports dans la famille traditionnelle il n’y a pas d’exploitation, vous ne pouvez plus parler de « domination » d’un membre du couple sur l’autre. Bien entendu, il y a des rapports de pouvoir au sein du couple dans la famille traditionnelle. Mais ces rapports sont bien plus complexes, moins unilatéraux, plus équilibrés que ce que pensent les néoféministes. Paradoxalement, c’est l’approfondissement du capitalisme qui a mis à mal cet équilibre. L’économie domestique, qui était la base matérielle du pouvoir des femmes, a disparu. Du coup, la femme ne peut rétablir l’équilibre qu’en disputant leur rôle aux hommes.

      [Je comprends votre distinction, mais je pense qu’il faut distinguer l’extériorité sociale, qui est une condition de toute humanité, et l’aliénation au sens marxiste. Je pense que le mot “aliénation” est galvaudé et sert à tout. La menace extérieure de l’individu roi. Nous héritons tous d’une langue, d’une culture et d’institutions : cela ne signifie pas que nous sommes privés de liberté.]

      Si. Et c’est Marx lui-même qui le dit lorsqu’il dit que les hommes font l’histoire, mais ne savent pas l’histoire qu’ils font. Marx est je pense tout à fait conscient que notre liberté n’est pas absolue, mais est limitée non seulement par la contrainte matérielle, mais aussi par le poids de ce qui nous est transmis.

      [Je comprends votre raisonnement. Il ne faut effectivement pas qu’une catégorie soit homogène pour qu’une tendance moyenne ait un effet politique. Ma réserve porte seulement sur le passage d’une influence religieuse réelle à une conséquence électorale certaine. Les femmes n’auraient pas voté indépendamment de leur milieu social, de leur territoire ou de leurs convictions. Le vote féminin aurait probablement déplacé certains équilibres, mais son effet exact ne peut pas être déduit mécaniquement de la seule influence de l’Église catholique pour la France d’autant que toutes les femmes n’étaient pas catholiques pratiquantes.]

      Je ne comprends pas votre raisonnement. Si les femmes avaient en moyenne une pratique religieuse plus régulière (ce qui était le cas) et étaient plus sensibles à l’autorité de l’institution religieuse (ce qui, là encore, était le cas), alors le fait de leur donner le droit de vote aurait « mécaniquement » déplacé l’équilibre politique dans le sens voulu par l’Eglise. On ne peut bien entendu pas savoir si ce déplacement aurait été suffisant pour empêcher la séparation des églises et de l’Etat d’être votée. Mais la gauche anticléricale de l’époque a préféré ne pas prendre le risque. Et je ne la blâme pas…
      [Le processus de déchristianisation était déjà amorcé et constaté au moment de le Révolution française.]

      Oui, mais il était beaucoup plus avancé chez les hommes que chez les femmes. Gaston Bonheur je crois raconte comment dans son enfance les femmes allaient à l’église le dimanche alors que les hommes étaient au café. J’ai un ami dont le père a été baptisé clandestinement à la demande de sa mère, son père refusant catégoriquement une telle cérémonie.

      [Oui, Louise Michel et Élisabeth Dmitrieff ne sont pas les meilleurs exemples pour illustrer le travail féminin populaire. En revanche, le travail des femmes des classes populaires ne commence pas en 1914. Dès le XIXᵉ siècle, des milliers de femmes travaillent dans l’agriculture, le textile, la soie, la confection, le commerce ou comme domestiques. La guerre a surtout amplifié et rendu visible un phénomène déjà existant.]

      Je pense que le changement de 1914 n’est pas seulement quantitatif, il est qualitatif. Oui, les femmes des milieux populaires travaillaient avant 1914, mais très rarement dans l’industrie. Dans l’agriculture, leurs activités s’apparentaient à l’économie domestique (potager, basse-cour, fabrication de conserves et confitures…). Dans le textile ou les soieries, elles étaient employées dans les tâches artisanales (couture, confection). Le service domestique, qui était un grand pourvoyeur d’emploi féminin, était là encore rattaché à l’économie domestique.

      Avec 1914, les femmes entrent en plein dans la production. Dans l’agriculture, il leur faut remplacer les hommes partis au front dans l’élevage et les labours. Dans l’industrie elles prennent là aussi des postes traditionnellement réservés aux hommes.

      [Bien sûr, la conscription était une contrainte matérielle majeure, qui ne peut être minimisée.
      En revanche, je distinguerais les obligations attachées à un statut des droits politiques et juridiques. Avant 1944, les femmes ne votaient pas, n’étaient pas éligibles et disposaient d’une capacité juridique plus limitée, notamment dans le mariage. Les hommes, eux, supportaient en contrepartie des obligations spécifiques, dont la conscription. Ces deux réalités coexistaient. Elles ne sont pas de même nature et ne s’annulent pas.]

      Je vois mal en quoi les droits et devoirs en question seraient « de nature différente ». N’oubliez pas que la conscription joue un rôle essentiel dans la justification du suffrage universel. La justification du vote censitaire était le fait que ceux qui contribuaient aux finances publiques et seulement eux étaient légitimes à ordonner des dépenses. La justification du suffrage universel était le fait que tous ceux qui étaient susceptibles de payer « l’impôt de sang » devaient pouvoir voter. Et que le rôle joué par les femmes dans la Résistance fut symboliquement important pour faire passer l’ordonnance de 1945.

      [Je crois que nous employons le mot « indépendance » dans un sens différent. Pour Kollontaï, il ne s’agit pas de supprimer l’interdépendance sociale, inhérente à toute société, mais de permettre à chacun de disposer d’une autonomie matérielle sans dépendre juridiquement ou économiquement d’un conjoint.]

      Mais dans un contexte où l’économie domestique était encore essentielle, on voit mal comment un homme ou une femme pouvaient être « indépendants ».

      [Je suis d’accord qu’il faut analyser les contraintes qui pèsent sur les uns et les autres. Mais, dans une perspective marxiste, cela ne suffit pas à caractériser un rapport de domination ou d’exploitation.
      La question décisive est de savoir comment ces contraintes s’inscrivent dans un rapport social déterminé : qui détient les droits, les ressources, le pouvoir de décision ou les conditions de la reproduction sociale. C’est ce que cherchent à analyser Marx et Engels, davantage qu’un simple bilan comparatif des avantages et des inconvénients.]

      Oui. Mais dans cette analyse, les femmes ne sortent nullement comme « dominées », puisqu’elles déterminaient les conditions de la reproduction sociale, puisqu’elles avaient le contrôle de la reproduction biologique.

