Pacte Unitaire pour le Progrès: est-il prudent de ressusciter les morts ?

Le 19 juin dernier, Robert Hue nous menaçait depuis les colonnes du Monde de lancer un “Pacte unitaire pour le peuple de gauche”. Le 5 juillet, toujours dans les colonnes du Monde (1), Robert Hue met sa menace à exécution, en compagnie d’un certain nombre de compagnons de route (2). On va voir ce qu’on va voir…

La première chose qu’on voit, c’est que le “Pacte unitaire pour le peuple de gauche” est devenu, subitement et sans explication, “Pacte unitaire pour le progrès”. C’est à dire, exactement la même terminologie que le Père UbHue avait introduit il y a bientôt quinze ans dans sont inoubliable ouvrage “Communisme, la mutation”. Et la terminologie est loin d’être innocente: nous savons, depuis que Juliette Gréco l’a chanté, qu’il y a le mot et puis il y a la chose. N’empêche que lorsqu’un homme politique utilise, à 15 années de distance, le même mot, on peut valablement se demander s’il fait référence à la même chose. En d’autres termes, est-ce que Robert Hue avec son nouveau “Pacte” nous propose une démarche “inédite” (pour utiliser le vocabulaire ubhuesque), ou est-ce qu’il nous propose tout simplement de ressusciter le “PUP” de 1995 ?

La lecture de la colonne du “Monde” rappelle de bien mauvais souvenirs. Toujours la même rhétorique contre les “appareils” et les “états-majors”. Toujours ce même spontanéisme proclamé. Ce “rassemblement sans délai de toutes celles et de tous ceux qui estiment urgent de se retrouver dans une démarche unitaire, en pleine autonomie, au delà des appareils politiques, non pas contre eux mais en rejetant toute hégémonie”. Mais ce qui fait hurler de rire, c’est de voir  les signatures qui souscrivent à cet appel à rejeter les “appareils”. Pour ne prendre que quelques unes: Julien Dray, Dominique Bègles, Aurelia Filippetti, Pascal Cherki, François Rebsamen… c’est à dire, des gens qui doivent toute leur carrière et toute leur influence aux “combinazione” d’appareil. Il faut vraiment être très naïf pour croire un instant qu’un Rebsamen, un Dray (ou un Robert Hue…) pourraient souhaiter sincèrement que la base prenne le pouvoir contre les appareils.

Le problème de cette démarche, c’est que “l’unité de tous ceux qui veulent le changement” passe nécessairement par un renoncement au changement comme réalité. En effet, dès lors qu’on se pose la question de changer réellement la société, il faut se demander ce qu’on mettra à la place. Et là, l’unité devient impossible, puisque ceux qui “veulent le changement” ne veulent pas le même changement. Comment pourrait-il avoir “unité” entre ceux qui souhaitent une société socialiste centralisée et les tenants du communisme libertaire ? Entre ceux qui veulent une hiérarchie basée sur le mérite et ceux qui rejettent toute hiérarchie ? Entre ceux qui voient dans la science le meilleur moyen de résoudre les problèmes et ceux qui considèrent la science comme la source de tous nos maux ? Entre pro-nucléaires et anti-nucléaires ?

La recherche de “l’unité” est aussi vaine que la recherche du graal. Etant données les différences idéologiques qui divisent la gauche, le mieux que l’on puisse souhaiter est un accord tactique construit sur la base de concessions mutuelles.  Et c’est précisément à cela que servent les “appareils” et les “états-majors” si décriés par le nouveau populisme de gauche. En réduisant le nombre d’acteurs, en opérant certains choix de compromis à leur niveau, en exigeant une certaine discipline de leurs adhérents, les “états-majors” et les “appareils” sont capables d’établir des hiérarchies entre leurs demandes, et de négocier des compromis tactiques et stratégiques bien mieux que ne pourraient le faire en direct des individus inorganisés.  A la place de “l’unité” fantasmatique de la tout aussi fantasmatique démocratie directe, les “appareils” substituent une réalité faite de négociations et de rapports de force. C’est moins joli et moins angélique que “l’unité”, c’est plus sale, c’est plus dur, mais c’est comme ça qu’on fait de la politique. Car la politique, contrairement à ce que voudraient nous faire croire les populistes de gauche, ne consiste pas à prendre des positions de principe, mais à peser sur les réalités.

