La gauche, malade imaginaire

“La gauche est une patrie ; on en est, ou on n’en est pas”
(Jean Daniel)

La gauche se meurt, la gauche est morte. On peut lire la litanie des pleureuses qui accompagnent son cercueil dans n’importe lequel des journaux bienpensants. Oui, la gauche est mourante et cela malgré – ou peut-être à cause de – la foule des docteurs Diaforius qui se rassemblent à son chevet. Des politiciens bien entendu : Tondelier, Glucksmann, Faure, Mélenchon, Cohn-Bendit, Vallaud, Jadot, tous connaissent le remède miracle qui, administré nuitamment, mettra le malade – et son médecin, bien entendu – sur le chemin de l’Elysée. Mais aussi des « intellectuels » – ou désignés comme tels – dont je ne mentionnerai pas le nom pour ne pas faire de jaloux, car on sait combien les jalousies peuvent être violentes dans ce milieu.

A entendre les docteurs, c’est simple : ce qui tue le malade, c’est la bataille des égos. Si les autres laissaient de côté le leur et soutenaient celui qui parle, alors tout irait bien. Le paradoxe de ce discours, pourtant évident, ne semble pas les atteindre. Car aucun n’explique pourquoi ce serait aux autres de sacrifier leurs égos, plutôt que celui qui tient ce discours. Mais passons. Ce qui est implicite dans ce discours, c’est la croyance suivante : puisque nous sommes tous « de gauche », nous sommes tous d’accord sur les fondamentaux et pouvons donc adhérer et soutenir une politique commune. Autrement dit, les divergences entre les différentes organisations sont personnelles, et non politiques.

Ce présupposé mérite d’être analysé à deux niveaux. Il y a d’abord le niveau des idées, des discours. Et puis, il y a le niveau des intérêts.

Commencez, si vous le voulez bien, par les idées. C’est quoi, « la gauche » ? Aujourd’hui, difficile de trouver dans le discours – et encore moins dans les actes lorsque « la gauche » s’est trouvée aux manettes – une colonne vertébrale idéologique. Que ce soit dans les rapports avec la science et le savoir, avec la nation et la patrie, avec l’industrie ou l’agriculture, avec l’éducation et la culture, on trouve dans ce qu’on appelle « la gauche » tout est son contraire. On en est donc réduits à retenir une vision historique. « La gauche » c’est, pour aller vite, l’ensemble de ceux qui se considèrent héritiers des grands partis ouvriers, des grandes luttes sociales de la fin du XIXème siècle et de la première moitié du XXème. Mais cela ne suppose nullement que ces gens adhèrent aux mêmes valeurs, qu’ils défendent les mêmes intérêts que leurs prédécesseurs. On a vu pas mal d’héritiers trahir l’éthique de leurs ancêtres et dilapider leur héritage. Beaucoup parmi ceux qui se revendiquent héritiers du programme du CNR ne l’ont pas lu, et seraient horrifiés s’ils le faisaient. Combien, dans cette gauche qui en majorité ne jure que par la construction européenne, seraient prêts à assumer comme objectif de « défendre l’indépendance politique et économique de la nation, rétablir la France dans sa puissance, dans sa grandeur et dans sa mission universelle » ? Combien seraient prêts à porter « l’intensification de la production nationale selon les lignes d’un plan arrêté par l’État » ?

« La gauche » est donc réunie par un héritage revendiqué. Le problème est que cet héritage est de plus en plus décalé par rapport à la réalité de l’action politique des différentes organisations qui la composent. Celui qui parlerait de « mouvement ouvrier » à propos du parti socialiste, des écologistes, de LFI ou même du PCF prêterait à rire. Allez dans les réunions, dans les meetings, sur les groupes de discussion de ces organisations, et vous aurez besoin d’une loupe, pour ne pas dire un microscope, pour trouver un ouvrier. Et le même instrument vous sera nécessaire pour trouver une revendication ouvrière dans leurs programmes. Et je ne vous parle même pas des politiques mises en œuvre lorsque ces organisations ont été au pouvoir, entièrement centrées sur les demandes des classes intermédiaires et de la bourgeoisie.