  18. Lafleur dit :

    @ Descartes
    [Mais vous en connaissez beaucoup, vous, qui remplissent ces conditions ? Moi pas.]
    Probablement peu, et c’est précisément une difficulté réelle. Mais je pense que cette situation ne vient pas seulement d’un manque de volonté individuelle des dirigeants. Elle tient aussi au fait que l’autocritique a progressivement été dévalorisée, parfois confondue avec une pratique de culpabilisation, alors qu’elle devrait être conçue comme un instrument collectif d’analyse et de progrès.
    C’est pourquoi je travaille sur la notion de “mandat militant” : un mandat n’est pas une reconnaissance personnelle ni une position acquise, mais une responsabilité confiée par l’organisation, qui implique mise en œuvre d’une orientation, compte rendu et évaluation collective. La question n’est donc pas seulement de sanctionner les erreurs passées, mais de reconstruire les mécanismes politiques permettant aux militants de contrôler réellement les responsabilités exercées en leur nom.
    [Pas du tout. Moi aussi je raisonne à partir « de la ligne et de la démocratie du parti ». Comme je vous l’ai dit, mon problème est moins que des dirigeants refusent tout retour critique, c’est que la « démocratie du parti » leur permet de rester à des postes de direction. Je pense que vous ne m’avez pas bien compris. Je me fous des « trajectoires individuelles ».]
    Vous avez raison de préciser que votre critique porte moins sur les trajectoires individuelles que sur les mécanismes de sélection et de contrôle des dirigeants. Je vous rejoins sur le fait que la question est celle du fonctionnement démocratique réel du Parti. Mais il faut aussi regarder les conditions matérielles de ce fonctionnement. Le vivier militant s’est réduit, et ceux qui restent occupent mécaniquement davantage les responsabilités, d’autant que nombre de militants critiques ont quitté l’organisation ou se sont tus.
    La faiblesse de la formation politique, philosophique et économique des militants est également un obstacle majeur : une démocratie communiste ne peut exister sans militants capables d’analyser et de décider.
    Enfin, la question des permanents doit être posée. Toute fonction peut créer des intérêts propres si elle n’est pas placée sous un contrôle politique collectif. C’est précisément pourquoi la notion de mandat militant serait utile. Elle permet de penser la responsabilité des dirigeants et des permanents non comme une position acquise, mais comme une mission temporaire confiée par l’organisation et évaluée collectivement. 
    [Dans ces conditions, comment parler de « contrôle » ? C’est là le problème que je pose. Ce n’est pas une question de psychologie des dirigeants, mais de ce que le parti exige d’eux.]
    Vous avez raison de poser la question du contrôle. Une organisation communiste ne peut pas seulement proclamer la souveraineté des adhérents ; elle doit créer les conditions concrètes de son exercice. Je partage donc votre interrogation. Le problème n’est pas seulement l’attitude individuelle des dirigeants, mais ce que l’organisation exige d’eux et les mécanismes dont elle dispose pour vérifier la mise en œuvre des décisions collectives. Là où je propose de prolonger votre analyse, c’est que le contrôle ne doit pas être pensé uniquement à travers la sanction d’un écart. Il doit être organisé comme un processus politique permanent : des responsabilités clairement définies, un compte rendu régulier de l’activité menée, un bilan collectif et la possibilité pour l’organisation de réexaminer les mandats confiés. C’est dans cette perspective que je travaille sur la notion de « mandat militant ». Le mandat n’est pas une position acquise . C’est une délégation de la souveraineté des adhérents. Il implique donc une responsabilité particulière et un devoir de rendre compte. Le véritable enjeu est donc de passer d’une souveraineté de l’adhérent affirmée dans les principes à une souveraineté exercée dans les pratiques. Le contrôle collectif n’est effectif que lorsque les militants disposent des moyens politiques et organisationnels de l’exercer.
    [Pas tout à fait. Je commence par me demander POURQUOI il n’y a pas de retour critique, POURQUOI cette direction ne fait rien pour que ce retour critique ait lieu. Je ne juge pas la direction sur l’absence d’autocritique, je la juge sur le fait qu’elle ne fait rien pour qu’elle ait lieu.]
    Je comprends mieux votre remarque. Vous ne faites pas de l’absence d’autocritique un simple défaut individuel. Vous posez la question de savoir pourquoi les conditions politiques ne sont pas réunies pour qu’elle puisse avoir lieu. À mon sens, cela renvoie d’abord au rapport de forces interne au Parti. Une orientation adoptée majoritairement lors d’un congrès ne disparaît pas immédiatement : elle continue à exister à travers des militants, des cadres et des responsabilités qui conservent une influence réelle.
    La question est donc celle de la cohérence entre la souveraineté démocratique des adhérents et l’exercice des responsabilités qui en découlent. Le débat est libre avant la décision collective. Après celle-ci, les responsabilités exercées au nom du Parti doivent contribuer loyalement à la mise en œuvre de l’orientation adoptée. Cela pose la question des fonctions ayant une influence politique ou idéologique importante. La pluralité du débat est nécessaire, mais elle ne peut conduire à ce que des responsabilités ou des outils collectifs du Parti deviennent des espaces permanents de contestation des décisions démocratiquement prises. Une responsabilité n’est pas une propriété personnelle, mais une délégation de “la souveraineté des adhérents” qui implique loyauté, compte rendu et contrôle collectif car elle “engage le Parti”. 
     [C’est ce manque d’exigence qui ne peut conduire qu’à refaire des erreurs, parce que cela veut dire que les dirigeants, nouveaux comme anciens, sont en roue libre.]
    Évidemment, à titre personnel, je partage votre constat. Une organisation qui ne crée pas les conditions d’un retour critique et d’un contrôle collectif prend le risque de reproduire ses erreurs. La question qui m’intéresse est justement celle des moyens de sortir de cette situation. L’exigence ne peut pas reposer uniquement sur la volonté individuelle des dirigeants. Elle doit être inscrite dans le fonctionnement même de l’organisation. C’est pourquoi je reviens à la notion de mandat militant via une résolution d’orientation. 
    [Pour la n-ième fois, où voyez-vous un « contrôle démocratique » ? ]
    Par la souveraineté des adhérents, qui s’exerce notamment à travers les congrès et les conférences nationales. Mais je vous rejoins ce cadre ne suffit pas à garantir, à lui seul, un contrôle démocratique pleinement effectif. L’enjeu est de passer d’une démocratie interne inscrite dans les textes à une démocratie communiste pleinement exercée dans les pratiques. Cela suppose de renforcer la responsabilité individuelle et collective, l’obligation de rendre compte, ainsi que les conditions permettant aux militants d’exercer réellement leur souveraineté. Autrement dit : faire de la responsabilité confiée par l’organisation un engagement politique évalué collectivement, au service de l’unité d’action et de la confiance militante.
    [Pour que cela marche, il vous faut avoir soit une convergence des intérêts des deux groupes sociaux, soit un rapport de forces qui permette aux couches populaires de reprendre le pouvoir au Parti. Aucune de ces deux conditions ne me semble remplie aujourd’hui.]
    Oui, je partage l’idée que la transformation du Parti ne peut pas se penser en dehors des rapports de forces sociaux et internes. La question est donc bien celle de la reconstruction d’un rapport de forces favorable aux couches populaires. Cela suppose de travailler dans deux directions complémentaires : rechercher une convergence des intérêts autour d’un projet communiste répondant aux réalités populaires d’aujourd’hui, et reconstruire une implantation militante de proximité, notamment par des cellules ou des formes d’organisation permettant aux classes populaires de reprendre toute leur place dans la vie du Parti.
    [J’irais plus loin : TOUS les dirigeants devraient présenter un bilan critique de leur action, pour que les militants puissent décider ce qui est « erroné » et ce qui ne l’est pas. ]
    Oui, je partage cette exigence. Tous les responsables doivent pouvoir présenter un bilan critique de leur action afin que les militants disposent des éléments nécessaires pour exercer pleinement leur souveraineté.
    [Mais je ne vois pas comment elle pourrait aller jusqu’au bout, parce que je ne vois pas comment, dans le rapport de forces tel qu’il est, le Parti pourrait redevenir le représentant des intérêts des couches populaires…]
    Je comprends votre doute sur le rapport de forces actuel, mais je ne crois pas qu’il faille en déduire une impossibilité historique. Les rapports de forces sociaux et politiques ne sont jamais figés et depuis 2018 l’évolution est positive. Le cercle vicieux a été rompu. La pente se remonte. Les rapports évoluent lorsque les contradictions deviennent mûres et qu’une organisation est capable de proposer une perspective crédible.
    La question centrale reste donc celle de la reconstruction d’un Parti communiste représentant à nouveau les intérêts des couches populaires. Cela suppose à la fois une réimplantation militante, une formation politique renouvelée et une capacité à faire converger les aspirations populaires autour d’un projet de transformation sociale. Depuis le 38e Congrès, je considère que l’orientation générale engagée va dans ce sens. Elle doit maintenant être approfondie et surtout traduite dans les pratiques militantes et l’organisation. L’enjeu est précisément d’éviter que cette évolution ne soit qu’une parenthèse, mais qu’elle devienne une véritable transformation durable du Parti. L’avenir dépendra donc de notre capacité collective à transformer les conditions présentes.
     [Par ailleurs, vous militez ou ?]
    Dans la Somme, à Camon, près d’Amiens. De quelle fédération étiez vous ? 
    [Moi la JC à 13 ans et le Parti à 18. Et je garde intactes mes convictions. C’est le Parti qui m’a quitté, et non l’inverse…]
    Je comprends votre réflexion et je respecte cette fidélité militante. Pour ma part, je pense qu’il faut analyser cette évolution dans le temps long : les choix des années 1970, l’eurocommunisme, le programme commun, puis les orientations ultérieures ne peuvent pas être étudiés séparément. Cela ne signifie pas que tout doit être rejeté en bloc, car chaque période doit être replacée dans son contexte historique et dans les contradictions auxquelles le Parti était confronté. Mais une organisation communiste doit être capable de regarder lucidement ses choix, d’identifier ses erreurs et d’en tirer des enseignements pour l’avenir. 
    A mes 13 ans, le secrétaire était déjà Robert Hue … et à mon premier vote présidentiel, j’ai voté pour Chevènement : ni Hue, ni Besancenot, ni Laguiller. Hue avait déjà fait trop de mal au Parti et au pays.
    [Vous croyez vraiment que Faucillon, Jumel ou Peu vont rentrer dans le rang magiquement ?]
    Bien sûr que non. Je ne pense pas que des évolutions de comportement se produisent spontanément sans cadre politique et organisationnel. À ce stade, je vois surtout la piste d’une résolution permettant de préciser les exigences liées aux responsabilités exercées au nom du Parti en partant de l’histoire du parti et des statuts de 2023 en prenant le parti “des mandats militants”: mise en œuvre des décisions collectives, devoir de rendre compte et évaluation démocratique. Mais je reste ouvert aux propositions. Je ne prétends pas avoir une réponse définitive ni épuiser toutes les possibilités. La question est justement de réfléchir collectivement aux moyens de rendre effective la souveraineté des adhérents et l’unité d’action du Parti.
    [Vous noterez d’ailleurs que dans la plupart des cultures il existe des cérémonies par lesquelles l’enfant est symboliquement arraché à ses parents et introduit dans une société plus vaste.]
    Je trouve votre remarque intéressante. Elle montre que l’autonomie de l’enfant ne suppose pas seulement une séparation de l’enfant à l’égard de ses parents, mais aussi un processus d’acceptation par le parent lui-même. Le parent doit en quelque sorte renoncer à une représentation initiale de la transmission comme reproduction totale de soi. Il doit accepter que ce qu’il transmet (une langue, une culture, des valeurs, une histoire) soit ensuite approprié, transformé et parfois même critiqué par celui qui le reçoit. Il y a donc une forme de « sortie » réciproque : l’enfant quitte progressivement la dépendance initiale, mais le parent doit aussi faire le deuil d’une continuité parfaite à travers lui. Cela ne signifie pas que toute transmission soit une domination ou une aliénation au sens marxiste. La transmission est une condition de l’humanité sociale. Mais elle contient nécessairement une tension entre héritage reçu et capacité d’émancipation.
    [ Autrement dit, nous sommes subordonnés à un choix fait par quelqu’un d’autre – la formule bien connue de Marx ne dit pas autre chose.]
    Tout à fait. Mais il me semble nécessaire de distinguer les concepts. Être subordonné à une réalité extérieure — qu’il s’agisse d’une langue, d’une culture, d’une institution ou d’une organisation sociale — ne signifie pas automatiquement être dominé ou aliéné. La subordination décrit un rapport de dépendance ou d’inscription dans un cadre qui nous précède. La domination suppose un rapport de pouvoir dans lequel une volonté impose durablement ses intérêts à une autre. L’aliénation, au sens marxiste, renvoie quant à elle à une situation où les rapports sociaux produits par les hommes leur deviennent étrangers et limitent leur capacité d’agir consciemment. Il faut donc analyser concrètement chaque rapport social plutôt que d’assimiler toute détermination extérieure à une domination ou toute transmission à une aliénation.
    [Dès lors que vous admettez que les rapports dans la famille traditionnelle il n’y a pas d’exploitation, vous ne pouvez plus parler de « domination » d’un membre du couple sur l’autre.]
    Je comprends votre raisonnement, mais je précise ma position. Je ne me reconnais pas dans l’idée d’une société actuelle définie comme « patriarcale », ni donc dans la conception du “matérialisme féministe” qui fait du rapport Hommes-Femmes un mode de production autonome parallèle au capitalisme.
    Je partage uniquement la critique de l’essentialisme. En effet, les rôles masculins et féminins ne peuvent pas être analysés comme des données naturelles immuables. Ils sont aussi le produit d’une histoire, de rapports sociaux et de conditions matérielles. Ma réserve sur ce “féminisme matérialiste” porte donc sur le risque d’un réductionnisme sociologique qui expliquerait l’ensemble des relations humaines par une seule grille de “domination patriarcale”. Les rapports entre les individus comportent aussi du désir, de l’affection, des contradictions, de l’ambivalence et une part irréductible de singularité. Une analyse matérialiste ne devrait donc pas conduire à dissoudre l’individu dans les structures sociales, mais à comprendre comment des individus concrets, inscrits dans des rapports sociaux déterminés, construisent leurs relations et leur liberté.
    [Je ne comprends pas votre raisonnement. Si les femmes avaient en moyenne une pratique religieuse plus régulière (ce qui était le cas) et étaient plus sensibles à l’autorité de l’institution religieuse (ce qui, là encore, était le cas), alors le fait de leur donner le droit de vote aurait « mécaniquement » déplacé l’équilibre politique dans le sens voulu par l’Eglise. On ne peut bien entendu pas savoir si ce déplacement aurait été suffisant pour empêcher la séparation des églises et de l’Etat d’être votée. Mais la gauche anticléricale de l’époque a préféré ne pas prendre le risque. Et je ne la blâme pas…]
    Je comprends votre raisonnement, mais je pense qu’il faut distinguer une tendance sociale d’une détermination politique mécanique.
    Oui, les femmes étaient en moyenne plus pratiquantes et plus liées à l’institution religieuse que les hommes à cette époque. Cela constitue un élément d’analyse important. Mais une appartenance ou une pratique religieuse ne détermine pas automatiquement un comportement électoral unique. Les comportements politiques résultent toujours d’une combinaison de facteurs : milieu social, territoire, conditions matérielles, expériences vécues, rapports aux institutions et débats politiques du moment. Mon propos n’est donc pas de porter un jugement moral ou de refaire l’histoire avec nos catégories actuelles. Il s’agit simplement de rappeler que l’analyse historique doit éviter le déterminisme : une influence réelle ne signifie pas nécessairement un effet politique univoque. La gauche de l’époque a évidemment raisonné dans son contexte historique, avec ses représentations et ses inquiétudes propres. La question intéressante pour nous aujourd’hui est de comprendre comment des rapports sociaux, des institutions et des cultures politiques influencent les comportements collectifs, sans transformer ces influences en mécanismes automatiques.
    [Oui, mais il était beaucoup plus avancé chez les hommes que chez les femmes. Gaston Bonheur je crois raconte comment dans son enfance les femmes allaient à l’église le dimanche alors que les hommes étaient au café.]
    Je comprends votre observation sur le décalage de sécularisation entre hommes et femmes. Mais je pense justement que cette réalité montre qu’il faut être prudent dans l’analyse. Le fait que les femmes aient été plus longtemps attachées à la pratique religieuse ne signifie pas nécessairement qu’elles étaient sous l’autorité politique ou intellectuelle de l’Église, ni qu’elles auraient voté mécaniquement dans le sens souhaité par celle-ci. La réalité sociale est plus complexe. Les individus peuvent appartenir à une culture religieuse tout en faisant des choix politiques autonomes. Le cas de Madame Jaurès est révélateur : elle a pu rester attachée à une pratique religieuse tout en soutenant un homme engagé pour la séparation des Églises et de l’État. De même, certains comportements individuels montrent que l’appartenance religieuse ne supprimait pas la capacité de décision personnelle. Il ne s’agit donc pas de nier l’influence réelle de l’Église dans la société de l’époque, mais de distinguer influence culturelle, autorité institutionnelle et détermination politique. Une analyse matérialiste doit tenir compte des structures sociales, mais aussi de la capacité des individus à agir dans ces structures.
    [Je pense que le changement de 1914 n’est pas seulement quantitatif, il est qualitatif. Oui, les femmes des milieux populaires travaillaient avant 1914, mais très rarement dans l’industrie.]
    Oui, je partage cette analyse. La Première Guerre mondiale constitue bien une rupture importante en accélérant et en rendant visible l’entrée massive des femmes dans des secteurs de production jusque-là largement masculins. Cette transformation quantitative a produit par ailleurs des effets qualitatifs durables sur la place sociale des femmes, leur autonomie et leur rapport aux institutions.
    [Je vois mal en quoi les droits et devoirs en question seraient « de nature différente ». N’oubliez pas que la conscription joue un rôle essentiel dans la justification du suffrage universel. La justification du vote censitaire était le fait que ceux qui contribuaient aux finances publiques et seulement eux étaient légitimes à ordonner des dépenses.]
    Je comprends votre raisonnement sur le lien historique entre droits et devoirs civiques, notamment autour de la conscription. Il est vrai que l’argument du « devoir de défense de la patrie » a joué un rôle dans la construction de la citoyenneté politique masculine. Mais cette relation n’a jamais été mécanique ni universelle. Des pays comme la Finlande ou l’Australie ont accordé le droit de vote aux femmes sans attendre une participation à un conflit ou une reconnaissance par l’épreuve militaire.
    Par ailleurs, l’engagement des femmes dans la Résistance et parfois dans la lutte armée, comme celui de Madeleine Riffaud ou d’Olga Bancic, montre que la contribution à la défense collective ne peut pas être réduite au seul cadre de la conscription masculine. La question du suffrage féminin relève donc aussi d’une évolution plus large de la conception de la citoyenneté et de l’égalité civile et politique : qui participe à la vie de la communauté politique et sur quels critères cette participation est-elle reconnue ?
    [Mais dans un contexte où l’économie domestique était encore essentielle, on voit mal comment un homme ou une femme pouvaient être « indépendants ».]
    L’indépendance est effectivement un vaste sujet. Je pense qu’il faut distinguer l’indépendance absolue, qui n’existe pas pour l’être humain, et l’autonomie réelle qui se construit dans l’interdépendance. L’être humain est un être social : il dépend toujours d’autres personnes, d’une langue, d’une culture, d’institutions et de rapports sociaux qui le précèdent. La question n’est donc pas de supprimer toute dépendance, mais de savoir quelles dépendances sont librement assumées, réciproques et émancipatrices, et lesquelles enferment l’individu dans une relation de contrainte. Ainsi, dans la famille comme dans la société, l’enjeu, pour préciser ma pensée, n’est pas d’atteindre une indépendance abstraite, mais de permettre par l’altérité (et non l’identité) à chacun de disposer d’une véritable capacité d’action et de décision.
    [Oui. Mais dans cette analyse, les femmes ne sortent nullement comme « dominées », puisqu’elles déterminaient les conditions de la reproduction sociale, puisqu’elles avaient le contrôle de la reproduction biologique.]
    Oui, mais, je voudrais toutefois nuancer la question du contrôle de la reproduction biologique. Le fait que les femmes aient une capacité biologique propre ne signifie pas qu’elles disposaient toujours d’une véritable autonomie sociale sur leur fécondité. Les réalités des filles-mères, des grossesses hors mariage ou du déclassement social lié à une maternité précoce montrent que la reproduction était fortement encadrée par des normes sociales, familiales et économiques. La contraception a donc constitué une conquête réelle de maîtrise individuelle. Mais, dans une analyse marxiste, il faut aussi interroger son intégration dans le capitalisme contemporain. Comme l’a notamment analysé Michel Clouscard, cela a pu être récupérée par le système marchand (libéralisation) et ne pas équivaloir automatiquement à une véritable émancipation.
    Le contrôle est donc plus contemporain. Mais, la question n’est donc pas seulement celle de la liberté formelle du choix individuel, mais celle des conditions sociales permettant une autonomie réelle.

    • Descartes dit :

      @ Lafleur

      [« Mais vous en connaissez beaucoup, vous, qui remplissent ces conditions ? Moi pas. » Probablement peu, et c’est précisément une difficulté réelle. Mais je pense que cette situation ne vient pas seulement d’un manque de volonté individuelle des dirigeants. Elle tient aussi au fait que l’autocritique a progressivement été dévalorisée, parfois confondue avec une pratique de culpabilisation, alors qu’elle devrait être conçue comme un instrument collectif d’analyse et de progrès.]