On a tendance à l’oublier, mais les partis politiques sont le lieu ou des gens qui partagent un certain nombre de références idéologiques et historiques se réunissent pour élaborer des projets et les présenter aux citoyens pour que ceux-ci fassent leur choix. Toutes les expériences de démocratie directe ont montré l’incapacité des individus à aller au-delà de leurs petits intérêts immédiats pour prendre en compte une vision large et de long terme (4). La fonction de médiation que joue le parti politique entre l’expression de la volonté du citoye individuel et l’exercice du pouvoir est absolument indispensable si l’on veut que la politique serve l’intérêt général.

Mais on trouve a gauche une large catégorie (en particulier dans les classes moyennes) qui préfère vivre dans le monde des bisounours. Et qui aspire donc à cette impossible “unité des hommes de bonne volonté” qui doit se substituer aux magouilles et compromis des partis politiques. C’est ce filon que veulent exploiter les populistes de gauche genre Robert Hue & Co. (3). En vieux routiers des “appareils”, ils savent bien qu’il est impossible “d’unir” sur un projet. C’est pourquoi le projet est quelque chose qu’on élabore toujours, mais qu’on n’énonce jamais. Ne vous attendez pas à savoir ce que Robert Hue propose en matière d’éducation, de santé, de police ou d’énergie nucléaire. Ce qu’il proposait déjà en 1995 et qu’il propose toujours aujourd’hui… c’est qu’on élabore un projet. En attendant ce projet qui ne viendra jamais, on reste dans le flou du “changement” et des “valeurs” plus ou moins vagues et consensuelles qui peuvent servir de base à un mariage de la carpe du lapin. Comme le PUP de 1995, le PUP cuvée 2009 nous propose une sorte de rassemblement sans programme qui donnera à chacun l’illusion de faire avancer son programme. Et qui permettra pendant ce temps aux gens comme Robert Hue de faire avancer leur carrière.

Descartes

(1) “Le Monde” semble décidément semble prêt à ouvrir ses pages au père UbHue chaque fois que celui-ci le souhaite. On pourrait s’interroger longuement sur l’appui que le “quotidien de référence” donne à un ex-dirigeant du PCF devenu un obscur sénateur dont la stature intellectuelle est inexistante. Le fait que Hue compte des solides amitiés dans la galaxie Bergé-Lang n’y est peut-être pas étranger.

(2) La liste des signataires de l’article justifierait à elle seule une analyse approfondie. On y retrouve les “obligés” habituels de Robert Hue du temps de sa splendeur (Bernard Frédérick, Dominique Bègles, Michela Frigiolini, Denis Cohen) plus une brochette de socialistes tendance magouille (Dray, Rebsamen, Filipetti, Peillon). A quand le baiser Hue-Ségolène ?

(3) Et pas qu’eux:  Ségolène Royal avait essaye le même coup avec “désirs d’avenir”, une association qui, elle aussi, se proposait  “d’unir” les âmes de bonne volonté “au délà des appareils” (dans ce cas, celui du PS) dans un flou artistique fait de “démocratie participative” et autres balivernes. Les résultats de cette démarche devraient donner à réfléchir: sans l’appui d’un “appareil” capable d’élaborer une idéologie cohérente et de négocier avec les autres acteurs, la candidate a fini par dire tout et son contraire et par se fâcher avec tout le monde.

(4) Si vous ne me croyez pas, allez à une assemblée générale de copropriété. C’est une expérience qui vous convaincra à tout jamais de la nocivité de la démocratie directe.

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