La réalité, c’est qu’aujourd’hui on peut défiler avec les islamistes tout en étant « de gauche », privatiser à tour de bras tout en étant « de gauche », sacrifier l’indépendance nationale et la monnaie tout en étant « de gauche ». Appartenir à « la gauche » aujourd’hui n’est pas une question de ce que FAITES, mais de ce que vous ETES – ou plutôt, de ce que vous DECLAREZ être. Ce qui réunit « la gauche », c’est la revendication d’un passé – largement mythifié, d’ailleurs – et non une vision d’avenir qui pourrait se traduire en projet politique. C’est d’ailleurs pourquoi l’exercice du pouvoir par « la gauche » finit mal, en général. Parce que « la gauche » s’unit dans l’opposition autour de mythes, mais une fois aux manettes est obligée de définir une politique et de faire des choix. Et c’est là que les problèmes commencent.

Il n’y a pas « la gauche » mais « des gauches ». Il y a une partie de la gauche qui est cartésienne et rationaliste et une partie qui adhère aux visions spiritualistes ou magiques. Il y a une gauche matérialiste et une gauche idéaliste. Il y a une gauche libertaire et une gauche autoritaire. Il y a une gauche attachée à la nation et une gauche qui verrait bien la France devenir une région d’une Europe fédérale. C’est pour cette raison que des jérémiades du genre « il faut que la gauche soit présente au deuxième tour » n’ont pas de sens. Personne ne peut aujourd’hui prétendre représenter « la gauche ». Et ce n’est pas une question d’égos, même si cela compte, mais une question de divergences politiques. Les différences entre les orientations que portent Glucksmann, Tondelier, Mélenchon ou Roussel ne sont pas purement anecdotiques, elles sont fondamentales. Le fait que Mélenchon soit au deuxième tour ne fera pas avancer d’un iota les orientations défendues par Roussel ou par Glucksmann. Et vice-versa. Alors pourquoi donner une tribune, et ne parlons même pas du pouvoir, à quelqu’un qui ne vous représente pas ?

C’est pourquoi les « primaires » et autres gadgets destinés à désigner un « candidat unique de la gauche » n’ont aucune chance de prospérer. Personne n’imagine que le candidat sélectionné par cette voie portera un autre projet que le sien personnel. Et tout le monde sait que les candidats battus se sentiront parfaitement libres de ne pas soutenir le vainqueur – il y a de ce point de vue de nombreux précédents. Les primaires ont un sens lorsqu’il s’agit de choisir la personne qui peut le mieux porter une vision sur laquelle on est à peu près d’accord. Mais il est absurde de penser que des primaires peuvent trancher des différends politiques. Personne ne soutiendra un candidat dont les idées lui répugnent au motif qu’il aura gagné une primaire.

En 1981, l’illusion était encore permise. Mais en 1988, en 1997, en 2012 une partie de la gauche – les communistes dans les deux premiers cas, communistes et « insoumis » dans le troisième – ont voté au nom de « l’unité de la gauche » pour des gens qui, une fois au pouvoir, n’ont pas tenu le moindre compte d’eux. Je vous mets au défi de me citer une réforme, un élément programmatique de fond qui tenait à cœur communistes et insoumis en 2012, et qui ait été mis en œuvre par ce François Hollande qu’ils ont contribué à élire. Alors après ces expériences malheureuses, les organisations membres de ce club qu’on appelle « la gauche » auraient déjà dû réaliser qu’ils n’ont en commun qu’une filiation. Et qu’avoir les mêmes ancêtres ne garantit nullement qu’on ait les mêmes projets, les mêmes envies, les mêmes intérêts. « L’unité de la gauche » est une chose artificielle, un pur accord qui permet de gagner ou de conserver des sièges, des mairies, des postes. Le présenter comme une unité de projet est se moquer du monde.

Et pourtant, « la gauche » tient. Ses dirigeants, ses militants et même ses électeurs refusent de faire le deuil de l’unité, d’accepter une diversité irréconciliable. Et on peut le voir à chaque élection, avec les constructions baroques comme la NUPES ou le NFP. Ceux qui ont cherché à traverser le fossé gauche/droite l’ont d’ailleurs payé très cher. Pourquoi ? Parce qu’il y a un mécanisme puissant qui agglomère ce qu’on appelle « la gauche », et c’est l’intérêt de classe.