      Pour les dirigeants concernés, c’est surtout une volonté très précise, celle de fuir leurs responsabilités. Ne soyez pas naïf : beaucoup de ces dirigeants prétendent à l’infaillibilité. Faire un retour critique, c’est admettre qu’on est faillible. Et si on a failli hier, qui vous dit que vous n’êtes pas dans l’erreur aujourd’hui ? Mais encore une fois, mon problème n’est pas tant de savoir pourquoi les dirigeants ne font pas de retour critique, mais pourquoi l’organisation ne leur exige pas de le faire…

      [C’est pourquoi je travaille sur la notion de “mandat militant” : un mandat n’est pas une reconnaissance personnelle ni une position acquise, mais une responsabilité confiée par l’organisation, qui implique mise en œuvre d’une orientation, compte rendu et évaluation collective. La question n’est donc pas seulement de sanctionner les erreurs passées, mais de reconstruire les mécanismes politiques permettant aux militants de contrôler réellement les responsabilités exercées en leur nom.]

      Je ne vois pas comment cela s’articule. En théorie, ce mécanisme existe, et les dirigeants sont appelés à rendre compte. Mais ce compte rendu est purement formel, souvent triomphaliste. Les dirigeants expliquent que tout va bien, même devant le pire des désastres. Parce que même s’il perd la moitié des voix, on détecte on ne sait pas où un « frémissement » qui démontre que la politique du Parti est la bonne. Je vous conseille de relire le compte rendu dans l’Humanité du lendemain de l’élection où le PCF a perdu la présidence du conseil départemental de la Seine-Saint-Denis, c’est une merveille du genre.

      « Contrôler réellement », c’est sanctionner le dirigeant qui a failli à sa mission. On ne peut donc parler de « contrôle » si l’on ne parle pas de « sanction ». Et je ne vois pas le moindre signe qu’on ait envie de parler de cela au PCF. Votre notion de « mandat militant » n’a de sens que si vous pensez un mécanisme qui rende possible son retrait.

      [Je vous rejoins sur le fait que la question est celle du fonctionnement démocratique réel du Parti. Mais il faut aussi regarder les conditions matérielles de ce fonctionnement. Le vivier militant s’est réduit, et ceux qui restent occupent mécaniquement davantage les responsabilités, d’autant que nombre de militants critiques ont quitté l’organisation ou se sont tus.]

      Je ne dis pas le contraire. Je ne jette la pierre à personne, je me contente de constater une situation. Mais il faut aussi se dire que si le vivier militant s’est réduit, c’est aussi un peu du fait des choix de direction. Et qu’aussi longtemps que les dirigeants qui les ont prises restent en place, les mêmes causes provoquant les mêmes effets, il y a peu de chances que les choses changent. Les « militants critiques » ne vont pas revenir ou reprendre la parole pour se faire rembarrer comme la dernière fois.

      [La faiblesse de la formation politique, philosophique et économique des militants est également un obstacle majeur : une démocratie communiste ne peut exister sans militants capables d’analyser et de décider.]

      Tout à fait. Mais pensez-vous que les dirigeants du PCF – je ne parle pas de Roussel, je parle de ceux qui peuplent les comités fédéraux, les comités de section, les élus et les « notables » – ont envie de militants capables de penser par eux-mêmes ? Soyons sérieux : la « mutation » a fait la puissance des élus, des notables et des permanents précisément parce que, en abolissant le « centralisme démocratique », elle a réduit à néant tous les mécanismes de contrôle politique et de sanction. Pensez-vous que ces mêmes personnages vont renoncer à leur pouvoir, vont se soumettre de bon gré au contrôle militant ?

      [Vous avez raison de poser la question du contrôle. Une organisation communiste ne peut pas seulement proclamer la souveraineté des adhérents ; elle doit créer les conditions concrètes de son exercice. Je partage donc votre interrogation. Le problème n’est pas seulement l’attitude individuelle des dirigeants, mais ce que l’organisation exige d’eux et les mécanismes dont elle dispose pour vérifier la mise en œuvre des décisions collectives.]

      Non. La question n’est pas seulement de « vérifier la mise en œuvre », mais aussi ce qu’on peut faire lorsque la « vérification » en question donne des résultats négatifs. Vous ne voulez pas prononcer le mot « sanction », et c’est pourtant un mot absolument indispensable si l’on veut avancer. L’organisation ne peut rien « exiger » si elle n’a pas des outils pour traiter le cas de ceux qui refusent de se plier à l’exigence.

      [Là où je propose de prolonger votre analyse, c’est que le contrôle ne doit pas être pensé uniquement à travers la sanction d’un écart. Il doit être organisé comme un processus politique permanent : des responsabilités clairement définies, un compte rendu régulier de l’activité menée, un bilan collectif et la possibilité pour l’organisation de réexaminer les mandats confiés.]

      Pour moi, la « possibilité de réexaminer les mandats confiés », cela veut dire « sanction ». Parce que si le « réexamen » n’a aucune conséquence sur le « réexaminé », si c’est juste un mauvais quart d’heure à passer et qu’ensuite on continue comme avant, alors cela ne sert à rien.

      [C’est dans cette perspective que je travaille sur la notion de « mandat militant ». Le mandat n’est pas une position acquise. C’est une délégation de la souveraineté des adhérents. Il implique donc une responsabilité particulière et un devoir de rendre compte.]

      Et ensuite ? Une fois qu’on a rendu compte, il se passe quoi ?

      [Je comprends mieux votre remarque. Vous ne faites pas de l’absence d’autocritique un simple défaut individuel. Vous posez la question de savoir pourquoi les conditions politiques ne sont pas réunies pour qu’elle puisse avoir lieu.]

      Exactement.

      [À mon sens, cela renvoie d’abord au rapport de forces interne au Parti. Une orientation adoptée majoritairement lors d’un congrès ne disparaît pas immédiatement : elle continue à exister à travers des militants, des cadres et des responsabilités qui conservent une influence réelle.]

      Tout à fait. Et c’est pourquoi je suis sceptique sur les capacités de Roussel et ses amis à aller au-delà des principes proclamés dans les votes de congrès. C’est lorsqu’il s’agit de tirer les conséquences de ces votes dans les comités fédéraux, dans les comités de section, chez les élus et les « notables », que cela va coincer. Si on n’a pas la force d’exiger de ces gens un retour critique, on voit mal comment on aurait la force de leur imposer un quelconque contrôle. C’est là tout le problème.

      [La question est donc celle de la cohérence entre la souveraineté démocratique des adhérents et l’exercice des responsabilités qui en découlent. Le débat est libre avant la décision collective. Après celle-ci, les responsabilités exercées au nom du Parti doivent contribuer loyalement à la mise en œuvre de l’orientation adoptée. Cela pose la question des fonctions ayant une influence politique ou idéologique importante.]

      Avant cette question, j’en ai une beaucoup plus critique : que fait-on de ceux qui ne font pas preuve de cette « loyauté », qui utilisent leurs fonctions pour saboter la mise en œuvre de la décision collective ? Vous écrivez comme s’il suffisait d’enchâsser un principe dans les textes pour qu’il soit immédiatement mis en œuvre. Désolé, mais ce n’est pas comme cela que les hommes fonctionnent.

      [La pluralité du débat est nécessaire, mais elle ne peut conduire à ce que des responsabilités ou des outils collectifs du Parti deviennent des espaces permanents de contestation des décisions démocratiquement prises.]

      Très bien. Mais que fait-on de ceux qui, dans les collectifs du Parti, contestent en permanence les décisions démocratiquement prises et sabotent leur mise en œuvre ? Vous ne voulez toujours pas répondre à cette question, et pourtant, elle est capitale.

      [La question centrale reste donc celle de la reconstruction d’un Parti communiste représentant à nouveau les intérêts des couches populaires. Cela suppose à la fois une réimplantation militante, une formation politique renouvelée et une capacité à faire converger les aspirations populaires autour d’un projet de transformation sociale.]

      Cela suppose surtout d’arracher le pouvoir dans le Parti aux classes intermédiaires. Parce qu’aussi longtemps que vous les aurez aux commandes, il y a peu de chances que le Parti arrive à tenir un discours crédible en direction des couches populaires. Ce n’est pas à Hénin-Beaumont que la « lutte contre le patriarcat » va vous attirer des sympathies.

      [Depuis le 38e Congrès, je considère que l’orientation générale engagée va dans ce sens.]

      Je suis plus sévère que vous. Je pense que depuis le 38 congrès, le discours va dans ce sens. Quant à la pratique sur le terrain, je crains qu’elle n’ait guère changé. Dans mon ancienne section, que je continue à suivre, la reconstruction des cellules – et à plus forte raison les cellules d’entreprise – ou le retour à une discipline de Parti n’est certainement pas à l’ordre du jour.

      [« Par ailleurs, vous militez ou ? » Dans la Somme, à Camon, près d’Amiens. De quelle fédération étiez vous ?]

      Hauts de Seine, puis Bouches du Rhône.

      [A mes 13 ans, le secrétaire était déjà Robert Hue … et à mon premier vote présidentiel, j’ai voté pour Chevènement : ni Hue, ni Besancenot, ni Laguiller. Hue avait déjà fait trop de mal au Parti et au pays.]

      Moi aussi, j’ai voté Chevènement. C’était d’ailleurs très drôle : les statuts approuvés au 28ème Congrès, outre le fait qu’ils avaient aboli le centralisme démocratique, consacraient trois fois par paragraphe « la souveraineté de l’adhérent » au singulier. J’avais donc déclaré, en plein comité de section, que puisque j’étais « souverain », je n’étais donc soumis à aucune règle qui ne fut celle que je me faisais. Et que par conséquence je pouvais parfaitement me faire la règle de voter qui je voulais. Ca avait fait un tollé… certains s’en souviennent encore.

      [« Vous noterez d’ailleurs que dans la plupart des cultures il existe des cérémonies par lesquelles l’enfant est symboliquement arraché à ses parents et introduit dans une société plus vaste. » Je trouve votre remarque intéressante. Elle montre que l’autonomie de l’enfant ne suppose pas seulement une séparation de l’enfant à l’égard de ses parents, mais aussi un processus d’acceptation par le parent lui-même. Le parent doit en quelque sorte renoncer à une représentation initiale de la transmission comme reproduction totale de soi. Il doit accepter que ce qu’il transmet (une langue, une culture, des valeurs, une histoire) soit ensuite approprié, transformé et parfois même critiqué par celui qui le reçoit.]

      Pas du tout. L’individu est arraché à la loi de sa famille – en général, à sa mère – pour être soumis à la loi de la communauté – qui est, en général, la loi du père. Il n’est pas censé « critiquer » quoi que ce soit. La notion d’émancipation est une notion très moderne, et n’appartient qu’aux cultures très évoluées. Dans toutes les autres, on reste toute sa vie soumis à la loi de quelqu’un.

      [Je partage uniquement la critique de l’essentialisme. En effet, les rôles masculins et féminins ne peuvent pas être analysés comme des données naturelles immuables. Ils sont aussi le produit d’une histoire, de rapports sociaux et de conditions matérielles.]

      Sur ce point, on est totalement d’accord. Mais c’est donc dans le cadre de ces rapports et de ces conditions qu’on doit juger l’équilibre de ce partage.

      [Je comprends votre observation sur le décalage de sécularisation entre hommes et femmes. Mais je pense justement que cette réalité montre qu’il faut être prudent dans l’analyse. Le fait que les femmes aient été plus longtemps attachées à la pratique religieuse ne signifie pas nécessairement qu’elles étaient sous l’autorité politique ou intellectuelle de l’Église, ni qu’elles auraient voté mécaniquement dans le sens souhaité par celle-ci.]

      « Mécaniquement » peut-être pas. Mais statistiquement, oui. Si vous avez confiance dans le curé, au point de vous infliger ses sermons une fois par semaine, il est plus probable que vous votiez ce qu’il vous dit de voter que si vous allez au café à la place.

      [Le cas de Madame Jaurès est révélateur : elle a pu rester attachée à une pratique religieuse tout en soutenant un homme engagé pour la séparation des Églises et de l’État.]

      Je ne sais pas. A-t-elle « soutenu » Jaurès dans son combat pour la séparation ? Je ne doute pas qu’elle aimait son mari, mais on ne sait pas si elle a voté pour lui.

      [L’indépendance est effectivement un vaste sujet. Je pense qu’il faut distinguer l’indépendance absolue, qui n’existe pas pour l’être humain, et l’autonomie réelle qui se construit dans l’interdépendance. L’être humain est un être social : il dépend toujours d’autres personnes, d’une langue, d’une culture, d’institutions et de rapports sociaux qui le précèdent. La question n’est donc pas de supprimer toute dépendance, mais de savoir quelles dépendances sont librement assumées, réciproques et émancipatrices, et lesquelles enferment l’individu dans une relation de contrainte.]

      Je ne crois pas qu’on puisse parler de « liberté » dans ce cadre. La dépendance implique toujours un rapport de forces. La question n’est donc pas tant de chercher les dépendances « librement assumées » mais les dépendances réciproques. C’est la dépendance réciproque qui équilibrait le rapport homme-femme dans la famille traditionnelle, et c’est la perte d’importance de l’économie domestique qui, en détruisant cette réciprocité, fait apparaître ce rapport comme une « domination ».

      [Oui, mais, je voudrais toutefois nuancer la question du contrôle de la reproduction biologique. Le fait que les femmes aient une capacité biologique propre ne signifie pas qu’elles disposaient toujours d’une véritable autonomie sociale sur leur fécondité. Les réalités des filles-mères, des grossesses hors mariage ou du déclassement social lié à une maternité précoce montrent que la reproduction était fortement encadrée par des normes sociales, familiales et économiques.]

      Bien entendu. C’était une manière de rendre « réciproque » ce qui aurait autrement été une dépendance à sens unique…

      [La contraception a donc constitué une conquête réelle de maîtrise individuelle.]

