Le discours de la méthode (XI): du tragique en politique

Le tragique est un genre en décadence. Ce n’est pas moi qui le dit, mais George Steiner, qui dans un essai célèbre – et toujours d’actualité – intitulé “la mort de la tragédie” avait signé le certificat de décès du tragique en littérature. Quarante ans plus tard, nous ne pouvons que constater que la même chose est en train d’arriver en politique.

 

Il n’est pas inutile ici de rappeler ce qu’est exactement la tragédie, mot que l’on connait surtout par son utilisation constante – et abusive – par les journaux télévisés. Une tragédie n’est pas seulement un évènement avec beaucoup de morts. La tragédie est un genre théâtral apparu dans la Grèce antique. Peu pratiqué pendant le moyen-âge, il est redécouvert à la Renaissance et devient le genre “noble” par excellence – avec des changements stylistiques importants – jusqu’au XVIII siècle, pour tomber ensuite en désuétude – même si quelques rares auteurs s’y essayent par la suite. C’est un genre qui se caractérise par plusieurs éléments: le récit tragique concerne toujours des personnages exceptionnels (princes, rois, dieux, magiciens), prisonniers d’un destin qu’ils sont impuissants à contrôler et qui les entraîne généralement vers la mort. La quintessence du récit tragique est celui d’Oedipe, roi de Thèbes. Lors de sa naissance, l’oracle prédit à son père, Laïos, que son fils le tuera et épousera sa propre mère. Horrifié, Laïos ordonne à un serviteur d’abandonner l’enfant dans la forêt, mais Oedipe survit et par une ruse du destin retrouve par hasard son père et sans le reconnaître, le tue. Puis, se rendant dans sa ville natale sans le savoir, il tombe amoureux de sa mère et l’épouse. La vérité lui ayant été revelée par l’oracle, il se crève les yeux. On voit pourquoi ce récit est “tragique”: Laïos crée les conditions de sa chute en essayant de s’y soustraire – s’il avait gardé son fils auprès de lui, tout ça ne serait pas arrivé. Quant à Oedipe, il n’a commis aucune faute et pourtant il est puni.

 

A la lecture de cette description, on comprend pourquoi la politique a par essence une dimension tragique. La politique, pour reprendre la formule de Bismarck, c’est l’art du possible. Le politique se trouve en permanence confronté à des situations sur lesquelles il n’a souvent qu’un contrôle – et une compréhension – limitées, tout en étant soumis à une injonction pressante de “faire quelque chose”. Bien entendu, personne ne croit plus au “destin” aux “dieux”. Mais faire de la politique, c’est être le jouet de forces puissantes qu’on ne comprends pas toujours et qu’on ne contrôle pas d’avantage. Un hasard, une coïncidence, une intervention extérieure peut faire ou défaire une carrière, fabriquer la réussite ou l’échec d’une politique. En politique, ce ne sont pas les meilleurs qui gagnent, mais les plus forts et les plus chanceux, ceux qui savent conquérir – et acheter – les partisans et les adversaires. Le destin d’un Mendès-France compétent, honnête, moral et  mais qui n’aura gouverné en tout et pour tout que 8 mois (juin 1954-février 1955) alors que Mitterrand – qui était tout le contraire – a gouverné lui 14 longues années est l’expression de cette tragédie.

 

Il y a aussi tragédie en politique parce que, que ce soit en monarchie où en démocratie, le peuple a longtemps voulu croire qu’il était gouverné par des hommes exceptionnels, qui étaient au delà du vulgaire, qui ne sont pas comme nous. Et que cédant à cette demande, les hommes politiques se sont longtemps pliés à ce désir, qu’ils fussent vraiment exceptionnels – comme De Gaulle – ou qu’ils fissent semblant – comme Mitterrand.

 

Mais ce qui sans aucun doute est un élément fondamental dans la perception tragique de la politique est la guerre. Il ne faut pas d’ailleurs oublier que pendant très longtemps la guerre – et non pas la guerre lointaine, mais la guerre proche, celle qui crée des alternatives de vie ou de mort de la Nation elle même – a été l’horizon indépassable de la politique. Des guerres choisies quelquefois, des guerres subies le plus souvent. C’est la disparition progressive des générations qui en France ont connu la guerre qui a permis la disparition de la tragédie comme figure politique chez nous, contrairement à ce qui se passe dans un pays comme les Etats-Unis, ou le tragique reste symboliquement très présent.

 

La politique – au sens noble du terme – a donc une dimension tragique qui lui est inhérente. Mais que se passe-t-il lorsque les politiciens, les professionnels du métier, oublient ce fait essentiel voire refusent d’endosser et d’incarner cette dimension ? Car nous en sommes là, et les débats pour l’investiture à la primaire socialiste ou ceux du candidat du Front de Gauche illustrent à la perfection cette dérive.

 

D’abord, il y a le refus du “personnage exceptionnel”. Vous me direz que cela n’est pas nouveau à gauche. L’internationale ne dit-elle pas “il n’est pas de sauveur suprême/ni dieu, ni césar, ni tribun” ? Sauf qu’il y a la théorie, et puis il y a la pratique. Et en pratique, l’imaginaire de la gauche est un grand panthéon. On rougit de lire ce que l’on a pu écrire en son temps sur Lénine, Staline, Mao, Trotsky, Hodja ou Pol Pot. Ou plus près de nous sur Mitterrand. La gauche ne croit pas en un sauveur suprême, certes, mais elle croit en des hommes “exceptionnels” avec des destins “exceptionnels”. Mais aujourd’hui, tous ces hommes sont dans le passé. Hollande peut évoquer les mânes de Mitterrand dans son discours d’investiture, mais il ne se prend pas – et personne ne le prend pour – un nouveau Grand Homme susceptible de prendre sa place dans le panthéon. Non, Hollande, lui, est “normal”, “ordinaire”. Le processus même des primaires est celui d’un parti qui ne recherche plus l’exceptionnel, mais l’élection d’un “primum inter pares”, un candidat parmi beaucoup d’autres d’égal mérite.

 

Ensuite, il y a le choix du langage de campagne, qui est loin d’être innocent. Avez-vous entendu, lors des débats récents, une seule question posée comme une question existentielle, de vie ou de mort ? Pas une seule fois (1). Non seulement on évite soigneusement de poser les problématiques régaliennes, qui sont tragiques par essence (la guerre et la paix, la politique étrangère, la sécurité internationale) mais on pose tous les autres problèmes en termes de débat de conseil d’administration. Il n’y a nullement dans ce débat de la chair, du sang, des larmes. On ne sauve pas la Nation pas plus qu’on ne la perd (2). La composante collective se dissout devant l’injonction individuelle qui demande au politique de s’occuper des problèmes de chaque électeur (ou de chaque micro-catégorie d’électeurs). Les candidats parlent de ce qu’il faut faire pour les jeunes, pour les vieux, pour les femmes, pour les handicapés, pour les sans-papiers, pour les élèves, pour les professeurs… mais jamais de ce qu’il faudrait faire pour la France, conçue comme une collectivité unique et indivisible siège de l’intérêt général.

 

Le sens tragique du politique est oublié parce que le discours politique devient un discours de gens “normaux” s’adressant à d’autres gens “normaux”. Est-ce grave ? Oui, et cela pour au moins deux raisons. D’abord, parce que l’autorité du politique repose en grande partie sur sa dimension tragique. Si le président est un pekin comme un autre, au nom