C’est là un aspect qu’on néglige souvent à mon avis. « La gauche » est devenue le parti dominant des classes intermédiaires. Et c’est pourquoi la société idéale vue par « la gauche » n’a plus rien à voir avec la « société prolétarienne » qui était l’idéal de la SFIO ou du PCF avant la fin des années 1960. Son idéal, son projet, ce n’est plus une société à l’image de l’ouvrier, c’est une société sans ouvriers. Ce n’est plus le travail qui y est central, c’est le soin et le loisir. C’est pourquoi « la gauche » déteste ou méprise l’industrie, et aime les services. C’est pourquoi ce qui domine sa vision du monde n’est pas l’envie de promotion, et donc la méritocratie, mais la peur du déclassement, et donc le droit au diplôme. La société idéale vue par « la gauche » aujourd’hui a les valeurs, les envies, les peurs des classes intermédiaires. Le succès de LFI tient à sa capacité, devant un PCF qui n’a jamais assumé totalement le changement de sa base sociale et un PS qui peine à déguiser la convergence d’intérêts entre les classes intermédiaires et la bourgeoisie, à offrir aux classes intermédiaires l’illusion du retour à la pureté révolutionnaire. La « nouvelle France », c’est l’image des classes intermédiaires guidant les nouveaux « damnés de la terre » vers un paradis terrestre où tout le monde, finalement, les aurait rejointes.

C’est ce dernier élément qui explique pourquoi « l’union de la gauche » continue à fonctionner, pourquoi on peut continuer à constituer des « fronts populaires », alors que la gauche aujourd’hui n’a rien de « populaire », en mariant ceux qui ne parient que sur la continuité et ceux qui entretiennent l’illusion d’une rupture. Ses composantes, au-delà de leur histoire particulière qui modèle leur vision du monde, représentent aujourd’hui la même classe sociale, c’est-à-dire, les classes intermédiaires. Leurs différences tiennent à la manière dont chacun construit cette représentation. Il y en a qui assument la convergence d’intérêts entre les classes intermédiaires avec la bourgeoisie, et ceux qui préfèrent croire que l’alliance avec les classes populaires est toujours d’actualité. Mais c’est à chaque fois le même produit avec un emballage différent. Et c’est pourquoi avoir peur de Mélenchon est aussi rationnel – ou aussi absurde – qu’avoir peur de Glucksmann. Arrivés au pouvoir, l’un et l’autre feraient à peu près les mêmes choses. Ne vous laissez pas tromper par la radicalité des discours. On se souvient – ou plutôt, on devrait se souvenir – de Mitterrand déclarant à la tribune dans les années 1970 « ceux qui ne veulent pas la rupture avec le capitalisme n’ont pas leur place au Partis socialiste ». Moins de dix ans plus tard, c’était le « tournant de la rigueur, et vingt ans plus tard le traité de Maastricht. Et ceux qui ont fait confiance à Mitterrand pour « rompre avec le capitalisme », attendent encore.

« La gauche » n’est pas morte. Et c’est bien malheureux, parce qu’elle empêche toutes chance d’ouvrir un véritable débat politique. S’étant attribué le monopole du « progressisme », représentant la classe qui contrôle le champ des idées, elle a les moyens de dévaloriser et de marginaliser toute idée, toute vision, tout projet qui ne va pas dans le sens de ses intérêts. Car « la gauche » a imposé dans ses rangs une lourde bienpensance, un ensemble de dogmes dont la remise en cause vous faut excommunication. Certaines enceintes – je pense notamment à l’Université – ont été fermées au débat au nom de la lutte contre les méchants, et quiconque ne se conforme au canon peut être vite classé dans cette catégorie. Pendant des années aborder certains sujets – y compris en interne – vous assurait d’être mis à l’écart. Alors, si cette élection pouvait marquer la fin annoncée de cette « gauche »… oui, je sais, mais l’espoir fait vivre.

Descartes

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