      Et la transformation d’une « interdépendance » en dépendance à sens unique… réfléchissez-y…

  19. Lafleur dit :

    @Descartes
    [Pour les dirigeants concernés, c’est surtout une volonté très précise, celle de fuir leurs responsabilités. Ne soyez pas naïf : beaucoup de ces dirigeants prétendent à l’infaillibilité. Faire un retour critique, c’est admettre qu’on est faillible. Et si on a failli hier, qui vous dit que vous n’êtes pas dans l’erreur aujourd’hui ? Mais encore une fois, mon problème n’est pas tant de savoir pourquoi les dirigeants ne font pas de retour critique, mais pourquoi l’organisation ne leur exige pas de le faire…]
    Je crois que nous sommes d’accord sur le fond. Le problème n’est pas d’abord psychologique, il est organisationnel. Une organisation communiste ne peut pas dépendre de la bonne volonté de ses dirigeants pour obtenir un retour critique. Là où j’essaie d’aller un peu plus loin, c’est sur la manière de rendre cette exigence effective vu le cadre ou rapport de force actuel. À mes yeux, le retour critique ne devrait pas être un exercice exceptionnel demandé après une erreur, mais une conséquence normale de toute responsabilité exercée au nom des adhérents. Si la responsabilité est conçue comme un “mandat militant”, c’est-à-dire comme une délégation temporaire de la souveraineté des adhérents, alors le devoir de rendre compte n’est plus une faveur consentie par le dirigeant. Il devient une obligation inhérente au mandat lui-même.
    C’est précisément cette conception du mandat qui me paraît aujourd’hui manquer. À partir de là seulement peut se poser la question des conséquences lorsqu’un responsable refuse de satisfaire à cette exigence.
     
    [Je ne vois pas comment cela s’articule. En théorie, ce mécanisme existe, et les dirigeants sont appelés à rendre compte. Mais ce compte rendu est purement formel, souvent triomphaliste. Les dirigeants expliquent que tout va bien, même devant le pire des désastres.]
    Je pense que nous nous comprenons sur le diagnostic, mais peut-être pas encore sur l’articulation de ce que j’appelle le “mandat militant”. Aujourd’hui, le compte rendu est souvent perçu comme un exercice de communication : on présente un bilan, chacun l’écoute, puis tout continue comme avant. C’est précisément cette logique que je voudrais dépasser. Dans ma réflexion, le compte rendu n’est pas une fin en soi. Il est une étape d’un processus plus large. La souveraineté appartient aux adhérents. Lorsqu’ils confient une responsabilité, ils délèguent une partie de cette souveraineté sous la forme d’un mandat militant. Ce mandat comporte des obligations : mettre en œuvre loyalement les décisions collectives, rendre compte de son action et accepter son bilan par  le collectif. Le compte rendu n’a donc de sens que parce qu’il permet ce bilan. Et il n’a lui-même de sens que parce qu’il peut conduire l’organisation à confirmer, modifier ou ne pas renouveler le mandat confié. Le contrôle ne se réduit donc pas à une sanction, mais il ne l’exclut pas non plus lorsqu’un responsable refuse de remplir les obligations attachées à son mandat. Autrement dit, je ne cherche pas d’abord à inventer une nouvelle sanction. Je cherche à redonner au mandat son véritable sens. Il n’est pas une position acquise, mais une délégation temporaire de la souveraineté des adhérents, qui implique donc responsabilité, compte rendu, bilan collectif et, si nécessaire, réexamen du mandat lui-même.
    Je suis d’accord avec vous sur un point essentiel. Un contrôle qui ne pourrait jamais produire d’effet concret ne serait qu’un simulacre de contrôle. En revanche, je ne crois pas que le contrôle se réduise à la sanction. La sanction n’est qu’une des conséquences possibles et réelle du contrôle et pouvant donc être l’exclusion.
    Si l’organisation ne pouvait jamais tirer les conséquences de son bilan, le contrôle collectif serait purement formel. La possibilité de retirer un mandat doit donc exister. Mais je ne la place pas au début du raisonnement. Elle en est l’aboutissement. Le cœur de ma réflexion est de reconstruire un cycle complet de responsabilité politique : mandat, mise en œuvre, compte rendu, contrôle et bilan collectifs, puis confirmation, modification ou retrait du mandat, voire exclusion, selon les conclusions de cette évaluation.
    [Mais il faut aussi se dire que si le vivier militant s’est réduit, c’est aussi un peu du fait des choix de direction. (…). Les « militants critiques » ne vont pas revenir ou reprendre la parole pour se faire rembarrer comme la dernière fois.]
    Je partage. De 1976 jusqu’à 2018, cela a été une descente aux enfers. Mais comme l’a dit Maurice Thorez : “Que les bouchent s’ouvrent, pas de mannequin dans le parti!“. 
    [Mais pensez-vous que les dirigeants du PCF – je ne parle pas de Roussel, je parle de ceux qui peuplent les comités fédéraux, les comités de section, les élus et les « notables » – ont envie de militants capables de penser par eux-mêmes ? Soyons sérieux : la « mutation » a fait la puissance des élus, des notables et des permanents précisément parce que, en abolissant le « centralisme démocratique », elle a réduit à néant tous les mécanismes de contrôle politique et de sanction. Pensez-vous que ces mêmes personnages vont renoncer à leur pouvoir, vont se soumettre de bon gré au contrôle militant ?]
    Je fais le même constat que vous de la “mutation”. Mon idée de “mandat militant” est de renouer avec le centralisme démocratique. C’est un centralisme démocratique 2.0. Non, ils ne renonceront pas. C’est bien ce rapport de force interne qu’il convient de modifier pour avancer non par de petits pas, mais par enjamber. 
    Je reviendrai bien au corpus du 21ème Congrès, puis un bilan critique du 22ème au 28ème congrès. Et je n’ai aucun souci pour condamner quasi tout ensuite, car de la perte de temps, jusqu’au 38ème Congrès. J’entends bien que Marie-George Buffet est restée digne et dans l’esprit de Francette Lazard… mais…  2006 au Bourget après la période Hue anti cubaine, la disparition du socialisme, que dire ? Un parti qui n’est plus léniniste n’est plus communiste et comme les sociaux-démocrates il se vide ensuite de son marxisme. 
    [Et ensuite ? Une fois qu’on a rendu compte, il se passe quoi ?]
    Ensuite, le compte rendu est soumis à l’appréciation collective de ceux qui ont confié le mandat. Si l’évaluation est positive, le mandat est confirmé ou renouvelé. Si elle révèle des difficultés, l’organisation peut demander des réorientations, modifier les responsabilités ou, lorsque les obligations attachées au mandat sont durablement méconnues, décider de ne pas le renouveler ou d’y mettre fin. Le compte rendu n’est donc pas un exercice de communication, mais le support du contrôle démocratique.
    Vous parlez systématiquement de sanction. La sanction punit une faute. Or, une responsabilité, y compris sans faute, peut exister. Le retrait du mandat constate que la délégation de souveraineté n’est plus justifiée. Dans une conception marxiste-léniniste de la responsabilité politique, cette seconde formulation me paraît plus juste. Ce n’est pas d’abord une logique punitive, mais une logique de responsabilité devant les adhérents. C’est, à mon sens, ce qui donne à la notion de “mandats militants” sa cohérence propre ; car c’est les cadres mais aussi les élus qui ont été investis par le Parti qui sont concernés et doivent être exemplaires.
    [Si on n’a pas la force d’exiger de ces gens un retour critique, on voit mal comment on aurait la force de leur imposer un quelconque contrôle. C’est là tout le problème.]
    Bien sûr. Je partage totalement.
    [Avant cette question, j’en ai une beaucoup plus critique : que fait-on de ceux qui ne font pas preuve de cette « loyauté », qui utilisent leurs fonctions pour saboter la mise en œuvre de la décision collective ?]
    Je ne pense pas qu’il suffise d’inscrire un principe dans un texte. Un mandat n’a de valeur que si l’organisation se donne les moyens d’en vérifier l’exécution. C’est précisément l’objet du mandat militant : définir les obligations attachées à une responsabilité, organiser périodiquement le compte rendu de leur mise en œuvre, permettre leur évaluation par l’instance qui a confié le mandat et, si cette évaluation conclut à un manquement durable à la loyauté ou aux décisions collectives, décider de son retrait ou de son non renouvellement. Le texte ne change pas les comportements à lui seul. Il doit créer les règles d’orientation et les procédures qui permettent à la souveraineté des adhérents de produire des effets concrets.
    Autrement dit, le mandat militant n’est jamais acquis. Il est confirmé, réorienté, renouvelé ou prend fin en fonction du bilan collectif de sa mise en œuvre par l’instance qui l’a confié. Par exemple, par le CN qui valide les investitures pour les élections sénatoriales et les élections législatives. Si le 6 septembre 2026, les militants, à la majorité, approuve la candidature de Fabien Roussel ; les cadres et élus doivent s’y plier.
    Concrètement, pour le projet :
    -le 5 de la résolution d’orientation dit ceci : ” De la responsabilité attachée aux mandats militants
    Les responsabilités exercées au sein du Parti impliquent une exigence particulière de loyauté dans la mise en œuvre des décisions souverainement adoptées. Cette exigence constitue une conséquence du mandat militant confié par les adhérentes et les adhérents.
    Elle s’exerce dans le respect du pluralisme des débats, des droits reconnus par les statuts et de la libre expression des communistes.”
    -Le 10 dit ceci : “Le Conseil national procédera, lors du 41ᵉ Congrès du Parti ou à l’occasion de toute échéance qu’il jugera utile, à une évaluation de la mise en œuvre de cette résolution. Elle portera sur :

    le renforcement de la démocratie communiste ;
    les pratiques de compte rendu des mandats militants ;
    l’exercice du contrôle collectif ;
    la cohérence entre les orientations souverainement adoptées et leur mise en œuvre par les organisations, les responsables et les élu(e)s du Parti ;
    le bilan des outils nationaux de coordination ;
    les évolutions susceptibles d’être proposées au règlement intérieur ou, le cas échéant, aux statuts.

    Le Comité exécutif national présentera au Conseil national un rapport de suivi permettant d’alimenter cette évaluation. »
    Je suis à l’écoute de toute proposition. 
    [Très bien. Mais que fait-on de ceux qui, dans les collectifs du Parti, contestent en permanence les décisions démocratiquement prises et sabotent leur mise en œuvre ? Vous ne voulez toujours pas répondre à cette question, et pourtant, elle est capitale.]
    Je pense que la question que vous posez est légitime : une règle collective n’a de portée que si elle produit des conséquences lorsque celle-ci n’est pas respectée. Dans la logique du mandat militant, un responsable ou un élu n’exerce pas une fonction en son nom propre, mais au nom d’une orientation adoptée souverainement par les adhérents. S’il utilise durablement la responsabilité qui lui a été confiée pour empêcher ou combattre la mise en œuvre de cette orientation, il rompt le lien de confiance qui fonde son mandat. Les conséquences doivent donc exister : elles peuvent aller du non-renouvellement d’un mandat ou d’une investiture, à la remise en cause d’une responsabilité exercée, et, dans les cas les plus graves de violation consciente et répétée des règles collectives, aux procédures prévues par les statuts. Le débat est libre avant la décision collective. Après celle-ci, chacun conserve naturellement sa liberté de conviction, mais l’exercice d’une responsabilité au nom du Parti implique la loyauté sans réserve et l’exemplarité dans la mise en œuvre des décisions adoptées. Autrement dit, ils seront à leur compte mais bien en dehors du Parti.
    [Cela suppose surtout d’arracher le pouvoir dans le Parti aux classes intermédiaires. Parce qu’aussi longtemps que vous les aurez aux commandes, il y a peu de chances que le Parti arrive à tenir un discours crédible en direction des couches populaires. Ce n’est pas à Hénin-Beaumont que la « lutte contre le patriarcat » va vous attirer des sympathies.]
    Oui. 
    [Je suis plus sévère que vous. Je pense que depuis le 38 congrès, le discours va dans ce sens.]
    Passons du discours aux actes. Je m’y attache. Je suis preneur de toute idée ou de tout retour d’expérience pour que le discours et l’acte soit en cohérence afin d’être crédible pour les couches populaires. 
    [Dans mon ancienne section, que je continue à suivre, la reconstruction des cellules – et à plus forte raison les cellules d’entreprise – ou le retour à une discipline de Parti n’est certainement pas à l’ordre du jour.]
    C’est aussi le cas par chez moi. 
    [ J’avais donc déclaré, en plein comité de section, que puisque j’étais « souverain », je n’étais donc soumis à aucune règle qui ne fut celle que je me faisais. Et que par conséquence je pouvais parfaitement me faire la règle de voter qui je voulais. Ca avait fait un tollé… certains s’en souviennent encore.]
    Tout à fait. Le 28ème Congrès a consacré “la liberté absolue” de l’adhérent. Votre réunion a dû être drôle avec les mutants arroseurs arrosés. L’objectif de la résolution d’orientation est de corrigé cela à partir des statuts actuels. Je ne dis pas que c’est la panacée, ni même qu’avec les camarades intéressés que nous réussirons : mais ce qui est sûr c’est que tout combat qui n’est pas mené est forcément perdu d’avance. 
    [Pas du tout. L’individu est arraché à la loi de sa famille – en général, à sa mère – pour être soumis à la loi de la communauté – qui est, en général, la loi du père. Il n’est pas censé « critiquer » quoi que ce soit.]
    Je comprends votre remarque sur le fait que les rites de passage inscrivent l’individu dans un ordre collectif plus large que la famille. Historiquement, beaucoup de sociétés ont effectivement pensé l’intégration de l’individu d’abord comme une transmission et une continuité. Mais l’être humain ne devient pas autonome en sortant de toute appartenance : cela est impossible. Il devient autonome lorsqu’il peut prendre conscience des héritages reçus, les comprendre, se les approprier et éventuellement les transformer. Le fait que nous recevions une langue, une culture ou des institutions qui nous précèdent ne signifie pas que nous sommes condamnés à les reproduire à l’identique. La transmission est donc une condition de l’humanité, mais elle n’interdit pas la transformation. Même dans les sociétés traditionnelles, il existe des formes d’appropriation, de détournement, d’interprétation et parfois de contestation. L’histoire humaine n’est pas seulement une succession de reproductions. Elle est faite de transformations internes des héritages reçus.
    [« Mécaniquement » peut-être pas. Mais statistiquement, oui. Si vous avez confiance dans le curé, au point de vous infliger ses sermons une fois par semaine, il est plus probable que vous votiez ce qu’il vous dit de voter que si vous allez au café à la place.]
    Je ne conteste pas la probabilité statistique.
    [Je ne sais pas. A-t-elle « soutenu » Jaurès dans son combat pour la séparation ? Je ne doute pas qu’elle aimait son mari, mais on ne sait pas si elle a voté pour lui.]
    Je ne nie pas l’influence de l’Église sur une partie du vote féminin de l’époque. Pour moi, une influence n’est jamais une causalité mécanique car elle peut entrer en contradiction avec d’autres déterminations sociales, professionnelles, familiales et politiques. Je comprends bien votre raisonnement statistique à savoir qu’une population plus pratiquante est susceptible d’être davantage influencée par une institution religieuse. Mais il faut distinguer influence sociale et détermination politique. L’histoire montre que l’appartenance catholique ne conduisait pas mécaniquement à un vote conservateur ou hostile à la République.
    Des catholiques convaincus ont soutenu la séparation, comme l’abbé Jules-Auguste Lemire (1853-1928). De même, des femmes issues de milieux catholiques ont pu faire des choix politiques opposés aux positions de l’Église. La religion est une dimension sociale importante, mais elle n’épuise pas la formation d’une conscience politique. Par exemple, Jeannette Vermeersch montre que l’appartenance culturelle ou religieuse d’origine ne détermine pas mécaniquement une trajectoire politique. Son évolution illustre précisément comment une expérience sociale et une conscience politique peuvent transformer un héritage initial. Ainsi, l’individu n’est ni un atome libre hors de toute influence, ni un simple produit passif de son milieu. Il est pris dans des déterminations multiples et dans des contradictions qui rendent possible une trajectoire nouvelle. Je ne conteste donc pas la “probabilité statistique” ; mais je rejette le “déterminisme absolu”.
    [Je ne crois pas qu’on puisse parler de « liberté » dans ce cadre. La dépendance implique toujours un rapport de forces. La question n’est donc pas tant de chercher les dépendances « librement assumées » mais les dépendances réciproques.]
    Oui, l’indépendance absolue n’existe pas. L’être humain est un être social et il se construit toujours dans des rapports d’interdépendance. La question n’est donc pas de supprimer toute dépendance, mais de comprendre la nature des relations dans lesquelles elle s’inscrit. En revanche, je ne pense pas que toute dépendance implique nécessairement un rapport de force. Il faut distinguer dépendance, asymétrie et domination. Une asymétrie peut exister sans qu’il y ait oppression, lorsqu’elle s’inscrit dans une relation de responsabilité, de coopération ou de réciprocité. Concernant la famille traditionnelle, je partage l’idée que son analyse ne peut pas être réduite à un simple rapport unilatéral de domination. Elle reposait aussi sur une organisation économique et sociale fondée sur une complémentarité des fonctions. Mais il faut également distinguer cette complémentarité de la question plus large de l’autonomie juridique et sociale des individus. La question marxiste me semble moins être de supprimer toute dépendance que de transformer les rapports sociaux pour que les interdépendances ne deviennent pas des rapports de subordination.
     
    [Et la transformation d’une « interdépendance » en dépendance à sens unique… réfléchissez-y…]
    Je comprends votre remarque, et je pense qu’elle pose une vraie question marxiste : une conquête individuelle ou juridique ne suffit pas nécessairement à produire une émancipation réelle. Une liberté formelle peut parfaitement coexister avec d’autres formes de dépendance, notamment économiques ou sociales. C’est d’ailleurs un point que l’on peut rapprocher de la critique de Michel Clouscard : une conquête peut être récupérée par le capitalisme et devenir un nouvel espace de marchandisation. La libéralisation des rapports sociaux ne doit donc pas être confondue automatiquement avec une libération humaine.
    Mais je pense qu’il faut distinguer deux choses : la maîtrise de la fécondité et l’émancipation sociale complète. La contraception a constitué une capacité nouvelle pour les femmes de maîtriser une dimension fondamentale de leur existence. Cela ne signifie pas que toutes les formes de dépendance aient disparu, ni que le capitalisme n’ait pas pu intégrer cette évolution dans sa propre logique.
    En revanche, je ne suis pas certain que l’on puisse dire qu’elle a simplement transformé une interdépendance équilibrée en dépendance à sens unique. La famille traditionnelle pouvait comporter une réelle complémentarité et des solidarités fortes, mais cette interdépendance était aussi inscrite dans des rapports sociaux historiques où l’autonomie économique, juridique et sociale des femmes était limitée. C’est précisément l’approche de Friedrich Engels. Il ne s’agit pas de nier la coopération familiale, mais d’analyser les conditions sociales dans lesquelles elle s’organise. Et Clara Zetkin montre également que l’émancipation des femmes ne peut pas se réduire à une indépendance individuelle abstraite. Elle suppose une transformation des conditions matérielles d’existence. La question n’est donc pas de savoir si la contraception a supprimé ou créé la dépendance, mais de savoir dans quel rapport social elle s’inscrit. Elle peut être une conquête réelle de maîtrise individuelle tout en restant insuffisante pour une émancipation complète. L’enjeu de l’analyse marxiste reste de transformer les rapports sociaux afin que l’interdépendance humaine ne se traduise ni par une subordination traditionnelle, ni par une dépendance nouvelle au capital.
     
     
     

    • Descartes dit :

      @ Lafleur

      [Là où j’essaie d’aller un peu plus loin, c’est sur la manière de rendre cette exigence effective vu le cadre ou rapport de force actuel. À mes yeux, le retour critique ne devrait pas être un exercice exceptionnel demandé après une erreur, mais une conséquence normale de toute responsabilité exercée au nom des adhérents. Si la responsabilité est conçue comme un “mandat militant”, c’est-à-dire comme une délégation temporaire de la souveraineté des adhérents, alors le devoir de rendre compte n’est plus une faveur consentie par le dirigeant. Il devient une obligation inhérente au mandat lui-même.]

      Je vais me répéter, mais tant pis : que faites vous des dirigeants qui ne respectent pas cette « obligation inhérente » ? Parce que, malheureusement, c’est là le problème. On répète depuis des années que les dirigeants doivent rendre compte, et les dirigeants en question sont les premiers à jurer par leurs grands dieux qu’ils doivent cela aux militants. Mais comme il n’y a jamais de sanctions, la chose devient purement formelle.

      [À partir de là seulement peut se poser la question des conséquences lorsqu’un responsable refuse de satisfaire à cette exigence.]

      Et bien, comment répondez-vous à cette question ?

      [Aujourd’hui, le compte rendu est souvent perçu comme un exercice de communication : on présente un bilan, chacun l’écoute, puis tout continue comme avant. C’est précisément cette logique que je voudrais dépasser. Dans ma réflexion, le compte rendu n’est pas une fin en soi. Il est une étape d’un processus plus large. La souveraineté appartient aux adhérents. Lorsqu’ils confient une responsabilité, ils délèguent une partie de cette souveraineté sous la forme d’un mandat militant. Ce mandat comporte des obligations : mettre en œuvre loyalement les décisions collectives, rendre compte de son action et accepter son bilan par le collectif.]

      J’ai bien compris. Mais sans vouloir vous vexer, votre « mandait militant » n’est guère nouveau : les responsabilités au parti ont toujours été formellement comprises ainsi. Le problème, c’est que de plus en plus les dirigeants se sont affranchis de ces « obligations », sans que personne ne soit sanctionné. C’est pourquoi j’insiste lourdement sur la question des sanctions. Sans sanction, la dérive est inévitable.

      [Le contrôle ne se réduit donc pas à une sanction, mais il ne l’exclut pas non plus lorsqu’un responsable refuse de remplir les obligations attachées à son mandat. Autrement dit, je ne cherche pas d’abord à inventer une nouvelle sanction.]

      Si vous voulez revenir à une forme de discipline, il faut bien « inventer une nouvelle sanction », puisqu’il n’existe plus aucune. Je vous rappelle que les statuts actuels réservent la possibilité d’appliquer des sanctions à la « commission de médiation et de règlement des conflits » (art 23), et que celle-ci ne peut être saisie que lorsque « un·e adhérent·e est confronté·e à une décision qu’elle ou il considère comme injustifiée à son égard » (art 22). Les sanctions ne sont donc prévues que pour répondre aux cas où un militant s’estime maltraité, et non pour traiter des fautes politiques.

      [Je suis d’accord avec vous sur un point essentiel. Un contrôle qui ne pourrait jamais produire d’effet concret ne serait qu’un simulacre de contrôle. En revanche, je ne crois pas que le contrôle se réduise à la sanction. La sanction n’est qu’une des conséquences possibles et réelle du contrôle et pouvant donc être l’exclusion.]

      D’accord. Mais il faut bien que ce soit « une des conséquences possibles ». Aujourd’hui, ce n’est pas le cas. Ni dans les textes, ni dans la pratique, il n’y a la moindre chance de voir une sanction appliquée.

      [Si l’organisation ne pouvait jamais tirer les conséquences de son bilan, le contrôle collectif serait purement formel. La possibilité de retirer un mandat doit donc exister. Mais je ne la place pas au début du raisonnement. Elle en est l’aboutissement. Le cœur de ma réflexion est de reconstruire un cycle complet de responsabilité politique : mandat, mise en œuvre, compte rendu, contrôle et bilan collectifs, puis confirmation, modification ou retrait du mandat, voire exclusion, selon les conclusions de cette évaluation.]

      Et bien, la possibilité de retirer le mandat ou d’exclure n’existe pas, ni dans les faits, ni dans les textes. Et je n’imagine pas qu’on puisse aujourd’hui modifier les statuts dans ce sens.

      [Je fais le même constat que vous de la “mutation”. Mon idée de “mandat militant” est de renouer avec le centralisme démocratique. C’est un centralisme démocratique 2.0.]

      Et bien, sans la possibilité de sanctionner, le centralisme démocratique n’a pas de sens.

      [« Et ensuite ? Une fois qu’on a rendu compte, il se passe quoi ? » Ensuite, le compte rendu est soumis à l’appréciation collective de ceux qui ont confié le mandat. Si l’évaluation est positive, le mandat est confirmé ou renouvelé. Si elle révèle des difficultés, l’organisation peut demander des réorientations, modifier les responsabilités ou, lorsque les obligations attachées au mandat sont durablement méconnues, décider de ne pas le renouveler ou d’y mettre fin. Le compte rendu n’est donc pas un exercice de communication, mais le support du contrôle démocratique.]

      Vous noterez que les statuts ne prévoient aucun mécanisme permettant de « mettre fin » à un mandat en cours.

      [Vous parlez systématiquement de sanction. La sanction punit une faute. Or, une responsabilité, y compris sans faute, peut exister.]

      Une sanction ne punit pas nécessairement une faute. Elle peut aussi viser à mettre fin à une négligence, ou tout simplement une insuffisance.

      [Le retrait du mandat constate que la délégation de souveraineté n’est plus justifiée. Dans une conception marxiste-léniniste de la responsabilité politique, cette seconde formulation me paraît plus juste.]

      Je ne suis pas d’accord. Ce n’est pas la même chose de mettre fin à une délégation envers un camarade qui s’est révélé incompétent ou fautif, et d’y mettre fin parce que la tache qu’il accomplissait n’est plus nécessaire.

      [« Avant cette question, j’en ai une beaucoup plus critique : que fait-on de ceux qui ne font pas preuve de cette « loyauté », qui utilisent leurs fonctions pour saboter la mise en œuvre de la décision collective ? » Je ne pense pas qu’il suffise d’inscrire un principe dans un texte.]

      Moi non plus. Mais il faut commencer par là, pour ensuite l’inscrire dans une pratique.

      [Un mandat n’a de valeur que si l’organisation se donne les moyens d’en vérifier l’exécution.]

      Condition nécessaire, mais pas suffisante. Si on s’arrête à la vérification, sans en tirer les conséquences, cela ne sert à rien.

      [C’est précisément l’objet du mandat militant : définir les obligations attachées à une responsabilité, organiser périodiquement le compte rendu de leur mise en œuvre, permettre leur évaluation par l’instance qui a confié le mandat et, si cette évaluation conclut à un manquement durable à la loyauté ou aux décisions collectives, décider de son retrait ou de son non renouvellement.]

      Seulement il n’y a pas de possibilité de retirer un mandat. Quant au non renouvellement, il est très exceptionnel au regard des fautes commises.

      [Concrètement, pour le projet :
      -le 5 de la résolution d’orientation dit ceci : ” De la responsabilité attachée aux mandats militants
      Les responsabilités exercées au sein du Parti impliquent une exigence particulière de loyauté dans la mise en œuvre des décisions souverainement adoptées. Cette exigence constitue une conséquence du mandat militant confié par les adhérentes et les adhérents.
      Elle s’exerce dans le respect du pluralisme des débats, des droits reconnus par les statuts et de la libre expression des communistes.”]

      Autrement dit, aucune sanction n’est possible, puisque les statuts ne les prévoient pas.

      [Je suis à l’écoute de toute proposition.]

      Ma proposition, vous la connaissez : il faut mentionner explicitement le fait que certaines conduites feront l’objet de sanctions, et qu’il est urgent d’inscrire une échelle des sanctions et de la procédure associée dans les statuts.

      [« Très bien. Mais que fait-on de ceux qui, dans les collectifs du Parti, contestent en permanence les décisions démocratiquement prises et sabotent leur mise en œuvre ? Vous ne voulez toujours pas répondre à cette question, et pourtant, elle est capitale. » Je pense que la question que vous posez est légitime : une règle collective n’a de portée que si elle produit des conséquences lorsque celle-ci n’est pas respectée.]

      Vous me flattez en louant ma question… mais vous n’y répondez pas !

      [Dans la logique du mandat militant, un responsable ou un élu n’exerce pas une fonction en son nom propre, mais au nom d’une orientation adoptée souverainement par les adhérents. S’il utilise durablement la responsabilité qui lui a été confiée pour empêcher ou combattre la mise en œuvre de cette orientation, il rompt le lien de confiance qui fonde son mandat. Les conséquences doivent donc exister : elles peuvent aller du non-renouvellement d’un mandat ou d’une investiture, à la remise en cause d’une responsabilité exercée, et, dans les cas les plus graves de violation consciente et répétée des règles collectives, aux procédures prévues par les statuts.]

      Aucune procédure n’est prévue dans les statuts pour cela.

      [Je comprends votre remarque sur le fait que les rites de passage inscrivent l’individu dans un ordre collectif plus large que la famille. Historiquement, beaucoup de sociétés ont effectivement pensé l’intégration de l’individu d’abord comme une transmission et une continuité. Mais l’être humain ne devient pas autonome en sortant de toute appartenance : cela est impossible. Il devient autonome lorsqu’il peut prendre conscience des héritages reçus, les comprendre, se les approprier et éventuellement les transformer.]

      Je pense que vous faites un contresens historique. L’idée d’un « individu autonome » est historiquement très récente. Au cours de l’histoire, l’immense majorité des civilisations demandaient aux individus de répéter l’héritage reçu. Aucune ou presque n’encourage les individus à « transformer » quoi que ce soit. Les institutions sont donc construites non pour « transformer », mais pour « perpétuer ». C’est pourquoi les institutions sont fondamentalement « aliénantes », puisqu’elles nous imposent des règles, des comportements, des interdits sans qu’on ait notre mot à dire.

      [« « Mécaniquement » peut-être pas. Mais statistiquement, oui. Si vous avez confiance dans le curé, au point de vous infliger ses sermons une fois par semaine, il est plus probable que vous votiez ce qu’il vous dit de voter que si vous allez au café à la place. » Je ne conteste pas la probabilité statistique.]

      Mais c’est justement sur cette probabilité statistique que les radicaux se sont fondés pour refuser le suffrage féminin… vous leur donnez donc raison !

      [Je comprends bien votre raisonnement statistique à savoir qu’une population plus pratiquante est susceptible d’être davantage influencée par une institution religieuse. Mais il faut distinguer influence sociale et détermination politique. L’histoire montre que l’appartenance catholique ne conduisait pas mécaniquement à un vote conservateur ou hostile à la République.]

      Pour les radicaux, la question n’était pas de savoir si les femmes votaient « mécaniquement » ce que leur disait le curé, mais si la statistique risquait de rendre impossible le vote de la loi de séparation. C’est ce problème pragmatique qu’ils ont résolu en refusant le vote féminin. Ont-ils eu tort ? Je ne le pense pas.

      [La famille traditionnelle pouvait comporter une réelle complémentarité et des solidarités fortes, mais cette interdépendance était aussi inscrite dans des rapports sociaux historiques où l’autonomie économique, juridique et sociale des femmes était limitée.]

      Mais quid de l’autonomie économique, juridique et sociale des hommes ? Elle était illimitée, à votre avis ? Les hommes qui sont allés mourir dans les tranchées de 1914-18 auraient-ils été tous des volontaires ? Les rapports sociaux historiques se traduisaient en contraintes fortes pour les deux sexes. Si le partage n’a pas été véritablement contesté pendant des siècles, c’est parce qu’il était en fait relativement équilibré. C’est le développement du capitalisme, et notamment la perte d’importance de l’économie domestique, qui a déséquilibré le partage et ouvert la porte à une contestation féministe. Le problème est que cette contestation a abouti non pas à définir un nouveau partage des rôles, mais à les rendre indifférents…

      [L’enjeu de l’analyse marxiste reste de transformer les rapports sociaux afin que l’interdépendance humaine ne se traduise ni par une subordination traditionnelle, ni par une dépendance nouvelle au capital.]

      Mais le problème est justement qu’il n’y a plus d’interdépendance…

  20. Lafleur dit :

    @ Descartes

    [Je vais me répéter, mais tant pis : que faites vous des dirigeants qui ne respectent pas cette « obligation inhérente » ? Parce que, malheureusement, c’est là le problème. On répète depuis des années que les dirigeants doivent rendre compte, et les dirigeants en question sont les premiers à jurer par leurs grands dieux qu’ils doivent cela aux militants. Mais comme il n’y a jamais de sanctions, la chose devient purement formelle.]
    Oui, vous vous répétez. Votre question revient sans cesse. J’estime qu’une obligation dont la violation ne peut jamais produire aucune conséquence effective risque de devenir purement déclarative. Si ma première rédaction pouvait donner prise à votre remarque, j’ai pris en compte vos observations. Ma rédaction a donc évoluée. Toutefois, si vous avez raison de refuser un contrôle purement verbal ; vous confondez trois réalités : le contrôle politique d’un mandat, les conséquences politiques de la perte de confiance et la sanction disciplinaire. Le fait que la dernière soit juridiquement encadrée ne signifie pas que les deux premières n’existent pas ou devraient être transformées en sanctions.
    [Et bien, comment répondez-vous à cette question ?]
    Les conséquences doivent être distinguées selon leur nature : le contrôle collectif peut conduire à une réorientation, à une modification ou à un non renouvellement de la responsabilité ; lorsqu’il y a une faute relevant de la discipline, ce sont les procédures et sanctions prévues par les statuts qui s’appliquent. Je ne crois donc pas qu’il faille confondre responsabilité politique et sanction disciplinaire. Une non investiture n’est pas nécessairement une punition. Elle est une décision concernant la personne à laquelle le Parti choisit de confier une nouvelle candidature.
    Vous tendez à réduire les conséquences effectives à une seule logique, celle de la règle, de sa violation et de la sanction. Or une organisation politique fonctionne également selon une autre logique, celle du mandat, de son évaluation, de la confiance ou de sa perte, pouvant conduire au renouvellement, à la modification ou à la non-reconduction d’une responsabilité. Ces deux logiques ne sont pas synonymes et ne doivent pas être confondues, j’en conviens parfaitement et je vous le concède.
    [J’ai bien compris. Mais sans vouloir vous vexer, votre « mandait militant » n’est guère nouveau : les responsabilités au parti ont toujours été formellement comprises ainsi. Le problème, c’est que de plus en plus les dirigeants se sont affranchis de ces « obligations », sans que personne ne soit sanctionné. C’est pourquoi j’insiste lourdement sur la question des sanctions. Sans sanction, la dérive est inévitable.]
    Vous ne me vexez pas. Oui, sans sanction, la dérive est inévitable. Nous la constatons vous et moi. Nous la regrettons aussi. 
    Notre vrai désaccord : vous pensez la discipline à partir de l’exception ; je la pense à partir du fonctionnement normal du collectif.
    Si l’on construit toute l’organisation à partir de la figure du militant qui transgresse, on aboutit naturellement à une logique fondée sur la règle, la surveillance, le constat de la violation et la sanction. Mon approche diffère. Elle part d’une question différente : comment une organisation communiste produit-elle normalement une volonté collective capable de se transformer en capacité d’action ? Cela conduit à penser le fonctionnement de l’organisation comme un processus articulant le débat, la décision, le mandat, les moyens, l’action, le compte rendu, le contrôle et la correction. La sanction peut avoir sa place dans ce système lorsqu’une violation relevant de la discipline est établie, mais elle ne peut pas constituer le principe générateur de l’organisation. Ce sera l’étape de la modification des statuts de 2023.
    [Si vous voulez revenir à une forme de discipline, il faut bien « inventer une nouvelle sanction », puisqu’il n’existe plus aucune. Je vous rappelle que les statuts actuels réservent la possibilité d’appliquer des sanctions à la « commission de médiation et de règlement des conflits » (art 23), et que celle-ci ne peut être saisie que lorsque « un·e adhérent·e est confronté·e à une décision qu’elle ou il considère comme injustifiée à son égard » (art 22). Les sanctions ne sont donc prévues que pour répondre aux cas où un militant s’estime maltraité, et non pour traiter des fautes politiques.]
    Oui, nous sommes d’accord pour le cadre actuel issu des statuts de 2023. J’ai adhéré après. Je ne pense pas que cette rédaction soit un horizon indépassable. Je dirai même qu’il ne doit pas l’être si le Parti veut vivre et répondre à son utilité sociale. 
    Si pour l’action, nous partons de la théorie : Marx oblige à partir des rapports sociaux réels et non d’une abstraction : « l’homme » qui obéirait ou désobéirait en fonction d’un simple calcul du coût. Lénine me semble poser déjà le problème de l’organisation : comment transformer des forces dispersées en une force politique capable d’une action consciente et durable ? Enfin, Gramsci permet de penser la formation d’une volonté collective, et surtout les appareils, les positions et les rapports de pouvoir qui peuvent empêcher ou faciliter cette volonté. De plus, notre dialogue sur la bureaucratisation et les positions institutionnelles permet également de dépasser l’opposition abstraite entre « bons militants » et « mauvais militants ». Si une position institutionnelle donne à certains des places, des réseaux et des intérêts propres, il faut analyser la structure qui permet à ces intérêts de se reproduire. Mon action présente est que la sanction disciplinaire peut être nécessaire à l’extrémité du processus, mais on ne construit pas une organisation communiste en prenant la transgression comme modèle de son fonctionnement normal.
    D’accord. Mais il faut bien que ce soit « une des conséquences possibles ». Aujourd’hui, ce n’est pas le cas. Ni dans les textes, ni dans la pratique, il n’y a la moindre chance de voir une sanction appliquée.
    [Et bien, la possibilité de retirer le mandat ou d’exclure n’existe pas, ni dans les faits, ni dans les textes. Et je n’imagine pas qu’on puisse aujourd’hui modifier les statuts dans ce sens.]
    Pour le mandat électif, il n’existe pas. Il est lié à l’élection. Mais, l’engagement politique peut être un principe de l’investiture. L’investiture n’est pas un acquis pour les législatives, elle est validée par le Conseil National. En cas de manquement politique ou déontologique à la charte, la décision politique peut donc être un refus de réinvestir par exemple Sébastien Jumel ou Elsa Faucillon si sabotage après le vote du 6 septembre 2026. Les fédérations en lien avec les sections concernées pourraient proposer un autre candidat ou une autre candidature pour les législatives de 2027.
    Je n’imagine également pas que nous le puissions d’où mon étape déontologique et déjà inviter les instances à jour leur rôle en cas de sabotage intentionnel de la campagne présidentielle au mépris de l’orientation du Congrès et des votes des adhérents, la conférence nationale puis le scrutin du 3 au 6 septembre 2026.
    [Et bien, sans la possibilité de sanctionner, le centralisme démocratique n’a pas de sens.]
    Oui, mais la résolution d’orientation ne parle pas de centralisme démocratique. Dans le cadre présent, la véritable nouveauté de la proposition est ailleurs : rendre explicite, systématique et organisateur ce qui était autrefois davantage intégré à une pratique collective et qui ne fonctionne plus suffisamment aujourd’hui. Autrement dit, votre projet ne consiste pas à découvrir que les dirigeants doivent rendre compte. Il consiste à reconstruire une chaîne effective de responsabilité.
     
    [Vous noterez que les statuts ne prévoient aucun mécanisme permettant de « mettre fin » à un mandat en cours.]
    Oui. C’est aussi une distinction que je fais entre mandat militant et mandat électif. Il est impossible de faire démissionner un député ou une députée qui serait exclue. Dans ce cas, la décision peut intervenir au moment du renouvellement de l’investiture. Cela me paraît utile car cela n’a pas été pratiqué, y compris dans les années 80 avec les élus (réformateurs, reconstructeurs etc.) reconduits en ayant parfois créé leur propre boutique l’ADS pour Rigout ou la CAP pour Poperen/Fiterman etc. Nous partageons je pense sincèrement le même objectif ; nous n’avons pas la même tactique pour y arriver. J’ai conscience de la difficulté. 
    [Une sanction ne punit pas nécessairement une faute. Elle peut aussi viser à mettre fin à une négligence, ou tout simplement une insuffisance.]
    Oui. Je ne dis pas le contraire. Je parts d’un rapport de force et d’un historique. Soyez convaincu que si cela ne tenait qu’à moi, les statuts en vigueur en au Congrès de Lille de 1926 (Vème Congrès) en tenant compte des ajustements statutaire jusqu’au 17ème Congrès de 1964. C’est à partir de cette date que le poison de la démagogie statutaire du khrouchtchévienne s’est immiscée progressivement dans le Parti. La consécration de ce révisionnisme fut actée aux 28ème Congrès et 31ème Congrès dans les statuts avec la souveraineté à tous les étages, l’absence de discipline collective etc. etc. 
    Je cherche à reconstruire matériellement les médiations qui rendent effective la responsabilité collective.
    [Je ne suis pas d’accord. Ce n’est pas la même chose de mettre fin à une délégation envers un camarade qui s’est révélé incompétent ou fautif, et d’y mettre fin parce que la tache qu’il accomplissait n’est plus nécessaire.]
    Oui, mais le sujet principal n’est pas d’y mettre fin parce que la tâche disparait. Dans ce cas, peu de difficulté. La disparition rend le mandat inopérant ou crée au pire un honorariat de fait. L’enjeu est la situation de sabotage au nom du parti outil et des calculs individualistes et opportunistes des notables qui vont à la gamelle et pratique la lutte des places en détruisant l’idéal et donc l’engagement militant et donc le Parti.
    A la différence d’un mandat électif, les mandats militants concernent principalement les cadres du Parti. Cela engage aussi tous les militants dans l’unité d’action pour la mise en œuvre loyale. Les cadres peuvent (doivent) être remplacés s’ils sabotent. 
    Ce qui manque précisément aujourd’hui, c’est la traduction organisationnelle régulière de ce principe en mandats identifiables, obligations explicites, comptes rendus, contrôle et bilan collectif. La réhabilitation de la sanction peut venir après.
    Une résolution ne peut pas, à elle seule, créer un pouvoir général de révocation si les textes applicables ne le permettent pas. Le mandat militant est d’abord une catégorie politique organisant la responsabilité ; il ne peut pas, par une simple résolution, créer des compétences de révocation ou des sanctions qui ne résultent pas des statuts.
    Vous semblez toujours vouloir tirer de la prétendue souveraineté absolue du CN défendue par Marie-Georges Buffet et la possibilité de créer un régime disciplinaire. Mon objection demeure toujours là même sur ce point : la souveraineté politique stipulée dans les statuts actuels d’une instance ne signifie pas que ses compétences puissent être exercées sans aucune forme, procédure ou limite. Autrement, nous recréerions exactement le problème que nous cherchez à résoudre : l’arbitraire du pouvoir des notables idéologiquement mutants et/ou simplement opportunistes.
    [Moi non plus. Mais il faut commencer par là, pour ensuite l’inscrire dans une pratique.]
    Nous sommes d’accord. La résolution d’orientation sur les mandats militants et les 21 principes sont là pour ça.
    [Condition nécessaire, mais pas suffisante. Si on s’arrête à la vérification, sans en tirer les conséquences, cela ne sert à rien.]
    Oui, effectivement. Le projet invite justement le CEN et le CN à en tirer toutes les conséquences. 
    [Seulement il n’y a pas de possibilité de retirer un mandat. Quant au non renouvellement, il est très exceptionnel au regard des fautes commises.]
    Oui pour le mandat électif. Pour les mandats internes, ils peuvent être retirés à tout moment. Le règlement intérieur doit être adopté pour boucler le dispositif. 
    Nous partageons sinon le constat. Mais, proposer que le CN décide d’instaurer d’une sanction disciplinaire complétant les statuts n’est pas dans ma logique. Je ne dis pas qu’il ne faudra pas que les militants modifient les statuts à un projet Congrès d’où l’évaluation fixée dans le projet de résolution d’orientation pour en tirer le bilan. 
    [Autrement dit, aucune sanction n’est possible, puisque les statuts ne les prévoient pas.]
    Des décisions politiques seraient possibles qui s’appuie sur la résolution et la charte. 
    [Ma proposition, vous la connaissez : il faut mentionner explicitement le fait que certaines conduites feront l’objet de sanctions, et qu’il est urgent d’inscrire une échelle des sanctions et de la procédure associée dans les statuts.]
    Oui. 
    [Vous me flattez en louant ma question… mais vous n’y répondez pas !]
    Non, pas de flatterie. En revanche, vous avez raison : ma réponse précédente ne répondait pas suffisamment concrètement à votre question.
    Si un camarade conteste une décision pendant le débat, il exerce pleinement sa liberté politique ; une fois la décision collectivement adoptée, chacun doit contribuer loyalement à sa mise en œuvre. Si, en revanche, un responsable utilise sa fonction pour empêcher ou saboter consciemment cette mise en œuvre, le collectif doit pouvoir en tirer des conséquences politiques : réorientation, retrait ou non renouvellement de la responsabilité, et, lorsqu’il y a une faute relevant de la discipline, recours aux procédures statutaires. Ces dernières devront évoluer, bien évidemment. Ce que je refuse, c’est de transformer toute conséquence politique en sanction disciplinaire ou de créer un régime de sanctions en dehors des statuts.
    Ma déformation stalinienne assumée. Il faut y aller crescendo : sortie du bureau politique en 1925, sortie du parti en 1927, sortie d’URSS en 1929 etc. L’erreur est humaine, persévérer est diabolique. Le sabotage perpétuel ne peut être toléré. 
    [Aucune procédure n’est prévue dans les statuts pour cela.]
    Oui, à ce stade. Mais le congrès est passé. Il n’était pas habilité à modifier les statuts. 
    [Je pense que vous faites un contresens historique. L’idée d’un « individu autonome » est historiquement très récente. Au cours de l’histoire, l’immense majorité des civilisations demandaient aux individus de répéter l’héritage reçu. Aucune ou presque n’encourage les individus à « transformer » quoi que ce soit. Les institutions sont donc construites non pour « transformer », mais pour « perpétuer ». C’est pourquoi les institutions sont fondamentalement « aliénantes », puisqu’elles nous imposent des règles, des comportements, des interdits sans qu’on ait notre mot à dire.]
    Votre commentaire est particulièrement révélateur : « Les institutions sont donc construites non pour transformer, mais pour perpétuer. » C’est une proposition qui mérite un vrai débat. Elle contient une part de vérité historique considérable. Les institutions assurent effectivement : la continuité ; la transmission ; la reproduction ; la stabilisation des comportements et la conservation de certaines normes. Le matérialisme historique n’a aucune raison de nier cela. Au contraire. Mais, vous  transformez cette fonction de reproduction en une essence de l’institution. C’est là que je le conteste. Comme l’essence de nos féministes dites matérialistes. Une institution reproduit toujours quelque chose, mais la question est : Quoi ? Précisément, quels rapports sociaux reproduit-elle ? La famille féodale ne reproduit pas les mêmes rapports que la famille bourgeoise. L’école républicaine ne reproduit pas exactement les mêmes rapports que l’Église médiévale. Un syndicat peut reproduire certaines formes d’organisation du travail tout en étant également un instrument de lutte contre les rapports de domination. Un Parti peut reproduire une bureaucratie ou devenir un instrument de transformation révolutionnaire. Il faut donc introduire la contradiction. Les institutions sont simultanément : des formes de reproduction sociale ; des lieux où se concentrent des rapports de pouvoir ; des médiations permettant l’action collective et potentiellement des instruments de transformation. Gramsci me semble ici particulièrement précieux. Chez lui, les institutions ne sont jamais simplement « conservatrices » ou « transformatrices » par essence. Elles sont des terrains de rapports de forces. Par conséquent, vous avez tout à fait raison de rappeler que les institutions assurent d’abord une fonction de continuité et de reproduction. Mais le matérialisme historique oblige, me semble-t’il, précisément à demander quels rapports sociaux elles reproduisent et comment, sous l’effet des contradictions et des luttes, leur fonction peut être transformée.
    [Mais c’est justement sur cette probabilité statistique que les radicaux se sont fondés pour refuser le suffrage féminin… vous leur donnez donc raison !]
    Pas tout à fait. J’entends et donc je comprends leur raisonnement que vous avez parfaitement défendu. Mais, je pense qu’il était en retard et qu’ils manquaient de confiance dans le peuple. Leur vision était issue de Voltaire, de Vadier, de Blanqui même et prisonnier déjà d’une conception girondine. Ce qui est tout à fait normal pour des réformistes qui peuvent vouloir le contractualisme ; mais ne remettent pas en cause la république bourgeoise et ont peur de la république sociale. Robespierre qui défendait le suffrage universel, défendait déjà, contre le système censitaire, le suffrage universel dans les assemblées primaires. Dans celles-ci les femmes y pouvaient déjà participer au suffrage. Robespierre est rousseauiste mais il le prolonge et dans un contexte politique et culturel encore très misogyne. Lors du référendum de l’été 1793 pour l’adoption de la nouvelle Constitution, dans plusieurs dizaines de communes rurales et d’assemblées primaires de province, les procès-verbaux de l’époque attestent que les femmes ont été admises à voter, à jurer fidélité et à signer les registres. Il est regrettable qu’il a fallu attendre l’amendement du communiste Grenier à Alger en 1944 pour que le suffrage soit universel. Malgré Clemenceau, qui assumait par sa filiation et son origine protestante, que la révolution était un bloc ; les radicaux étaient, comme aujourd’hui le PS et le printemps républicain, les descendants des girondins (radicaux indépendants, radicaux républicains) et des montagnards déchristianisateur (radicaux socialistes) à la parole hébertiste. Le projet robespierriste était plus dialectique, avant l’heure, et passait des fêtes religieuses catholiques aux fêtes civiques par exemple. Les ultras de gauche qui l’ont abattu par haine de la religion ont défait le quart-état, dont les femmes, et ont fait triompher la réaction bourgeoise du tiers-état thermidorienne et donc le Directoire. Pour eux, il fallait remplacer l’aristocratie par la bourgeoisie et être dans des libertés abstraites. Pour demeurer révolutionnaire, ils ont bloqué le suffrage féminin. C’est un peu comme nos écologistes actuels qui pensent être révolutionnaire en ayant abandonné le marxisme et qui sont les apôtres de l’union européenne et des lubies sociétaires d’une culture libéral libertaire qui engendre non la liberté mais la libéralisation.
    Les radicaux pouvaient avoir une prévision électorale rationnelle. L’influence sociale existe  bien mais le déterminisme mécanique n’existe pas. Et surtout, l’existence d’une probabilité collective ne permet pas de retirer à des individus leurs droits politiques ou de les priver de ce droit vu que tout Homme est égaux en droit.
    [Pour les radicaux, la question n’était pas de savoir si les femmes votaient « mécaniquement » ce que leur disait le curé, mais si la statistique risquait de rendre impossible le vote de la loi de séparation. C’est ce problème pragmatique qu’ils ont résolu en refusant le vote féminin. Ont-ils eu tort ? Je ne le pense pas.]
    Pourquoi pas pour le vote de la loi de séparation. Mais alors, une fois cette question réglée, pourquoi ne pas avoir accordé le suffrage aux femmes ? La loi du 9 décembre 1905 a établi la séparation des Églises et de l’État, les inventaires ont eu lieu en 1906 et la loi du 2 janvier 1907 a ensuite réglé l’exercice public des cultes. Quant à l’Action française, elle a été condamnée par Rome en 1926, entraînant la rupture d’une partie importante des catholiques avec le mouvement maurrassien. Pourquoi, dès lors, continuer à refuser le suffrage féminin au nom du risque d’une influence catholique ? Et comment expliquer qu’en 1936, alors que les femmes avaient largement démontré leur capacité à participer aux combats sociaux et politiques, le gouvernement de Léon Blum ne compte encore que trois femmes comme sous-secrétaires d’État — Cécile Brunschvicg, Suzanne Lacore et Irène Joliot-Curie — alors même qu’elles ne disposent toujours pas du droit de vote ?  Il est d’ailleurs difficile de parler d’une absence de capacité politique des femmes lorsqu’on regarde leur engagement dans les luttes sociales. Martha Desrumaux, ouvrière du textile, syndicaliste et militante communiste, est ainsi la seule femme présente à la table des négociations de Matignon en juin 1936. Elle y porte notamment les revendications et les bulletins de salaire de centaines d’ouvrières du textile. Dès lors, l’argument de l’influence potentielle du clergé ne suffit plus à expliquer le refus du suffrage féminin. Il faut aussi interroger les rapports sociaux, les représentations politiques et les intérêts institutionnels qui ont permis à une République pourtant profondément transformée par la laïcisation de maintenir les femmes en dehors de la citoyenneté politique.
    [Mais quid de l’autonomie économique, juridique et sociale des hommes ? Elle était illimitée, à votre avis ? Les hommes qui sont allés mourir dans les tranchées de 1914-18 auraient-ils été tous des volontaires ? Les rapports sociaux historiques se traduisaient en contraintes fortes pour les deux sexes. Si le partage n’a pas été véritablement contesté pendant des siècles, c’est parce qu’il était en fait relativement équilibré.]
    Oui, les contraintes étaient fortes pour les deux sexes. C’est juste. Il faut absolument éviter une vision simpliste selon laquelle l’homme aurait été totalement libre et la femme aurait été totalement soumise. Les hommes des classes populaires, les paysans, les ouvriers, les soldats, étaient eux aussi soumis à d’immenses contraintes. Votre exemple des tranchées est pertinent : les hommes n’étaient évidemment pas libres de décider de leur participation à la guerre. Le matérialisme doit donc nous aider à analyser les rapports sociaux différenciés, et non à distribuer abstraitement liberté et oppression entre deux catégories homogènes (cf. les féministes dites matérialistes (Delphy, Guillaumin, Wittig etc.). Mais vous allez pour moi trop loin lorsque vous affirme en substance que le partage n’aurait pas été véritablement contesté pendant des siècles parce qu’il était « relativement équilibré ». L’absence ou la faiblesse apparente de contestation ne prouve pas l’équilibre. Elle peut aussi résulter des conditions matérielles de survie ; de l’absence de moyens d’organisation ; de la dépendance économique ; de normes intériorisées etc. C’est une leçon fondamentale du matérialisme historique : ce n’est pas parce qu’une contradiction n’est pas encore politiquement formulée qu’elle n’existe pas matériellement. Mao est particulièrement utile, dans notre cas, avec sa distinction entre contradiction objective et conscience subjective de la contradiction. Toutes les contradictions n’apparaissent pas immédiatement sous une forme consciente et organisée. Une contradiction peut exister avant que les sujets sociaux ne disposent des moyens de la nommer et de lutter contre elle.
    [C’est le développement du capitalisme, et notamment la perte d’importance de l’économie domestique, qui a déséquilibré le partage et ouvert la porte à une contestation féministe. Le problème est que cette contestation a abouti non pas à définir un nouveau partage des rôles, mais à les rendre indifférents…]
    Oui, j’approuve entièrement votre commentaire. Le développement du capitalisme et la perte d’importance de l’économie domestique ont profondément transformé l’ancien partage des rôles. C’est une question historique sérieuse. Et elle oblige à ne pas raconter l’émancipation comme une simple marche linéaire et mécanique qui serait de la tradition oppressive à la modernité libératrice. Le capitalisme a effectivement détruit certaines formes anciennes d’interdépendance. Mais il ne les a pas simplement remplacées par une autonomie réelle. Il a souvent remplacé une dépendance personnelle ou familiale par une dépendance marchande et salariale. C’est là que Clouscard est utile. L’enjeu pour le mouvement communiste ne devrait donc être pas de restaurer une dépendance traditionnelle, mais bien d’empêcher que la sortie de celle-ci se traduise par une nouvelle dépendance particulière au capital.
    [Mais le problème est justement qu’il n’y a plus d’interdépendance…]
    Si elle connait le même processus de reproduction et de métamorphose. Il n’y en a peut-être plus sous les mêmes formes visibles, mais elle n’a jamais disparu. Elle s’est transformée et, sous le capitalisme, elle est souvent médiatisée par le marché, par le capitalisme de la séduction. C’est même un point profondément marxiste qui est très bien développé par Michel Clouscard. Le salarié dépend d’autres travailleurs ; de chaînes productives mondialisées ; de services publics ; d’infrastructures collectives ; du travail de reproduction sociale ; de réseaux matériels complexes. Or, le capitalisme ne supprime pas l’interdépendance. Il la socialise matériellement, et potentiellement très efficacement même si erratique et destructeur à cause de l’objectif de rentabilité financière, tout en masquant souvent cette socialisation sous la forme de relations marchandes individuelles. Le paradoxe du capitalisme est précisément que plus la production devient socialisée, plus l’appropriation peut rester privée et plus les relations d’interdépendance apparaissent sous des formes anonymes et marchandes. L’individu croit être autonome parce qu’il paie. Mais derrière chaque acte individuel se trouve un immense réseau de travail social.

    • Descartes dit :

      @ Lafleur

      [Toutefois, si vous avez raison de refuser un contrôle purement verbal ; vous confondez trois réalités : le contrôle politique d’un mandat, les conséquences politiques de la perte de confiance et la sanction disciplinaire. Le fait que la dernière soit juridiquement encadrée ne signifie pas que les deux premières n’existent pas ou devraient être transformées en sanctions.]

      Je ne « confonds » rien. Au contraire, je sépare très clairement le débat politique de la question disciplinaire. Le débat politique interne au Parti peut conduire à promouvoir des camarades jugés aptes à porter la politique du Parti, ou au contraire à retirer le mandat ou l’investiture à des camarades qu’on ne juge pas capables de le faire, soit parce qu’ils sont en désaccord profond avec la ligne du Parti, soit parce qu’ils n’ont pas les compétences nécessaires. Mais cela n’a rien à voir avec la question de la discipline.

      La question de la discipline se pose dans une situation bien précise : lorsqu’il y a une règle claire, connue de tous, et que cette règle est sciemment violée. Et peu importe la nature de la règle ou sa portée. Une règle dont la violation n’a aucun coût n’existe que pour ceux qui ont intérêt à l’appliquer.

      [Vous tendez à réduire les conséquences effectives à une seule logique, celle de la règle, de sa violation et de la sanction.]

      Tout à fait, parce que pour moi c’est là le fondement d’un parti qui prétend être un décideur collectif. Sans cette discipline, l’organisation devient un rassemblement de « clans » organisés chacun autour d’un dirigeant, d’un élu, d’un « notable », et les concepts de « décision collective » ou de « souveraineté des adhérents » perdent leur sens.

      [Notre vrai désaccord : vous pensez la discipline à partir de l’exception ; je la pense à partir du fonctionnement normal du collectif. Si l’on construit toute l’organisation à partir de la figure du militant qui transgresse, on aboutit naturellement à une logique fondée sur la règle, la surveillance, le constat de la violation et la sanction.]

      Si vous voulez que la transgression soit « l’exception », alors il vous faut des sanctions. Sans elles, la transgression devient la règle. Et c’est ce qu’on a pu voir après le 28ème congrès : je pourrais vous raconter des dizaines d’anecdotes vécues ou qui m’ont été racontées… alors, je reste fidèle à la formule du président Péron : « l’homme est naturellement bon, et il est encore meilleur quand on le surveille ».

      [Mon approche diffère. Elle part d’une question différente : comment une organisation communiste produit-elle normalement une volonté collective capable de se transformer en capacité d’action ? Cela conduit à penser le fonctionnement de l’organisation comme un processus articulant le débat, la décision, le mandat, les moyens, l’action, le compte rendu, le contrôle et la correction. La sanction peut avoir sa place dans ce système lorsqu’une violation relevant de la discipline est établie, mais elle ne peut pas constituer le principe générateur de l’organisation. Ce sera l’étape de la modification des statuts de 2023.]

      J’ai compris, mais pour vous parler franchement, je trouve votre vision particulièrement angélique. Je pense que vous oubliez un fait essentiel : pour vous le militantisme est une passion, mais pour d’autres c’est un gagne-pain. Les gens ne transgressent pas les règles parce qu’ils sont méchants, mais parce qu’ils ont intérêt à le faire. Et si vous ne mettez pas un coût à la transgression, autant renoncer à énoncer des règles.

      [Si pour l’action, nous partons de la théorie : Marx oblige à partir des rapports sociaux réels et non d’une abstraction : « l’homme » qui obéirait ou désobéirait en fonction d’un simple calcul du coût.]

      Qu’est ce qui serait plus « réél » qu’un calcul de coût ? Les hommes dont je vous parle ne sont en rien des « abstractions », ils sont au contraire extrêmement concrets. Tiens, prenons un exemple si vous le voulez bien. Connaissez-vous le cas de Patrick Braouezec, le « baron » de Saint-Denis ? Pendant des années, il a régné sur la ville comme si c’était sa propriété, désignant des candidats aux élections parmi ses affidés, y compris contre le candidat « officiel » du Parti désigné par la fédération de la Seine-Saint-Denis. Et les faits lui ont donné raison : aucune sanction n’a jamais été prononcée contre lui. Alors, pourquoi se gêner ?

      [Lénine me semble poser déjà le problème de l’organisation : comment transformer des forces dispersées en une force politique capable d’une action consciente et durable ? Enfin, Gramsci permet de penser la formation d’une volonté collective, et surtout les appareils, les positions et les rapports de pouvoir qui peuvent empêcher ou faciliter cette volonté. De plus, notre dialogue sur la bureaucratisation et les positions institutionnelles permet également de dépasser l’opposition abstraite entre « bons militants » et « mauvais militants ».]

      Je ne fais pas de jugement moral. Il n’y a pas les bons et les mauvais (ou pour utiliser la formule de Terry Pratchett : « il n’y que des mauvais, mais ils sont dans des camps opposés »). Il y a des militants – et surtout des dirigeants, des élus, des notables – qui ont des intérêts personnels qui ne rejoignent pas forcément les intérêts de l’organisation. Si le fait de faire primer leurs intérêts individuels n’a aucun coût, ils le feront. Pas forcément d’une manière cynique, certains s’auto-convaincront que leur réélection est indispensable à la défense du prolétariat.

      La question de savoir comment se forme la volonté collective est intéressante, mais n’épuise pas la question. Parce que ce n’est pas parce que vous formez une « volonté collective », que cette volonté sera collectivement mise en œuvre.

      [Mais, l’engagement politique peut être un principe de l’investiture. L’investiture n’est pas un acquis pour les législatives, elle est validée par le Conseil National. En cas de manquement politique ou déontologique à la charte, la décision politique peut donc être un refus de réinvestir par exemple Sébastien Jumel ou Elsa Faucillon si sabotage après le vote du 6 septembre 2026. Les fédérations en lien avec les sections concernées pourraient proposer un autre candidat ou une autre candidature pour les législatives de 2027.]

      Combien de cas connaissez-vous où le CN ait refusé l’investiture à un député sortant ? Et pourtant, les exemples qui auraient mérité une sanction ne manquent pas… seulement voilà, ces élus sont des « notables », ils font partie d’un système. Ils ont leurs obligés et peuvent se faire élire sur leur nom, y compris contre le candidat « officiellement » investi par le Parti. Prenons un exemple : imaginez qu’on refuse à Faucillon l’investiture, et qu’on présente un autre candidat. Imaginez qu’elle arrive devant ce candidat. Au deuxième tour, le PCF est prêt à appeler à voter contre elle ? Bien sur que non, on votera pour elle, et on l’accueillera dans le groupe communiste – groupe qui par ailleurs est devenu purement technique.

      [« Vous noterez que les statuts ne prévoient aucun mécanisme permettant de « mettre fin » à un mandat en cours. » Oui. C’est aussi une distinction que je fais entre mandat militant et mandat électif. Il est impossible de faire démissionner un député ou une députée qui serait exclue.]

      Je ne vous parle pas d’un élu. Il n’y a dans les statuts aucun moyen de mettre fin au mandat d’un membre du CN, d’un comité fédéral ou de section.

      [Ce qui manque précisément aujourd’hui, c’est la traduction organisationnelle régulière de ce principe en mandats identifiables, obligations explicites, comptes rendus, contrôle et bilan collectif. La réhabilitation de la sanction peut venir après.]

      Sans sanction, votre dispositif n’a aucune crédibilité. Elle ne peut donc pas venir « après ».

      [Une résolution ne peut pas, à elle seule, créer un pouvoir général de révocation si les textes applicables ne le permettent pas. Le mandat militant est d’abord une catégorie politique organisant la responsabilité ; il ne peut pas, par une simple résolution, créer des compétences de révocation ou des sanctions qui ne résultent pas des statuts.]

      Ce n’est pas vous qui m’expliquiez que la véritable question n’était pas la forme juridique, mais les rapports de force ?

      [Vous semblez toujours vouloir tirer de la prétendue souveraineté absolue du CN défendue par Marie-Georges Buffet et la possibilité de créer un régime disciplinaire.]

      Absolument pas. Je tire de la « souveraineté absolue du CN » écrite dans les statuts un bon moyen de légitimer sur la forme une décision politique. Le fait de savoir si les statuts peuvent ou non être interprétés de cette manière est une question ouverte.

      [Mon objection demeure toujours là même sur ce point : la souveraineté politique stipulée dans les statuts actuels d’une instance ne signifie pas que ses compétences puissent être exercées sans aucune forme, procédure ou limite.]

      Que le respect des formes et des procédures soit obligatoire, je vous l’accorde. Le CN doit donc être régulièrement convoqué, son ordre du jour annoncé d’avance, le vote doit se faire dans les formes. Par contre, que le CN soit « limité » dans l’exercice de ses compétences… non. Ou alors il n’est pas « souverain » comme le disent les statuts.

      [Oui pour le mandat électif. Pour les mandats internes, ils peuvent être retirés à tout moment. Le règlement intérieur doit être adopté pour boucler le dispositif.]

      Un tel retrait n’est pas prévu par les statuts. Faudrait vous décider : si vous pouvez instituer par vote du CN un régime permettant de « retirer à tout moment » le mandat de membre du CN, alors je ne vois pas ce qui vous empêcherait d’instituer un régime disciplinaire.

      [Mais, vous transformez cette fonction de reproduction en une essence de l’institution. C’est là que je le conteste.]

      Je dirais presque que c’est une tautologie. Pourquoi une société prendrait-elle la peine « instituer » un comportement, un organisme, une règle qu’elle ne chercherait pas à préserver ?

      [Une institution reproduit toujours quelque chose, mais la question est : Quoi ? Précisément, quels rapports sociaux reproduit-elle ? La famille féodale ne reproduit pas les mêmes rapports que la famille bourgeoise. L’école républicaine ne reproduit pas exactement les mêmes rapports que l’Église médiévale. Un syndicat peut reproduire certaines formes d’organisation du travail tout en étant également un instrument de lutte contre les rapports de domination.]

      Une institution ne peut « reproduire » que ce qui existe à un moment donné. J’ai l’impression qu’il y a une ambiguité entre deux sens du mot « reproduire ». Il y a l’idée qu’une institution puisse « reproduire » en son sein des rapports qu’elle trouve dans la société extérieure, et l’idée qu’une institution est là pour assurer la perpétuation de connaissances, de valeurs, de rapports sociaux dans le temps. C’est dans ce dernier sens que j’utilisais le mot « reproduction ».

      [« Mais c’est justement sur cette probabilité statistique que les radicaux se sont fondés pour refuser le suffrage féminin… vous leur donnez donc raison ! » Pas tout à fait. J’entends et donc je comprends leur raisonnement que vous avez parfaitement défendu. Mais, je pense qu’il était en retard et qu’ils manquaient de confiance dans le peuple. Leur vision était issue de Voltaire, de Vadier, de Blanqui même et prisonnier déjà d’une conception girondine.]

      Je voudrais vous poser une question directe et concrète. Si la décision vous avait appartenu, auriez-vous accordé le vote aux femmes à la fin du XIXème ? Et si cela avait conduit à une majorité cléricale à la chambre, quelle conclusion auriez-vous tiré ?

      [« Pour les radicaux, la question n’était pas de savoir si les femmes votaient « mécaniquement » ce que leur disait le curé, mais si la statistique risquait de rendre impossible le vote de la loi de séparation. C’est ce problème pragmatique qu’ils ont résolu en refusant le vote féminin. Ont-ils eu tort ? Je ne le pense pas. » Pourquoi pas pour le vote de la loi de séparation. Mais alors, une fois cette question réglée, pourquoi ne pas avoir accordé le suffrage aux femmes ? La loi du 9 décembre 1905 a établi la séparation des Églises et de l’État, les inventaires ont eu lieu en 1906 et la loi du 2 janvier 1907 a ensuite réglé l’exercice public des cultes.]

      La séparation a été fortement contestée, et la droite a toujours perçu le retour en arrière comme possible – la meilleure preuve en est que trente-cinq ans plus tard le régime de Vichy s’est permis de porter pas mal de coups de canif. Elle n’est consacrée qu’avec la constitution de 1946, dont l’article premier proclame que « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale ». Une chambre cléricale restait une menace jusqu’aux années 1930.

      [Mais vous allez pour moi trop loin lorsque vous affirme en substance que le partage n’aurait pas été véritablement contesté pendant des siècles parce qu’il était « relativement équilibré ». L’absence ou la faiblesse apparente de contestation ne prouve pas l’équilibre. Elle peut aussi résulter des conditions matérielles de survie ; de l’absence de moyens d’organisation ; de la dépendance économique ; de normes intériorisées etc.]

      Les normes ne sont pas « intériorisées » au hasard. C’est un processus qui est lié à une économie sociale : la règle intériorisée est plus économique à faire respecter. Mais sauf à utiliser l’hypnotisme de masse, vous ne pouvez pas faire « intérioriser » une règle irrationnelle. Quand aux conditions matérielles de survie ou la dépendance économique, elle n’était pas pire que celle des hommes, et pourtant les jacqueries sont légion.

      [C’est une leçon fondamentale du matérialisme historique : ce n’est pas parce qu’une contradiction n’est pas encore politiquement formulée qu’elle n’existe pas matériellement.]

      Certes. Mais lorsque la contradiction passe un millénaire sans être formulée, il faut commencer à se poser des questions…

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